Antoine Chevrier, prêtre selon l’Evangile (Histoire écrite par le Père Pierre Berthelon)

 

Page 1

Pierre Berthelon

 

Antoine Chevrier

Prêtre selon l’Evangile
1826 – 1879

Page 4

SIGLES ET RÉFÉRENCES

  • VD, Le Véritable Disciple, édition de 1968, Le chiffre qui suit indique la page.
  • L. Lettres. Édition polycopiée de 1974. A la suite du numéro de la page on trouvera le numéro de la lettre. On peut ainsi se rapporter à la précédente édition polycopiée.
  • P. I, P. II, P. III, P. IV. Recueil des témoignages en vue du procès de béatification. Quatre volumes polycopiés. Le numéro qui suit, en chiffre arabe, indique la page.
  • Six, Biographie par Jean-François Six, Un prêtre, Antoine Chevrier, fondateur du Prado, Paris, Seuil, 1965.
  • Ms, Quelques références aux copies manuscrites des écrits d’Antoine Chevrier déposées à Limonest (13 volumes, I à XIII).
  • R. Le volume X des écrits déposés à Limonest, polycopié sous le titre « Règlements-Sacerdoce ». Le numéro indique la page.
  • Dans les nombreux textes cités on a mis entre crochets […] la traduction de quelques mots latins ou des mots ajoutés pour rendre le texte plus clair. Quand une expression latine n’est pas suivie d’une traduction spéciale c’est que le texte du P. Chevrier donne lui-même cette traduction.
Page 5

Présentation

Cette vie du bienheureux Antoine Chevrier est volontairement brève. Quand on veut dire en quelques pages les traits essentiels d’une vie, on doit choisir ces traits selon l’idée qu’on se fait de la personne, de son message, de sa mission. J’ai donc choisi à mon idée.

Le livre que nous présentons est destiné à faire percevoir qu’Antoine Chevrier, personnalité qui n’attire pas spontanément les regards, gagne à être connu de celles et ceux qui veulent chercher et trouver ; chercher le Christ pour être trouvé en lui ; avec le Christ chercher les autres, surtout les pauvres, pour les trouver en lui comme des frères.

On verra que les écrits du père Chevrier sont assez souvent cités, en particulier son livre Le Véritable Disciple. Cette référence constante est utile pour celles et ceux qui veulent mieux pénétrer la pensée de l’auteur.

Page 6

Celle qui la première a compris ce que voulait ce prêtre, soeur Marie Boisson, disait : « Le Père Chevrier s’est peint lui-même dans son Véritable Disciple de Jésus Christ. »

Le livre commente la vie de son auteur et cette vie éclaire le livre. Ainsi pouvons-nous mieux comprendre la grâce faite à ce prêtre et, par conséquent, la grâce offerte aux personnes qui sont appelées à suivre la même voie.

Page 9

1. Appel et conversion

En 1850, sur la rive gauche du Rhône, face à Lyon situé sur la rive droite, se trouvait la commune de la Guillotière. Cette commune était l’un des faubourgs populaires de Lyon. Elle fut intégrée à la ville de Lyon en 1852.

Nous sommes alors en plein développement de la première industrialisation en France et la région Lyon-Saint-Étienne est en ce temps la première région industrielle de France. Village de 7 000 habitants en 1815, le faubourg de la Guillotière compte 40 000 habitants vers 1850. En 1856 ce nombre aura doublé. Ces chiffres suffisent à nous prouver que dans ce faubourg nous sommes au coeur des problèmes économiques, sociaux et politiques posés par l’expansion industrielle et la condition prolétarienne à cette époque.

Page 10

Le 28 mai 1850, un jeune prêtre du diocèse de Lyon ordonné depuis trois jours, Antoine Chevrier, était nommé vicaire à la paroisse Saint-André de la Guillotière. Cette paroisse avait été récemment fondée à cause de l’augmentation rapide du nombre d’habitants.

A Noël 1856, vraisemblablement dans la nuit du 24 au 25 décembre, se produisit pour Antoine Chevrier un événement décisif qui allait jeter cet homme hors des sentiers battus. Nous connaissons cet événement tout intérieur par ce qu’a dit l’intéressé car il en a parlé, sobrement et discrètement. Nous connaissons aussi cet événement par l’orientation ferme et précise de la vie d’Antoine Chevrier à dater de ce moment-là. Lui-même affirmait que cet événement était cause du changement de direction qui était intervenu dans sa vie.

Quelque chose est né ce 25 décembre 1856. Il aurait dit lui-même :

C’est à Saint-André qu’est né le Prado,.. » (P. II, 7). Un de ceux qui ont reçu directement sa confidence, Jean-Marie Laffay, rapporte :

« C’est en méditant sur l’Incarnation devant la Crèche de l’Enfant Jésus qu’il s’est décidé de se donner à Dieu. Je me disais, continua-t-il : le Fils de Dieu est descendu sur la terre pour sauver les hommes et convertir les pécheurs. Et cependant, que voyons-nous ? que de pécheurs il y a dans le monde ! Les hommes continuent à se damner. Alors je me suis décidé à suivre Notre-Seigneur Jésus Christ de plus près, pour me rendre plus capable de travailler efficacement au salut des âmes et mon désir est que vous-mêmes vous suiviez aussi Notre-Seigneur de près » (P. II 98).

Page 11

D’une manière plus précise disons que quelque chose a été conçu en cette nuit de Noël et qu’on placerait plutôt la naissance, la venue au jour, à la fin de l’année 1860 comme nous le verrons plus loin (cf. ch. 4).

Donc à Noël 1856 quelque chose a commencé. Ce jour-là Antoine Chevrier a conçu le projet de vivre en prêtre selon l’Évangile pour répondre aux immenses besoins apostoliques qu’il voyait autour de lui. Il a employé le reste de sa vie à réaliser cette pensée.

Antoine Chevrier a conçu un projet qui lui est bien personnel mais il attribue ce projet beaucoup plus à Dieu qu’à lui-même. Il dira que le Prado est l’ouvre de Dieu ;

« Si Dieu a fait le Prado, ce n’est certainement pas pour me donner une propriété de cent mille francs, qu’ai-je à en faire ? J’ai tout donné à Dieu et je ne lui ai demandé que la Sainte Pauvreté pour héritage, il y a donc quelque autre chose. Eh bien ! aidez-moi à faire ce que le bon Dieu demande, surtout cette œuvre de Prêtres pauvres pour les paroisses » (L. 157, n° 277).

Une telle déclaration est à la fois humble et hardie. Humble, parce qu’en disant cela Antoine Chevrier s’efface devant Dieu en reconnaissant que sa capacité propre n’était pas en mesure de faire ce qu’il a fait. Déclaration hardie aussi parce qu’il prétend discerner, identifier la présence et l’action particulières de Dieu. Cette humilité et cette hardiesse sont à l’image de l’humilité et de la hardiesse de saint Paul :

« Je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d’être appelé apôtre parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu, Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu et sa grâce à mon égard n’a pas été vaine. Au contraire, j’ai travaillé plus qu’eux tous ; non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi » (1 Co 15, 9-10).

Page 12

Revenons à l’événement intérieur de 1856. Si on en croit l’intéressé lui-même, cet événement consiste en ceci : Antoine Chevrier, par grâce spéciale, est introduit plus avant dans la connaissance de Jésus Christ.

Divers témoins rapportent ce qu’ils ont recueilli à ce sujet. Ils disent la chose telle qu’ils l’ont interprétée et leurs interprétations personnelles provoquent des divergences ou des dissonances entre les témoignages. Nous pouvons reconnaître que certains témoignages sont plus vrais que les autres.

Retenons d’abord le témoignage de Marie Boisson, Soeur Marie. Simple, mesuré, plein de bon sens, il contraste avec le genre littéraire adopté par d’autres témoins qui racontent une sorte de « légende dorée » :

« Quant aux grâces et aux dons extraordinaires du P. Chevrier, 1) je ne lui en ai jamais entendu parler ; 2) il m’a recommandé de ne pas désirer les grâces extraordinaires et de ne pas les demander au bon Dieu ; mais j’ai entendu pourtant dire beaucoup de choses à certaines personnes, par exemple que, dans la nuit de Noël en 1856, il avait eu des lumières toutes particulières sur le Mystère de l’Incarnation et il datait lui-même sa conversion de ce moment-là » (P. I, 152).

Nous avons aussi le témoignage de prêtres qui ont été les disciples immédiats du P. Chevrier. Comme il s’agit de ceux auxquels il voulait communiquer son projet, son intuition, dans toute sa force, nous sommes sûrs qu’il a voulu s’expliquer largement avec eux sur ce point.

Page 13

Jean-Marie Laffay qui rapporte les paroles déjà citées (p. 10) ajoute honnêtement :

« Ce n’est pas le texte exact de cet entretien que je regrette de n’avoir pas copié sur l’heure, mais je certifie la substance et la pensée[1] » (P. II, 98).

Mais nous avons mieux encore que ces témoignages. Nous avons les écrits d’Antoine Chevrier, principalement Le Véritable Disciple. Avec ce livre, en effet, il n’a pas voulu autre chose que ceci : faire communier ses jeunes disciples à la grâce initiale qu’il avait reçue et montrer quel genre de vie apostolique était fruit de cette grâce.

En vérité nous pourrions recourir à d’autres écrits antérieurs au Véritable Disciple. Le premier est un règlement de vie écrit en décembre 1857 (R. 4). Ce texte traite avant tout de l’imitation de Jésus Christ notre modèle. On peut penser que ce règlement est fortement influencé par la prédication d’un capucin contemporain qui s’appliquait à montrer dans la vie de Jésus le modèle du ministère sacerdotal (cf. Six, 154-155). Quand il s’exprimera d’une façon plus personnelle, Antoine Chevrier n’abandonnera pas cette idée d’imitation de Jésus Christ, il la trouvait chez saint Paul (cf. 1 Co 11, 1), mais il préférera mettre au premier plan l’expression suivre Jésus Christ, Il est donc légitime de recourir au Véritable Disciple pour avoir une meilleure intelligence de ce qui s’est passé à Saint-André le jour de Noël 1856.

Page 14

Il y a traditionnellement deux points de vue principaux pour considérer le mystère du Christ.

Les uns regarderont surtout ce qu’on peut appeler la condescendance de Dieu et l’humilité du Christ. Ils seront particulièrement attentifs aux abaissements volontaires du Verbe de Dieu. Dans cette ligne, au temps de Noël c’est surtout la crèche qui sera l’objet de leur réflexion, la crèche c’est-à-dire la pauvreté humaine dans laquelle naît le Fils de Dieu, l’état d’enfance où il a voulu se réduire, etc.

Les autres par contre regarderont davantage la magnificence de Dieu et la gloire du Christ. Dans le Christ, Dieu avec nous, ils voient la gloire de Dieu qui fait irruption dans notre monde et la communion à la nature divine qui est offerte aux hommes.

Il est clair que les deux points de vue sont inséparables et, suivant les personnes, les groupes, les périodes de l’histoire, les moments de la vie de chacun on insiste davantage sur l’un ou l’autre point de vue. De même, les textes du Nouveau Testament insistent tantôt sur un point de vue et tantôt sur l’autre.

Nous sommes logiquement portés à penser qu’à Noël 1856 Antoine Chevrier méditait avant tout les abaissements du Verbe de Dieu. D’une part, en effet, il y était porté par le climat de la piété populaire occidentale qui s’attarde sur ces abaissements dans les cantiques et les représentations de la Nativité. Et d’autre part, nous voyons, à la suite de cette fête de Noël, le vicaire de Saint-André décidé à imiter plus parfaitement l’exemple de pauvreté donné par l’Enfant de la Crèche. Pourtant il n’en fut peut-être pas ainsi.

Page 15

Introduit par la grâce de Dieu à une connaissance plus profonde du mystère du Christ, le coeur touché par ce beau mystère de l’Incarnation (cf. L. 37, 49), il concentre son attention sur la divinité de Jésus Christ (VD. 65-82), sur le fait que le Christ est le Verbe de Dieu, vrai Dieu né du vrai Dieu.

Dans la partie du Véritable Disciple consacré à la connaissance de jésus Christ la chose est claire. Un seul passage donne largement place à la méditation des abaissements du Fils de Dieu, le passage intitulé Il est notre Roi (VD. 93-95). Or quelques indices portent à penser que ce passage avait été rédigé à part et introduit ensuite tel quel parmi les commentaires des titres de Jésus Christ. Reconnaissons d’ailleurs que c’est le P. Chevrier lui-même qui l’a mis à cette place, mais quoi qu’il en soit de ce cas particulier, il est certain que pendant cinquante pages, sous une forme ou sous une autre, notre attention est ramenée à la divinité de Jésus Christ, à l’Incarnation comme manifestation, révélation de Dieu pour nous.

Voici comment est introduit le chapitre sur la Divinité de Jésus Christ :

« Tout en lui nous prouve qu’il est ce Verbe éternel qui vient sur la terre pour nous manifester les pensées et les volontés de Dieu » (VD. 69).

Et voici comment se conclut le commentaire des titres de Jésus Christ :

« Ô Verbe ! Ô Christ !

« Que vous êtes beau ! que vous êtes grand ! » (VD. 108),

Antoine Chevrier n’invente aucun mot, aucune expression pour parler de Jésus Christ.

Page 16

Il emploie presque exclusivement les mots de l’Écriture qu’il se plaît à recueillir comme un collectionneur passionné pour sa recherche. Pour lui, ces mots sont ceux qui ont provoqué l’expérience intérieure qui a changé sa vie et ils sont aussi ceux qui évoquent le mieux cette expérience qui est en grande partie indicible :

« Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous.

« Ô ineffable mystère ! Dieu est avec nous… » (VD. 62).

Nous parlons d’événement intérieur, d’expérience intérieure, de méditation, il faut même parler de contemplation. Ne croyons pas cependant que cela se présente nécessairement comme un « seul à seul » avec Dieu. Je n’ai pas l’intention de dénigrer cette expérience spirituelle du « seul à seul ». Elle a sa fonction et sa signification dans le dessein de Dieu, elle est capable d’animer de vrais hommes de Dieu. Qu’on pense à Newman. Mais ici les choses se présentent autrement. L’expérience de Noël 1856 est celle d’un homme lié à un peuple, d’un pasteur qui éprouve un besoin vital d’entrer en dialogue avec le peuple. Et il pense que Dieu est comme lui, que Dieu a besoin de communiquer avec son peuple, de se faire entendre et qu’il prend les moyens de le faire.

« Il est à remarquer que la manifestation de notre pensée est une nécessité pour nous, que nous ne pouvons vivre sans nous manifester nos pensées. C’est un besoin pour nous, les muets eux-mêmes trouvent moyen de manifester leurs pensées intérieures.

Page 17

« La pensée ne peut rester captive et enchaînée, autrement nos pensées nous seraient inutiles à nous-mêmes et aux autres.

« Or ce besoin que nous avons de manifester nos pensées, nos désirs, nos volontés, nos sentiments aux autres, qui nous le donne sinon Dieu ?

« Si Dieu nous a donné ce besoin, qui est bon, pourquoi Dieu n’aurait-il pas ce besoin de se communiquer à nous qui sommes ses créatures, ses créatures intelligentes, ses créatures qu’il a formées à son image et à sa ressemblance ? Pourquoi nous aurait-il créés à son image et à sa ressemblance et nous aurait-il donné une fin surnaturelle s’il n’avait rien eu à nous dire et à nous enseigner ? Dieu n’a pu nous créer intelligents et nous former à son image et ressemblance sans rien dire à sa créature et lui donner un signe de sa volonté sur elle.

« Que dirait-on d’un père qui met des enfants au monde et les laisse tranquilles sans leur manifester aucunement sa volonté et leurs devoirs ? Cela serait indigne d’un père et vaudrait mieux le néant que pareille situation.

« Dieu a dû parler aux hommes et il leur a parlé certainement.

« Et il leur a parlé par son Verbe parce que le Verbe est sa pensée, sa sagesse » (VD. 61-62).

Dieu a donc pris le temps de nous parler ; mais sera-t-il entendu ? A l’action de grâce émerveillée du prêtre de la Guillotière se mêle une angoisse.

Il y a d’abord la foule de ceux auxquels ne parvient pas la parole évangélique. Ceux qui sont au-delà des mers sans doute, mais aussi à deux pas de l’église Saint-André une masse d’hommes qui vivent pratiquement dans l’ignorance de Jésus Christ.

Page 18

« S’il nous était permis à nous d’aller dans les maisons, c’est-à-dire d’établir des salles ou des lieux d’instruction chez les fidèles, et là réunir les gens pour les instruire, faire des conférences religieuses ; les gens ne viennent pas, il faut aller les chercher » (VD. 450).

Il y a aussi ceux qui ne veulent pas entendre ou ne veulent pas comprendre (cf. Mt 13, 14). Et parmi ceux-ci, combien d’habitués de l’église, prêtres ou laïcs ?

« La parole de Dieu est si élevée, si pure, si céleste, si au-dessus de nous que, lorsque nous l’entendons, nos mille petites passions se soulèvent et se révoltent contre elle, parce qu’elles se trouvent en opposition directe avec cette même parole qui les condamne et les détruit.

« Notre coeur et notre esprit crient.

« Notre paresse, notre avarice, notre négligence, l’amour du bien-être, de ses aises, l’orgueil, la recherche de soi, de ses satisfactions, tout cela se soulève en même temps contre cette divine parole et la traite d’exagérée, d’impossible, que l’Évangile est une folie et qu’il n’est pas possible de le pratiquer.

« Alors, on dit qu’on ne veut pas être exagéré, qu’il y a une prudence à avoir, que l’Évangile n’est bon que pour un très petit nombre, que pour les saints, qu’il est trop difficile d’y arriver.

« Alors, on écoute avec précaution et réserve et, sous prétexte de prudence, on laisse l’Évangile pour suivre sa petite raison » (VD, 124).

Page 19

Nous avons dit que l’événement de Noël 1856 est une expérience intérieure. Faut-il entendre qu’il s’agit d’une expérience cantonnée à l’imagination, à la sensibilité et aux idées ? Non, cette expérience comprend un engagement de la volonté, une décision.

« La connaissance de Jésus Christ produit nécessairement l’amour et plus nous connaissons Jésus Christ, sa beauté, sa grandeur, ses richesses, plus notre amour grandit pour lui et plus nous cherchons à lui plaire et plus nous rejetons loin de nous tout ce qui ne va pas à Jésus Christ » (VD. 115).

Voilà les conséquences pratiques de la nuit de Noël 1856. Nous sommes alors ramenés à considérer les abaissements du Verbe de Dieu qui, « de riche qu’il était s’est fait pauvre, afin de nous enrichir par sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Antoine Chevrier se sent porté dans cette voie à suivre Jésus Christ de plus près, à devenir prêtre selon l’Évangile, à se faire véritable disciple. Autant d’expressions équivalentes. Il appelle aussi cela sa conversion.

« Il nous racontait que sa conversion, comme il aimait à dire, datait d’une nuit de Noël passée auprès de la pauvre crèche, dans l’église de Saint-André. C’est là qu’il puisa son amour de la pauvreté » (P IV, 52).

Il fait la comparaison avec saint Paul :

« Celui qui a trouvé jésus Christ a trouvé le plus grand trésor.

Page 20

« Il n’estime rien au-dessus de Jésus Christ.

« Parce que Jésus Christ est tout pour lui.

« Saint Paul l’exprime très bien : ce qui pouvait alors, avant ma conversion, m’être un gain, je l’ai considéré pour Jésus Christ comme désavantage » (VD. 114).

Parler de conversion, n’est-ce pas exagéré ? Non. Certes la conversion d’Antoine Chevrier n’a pas le tour dramatique de la conversion de Saul, persécuteur des chrétiens. Mais de même que l’accès à la foi provoque chez Saul un retournement radical, ainsi la connaissance de Jésus Christ produit chez Antoine Chevrier un profond changement de vie.

Jusqu’ici cet homme était un bon prêtre, même un très bon prêtre. Il semblait en passe de devenir un « saint prêtre », comme on dit.

Il faut accueillir avec prudence les récits de ceux qui nous ont parlé du vicaire de Saint-André. Ce sont souvent des témoignages indirects et on sait que de tels souvenirs sont presque toujours embellis, Cependant ceux qui parlent de son dévouement sans limite n’inventent pas. Les registres paroissiaux sont là : en 1854, par exemple, le curé fait un enterrement, l’autre vicaire en fait 33 et l’abbé Chevrier 125. On trouve des chiffres analogues pour les baptêmes et les mariages. Antoine Chevrier est donc un prêtre extrêmement dévoué à son ministère, Il manifeste aussi les qualités qu’on lui connaîtra plus tard : il est bon, doux, accueillant, actif, il a du bon sens et de la piété, il est généreux et désintéressé.

Page 21

Mais tout cela ne suffit pas, Dieu attend de lui autre chose et après Noël 1856 ce bon prêtre sait qu’il doit changer de vie. Grâce à un amour transformé du peuple auquel il est envoyé c’est le début d’un retournement dans sa manière d’être pasteur, dans la manière d’exercer le dévouement apostolique. C’est bien une conversion.

Que va-t-il faire concrètement ? Il ne sait pas encore. Une décision est prise malgré tout. Sa démarche reste encore intérieure mais il sent bien qu’un seuil irréversible est franchi :

« Parlez, Seigneur, votre serviteur écoute.

« Seigneur, à qui irai-je ? vous avez les paroles de la vie éternelle.

« Vous êtes ma lumière, vous êtes ma voie, ma vie, ma sagesse et mon amour.

« Je vous suivrai, Seigneur, partout où vous irez.

« Je suis prêt à mourir avec vous, je donnerai ma vie pour vous, j’irai en prison, à la mort.

« Vous êtes mon roi, mon chef et mon maître.

« Seigneur, si vous avez besoin d’un pauvre, me voici ! « Si vous avez besoin d’un fou, me voici !

« Me voici, ô Jésus, pour faire votre volonté : je suis à vous » (VD. 122).

Page 22
Page 23

2. Préparations

La Sagesse de Dieu a soin de préparer les événements même les plus imprévisibles pour nous.

Il y a une préparation intérieure pour une grâce comme celle de Noël 1856. Antoine Chevrier le sait (cf. p. 119, VD. 119).

Mais il y a une autre préparation. Elle se fait par l’influence des circonstances extérieures. La mentalité actuelle nous porte à donner beaucoup d’importance à ces données extérieures, milieu social et familial, courants d’idées, événements politiques, climat religieux, etc.

Antoine Chevrier n’a pas pris soin de méditer sur une préparation de cet ordre. Il ne la niait pas mais ce n’est pas cela qui retenait son attention. Il pensait surtout aux ruptures nécessaires pour aller plus loin, ruptures à l’égard de ce qui l’avait porté, formé, inspiré jusque-là.

Page 24

« Nous voyons clairement que, pour devenir son véritable disciple, il faut d’abord

« renoncer à la famille et au monde,

« renoncer à soi-même,

« renoncer aux biens de la terre.

« Puis quand on a renoncé à toutes ces choses, il faut ensuite prendre sa croix et le suivre dans toutes les vertus évangéliques » (VD. 134).

Pourtant ces lignes ne doivent pas nous tromper. Il ne voulait pas s’opposer par principe à tout ce qu’il avait reçu. Il ne rejetait pas tout ce qu’il avait pensé et fait. Il voulait être libre de répondre à l’appel de Dieu en toute simplicité. Or, justement, une opposition de principe au passé aurait été une entrave de plus à la liberté. Il était simplement décidé par avance á rompre tout lien qui l’empêcherait de répondre à l’appel entendu. Il ne voulait pas étouffer cet appel en faisant le raisonneur.

« Que de raisonnements auraient pu faire tous les saints qui ont suivi la voie évangélique, pour les empêcher d’entrer dans une voie si élevée, si parfaite, si difficile à la nature et s’ils s’étaient laissé prendre par tous ces raisonnements, ils ne seraient jamais devenus des saints.

« Notre Seigneur avait donc grandement raison de dire : Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. Ça veut dire : Si vous vous conduisez par les raisonnements humains, si vous consultez vos raisonnements, le monde, vos idées, vos passions, vous n’écouterez jamais ma parole et ne la mettrez jamais en pratique, parce que ma parole vient d’en haut, et que vos raisonnements viennent d’en bas. « Je suis d’en haut, vous êtes d’en bas, disait-il.

Page 25

« Si donc il est d’en haut, laissez-vous conduire simplement et ne cherchez pas à vous mettre au niveau de lui, puisqu’il est au-dessus de nous et de rabaisser sa doctrine par nos petits raisonnements.

« C’est le raisonnement qui tue l’Évangile et qui ôte à l’âme cet élan qui nous porterait à suivre Jésus Christ et à l’imiter dans sa beauté évangélique.

« Les saints ne raisonnaient pas tant.

« Et c’est parce qu’il y a tant de raisonneurs qu’il y a si peu de saints !

« N’ayons pas peur, nolite timere [n’ayez pas peur], c’est moi.

« Et quand il faudrait marcher sur la mer comme Pierre, ne faudrait-il pas aller à Jésus, s’il nous disait comme à Pierre : VIENS » (VD. 126-127).

Il est utile de jeter un regard sur le passé du P. Chevrier pour y découvrir soit les préparations providentielles, soit les ruptures qui étaient nécessaires.

Antoine Chevrier est né à Lyon le 16 avril 1826. Il a été baptisé le surlendemain dans l’église paroissiale Saint-François-de-Sales.

On peut assez facilement situer la famille Chevrier dans la société de l’époque. Le père, Claude Chevrier, comme la mère, Marguerite Fréchet, appartiennent au milieu des artisans en soierie.

Page 26

Des gens qui restent assez populaires par la culture, ce sont des travailleurs manuels, mais ce ne sont plus des ouvriers et ils veulent se rapprocher de la bourgeoisie. Il faut savoir aussi que les ouvriers dans l’industrie de la soie sont mieux considérés que ceux des industries nouvelles qui forment le prolétariat naissant de la Guillotière.

Il est moins facile de savoir quelle était la vie religieuse de cette famille. Une seule donnée alerte notre attention : Antoine Chevrier est né le 16 avril, jour de Pâques, et le mariage de ses parents est enregistré à la date du 13 janvier précédent. Cela pourrait signifier une certaine indifférence envers l’acte religieux du mariage, mais rien ne vient soutenir cette supposition. Nous ne pouvons rien conclure.

Tous les indices font penser que Claude Chevrier laissait à sa femme la direction du ménage y compris l’éducation de leur unique enfant. Il est vrai que cet homme bon et doux mourut en 1866 tandis que la mère survécut même à son fils jusqu’en 1886. Il n’est donc pas étonnant qu’on ait parlé d’elle davantage.

Marguerite, « la mère Chevrier » comme l’appellent certains témoins, était certainement chrétienne. Mais plus que sa foi ou sa piété, on montre son courage au travail, son sens de l’économie. Femme autoritaire, mère dominatrice, elle éleva son fils avec sévérité. D’où venait cette sévérité ? D’une tradition familiale ? D’un certain remords pour le passé ? Tout simplement de son caractère propre ? Laissons cela de côté. Remarquons simplement que l’éducation d’Antoine Chevrier fut marquée de rigorisme moral.

Antoine Chevrier fit ses premières études chez les Frères de la Doctrine Chrétienne de son quartier jusqu’à l’âge de quatorze ans. C’est alors qu’un vicaire de Saint-François lui aurait proposé de devenir prêtre et le jeune garçon ayant accepté volontiers il fréquenta l’école cléricale de la paroisse de 1840 à 1843.

Page 27

Marguerite Chevrier fut peut-être déçue de la nouvelle orientation de son fils. Elle consentit tout de même et, après les trois années passées comme externe à l’école cléricale, Antoine devint interne au séminaire diocésain de l’Argentière situé à la campagne dans les Monts du Lyonnais.

Rien de saillant à recueillir sur ce temps d’études secondaires. Les aptitudes intellectuelles du jeune Chevrier étaient jugées suffisantes mais il ne fut pas brillant élève. Il était nettement mieux doué pour les sciences mathématiques et physiques que pour les lettres.

Après le séminaire de l’Argentière, vint le passage au Grand Séminaire de Théologie à Lyon de 1846 à 1850. Durant cette période Antoine songea à entrer dans la Société des Missions Étrangères de Paris. On s’intéressait beaucoup aux missions à cette époque. La mère s’opposa vivement au projet de son fils. Renonça-t-il à cette idée à cause de l’opposition maternelle ou suivit-il simplement les conseils de ses supérieurs ? On ne saurait dire. Mais cette première escarmouche entre la mère et le fils sera suivie de beaucoup d’autres. Marguerite Chevrier n’accepta jamais l’orientation de vie évangélique que prit son fils à partir de 1856 et elle s’efforça de le contrarier au moins par ses accès de mauvaise humeur. Il parlait d’expérience lorsqu’il commentait la parole évangélique : « Celui qui vient à moi et ne hait pas son père et sa mère,.. ne peut être mon disciple » (Lc 14, 26).

Page 28

« Les parents croient toujours conserver des droits sur leurs enfants quand ils sont prêtres.

« Et parce qu’ils ne sont pas cloîtrés, qu’ils sont prêtres dans le monde, ils pensent qu’ils peuvent toujours les conseiller, les conduire, les avoir avec eux, leur donner des conseils et comme leurs conseils sont tout terrestres, que c’est toujours de ne pas trop se fatiguer, pour avoir soin d’eux, ne pas tant se donner de peine, ces conseils sont toujours nuisibles au bien des âmes et à leurs propres enfants, en leur inspirant la négligence » (VD.152).

« Nous devons haïr nos père et mère, c’est-à-dire ne pas craindre de leur faire de la peine dans certaines circonstances, en allant directement contre leurs idées, quand il s’agit de la gloire de Dieu et du salut des âmes.

« Ce qui nous retient souvent dans nos déterminations, c’est la crainte de leur faire de la peine, l’ennui que notre conduite leur occasionnera : si je fais telle chose, quel chagrin pour eux ils vont dire : il ne m’aime plus, il ne tient plus à moi, il m’abandonne ; c’est un ingrat.

« C’est précisément l’occasion d’accomplir la parole du divin Maître et de se conduire vis-à-vis d’eux comme si on ne les aimait pas, comme si on les abandonnait, quoiqu’au fond on les aime bien sincèrement.

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi.

« C’est dans ces circonstances qu’il faut paraître cruel et lutter contre les sentiments de la nature et mettre à exécution les paroles du Maître : haïr son père et sa mère.

Page 29

« Nous devons nous tenir toujours dans une grande liberté d’action en tout ce qui regarde le service de Dieu et le salut des âmes » (VD. 153-154).

Pour apprécier les choses à leur juste mesure, n’oublions pas que l’auteur de ces réflexions prit sa mère avec lui au Prado quand elle fut veuve.

La ville de Lyon et sa région ont été le théâtre des luttes ouvrières de l’époque, luttes armées et sanglantes comme en 1831 et 1834. Antoine Chevrier est encore très jeune. Mais en 1848, lorsqu’éclate une nouvelle révolution, c’est un jeune homme de vingt-deux ans qui assiste aux événements.

Le roi Louis-Philippe est contraint d’abdiquer et de s’enfuir le 25 février. La République est proclamée et, selon la tradition de la Grande Révolution, des clubs populaires s’organisent. L’un de ceux-ci, à Lyon, s’installe dans les locaux du Grand Séminaire. Les élèves ont ainsi l’occasion de voir d’un peu près les ouvriers du voisinage qui se rassemblent souvent dans une salle de la maison. Le jeune étudiant en théologie s’en souviendra plus tard.

« Le P. Chevrier nous parlait quelquefois des hommes de notre temps, des ouvriers des villes : il en parlait avec affection et estime. Il disait que les gens du peuple n’étaient pas méchants, qu’ils étaient simplement trompés et qu’on en fait ce qu’on veut si on sait les aimer. Il nous citait l’exemple des hommes de 1848 qui, au milieu d’une révolution, bien loin d’être hostiles à l’Église, gardaient un respect marqué pour les choses de la religion et demandaient aux prêtres de bénir les arbres de la Liberté.

Page 30

Cet événement dont il avait été témoin pendant son grand séminaire lui avait plutôt laissé une impression favorable » (P. II, 138).

En effet Antoine Chevrier manifestera désormais par son attitude comme par ses paroles qu’il n’a pas peur du peuple, même du peuple en colère, ainsi plus de vingt ans après lors du soulèvement de la Commune (cf. p. 110, L. 32, n° 39).

Sur ce point, il est bien différent de l’ensemble du clergé de son temps trop souvent dominé, semble-t-il, par la peur qui reste tenace depuis la Grande Révolution de 1789. Non seulement il n’a pas peur mais il ose même trouver des avantages aux spoliations opérées par les révolutionnaires :

« C’est la première chose que font les révolutionnaires : nous dépouiller, nous rendre pauvres. Ne dirait-on pas que le bon Dieu veut nous punir de notre attachement aux biens de la terre et nous forcer par là à pratiquer la pauvreté, puisque nous ne voulons pas la pratiquer volontairement ?

« Et c’est quelquefois bien heureux que cela arrive parce que nous nous endormirions dans les richesses et le bien-être et nous ne nous occuperions plus des choses de Dieu » (VD. 316-317).

Les historiens nous renseignent sur la formation donnée au clergé en cette première moitié du xixe siècle. On mentionne la médiocrité, voire l’insuffisance, des études philosophiques et théologiques. On dénonce aussi les déformations d’un clergé « concordataire » qui reste en général aveugle devant le fait dominant de cette période : la constitution et la croissance d’un prolétariat ouvrier en marge de la société et de l’Église.

Page 31

Nous souffrons encore des conséquences de cet aveuglement mais justement parce que nous portons ce poids, nous avons tendance á faire un portrait caricatural et inexact du prêtre de cette époque. Nous oublions que, même dans un diocèse fortement urbanisé comme était déjà le diocèse de Lyon, il y avait de nombreux curés de campagne qui pouvaient vivre assez proches de leurs paroissiens.

Nous oublions aussi que devant la misère ouvrière des voix s’élevaient pour protester « contre cette exploitation de l’homme par l’homme, qui spécule sur son semblable comme un vil bétail ou comme sur un agent et un pur instrument de production ; qui calcule froidement jusqu’à quelles limites on peut ajouter à sa tâche sans qu’il tombe écrasé sous le poids ; qui suppute goutte á goutte ce que des ruisseaux de sueur peuvent lui rapporter d’or… ». C’est l’archevêque de Cambrai, Mgr Giraud, qui parle ainsi en 1845[2]. L’archevêque voit dans son diocèse la manière dont se fait la croissance industrielle de la région du Nord.

L’archevêque de Lyon, le cardinal de Bonald, en février 1848 réclame en faveur des ouvriers « le règne de la justice sans jamais en faire fléchir les règles devant un sordide intérêt ». Cet évêque issu d’une famille monarchiste notoire ose attendre une amélioration de la condition ouvrière quand se met en place la Seconde République : « Il faut espérer qu’on montrera enfin un intérêt sincère et efficace à la classe laborieuse[3]. »

Page 32

Mais tout cela rend plus terrible le silence qui retombe après la tentative d’insurrection populaire aux journées de juin 1848,

Nous ne savons pas ce qu’a pensé Antoine Chevrier de l’écrasement du mouvement ouvrier par la force armée mais nous savons qu’il restera porté à être ami du peuple (VD. 316) et non à craindre le peuple.

Au XIXème siècle l’Église de France a connu un renouveau de la catéchèse. On dit que le supérieur du Grand Séminaire de Lyon était soucieux de donner aux futurs prêtres le goût d’enseigner le catéchisme et dans ce but il les poussait à beaucoup fréquenter la Bible. Antoine Chevrier aurait donc reçu dès ce temps quelques orientations pastorales qui se maintiendront jusqu’au bout. Par la suite on ne l’entendra pas critiquer la formation doctrinale et pastorale qu’on lui avait donnée.

Mais il critique sans hésiter, quoique avec discrétion, l’influence du Séminaire quand il porte à une vie de bourgeois. Bien plus tard il écrit en parlant de ses séminaristes :

« Comme on se fait vite à la vie de bourgeois, et comme il est difficile de revenir là-dessus, quand une fois on en a pris le goût, et qu’on y est entré. Je sens aujourd’hui combien il sera difficile de détruire ce qui est déjà établi dans les esprits de nos jeunes abbés et de nos enfants » (L. 58, n’ 83 et cf. p. 125, L. n° 82). Vivre comme des bourgeois ne consiste pas seulement à avoir :

« bonne table, beau salon, beaux ameublements, rouler voiture, avoir de beaux habits » (VD. 321, n° 1).

Page 33

C’est aussi un comportement, un souci de dignité mal comprise qui tient éloigné du peuple :

« Évitons ces appareils, ces cérémonies en usage chez les riches et les bourgeois, mangeons comme des voyageurs et des pauvres » (VD. 188).

Dans un entretien familier avec les séminaristes du Prado en vacances il déclara :

« Au séminaire, on vous a recommandé la dignité ecclésiastique, et avec raison. Le prêtre doit être digne. Mais il y a deux sortes de dignités. Il serait contraire à la dignité de vous amuser sur la place comme les enfants, mais il n’est pas contraire à la dignité de rendre service aux pauvres gens, dans la rue, par exemple de pousser une charrette » (P. II, 166).

Antoine Chevrier séminariste avait-il perçu que son passage au séminaire risquait de lui faire quitter le genre de vie, les manières du monde populaire auquel appartenait sa famille ? Ne s’en est-il aperçu qu’après, quand il voulut plonger à nouveau dans ce monde ? Nous ne savons. Ce qui est sûr c’est qu’il a souffert en constatant que pour former de bons prêtres on se croyait obligé de donner des manières et une mentalité bourgeoises à des jeunes gens d’origine populaire.

Le 25 mai 1850 Antoine Chevrier est ordonné prêtre par le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon. Il ne nous a pas dit ce qu’il éprouvait alors, Nous avons à notre disposition une lettre écrite pendant la retraite préparatoire à l’ordination afin de remercier une cousine qui vient de lui faire un cadeau. Le ton de cette lettre est très conventionnel. Nous avons aussi des notes prises pendant la retraite. Ce sont peut-être des pensées personnelles, mais elles peuvent aussi bien reproduire des paroles prononcées par un prédicateur.

Page 34

Si nous cherchons dans Le Véritable Disciple nous ne trouvons aucun écho de ce que fut pour lui la liturgie d’ordination. Et nous sommes surpris : voilà un livre de cinq cents pages sur le sacerdoce et l’auteur ne dit aucun mot de l’ordination ni de la grâce qu’elle apporte. Le renouveau liturgique ne s’est pas encore produit. Il est à peine en germe à l’intérieur des monastères à cette époque.

Cependant Antoine Chevrier croyait simplement avec tous ses confrères séminaristes qu’en recevant l’ordination une grâce particulière serait déposée en lui pour le service des hommes et il a cru ainsi jusqu’au bout. Mais s’il est réellement prêtre à partir de son ordination, il lui reste encore un chemin à parcourir pour devenir prêtre selon l’Évangile.

A peine ordonné, Antoine Chevrier est nommé vicaire à la paroisse Saint-André de la Guillotière. On a vu plus haut ce qu’était la commune de la Guillotière. Nous ne nous étendrons pas sur la description de sa population. Nous allons seulement relever les données les plus caractéristiques pour l’histoire qui nous occupe.

Le jeune vicaire se met tout de suite à l’ouvrage en se donnant sans compter et cela semble convenir très bien à ses compagnons, son curé et l’autre vicaire. Il a une orientation très apostolique. Les sermons qu’il rédige à cette époque en font foi. Il tente d’organiser un groupement pour les jeunes gens. Il est généreux pour les pauvres et dévoué envers les malades.

Page 35

Il découvre surtout que la plus grande partie de la population vit très loin de l’Église, coupée de la communauté de ceux qui fréquentent la paroisse. Pourtant beaucoup de ces gens ont conservé quelques traditions religieuses et le prêtre les rencontre à l’occasion de baptêmes, de mariages, de funérailles. Ces rencontres occasionnelles sont difficiles. Antoine Chevrier sait l’ignorance religieuse de ceux qui viennent si rarement à l’église mais il ne semble pas se poser beaucoup de questions sur la valeur chrétienne de ces demandes de baptême ou de mariage. Les demandeurs ont-ils vraiment la foi ? Quel sens donnent-ils au geste qu’ils veulent faire ? Ce ne sont pas d’abord ces questions qui préoccupent le vicaire de Saint-André. Il voit surtout les questions d’argent qui sont toujours mêlées à ces rencontres, car il entend les critiques du peuple, et il en souffre.

« Les fidèles qui ont la foi comprennent ce devoir [faire des offrandes] envers le prêtre et donnent facilement aux prêtres qui ont rempli une fonction sainte.

« Mais que voulez-vous demander à des impies, à des gens qui méprisent déjà le prêtre, qui regardent le prêtre comme un avare et un homme de bonne chère, à des gens qui ne viennent que trois ou quatre fois à l’église durant leur vie : aux mariages, aux baptêmes et aux enterrements et qui, toutes les fois qu’ils viennent à l’église, entendent du prêtre ou du sacristain ces paroles : vous devez tant, et cela avec autorité et exigence.

Page 36

« Ces manières de faire ne font que détourner de l’église et ils s’en vont en jurant, en critiquant la religion et appelant la religion une religion d’argent. C’est un fait certain que très peu de gens donnent de bon coeur leur argent aux prêtres et on ne le quitte ordinairement qu’en disant quelques paroles injurieuses » (VD. 315).

Et l’abbé Chevrier compare la vie qu’il mène au presbytère et la vie de ceux auxquels on l’oblige à demander de l’argent.

Au presbytère on mange bien, mieux que chez les travailleurs de la Guillotière :

« Est-ce que nous ne devrions pas avoir honte d’être mieux traités, mieux nourris que les autres ? d’avoir de bons et beaux morceaux sur notre table ? des mets bien assaisonnés, bien préparés, bien dorés ? tandis que les autres n’ont que le juste nécessaire » (VD. 189).

Au presbytère on peut se permettre d’être oisif :

« S’il y a un homme sur la terre qui passe pour ne rien faire, c’est le prêtre !

« Il est bien vrai que son ouvrage est tout spirituel et qu’on ne le voit pas toujours, mais il est bien vrai aussi que l’on voit souvent le prêtre inoccupé et passer son temps inutilement.

« Cela est si vrai que si l’on sort dehors pour quelque raison sérieuse, on trouve des gens qui vous jettent le soufflet à la figure et vous disent : Bonjour, monsieur l’abbé. Vous allez vous promener, vous venez de vous promener. Comme si on ne faisait que se promener toute la journée. Voilà la réputation que nous avons dans le monde, nous promener, perdre notre temps.

Page 37

Triste réputation ! Hélas ! si on nous voyait moins souvent dans les rues et sur les places, moins souvent à dîner chez les uns, chez les autres, moins souvent rendre des visites inutiles, plus occupés des pauvres, des malades, de bonnes œuvres, prêcher plus souvent et attirer le monde par notre foi et notre charité, on ne nous demanderait pas si souvent si nous allons nous promener.

« Le prêtre, plus que personne, doit travailler toute la journée. Les maçons travaillent bien tout le jour, les charpentiers, les menuisiers, les cultivateurs, les tailleurs, etc. Tous ces gens-là travaillent tout le jour et même quelquefois la nuit, pour gagner leur vie et celle de leurs enfants et le prêtre aura donc un sort plus doux que les autres, lui qui a un emploi bien plus élevé que ceux-ci.

« N’est-ce pas parce que le prêtre n’a pas travaillé, ou mal travaillé, que le champ du Père de famille est en si mauvais état ? que l’ignorance a envahi nos pauvres ouvriers et qu’ils se soulèvent aujourd’hui contre nous ? » (VD. 191).

Au presbytère on est bien logé. Les gens du peuple qui y viennent en font la remarque. Antoine Chevrier voudrait « retrancher tout ce qui sent le bourgeois, le bien-être, la commodité ; il ne faut pas qu’en entrant chez nous on puisse dire : il est bien ; ce n’est pas mal ; il faut qu’on puisse dire : il souffre » (VD.291).

En bref le vicaire de Saint-André comprend qu’il est un « monsieur » et donc un étranger pour la plus grande partie des gens du quartier. Mais un événement exceptionnel va le mettre étroitement et gratuitement au service de toute la population, ce sont les inondations de mai 1856.

Page 38

De nos jours encore, sur les quais du Rhône, on voit des panneaux où est inscrite la cote maximum des principales inondations provoquées par le fleuve. La plus forte reste toujours celle de 1856. Ce fut une véritable catastrophe pour la Guillotière. Antoine Chevrier fut parmi les plus actifs des sauveteurs. On l’a vu affronter le danger. Une certaine célébrité populaire commence. Cela, c’est l’extérieur.

Invisiblement, se passait quelque chose de plus important. La compassion fraternelle qui poussait Antoine Chevrier à l’action, le disposait aussi à recevoir une surabondance de charité apostolique. La compassion, écrira-t-il,

« est le fondement de la charité.

« C’est le premier sentiment qui doit s’emparer de notre àme à la vue de qui que ce soit qui est dans le malheur. Celui qui reste froid, insensible à la vue des maux, est incapable de toute charité » (VD.419).

Quelques mois plus tard c’était la conversion de Noël 1856, il entrait dans une nouvelle voie.

Page 39

3. Discernement

A partir de Noël 1856 Antoine Chevrier est donc persuadé que l’appel du Christ, « Viens, suis-moi », s’adresse à lui sous forme renouvelée. Il ne lui suffit pas de continuer ce qu’il a fait jusqu’ici.

Or jusqu’à maintenant il a simplement cherché à bien faire ce que faisaient tous ses confrères du diocèse, en vivant dans les mêmes conditions qu’eux. S’il faut faire autre chose, vivre autrement, il va falloir se singulariser. Le caractère d’Antoine Chevrier ne l’y pousse pas, au contraire.

Il préfère « être dans un petit coin inconnu, ignoré » (L.146, n° 255), il n’aime pas les démonstrations tapageuses et il veut trouver un chemin sûr, car cet homme est prudent et réaliste.

Il y aurait une solution très simple et qui pourrait satisfaire ce tempérament effacé et prudent : il suffirait d’entrer dans un ordre religieux.

Page 40

La Révolution française avait détruit les congrégations religieuses et le concordat de 1802 n’avait statué que pour le rétablissement du clergé séculier. Mais peu à peu des sociétés nouvelles sont apparues et des ordres anciens se sont reconstitués sous l’impulsion de fortes personnalités dont la plus typique est Lacordaire, restaurateur des dominicains en France.

Dominicains et capucins sont justement implantés dans le quartier des Brotteaux, à proximité de la paroisse Saint-André, et Antoine Chevrier a déjà choisi comme confesseur habituel un capucin de son âge, le P. Bruno.

Mais le peuple de la Guillotière a tenu trop de place dans sa vie et sa conversion. Il faut qu’il ait place aussi dans ses nouveaux projets. Il éprouve déjà profondément ce qu’il dira du Christ :

« Il souffre dans son coeur en voyant les brebis sans pasteur » (VD. 479).

Il n’est donc pas question pour lui de quitter ce peuple des pauvres, au contraire il veut s’en rapprocher. Il pense que le prêtre, le simple prêtre comme on dit parfois, le prêtre diocésain comme on dit plus volontiers actuellement, « le prêtre est fait pour vivre au milieu des hommes » (VD. 121, n° 1) tandis que la vie des religieux, comme il la voit ou se la représente à son époque, ne correspond pas â sa requête. Il cherche un type de vie sacerdotale dont il donnera plus tard cette définition : « Prêtres pauvres pour les paroisses. »

Cela ne l’empêchera pas d’accepter une certaine influence des religieux surtout celle de la famille franciscaine. Il entrera dans le Tiers-Ordre en 1853, lors de son premier séjour à Rome.

Page 41

Mais il pressent que sa recherche a quelque chose d’original, d’inédit. Or un homme lui donne l’exemple, un homme qui a eu le courage de rompre avec son origine bourgeoise afin de vivre avec le peuple. Il s’agit d’un laïc de 34 ans, Camille Rambaud.

Une question reste controversée : Antoine Chevrier a-t-il rencontré Camille Rambaud en juin 1856 ou en juin 1857 ? On peut interpréter les témoignages dans un sens ou dans l’autre mais il reste certain que la rencontre a coïncidé, à six mois près, avec la nuit de Noèl 1856 et que l’exemple du laïc a profondément remué le vicaire de Saint-André.

Camille Rambaud est un bourgeois lyonnais qui a d’abord travaillé chez un fabricant de soieries dont il est devenu l’associé. Ses convictions religieuses ne semblent pas très profondes à cette époque mais il est généreux et préoccupé de la misère des ouvriers ; il subit l’influence du socialisme utopique. Puis sa foi chrétienne devient ferme et claire et il décide de changer de vie. Il abandonne sa situation professionnelle, s’emploie à catéchiser les enfants pauvres et abandonnés et en arrive à fonder ce qu’il appelle « la Cité de l’Enfant-Jésus » après les inondations de mai 1856. Il a pour compagnon un autre bourgeois qui a fait une évolution semblable à la sienne.

Antoine Chevrier est frappé de voir des hommes qui se sont faits pauvres avec les pauvres. Ils n’ont pas quitté l’habit du bourgeois pour revêtir la bure franciscaine, ils ont adopté la casquette, la blouse de l’ouvrier et sont venus se loger au milieu des ouvriers de la rive gauche du Rhône. François Haour, l’autre vicaire de Saint-André, rapporte qu’après la première rencontre avec Camille Rambaud, Antoine Chevrier disait :

Page 42

« J’ai vu Jean dans le désert. » Cette rencontre confirme une conviction qui restera inébranlable.

« Il ne faut pas croire que parce qu’on aura de belles robes, de beaux manteaux, de belles maisons, de beaux ameublements, de beaux ornements, on attirera le monde et gagnera sa confiance. Non, c’est la vertu.

« Si ces choses extérieures eussent été nécessaires, Notre Seigneur Jésus Christ les aurait bien employées ; mais non. Il les a rejetées bien loin de lui. Il n’a eu pour maison qu’une étable, pour lit qu’un peu de paille, pour parents que des gens pauvres et pour mourir une rude croix. Et il disait : quand je serai élevé sur la croix, j’attirerai tout à moi.

« Ce n’est donc pas par le luxe et la grandeur qu’il a attiré le monde, mais par la pauvreté et la souffrance.

« Les saints employaient-ils d’autres moyens ?

« Saint Jean-Baptiste dans son désert n’avait qu’une peau de chameau sur les épaules et une ceinture de cuir autour de ses reins, et toute la Judée venait à lui.

« Et saint François d’Assise, qui courait les pieds nus et un sac sur le dos, attachait-il de l’importance à ces frivolités ? et cependant que d’âmes il attirait à lui. Il comptait de son vivant dix mille religieux qui avaient embrassé sa vie.

« C’est la vertu qui attire les âmes et gagne les coeurs à Dieu.

Page 43

« Il y en a qui parlent de rang, de dignité et qui, sous ce prétexte spécieux, croiraient s’avilir et se rabaisser en se faisant pauvre, en s’habillant comme un pauvre, en vivant comme un pauvre, en fréquentant les pauvres, en faisant comme les pauvres.

« Ils croiraient se déshonorer en prenant la forme d’un pauvre, et c’est pourtant ce que faisait Notre-Seigneur.

« Il s’est fait pauvre et c’est précisément ce que les pharisiens lui reprochaient quand ils disaient aux apôtres : Votre Maître est toujours avec les pécheurs et les publicains » (VD. 296-297).

Une autre influence s’exerça en cette période de discernement. C’est l’influence de Jean-Marie Vianney, curé d’Ars. Dés janvier 1857 l’abbé Chevrier va consulter l’homme dont on vante la perspicacité surnaturelle et il en revient encouragé. N’insistons pas sur la conversation qui eut lieu entre les deux hommes. Nous n’en avons aucun témoignage direct. Il n’y eut pas de relations suivies entre eux pour la bonne raison que le saint curé mourut le 4 août 1859. Celui-ci aurait surtout parlé d’abandon à la Providence. Rien de plus vraisemblable et l’avis sera bien mis en application par la suite : «…nous ne voulons laisser ni fondations, ni rentes, ni biens. Si vous êtes des saints, vous n’avez pas besoin de tout cela, vous en aurez plus que vous n’en voudrez et si vous n’êtes pas des saints, vous n’aurez rien et ce sera bien fait parce que vous ne le mériterez pas et que vous en feriez un mauvais usage et qu’il vaut mieux laisser périr les œuvres, si elles ne contribuent pas à la gloire de Dieu et s’il n’y a pas l’esprit de Dieu » (VD. 321, n° 1).

Page 44

Pourtant auprès du curé d’Ars, Antoine Chevrier n’a pas trouvé seulement des conseils. Il ne considère pas ce prêtre célèbre comme un oracle : il ira en consulter d’autres moins célèbres et donnera peut-être plus d’importance aux avis de ceux-ci. Comme en Camille Rambaud, il trouve en Jean-Marie Vianney un exemple et cette fois-ci l’exemple est dans un prêtre.

Le jeune vicaire de la Guillotière rencontre un vieux curé de campagne qui incarne quelque chose de son idée. Le curé d’Ars se comporte en prêtre pauvre dans sa paroisse, avec une entière liberté, sans sacrifier à des convenances formalistes.

« Combien était beau et édifiant le pauvre curé d’Ars, traversant la place avec son pot de soupe à la main et mangeant sa soupe en allant voir son malade.

« Il n’avait pas le temps de manger, comme il est dit dans I’Évangile des apôtres eux-mêmes : ils mangeaient en travaillant, en marchant, comme font les pauvres et ils convertissaient plus de pécheurs en vivant ainsi qu’en mangeant à une bonne table, parce que ce genre d’exemple frappe plus que les autres, vu que le monde est si porté à se satisfaire de ce côté-là.

« Le bon curé d’Ars faisait cuire ordinairement une marmite de pommes de terre qu’il mangeait avec du pain, tant que durait la provision ; il avait même essayé de manger de l’herbe dans les champs.

« Il achetait le pain des pauvres, quêté de porte en porte, et leur donnait le sien, pour avoir le bonheur de manger comme les pauvres » (VD. 189).

Page 45

« Mieux vaut le désordre avec l’amour que l’ordre sans amour.

« C’est ce que le curé d’Ars exprimait d’une manière assez drôle, quand, parlant des petites filles de sa Providence que l’on conduisait d’après ces principes, puisque sa fille Catherine ne connaissait pas les méthodes disciplinaires, et parlant de ce genre de vie et le comparant à la nouvelle manière que l’on introduisait dans sa Providence, quand une fois on l’eût forcé de laisser le gouvernail à d’autres, plus habiles selon le monde, il disait qu’il aimait bien sa petite bourdifaille[4] d’autrefois.

« C’est-à-dire que, de son temps, les enfants agissaient par le coeur et non par le signal, ils venaient à lui, l’aimaient et menaient une vie de famille et non pas une vie de régiment » (VD. 223).

Antoine Chevrier a surtout retenu cet exemple de vie. Il ne faut pas en faire un disciple fervent ou un fils spirituel du saint curé comme certains admirateurs ont été tentés de le faire. Jean-Marie Vianney est un paysan devenu curé de campagne. Antoine Chevrier est né en ville et il vit dans un faubourg populeux. En homme très attentif à la réalité, il prendra des positions pastorales diamétralement opposées à celles du curé d’Ars. On sait que pour ce dernier, rien n’était trop beau en fait d’ornementation quand il s’agissait du culte liturgique. Le prêtre de la Guillotière qui connaît son peuple écrit :

Page 46

« Nous nous contenterons du nécessaire, même pour les objets du culte ; pauvres, simples et propres ; rien de ce qui paraît, de ce qui est clinquant, élégant, qui excite la curiosité ; il faut que tout soit grave, modeste, solide. Le beau et le grand peuvent être très simples : ainsi un calice en or peut être très simple et cependant il sera beau et grand. Rien surtout de ce qui excite la curiosité ou l’envie des gens, rien de ce qui sent la profusion.

« On dit toujours : mais c’est pour le bon Dieu, il faut bien que cela soit beau ; illusion ! le bon Dieu se moque bien de nos beautés et colifichets surtout ; il faut servir Dieu en esprit et en vérité, c’est l’essentiel et, ordinairement, plus on met de choses extérieures, moins il y a de l’intérieur ; plus on s’occupe des choses extérieures, moins il y a de fond intérieur. Instruire le monde, voilà l’essentiel.

« Nous devons représenter la crèche et le calvaire ; laissons aux autres le soin de représenter les mystères glorieux.

« Pour nous, contentons-nous de la petitesse et de la pauvreté, c’est là notre lot et nous ne devons pas en sortir ; les pauvres ne doivent pas sortir de leur rang, même pour le bon Dieu. Ne pas s’exposer à agir par ostentation et orgueil et plutôt pour satisfaire sa vanité que pour plaire à Dieu » (VD. 298).

Nous avons déjà dit qu’Antoine Chevrier voulut consulter d’autres personnes, notamment le prêtre qui avait été son confesseur au séminaire de théologie.

Page 47

Il a aussi étudié quelque ouvrage de spiritualité dont nous avons encore les passages recopiés de sa main. Mais il sait que pour opérer le discernement indispensable les appuis extérieurs ne suffisent pas. Seul l’Esprit Saint peut lui donner la lumière et la force nécessaires, et la grâce de Noël 1856 lui a fait connaître le caractère gratuit, imprévu, on serait tenté de dire capricieux, des interventions de l’Esprit de Dieu :

« L’esprit de Dieu n’est ni dans une règle positive, ni dans les formes, ni dans l’extérieur, ni dans les habits, ni dans les règlements ; il est en nous, quand il nous est donné.

« On entend ce son, mais on ne sait ni d’où il vient, ni où il va, il souffle où il veut. Il nous vient au moment où nous nous y attendons le moins. Quand nous le cherchons, nous ne le trouvons pas ; quand nous ne le cherchons pas, nous le trouvons ; il est indépendant de notre volonté, du moment, du temps et de l’heure ; il vient quand il veut, à nous de le recevoir quand il vient. Il a la liberté d’action, et il est indépendant de nous, mais il se communique à nous quand nous y pensons le moins ; il n’est pas dans le raisonnement, ni dans l’étude, ni dans les théories, ni dans les règles ; il est le feu divin qui bouge toujours, qui s’élève en haut de manière irrégulière, il se montre et il disparaît, comme la flamme du bois ; il faut le prendre et s’en réjouir quand il se montre… et le conserver toutes les fois qu’il se commu­nique à nous » (VD. 511).

Mais Antoine Chevrier n’attend pas que l’Esprit se révèle nécessairement d’une manière impressionnante.

Page 48

Il sait qu’il n’en est pas ainsi ordinairement et que la manière ordinaire, plus sûre, permet de vérifier les interventions extraordinaires et non l’inverse. D’ailleurs s’il a une nature passionnée, il n’a pourtant pas beaucoup d’imagination et il se méfie de l’exaltation intérieure. Il apprécie surtout les fruits qui proviennent d’un labeur patient et appliqué, porté par la grâce de Dieu.

« Sentez-vous naître cette grâce en vous ? C’est-à-dire, sentez-vous un attrait intérieur qui vous pousse vers Jésus Christ ?

« Un sentiment intérieur qui est plein d’admiration pour Jésus Christ, pour sa beauté, sa grandeur, sa bonté infinie, qui le porte à venir en nous. Sentiment qui nous touche et nous porte à nous donner à lui.

« Un petit souffle divin qui nous pousse et qui vient d’en haut, ex alto, une petite lumière surnaturelle qui nous éclaire et nous fait voir un peu Jésus Christ et sa beauté infinie.

« Si nous sentons en nous ce souffle divin, si nous apercevons une petite lumière, si nous nous sentons attirés tant soit peu vers Jésus Christ, ahi cultivons cet attrait, faisons-le croître par la prière, l’oraison, l’étude, afin qu’il grandisse et produise des fruits » (VD, 119).

A partir de 1857, Antoine Chevrier entreprend une étude qui durera toute sa vie. Il poursuit à travers la Bible, surtout à travers le Nouveau Testament et principalement à travers les Évangiles, l’étude de Jésus Christ. Quand il fait une retraite en décembre 1857 il note :

Page 49

« Étudier Jésus dans sa vie mortelle, dans sa vie eucharistique, sera toute mon étude » (R. 4).

Voilà une résolution qui a été tenue. Et voilà maintenant la méme conviction exprimée après des années d’expérience :

« Dans la vie de Notre Seigneur se trouvent la Sagesse et la Lumière. C’est dans ces petits détails que nous trouvons toute notre règle de conduite et que nous trouvons la perfection et un enseignement sûr et selon Dieu, puisque c’est Dieu lui-même qui se montre á nous.

« A quoi sert l’Évangile si on ne l’étudie pas ?

« Pour bien connaître l’Évangile, il faut entrer dans les petits détails de chaque fait, de chaque action, c’est là que nous trouvons la Sagesse.

« Quand on passe dans une rue et que l’on voit une belle maison, on la regarde en passant et l’on dit : voilà une belle maison ; on ne voit que de l’extérieur, on ne se rend pas compte de tout ce qu’il y a dedans, de tout ce qu’il y a d’arrangement, de beauté, de commo­dités, etc. On passe, on regarde, on dit : c’est beau, voilà tout : on ne s’en sert pas… Mais si on entre dedans et que l’on visite chaque étage, chaque pièce, on peut en admirer l’ordre, la beauté intérieure, l’ordonnance parfaite.

« Ainsi de l’Évangile ; beaucoup le regardent et disent : c’est beau et ne sont pas entrés dedans pour en examiner les beautés intérieures et ne peuvent s’en servir, en jouir et mettre à leur usage les choses qui s’y trouvent.

Page 50

« Pour connaître une maison, il faut y entrer et mettre à son usage les chambres qui la composent.

« Pour connaître l’Évangile, il faut y entrer, voir les détails et mettre en pratique les choses que nous y trouvons ; et nous n’avons qu’à y entrer un peu, à étudier ses détails pour comprendre de suite combien cette maison est belle, grande, parfaite. C’est véritablement la maison de la Sagesse.

« Nous trouvons dans l’étude de Notre Seigneur la véritable lumière ; nous trouvons notre règlement de vie tout fait, tout préparé, tout mâché ; seulement, il faut l’y chercher et l’y trouver ; quand on va dans un grand champ, il y a toutes sortes de plantes dans ce champ ; si vous avez besoin de bourrache, il faut la chercher ; si vous avez besoin de feuilles rares, il faut les chercher.

« Cherchez dans l’Évangile et vous trouverez toutes les plantes et les fleurs qui nous sont nécessaires pour nous donner la vie et l’entretenir en nous » (VD. 516- 517).

Il recherche d’abord dans l’Évangile la personne de Jésus car Jésus Christ nous a été donné comme notre Lumière et notre Sagesse « pour nous apprendre à distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l’injuste et à estimer chaque chose à sa juste lumière, valeur, à savoir mettre à leur place le terrestre, le spirituel, le temps et l’éternité.

Page 51

« C’est à sa lumière que nous devons apprendre à connaître chaque chose, à connaître la vérité, la valeur spirituelle de chaque chose terrestre, à connaître le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal » (VD. 89-90).

Il cherche à connaître la personne de Jésus à travers les titres de Jésus Christ (VD. 83-107), adoptant ainsi un moyen tout à fait traditionnel dans l’Église. Il s’attarde spécialement au titre de Maître car il sent vivement la nécessité d’un Maître puisqu’on ne peut se conduire seul quand il s’agit d’entreprendre quelque chose dont on n’a pas encore l’expérience (VD. 95-96, n° 1).

Cette recherche de la personne de Jésus Christ tend à l’union avec lui.

« Notre union à Jésus Christ doit être si intime, si visible, si parfaite que les hommes doivent dire en nous voyant : voilà un autre Jésus Christ » (VD. 101, n° 1).

Cette union au Christ est indispensable pour éclairer la marche.

En effet, discerner les voies où Dieu nous appelle ne consiste pas seulement à chercher la lumière comme si elle allait nous révéler un chemin tout tracé qui restait jusqu’ici dissimulé dans l’obscurité. Il faut aussi reconnaître les temps et les circonstances où il convient de prendre des initiatives, d’entreprendre quelque chose sans que l’on sache très bien où cela conduira.

« Il ne suffit pas de commencer avec Dieu, il faut agir et finir avec Dieu » (VD. 105, n° 1).

Le vicaire de Saint-André tente d’abord, en restant sur place, de changer quelque chose dans son genre de vie pour se faire plus pauvre. Il veut sacrifier son mobilier. Ses confrères interviennent fermement pour qu’il se montre raisonnable et il sent que leur opposition est décidée.

Page 52

Cette première tentative échoue donc, mais une circonstance favorable se présente : la Cité de l’Enfant-Jésus est sans aumônier car les capucins viennent de retirer le religieux qui assurait ce service. L’abbé Chevrier saisit l’occasion et se présente comme remplaçant.

La nomination se fait sans difficulté en août 1857. On peut supposer que tout le monde est content de la solution. Le nouvel aumônier va pouvoir vivre en pauvre parmi les pauvres, la Cité retrouve un prêtre à son service, les confrères du presbytère sont soulagés par ce départ et à l’archevêché on ne peut qu’être satisfait d’une solution qui arrange tout le monde. Cette seconde initiative semble pleinement réussie.

Comme les gens de la Cité sont habitués à appeler « Père » le capucin qui venait assurer le service religieux, ils continueront à faire de même. L’abbé Chevrier devient pour tous « le Père Chevrier ».

Page 53

4. Fondation

La Cité de l’Enfant-Jésus était assez proche de la paroisse Saint-André : quinze à vingt minutes de chemin à pied. Camille Rambaud était établi dans le quartier depuis 1854. Il avait construit une maison dite « Maison de l’Enfant-Jésus » où on recevait des enfants incurables. On y faisait aussi le catéchisme. Après les inondations désastreuses de 1856 beaucoup de gens n’ont plus de logement et Camille Rambaud conçoit alors l’idée d’une « Cité de l’Enfant Jésus ». Le P. Chevrier devient donc aumônier de deux œuvres : une œuvre de catéchisme pour les enfants, une œuvre sociale de logements pour les ouvriers. Il entend bien quant à lui s’en tenir strictement au ministère sacerdotal et d’ailleurs Camille Rambaud y tient aussi.

Il semble qu’assez vite le P. Chevrier ait compris que l’entreprise n’était pas viable. D’abord le fils de Marguerite Chevrier est effrayé par le volume des opérations financières lancées par l’ancien homme d’affaires.

Page 54

Ce n’est pas étonnant. Mais si Camille Rambaud est intelligent, entreprenant, habile, il est aussi rêveur, utopiste.

Sa prudence n’est pas à la hauteur de sa générosité. La vie à la Cité est d’une pauvreté extrême, on a froid, on mange peu et mal et les privations endurées dégradent un peu plus la santé du prêtre qui avait déjà dépassé ses forces quand il était à Saint-André. Quand celui-ci sera maître de la situation il se gardera de telles exagérations :

« On servira toujours, les jours de jeûne, le matin, du pain, du vin et des fruits et chacun prendra ce qui lui sera nécessaire quant à la quantité, pour pouvoir faire son catéchisme.

« Les estomacs plus délicats, plus faibles, pourront prendre du chocolat ou café à l’eau, en quantité suffisante pour accomplir le devoir de leur charge parce que les devoirs de charité, des offices spirituels, les emplois dits charges sont plus excellents que le jeûne. Si on ne peut jeûner matériellement, on peut toujours faire le jeûne spirituel » (VD. 354).

Voilà sa manière de comprendre les choses.

Mais les vraies difficultés ne sont pas dans cette austérité exagérée. Elles sont ailleurs. Le P. Chevrier pressent que les deux œuvres réunies à la Cité en une seule institution ne pourront pas rester ensemble.

Page 55

Pour lui, avec l’approbation de Camille Rambaud, il veut se consacrer principalement à catéchiser les enfants pauvres qu’on peut rassembler, mais il est souvent sollicité par d’autres choses qui touchent à la construction des logements et les enfants déplaisent aux adultes de la Cité. Certes ces enfants ne sont pas particulièrement faciles. La plupart ont grandi comme des plantes sauvages.

On conseille à Camille Rambaud de devenir prêtre et le P. Chevrier est de cet avis. Pourquoi ? Comme beaucoup de gens de l’époque il trouvait peut-être anormal qu’un laïc soit à la tête d’une œuvre comme la Cité. Il pensait que Camille Rambaud, laïc, pouvait difficilement être son supérieur : il l’a noté dans ses réflexions écrites. Mais surtout il a compris assez vite qu’il pourrait reprendre sa liberté quand Camille Rambaud serait prêtre. Comme celui-ci va faire ses études théologiques à Rome, les deux hommes y vont ensemble au mois de décembre 1858. C’est le premier des quatre séjours à Rome d’Antoine Chevrier.

A la Cité Rambaud il y avait divers collaborateurs et collaboratrices du fondateur qu’on appelait « Frères » et « Soeurs » sans qu’ils constituent pour autant une famille religieuse. D’après les renseignements que nous avons, l’ensemble apparaît assez hétérogène. Trois personnages se détachent pour nous de cet ensemble car ils touchent de près à l’histoire du Prado. Ce sont Pierre Louat, Amélie Visignat et Marie Boisson.

Pierre Louat était clerc de notaire. En 1856 à 27 ans il entre dans l’œuvre de Camille Rambaud. Il était très doué pour s’occuper des enfants et enseigner le catéchisme.

Amélie Visignat entra à la Cité de l’Enfant-Jésus à 22 ans en 1858. Elle venait pour catéchiser les filles.

Page 56

Marie Boisson, ouvrière en soie, du même âge qu’Amélie entra le même jour que celle-ci pour s’occuper des filles elle aussi. Elle a raconté comment les choses se sont passées.

« C’est pendant que le Père était à la Cité que j’ai fait sa connaissance ; c’était le 18 janvier 1858. J’en avais entendu parler par une jeune personne qui avait beaucoup de vénération pour lui et j’allais me confesser à lui et je n’ai pas eu d’autre directeur jusqu’à sa mort. Je voulais alors entrer chez les Petites Soeurs des Pauvres, et le Père m’avait promis de m’y présenter, lorsqu’une demoiselle Visignat que j’avais rencontrée à la Cité m’annonça qu’elle entrait à la Cité pour s’occuper des Premières Communions. Elle me déclara qu’elle n’y rentrerait qu’avec moi. Je le lui promis tout de suite et le 15 août, j’allai me présenter au P. Chevrier. Il me répondit : « Nous verrons dans trois mois. » Sur les instances de Mlle Visignat, nous entrâmes l’une et l’autre à la Cité le premier vendredi de septembre 1858 » (P I, 147).

Travaillant assez étroitement avec l’aumônier, le jeune homme et les deux jeunes filles en arrivent à penser comme lui : on ne peut continuer à faire le catéchisme dans les conditions de la Cité.

En écrivant à Rome, le P. Chevrier se montre de plus en plus clair et ferme avec Camille Rambaud jusqu’à la lettre de juin 1859 où il est catégorique :

« Voici un fait certain, c’est que depuis que la Cité existe, l’ceuvre des enfants de la première communion ne marche pas » (L 21, n° 22).

Il développe longuement les difficultés qu’il rencontre puis il affirme :

Page 57

« Je dis encore qu’il sera plus facile de relever l’œuvre des enfants dans un autre lieu que dans le lieu où elle est tombée. On refait difficilement ce qui a été défait dans un endroit » (L 23, n° 22).

La situation financière de la Cité est très mauvaise. On a entrepris la construction d’une église et les fonds disponibles se sont vite épuisés. En juillet 1859, Camille Rambaud revient à Lyon pour remettre de l’ordre et repart à Rome six mois après.

Il est difficile de savoir si, pendant ce séjour, on a décidé d’un commun accord la séparation préconisée par le P. Chevrier. Il ne semble pas. Quoi qu’il en soit, en janvier 1860, Pierre Louat quitte la Cité et s’installe dans un local, montée de Fourvière, puis après quelques semaines à la Guillotière. Il rassemblera quelques garçons pour les catéchiser. Amélie fait comme lui en allant s’installer sur la colline de Fourvière afin d’y accueillir des filles. Marie voudrait bien les suivre mais le P. Chevrier veut la retenir ce qui semble indiquer que ces départs n’ont pas l’approbation de Camille Rambaud.

« Le P. Chevrier ne voulut pas (du moins, c’est mon opinion) prendre la responsabilité de faire sortir l’Œuvre de la Première Communion de la Cité pendant l’absence de M. Rambaud qui, en ce moment, se préparait aux ordres à Rome. Il me refusa la permission de sortir de la Cité pour aller à Fourvière en ajoutant : "A moins que le cardinal ne vous le permette. " Il pensait peut-être que je n’oserais pas demander cette permission. Je la demandai pourtant dès le lendemain. Le cardinal me reçut fort bien et me donna toute liberté pour quitter la Cité.

Page 58

Quand je vins en informer le P. Chevrier, il parut tout surpris du résultat et me dit simplement : " Je n’ai rien à dire, puisque Son Éminence vous a donné l’autorisation " » (P. I, 147-148).

Le cardinal de Bonald avait lui aussi son opinion sur la situation et sur les personnes. Il a apprécié la démarche simple et résolue de cette ouvrière de 24 ans qui abordait sans doute l’archevêché pour la première fois de sa vie. (L’accueil reçu l’a encouragée à récidiver.) Que pensait-il du P. Chevrier à l’époque ? Nous ne savons, mais de ce moment jusqu’à sa mort en 1870 il sera encourageant pour ce prêtre entièrement donné au peuple ouvrier de la Guillotière.

Bon gré mal gré la séparation est chose faite.

De son passage à la Cité Rambaud, Antoine Chevrier retire une leçon, ne pas se mêler d’affaires temporelles, et une orientation définitive, le ministère du prêtre est un ministère tout spirituel.

« Quand Notre Seigneur envoie ses apôtres, il ne les envoie pas pour s’occuper du monde, travailler, bâtir, faire le commerce ; mais il les envoie pour prêcher et guérir ; voilà les deux grandes missions que Jésus Christ leur confie : prêcher et guérir. Je vous envoie comme mon Père m’a envoyé.

« Les apôtres, qui avaient reçu les enseignements du Sauveur, nous donnent l’exemple de ce devoir, ainsi que nous le voyons dans les Actes des apôtres ; regardant le soin des pauvres comme une occupation qui les absorbait trop et prenait un temps qui devait être employé entièrement au spirituel, ils établirent des diacres pour s’occuper des pauvres et ils gardèrent pour eux la prière et la prédication comme étant leur occupation unique et véritable :

Page 59

nos vero oratione et praedicationi instantes erimus [Quant à nous, nous serons tout entiers à la prière et à la prédication] » (VD. 504).

Le P. Chevrier a promis de rester à la Cité jusqu’à ce que Camille Rambaud soit prêtre[5]. Il exerce donc son activité simultanément en trois endroits durant quelques mois. Survient en cette période une nomination inattendue d’aumônier de prison. Tous les projets sont remis en cause mais Amélie, Marie et leur groupe de filles vont présenter leur pétition au cardinal qui retire la nomination.

Le P. Chevrier de son côté se montre moins résolu que ses trois jeunes compagnons. Pierre et Amélie le tourmentent pour qu’il se décide à fonder vraiment une œuvre de catéchisme. Marie reste plus réservée. Elle est bien décidée à faire ce que Dieu veut mais encore faut-il savoir ce qu’il veut. Dès cette année elle partage peut-être plus profondément que les deux autres les projets du P. Chevrier. Elle est déjà ce qu’elle sera durant toute sa vie : une collaboratrice efficace, intelligente et effacée. Elle reconnaît que ce prêtre est dépositaire d’un don de Dieu qu’il faut servir et elle le fait en toute discrétion. Quand on songe qu’ils se sont rencontrés lorsqu’il avait 32 ans et elle, 22, qu’ils ont vécu si proches l’un de l’autre, qu’elle a si bien compris ses intentions, qu’ils n’ont cessé de collaborer, on reste plein d’admiration pour la clarté de leurs relations exemptes de tout sentimentalisme.

Page 60

Ils sont l’un et l’autre tournés vers l’Œuvre de Dieu qui les absorbe entièrement.

C’est la raison profonde de leur attitude mais leur connaissance du milieu populaire les poussait aussi dans ce sens. Il fallait donner un témoignage perceptible et sans équivoque de fidélité au célibat dans un monde qui n’y croyait guère.

« Les femmes dévotes, surtout, invitent beaucoup les prêtres à venir les voir, surtout celles qui n’ont rien â faire. Ces visites finissent toujours par scandaliser le prochain qui est toujours plus porté à juger en mal qu’en bien et on finit souvent par devenir le sujet des conversations de tout un quartier ou d’une paroisse » (VD. 178).

« Les religieuses ne sont pas plus exemptes de la critique que les autres et elles le sont peut-être même davantage, quand elles sont assidues et qu’elles fréquentent trop souvent les prêtres ou que l’on va trop souvent chez elles » (VD. 181).

C’est toujours avec le même souci apostolique de clarté et de vérité que le P. Chevrier désirait exclure du presbytère la « gouvernante » ou la « servante ».

« A l’exemple de saint Paul nous ne prendrons point de femmes à notre service » (VD. 180).

Le 10 décembre 1860, Antoine Chevrier se décide enfin. Il loue une maison située à la limite de la paroisse Saint-André, sur le territoire de Saint-Louis de la Guillotière. Cette maison servait jusqu’ici de salle de danse. C’était « le bal du Prado », ainsi nommé, semble-t-il, par imitation d’un dancing parisien qui portait la même appellation.

Page 61

Désormais les initiatives apostoliques d’Antoine Chevrier porteront ce nom, sans qu’il se fatigue à en chercher un autre plus convenable ou plus pieux. Il achètera la maison dix mois plus tard quand le propriétaire la met en vente à un prix d’ailleurs exorbitant. C’est la générosité d’un prêtre, mort peu après, qui permet cette location puis cette acquisition car le P. Chevrier n’a rien.

Le local du Prado est aménagé : une chapelle au centre, les garçons logent d’un côté, les filles de l’autre. Sur le terrain attenant on établit deux cours de récréation. Le tout reste très pauvre. On vit sans avoir de ressources régulièrement assurées. La maison est bien dénommée : « Providence du Prado. » Les pensionnaires de la maison sont des enfants ou des adolescents très pauvres. Le personnel est réduit aux quatre personnes que nous connaissons. Tous acceptent ce partage de la vie des pauvres avec une grande générosité. Pierre Louat a accueilli volontiers le premier client qui a été recruté par le P. Chevrier, un nommé Pierre Pacalet qu’il faut mentionner parmi les fondateurs du Prado. Ayant rencontré cet enfant intellectuellement arriéré qui cherchait sa nourriture dans les ordures ménagères, Antoine Chevrier a compris que Pierre Pacalet devait être à ses côtés pour commencer l’œuvre de Dieu.

L’installation au Prado n’est pas pour autant le début d’une période de tranquillité. Il y a d’abord les difficultés de collaboration. Pierre Louat et Amélie Visignat ne tarderont pas à partir. Pierre entre au séminaire diocésain en 1862 et sera ordonné prêtre dans la Société de Marie. Amélie crée des difficultés dans la maison et à l’extérieur.

Page 62

L’archevêché fait savoir au P. Chevrier qu’elle doit être congédiée. I1 est bien de cet avis mais préférerait qu’elle parte d’elle-même. Enfin il se résout à la renvoyer.

Cependant une autre question plus essentielle continuait à tourmenter Antoine Chevrier. Cela explique en grande partie pourquoi il se montrait moins facilement résolu que Pierre Louat et Amélie Visignat. Il ne pouvait pas avoir simplement pour but de faire le catéchisme à quelques enfants. Il avait découvert un besoin apostolique aux dimensions bien plus vastes. Il s’agissait d’une question posée à l’Église par un peuple immense et son projet le plus essentiel est de rassembler une famille d’apôtres décidés à tout faire, à payer tout le prix évangélique nécessaire pour que l’Évangile soit annoncé aux pauvres. En mai 1858 au cours d’une retraite qu’il faisait à titre personnel, il avait déjà noté :

« Je promets à Jésus de chercher des confrères de bonne volonté, afin de me les associer, pour vivre ensemble de la même vie de pauvreté et de sacrifice, travailler plus efficacement à notre salut et à celui de nos frères, si telle est sa volonté » (R. 10).

Page 63

5. A l’Œuvre

Dès que la maison du Prado fut ouverte, le nombre des occupants augmenta rapidement. Tandis qu’aux environs de Pâques 1861 on compte dix filles et quinze garçons, un an plus tard on en compte une quarantaine et le P. Chevrier écrira un jour que le Prado abrite près de deux cents personnes.

La maison est organisée pour donner une formation chrétienne à des jeunes qui ne peuvent pas la recevoir dans le cadre ordinaire des paroisses. Les pensionnaires du Prado ne sont pas tous des enfants comme on pourrait le croire. Dans les documents laissés par le P. Chevrier, le mot « enfant » est souvent employé. En fait, selon notre langage actuel, ce sont souvent des adolescents et des jeunes de quinze ans et plus, bien qu’il y ait aussi des enfants proprement dits.

Rapidement, les premières installations se sont montrées insuffisantes et désormais de transformations en transformations la maison du Prado ne cessera d’évoluer.

Page 64

On ajoute un appendice ici, là on transforme la distribution intérieure des pièces, on mure des portes d’un côté tandis qu’on en ouvre d’autres. On achète même un terrain de l’autre côté de la rue pour y installer les filles.

Quand on songe à cette histoire de constructions, reconstructions et aménagements, on peut être tenté d’ironiser : Antoine Chevrier s’est séparé de Camille Rambaud parce que l’entreprise de bâtiment tenait trop de place aux dépens du « ministère spirituel », mais maintenant, mis au pied du mur, il est bien obligé de construire lui aussi.

Oui, mais les principes qui président à ces travaux sont différents car il ne construit pas pour résoudre un problème social de logement.

Voici comment les choses se sont passées concrètement :

« Vers le mois de juillet nous faisions une neuvaine à la sainte Vierge et à saint Joseph pour demander quelques améliorations à notre position et nous permettre de passer l’hiver un peu moins froidement, lorsqu’un jour, c’était le matin, un monsieur vint nous visiter. Voyant notre délabrement, notre toiture toute déchirée, il envoie de lui-même des ouvriers qui réparent la maison. On relève le plancher, on ôte le papier et on fait de nouvelles séparations pour habiter plus sainement ; j’eus moi-même une chambre ; jusque-là, j’avais couché avec les enfants et ensuite à la sacristie » (R. 257).

C’est Antoine Chevrier qui parle. On est loin des vastes opérations financières de Camille Rambaud.

Page 65

Et pour les principes qui le guident, Antoine Chevrier écrit :

« Que penser de ceux qui ne pensent qu’à bâtir, qu’à embellir leur cure, leur église ? qui, pour cela, ne font que courir chez les maires, les préfets, les messieurs, les dames ? Hélas ! ils laissent les âmes pour courir après les pierres. On n’a pas besoin de tant d’affaires pour convertir. Nous ne sommes pas envoyés pour bâtir mais pour convertir. Aujourd’hui, on n’a jamais tant construit d’églises et de cures et jamais il n’y a eu si peu de foi et de religion. On ne doit bâtir ou faire des choses extérieures que quand on y est forcé et quand on a largement de quoi y subvenir sans se déranger » (VD. 307, n° 2).

« Les deux principes de vie pour une maison quelconque, c’est la pauvreté et la charité. Joignez à cela la prudence qui fait que l’on ne va pas au-delà de ce qu’on peut faire, qu’il ne faut pas tenter la Providence, c’est-à-dire faire des choses au-delà de ce que nous sommes appelés à faire et dire : le bon Dieu paiera, comme l’on entend quelquefois. Alors, c’est tenter Dieu. Mais celui qui attend, qui ne fait que ce qu’il est forcé de faire, que ce qu’il peut faire, sans s’exposer, il peut aller » (VD. 321, n° 2).

Pour ces aménagements continuels, mobiliers et immobiliers, Antoine Chevrier a reçu l’aide de nombreuses personnes extérieures à la maison. Cette aide, comme on vient de le voir, provenait parfois de gens riches.

Page 66

Parmi ces gens, certains ont été toujours fidèles et le P. Chevrier leur a montré sa reconnaissance mais avec un souci très vif de rester libre à leur égard. Si on voulait lui imposer une manière de faire qui ne lui paraissait pas conforme à la volonté de Dieu sur le Prado, il préférait refuser sans hésitation, quelle que fût l’importance du secours offert. D’ailleurs cette attitude n’était pas seulement dictée par le souci d’agir au Prado en toute liberté, c’était tout autant pour rester libre de dire l’Évangile aux bienfaiteurs et il le faisait toujours, parfois avec une certaine rudesse. Voici par exemple comment il écrit à une bourgeoise de Lyon qui l’avait pris comme confesseur :

« Je vous remercie aussi de ce que vous avez pensé à nous et à nos enfants. Nos petites filles auraient besoin de robes, celles qu’elles ont sont déjà bien usées, vous nous ferez donc plaisir de nous en donner l’étoffe. Quant à la couronne de lumières, notre chapelle, je crois, ne peut comporter des objets qui ressentent le luxe et la grandeur. Si à la place de cet objet vous pouviez accepter l’entretien du luminaire du Saint-Sacrement pendant votre vie je préférerais et je crois que vous auriez atteint le même but » (L. 158, n° 278).

Et à la même, cinq ans plus tard, ces lignes :

« Nous avons reçu l’étoffe que vous avez eu la bonté de nous envoyer pour nos petites filles. Le choix et la qualité ont plu à tout le monde et nous vous en remercions sincèrement et moi en particulier.

« Notre Première Communion n’aura lieu que dans un mois, le jour de l’Ascension. Veuillez faire une petite prière pour nos enfants, afin que ce jour soit un beau jour pour tous, pour eux et pour nous.

Page 67

« Nous ne vous oublions pas non plus dans nos prières ainsi que votre cher fils et votre époux.

« Les choses ont bien changé depuis quelque temps, c’est vrai. Je l’attribue à ce que nos deux rôles avaient changé depuis un an ou deux, vous n’étiez plus une pénitente et moi je n’étais plus votre confesseur. Vous aviez continuellement des reproches et des accusations à me faire, même au confessionnal ce qui n’était pas trop convenable, je le crois ; toutes mes actions étaient censurées, mes intentions mal interprétées, alors cette manière de faire certainement ne pouvait ni durer ni plaire à Dieu. De mon côté je perdais mon autorité et je ne savais plus que vous dire puisque je m’attendais toujours à quelque rebroussade, je sentais ma bouche fermée et toute direction devenait impossible.

« Je crois qu’un pénitent doit être pénitent et un confesseur, confesseur, et que le pénitent doit se présenter avec soumission et humilité. Vous avez à modérer les saillies de votre esprit et à contenir votre imagination dans les bornes d’une juste modération pour pouvoir marcher dans une bonne voie. Priez donc et invoquez le Saint-Esprit afin qu’il vous éclaire de ses lumières et vous donne la charité de l’esprit comme vous avez celle du coeur » (L. 170, n° 304).

Plus profond encore que le désir de sauvegarder la liberté apostolique il y a le désir de faire une œuvre solide appuyée sur Dieu seul.

« C’est une grande erreur de dire : telle personne est riche, elle me donnera ; telle personne est généreuse, elle me donnera ; telle personne m’estime, m’affectionne elle me donnera.

Page 68

Le monde aime encore mieux son argent que vous et vos œuvres.

« Ne comptons pas non plus sur les promesses que l’on peut faire, ni sur les dépôts que l’on peut nous faire, quand même on nous dit que cela nous appartiendra après leur mort.

« Le proverbe est vrai : un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

« Ne pas accepter les dons faits à moitié, ce n’est qu’un embarras, un souci et cela peut être aussi une occasion de gêne pour eux et pour nous.

« Il ne faut jamais s’appuyer sur des bases chancelantes.

« Il faut compter sur Dieu seul.

« Pourvu que nous fassions véritablement l’œuvre de Dieu, que nous ayons réellement la vocation de Dieu pour faire son œuvre, Dieu sera pour nous, c’est sa promesse » (VD. 320).

Si des riches ont aidé â bâtir le Prado, les pauvres aussi ont eu leur place et la première place.

« Le prêtre qui travaille pour Dieu sera d’abord nourri et entretenu par les pauvres et puis après viendront les riches, c’est la règle » (VD. 309).

Cette pensée d’Antoine Chevrier vient de l’expérience, d’une expérience confirmée par la méditation de l’Évangile. Tout un monde populaire s’est activé autour du Prado pour aider de tout son pouvoir cette maison. C’est le signe que ces gens s’y reconnaissaient, c’était leur affaire.

Page 69

« Un simple ouvrier n’ayant que son travail pour unique ressource, apportait chaque semaine pour trois francs de pain au Prado. Ce pain était acheté à Saint-Clair chez un de ses amis boulanger peu achalandé, à qui il, voulait faire gagner quelque chose, puis apporté, non sans fatigue, de ce quartier éloigné jusqu’au Prado » (P. I, 93).

« Si les largesses de M. Froissard, de M. Revol et d’autres bienfaiteurs insignes avaient servi à installer le Prado, les pauvres donnèrent beaucoup. Une pauvre concierge de la Grand’Rue donna tout ce qu’elle avait, 400 F. Une brave fille nommée Benoîte apportait tous les dimanches ses économies de la semaine et nous emportait un paquet de linge sale qu’elle nous rendait propre le dimanche suivant. Elle faisait chaque dimanche 8 ou 10 km pour faire cette bonne œuvre. Elle mourut au Prado.

« Notre Soeur Élisabeth, dans le monde Mlle Florine Arnaud, ouvrière en soie, après avoir tout donné, imagina de rester toute la journée sans manger. Elle ne faisait qu’un seul repas qu’elle prenait au Prado le soir avant la prière. De cette manière elle n’avait que son loyer à payer. Combien cela dura-t-il ? Je ne m’en souviens pas, mais cela dura bien quelques mois. Après nous lui faisions emporter un morceau de pain et de fromage pour le lendemain matin. Mais voyant que cela continuait le Père crut devoir la prendre â la maison. Elle nous rendit de très grands services » (P. I, 165).

« Voilà un an qu’il y a toujours eu au Prado 35 à 40 personnes comptant entièrement sur la Providence, elle ne nous a pas manqué.

Page 70

« Dieu s’est servi des, pauvres pour nous nourrir… le tronc de la chapelle, les aumônes volontaires,

« Dans nos besoins nous avons trouvé de généreux désintéressements : une bonne dame ouvrière nous a envoyé son peigne en argent, une autre ouvrière nous a donné ses couverts en argent, une bonne journalière s’est dépouillée de tout ce qu’elle avait pour les pauvres enfants et nous a donné en plusieurs fois jusqu’à 600 F, c’était toute sa fortune.

« Une bonne ouvrière en soie, heureuse de participer à la bonne œuvre, vint nous dire un jour que chaque jour elle ferait un demi-mètre d’ouvrage de plus pour nous et elle n’oubliait pas sa promesse, elle apportait de temps en temps son offrande en beurre, en pain, en vêtements qu’elle nous achetait.

« Une bonne dame, pour contribuer à la bonne œuvre, fait la quête chez ses connaissances et nous apporte presque chaque jour une petite aumône qu’elle a recueillie chez de braves gens.

« Un jour il me fallait 400 F pour payer les ouvriers ; je me présente chez un bon monsieur qui, ayant pitié de nous, nous les donne immédiatement.

« Ce sont les pauvres et les ouvriers qui jusqu’ici nous ont nourris » (R. 257-258).

Après cela on mesure davantage le poids de ces paroles :

« Il vaut mieux un sou offert librement que mille francs donnés avec peine.

« Si nous sommes véritablement pauvres, on nous estimera plus et on nous donnera plus ; ne fatiguons pas les fidèles par nos demandes importunes et réitérées.

Page 71

Le pauvre véritable souffre et ne demande que le nécessaire que le bon Dieu ne refuse pas » (VD. 521).

On songe au regard du Christ sur la veuve qui donne son nécessaire, « tout ce qu’elle avait pour vivre ». Jésus apprend aux disciples à mesurer la densité décisive du geste de cette femme dont l’offrande apparaît si négligeable par comparaison avec l’offrande importante des riches (cf. Mc 12, 41-44).

Antoine Chevrier a fait sien ce regard. Tandis qu’il refuse la « couronne de lumière » que lui offre une bourgeoise de Lyon pour la chapelle, il recommande au sacristain le petit lustre en verre qui orne cette chapelle :

« Ayez bien soin de ce lustre, il est très précieux par son origine, c’est un souvenir que je dois à la charité d’un pauvre ouvrier cristallier, qui a pris sur ses nuits pour le fabriquer » (P. IV, 155).

Il ne s’agit pas seulement d’éviter de faire de la peine aux pauvres auxquels il ne faut pas donner l’impression qu’on méprise leurs offrandes. Il s’agit d’apprécier toutes choses selon la réalité la plus véritable. Pour l’œuvre de Dieu seule compte la densité spirituelle de ce que nous faisons et cette densité apparaît mieux au sein de la pauvreté qu’au sein de la richesse. C’est pourquoi il y a une telle convenance, une connivence, entre pauvreté et ministère sacerdotal.

« Quelle liberté, quelle puissance donne au prêtre cette sainte et belle pauvreté de Jésus Christ !

« Quelle force il acquiert pour lutter contre les vices du monde !

Page 72

« Quel exemple il est pour le monde, ce monde qui ne travaille que pour l’argent, qui ne pense qu’à l’argent, qui ne vit que pour l’argent !

« Et à côté de ce monde matériel, sensuel, un homme tout spirituel, qui ne vit pas pour la terre, qui méprise l’argent et les biens de ce monde, qui ne veut rien de ces choses de la terre et qui dit au monde : garde ton or et ton argent, mon trésor est dans le ciel, ma vie, c’est Jésus Christ.

« Qui se contente du strict nécessaire, qui ne demande rien à personne, qui ne travaille que pour Dieu seul, ne se dispute pas, ni pour sa robe, ni pour son manteau ; qui laisse emporter son manteau et ne redemande pas ce qu’on lui a pris ; et qui s’abandonne entre les mains de la divine Providence.

« Qu’il est beau ! qu’il est grandi qu’il est admirable cet homme !

« Et comme le monde doit se retourner en le voyant et admirer en lui la puissance de la foi, de l’amour et de la confiance en Dieu.

« Où sont-ils ces hommes, ils feront des choses admirables, dit la Sagesse » (VD. 322).

Antoine Chevrier est donc à l’œuvre, prêtre pauvre parmi les pauvres qui le regardent comme un des leurs. Reconnaissons volontiers qu’il figure parmi les précurseurs qui ont vécu à cette époque. Cependant, pour ne pas interpréter sa vie à contresens, il faut signaler une lacune.

Les pauvres que connaît Antoine Chevrier sont pour la plupart des ouvriers et l’on peut dire qu’il est plongé dans le peuple ouvrier de la Guillotière.

Page 73

Il connaît ce peuple, sa valeur, sa générosité et ses misères, son incroyance. Il aime et il estime ce peuple dont il partage les aspirations à la justice

« Soyons larges avec l’ouvrier qui travaille ; il a bien ses peines ; on ne paie jamais assez les sueurs de l’ouvrier et du pauvre » (VD. 302, n° 2).

Tout cela est d’ailleurs essentiel.

Le P. Chevrier sait aussi que le peuple ouvrier est républicain et il évite de se poser en bonapartiste ou en monarchiste. Cependant il n’a pas de contact direct avec « le mouvement ouvrier ». Ce n’est pas surprenant. Le contraire serait quasi miraculeux, étant donné son histoire personnelle et l’histoire du mouvement ouvrier.

Les jeunes qui habitent la maison du Prado, les gens de la Guillotière et d’ailleurs qui fréquentent assidûment la chapelle, ceux qu’il faut aller voir chez eux, ceux qui viennent demander secours ou conseil, tous ces gens suffisent à absorber l’activité du P. Chevrier. Mais ce monde, qui représente malgré tout un milieu assez restreint, n’absorbe pas toutes ses préoccupations. Sa pensée va au-delà, bien au-delà de ce cercle. Il s’agit d’évangéliser un monde et pour cela il faudrait former des équipes apostoliques nombreuses. La pensée principale du P. Chevrier est de faire naître un groupe de prêtres pauvres pour annoncer l’Évangile aux pauvres.

Des collaborateurs et collaboratrices viennent puis s’en vont ; d’autres les remplacent. Ils viennent pour travailler auprès des jeunes du Prado. Ils assurent des services matériels ou participent directement à l’éducation et à l’enseignement catéchétique.

Page 74

Aucun d’eux ne partage vraiment les intentions essentielles d’Antoine Chevrier, mais celui-ci les accepte avec leur bonne volonté et leurs déficiences et il s’efforce de les mettre à l’œuvre en tenant compte de leurs capacités propres et de leurs limites. Il y réussit tout de même assez bien mais c’est au prix d’une pratique héroïque de la patience.

Une rencontre lui fait espérer davantage. Il est entré en relation avec un prêtre du diocèse de Lyon, André Gourdon, et il se sent compris. Il parle à coeur ouvert :

« Ce beau mystère de l’Incarnation qui a touché votre coeur est bien vraiment le fondement de notre zèle, de nos actions et un grand motif de nous humilier devant Dieu. C’est ce mystère qui m’a amené à demander à Dieu la pauvreté et l’humilité et qui a fait que j’ai quitté le ministère pour pratiquer la sainte pauvreté de Notre Seigneur. Je désire et demande tous les jours à Dieu qu’il veuille bien remplir les prêtres de l’esprit de Jésus Christ et que nous ressemblions de plus en plus à Jésus notre Divin Modèle, le grand modèle des prêtres » (L. 37, n° 49).

« Oh ! que le bon Dieu a besoin de bons prêtres pauvres, c’est là ce que je rêve et désire ardemment depuis plus de dix ans, qu’il y ait de bons prêtres dans les paroisses, tout est là. Le bon prêtre apporte avec lui toutes les réformes, toutes les conversions, tout ce qu’il faut pour les âmes. Attachez-vous à ce but principal d’avoir de bons confrères, prêtres pauvres selon Dieu, et vous aurez tout ce qu’il faut, le reste n’est rien » (L. 38, n’ 50).

On forme des projets, on fait des démarches auprès de l’archevêché mais rien n’aboutit.

Page 75

D’une part à l’archevêché on ne comprend pas les intentions profondes du P. Chevrier et on ne veut pas lui adjoindre un homme de valeur pour un travail qui semble si exigu. D’autre part l’abbé Gourdon n’avait peut-être pas une intention assez ferme pour quitter un chemin assuré et se lancer dans l’aventure. Pour répondre à un appel de Jésus Christ, « il faut encore une grande énergie de volonté » (VD. 127).

Ceci se passait vers 1865. A cette même époque un autre projet d’Antoine Chevrier arrive à maturité et va se réaliser. Il voit qu’il ne peut pas se contenter d’accueillir des prêtres qui accepteraient de se joindre à lui. Il songe à donner une formation appropriée à des enfants ou des jeunes gens issus du monde populaire et destinés au sacerdoce. Ces jeunes deviendront aptes au ministère et seront utiles à l’Église. Certains donneront peut-être les signes d’une vocation semblable à la sienne et seront alors les prêtres des pauvres dont il rêve. En somme, il s’agit d’instituer un séminaire particulier.

Cette idée effraye Antoine Chevrier qui se sent très mal préparé pour entreprendre pareille chose. La crainte est si forte en lui qu’il éprouve le besoin de se confier :

« Je sens tellement mon impuissance, mon incapacité, que je dis souvent au bon Dieu : Mon Dieu est-ce que vous ne vous êtes pas trompé en mettant à la tête d’une grande Œuvre un pauvre être aussi chétif que moi ? Je suis si pauvre, si pécheur, si ignorant, que vraiment si le bon Dieu n’envoie pas quelqu’un pour faire son ouvrage il ne peut que périr. Que de qualités, que de vertus il faut pour établir quelque chose, pour faire bien comme il faut l’Œuvre de Dieu.

Page 76

Je sais bien que Dieu choisit ceux qu’il veut et les plus petits et les plus pauvres souvent pour manifester sa gloire et sa puissance et que tout le monde puisse bien dire : c’est bien Dieu qui a fait cela ; mais il faut aussi que ce pauvre être corresponde bien à la grâce ; il faut qu’il soit un homme de prière et de sacrifices et je sens que je résiste toujours à la sainte volonté de Dieu, que je retarde son Œuvre. Il me faudrait quelqu’un là, constamment à côté de moi qui me pousse et me rappelle ce que je dois faire. Que je suis malheureux ! que je suis à plaindre ! Si je ne fais pas ce que le bon Dieu veut, quelle responsabilité, quel jugement, quelle condamnation pour moi ! Pendant bien des années je disais au bon Dieu : Mon Dieu, si vous avez besoin d’un pauvre, me voilà, si vous avez besoin d’un fou, me voilà et je sentais que j’avais la grâce pour faire tout ce que le bon Dieu aurait demandé de moi, et maintenant qu’il faudrait agir je suis paresseux, je suis lâche. Oh ! s’il n’y a pas des âmes qui prient pour moi, qui me poussent, je suis perdu. Si le bon Dieu m’envoyait un bon confrère, qui comprit bien l’Œuvre de Dieu, alors je me sentirais plus de courage, plus de force, mais seul, toujours seul, je sens que je n’ai pas la force ou il faudrait une grâce extraordinaire que je n’ai pas encore méritée car les grâces de Dieu il faut les acheter et pour acheter les grâces de Dieu on ne saurait trop faire, surtout quand elles doivent contribuer au salut des âmes et [à] la Gloire de l’Église.

Page 77

« Pardon, chère enfant, si je vous parle si ouvertement et que je vous dévoile un peu la tristesse de mon âme, mais c’est afin que je puisse trouver en vous une âme qui prie et qui m’aide à accomplir la sainte volonté de Dieu, car si Dieu a fait le Prado ce n’est pas certainement pour me donner une propriété de cent mille francs, qu’ai-je à en faire ? J’ai tout donné à Dieu et je ne lui ai demandé que la Sainte Pauvreté pour héritage, il y a donc quelque autre chose. Eh bien ! aidez-moi à faire ce que le bon Dieu demande, surtout cette œuvre de prêtres pauvres pour les paroisses » (L. 157, n° 277).

L’idée n’est pas entièrement nouvelle. Soeur Marie le dit clairement :

« La création d’une école pour la formation des prêtres était la pensée première du P. Chevrier, mais il n’a pu la réaliser qu’à partir de 1865 » (P. I, 148).

Disons qu’à partir de 1865, il ne peut plus retarder la réalisation d’une idée qui s’impose à lui de plus en plus et qui en même temps lui parait plus que jamais déborder sa capacité.

Quels conseils ultimes ont pu l’aider à prendre la décision ? Nous ne savons pas. Deux choses sont certaines.

D’une part il ne remettra jamais en cause la décision de fonder un séminaire. S’il reste persuadé de la disproportion entre la grandeur de l’entreprise et la petitesse de ses moyens, il reste paisible. Il écrira des lettres douloureuses mais on ne retrouvera plus le ton un peu gémissant de la lettre ci-dessus. De tels gémissements peuvent n’être que des « raisonnements ».

Page 78

D’autre part il a dit à quels signes il avait reconnu la volonté de Dieu. Il s’en explique dans une lettre à André Gourdon, écrite quand on espérait que celui-ci pourrait venir au Prado :

« Que la sainte volonté de Dieu s’accomplisse en toutes choses, en nous comme dans tous les hommes de la terre. Si le bon Dieu le permet, venez, je serai heureux de pouvoir contribuer à une œuvre que je chéris et que je désire depuis bien des années.

« La Providence semble faciliter cette réunion et même le demander. J’ai au Prado un endroit pour loger ceux qui voudraient travailler à l’œuvre, et ce sera avec d’autant plus de plaisir que j’ai quatre élèves que je suis obligé d’envoyer dans une école cléricale de Lyon n’ayant pas de professeur ici, et combien je serais heureux de les avoir continuellement à la maison pour leur donner cet esprit de simplicité et de pauvreté qui doit être notre but principal.

« Si vous avez des élèves vous pouvez les amener, je puis vous offrir un logement pour 8 ou 10 élèves.

« Ce qui me le fait désirer, c’est que M. Magand vient de m’écrire, quelques heures avant la réception de la vôtre, qu’il ne pouvait continuer cette œuvre des étudiants pauvres, parce que ses ressources ne le lui permettaient pas, qu’il n’en avait que quatre et que ces quatre lui payaient pension. Il ne me semble pas que Notre Seigneur veuille laisser périr une œuvre si agréable qu’il avait commencée. Il veut peut-être que de pauvres prêtres la fassent. Pour moi, je me sens tout disposé à la poursuivre avec l’aide d’un bon confrère. Nous avons ici le commencement : les élèves et le local, et les ressources de la Providence déjà assez visibles pour ne pas nous faire douter.

Page 79

Ainsi donc, confiance, la bénédiction de Sa Sainteté qui nous a bénis et vous aussi, puisqu’il l’a donnée à tous les prêtres qui accepteraient la sainte pauvreté de Jésus Christ. Venez, je serai bien heureux de vous recevoir, obtenez la permission de Son Éminence et nous commencerons. Quant aux personnes que vous avez formées à la pauvreté, continuez à les diriger dans cette voie de Notre Seigneur et plus tard elles vous seront très utiles quand il nous sera donné quelques paroisses pauvres à desservir, si le bon Dieu veut.

« Oh ! j’ai été bien heureux à la lecture de votre lettre, j’ai vu que je n’étais pas seul non plus. J’ai bien deux ou trois confrères qui ont les mêmes vues, mais vous savez, il y en a vers lesquels le Saint-Esprit semble nous porter davantage. Prions bien Dieu durant ces jours, demandons bien que sa sainte volonté s’accomplisse et que les obstacles humains s’aplanissent » (L. 38-39, n° 51).

Cette lettre est très importante pour comprendre Antoine Chevrier et son œuvre. Essayons d’analyser sa pensée.

D’abord il s’agit de faire la volonté de Dieu et donc de savoir si Dieu veut l’œuvre projetée. Il s’agit aussi de savoir qui est appelé par Dieu à faire cette œuvre.

Antoine Chevrier désire cette œuvre depuis longtemps. En quoi consiste-t-elle ? Rassembler un groupe de futurs prêtres, au Prado, pour qu’ils soient formés dans cette maison.

Page 80

Dans ces conditions on peut espérer qu’ils seront formés à la pauvreté et à la simplicité, qu’ils seront donc capables de vivre en prêtres pauvres au service d’un peuple pauvre. Cette formation à la pauvreté et à la simplicité est « le but principal ».

Françoise Chapuis redit les mêmes choses dans son témoignage. Cette ouvrière à peu près illettrée, assez naïve pour certaines choses, avait la confiance du P. Chevrier :

« Dieu a mis dans certaines âmes un sens spirituel et pratique qui renferme plus de bon sens et d’esprit de Dieu qu’il y en a dans la tête des plus grands savants. Témoins, certains bons paysans, quelques bons ouvriers, quelques bonnes ouvrières, femmes qui comprennent de suite les choses de Dieu et savent mieux les expliquer que bien d’autres » (VD. 218).

Antoine Chevrier avait donc parlé à Françoise de ses projets. Elle rapporte :

« Le P. Chevrier m’a souvent parlé de l’École Cléricale bien longtemps avant de la fonder. Il y songeait déjà même avant d’avoir pris ses premiers auxiliaires et il a beaucoup prié à cette intention. Il me dit un jour alors :

–           Françoise, j’ai envie de faire une pépinière de prêtres. J’ai envie d’avoir des prêtres qui soient élevés avec mes enfants pour qu’ils les comprennent bien.

–           Mais, mon Père, comment ferez-vous pour les nourrir ? Vous avez déjà beaucoup à faire avec les souscriptions.

–           C’est vrai, ces souscriptions ne rendent pas, mais j’ai une idée, une idée qui m’humiliera bien, car je suis un orgueilleux. Dieu veut, je crois, que je m’humilie.

Page 81

–           Mon idée, c’est d’aller quêter à la porte de l’église de la Charité. Je tendrai mon chapeau ou mon bonnet aux passants et je réciterai mon chapelet pour ceux qui mettront dedans.

–           Mon Père, on ne vous mettra que des sous… il n’y aura pas de quoi faire.

–           Non, me dit-il, on y mettra aussi des pièces et des papiers.

Dans nos entretiens à ce sujet, il insistait beaucoup sur la nécessité d’avoir des prêtres pieux, simples, et comme je lui citais le nom de ses collaborateurs, il me répondit : Ce n’est pas encore cela, ils ne sont pas assez simples » (P. I, 61).

Faire des prêtres simples. Quelle idée étrange ! Faire des prêtres pauvres, passe encore, cela peut constituer un but avouable. Mais avoir simplement pour but de faire des prêtres simples c’est tout de même un programme apparemment bien étroit. En fait c’est l’essentiel, le principal, l’âme de tout le reste quand il s’agit de vivre avec la simplicité du Véritable Disciple, de vivre simplement auprès des simples et des pauvres pour annoncer l’Évangile du Royaume avec simplicité.

Voilà donc l’œuvre à faire, mais qui va être envoyé pour cela ? Dieu « veut peut-être que de pauvres prêtres la fassent ». Malgré les difficultés entrevues, Antoine Chevrier se sent du goût pour cela et, à ce signe intérieur, se joignent des signes extérieurs.

En premier lieu, des sujets se présentent. Ce sont des enfants dont les familles ont des ressources trop modestes pour subvenir aux frais d’études secondaires dans les conditions ordinaires.

Page 82

Des garçons de cette espèce ne pourraient-ils mieux que d’autres correspondre aux intentions d’Antoine Chevrier ?

« Quel droit avons-nous d’être mieux logés, mieux vêtus, mieux nourris que les pauvres du monde ?

« N’est-il pas honteux de voir des prêtres s’enrichir, acheter des terres, des maisons et cela de l’argent de l’Église, et des prêtres qui, dans le monde, auraient été de pauvres ouvriers, qui auraient à peine suffi pour vivre dans le monde, des prêtres qui doivent à l’Église et à l’aumône d’être prêtres et qui s’enrichissent ?

« Est-ce qu’on se fait prêtre pour s’enrichir ? « Quel malheur pour l’Église !

« Ceux qui n’ont pas de patrimoine ne doivent pas en acquérir » (VD. 522).

Et puis :

« Jésus Christ a choisi ses apôtres parmi les pauvres et les humbles pour faire sa grande œuvre » (VD. 218). Et encore :

« Faire travailler les latinistes pour leur apprendre à pratiquer l’humilité, leur faire comprendre ce que c’est que de gagner sa vie, la peine que les autres ont pour faire croître les fruits, pour tenir leur linge propre ; il faut au contraire faire par humilité et pauvreté tout le travail de la maison : nettoyer, laver, blanchir les murs… employer le moins possible les ouvriers du dehors, faire soi-même le travail » (VD. 306, n° 1).

En second lieu, Antoine Chevrier voit un signe dans la manière dont vit le Prado depuis cinq ans.

Page 83

Les ressources ne manquent pas bien qu’elles ne soient jamais assurées d’avance. C’est un genre de vie très éprouvant, surtout pour celui qui est à la tête d’une maison comme le Prado, mais c’est précisément une mise à l’épreuve qui permet de discerner la volonté de Dieu et de former des ouvriers dignes de faire l’ouvrage de Dieu.

« Si le bon Dieu ne nous envoie pas des ressources, c’est une preuve qu’il veut que nous souffrions et que nous méritions, par la souffrance, ce dont nous avons besoin.

« Que nous manquons de prudence et de sagesse en allant trop vite ! présomption.

« C’est peut-être aussi une preuve que le bon Dieu ne veut pas cette œuvre ou que nous ne sommes pas dignes de la faire, de l’établir, de la bien conduire ; et qu’il vaut mieux ne pas l’entreprendre que de vouloir la faire par force.

« Toute œuvre de Dieu doit d’abord porter le cachet de la pauvreté et de la souffrance » (VD. 308).

« La première condition est d’être appelé de Dieu pour travailler à son œuvre. Il faut ensuite chercher le Royaume de Dieu avant tout et sa justice et Dieu nous donnera le reste.

« Il est bien certain que si nous cherchons à nous établir nous-mêmes, si nous cherchons nos aises, nos commodités, à faire des constructions, nous ne cherchons pas Dieu mais nous nous cherchons nous-mêmes et quelquefois le royaume de Dieu ne passe qu’après le nôtre.

Page 84

« Il faut travailler et travailler pour Dieu ; il faut bien que le laboureur travaille pour recueillir des grains. « Dieu ne récompense et ne paye que ceux qui travaillent pour lui. L’ouvrier est digne de son salaire. On ne paye que ceux qui travaillent. Dieu aussi ne paye que ceux qui travaillent pour lui.

« Il faut travailler pour Dieu et avec Dieu, c’est-à-dire avec son esprit » (VD. 320-321).

« Si donc nous sommes vraiment les ouvriers de Dieu, nous aurons notre salaire, Dieu nous l’enverra. Notre maison n’est-elle pas une preuve de cette grande vérité ? Où sont nos ressources ? Où sont nos revenus ? Et cependant Dieu nourrit près de deux cents personnes chaque jour ; n’est-ce pas là une preuve évidente de la Providence de Dieu sur nous ? et que si nous continuons à vivre comme nous avons commencé, nous aurons toujours l’appui de Dieu et son secours ? » (VD. 321, n. 1).

Un troisième signe, c’est la bénédiction du Pape. En effet, Antoine Chevrier vient de faire un second voyage à Rome â l’automne 1864. La chose la plus importante de ce voyage a été la supplique adressée au pape Pie IX et la réponse de ce dernier :

« Très Saint-Père

« L’abbé Antoine-François-Marie Chevrier, du Tiers-Ordre de saint François, prosterné humblement aux pieds de Votre Sainteté, lui expose le désir que plusieurs prêtres ont de se réunir, autant que l’autorité diocésaine le leur permettra, pour mener une vie régulière et exercer le Saint ministère sans aucune rétribution que celle que les fidèles offriront spontanément.

Page 85

« Il demande pour lui et ces prêtres la bénédiction de Sa Sainteté.

Rome, 1er octobre 1864. »

Voici la réponse que Sa Sainteté nous a adressé par le P. Piscivillo, secrétaire de Sa Sainteté et rédacteur de la Civiltà cattolica, qui avait bien voulu présenter notre supplique au Pape :

« Mon respectable ami,

« Dans l’audience du 12 du mois d’octobre, je présentai à Sa Sainteté votre supplique. Il daigna la lire avec toute attention. Il me fit des demandes et me questionna sur plusieurs petites choses qui pouvaient regarder votre manière de vivre. J’y répondis de mon mieux et comme je pus.

« Après ces renseignements, Sa Sainteté me dit : Je ne puis rien signer, il s’agit d’une affaire très grave dans laquelle le Saint-Siège procède avec toute lenteur et prudence. Je bénis de tout mon coeur l’abbé Chevrier et ses compagnons, et je vous charge de leur transmettre ma bénédiction.

« L’ceuvre est bonne, mais avant de l’approuver, il faut que les années s’écoulent, que les évêques en témoignent l’opportunité et le succès ; pour le moment je ne puis qu’approuver les intentions et bénir les personnes, ce que je fais de tout mon coeur.

Rome le 1" novembre 1864

Charles Piscivillo. »

Page 86

« Le Saint-Père dit que l’œuvre est bonne, mais que, pour l’approuver il faut trouver des évêques qui nous reçoivent et nous admettent avec cette manière de vivre, et rendent témoignage du succès, que pour le moment il ne peut qu’approuver les intentions et bénir les personnes.

« Nous ne pouvions pas avoir une réponse plus favorable et plus sage en même temps » (VD. 314-315).

Soyons francs : tout cela est pour nous très décevant. Nous n’aimons pas les supérieurs trop prudents qui bénissent les intentions en évitant d’appuyer des actions. Nous n’admirons pas les hommes trop dociles qui voient facilement de la sagesse dans ces manières de faire.

Les relations du P. Chevrier avec ses supérieurs étaient évidemment marquées par le climat de l’époque. Mais si Antoine Chevrier n’avait été guidé que par l’esprit du temps, il n’aurait pas pris l’initiative d’un voyage à Rome et d’une démarche personnelle auprès du Pape pour lui soumettre une idée insolite. Cet homme réservé, effacé, savait bien qu’il soulevait une grosse question. Si la chose n’avait eu que peu d’importance et de retentissement il l’aurait résolue avec l’archevêque de Lyon. Il manifeste donc une certaine audace en la circonstance. Cette audace vient de la foi.

« L’esprit de Dieu est dans notre Saint-Père le Pape » (VD. 226).

Si Antoine Chevrier n’avait eu à l’égard du Pape qu’une docilité paresseuse il n’aurait rien fait par la suite. Or, au contraire, fidèle au sens profond de sa démarche il agit selon la lumière reçue : Pie IX dit que l’œuvre est bonne, qu’il approuve les intentions et il bénit, c’est-à-dire il encourage, les personnes.

Page 87

Il renvoie aussi aux évêques. Antoine Chevrier en tire sereinement cette conclusion :

« Nous demandons donc la permission d’exercer le ministère gratuitement et de ne recevoir, dans nos fonctions saintes, que ce que les fidèles voudront bien nous donner librement et spontanément, et de ne jamais rien exiger pour les fonctions de notre ministère, afin de mettre en pratique cette parole de Notre Seigneur : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement, et de conformer cette conduite à celle de saint Paul qui travaillait de ses mains plutôt que de demander et qui se faisait une gloire et un bonheur d’évangéliser gra­tuitement.

« Nous mettrons donc un tronc dans la sacristie et dans l’église, destiné à recevoir les offrandes des fidèles à l’occasion de l’administration des sacrements et du Saint Sacrifice de la messe » (VD. 315).

Antoine Chevrier en tire aussi une autre conclusion : l’accueil de Pie IX est un signe qui l’encourage à poursuivre la réalisation de ses projets en vue de la formation des futurs prêtres.

Il pourrait y avoir enfin un quatrième et dernier signe. Ce serait que l’archevêque de Lyon autorise André Gourdon à rejoindre le Prado. L’autorisation ne viendra pas, mais cela n’arrête pas le fondateur du Prado. Il modifie seulement la manière de réaliser : les enfants qui se préparent au sacerdoce iront en classe dans une école de la ville. Soeur Marie décrit ces commencements :

Page 88

« Ma part dans cette fondation était de m’occuper de faire les paniers de provision de ces petits enfants qu’on envoyait alors à la manécanterie de Saint-Bonaventure et qui y dînaient avec les aliments qu’ils y avaient portés. Ils étaient alors seulement trois ou quatre » (P.1, 148).

Nous saisissons ici sur le vif la manière d’agir constante du P. Chevrier : quand il voit clairement la ligne à suivre, il fait tout ce qui est possible dans cette ligne, si peu que ce soit, sans sortir de l’obéissance à son évêque, mais sans chercher à plaire ou à déplaire. Pour suivre sans jamais s’arrêter pareil chemin, il faut une résolution inusable, il faut avoir renoncé entièrement à soi-même pour suivre Jésus Christ.

« Celui qui a renoncé à soi-même ne se trouble de rien, il ne fait pas attention à toutes ces petites misères du monde, aux injures, aux mépris, aux insultes, aux coups même. Il va son chemin » (VD. 270, n° 1).

Voici donc fondée ce qu’on appelait alors une école cléricale, c’est-à-dire pratiquement un petit séminaire. Bientôt les élèves pourront suivre les classes au Prado même. Divers prêtres se succéderont comme professeurs. D’autres prêtres viennent aider au catéchisme des enfants qui préparent leur première communion. Viennent également des auxiliaires laïcs. Auprès de Soeur Marie s’ébauche la communauté des Soeurs du Prado.

Il ne reste à Antoine Chevrier qu’une quinzaine d’années de vie pour affermir tout ce qui vient de commencer.

Page 89

6. Persévérer

Quand il était encore à la Cité de l’Enfant-Jésus en 1859, Antoine Chevrier écrivait à Camille Rambaud au sujet d’un collaborateur qu’on appelait Frère Paul :

« Il ne compte pas assez sur la Providence de Dieu qui vous a toujours conduit, il n’ose pas, il ne croit pas assez, il n’a pas cette foi en l’œuvre qui fait la force d’un homme qui commence, entreprend et poursuit avec vigueur » (L. 16, n° 19).

Au contraire de Frère Paul, Antoine Chevrier porté par sa foi dans l’œuvre entreprise, appuyé sur Dieu seul, va poursuivre avec vigueur ce qu’il a commencé. Un observateur superficiel pourrait négliger facilement cet aspect du personnage. Les dehors sont tellement modestes, cette vigueur est tellement silencieuse ! Cela ne doit pas nous tromper et Antoine Chevrier ne s’y trompe pas : il sait qu’il doit faire preuve de force et il n’oubliera pas de recommander cette force dans les conseils qu’il laissera à son premier successeur :

Page 90

« Ferme : Quand une fois on a décidé une chose bonne et utile à l’œuvre ou aux individus, tenir bon pour que le devoir se fasse. Il ne faut pas seulement dire et commander, il faut faire exécuter ce que l’on a commandé, autrement c’est n’aboutir à rien.

« Persévérant : Ne rien entreprendre, commencer, avant d’avoir bien pesé et réfléchi ; mais quand une fois on a commencé une chose, la poursuivre jusqu’au bout, c’est le seul moyen d’arriver à quelque chose de solide et de durable. Commencer et ne pas poursuivre est une marque de faiblesse et de zèle mal entendu et ce défaut si fréquent nous fait perdre notre autorité. Et il vaut mieux faire peu et le finir que de commencer beaucoup et ne rien finir ; et faire les choses les unes après les autres » (VD. 528).

Mais Antoine Chevrier sait aussi ce qu’il en coûte. Il faut être armé de patience c’est-à-dire savoir pâtir jusqu’au bout. Cette humble persévérance n’est rien moins qu’un portement de croix.

« Porter sa croix tous les jours.

« Notre Seigneur ajoute en dernier lieu : Qu’il porte sa croix chaque jour !

« Comme il pense à tout ; comme il détermine bien nos devoirs !

« Il faut porter notre croix chaque jour, tous les jours il faut recommencer.

Page 91

« Quand on la quitte, le soir, il faut la reprendre le matin et la porter comme la veille et mieux que la veille.

« Chaque jour, sans se lasser, avec persévérance ; si on la laisse tomber, il faut la reprendre jusqu’au bout.

« Il ne faut pas se décourager dans la voie de la croix.

« Il y a toujours à souffrir, jusqu’à la mort et il faudra mourir sur la croix, se laisser attacher sur la croix comme Notre Seigneur ; tomber quelquefois mais se relever par la prière et continuer sa marche.

« Il faut de la persévérance. Notre Seigneur nous dit cette parole parce que la pauvre nature se révolte souvent et que, souvent, elle se lasse et veut laisser la croix.

« Mais non. Quand une fois on a commencé, il faut persévérer et porter sa croix tous les jours.

« Tous les jours faire le catéchisme, tous les jours être pauvre, tous les jours supporter le prochain, le monde, résister aux lassitudes de la nature avec la grâce de Dieu » (VD. 332-333).

Tous les jours faire le catéchisme, tous les jours être pauvre. Voilà dessinée en deux traits la vie dans la maison du Prado.

On y est pauvre car on veut se contenter du nécessaire, un nécessaire qui nous semblerait aujourd’hui bien au-dessous du minimum indispensable, mais qui était malheureusement le lot des pauvres gens à cette époque.

« Celui qui a l’esprit de pauvreté se dit en lui-même : j’ai bien encore plus qu’il ne faut, il y a tant de pauvres qui n’ont pas tant que moi, tant de pauvres qui souffrent et qui manquent du nécessaire ; et moi, quel droit ai-je donc d’être mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu que les pauvres du bon Dieu ?

Page 92

« Là où il n’y a pas à souffrir quelque chose, il n’y a pas de véritable pauvreté.

« C’est en se pénétrant de cet esprit que, peu à peu, on se dépouille de tout ce qui n’est pas nécessaire ; on a horreur de tout ce qui sent le luxe, la vanité, le brillant, le voyant et que l’on choisit toujours ce qu’il y a de plus pauvre et de plus simple. Pourvu que ça me couvre, pourvu que ça tienne, c’est tout ce qu’il faut. Ça peut encore durer, gardons-le » (VD. 295-296).

On est pauvre au Prado car on veut ne rien demander à personne (VD. 306-317).

« Il est bien défendu de faire payer ses services, de solliciter des parents dont nous avons les enfants, de leur demander quoi que ce soit, ce serait perdre sa liberté d’action, s’exposer à des bassesses, perdre sa dignité et aller contre l’esprit de Jésus Christ. On est plus heureux de donner que de recevoir, rendre service à tout le monde sans intérêt.

« Quand nous n’avons rien, nous devons d’abord travailler, comme saint Paul, afin de n’être à charge à personne et, quand nous ne pouvons subvenir à nos besoins, nous devons diminuer nos dépenses et vendre ce que nous avons de trop.

Page 93

« Il arrive souvent que l’on a beaucoup de choses inutiles, que l’on a beaucoup d’abondance, que l’on n’est pas réellement pauvre et c’est pour cela que l’on ne reçoit pas ; alors vendez ce que vous avez de trop et travaillez pour gagner votre vie et Dieu vous enverra ce qui vous manque.

« Ce n’est que lorsqu’on a tout vendu ce que l’on a de trop et que l’on travaille comme véritables pauvres, que l’on peut aller demander, si réellement on manque du nécessaire.

« Et, quand on demande, le faire toujours avec humilité, réserve et prudence et se rappeler bien toujours que personne ne nous doit rien » (VD. 310).

En fait, pressé par la nécessité, le P. Chevrier finit par se décider à quêter à la porte d’une église. La première fois il en fut réellement malade.

On est pauvre aussi, dans cette maison du Prado, parce qu’on partage avec les pauvres, entre voisins.

Dans Le Véritable Disciple, le passage intitulé Donner à qui demande (VD. 300-304) évoque les problèmes concrets posés par ce partage avec des gens qui ne sont pas nécessairement des saints. On trouve des emprunteurs perpétuels, des chicaneurs obstinés et des voleurs. Les difficultés sont résolues avec lucidité, liberté de coeur et grandeur d’âme :

« Quand on demande 100 F à emprunter, il vaut mieux donner 50 F ou 20 F, si on le peut, et n’avoir plus rien à réclamer ; par ce moyen, on fait une bonne action, on n’est pas obligé de redemander à ces pauvres qui ne peuvent pas rendre et on conserve l’amitié et la charité avec tout le monde.

Page 94

S’il ne s’agissait pas d’argent mais s’il s’agit simplement d’objets particuliers, tels qu’ustensiles, vêtements ou autre objet, ça n’a pas le même inconvénient et encore ne faut-il prêter vraiment que ce que l’on a réellement l’intention de donner, afin de n’avoir pas la déception de ne plus le revoir.

« Toutefois, l’accomplissement de cette parole nous aide grandement à pratiquer la pauvreté parfaite et si réellement on veut arriver à devenir vraiment pauvre, on n’a qu’à prêter à tous ceux qui demandent et â donner tout ce qu’on demande, vous êtes sûr de n’avoir bientôt plus rien à vous » (VD. 301).

La pauvreté du Prado n’a pas été approuvée de tout le monde. Si elle était pour les uns une raison de contribuer â la subsistance des pensionnaires, elle était critiquée par d’autres. Parmi ces derniers, certains étaient prêts à indiquer des moyens pour assurer des ressources régulières. On conseillait en particulier une méthode qui avait fait ses preuves : il s’agissait tout simplement de faire travailler les enfants du Prado, comme cela se faisait dans nombre de ces maisons qui prenaient volontiers le nom de « Providence ». Ce genre de conseils indignait le fondateur du Prado.

Antoine Chevrier sait fort bien la colère du peuple ouvrier contre ces maisons où, sous couvert de charité, on fait travailler à bas prix une main-d’œuvre incapable de défendre son droit. Ces choses « font crier dans le monde » (Ms XII, 184), dît-il. En effet, en 1848 des « Providences » ont été attaquées par les insurgés (Six 74-78).

Page 95

La maison du Prado sera dénommée officiellement Providence du Prado mais elle n’est pas une de ces maisons ou Providences où l’on s’occupe de travaux manuels (VD. 304). La pensée du P. Chevrier est très claire et très ferme et il n’en déviera pas.

« Notre but doit être tout spirituel et nous ne devons prendre les enfants, comme les grandes personnes, que pour les instruire, leur apprendre leur religion, et non pour les faire travailler.

« On ne trouve pas à redire qu’un enfant de bonne famille ou même de simples ouvriers, passe trois ans, quatre ans, dix ans à l’école ou dans les pensionnats sans rien faire, seulement pour son instruction ou son éducation et on nous trouvera â redire, à nous, de garder pendant cinq mois des enfants pauvres pour les former à la vie chrétienne, leur apprendre leurs devoirs, sans les faire travailler !

« Il faudrait peu comprendre l’importance de l’éducation ou de l’instruction pour nous reprocher ce peu de temps qu’ils passent sans travailler… temps que nous trouvons nous-mêmes pas même toujours suffisant.

« Nous ne désapprouvons pas cependant un petit travail d’occupation d’un instant dans le courant de la journée, travail d’occupation utile… utile à la maison, moral, propre à occuper leur corps et à leur apprendre à se tirer d’embarras, tel que se raccommoder, préparer les repas, nettoyer, laver, faire des chapelets, bêcher un petit jardin, etc., nous n’avons point de domestiques et nous devons faire notre ouvrage, voilà notre travail : être menuisier, maçon, plâtrier, balayeur, laver, raccommoder ; mais nous rejetons tout métier : usine, fabrique, travail pour le dehors, tout travail qui sent le commerce, qui se fait pour gagner de l’argent » (VD. 305).

Page 96

On vit donc pauvrement au Prado, car on n’y travaille pas pour gagner de l’argent. Mais ce n’est pas pour ne rien faire. On y fait le catéchisme et c’est un travail absorbant, soit pour les élèves qui ont plusieurs séances de catéchisme par jour, soit pour les catéchistes qui doivent s’occuper de leurs pensionnaires qu’on ne peut pas laisser désoeuvrés entre les séances de catéchisme. Ces catéchistes doivent aussi préparer les instructions et travailler pour enrichir et perfectionner sans cesse leur catéchisme.

« Ne nous occupons donc pas de ces choses inutiles, une seule chose est nécessaire : bien faire son catéchisme. Quand une chose importante se fait bien le reste va bien aussi » (VD. 299).

Au reste ne donnons pas à cette expression faire le catéchisme, le sens restreint qu’on lui donne spontanément : instruction religieuse destinée à des enfants. Il s’agit de suivre Jésus Christ dans ses prédications (VD. 437-452) aussi bien à l’égard des adultes que des enfants.

« C’est l’instruction simple, par demande et par réponse. Ce n’est pas le livre qui instruit, c’est le prêtre.

« Notre Seigneur n’a pas dit : lisez, instruisez-vous, mais il a dit au prêtre : docete [enseignez].

Page 97

« Qu’il est triste de voir des enfants passer deux heures par jour à apprendre des mots et s’ennuyer à répéter toujours la même chose, eux et le catéchiste ! car c’est assommant. Tandis que l’on peut leur donner plus de foi et d’amour et de religion en un quart d’heure qu’ils n’en prennent en deux heures de temps.

« Quand on instruit des grandes personnes, ou des ignorants, on ne peut pas leur dire : allez, prenez ces catéchismes et lisez ; il faut instruire soi-même, se mettre à la portée de chacun et du grand nombre et instruire par la parole. Fides ex auditu [La foi naît de la prédication – Rm. 10, 17] » (VD. 450-451).

Faire le catéchisme, former des catéchistes au sens où l’entend Antoine Chevrier lui parait tellement essentiel qu’il n’hésitera pas à écrire un an avant sa mort : « Ce doit être aujourd’hui le besoin de l’époque et de l’Église. »

Il faut faire son catéchisme soi-même, recommande le P. Chevrier. Une première raison en est qu’à l’époque on ne dispose pas de l’abondante documentation pastorale qu’on trouve de nos jours. Cependant je crois qu’aujourd’hui encore il ferait une recommandation semblable car c’est un moyen de devenir un bon catéchiste.

« Avoir un grand cahier ou mieux encore plusieurs cahiers pour écrire soi-même son catéchisme.

« Il faut commencer ce travail de bonne heure, dès le moment où l’on commence à faire le catéchisme et vous ajoutez, chaque fois que vous faites le catéchisme, quelque chose aux articles ;

Page 98

à mesure qu’on lit ou qu’on étudie une question, on écrit sur la page ce que l’on a appris dans une lecture, dans une instruction, dans ses prières, études ou conversations ; et ainsi vous vous enrichissez chaque jour sans effort, sans peine et, au bout d’un certain temps, vous vous trouvez d’avoir, sur toutes les questions religieuses, un travail complet et, pour prêcher et catéchiser, vous n’avez qu’à consulter votre catéchisme et vous trouvez votre sujet tout traité et vous n’avez qu’à réfléchir, prier et coordonner un peu vos idées pour parler en public, et comme c’est votre travail propre, vous avez peu de peine pour le rappeler à votre mémoire » (VD. 452).

A travers ces recommandations pratiques transparaît une intuition : pour annoncer l’Évangile il faut l’avoir tellement assimilé qu’on puisse dans le dialogue montrer avec simplicité comment Jésus Christ est la lumière qui éclaire toute vie humaine. Cela ne se fait pas sans un travail assidu et persévérant.

« Que les mystères de Notre Seigneur vous soient si familiers que vous puissiez en parler comme d’une chose qui nous est propre, familière, comme les gens savent parler de leur état, de leur vêtement, de leurs affaires » (L. 47, n° 67).

Cet effort de catéchèse serait resté cependant inopérant s’il n’avait été lié au genre de vie des enfants du Prado. Ils n’étaient pas rassemblés dans cette maison d’abord parce qu’ils pouvaient plus facilement y recevoir les leçons d’enseignement religieux. Ils y étaient pour faire une expérience chrétienne complète, pour être portés à essayer de vivre ce qu’ils apprenaient.

Page 99

« La foi, l’amour et l’action, voilà les trois effets qu’il faut chercher à produire dans toute instruction.

« Donner la foi par la connaissance, les raisonnements, la vue des choses.

« Faire naître l’amour pour ce que l’on enseigne.

« Et porter à faire des actions en rapport avec la vérité connue et aimée.

« Pour arriver à ces trois effets, il faut prendre tous les moyens possibles et, comme dit saint Paul, il faut enfanter comme une mère, se faire nourrice et père et donner sa vie par charité » (VD. 451-452).

Le moyen principal c’était qu’au Prado les enfants se sentent vraiment chez eux, en famille :

« Nous imiterons Notre Seigneur dans sa bonté pour les enfants, les appelant à lui et leur donnant des témoignages tout particuliers de tendresse et d’affection. Nous leur servirons de père et de mère, nous occupant d’eux avec une sincère affection pour gagner leurs âmes à Dieu. Nous recevrons quand l’occasion se présentera les parents de nos enfants à notre table, ainsi que les pauvres, nous faisant un bonheur de les servir et de leur montrer toute notre affection pour eux » (R, 184).

Le P. Chevrier était le premier à faire cela et entraînait tout son monde.

Mais n’imaginons pas que l’ambiance au Prado était idyllique. Il ne s’agissait pas simplement de catéchiser des enfants de tradition chrétienne. Il fallait souvent lutter contre leur incrédulité, contre l’erreur, le mensonge et le péché qui règnent dans le monde (VD. 457) et qui se manifestaient aussi à l’intérieur du Prado.

Page 100

Tout ce travail d’évangélisation comprenait, comme il se doit, une vie liturgique et sacramentelle.

Le séjour des jeunes au Prado comportait généralement la réception de la confirmation. Ce qui valut à un évêque d’être porté en triomphe par les enfants qui voulaient lui manifester leur sympathie. Il est vrai qu’étant évêque missionnaire en Océanie, celui-ci pouvait plus facilement que d’autres supporter ce genre d’hommage.

Tout était orienté explicitement vers la Première Communion comme vers la plénitude de l’initiation chrétienne. Le P. Chevrier ne se faisait pas d’illusions : il savait bien qu’en général il ne réussirait pas à former des pratiquants. Il voulait former des croyants et ne pensait pas pouvoir le faire pleinement sans conduire jusqu’à l’Eucharistie. Dans le cadre strictement limité des règles liturgiques du temps, il faisait tout pour qu’à la chapelle du Prado l’assemblée participe avec intelligence aux mystères liturgiques. C’est dans ce but que la chapelle était remplie de statues, de tableaux et d’inscriptions.

Aux séances de catéchisme pour les enfants s’ajoutaient les prédications à la chapelle :

« Quand devons-nous prêcher ?

« Tous les jours et les dimanches plusieurs fois. C’est le dimanche surtout qu’il faut prêcher, catéchiser. A chaque instant ; un prêtre doit toujours être prêt à parler, comme Notre Seigneur : il parlait, instruisait, reprenait à chaque instant et dans toute occasion.

Page 101

« Avant la messe, expliquer la Sainte Messe et réciter hautement les prières de la messe.

« Après l’Évangile, expliquer l’Épître et l’Évangile, simplement.

« Après les Vêpres, expliquer le rosaire.

« Le soir, expliquer le chemin de la croix avant de le faire et le faire en forme d’instruction.

« A la prière, expliquer un commandement de Dieu.

« Pendant l’examen

praedica verbum insta argue obsecra [proclame la Parole, insiste, reprends, menace].

« Tous les soirs, l’enseignement de Notre Seigneur Jésus Christ aux fidèles.

« Notre Seigneur a dit tout ce qu’il fallait dire : nous n’avons qu’à ouvrir son livre et le lire aux fidèles avec une petite explication » (VD. 449).

Un nombre considérable de gens venait au Prado pour se confesser et demander l’absolution. C’est surtout à cause de ces pénitents si nombreux que le P. Chevrier arrivait souvent très en retard au repas. Il explique lui-même cette conduite :

« Jeûne de charité, c’est-à-dire que nous ne craindrons pas de retarder notre repas, quand ce sera nécessaire pour exercer la charité, de sortir de table pour aller remplir un autre devoir de charité à l’égard du prochain. Il faut s’oublier soi-même pour les autres ; dans ce cas, pour ne déranger personne et n’être pas, pour les autres, un sujet de mécontentement ou de peine, on mangera sa portion qui doit rester sur la table et qu’on aura soin de ne pas emporter.

Page 102

Si c’est froid, tant pis. Et, si on veut, on fera bien de laver son assiette et verre pour ne causer de dérangement à personne à cause de soi. Il faut savoir souffrir et ne faire souffrir personne » (VD. 353).

Au dire du médecin cette manière de faire fut une cause aggravante, sinon la cause, de la maladie d’estomac dont il mourut à cinquante-trois ans, réalisant ce qu’il avait enseigné : « Il vaut bien mieux vivre dix ans de moins en travaillant pour Dieu que de vivre dix ans de plus en ne faisant rien » (R. 179).

Mais pour bien le comprendre à ce sujet il faut aussi entendre d’autres paroles.

« Vous m’avez appris que notre ami Delorme va un peu mieux ; que Dieu en soit loué ! Ayez-en bien soin et ne craignez pas de faire les dépenses nécessaires pour sa santé, et quand il y a quelqu’un de malade parmi vous, soyez pleins de bonté et de charité pour lui être utile, faites toutes les dépenses nécessaires pour conserver la santé nécessaire pour travailler avec courage à la gloire de Dieu ; il faut qu’un bon ouvrier ait une bonne santé, quoique cependant il arrive parfois que les souffrants glorifient autant Dieu que les autres, par le sacrifice qu’ils font tous les jours de leurs peines » (L. 79-80, n° 113).

Les lettres du P. Chevrier donnent fréquemment des avis semblables et il aurait dit à la fin de sa vie : « Je regrette bien les morceaux de pain dont je me suis privé, j’aurais pu travailler plus longtemps à la gloire de Dieu » (P. IV, 151).

Page 103

La réputation d’Antoine Chevrier fit qu’on lui amena à plusieurs reprises des gens qu’on supposait possédés du démon. Il est certain qu’il pratiqua les exorcismes à la chapelle du Prado. On retrouve parmi cette clientèle assez étrange un dénommé Gay qu’on avait déjà envoyé au curé d’Ars. Nous ne savons rien, par le P. Chevrier lui-même, sur cet aspect de son ministère. L’abbé Boulachon, son ami, aumônier de prison, participait aux opérations. Soeur Marie qui a assisté aux exorcismes en dit peu de chose. Un autre témoin, Françoise Chapuis, donne au contraire force détails sur les « possédés » et les apparitions du démon. On peut, sans rationalisme exagéré, attribuer à l’imagination de Françoise une bonne part de ce qu’elle avance.

Le cardinal Caverot qui devint archevêque de Lyon en 1876 demanda au P. Chevrier de ne plus s’occuper de telles choses. Il pensait sans doute que ce prêtre avait mieux à faire pour combattre réellement le Mauvais.

En effet, Antoine Chevrier avait surtout à combattre la fausse religion et le mauvais esprit parmi ses collaborateurs et collaboratrices.

A propos des combats de Jésus contre la fausse religion des pharisiens, il remarque :

« Recommandations que Notre Seigneur Jésus nous fait à nous prêtres surtout ; instruction de Notre Seigneur sur le pharisaïsme. Faites bien attention. Gardez-vous du levain des pharisiens (Mt 26,6), rien n’est plus opposé à l’esprit et à la religion de Notre Seigneur » (VD. 460, n° 3).

Page 104

Il menait un combat en ramenant sans cesse tous ses compagnons à l’Évangile, à la connaissance de Jésus Christ. La rudesse de certaines paroles fait pressentir l’âpreté de la lutte :

« Combien ceux qui n’ont pas le bon esprit sont nuisibles et à craindre dans une maison, dans une communauté ! Comme ils font du mal aux autres par leurs paroles et par leurs exemples ! Ils sont constamment à dire du mal de celui-ci, de celui-là, de celle-là ; ils ressemblent, comme dit Notre Seigneur, à ces petites vipères, ces serpents qui sont là à épier le moment où ils pourront vous mordre pour répandre le poison qu’ils portent continuellement dans leur sein.

« Paroles de blâme, de critiques, paroles à tort et à travers, inutiles, perte de temps, bouffonneries, etc.

« Il faudrait leur mettre un bâillon à la bouche, jusqu’à ce qu’ils se soient convertis.

« Races de vipères, disait Notre Seigneur en parlant aux pharisiens, parce que leur coeur était mauvais et qu’ils ne cherchaient qu’à le mordre et à répandre leur méchanceté sur lui et ses apôtres.

« Et, ordinairement, ce sont ceux-là qui veulent dominer et qui cherchent toujours à dominer par leur esprit malin et de critique ; ils sont orgueilleux et veulent toujours avoir l’empire sur les autres.

« Il faut surveiller ces mauvais esprits et ne pas les garder parce qu’ils sont une peste et un venin qui seront toujours nuisibles et mortels et qui, non seulement empêchent le bien, mais ruinent les maisons et les détruisent.

Page 105

« Ces gens, dans une maison, ressemblent à des démolisseurs ; ils font plus d’ouvrage en un moment que trente autres n’en font dans une matinée.

« Quand il y en a qui cherchent à bâtir et d’autres qui démolissent continuellement, il est inutile de perdre son temps à bâtir ; les démolisseurs iront toujours plus vite que les bâtisseurs » (VD. 231-232).

Des bâtisseurs de l’Œuvre de Dieu, voilà ce que cherchait inlassablement le P. Chevrier. Il était persuadé qu’il ne suffisait pas d’accueillir des gens de bonne volonté ayant donné des signes de vocation. Il fallait les former. Surchargé par les diverses tâches qui l’accaparaient, il n’oubliait pas sa tâche personnelle principale, la formation d’apôtres pauvres pour les pauvres.

Pour eux il poursuivra, tant que ses forces le lui permettront, la rédaction d’un livre : le Prêtre selon l’Évangile ou le Véritable Disciple de Notre Seigneur Jésus Christ.

Dès l’époque de sa conversion Antoine Chevrier avait senti le besoin de mettre par écrit son projet de vie. Progressivement il a compris qu’il devait exposer toute sa pensée pour la communiquer à ceux qui viendraient travailler avec lui. A l’aide des nombreux documents écrits qu’il a laissés on peut suivre à la trace un travail opiniâtre. Les principales étapes de ce travail sont au début un règlement de vie, fruit d’une retraite faite en 1857, puis un essai intitulé le Sacerdoce et au terme le Véritable Disciple tel que nous l’avons. Nous savons explicitement l’intention de l’auteur :

Page 106

« Voilà comment je pense faire : achever mon petit travail sur le Véritable Disciple et le faire examiner par des prêtres sérieux, et marcher avec leur approbation. Si Monseigneur vient à Rome, je le lui montrerai, et nous suivrons cette règle » (L. 58, n° 83).

Ce livre est le témoignage le plus clair de la persévérance d’Antoine Chevrier. C’est le fruit de son intuition essentielle. Il explicite de plus en plus cette intuition, au fur et à mesure que grandit son expérience et en cultivant sans cesse la connaissance de Jésus Christ, par l’étude minutieuse de l’Évangile et de saint Paul.

Connaître Jésus Christ, c’est tout.

« Tout est renfermé dans la connaissance de Dieu et de Notre Seigneur Jésus Christ.

« Haec est vita aeterna ut cognoscant te solum Deum verum et quem misisti Jesum Christum. [La vie éternelle c’est qu’ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu et ton envoyé Jésus Christ.]

« Jésus Christ, c’est le Verbe éternel, c’est la parole vivante du Père sur la terre, c’est sa science et sa sagesse. « En lui sont tous les trésors de science et de sagesse.

« Aussi saint Paul ne souhaite-t-il rien d’autre à ses fidèles que de connaître Jésus Christ.

« Je fléchis les genoux devant le Père de Notre Seigneur Jésus Christ, de qui découle toute paternité dans le ciel et sur la terre. Afin qu’il vous donne, selon les richesses de sa gloire, d’être fortifiés dans l’homme intérieur par son Esprit, qu’il fasse que Jésus Christ habite par la foi dans vos coeurs, et qu’étant enracinés et fondés dans la charité vous puissiez comprendre avec tous les

Page 107

saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de ce mystère et connaître l’amour de Jésus Christ envers nous, qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez remplis des dons de Dieu dans toute leur plénitude. A celui qui, par la puissance dont il agit en nous, peut faire infiniment plus que nous demandons et tout ce que nous pensons, gloire dans l’Église par Jésus Christ, dans les siècles des siècles (Ep 3, 14).

« Aucune étude, aucune science ne doit être préférée à celle-là. C’est la plus nécessaire, la plus utile, la plus importante, surtout à celui qui veut être prêtre, son disciple, parce que cette connaissance seule peut faire les prêtres. Les autres sciences ne sont qu’accessoires et de circonstance » (VD. 113).

Persévérance pour étudier l’Évangile et pour rédiger le Véritable Disciple, mais n’oublions pas une autre persévérance sans laquelle le livre n’aurait eu aucune utilité : persévérance pour former des apôtres comme Jésus Christ formant les Douze.

« Pendant les trois ans qu’il a passé avec eux pour les former à la vie évangélique et apostolique, nous ne le voyons pas du tout s’appliquer à leur donner des formes extérieures et régulières, disciplinaires ; ils vivaient selon le temps, comme ils pouvaient.

« Mais nous le voyons s’occuper constamment de la transformation intérieure de ses apôtres. Il les instruisait sans cesse, il les reprenait à chaque instant, il les mettait à tout, les formait à tout » (VD. 222).

Page 108

A l’époque où vinrent les premiers enfants de l’école cléricale, se présentèrent aussi deux jeunes gens qui voulaient devenir prêtres et acceptaient de travailler au Prado. Il s’agissait d’un dénommé Martinet et de Jean-Claude Jaricot. Le premier, ancien Frère des Écoles chrétiennes, était entré au Prado comme catéchiste, et fut ordonné en 1866. Le second, qui avait été au grand séminaire de Lyon, fut ordonné en 1869.

L’ordination de l’abbé Martinet coïncidait avec la mise en route d’une expérience très importante aux yeux du P. Chevrier. A la limite du diocèse de Lyon mais dans le diocèse voisin de Grenoble, au lieu-dit du Moulin à Vent, on voulait fonder une nouvelle paroisse. Les habitants du quartier étaient en général des maraîchers. On offrit au P. Chevrier de devenir curé de cette paroisse et il accepta. Il était autorisé à demeurer au Prado et à faire desservir habituellement la paroisse par l’abbé Martinet. Cette affaire lui tenait profondément à coeur car il voyait le Moulin à Vent comme un terrain favorable pour réaliser ses idées sur le ministère paroissial, ce qu’il appelait l’ceuvre des prêtres pauvres pour les paroisses.

On se mit au travail. Une petite équipe de soeurs fut de la partie. La présence de Soeur Marie dans cette équipe montre l’importance qu’avait cette entreprise aux yeux du nouveau curé.

Cependant les choses n’allèrent pas toujours facilement. D’après ce qui nous a été rapporté, les habitants du quartier furent très contents, mais il semble que la manière « évangélique » d’Antoine Chevrier suscita des difficultés.

Page 109

On peut supposer qu’elles naquirent parmi les collègues des environs, probablement au sujet de la gratuité du ministère, question de premier plan pour le fondateur du Prado. Des réclamations allèrent jusqu’à l’évêché de Grenoble tant et si bien qu’en juin 1871 le curé du Moulin à Vent apprit indirectement qu’il avait un successeur en la personne de son vicaire l’abbé Martinet nommé officiellement curé. A partir de ce moment, ce dernier eut le bon goût de s’écarter du Prado et trouva sans doute plus commode de ne plus gêner les confrères d’alentour en acceptant de faire comme tout le monde.

Le P. Chevrier ne fit rien pour revendiquer un peu plus d’égards pour sa personne. Il souffrit beaucoup de cet échec mais pardonna volontiers à l’abbé Martinet. Les soeurs revinrent au Prado. En lisant ce qu’ont rapporté les témoins, on sent que l’entourage du Père pardonnait moins facilement ce qu’on regardait comme une sorte de trahison.

Jean-Claude Jaricot fut lui aussi cause de déception. Assez rapidement le P. Chevrier comprit qu’il ne pouvait compter beaucoup sur ce compagnon. Certes, ce dernier était bien décidé pour la vie évangélique mais il ne pouvait être un véritable appui et encore moins pouvait-on envisager qu’il fût un jour à la tête du Prado. Non seulement le P. Jaricot était peu doué intellectuellement, mais il était encore peu doué quant au jugement. Antoine Chevrier ignorait encore l’épreuve que lui réservait Jean-Claude Jaricot pour la fin de sa vie.

Page 110

« Il ne faut compter sur personne dans le monde, pas même sur ceux qui sont avec nous, à moins qu’ils n’aient donné des preuves certaines de fidélité et de persévérance et ces preuves sont dans la souffrance.

« Vous êtes demeurés avec moi dans mes tentations, disait Notre Seigneur à ses apôtres.

« La souffrance est la seule preuve de fidélité.

« Quand vous aurez souffert, je compterai sur vous. « C’est pour cela qu’il ne faut jamais engager personne à rien avant qu’il n’ait donné des preuves certaines de fidélité à l’œuvre par la souffrance » (VD. 320).

En 1870, la guerre entre la France et la Prusse avait inévitablement perturbé la vie du Prado. A Lyon, spécialement à la Guillotière, la chute de l’Empire et la proclamation de la République sont accompagnées d’une vague d’anticléricalisme. En 1871 une « Commune » tente de s’installer comme à Paris. Elle ne dure guère qu’un mois.

Antoine Chevrier ne perd pas son sang-froid. Il écrit simplement à sa mère qu’il a envoyée à la campagne : « Je t’engage à rester à Chatanay, tu y seras plus en sûreté. Je ferai bien comme je pourrai » (L, 3, n° 7). A un prêtre il envoie cette lettre

« Je ne vous engage pas à revenir encore à Lyon, à moins que vous ne teniez à être de la garde nationale. Nous avons reçu ce matin l’ordre de faire partie de la garde, sous peine d’amende et de prison et non seulement nous, mais aussi Messieurs les curés et vicaires.

« Je viens de l’archevêché. Monsieur Pagnon nous dit que les prêtres sont exempts par la loi, mais aujourd’hui il n’y a plus de loi. J’espère bien que ce n’est qu’un orage et que ce ne sera qu’une contrariété faite à la soutane.

Page 111

Vous voyez tout de même que ce n’est pas très gai.

« On nous a peu contrariés jusqu’à ce jour » (L. 32, nn 39).

La guerre terminée, les choses reprennent leur cours habituel au Prado, c’est-à-dire, avec bien des joies, les soucis, le travail accablant, les contradictions. Au milieu de tout cela le grand espoir reste l’école cléricale dont les premiers élèves grandissent.

Progressivement le P. Chevrier leur communique sa pensée, les associe à son action et à sa vie autant qu’il peut. Vient l’été 1871 où s’achèvent les études secondaires. Il faut songer aux études philosophiques et théologiques. Impossible pratiquement de poursuivre la formation intellectuelle au Prado. D’ailleurs le nouvel archevêque de Lyon doute que le P. Chevrier soit capable de former des prêtres. Les élèves iront donc au séminaire de philosophie puis au séminaire de théologie du diocèse de Lyon.

Et comme en matière de formation apostolique il faut savoir vivre selon le temps (cf. p. 107, VD. 222), on s’organise. Les garçons ont à l’intérieur du séminaire une vie d’équipe particulière. Ainsi ils s’entraident fraternellement pour maintenir l’orientation qu’ils ont déjà reçue. Ils restent en relation constante avec leur père par lettres et par les visites que celui-ci leur fait. Ils sont totalement pris en charge financièrement par le Prado. Le temps des vacances les ramène au Prado où ils retrouvent la vie avec les pauvres et avec le P. Chevrier.

Page 112

Plus de cinquante lettres concernant ce temps de formation ont été conservées. Nous sommes donc bien informés. Dans cette documentation on remarque l’esprit de famille qui existe entre les correspondants. Antoine Chevrier s’intéresse à tous les aspects de la vie de ses jeunes disciples et leur parle à coeur ouvert de ce qu’il fait lui-même, de ses projets, de ses préoccupations ; il les entretient de la vie du Prado et les associe à son action. Entre eux existent vraiment, malgré la séparation, les liens d’une véritable famille spirituelle :

« Et quand cette famille existe réellement, nous devons trouver dans cette famille tout ce qui se trouve dans une véritable famille : l’amour, l’union, le support, la charité, tous les soins spirituels et temporels qui sont nécessaires à chacun des membres, sans avoir besoin d’aller chercher ailleurs ce qui est nécessaire pour les besoins de l’âme ou du corps, autrement la famille n’est pas entière ni véritable» (VD. 152).

Mais il n’oublie pas quel est le lien essentiel qui fait exister la famille spirituelle :

« Quand deux âmes, éclairées par l’Esprit-Saint, écoutent la parole de Dieu et la comprennent, il se forme dans ces deux âmes une union d’esprit très intime dont Dieu est le principe et le noeud.

« C’est le véritable lien de la religion, le véritable lien de l’âme et du coeur.

« Cette connaissance de Dieu produit d’abord l’amour de Dieu et aussi l’amour de celui qui pense comme nous et selon Dieu ; et ce lien d’esprit, fondé sur Dieu, est infiniment plus intime et plus fort que tout autre lien naturel.

Page 113

« Et quand, à ce lien spirituel, vient se joindre la pratique de cette même parole, alors se forme une famille vraiment spirituelle, une communauté chrétienne, ayant Dieu pour fondement, sa divine parole pour lien et les mêmes pratiques pour but.

« Et il ne peut y avoir de famille ou de communauté chrétienne sans cette union d’esprit fondée sur la connaissance de Jésus Christ, de sa divine parole, et la pratique des mêmes œuvres.

« L’amour de Jésus Christ, le désir de garder sa parole est le fondement de toute famille chrétienne et nous ne serons réellement unis d’esprit et de coeur qu’autant que ce précieux fondement sera posé au milieu de nous » (VD. 151).

Aussi bien, presque toutes les lettres parlent de la connaissance de Jésus Christ, de l’Esprit-Saint ou de la mission sous une forme ou une autre. On y trouve exprimé en résumé, et parfois vigoureusement, ce qui est développé dans les pages du Véritable Disciple :

« Entendez souvent dans vos prières, dans vos méditations, dans vos recueillements ces paroles du bon Maître Sequere me [Suis-moi], ces paroles qui ont amené Pierre, Jacques, Jean, Philippe et les autres de sa suite et ont fait d’eux des apôtres qui ont marché si courageusement et si vaillamment dans la voie de la pauvreté, de la souffrance et de l’amour.

Page 114

« Je prie pour vous, chers enfants, vous êtes ma consolation dans mes peines et mon espérance dans mes ennuis.

« Quand je pense que vous catéchiserez un jour les pauvres, que vous vous dévouerez un jour au service du bon Maître, que vous ferez ce que je n’ai pu faire moi-même, que vous deviendrez un jour des saints, que vous travaillez à devenir vraiment d’autres Jésus Christ, que la charité embrasera vos coeurs et vous fera porter de bons fruits qui demeureront toujours, je suis heureux.

« Oh ! devenez des saints ! c’est là tout votre travail de chaque jour. Croissez dans l’amour de Dieu, croissez pour y arriver dans la connaissance de Jésus Christ parce que c’est la clef de tout. Connaître Dieu et son Christ, c’est là tout l’homme, tout le prêtre, tout le saint ; puissiez-vous y arriver » (L. 92, n° 133).

A l’occasion des vacances scolaires le P. Chevrier se met volontiers en retraite avec ses garçons à Saint-Fons. Cette localité est limitrophe de Lyon. En ce temps-là, malgré le développement de l’industrie chimique dans cette zone, on est encore à la campagne sur le plateau qui domine la vallée du Rhône. On a fait don au P. Chevrier d’une maisonnette qui se trouve sur ce plateau au milieu des champs. Cette maisonnette qui servait d’abri aux cultivateurs fut transformée en habitation rudimentaire par le nouveau propriétaire et aménagée comme maison de retraites avec une petite chapelle. Dans la salle du rez-de-chaussée où se trouvait une mangeoire pour les animaux le P. Chevrier eut l’idée de reproduire sur les murs un tableau qu’il avait déjà inscrit depuis longtemps sur papier.

Page 115

D’où l’habitude prise au Prado d’appeler ce tableau : tableau de Saint-Fons (voir reproduction). Il est composé de trois parties, la crèche, le calvaire, le tabernacle, et veut résumer ainsi la doctrine du prêtre selon l’Évangile :

« le prêtre est un homme dépouillé,

le prêtre est un homme crucifié,

le prêtre est un homme mangé » (VD. 535).

Au mois d’octobre 1873 les quatre premiers séminaristes pradosiens, François Duret, Jean Broche, Nicolas Delorme et Claude Farissier vont entrer au séminaire de théologie. On profite de cette étape pour une retraite à Saint-Fons. Le but de cette retraite est spécial : ces séminaristes se préparent à faire une profession. Antoine Chevrier attache à cet acte d’engagement une importance particulière pour vous, dit-il, pour la maison, pour moi, pour l’œuvre, pour l’Église (R. 252).

En effet, le fondateur du Prado voit bien que l’avenir de son œuvre est assuré si d’autres se décident fermement à s’engager avec lui sur la même route. Jusqu’ici, mis à part Jean-Claude Jaricot, il a eu des aides temporaires dont beaucoup ne comprenaient guère ses véritables intentions. D’autres sont restés et resteront encore un temps au Prado, même après la mort du P. Chevrier, mais ils ne comprennent pas mieux pour autant. Il a fallu accepter ces collaborations pour faire face aux multiples tâches de la maison. Mais l’avenir n’est pas assuré pour autant. L’avenir de l’œuvre ne dépend pas d’abord du nombre des collaborateurs mais de la décision avec laquelle on s’y consacre.

Page 116

Ceux qui peuvent faire l’œuvre de Dieu sont :

« …des hommes généreux, dévoués, qui savent souffrir, animés de l’esprit de Dieu.

« Voilà ce qu’il faut pour faire les œuvres.

« Donnez-moi une âme qui soit généreuse, dévouée, qui sache souffrir, elle vaudra plus qu’un million ; et quand, à côté de cette âme, il s’en joint une autre du même désir et marchant vers le même but et unies ensemble par l’amour de Dieu, l’aeuvre est fondée » (VD. 308).

Fort de cette conviction, Antoine Chevrier propose donc aux quatre jeunes gens de se prononcer pour mener ensemble, avec lui, le genre de vie évangélique qu’ils ont connu au Prado et pour se consacrer, autant qu’il dépend d’eux, à évangéliser les pauvres.

Pour donner un support juridique au petit groupe qui se forme, cet engagement sera lié à la profession dans le Tiers-Ordre franciscain, mais la partie principale de la formule d’engagement a été rédigée spécialement par le P. Chevrier à cette occasion. Elle reprend, dans le cadre du Tableau de Saint-Fons, le projet de vie du prêtre selon l’Évangile.

Après cette retraite les séminaristes rejoignent le Grand Séminaire.

Au cours des années 1872-1874 le Prado qui était né au coeur de la Guillotière et avait pris pied vers le sud au Moulin à Vent et à Saint-Fons, pousse un rejet au Nord, dans la campagne des Monts d’Or à Limonest. Sur le territoire de cette commune, au lieu-dit Saint-André, le P. Chevrier fit l’acquisition d’une propriété.

Page 117

Cela devenait nécessaire car on ne pouvait plus loger au Prado de Lyon tous ceux qui s’y présentaient, soit pour le catéchisme, soit pour l’école cléricale. La somme nécessaire à cet achat fut donnée par des bienfaiteurs, surtout par deux personnes, Mlles Mercier et Bonnard. Celles-ci avaient été paroissiennes à Saint-André de la Guillotière. Depuis ce temps elles n’avaient cessé d’aider le P. Chevrier avec une fidélité et un effacement qui méritent bien qu’elles soient nommées ici. Il songeait plus particulièrement à elles quand il ébauchait un projet d’organisation économique avec des pères ou des mères temporels (VD. 305 et 319).

Des enfants du catéchisme seront installés à Limonest. On y regroupe ceux qui sont retardés mentalement.

Mais Limonest comme Saint-Fons deviendra aussi lieu de retraite pour la réflexion et la prière, surtout lorsque la mauvaise santé du P. Chevrier l’obligera à séjourner dans un lieu plus confortable que la maison de Saint-Fons.

Désormais le Prado a la configuration qu’il aura jusqu’à la mort de son fondateur.

Page 118
Page 119

7. Accomplir

Au printemps de 1874 le P. Chevrier tombe gravement malade. Souvent déjà il a été contraint de prendre du repos pour se soigner. Mais cette fois on a craint pour sa vie. Transporté à Limonest, il reste absent du Prado pendant de longues semaines, presque trois mois.

Dès lors il s’efforce de mettre la dernière main à son œuvre en mettant à profit le temps qui lui reste car il pressent que ce temps sera bref. Il est tendu vers un terme proche maintenant, mais qui lui paraît encore trop éloigné vu le peu de forces qui lui restent. Ce terme, c’est l’ordination sacerdotale de ses quatre premiers disciples.

Il sent le besoin d’organiser davantage le Prado et c’est la raison d’un troisième voyage à Rome en 1875. Ce qui se passe alors est difficile à tirer au clair entièrement.

Page 120

Il semble que sous l’influence des Capucins et de quelque autre personnage le P. Chevrier ait commencé des démarches pour obtenir du Saint-Siège l’approbation du Prado comme congrégation religieuse. L’archevêché de Lyon s’étonne de cette tentative et n’est pas disposé à l’appuyer. Le P. Chevrier n’insiste pas, il retire sa demande, il restera prêtre séculier.

En décembre de la même année, les quatre grands séminaristes vont recevoir le sous-diaconat. Antoine Chevrier en profite pour les mettre à nouveau devant le choix qu’ils ont fait afin de le renouveler librement.

« Je vous envoie six mille francs pour votre titre clérical.

« Si votre intention est de vous dévouer au service du Prado, acceptez-le, je vous le donne de bon coeur.

« Vous le placerez sur la Maison du Prado, et je m’engage à vous donner chaque année 300 francs de rente, c’est-à-dire de pourvoir à tous vos besoins, comme un bon père doit le faire pour ses enfants.

« Si ce n’était pas votre intention, renvoyez-moi simplement la somme en me disant que vous préférez signer l’engagement à la caisse ecclésiastique » (L.92, n° 132).

Cette lettre demande peut-être quelques explications pour être comprise. Quand un évêque ordonne un homme au ministère, la subsistance de celui-ci doit être assurée pour l’avenir. Pratiquement l’évêque qui ordonne un prêtre pour son diocèse s’engage à lui confier un poste où ce prêtre recevra de quoi vivre. C’était ce qui se passait quand, à la veille des ordinations décisives, les séminaristes souscrivaient l’engagement à la caisse ecclésiastique.

Page 121

Antoine Chevrier propose aux jeunes pradosiens une somme d’argent qui sera évidemment remise dans le circuit économique du Prado, moyennant quoi il s’engage devant l’autorité diocésaine â pourvoir aux besoins des prêtres du Prado.

Cette attitude est profondément significative.

D’une part, elle évoque la question de Jésus â ses disciples : « Et vous, n’avez-vous pas envie de partir ? » (Jn 6,67).

« Qu’avons-nous à discuter avec Jésus Christ, le divin Maître ? Ou vous voulez être parfait, ou non. Si vous ne le voulez pas, dites simplement : je ne veux pas suivre cette voie et rester dans la voie inférieure et puis c’est fini par là » (VD. 123).

D’autre part cette attitude montre bien que si Antoine Chevrier et ses jeunes prêtres vont rester prêtres séculiers, ce n’est pas pour faire n’importe quoi. Dans la dépendance immédiate de leur évêque ils sont ordonnés pour les pauvres.

Dans le même sens le P. Chevrier mûrit silencieusement un projet : il veut reprendre avec lui les quatre séminaristes pour leur donner une dernière formation avant la prêtrise. Il s’y prépare de trois façons : il se réserve davantage de temps pour avancer la rédaction du Véritable Disciple, il fait une nouvelle maladie qui l’oblige à suivre une cure à Vichy, il demande au nouvel archevêque de Lyon l’autorisation d’envoyer à Rome les quatre séminaristes devenus diacres.

L’archevêque refuse d’abord mais, cette fois-ci, Antoine Chevrier se fait insistant et la permission est enfin accordée.

Pourquoi vouloir cette année de formation spéciale ?

Page 122

D’abord à mission particulière doit correspondre une formation adaptée. C’est cet argument qui a été présenté à l’archevêque. Mais dans la pensée du P. Chevrier il ne s’agit pas seulement d’un temps de spécialisation qui interviendrait lorsque les bases essentielles sont bien en place. Non, il s’agit au contraire de revenir à la base, au fondement pour mieux l’assurer car, il faut le dire, le P. Chevrier n’a pas entièrement confiance dans la formation donnée au Grand Séminaire du diocèse. Il a observé ses quatre diacres et ceux-ci donnent des signes d’un certain embourgeoisement.

« C’est parce qu’on ne sait pas se contenter du nécessaire que l’on manque à la pauvreté.

« On commence bien par la pauvreté mais, peu à peu, on trouve que ce n’est pas assez commode, pas suffisant, que ce n’est pas assez solide, pas assez propre… que ça ne dure pas assez et mille autres raisons spécieuses ; et alors, on ajoute, on change, on embellit, on trouve que c’est plus convenable, que ça dure plus et, peu à peu, on se trouve d’avoir une chambre commode, à l’aise, où rien ne manque ; d’avoir une table confortable où l’on trouve au-delà du nécessaire ; d’avoir des habits convenables, qui durent davantage, qui sont plus solides et mieux en rapport avec les goûts du monde ; de changement en changement, on arrive à faire comme le monde et à perdre l’esprit de pauvreté » (VD. 295).

Comment remédier aux déformations qui ont pu s’introduire dans la tête et le coeur des quatre jeunes gens ? En revenant à l’essentiel :

Page 123

« Ce qui est fondé sur Jésus Christ seul peut demeurer, ce qui est fondé sur un autre fondement ne peut durer, ni être solide. Ainsi tous les actes extérieurs d’obéissance, d’humilité, de charité, de mortification extérieure ne sont rien s’ils ne sont pas sortis de la connaissance de Jésus Christ, de l’amour de Jésus Christ et si Jésus Christ n’en est pas le principe. Ces choses extérieures viennent naturellement quand la vie de Jésus Christ y est ; au contraire, elles ne sont que des actes illusoires, forcés ou hypocrites quand ils ne viennent pas de ce principe qui est Jésus Christ.

« C’est donc à lui à tout faire, à choisir, à appeler, à bâtir, à rejeter, à appeler qui il lui plaira.

« Tout ce que nous pouvons faire, c’est de montrer le chemin, de faire connaître ce que Notre Seigneur a dit lui-même, la voie qu’il a suivie, et à chacun de voir ensuite s’il veut suivre Notre Seigneur ainsi et prendre place dans la maison de Dieu…

« Il ne suffit pas de commencer avec Dieu, il faut agir et finir avec Dieu » (VD. 103, n" 1).

C’est pourquoi le programme de cette année d’approfondissement est tout trouvé : ce sera l’étude en commun du Véritable Disciple.

Mais les quatre étudiants doivent achever le cycle des études théologiques. Pourquoi choisir d’aller à Rome pour cela ? Le P. Chevrier ne s’est pas expliqué sur ce point, nous ne pouvons faire que des conjectures.

Il était impossible d’organiser un enseignement théologique au Prado et on ne pouvait proposer que les quatre diacres suivent comme élèves externes les cours du Grand Séminaire.

Page 124

Cette exception eût été difficilement acceptée. Il fallait donc trouver hors de la région lyonnaise un institut d’enseignement théologique qui ne serait pas en même temps un internat. Pratiquement, une seule solution s’offrait à cette époque : Rome.

Rome constituait donc un projet présentable á l’autorité diocésaine. Il faut cependant ajouter une autre conjecture.

Quand il y rejoindra les quatre diacres, Antoine Chevrier fera son quatrième voyage à Rome. Or il n’a jamais mis les pieds à Paris, et ses seuls déplacements un peu importants, Lourdes, Paray-le-Monial, ont pour motif un pèlerinage. S’il va quatre fois à Rome c’est pour des motifs proportionnés à l’importance du déplacement.

Sans doute est-il porté par le courant de dévotion á Rome qui s’est développé à cette époque. Mais il entre dans ce courant consciemment, fidèle à sa vocation. Dès son premier voyage en 1859, il avait donné son appréciation sur un certain déploiement de faste qui ne provoquait pas chez lui l’admiration que pouvaient souhaiter les maîtres de cérémonies :

« J’ai assisté hier jeudi, jour de l’Épiphanie, à l’office de la chapelle Sixtine. Représentez-vous une grande et vaste nef toute peinte à fresque magnifique, de haut en bas y compris le plafond représentant des sujets du Nouveau Testament où plus de mille personnages y figurent en teintes variées et donnant à cette chapelle un aspect que l’on ne trouve nulle part, trois bancs tapissés sur lesquels siégeaient trente cardinaux en vêtements rouges et mosette blanche, le Pape ensuite arrivant

Page 125

avec toute sa suite de prélats, d’évêques et d’archevêques, il faut avouer que tout cela est imposant et que nulle part la religion ne revêt plus de grandiose et de splendeur ; cependant j’aurais préféré voir la crèche du bon Jésus et être berger pour avoir le bonheur d’être dans l’étable du bon Sauveur » (L. 258, n° 535).

Malgré ces choses qui ne lui convenaient pas beaucoup, il a toujours attendu de Rome, du Pape, une approbation, une confirmation qu’il jugeait indispensable. C’est pourquoi, au moment d’achever la préparation de ses diacres au sacerdoce, il est heureux de pouvoir le faire auprès du successeur de Pierre.

Pour la rentrée scolaire de 1876 les jeunes gens sont à Rome. Le P. Chevrier les rejoint le 19 mars 1877. Ce n’est pas l’accord parfait. Même dans cette équipe qui devrait être si unie, il faut comme à Lyon suivre Jésus Christ dans ses combats (VD. 453-464).

« Suivez-moi dans mes combats. Les fausses idées des juifs et de ses apôtres. Il a combattu le mauvais esprit, le mauvais esprit des apôtres et des juifs » (VD. 464, n° 1).

Il écrit à Jean-Claude Jaricot :

« Quant à nos jeunes abbés, je sens que mon autorité est bien faible. Duret et Delorme semblent mieux entrer dans nos pensées, et mieux comprendre la pauvreté et la vie du Prado. Broche et Farissier ont beaucoup de raisonnements ; Broche surtout ne dit rien et semble avoir d’autres idées arrêtées, il raisonne, il est savant ; l’autorité de MM. Jaillet, Dutel et du séminaire ont du poids sur eux. Il faut prier » (L. 57, n° 82).

Page 126

Jean-Claude Jaricot a sans doute fort bien prié puisque le P. Broche devint par la suite un supérieur du Prado très attaché au style de pauvreté hérité du P. Chevrier.

L’ordination sacerdotale a lieu le 26 mai à Saint-Jean-de-Latran. C’est le sommet de la vie d’Antoine Chevrier. Il commente lui-même l’événement en écrivant aux ordinands qui font la retraite préparatoire chez les Lazaristes :

« Que vous allez être grands quand vous serez prêtres, mais qu’il faudra être petits en même temps pour être véritablement de nouveaux Jésus Christ sur la terre. Rappelez-vous bien qu’il faut que vous représentiez la Crèche, le Calvaire, le Tabernacle : que ces trois signes doivent être comme les stigmates qu’il faudra porter continuellement sur vous ; les derniers sur la terre, les serviteurs de tous, les esclaves des autres par la charité, les derniers de tous par l’humilité. Que c’est beau, mais que c’est difficile ! Il n’y a que le Saint-Esprit qui puisse nous le faire comprendre. Puissiez-vous le recevoir avec abondance ! Vous aurez tout si vous le recevez dans votre ordination, et j’aurai réellement fait une œuvre agréable à Dieu, en vous faisant prêtres et j’aurai au moins des enfants qui prieront pour moi et qui demanderont grâce et miséricorde quand le bon Dieu m’appellera à lui et j’aurai des enfants qui continueront son œuvre sur la terre, l’œuvre d’évangéliser les pauvres qui était la grande mission de Jésus Christ sur la terre : misit me Evangelizare pauperibus. Puissiez-vous bien le comprendre et ne pas sortir de cette belle mission » (L. 83, n° 117).

Page 127

Arrivé à ce point, il est temps de poser une question : pourquoi Antoine Chevrier donne-t-il une si grande importance au prêtre ? De son temps, la chose n’étonnait personne, elle n’étonnait même pas les anticléricaux pour qui le prêtre était l’adversaire principal. Aujourd’hui au contraire nous craignons toute exaltation trop facile de la personne du prêtre et de ses fonctions propres.

Le P. Chevrier a toujours pensé qu’il y avait place pour d’autres apôtres que le prêtre : sa vie l’a bien montré. Mais il n’a guère le sens du laïcat, au sens moderne du mot ; il ne l’a ni plus ni moins que l’Église de son temps. Il faut attendre Cardijn et Pie XI pour que se forme un laïcat chrétien en monde ouvrier.

A cette époque on attend surtout que les laïcs chrétiens donnent l’exemple d’une vie droite conforme à la foi et à la morale. Parmi ces laïcs, certains sont appelés à seconder le prêtre dans son travail, par exemple comme catéchistes. Souvent ils deviennent alors religieux ou assimilés. C’est un peu ce qui s’est passé au Prado.

Dans ces conditions, on comprend que le P. Chevrier ait donné aux Soeurs aussi bien qu’aux prêtres le Tableau de Saint-Fons se contentant de supprimer pour elles la mention des « pouvoirs » du prêtre. Ce faisant il voit juste car sa pensée est fondamentalement apostolique. C’est-à-dire qu’il se réfère toujours aux Apôtres, au groupe des Douze qui ont été autour de Jésus les premiers du peuple de la Nouvelle Alliance. Toutes les vocations chrétiennes ont été comme condensées en leurs personnes.

Page 128

Il ne s’agit donc pas de proposer à tous la spiritualité du prêtre mais d’indiquer à tous, laïcs, religieux, prêtres, la référence aux Douze disciples de Jésus, les Apôtres. C’est ce que le P. Chevrier fait en particulier pour le prêtre quand il lui applique la parole de Jésus aux disciples : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21). Il commente :

« Jésus Christ est l’envoyé de son Père.

« Le prêtre est l’envoyé de Jésus Christ.

« Tout ce que Jésus Christ dit de lui-même sous ce titre, le prêtre doit se l’appliquer à lui-même.

« Il est revêtu, comme Jésus Christ, des caractères d’un envoyé et doit en remplir les obligations » (Ms, X, 715[6]).

Cependant il est clair que pour Antoine Chevrier, le prêtre tient dans le dessein de Dieu une place particulièrement décisive :

« Si quelqu’un doit travailler sur la terre, c’est bien surtout le prêtre puisque son travail est si relevé, si important, pour lui et pour les autres.

« Puisque sa mission vient de Dieu et que de son travail sur la terre dépendent la gloire de Dieu et le salut des âmes, le bonheur ou le malheur des hommes, dans ce temps et dans l’éternité ; devant une pareille mission, un si grand devoir, le prêtre doit-il un seul instant cesser de travailler puisque en cessant de travailler il peut être cause que beaucoup d’âmes se perdent.

« Ô prêtre, combien ta responsabilité est grande et comme tu dois te consumer dans le travail pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ! » (VD. 191).

Page 129

Il est vrai qu’à l’heure actuelle on aimerait que ces choses soient dites autrement. Mais qu’on le veuille ou non, aujourd’hui, comme hier et comme demain, il est extrêmement important qu’il y ait des prêtres pauvres pour annoncer l’Évangile aux pauvres. La tradition catholique ne se trompe pas en donnant tant d’importance à la mission propre des évêques et des prêtres et ce n’est pas en sous-estimant cette importance qu’on évitera le cléricalisme. La vraie solution c’est qu’il y ait des prêtres – et aussi des évêques – selon l’Évangile. Jésus n’a jamais caché aux Douze la grandeur irremplaçable de leur mission mais il les a appelés à le suivre pour être, à sa suite, ceux qui ne sont pas venus pour être servis mais pour servir (cf. Mt 20, 20-28). Antoine Chevrier, comme le curé d’Ars, a toujours pensé que la mission du prêtre était grande au-delà de ce qu’on peut concevoir mais il y voyait justement une raison impérative pour être serviteur comme son Maître. Le titre du Tableau de Saint-Fons, Sacerdos alter Christus, le prêtre est un autre Christ, ne signifie pas autre chose que l’union nécessaire de la grandeur de la mission et de l’humilité du missionnaire.

« Tout ce que Jésus Christ a dit de lui-même, le prêtre doit pouvoir le dire aussi de lui-même.

« Notre union à Jésus Christ doit être si intime, si visible, si parfaite que les hommes doivent dire en nous voyant : voilà un autre Jésus Christ.

« Nous devons reproduire, à l’extérieur et à l’intérieur, les vertus de Jésus Christ, sa pauvreté, ses souffrances, sa prière, sa charité.

Page 130

Nous devons représenter Jésus Christ pauvre dans sa crèche, Jésus Christ souffrant dans sa passion, Jésus Christ se laissant manger dans la Sainte Eucharistie » (VD. 101, n. 1).

Et encore :

« Pour suivre Notre Seigneur et imiter son humilité, « Nous choisirons, comme lui, ce qu’il y a de plus humble et de plus pauvre sur la terre.

« Nous demanderons à Notre Seigneur cette humilité de coeur afin de ne pas le faire par contrainte mais par attrait et par amour. Humble de coeur.

« Nous choisirons de préférence la compagnie des pauvres et des pécheurs.

« Nous cacherons tout ce qui peut nous élever aux yeux des hommes.

« Nous saurons nous cacher pour éviter la gloire et les honneurs.

« Nous ne ferons rien pour nous faire aimer ou connaître ou glorifier.

« Nous rapporterons tout à Dieu.

« Nous parlerons aisément de ce qui peut nous abaisser ou nous humilier.

« Nous ne craindrons pas de faire les actions les plus basses et les plus humiliantes.

« Nous supporterons les humiliations sans nous plaindre et en silence.

« Nous éviterons de nous vanter en quoi que ce soit, de faire connaître nos actions aux hommes.

« Nous ne craindrons rien tant que les louanges et honneurs » (VD. 402).

Page 131

Quelques mois avant l’ordination sacerdotale il avait écrit aux quatre diacres :

« Je suis bien heureux d’apprendre que vous avez eu le bonheur de voir notre Saint-Père le pape Pie IX, et qu’il vous a bénis, et qu’il a béni en vous les pauvres, les pauvres que vous devez évangéliser, instruire, et que nous avons tous été bénis par lui en vous. Benedictiv pauperibus [Bénédiction aux pauvres]. Comme la parole du Vicaire de Jésus Christ s’accorde bien avec celle du Maître : « Bienheureux les pauvres. » Oui, soyons toujours les pauvres du bon Dieu, restons toujours pauvres, travaillons sur les pauvres. Que la pauvreté et la simplicité soient toujours le caractère distinctif de notre vie, et nous aurons la bénédiction de Dieu et de notre Père. Comme il fait bon travailler sur les pauvres ! on sent qu’ils sont les amis de Dieu et que l’on ne travaille pas en vain sur leurs âmes. Aimez donc bien les pauvres, les petits ; ne travaillez pas à grandir et à vous élever, mais travaillez à vous faire petits et à vous rapetisser tellement que vous soyez à l’égal des pauvres, pour être avec eux, vivre avec eux, mourir avec eux ; et ne craignons pas les reproches que les Juifs adressaient à Notre Seigneur : votre Maître est toujours avec les pauvres, les publicains et les gens de mauvaise vie. C’est un reproche qui doit nous honorer au lieu de nous abaisser. Notre Seigneur est venu chercher les pauvres. Misit me evangelizare pauperibus. [Il m’a envoyé évangéliser les pauvres.] Apprenez donc à bien aimer les pauvres et que cette bénédiction de Pie IX notre chef visible et vrai représentant de Jésus Christ vous soit de bon augure et vous fasse aimer les pauvres et rester toujours dans la sainte pauvreté » (L. 67, n° 97).

Page 132

Cette conception du sacerdoce et de la vie sacerdotale est trop profondément traditionnelle pour être démodée.

Après l’ordination, le P. Chevrier ne laisse pas son équipe s’éterniser à Rome. L’œuvre de Dieu attend les ouvriers, il faut rentrer à Lyon. L’archevêque s’est engagé à laisser les nouveaux prêtres à la disposition du Prado. On répartit les tâches et on se met au travail qui ne manque pas : l’école cléricale est très nombreuse. Les forces du P. Chevrier déclinent encore, il est souvent condamné au repos. Heureusement les jeunes prêtres sont là.

Le 25 janvier 1878 le cardinal Caverot vient en visite officielle au Prado. C’est la première fois qu’un archevêque de Lyon fait ce geste. Il donne son approbation au règlement de vie pour les prêtres du Prado. Ce règlement est un condensé du Véritable Disciple (R. 176 et 189).

Survient alors la grande épreuve, celle qu’on n’avait pas imaginée : Antoine Chevrier doit consentir à voir s’écrouler l’œuvre de sa vie. Pour comprendre cette épreuve il suffit de lire la lettre envoyée à Jean-Claude Jaricot qui vient de se découvrir une vocation de trappiste et qui a rejoint le monastère d’Aiguebelle dans le diocèse de Valence :

« Votre exemple produit des effets admirables !

Page 133

« L’abbé Duret, depuis plusieurs jours, me dit qu’il n’est pas capable de faire le catéchisme, qu’il faut faire son salut avant tout, qu’un homme n’est pas nécessaire à une œuvre aussi belle, que Dieu saura bien le remplacer, que Dieu ne m’abandonnera pas ; qu’il sent le besoin de retraite et de travailler, qu’il faut qu’il aille à la Grande Chartreuse ; qu’il aurait mieux fait de rester frère et de se dévouer à à l’Œuvre sans prendre la responsabilité du prêtre, que cette responsabilité du prêtre lui fait peur, et qu’il a peur du jugement de Dieu ; que quand il aura passé quelques années à la Grande Chartreuse, il reviendra plus fort et plus sûr de sa vocation ; que pourtant la vocation du Prado est bien belle, qu’il n’en choisira pas d’autre, mais qu’il faut qu’il s’en aille… Je ne sais si, après cette série, il ne s’en ira pas.

« L’abbé Farissier a toujours l’envie d’être missionnaire et laisse, de temps en temps, percer son envie d’aller en Chine.

« L’abbé Broche préfère bien Limonest au Prado et restera, je pense, avec Monsieur Jaillet.

« L’abbé Delorme n’a pas de santé, et ne pourra faire seul, malgré son courage ; il aurait besoin de passer quelques mois à la campagne, et le départ de ses compagnons ne l’encouragera guère.

« Si la chose réussit ainsi, je prierai messieurs les latinistes d’aller au Séminaire et je ne pourrai reprendre des enfants pour la première communion. Je ne me sens ni la santé, ni le courage, de faire maintenant comme autrefois. Le bon Dieu m’avait donné des aides, de bons Coadjuteurs, il me les reprend : que son saint nom soit béni. Le bon Dieu me prouve d’une manière évidente alors qu’il n’a besoin de personne pour faire son œuvre.

Page 134

Vous dites tous que le bon Dieu n’a besoin de personne, qu’il fera bien sans nous, c’est évident ; je pense qu’après nous le bon Dieu en enverra d’autres qui feront mieux que nous ; c’est ma seule consolation et ma seule espérance, car j’éprouverais tout de même une certaine peine de voir le Prado désert et sans enfants, lorsque, pendant dix-huit ans, il a été le lieu de tant de sueurs et de travaux et de conversions.

« Allez-vous-en tous prier et faire pénitence dans le cloître. Je regrette de ne pouvoir y aller moi-même, car j’en ai bien plus besoin que vous, étant plus âgé et par conséquent ayant beaucoup plus de péchés que vous. Mais, si je n’y vais pas, j’irai peut-être à Saint-Fons, et j’aurai la consolation d’avoir fait des trappistes et des chartreux et des missionnaires, si je n’ai pas réussi à faire des catéchistes ; quoique, ce me semble, ce doit être aujourd’hui le besoin de l’époque et de l’Église.

« A Dieu, mon cher ami, priez pour nous et pour moi surtout qui pensais avoir fait quelque chose, une œuvre, et je vois que je n’ai rien fait. Puisse cette humiliation m’instruire et expier tous mes péchés d’orgueil et autres de ma vie.

« Votre frère en Jésus Christ délaissé sur sa croix » (L. 61, n° 88).

Remarquons la pensée exacte du P. Chevrier. Il se déclare peiné si le travail auprès des enfants du Prado est interrompu mais il dit clairement que l’échec porte sur le travail de formation apostolique des prêtres : Je croyais avoir fait des catéchistes et je vois que je n’ai rien fait.

Page 135

Il n’assistera pas à la destruction de son œuvre mais il devra remettre à Dieu le soin de consolider ce qui n’avait fait que commencer. Il ne lui reste que dix-sept mois de vie, dix-sept mois de maladie.

Le P. Jaricot revient. Ne sachant quelle figure faire il va directement au sanctuaire de Notre-Dame de Fourvière où le P. Chevrier lui-même va le chercher, disant simplement au fugitif repenti[7] : « Je vous attendais, »

Une nouvelle cure à Vichy n’apporte pas d’amélioration de santé. Un traitement à l’hôpital homéopathique Saint-Luc ne fait pas mieux. Antoine Chevrier comprend qu’il est temps de trouver un successeur. Après réflexion, il propose à l’archevêque de Lyon de désigner François Duret qui n’a que vingt-sept ans. Il rédige une sorte de guide du supérieur dont voici les premières lignes :

« A mon frère François Duret,

« Supérieur de la Providence du Prado.

« Avertissement.

« Il faut bien vous rappeler qu’il n’y a qu’un seul Maître et Supérieur dans le ciel et sur la terre, qui est Jésus Christ à qui Dieu a donné toute puissance et toute autorité dans le monde. Que, par conséquent, un supérieur quelconque n’est que le représentant de Jésus Christ et qu’il ne doit agir et parler qu’en union avec Jésus Christ.

Page 136

Et que si Notre Seigneur dit de lui-même qu’il ne dit et ne fait rien de lui-même, à plus forte raison un supérieur de la terre ne doit rien dire ou faire de lui-même mais qu’il doit tout dire et tout faire par Jésus Christ, ou avec Jésus Christ, et en union avec Jésus Christ et qu’il doit tellement être uni à Jésus Christ, le seul et véritable Maître, qu’il puisse dire avec vérité : ce n’est pas moi qui parle ou commande, c’est Jésus Christ qui parle et commande en moi.

C’est là la première vérité dont il faut bien vous pénétrer pour devenir un bon supérieur » (VD. 527).

La nomination de François Duret est notifiée le 6 janvier 1879.

Le P. Chevrier passe les derniers mois de sa vie alité à Limonest mais quand il sent la fin imminente il demande de revenir au Prado à Lyon. Il veut mourir au milieu du peuple de la Guillotière, mourir dans sa pauvre baraque comme il disait, là où il avait voulu être à l’égal des pauvres, pour être avec eux, vivre avec eux, mourir avec eux. Il avait fait partie de ce peuple pendant plus de vingt-neuf ans.

Revenu au Prado, il meurt trois jours après, le 2 octobre 1879. Lors des funérailles tout le quartier de la Guillotière est dans la rue pour voir passer le cortège et on trouve normal de donner une sépulture exceptionnelle à ce pauvre prêtre qui avait voulu renoncer à tout privilège : on l’ensevelit dans la chapelle du Prado. Sa tombe s’y trouve encore.

Ces funérailles triomphales sont un signe pour les survivants, surtout pour ses héritiers et aussi pour tel confrère qui s’était cru bien inspiré en disant un jour :

Page 137

« Ce Monsieur Chevrier enchante son monde par ses petits chemins de croix, mais cela ne tiendra pas » (P. II, 38). Il est vrai que depuis, l’histoire du Prado n’a rien de triomphal et qu’on doit toujours dire ce qu’écrivait le fondateur :

« On ne voit pas sur qui on peut s’appuyer dans cette pauvre baraque. Il n’y a vraiment que le bon Dieu qui la tient » (L. 40, n° 54).

 

 

 

 


[1]      Jean-Marie Laffay est entré à l'école cléricale du Prado vers 1871. Il était âgé de 10 ans et a pu voir de près le P. Chevrier pendant six ans.

 

 

 

[2]      Cité par P. Droitiers. « L'Épiscopat devant la question ouvrière en France sous la Monarchie de Juillet », Revue Historique, avril juin 1963, p. 346.

 

 

 

[3]      P. Droitiers, article cité, p. 350,

 

 

 

[4]      Bourdifaille : le mot n'est pas français et semble n'avoir eu qu'un emploi familier très localise. On voit d'après le contexte ce qu'il signifie.

 

 

 

[5]      Camille Rambaud sera ordonné prêtre le 25 mai 1861.

 

 

 

[6]      Cette référence renvoie à la copie manuscrite. Ce texte n'a pas été repro­duit dans l'édition polycopiée des « Règlements o.

 

 

 

[7]      Repentir provisoire. Jean-Claude Jaricot repartira définitivement pour la Trappe après la mort du P. Chevrier. De même, Delorme et Farissier s'éloigneront plut tard du Prado.

 

 

 

avril 29, 2017

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *