Ecrits spirituels du Père Chevrier

Plan du livre

PRÉFACE 7

I L'APPEL DE DIEU 11

II GRANDEUR ET BEAUTÉ DE JÉSUS CHRIST 17

III.  L'ÉVANGILE 31

IV  LE CHEMIN DU DISCIPLE 37

V. LES PAUVRES 45

VI LA MISSION 57

VII LA PAUVRETÉ ÉVANGÉLIQUE 65

VIII  SOUFFRANCE ET DÉPOUILLEMENT 79

IX L'ESPRIT DE DIEU 91

X  La Vie Fraternelle 103

XI  Marie 111

XII DEVENIR DES SAINTS 121

 

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PRÉFACE

La béatification du Père Chevrier à Lyon en octobre 1986 par le pape Jean Paul II attire l'attention des membres du peuple de Dieu sur un homme peu connu du grand public.

Antoine Chevrier est né au cœur de l'agglomération lyonnaise, près de la place Bellecour, le 16 avril 1826. Ordonné prêtre le 25 mai 1850 et nommé aussitôt vicaire à la paroisse Saint-André de La Guillotière, dans le faubourg industriel, situé au-delà du Rhône, où s'entassait, près des fabriques et des usines, une population ouvrière aux conditions de vie déplorables, c'est là qu'il vivra toute son existence sacerdotale.

A Noël 1856, méditant devant la Crèche de l'Enfant Jésus, il comprend qu'il lui faut se convertir à une vie évangélique toute pareille à celle qu'a menée Jésus. Il se décide à suivre Notre Seigneur de plus près, pour se rendre « plus capable de travailler efficacement au salut des âmes ».

De 1857 à 1860, il réside dans une sorte de cité d'urgence où l'on a relogé de nombreux sans-abri, victimes des terribles inondations de mai 1856 qui ont ravagé la rive gauche du Rhône. Il consacre déjà une grande partie de son temps à l'évangélisation des enfants pauvres qui n'étaient ni scolarisés ni catéchisés dans les paroisses.

Le 10 décembre 1860, c'est la prise de possession du Prado, une vaste salle de danse, malfamée, que le Père

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Chevrier a louée, puis achetée avec l'encouragement de son évêque pour y développer son œuvre Aidé de quelques jeunes gens et jeunes filles, qu'on appelle des « frères » et des « sœurs », il prend avec lui, pour une durée de six mois, des enfants et des jeunes issus du prolétariat, afin d'essayer d' « en faire des hommes et des chrétiens ».

En 1866, il ouvre, toujours au Prado, une « école cléricale » pour permettre à des enfants du peuple de devenir prêtres et les former dans cette perspective au contact des pauvres.

Pour eux, et pour ceux qui poursuivront ensuite cette même mission auprès des petits et des délaissés de ce monde, il écrit, au milieu d'activités harassantes, un livre qu'il laissera inachevé : « Le prêtre selon l'Évangile, ou le véritable disciple de notre Seigneur Jésus Christ ».

Ses premiers prêtres sont ordonnés à Rome en mai 1877. Quelques mois plus tard, le Père Chevrier tombe gravement malade et doit cesser toute activité. Il meurt au Prado, à cinquante-trois ans, le 2 octobre 1879.

Les écrits du Père Chevrier, publiés pour l'essentiel il y a une soixantaine d'années dans des ouvrages aujourd'hui peu accessibles, sont connus surtout des membres de sa famille spirituelle, les prêtres et les sœurs du Prado. Il a donc paru utile de rassembler ici, à l'intention d'un large public, quelques-uns de ses principaux textes.

Ceux-ci ont été choisis en priorité dans Le Véritable Disciple[1]', mais on a utilisé aussi d'autres sources :

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sa correspondance[2], ses notes personnelles, ses règlements, sa prédication[3], ainsi que les témoignages recueillis en vue du procès de béatification auprès de ceux qui avaient été ses proches ou ses compagnons[4].

Nous avons rassemblé ces textes autour de quelques thèmes qui lui étaient chers dans le but de faire apparaître, de manière progressive et ordonnée, les éléments fondamentaux de sa spiritualité.

Cette spiritualité du Père Chevrier est solidement structurée sur la base de l'adhésion de foi à « Jésus Christ, Verbe et Fils de Dieu » (VD, p. 82), mais il est impossible de la dissocier de l'expérience, tant elle fait corps avec elle, expérience d'un homme qui fut toujours proche du peuple par ses racines, ses goûts, sa fréquentation des pauvres et des travailleurs. Expérience d'un croyant, fasciné par la beauté de Jésus Christ, qui cherche avec passion à mieux le connaître au moyen de l'étude de l'Évangile afin de lui devenir semblable dans toute sa vie. Expérience d'un pasteur, livré à son peuple, qui sait ce qu'il en coûte de travail et de souffrance pour ouvrir les intelligences et les cœurs à l'Esprit de Dieu.

On sera certainement frappé, en lisant ces pages, par la fermeté et la force des convictions spirituelles de ce prêtre, ainsi que par la clarté et la simplicité avec lesquelles il les exprime.

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L'Évangile, qui a façonné la vie et la pensée d'Antoine Chevrier, a la puissance de faire de nous, aujourd'hui encore, des disciples et des apôtres de Jésus !

Alors, si nous entendons sa voix, n'allons pas fermer notre cœur… Ouvrons notre porte… « Jésus Christ nous appelle à devenir de véritables disciples »…

Yves MUSSET,
prêtre du Prado.

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I
L'APPEL DE DIEU

Noël 1856

C'est à Noël 1856 que le Père Chevrier a entendu l'appel de Dieu. Vicaire depuis déjà six années à la paroisse Saint-André de La Guillotière dans le faubourg ouvrier de Lyon, il se sent appelé à s'engager dans le chemin qu'a pris le Fils de Dieu au jour de son Incarnation pour se faire proche des hommes

« C'est à Saint-André qu'est né le Prado. C'est en méditant la nuit de Noël sur la pauvreté de Notre Seigneur et son abaissement parmi les hommes que j'ai résolu de tout quitter et de vivre le plus pauvrement possible » (P 2, p. 7).

« C'est le mystère de l'Incarnation qui m'a converti » (P 2, p. 97). « C'est ce mystère qui m'a amené à demander à Dieu la pauvreté et l'humilité et qui a fait que j'ai quitté le ministère pour pratiquer la sainte pauvreté de Notre Seigneur » (Lettre n°52 à Monsieur l'Abbé Gourdon, 1865). « Ma vie fut désormais fixée » (P 1, p. 47).

 « Je me disais : Le Fils de Dieu est descendu sur la terre pour sauver les hommes et convertir les pécheurs. Et cependant que voyons-nous ?

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Que de pécheurs il y a dans le monde ! les hommes continuent à se damner. Alors, je me suis décidé à suivre Notre Seigneur Jésus Christ de plus près, pour me rendre plus capable de travailler efficacement au salut des âmes, et mon désir est que vous-mêmes, vous suiviez aussi Notre Seigneur de près » (P 2, p. 98).

Appelé pour travailler à l'œuvre de Dieu

Dans la vie du Père Chevrier comme dans chacune de nos vies, l'initiative appartient et doit toujours appartenir à Dieu :

« C'est Dieu qui fait les œuvres… Les œuvres ne se font pas avec les prévisions humaines, ni par l'argent ni par nos calculs et nos combinaisons. Dieu prend une âme. C'est avec les âmes qu'il crée les œuvres. Il prend une âme. Il la tourne, il la retourne, la façonne, la jette, la reprend, la place ici, puis là. Et il en choisit une autre et une autre. Il les groupe et, en son temps, il fait éclore la grâce… » (Paroles du Père Chevrier à Ml" Tamisier, initiatrice des Congrès eucharistiques.)

« La première condition est d'être appelé de Dieu pour travailler à son œuvre » (VD, p. 320).

« C'est en vain que nous chercherons à bâtir si Dieu n'est pas avec nous, s'il n'est pas l'architecte, s'il ne conduit les travaux, ne donne le plan, ne choisit ses ouvriers et ne commande tout lui-même…

« C'est donc à lui à tout faire, à choisir, à appeler, à bâtir, à rejeter, à appeler qui il lui plaira…

« Il faut que ce soit Jésus Christ qui choisisse les pierres de sa maison.

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Une seule pierre mauvaise ou mal placée peut ébranler, faire crouler l'édifice. Qui osera s'ingérer dans la construction de l'édifice ? Qui osera faire l'architecte, en faire l'œuvre : l'architecte de Dieu ou Dieu lui-même ? Laisser faire Dieu » (VD, p. 103).

Ouvrir sa porte…

Se faire disciple de Jésus, c'est donc ouvrir toute grande sa porte à Celui qui frappe et qui veut prendre toute la place pour accomplir en nous son œuvre :

« L'Esprit Saint dit quelque part qu'il se tient à la porte et qu'il frappe ; il dit plus encore : il dit qu'il pousse la porte pour entrer, "ecce stad ostium et pulso" (Ap 3,20). Notre cœur est donc comme une porte à laquelle le Maître frappe et par laquelle il cherche à entrer.

« Or une porte peut être dans plusieurs positions. Et quand quelqu'un frappe à cette porte et que l'on vient voir pour ouvrir, on peut la laisser fermée et ne pas laisser entrer du tout ; on peut l'entrouvrir seulement et laisser à la porte ceux qui viennent ; on peut enfin l'ouvrir tout entière et laisser entrer ceux qui frappent. C'est aussi ce que nous pouvons faire à Jésus Christ, notre Maître, par rapport à la porte de notre cœur, quand il cherche à entrer.

« Celui qui n'ouvre pas sa porte est celui qui refuse de laisser entrer le Maître et qui refuse entièrement de recevoir son Maître pour le suivre, qui préfère suivre ses idées, ses passions, le monde.

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« Celui qui n'ouvre qu'à moitié est celui qui écoute sans laisser entrer entièrement le Maître chez lui, il reste maître de sa porte, il reste maître chez lui, il ne veut recevoir personne, il reste maître de sa maison et de son cœur. Il écoute, mais il en prend ce qu'il veut, il en prend ce qui lui convient et laisse le reste qui ne lui plaît pas. Il reçoit le Maître avec réserve et prudence et il écoute plus sa raison, ses petites passions qui sont ses maîtres, que le Maître véritable qui veut entrer, il se défie, il a peur, il n'ouvre qu'à moitié son cœur. Et le Maître ne peut entrer pour gouverner comme il devrait le faire.

« Le dernier ouvre sa porte entièrement et laisse entrer chez lui le Maître qui frappe. Il est heureux de le recevoir et de lui donner une place d'honneur, il l'écoute avec bonheur et il n'a qu'un désir, c'est de comprendre ce qu'il dit et de le mettre en pratique. Il ne discute pas, mais il cherche comment il pourra pratiquer ce qu'il entend. Il se tient en esprit aux pieds de son Maître, comme Marie, et il ne se laisse prendre ni par le raisonnement ni par les passions qui se révoltent. Le Maître parle, il n'a d'autres pensées, d'autres désirs que de comprendre ce qu'il entend et de le mettre en pratique, d'en nourrir son âme. C'est l'amour qui le guide et rien autre chose. Il veut entrer dans le Royaume des cieux, c'est là tout son désir. Il foule aux pieds tout ce que la raison et les passions peuvent lui dire. Il n'a que Jésus Christ pour Maître et ne veut suivre que lui.

« Âme soumise et généreuse, il ne dit pas : Cela est difficile, cela est impossible, cela est opposé à la prudence, à la manière de faire, rien de tout cela ; le Maître a parlé, le Maître l'a dit, cela suffit » (VD, p. 124-125).

« N'ayons pas peur… Et quand il faudrait marcher sur la mer comme Pierre, ne faudrait-il pas aller à Jésus, s'il nous disait comme à Pierre : Viens » (VD, p. 127).

« Me voici »…

Pour nous apprendre à dire « oui » à l'appel de Dieu, selon sa manière habituelle, le Père Chevrier nous invite

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à reprendre simplement, pour les faire nôtres, les mots de l'Écriture ; ils ont la puissance de façonner, jusque dans nos pauvretés et nos faiblesses, ce que doit être notre réponse :

« Me voici ! (1 S 3,4) Je suis à vous ! » (Ps 118,94).

« Parlez, Seigneur, votre serviteur écoute » (1 S 3,9).

« Seigneur, à qui irai-je ? Vous avez les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68).

« Vous êtes ma Lumière, vous êtes ma Voie, ma Vie, ma Sagesse et mon Amour. Je vous suivrai, Seigneur, partout où vous irez » (Lc 9,57).

« Je suis prêt à mourir avec vous, je donnerai ma vie pour vous, j'irai en prison et à la mort » (Jn 11,16 et 13,37).

« Vous êtes mon Roi, mon Chef et mon Maître. Seigneur, si vous avez besoin d'un pauvre, me voici ! Si vous avez besoin d'un fou, me voici ! Me voici, ô Jésus, pour faire votre volonté : je suis à vous ! (VD, p. 122).

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II
GRANDEUR ET BEAUTÉ DE JÉSUS CHRIST

Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous

La foi au mystère de l'Incarnation est la clé par laquelle le Père Chevrier entre et fait entrer dans la connaissance du Christ. Le mystère de l'Incarnation, c'est en effet Dieu qui vient lui-même dans le don qu'il nous fait de ce qu'il a de plus précieux, son propre Fils, pour que nous puissions, à notre tour, devenir des fils et des frères en Jésus Christ

« Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. Voilà la plus grande, la plus belle, la plus étonnante et la plus mystérieuse parole de l'Évangile, digne d'être méditée à jamais par tous les hommes, parole qui renferme en abrégé tout l'Évangile et toute notre croyance » (Ms V, p. 773).

« Un Dieu se fait enfant… Dieu, par amour, se rend visible. Il nous appartient. Il nous est donné… Il vient pour guider les hommes. Guider de loin, commander de loin ne suffit pas. Il vient lui-même… Missionnaire qui se contenterait d'envoyer des lettres aux sauvages : s'il y va lui-même, quelle différence ! Il vient former un nouveau peuple de vrais adorateurs, de frères » (Sermon de Noël, 1857).

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« Quel moyen Dieu prend-il pour sauver l'homme ? Il prend celui de venir lui-même. Il fait comme un père ou une mère qui a perdu son enfant : il va le chercher. Que fallait-il pour cela ? Il fallait se rendre visible, venir sur la terre… » (Ms VII, p. 335).

« Personne n'a vu Dieu, mais c'est le Fils qui nous l'a fait connaître » (Jn 1,18).

« Il a parlé à Abraham sous la forme des anges. Il a parlé à Moïse et aux prophètes sous des formes plus ou moins sensibles. Enfin, dans la suite des siècles, au moment décrété par la Providence, il a parlé à tous les hommes, lui-même en personne, en se revêtant d'une forme humaine…

« Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1,14).

« ineffable mystère ! Dieu est avec nous, Dieu est venu nous parler, il est venu habiter avec nous pour nous parler et nous instruire.

« Ce qu'il n'avait fait autrefois qu'en passant pour ainsi dire et à la hâte, il l'a fait dans ces derniers temps d'une manière bien sensible, durable. IL a pris lui-même la forme de l'homme afin d'habiter avec nous et d'avoir le temps de nous parler et de nous dire tout ce que le Père voulait nous enseigner par lui.

« Nous ne sommes pas des êtres abandonnés par Dieu. Nous avons un Dieu qui est véritablement un Père, qui aime ses enfants et veut les instruire et les sauver » (VD, p. 61-63).

« Dieu ne pouvait nous faire un plus grand don, nous donner un plus grand trésor, que de nous donner son Verbe, son Fils adorable, parce qu'il est tout pour nous » (VD, p. 89).

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Il est notre Lumière et notre Sagesse

A Noël 1856, la rencontre du Christ a illuminé et bouleversé la vie d'Antoine Chevrier. Jésus, ce « soleil levant » qui vient nous visiter, nous est donné par le Père pour être notre Lumière et notre Sagesse. A la lumière de son Évangile, nous apprenons à estimer toute chose à sa juste valeur et à porter un regard de foi sur toutes les réalités de l'existence.

« Jésus Christ nous a été donné pour nous apprendre à distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l'injuste et à estimer chaque chose à sa juste valeur, à savoir mettre à leur place le terrestre, le spirituel, le temps et l'éternité.

« Pour cela, il est la vraie Lumière qui éclaire tout homme en ce monde » (Jn 1,9).

« C'est le Verbe divin ; en lui se trouve la vie et la vie est la lumière des hommes.

« Il vient d'en haut, avec toute la beauté, la gloire, la splendeur des cieux.

« Aussi est-il appelé " Astre levant venu d'en haut " (Lc 1,78), " Soleil de justice " (Mt 3,20), " Reflet de la lumière éternelle " (Sg 7,26), "Splendeur du Père" (He 1,3).

« Ce n'est pas seulement un rayon de lumière qui nous vient d'en haut, comme dans les saints et les prophètes, mais c'est toute la lumière divine qui vient nous éclairer de sa splendeur.

« Aussi l'Écriture dit-elle que "le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière" (Mt 4,16). "La lumière a luit dans les ténèbres " (Jn 1,5)…

« Notre Seigneur ne craint pas de nous dire lui-même qu'il est " la lumière du monde " (Jn 8,12).

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« Quand Dieu créa le monde, il donna le soleil pour éclairer les yeux de notre corps. Mais quand Dieu créa nos âmes, il nous donna Jésus Christ, son Verbe, pour éclairer nos âmes et nos intelligences, parce qu'en lui était la vie et que la vie était la lumière des hommes.

« C'est par Jésus Christ que nous recevons la vie et la lumière, et la vraie lumière, " Lux vera " (Jn 1,9), pour distinguer cette lumière d'en haut de toutes ces petites lumières humaines et terrestres qui viennent éclairer souvent de leur faux jour nos âmes enténébrées.

« Jésus Christ est la lumière de nos âmes, comme le soleil est la lumière de nos corps.

« Le soleil réjouit nos yeux, nous éclaire, nous découvre les objets, nous fait connaître et apprécier chaque chose, chaque objet et nous montre le chemin qu'il faut prendre, nous montre la valeur, la couleur des choses, l'usage que nous devons en faire. Quel immense bienfait que le soleil pour nos corps !

«Ainsi Jésus Christ est le Soleil de nos intelligences et de nos âmes. C'est à sa lumière que nous devons apprendre à connaître chaque chose, à connaître la vérité, la valeur spirituelle de chaque chose terrestre, à connaître le vrai du faux, le juste de l'injuste, le bien du mal.

« Combien cette connaissance spirituelle des choses l'emporte sur la connaissance matérielle que nous donne le soleil pour les choses visibles et créées !

« Quand donc nous voulons connaître quelque chose, l'estimer, la juger, lui donner sa valeur, nous n'avons qu'à chercher la Lumière, Jésus Christ, et il nous éclairera et nous apprendra ce que cela vaut et comment nous devons l'estimer, savoir ce qu'il en dit, ce qu'il en fait, et nous aurons la véritable lumière, le vrai jugement des choses.

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« Par là même qu'il est notre vraie Lumière, il est notre Sagesse, parce que si nous agissons d'après cette lumière, nous ne nous tromperons pas ; si nous nous conduisons d'après cette lumière, nous ne nous égarerons pas. Si nous apprécions les choses d'après cette lumière, nous jugerons justement, parce qu'il est la vraie lumière qui vient du ciel et qui est sortie de Dieu même pour nous éclairer. Car la lumière du ciel est la divine sagesse… » (VD, p. 89-91).

« Cette sagesse est répandue dans toute sa vie ; ses actions, ses paroles sont autant de traits de sagesse et de lumière qui nous éclairent et qui nous montrent comment nous devons nous conduire pour être vraiment sages…

« Dans les grands hommes, on trouve quelquefois un petit brin de sagesse, un petit rayon de cette lumière qui nous éclaire, mais Jésus Christ est la Sagesse tout entière, il la possède tout entière, parce que ce n'est pas avec mesure qu'il a reçu l'Esprit Saint.

« Il n'est pas nécessaire d'aller loin pour trouver la sagesse ; elle est dans Jésus Christ ; il suffit de connaître, d'étudier Jésus Christ.

« Il y en a qui la cherchent dans les grands livres, dans la philosophie, dans les voyages, dans l'étude. Elle est dans Jésus Christ. Je ne sais que Jésus Christ, dit saint Paul, et Jésus Christ crucifié » (VD, p. 91).

Il est notre Maître

« Vous n'avez qu'un seul maître : le Christ » (Mt 23,8-10). Parce que Jésus Christ est le Verbe de Dieu fait chair et que toutes ses paroles et ses actions sont l'expression de la sagesse même du Père, nous pouvons le prendre pour Maître. Il est en réalité le seul être au monde qui mérite d'être appelé ainsi par les hommes :

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« Jésus Christ est notre seul et unique Maître.

« Il est le Verbe de Dieu, en lui sont tous les trésors de la science et de la sagesse. Comme Verbe, il est la pensée même de Dieu, il possède toute la science de Dieu, toutes les connaissances du Père.

« Il est la parole du Père, revêtue d'une forme extérieure pour nous parler ; c'est lui qui vient du ciel pour nous parler et nous faire connaître les volontés de Dieu son Père.

« Il est lui-même la lettre vivante que le Père nous a envoyée afin que nous la lisions et l'accomplissions.

« C'est Dieu lui-même qui nous l'apprend : " Voilà mon serviteur que j'ai choisi, mon bien-aimé en qui j'ai mis mes complaisances, je ferai reposer mon esprit sur lui et il annoncera la justice aux nations " (Is 42,1).

« Au jour de la transfiguration, c'est le Père qui le proclame en disant : "C'est là mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis mes complaisances, écoutez-le" (Mt 17,5).

« Dieu a tellement aimé le monde qu'il adonné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais qu'il ait la vie éternelle » (Jn 3,16).

« Sa grande fonction est d'instruire le monde. C'est ce qu'il explique aux habitants de Nazareth, quand il commente les paroles du prophète Isaïe : L'Esprit de Dieu est sur moi. C'est pourquoi il m'a consacré par son onction divine et il m'a envoyé pour évangéliser les pauvres » (Lc 4,18).

« Il disait à ses apôtres : " Allons prêcher, je suis venu pour cela " (Lc 4,43).

« Si je suis né et venu dans le monde, c'est pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37).

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« "Je suis la lumière du monde" (Jn 9,5). "Je suis la Voie, la Vérité, la Vie" (Jn 14,6).

« C'est son titre. A ses apôtres, il disait : "Vous m'appelez Maître et Seigneur ; vous dites vrai, car je le suis" (Jn 13,13).

« Ce qu'il enseigne, il ne l'enseigne que d'après son Père qui l'a envoyé : "Ma doctrine n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé" (Jn 7,16) ; "Celui qui m'a envoyé est vrai et ce que j'ai entendu de lui, je le dis dans le monde " (Jn 8,28).

« Il est véritablement notre Maître. Il a reçu de Dieu la grande fonction d'enseigner les hommes. Il a été envoyé pour cela. Lui seul peut nous instruire, parce que lui seul connaît Dieu…

« En l'écoutant, nous écoutons Dieu lui-même et en croyant en lui, nous avons la vie éternelle. C'est notre Maître… » (VD, p. 95-98).

« Que c'est beau, Jésus Christ ! »

L'étude, dans Le Véritable Disciple, des « titres de Jésus Christ » s'achève en prière. Une prière de disciple, faite d'admiration devant la grandeur et la beauté du Verbe de Dieu qui se révèle dans son humanité. Une prière de demande pour que la Parole de Dieu puisse accomplir en nous son œuvre d'illumination et de conversion. Une prière d'offrande de tout soi-même pour appartenir totalement au Christ et se laisser entièrement transformer par son Évangile

O Verbe ! O Christ !

Que vous êtes beau ! que vous êtes grand !

Qui saura vous connaître ? Qui pourra vous comprendre ?

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Faites, ô Christ, que je vous connaisse et que je vous aime.

Puisque vous êtes la lumière, laissez venir un rayon de cette divine lumière sur ma pauvre âme, afin que je puisse vous voir et vous comprendre.

Mettez en moi une grande foi en vous, afin que toutes vos paroles soient pour moi autant de lumières qui m'éclairent et me fassent aller à vous et vous suivre dans toutes les voies de la justice et de la vérité.

O Christ, O Verbe !

Vous êtes mon Seigneur et mon seul et unique Maître. Parlez, je veux vous écouter et mettre votre parole en pratique. Je veux écouter votre divine parole, parce que je sais qu'elle vient du ciel. Je veux l'écouter, la méditer, la mettre en pratique, parce que dans votre parole il y a la vie, la joie, la paix et le bonheur. Parlez, Seigneur, vous êtes mon Seigneur et mon Maître et je ne veux écouter que vous. »

(Véritable Disciple p. 108)

« Connaître Jésus Christ,
c'est tout »…

Comme saint Paul, le Père Chevrier considère que « tout est perte en regard de ce bien suprême qu'est la connaissance de Jésus Christ » (Ph 3,8) :

« Saint Paul mettait la connaissance de Notre Seigneur Jésus Christ au-dessus de toutes les connaissances et il se glorifiait de ne savoir rien que Jésus Christ et Jésus Christ crucifié. C'est là, en effet, la connaissance qui est au-dessus de toutes les autres et qui, seule, peut faire de nous des prêtres véritables et dignes de lui. Pour prêcher Jésus Christ, ne faut-il pas le connaître ? Pour imiter Jésus Christ, ne faut-il pas le connaître ? Et comment pourrons-nous le connaître, si nous ne l'étudions pas ? » (Lettre n° 86 à Claude Farissier, séminariste, 1872).

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« La connaissance de Jésus Christ est la clef de tout. Connaître Dieu et son Christ, c'est là tout l'homme, tout le prêtre, tout le saint » (Lettre n°105 à Nicolas Delorme, séminariste, 1875).

« Notre premier travail est donc de connaître Jésus Christ pour être tout à lui » (VD, p. 46).

« La connaissance de Jésus Christ, son étude, l'oraison, voilà la première chose à faire pour devenir une pierre de l'édifice spirituel de Dieu… » (VD, p. 103).

Beaucoup de gens cherchaient auprès du Père Chevrier une aide spirituelle. Il s'efforçait de tourner en priorité vers Jésus Christ les yeux de l'esprit et du cœur de ceux et de celles qui s'adressaient à lui :

Il me semble que vous vous occupez beaucoup trop de vous-même et que vous ne pensez pas assez à Notre Seigneur, notre divin Maître. Vous ne trouverez que des misères en vous et plus vous y penserez, plus vous serez malheureuse. Levez un peu les yeux en haut, regardez Notre Seigneur, étudiez sa divine parole, ses divins exemples ; remplissez-vous de lui ; nourrissez-vous de lui, et vous verrez que tous ces fantômes disparaîtront. Que Jésus Christ soit donc votre vie, chère sueur, que Jésus Christ soit votre amour » (Lettre n° 459 à Sœur Marie de Saint Raphaël 14 janvier 1878).

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« Il faut penser davantage à Notre Seigneur qu'à nous et à nos propres misères. Si un peintre se regardait toujours lui-même au lieu de regarder son modèle, il n'arriverait jamais à le copier. C'est ce que vous avez à faire, chère enfant ; regardez Notre Seigneur souvent, souvent, et ne vous considérez pas trop vous-même, et alors vous aurez plus de vie. Appliquez-vous à imiter Notre Seigneur, et cela sans trouble, sans peine. Considérez-le avec amour et avec le désir de l'imiter, voilà tout. Vos fautes, vos misères, laissez-les dans l'océan de sa miséricorde. Quand on aime Jésus il faut peu s'inquiéter du reste » (Lettre n° 257 à Sœur Gabriel 1873).

« Ne négligez pas votre petite méditation, étudiez Notre Seigneur Jésus Christ ; tout est là ; et rappelez-vous chaque jour une de ses paroles ou une de ses actions pour les mettre en pratique ou, au moins, en savourer la douceur et le goût » (Lettre n° 374 à Mademoiselle Grivet 9 juin 1876).

« La vie surnaturelle ne se trouve que dans la connaissance de Jésus, l'étude de ses paroles et de ses actions. Un mot de Jésus élève l'âme, une action de Notre Seigneur fait plus que tout le reste » (Lettre n°310 à Madame Franchet, 13 mai 1869).

« Priez beaucoup, chers enfants. La prière, le crucifix, la crèche instruisent plus que les livres, et la science que l'on apprend au pied de son crucifix ou du tabernacle est bien plus solide et plus vraie et mieux en rapport avec nous-mêmes que celle que l'on apprend dans les livres » (Lettre n°115 à François Duret, séminariste, fin novembre 1876).

L'attachement à Jésus Christ et ses fruits dans la vie du disciple

Un dynamisme spirituel, qui a sa logique propre, entraîne le disciple de Jésus sur les pas de sort Maître. La Parole accueillie avec foi fait s'attacher à la personne du Christ et l'amour de Jésus suscite un désir de ressemblance et de conformité. Saint Paul, parce qu'il appartient entièrement à Jésus Christ, est pour Antoine Chevrier le modèle du disciple et de l'apôtre :

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« Celui qui a trouvé Jésus Christ a trouvé le plus grand trésor. Le reste n'est rien… Il a trouvé la sagesse, la lumière, la vie, la paix, la joie, le bonheur sur la terre et dans le ciel, le fondement solide sur lequel il peut édifier, le pardon, la grâce. Il a tout trouvé…

« Il n'estime rien au-dessus de Jésus Christ, parce que Jésus Christ est tout pour lui. Saint Paul l'exprime très bien : "Ce qui pouvait alors, avant ma conversion, m'être un gain, je l'ai considéré, pour Jésus Christ, comme un désavantage. Je dis plus : tout me semble une perte auprès de cette haute science de Jésus Christ, mon Seigneur, pour l'amour duquel je me suis privé de toutes choses, les regardant comme de l'ordure, afin que je puisse gagner Jésus Christ, que je connaisse Jésus Christ avec la puissance de sa résurrection et la participation à ses souffrances, étant rendu conforme à sa mort" (Ph 3,7-8-9-10)…

« Il quitte tout pour posséder Jésus Christ, parce que Jésus Christ est tout pour lui et qu'il n'estime rien au-dessus de Jésus Christ… C'est ce que les apôtres firent quand ils eurent trouvé Jésus Christ : ils abandonnèrent leurs filets et le suivirent… (Mc 1,38).

« Il ne veut plaire qu'à Jésus Christ, parce que Jésus Christ est sa joie, son bonheur, son Maître, son Dieu. « Désiré-je à présent, dit saint Paul, être approuvé des hommes ou de Dieu ? Ai-je pour but de plaire ? Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus Christ " (Ga 1,10).

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« La connaissance de Jésus Christ produit nécessairement l'amour et plus nous connaissons Jésus Christ, sa beauté, sa grandeur, ses richesses, plus notre amour grandit pour lui et plus nous cherchons à lui plaire et plus nous rejetons loin de nous tout ce qui ne va pas à Jésus Christ…

« Il ne craint pas même de passer pour un fou par amour de Jésus Christ… " Nous sommes fous à cause de Jésus Christ " (1 C4,10). Saint Paul distingue deux sortes de gens ou de prêtres qui sont à Jésus Christ, ceux qui agissent un peu selon le monde et ceux qui sont entièrement à Jésus Christ… Que le monde pense ce qu'il voudra, peu m'importe ; qu'il me regarde comme un fou, peut m'importe ; je suis à Jésus Christ, je le suis, je marche sur ses traces…

« Rien ne peut le séparer de Jésus Christ. Saint Paul s'écrie : « Qui donc nous séparera de l'amour de Jésus Christ ? […] Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la puissance des hommes, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus Christ Notre Seigneur " (Rm 8,35,38-39).

« Tout son bonheur est de suivre Jésus Christ. Il a entendu et compris cette parole du Maître : "Suivez-moi"… Il a compris ces autres paroles : "Je vous ai donné l'exemple, afin que, comme j'ai fait, vous fassiez vous aussi" (Jn 13,15). Et il veut se rendre conforme à l'image de Jésus, son Maître et son Modèle (Rm 8,29)…

« Quand on aime quelqu'un sincèrement, on est heureux de le suivre, de marcher sur ses traces. On aime à le voir, à l'entendre et on fait tout pour l'imiter.

« Il ne vit plus que pour Jésus Christ. " La charité me presse, considérant que si un seul est mort pour tous, par conséquent tous sont morts, et que Jésus est mort pour tous afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et qui est ressuscité pour eux " (2 C5,14)…

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« Jésus Christ est sa vie. " Pour moi, vivre, c'est le Christ " (Ph 1,21). " Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus Christ qui vit en moi " (Ga 2,20).

« Jésus Christ doit être notre vie, c’est-à-dire que Jésus Christ doit être notre pensée habituelle et constante, que vers lui tous nos désirs, nos affections se portent et la nuit et le jour.

« La mère vit pour son enfant, l'épouse pour son époux, l'époux pour son épouse, l'ami pour son ami, l'avare pour son argent, l'égoïste pour lui-même, le marchand pour son commerce. Voilà la vie de chacun de ces êtres : il met sa vie dans ce qu'il cherche, dans ce qu'il aime et, quand il est séparé de cet objet, il pleure, il languit, il gémit jusqu'à ce qu'il soit réuni aux objets de son amour.

« Pour nous, notre vie, c'est Jésus Christ.

« Dans une horloge, il y a un ressort qui fait mouvoir tous les rouages et donne l'heure. C'est Jésus Christ qui doit être en nous ce ressort invisible, caché, et nous faire montrer toujours Jésus Christ lui-même.

« Là où est notre trésor, là aussi est notre cœur. Si Jésus Christ est notre trésor, notre cœur et nos pensées seront toujours avec lui… » (VD, p. 114-118).

« Connaître Jésus Christ, aimer Jésus Christ, imiter Jésus Christ, suivre Jésus Christ, voilà tout notre désir, voilà toute notre vie » (But fondamental de l'Association des prêtres du Prado, 1879).

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Allons à Jésus Christ

Quand on a découvert la grandeur et la beauté du Christ, la question se pose de le prendre pour Maître et de se donner à lui :

« Voulez-vous être à Jésus Christ ? Sentez-vous le désir d'être à Jésus Christ ? A qui voulez-vous être, si vous n'êtes pas à Jésus Christ ? Écoutez l'appel de Jésus Christ. Écoutez ses promesses » (VD, p. 119).

« Sentez-vous naître cette grâce en vous ? c’est-à-dire : sentez-vous un attrait intérieur qui vous pousse vers Jésus Christ ? un sentiment intérieur qui est plein d'admiration pour Jésus Christ, pour sa beauté, sa grandeur, sa bonté infinie qui le porte à venir à nous, sentiment qui nous touche et nous porte à nous donner à lui ? un petit souffle divin qui nous pousse et nous vient d'en haut, une petite lumière surnaturelle qui nous éclaire et nous fait voir un peu Jésus Christ et sa beauté infinie ?

« Si nous sentons en nous ce souffle divin, si nous apercevons une petite lumière, si nous nous sentons attirés tant soit peu vers Jésus Christ, ah ! cultivons cet attrait, faisons-le croître par la prière, l'oraison, l'étude, afin qu'il grandisse et produise des fruits… » (V D, p. 119).

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III.
L'ÉVANGILE

Dans sa pauvre chambre du Pradet dans les divers lieux où il aimait à se retirer pour « mettre de l'huile dans sa lampe », le Père Chevrier passait des heures entières à étudier l'Évangile :

« Je suis actuellement chez les Pères Carmes pour y prier un peu et étudier la pauvreté de Notre Seigneur. Je lis le saint Évangile. Comme tout ce que Notre Seigneur a dit est bien dit et comme nous devons tâcher de le mettre en pratique ! Étudions toujours ce beau livre ; ne cessez pas de le lire, pour y pratiquer ce que vous y voyez ; ce sera notre règle, vous le savez… » (Lettre n°64 à Monsieur l'Abbé Jaricot, Lyon, 20 mai 1868).

« Pour arriver à bien connaître Dieu, c'est une étude si grande, si étendue et en même temps si douce que l'on ne saurait y donner trop de temps » (Lettre n° 268 à Mesdemoiselles Mercier et Bonnard).

Pourquoi étudier
ainsi l'Évangile ?

Chez le Père Chevrier, cette étude incessante de l'Évangile découlait de sa foi au Christ, qui est « le médiateur et la plénitude de la Révélation » (Dei Verbum, 2) :

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« En entendant Jésus Christ, c'est le Père que nous entendons ; "il parle le langage de Dieu", dit saint Jean (Jn 3,34).

« En voyant agir Jésus, nous voyons les actions mêmes du Père, parce que le Fils ne fait rien de lui-même et que c'est le Père qui fait lui-même ses œuvres.

« Quelle belle harmonie ! Quel accord entre le Père et le Fils et le Saint-Esprit !

« Qu'avons-nous donc à faire, sinon d'étudier Notre Seigneur Jésus, d'écouter sa parole, d'examiner ses actions, afin de nous conformer à lui et de nous remplir du Saint-Esprit…

« Nous avons là une règle sûre et certaine pour nous remplir du Saint-Esprit et agir et penser selon lui.

« L'Évangile contient les paroles et les actions de Jésus Christ. L'Esprit de Dieu est répandu dans toute sa vie, dans toutes ses actions. Ses paroles, ses actions sont comme autant de lumières que le Saint-Esprit nous donne depuis la Crèche jusqu'au Calvaire. Chaque parole de Jésus Christ, chaque exemple est comme un rayon de lumière qui vient du ciel pour nous éclairer et nous communiquer la vie.

« Celui qui veut se remplir de l'Esprit de Dieu doit étudier Notre Seigneur chaque jour : ses paroles, ses exemples, sa vie. Voilà la source où nous trouverons la vie, l'Esprit de Dieu » (VD, p. 225-226).

« C'est dans l'oraison de chaque jour qu'il faut faire cette étude et qu'il faut faire passer Jésus Christ dans sa vie » (VD, p. 227).

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L'Évangile, « puissance de Dieu »
dans l'exercice du ministère apostolique…

Dans l'Évangile, le Père Chevrier trouvait aussi l'autorité et la force dont il avait besoin pour pouvoir parler et agir en prêtre au nom de Jésus Christ :

« Je me trouve si pauvre, si incapable, si petit que j'ai bien honte ; et si je ne savais que je dois tout trouver dans le saint Évangile et les Épîtres de saint Paul, je n'oserais pas commencer ce travail, car je suis bien ignorant. J'ai peu lu, je ne connais pas les auteurs qui ont traité les grandes questions de la vie religieuse et sacerdotale… Mais, avec le saint Évangile, il me semble que je suis plus fort, que je puis espérer, car, après tout, ce n'est pas moi, c'est Jésus Christ, et avec lui on ne se trompe pas, avec lui on a l'autorité, avec lui on est plus fort et personne n'a rien à dire. C'est donc sur lui que je m'appuierai et en qui j'espérerai… » (Lettre n° 309 à Madame Franchet, 3 mai 1869).

« Je me suis retiré à Limonest pour travailler et prier, afin de pouvoir parler à mes séminaristes avec l'Évangile. Je sens toute l'importance de cette affaire et combien j'ai besoin de la grâce de Dieu et de sa lumière pour arriver à quelque chose de solide, de vrai et de durable. Je sens qu'il n'y a que l'autorité de Notre Seigneur qui peut me donner de la force et de l'appui auprès d'eux et qu'il faut que je me nourrisse de sa vie, de ses paroles, pour pouvoir parler en son nom ; c'est bien difficile… » (Lettre n° 446 à Mademoiselle de Marguerie, 9 février 1877).

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L'Évangile : une maison ouverte à tous…

Chose peu courante à l'époque, le Père Chevrier faisait lire et étudier l'Écriture aux chrétiens qui avaient recours à son ministère, ainsi qu'à ceux qui travaillaient avec lui à l'évangélisation des pauvres. Il les faisait entrer dans l'Évangile comme dans une maison mise par Dieu à leur disposition pour qu'ils puissent s'en servir par eux-mêmes selon leurs besoins :

« Le Père nous disait souvent : "Quand vous voulez savoir ce que vous devez penser d'une chose, consultez le saint Évangile. Nous devons former notre jugement d'après l'Évangile. L'Évangile, c'est le livre qui a formé les saints" » (Témoignage de sœur Marie, première sœur du Prado).

« Dans la vie de Notre Seigneur se trouvent la sagesse et la lumière. C'est dans ces détails que nous trouvons toute notre règle de conduite et que nous trouvons la perfection et un enseignement sûr et selon Dieu, puisque c'est Dieu lui-même qui se montre à nous.

« A quoi sert l'Évangile si on ne l'étudie pas ?

« Pour bien connaître l'Évangile, il faut entrer dans les petits détails de chaque fait, de chaque action, c'est là que nous trouvons la sagesse.

« Quand on passe dans une rue et que l'on voit une belle maison, on la regarde en passant et l'on dit : voilà une belle maison ; on ne voit que de l'extérieur, on ne se rend pas compte de tout ce qu'il y a dedans, de tout ce qu'il y a d'arrangement, de beauté, de commodités, etc. On passe, on regarde, on dit : C'est beau, voilà tout ; on ne s'en sert pas…

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Mais si on entre dedans et que l'on visite chaque étage, chaque pièce, on peut en admirer l'ordre, la beauté intérieure, l'ordonnance parfaite.

« Ainsi de l'Évangile ; beaucoup le regardent et disent : C'est beau et ne sont pas entrés dedans pour en examiner les beautés intérieures et ne peuvent s'en servir, en jouir et mettre à leur usage les choses qui s'y trouvent.

« Pour connaître une maison, il faut y entrer et mettre à son usage les chambres qui la composent.

« Pour connaître l'Évangile, il faut y entrer, voir les détails et mettre en pratique les choses que nous y trouvons ; et nous n'avons qu'à y entrer un peu, à étudier ses détails pour comprendre tout de suite combien cette maison est belle, grande, parfaite. C'est véritablement la maison de la Sagesse » (VD, p. 516).

« Pour connaître Jésus Christ, allons donc aux sources de la foi qui nous sont données par Dieu lui-même et que nous trouvons dans le saint Évangile » (MS VIII, p. 156).

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IV
LE CHEMIN DU DISCIPLE

Suivre Jésus Christ

« Viens, suis-moi » (Mc 10,21). Prendre Jésus pour Maître, devenir son disciple, c'est venir à Jésus pour s'attacher à lui, mais c'est aussi accepter de suivre Jésus sur le chemin où il a marché le premier :

« Je prends Jésus Christ pour mon Maître. Je veux l'écouter et le suivre, comme un véritable disciple, non pas de loin, mais le plus près possible » (Ms XI, p. 34).

« Suivre Jésus Christ, c'est aller partout où il va, c'est faire tout ce qu'il fait, c'est ne jamais le quitter.

« C'est l'imiter dans tout ce qui est possible.

« C'est suivre ses exemples, c'est lui ressembler le plus parfaitement possible afin de devenir un autre lui-même : le prêtre est un autre Christ.

« C'est pouvoir dire comme saint Paul : "Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ " (1 C11,1).

« C'est ce que Notre Seigneur indique quand il dit à ses apôtres : "Je vous ai donné l'exemple, afin que, comme j'ai fait, vous fassiez vous aussi " (Jn 13,15).

« Suivre Jésus Christ, c'est aller avec lui dans la Crèche pour s'y faire pauvre.

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« C'est aller avec lui en Égypte pour y partager son exil et sa pauvreté.

« C'est rester avec lui à Nazareth dans le silence pour y mener une vie obscure et cachée.

« C'est aller avec lui dans le désert pour y jeûner et y prier.

« C'est parcourir les villes et les bourgades pour instruire les ignorants, consoler les affligés, guérir les malades et annoncer le salut au monde.

« C'est combattre contre les vices et lutter contre le mal avec courage, fermeté.

« C'est marcher au milieu des persécutions et des injustices du monde.

« C'est monter sur le calvaire pour y mourir.

« C'est se laisser clouer sur la croix et y mourir pour obéir à Dieu et sauver le monde.

« C'est aller au ciel avec lui parce qu'il a dit que ceux qui l'auraient suivi sur la terre seraient à côté de lui dans le ciel.

« Le serviteur n'est pas plus que le maître : il suffit au serviteur de ressembler à son maître pour être parfait.

« Je suis le Chemin » (VD, p. 341).

« Suivez-moi, c’est-à-dire faites comme moi, passez par le même chemin que moi ; suivez-moi dans le chemin que j'ai pris pour accomplir ma mission ; faites comme j'ai fait, marchez sur mes traces, ne prenez pas d'autre chemin car vous pourriez vous tromper et ne pas arriver au but. Il faut que vous continuiez mon œuvre. Vous êtes mes apôtres, mes successeurs : il faut que vous fassiez comme moi pour arriver au but. J'ai converti l'univers : j'ai pris le chemin de la Crèche, de la Croix. Prenez la même route pour arriver au même but, autrement vous n'arriverez pas… Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé ; faites donc comme moi, si vous voulez remplir la mission que je vous confie au nom de mon Père » (VD, p. 342).

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Devenir un autre Jésus Christ

Pour bien accomplir sa mission de prêtre auprès des pauvres, le Père Chevrier pensait qu'il lui fallait revivre au milieu d'eux les mystères mêmes du Christ depuis la Crèche jusqu'au Calvaire. Il voulait ainsi donner aux déshérités de ce monde la possibilité de voir et de toucher Jésus lui-même à travers le sacrement de ses disciples :

« Notre union à Jésus Christ doit être si intime, si visible, si parfaite que les hommes doivent dire en nous voyant : voilà un autre Jésus Christ ! Nous devons reproduire, à l'extérieur et à l'intérieur, les vertus de Jésus Christ, sa pauvreté, ses souffrances, sa prière, sa charité. Nous devons représenter Jésus Christ pauvre dans sa crèche, Jésus Christ souffrant dans sa passion, Jésus Christ se laissant manger dans la sainte Eucharistie » (VD, p. 101).

« Si vous ne croyez pas à ma parole, croyez à mes œuvres, disait Notre Seigneur aux Juifs. Puissions-nous dire de même et montrer aux hommes nos œuvres pour les engager à croire et à se convertir. Voyez comme je suis pauvre, voyez comme je suis cloué sur la croix, voyez comme je me laisse manger par vous, sans rien dire, pour votre bien » (VD, p. 137).

« Il faut que l'on voie Jésus Christ dans tout notre extérieur. Tout notre être doit révéler Jésus Christ » (VD, p. 197).

« Il faut devenir un autre Jésus Christ visible » (Ms X, p. 38).

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« Imiter Notre Seigneur, suivre Jésus Christ, devenir un autre Jésus Christ sur la terre, voilà le but que je me suis proposé depuis le commencement » (Lettre n°75 à Monsieur l’Abbé Dutel, Octobre 1869).

La Crèche, le Calvaire, le Tabernacle

La transformation en Jésus Christ, but de l'itinéraire du disciple, ne se réalise pas en une fois ; il faut passer par des étapes pour arriver à l'union totale avec le Maître. La contemplation de Jésus dans ses mystères fait dire au Père Chevrier que ces étapes sont la Crèche, la Croix et l'Eucharistie. Il écrit, en Janvier 1866, à un ami qui avait le désir de le rejoindre au Pradpour partager sa vie :

« Le sujet de mes réflexions continuelles est celui-ci le prêtre est un autre Christ. Nous devons reproduire dans toute notre vie celle de Jésus Christ, notre modèle : être pauvre comme lui dans la crèche, être crucifié comme lui sur la croix pour le salut des pécheurs, et être mangé comme lui dans le sacrement de l'Eucharistie. Le prêtre est, comme Jésus Christ, un homme dépouillé, un homme crucifié, un homme mangé ; mais pour être mangé par les fidèles, il faut être un bon pain bien cuit par la mort à soi-même, bien cuit dans la pauvreté, dans la souffrance et dans la mort, comme le Sauveur notre modèle, et alors tout en nous sert de nourriture aux fidèles : nos paroles, nos exemples ; et nous nous consumons comme une mère se consume pour nourrir ses petits enfants » (Lettre n°56 à Monsieur l'Abbé Gourdon, 22 janvier 1866).

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Cet idéal du « prêtre selon l'Évangile », le Père Chevrier l'a peint en grands caractères sur les murs d'une maisonnette où il venait prier à l'écart et où il emmenait volontiers ses séminaristes pour les former à la vie évangélique. C'est le « tableau de Saint-Fons », du nom de la localité, voisine de Lyon, où on peut le voir encore. Ce tableau est reproduit à 1a page suivante. Tels sont les fondements de la vie spirituelle que le Père Chevrier cherchait à mettre en place dans la vie de ses futurs prêtres :

« Apprenez surtout à être bien pauvre, bien mortifié et bien charitable. La Crèche, le Calvaire, le Tabernacle, voilà où il faut aller tous les jours vous instruire pour devenir un bon prêtre, un bon catéchiste » (Lettre n°61 à Jean-Claude Jaricot, 21 mars 1866).

« La Crèche, le Calvaire, le Tabernacle, voilà nos trois stations pour arriver à la perfection de notre vocation, … voilà nos trois stations où je veux vous laisser toujours. Que les mystères de Notre Seigneur vous soient si familiers que vous puissiez en parler comme d'une chose qui vous est propre, familière, comme les gens savent parler de leur état, de leur vêtement et de leurs affaires » (Lettre n°64 à Monsieur l'Abbé Jaricot, Lyon, 20 mai 1868).

« Que vous allez être grands quand vous serez prêtres, mais qu'il faudra être petits en même temps pour être véritablement de nouveaux Jésus Christ sur la terre. Rappelez-vous bien qu'il faut que vous représentiez la Crèche, le Calvaire, le Tabernacle ; que ces trois signes doivent être comme les stigmates qu'il faudra porter continuellement sur vous : les derniers sur la terre, les serviteurs de tous, les esclaves des autres par la charité, les derniers de tous par l'humilité. Que c'est beau, mais que c'est difficile ! IL n'y a que le Saint-Esprit qui puisse nous le faire comprendre.

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Puissiez-vous le recevoir avec abondance ! » (Lettre n°121 à Claude Farissier et aux autres séminaristes à la veille de leur ordination sacerdotale, 22 mai 1877).

Parce qu'il tient au milieu des hommes la place dit Christ en personne, le prêtre doit tendre vers la perfection de Celui qu'il représente. Mais c'est pour que tous les membres du peuple de Dieu, stimulés par sa parole et ses exemples, puissent rechercher, eux aussi d'une manière appropriée à leur condition, la perfection de la charité dans la communion au Christ et à ses mystères. Le Père Chevrier disait :

« Le prêtre, c'est tout, c'est Jésus Christ sur la terre. Il faut que je sois un autre Jésus Christ sur la terre, afin que ceux qui viendront ici puissent être aussi eux-mêmes d'autres Jésus Christ vivants. IL n'y a que cela qui peut convertir les âmes » (Lettre n° 295 à Madame Franchet, 1865).

Il ne réservait pas aux seuls prêtres l'idéal exprimé par le « tableau de Saint-Fons », mais il proposait volontiers cette voie à ceux et à celles chez qui il discernait un appel de Dieu à la vie évangélique :

Au commencement, déclare une de ses pénitentes, essayant de m'initier à la voie de la perfection, un jour il m'expliqua longuement qu'elle était renfermée tout entière dans ces trois phases de la vie de Notre Seigneur : la Crèche, le Calvaire, le Tabernacle. La Crèche, préparation par le dépouillement et l'esprit de pauvreté ; le Calvaire, dépouillement du cœur, renoncement à tout en ce monde ; le Tabernacle, consommation de la sainteté dans l'amour parfait. Tout le monde n'arrive pas au deuxième degré, me dit-il, et bien peu s'élèvent jusqu'au troisième » (Notes de M° Grivet).

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Il écrit à une autre personne, religieuse ou laïque :

« Ne manquez jamais de faire votre méditation chaque jour, de demi-heure ; et, dans vos méditations, remerciez constamment Notre Seigneur des grandes grâces qu'il a faites aux hommes en venant sur la terre et en mourant pour eux et pour vous.

« Ne cessez pas de repasser dans la mémoire du cœur ces grands mystères de Notre Seigneur : la Crèche, le Calvaire, le Tabernacle. Dans la Crèche, vous apprendrez à vous détacher de tout et à vivre dans la pauvreté et l'oubli du monde et des choses de la terre. Sur le Calvaire, vous apprendrez à souffrir, à faire pénitence et à mourir à vous-même : souffrir et mourir avec Notre Seigneur. Dans le Tabernacle, vous apprendrez à connaître la grande charité de Notre Seigneur qui nous donne son corps, son âme, sa divinité et vous apprendrez à aimer vos frères et à vous sacrifier pour eux comme Jésus Christ.

« Cherchez donc à imiter Notre Seigneur ; si vous voulez devenir parfaite ne sortez pas de cette contemplation des vertus de votre divin Maître et, chaque jour, faites ces trois petites stations et promettez à votre Sauveur de faire quelque chose pour son amour.

« Croissez dans la foi et l'amour envers Notre Seigneur par la méditation de chaque jour et faites ensuite ce que Notre Seigneur vous inspirera de pauvreté, de pénitence et de charité. »

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Tableau de Saint Fons

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V.
LES PAUVRES

C'est au milieu d'un peuple de pauvres et pour le service de ce peuple que le Père Chevrier a entendu l'appel à se convertir à Jésus et à son Évangile.

Les yeux ouverts
sur la misère du temps

Vicaire à la paroisse Saint-André, il est frappé par le « spectacle de plus en plus effrayant de la misère humaine qui croît. On dirait, à mesure que les grands de la terre s'enrichissent, à mesure que les richesses s'enferment dans quelques mains avides qui les recherchent, que la pauvreté croît, le travail diminue, les salaires ne sont pas payés. On voit de pauvres ouvriers travailler depuis l'aube du jour jusqu'à la profonde nuit et gagner à peine leur pain et celui de leurs enfants. Cependant, le travail n'est-il pas le moyen d'acheter du pain ? » (Sermons, Ms IV, p. 665).

Dans une prédication de 1852 consacrée à l'éducation chrétienne, il constate avec douleur :

« A voir les enfants de nos jours, le soin que l'on met à les rendre aptes à exercer tel art, tel métier, et l'oubli dans lequel on est pour tout ce qui regarde leur salut ou leur moralité, on dirait qu'ils n'ont d'autre destinée que celle des machines autour desquelles ils se meuvent, ou bien encore, comme l'a dit quelqu'un, ce sont des machines à travail faites pour enrichir leurs maîtres… » (Sermons, Ms III, p. 12).

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La détresse des enfants pauvres

La misère des enfants du peuple, abandonnés à eux-mêmes, bouleverse le cœur d'Antoine Chevrier. Toute sa vie, il sera particulièrement attentif à leur détresse. Il écrit dans une lettre de juin 1859 à Camille Rambaud (lettre n° 23) :

« Ces pauvres enfants, quand ils viennent tout déguenillés, tout mauvais, comme ils sont malheureusement, ne sont pas trop beaux à voir. Aussi, M. A… ne pouvait-il les sentir et quand, à son départ, il m'a donné quelques bouteilles de vin pour me remettre et me donner des forces, il m'a dit : "Faites attention de n'en pas donner à votre clique." Pauvres gens, ils sont bien à plaindre de parler ainsi, mais néanmoins c'est là leur esprit, ils n'y voient pas plus loin, que voulez-vous ! Et cet esprit, c'est l'esprit du grand nombre. Aussi les enfants sont rebutés, mal vus et méprisés ; comment voulez-vous qu'ils viennent au milieu d'un monde qui les méprise et les repousse ? »

Une bienfaitrice du Pradrappelle ce souvenir au moment du procès de béatification :

« Un matin après avoir entendu sa messe, je suis allée lui parler ; il faisait un froid excessif, nous traversions un hiver rigoureux ; il s'est approché de moi, en disant : "II y a beaucoup d'enfants qui souffrent en ce moment.

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Il faut les accueillir, ces pauvres petits naufragés de la fortune qui, si jeunes, sont battus par le malheur. Je viens d'en trouver un, très intelligent, qui pleurait. Je suis allé lui demander ce qu'il avait. Il m'a répondu : Je suis bien malheureux. ‑ Mais mon pauvre ami, où couches-tu ? ‑ Je couche dans un tonneau. ‑Tu couches dans un tonneau ? et pour manger, comment fais-tu ? Il me montre trois habitations. – Voyez : dans cette maison, le matin, on me donne un peu ; et dans ce magasin où la porte est fermée, il y a des enfants ; quand ils dînent je vais les regarder manger au travers des vitres ; dès qu'ils me voient, ils m'apportent de leur dîner et avec la permission de leur maman, ils me font entrer pour me chauffer ; le soir, à côté de leur maison, il y a une dame qui me donne un peu de soupe et je vais me coucher dans ce tonneau que je vous ai montré. Pauvre petit, mais tu as bien froid ? – Oh ! oui, je me roule, je me roule, lorsque j'ai froid d'un côté, je me roule de l'autre. ‑ Eh bien ! viens avec moi, je n'ai pas de lit à te donner, ils sont tous pris. Je vais acheter de la paille, on la mettra par terre avec des couvertures, tu seras mieux que dans ce tonneau. Dès que j'aurai un lit, je te le donnerai. "Puis il continua : "Ces pauvres enfants, je les cherche partout, la nuit, le jour, dans les chemins, dans les rues, dans les allées et même dans les épluchures. Ah ! je trouve souvent de bien bonnes choses dans les épluchures. Je suis convaincu qu'il y en a quelques-uns dans le nombre qui feront de bons prêtres" » (Témoignage de Marie de Foulquier, P 3, p. 183).

Dans son premier règlement de décembre 1857, un an après sa conversion, le Père Chevrier écrit :

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« En voyant l'enfant le plus dégoûtant, je puis dire Jésus s'est sacrifié, est mort pour lui, et moi, que ne devrais-je pas faire ? Jésus veut se donner à lui en nourriture, et moi, que ne dois-je pas lui donner ? »

Il fonde en 1860 l'œuvre du Pradpour « préparer à la première communion les enfants pauvres et âgés qui ne peuvent la faire dans les paroisses. Ce sont des enfants qui pour la plupart travaillent depuis l'âge de huit à neuf ans et que les parents n'ont envoyés ni aux écoles ni aux catéchismes, et quand l'âge est passé, ils n'osent plus aller aux catéchismes ordinaires » (Ms X, p. 256).

« On ne trouve pas à redire qu'un enfant de bonne famille ou même de simples ouvriers passe trois ans, quatre ans, dix ans à l'école ou dans des pensionnats sans rien faire, seulement pour son instruction ou son éducation, et on trouvera à redire, à nous, de garder pendant cinq mois des enfants pauvres pour les former à la vie chrétienne, leur apprendre leurs devoirs, sans les faire travailler ! » (VD, p. 305).

« Pour entrer ici, disait-il, il faut trois conditions : ne rien avoir, ne rien savoir, ne rien valoir » (P 2, p. 31).

Aimer les pauvres

La vie quotidienne au milieu de tous ces adolescents qu'il fallait d'abord « apprivoiser » était éprouvante pour ceux et celles qui s'occupaient d'eux. Le Père Chevrier écrit à leur intention

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« On doit traiter les enfants avec douceur et charité et ne jamais les frapper pour quelque raison que ce soit. S'ils ont des défauts, il faut les reprendre avec patience et prier pour eux. Ils viennent pour se convertir; ils ne peuvent être sages en un jour; il faut aller doucement, attendre avec patience, et compter beaucoup plus sur la grâce de Dieu que sur nous-mêmes. On obtient plus par la douceur que par tout autre moyen. Il faut les aimer comme des enfants qu'il s'agit de ramener au bon Dieu. Tout est renfermé dans ces mots : Nous devons être pour eux des pères et des mères, avoir pour eux le cœur d'un père et d'une mère. Nous sommes auprès d'eux les représentants de Jésus Christ et combien sont rares ceux qui le comprennent et savent s'y conformer dans la pratique. On trouve, parmi ceux qui dirigent les enfants, des mercenaires, des maîtres, des maîtresses, des chefs, des commandants ; mais des pères, des mères, des pasteurs, des hommes qui savent attendre, prier et souffrir, très peu, presque point… Nous leur servons de père et de mère. Un père, une mère font tout par amour et c'est ce qui adoucit leur tâche si laborieuse. Ils ont soin de leurs enfants, ils veillent sur eux, ils pensent à eux, avant de penser à eux-mêmes, ils se font leurs serviteurs, ils s'occupent de tous leurs besoins, de leur nourriture, de leur logement, de leur vêtement. Leur cœur les remplit de précautions et de prévoyance. Demandons à Dieu des cœurs de pères et de mères pour conduire et aimer nos enfants » (Règlement des premiers frères et des premières sœurs du Prado).

On petit lire dans le premier règlement des prêtres du Prad:

« Notre Seigneur manifeste sa charité par une grande compassion envers les pauvres, les malheureux, les malades, les pécheurs. Il les appelle tous à lui en disant : « Venez à moi vous tous qui êtes affligés et je vous soulagerai » (Mt 11,28). Il ne rejette personne, il accepte tout le monde avec tendresse et charité : les enfants, les pauvres, les malades, les pécheurs.

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Il donne à manger à ceux qui ont faim. Il pardonne à tout le monde, même sur la croix. Il meurt en donnant sa vie pour ses brebis et il se donne en nourriture en disant : « Prenez et mangez » (Mt 26,26). Tels sont les exemples de charité que nous donne Notre Seigneur.

« Nous demanderons à Dieu de faire naître en nous une grande compassion pour les pauvres et les pécheurs, qui est le fondement de la charité. Sans cette compassion spirituelle, nous ne ferons rien.

« Nous exciterons en nous cette divine charité, afin que nous puissions aller au-devant de la misère du prochain et dire comme Jésus Christ : « Venez à moi et je vous soulagerai. »

« Nous imiterons Notre Seigneur dans sa bonté pour les enfants, les appelant à lui et leur donnant des témoignages tout particuliers de tendresse et d'affection. Nous leur servirons de père et de mère, nous occupant d'eux avec une sincère affection pour gagner leurs âmes à Dieu.

« Nous recevrons, quand l'occasion se présentera, les parents de nos enfants à notre table ainsi que les pauvres, nous faisant un bonheur de les servir et de leur montrer notre affection pour eux.

« Nous nous rappellerons bien cette parole du Maître : « J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice » (Mt 9,13), et qu'il faut gagner les cœurs par l'amour et non par la rigidité et la sévérité.

« Nous ferons la charité à tous ceux qui nous la demanderont, quand ce ne serait qu'une image ou une bonne parole, nous rappelant cette parole de saint Pierre : « Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je te le donne » (Ac 3,6). Nous ne refuserons jamais de rendre service à qui que ce soit, avec joie et bonheur, nous regardant par charité comme les serviteurs de tout le monde.

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« Nous prendrons pour devise de charité cette parole de Notre Seigneur : « Prenez et mangez », nous regardant comme un pain spirituel qui doit nourrir tout le monde, par la parole, l'exemple et le dévouement. »

Choisir la compagnie des pauvres

En étudiant l'Évangile, le Père Chevrier remarque que Jésus « fait des pauvres et des pécheurs sa compagnie de prédilection » (VD, p. 395). Par amour de Jésus qu'il veut imiter dans sa charité et par amour des pauvres, il se sent appelé à faire le même choix que son Maître et il désire que les membres de sa famille spirituelle s'engagent eux aussi dans ce même chemin :

« Nous choisirons, comme Notre Seigneur, ce qu'il y a de plus humble et de plus pauvre sur la terre.

« Nous demanderons à Notre Seigneur cette humilité de cœur afin de ne pas le faire par contrainte, mais par attrait et par amour.

« Nous choisirons de préférence la compagnie des pauvres et des pécheurs » (VD, p. 402).

« II faut consentir à passer sa vie avec les pauvres, à ne s'occuper que des pauvres. Pour faire du bien à ces enfants; il faut être avec eux, vivre de leur vie… » (Règlement du Prado).

A ses séminaristes, alors présents à Rome, il écrit ces quelques mots pour leur dire comment il voit confirmée par le pape lui-même, la vocation qui doit demeurer la leur jusqu'au bout :

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« Je suis bien heureux d'apprendre que vous avez eu le bonheur de voir notre Saint-Père le pape Pie IX, et qu'il vous a bénis, et qu'il a béni en vous les pauvres, les pauvres que vous devez évangéliser, instruire, et que nous avons tous été bénis par lui en vous. « Benedictipauperibus » Comme la parole du Vicaire de Jésus Christ s'accorde bien avec celle du Maître : « Bienheureux les pauvres. » Oui, soyons toujours les pauvres du bon Dieu, restons toujours pauvres, travaillons sur les pauvres. Que la pauvreté et la simplicité soient toujours le caractère distinctif de notre vie, et nous aurons la bénédiction de Dieu et de notre Père. Comme il fait bon travailler sur les pauvres, les petits ; ne travaillez pas à grandir et à vous élever, mais travaillez à vous faire petits et à vous rapetisser tellement que vous soyez à l'égal des pauvres, pour être avec eux, vivre avec eux, mourir avec eux : et ne craignons pas les reproches que les Juifs adressaient à Notre Seigneur : « Votre Maître est toujours avec les pauvres, les publicains et les gens de mauvaise vie. » C'est un reproche qui doit nous honorer au lieu de nous abaisser. Notre Seigneur est venu chercher les pauvres. « Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres. » Apprenez donc à bien aimer les pauvres et que cette bénédiction de Pie IX, notre chef visible et vrai représentant de Jésus Christ, vous soit de bon augure et vous fasse aimer les pauvres et rester toujours dans la sainte pauvreté » (Lettre n°114 à Jean Broche, séminariste, novembre 1876).

Servir les pauvres

Le Père Chevrier avait une haute idée de ce que doit être le service des pauvres, parce qu'il voyait en eux Notre Seigneur lui-même :

« Aimer et servir les pauvres, c'est un honneur qui nous élève » (P2, p. 31).

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« Quand bien même vous seriez en soutane, disait-il à ses séminaristes, ne craignez pas, pour rendre service, d'aider les ouvriers, de leur donner un coup de main, de pousser au besoin à la roue d'une charrette, même dans la rue. Ne croyez pas, en faisant cela, manquer à la dignité » (P4, p. 81).

Et à une sœur :

« Aimez bien les pauvres, allez les voir, mangez avec eux et ne craignez pas de vous abaisser; au contraire, on s'élève. Puis, nous ne valons pas mieux que ces gens-là » (P2, p. 50).

A ceux-là mêmes dont la vocation ne les appelle pas à vivre en permanence avec les pauvres, il savait rappeler au besoin que le contact avec eux peut leur être profitable, comme le montre cette lettre écrite à une femme de la bourgeoisie lyonnaise qui l'avait choisi comme directeur spirituel :

« Je pensais vous faire un grand honneur en vous invitant à venir peigner mes petits pauvres. Notre Seigneur a dit que quand on servait un pauvre on le servait lui-même. Vous avez donc refusé à Notre Seigneur ce petit service qu'il vous demandait et vous vous êtes privée d'une grande grâce. Je l'ai fait à votre place et j'ai été très heureux de remplir ce petit acte de charité et désormais je ne céderai pas ma place à un autre, car le bon Maître sait bien payer généreusement les petits services qu'on lui rend. Seulement, pour participer à cette bonne œuvre je vous prierai bien de vouloir m'apporter un peigne un peu meilleur que le mien, la prochaine fois que vous viendrez. Je demande à Dieu pour vous que vous ayez un peu plus de générosité à son service… » (Lettre n° 292 à Madame Franchet, 3 décembre 1863).

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La grandeur des pauvres

Le Père Chevrier découvrait dans le cœur des pauvres des trésors de générosité et de sagesse. Ce furent surtout les pauvres qui assurèrent pendant longtemps la subsistance du Pradet, dans tant d'humbles gestes si souvent répétés, le Père Chevrier voyait l'action de la Providence et l'expression de l'amour de Dieu pour ses enfants :

« Voilà un an qu'il y a toujours eu au Pradtrente-cinq à quarante personnes comptant entièrement sur la Providence. Elle ne nous a pas manqué. Dieu s'est servi des pauvres pour nous nourrir, le tronc de la chapelle, les aumônes volontaires. Dans nos besoins, nous avons trouvé de généreux désintéressements. Une bonne dame, ouvrière, nous a envoyé son peigne en argent. Une autre ouvrière nous a donné ses couverts en argent. Une bonne journalière s'est dépouillée de tout ce qu'elle avait pour les pauvres enfants et nous a donné, en plusieurs fois, jusqu'à six cents francs : c'était toute sa fortune. Une bonne ouvrière en soie, heureuse de participer à la bonne œuvre vint nous dire un jour que, chaque jour, elle ferait un demi-mètre d'ouvrage de plus pour nous et elle n'oubliait pas sa promesse ; elle apportait de temps en temps son offrande en beurre, en pain, en vêtements qu'elle nous achetait. Une autre fait la quête chez ses connaissances et nous apporte, presque chaque jour, une petite aumône qu'elle a recueillie chez de braves gens. Un ouvrier de Thurins, par reconnaissance et pour participer aux œuvres, nous envoie dix francs. Ce sont les pauvres et les ouvriers qui, jusqu'ici, nous ont nourris » (Ms X, p. 257-258).

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« Il y a des âmes qui sentent la vérité naturellement et l'acceptent avec joie et bonheur, dès qu'elles la voient; ces âmes ont plus l'esprit de Dieu que les grands savants théologiens qui ne peuvent y arriver que par des raisonnements et des déductions à n'en plus finir.

« Dieu a mis dans certaines âmes un sens spirituel et pratique qui renferme plus de bons sens et d'esprit de Dieu qu'il y en a dans la tête des plus grands savants. Témoins, certains bons paysans, quelques bons ouvriers, quelques bonnes ouvrières, femmes qui comprennent tout de suite les choses de Dieu et savent mieux les expliquer que bien d'autres » (VD, p. 218).

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VI
LA MISSION

Aller aux pauvres

A Noël 1856, le Père Chevrier comprend qu'il lui faut se faire proche des pauvres comme Jésus, en prenant résolument le même chemin que lui :

« J'irai au milieu d'eux, je vivrai de leur vie; ces enfants verront de plus près ce qu'est le prêtre et je leur donnerai la foi » (Paroles du Père Chevrier rapportées par le Père Perrichon).

Aller vers les pauvres, leur annoncer la bonne nouvelle du salut, ce fut la mission du Christ. Ce sera aussi la sienne et celle de ses compagnons du Prado

« Il faut instruire les ignorants, évangéliser les pauvres. C'est la mission de Notre Seigneur. C'est la mission de tout prêtre, la nôtre en particulier : c'est notre lot. Aller aux pauvres, parler du Royaume de Dieu aux ouvriers, aux humbles, aux petits, aux délaissés, à tous ceux qui souffrent. Oh ! que ne nous est-il permis d'aller comme Notre Seigneur, comme les apôtres, « dans les lieux publics et les maisons » (Ac 20,20), sur les places, dans les usines, dans les familles, porter la foi, prêcher l'Évangile, catéchiser, faire connaître Notre Seigneur » (P 4, p. 161).

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« Tout mon désir serait de préparer de bons catéchistes à l'Église et de former une association de prêtres travaillant dans ce but. C'était la grande mission de Notre Seigneur. « Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres » (Lc 4,18). Puissiez-vous entrer dans ces pensées et devenir vous-mêmes des prêtres zélés, tout disposés à aller partout évangéliser les pauvres » (Lettre n°130 à Maurice Daspres, séminariste, 25 avril 1877).

« Les gens ne viennent pas, il faut aller les chercher » (VD, p. 450).

Il disait aux premières sœurs du Prad:

« Vous n'êtes pas appelées à demeurer ensemble. Vous serez séparées, car je vous enverrai partout où il sera nécessaire pour travailler à l'œuvre de Dieu. Je ne veux pas vous mettre les unes sur les autres comme un tas de pierres. Notre Seigneur a envoyé ses apôtres. Ils se sont dispersés par le monde. C'est ce que je ferai pour vous » (P 3, p. 107).

« Il ne s'agit pas aujourd'hui de se caserner dans une maison et de ne s'occuper souvent qu'à des riens, des bêtises ou des bavardages. Il faut aujourd'hui des hommes et des chrétiens d'action qui instruisent le peuple et exercent la charité dans le monde » (Ms X, p. 203).

Faire connaître Jésus Christ et son Père,
voilà notre première mission

Dans l'Église, et parfois fois au Pradlui-même, beaucoup d'activités et de tâches diverses passaient de fait avant l'annonce même de l'Évangile et le Père Chevrier en souffrait :

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« Quand le Maître envoie ses ouvriers dans le monde, il ne les envoie pas pour quêter, demander, bâtir, construire, s'établir dans le monde. Il les envoie pour enseigner, instruire et baptiser. Voilà la grande fin…

« Quand donc nous allons dans un endroit quelconque, la première chose à faire, c'est d'instruire, de faire le catéchisme, de baptiser, de guérir, de rendre service à tout le monde. Voilà notre première mission.

« Si on commence par bâtir, arranger, aligner, acheter, demander, quêter, on ne fait pas l'œuvre de Dieu : on fait l'œuvre matérielle.

« Il faut commencer par l'œuvre spirituelle… Il faut faire passer l'œuvre spirituelle avant tout : instruire, catéchiser, voilà le premier devoir à remplir…

« Nous devons commencer les œuvres et les paroisses par évangéliser, catéchiser, prier, répandre la vie spirituelle, laissant à Dieu le soin de nous envoyer de l'argent ou des maisons. A quoi servent les maisons et l'argent, si on ne fait pas l'œuvre de Dieu ?… Commencez d'abord par les âmes.

« Que penser de ceux qui ne pensent qu'à bâtir, qu'à embellir leur cure, leur église ? qui, pour cela, ne font que courir chez les maires, les préfets, les messieurs, les dames ? Hélas ! ils laissent les âmes pour courir après les pierres… Nous ne sommes pas envoyés pour bâtir, mais pour convertir » (VD, p. 306-307).

« Oh ! pour une âme qui ferait bien le catéchisme, qui aurait bien l'esprit de pauvreté, d'humilité et de charité, pour cette âme je donnerais tout le Prad! Pour faire le travail matériel, je trouve assez de monde, mais pour bien faire le catéchisme, mettre la foi, l'amour de Notre Seigneur dans les âmes, il y en a très peu, presque pas… » (P 2, p. 12).

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Le Père Chevrier demandait avant tout pour lui-même et pour ses collaborateurs la grâce de savoir « bien faire son catéchisme », c’est-à-dire de savoir parler aux pauvres, avec simplicité et amour, de Jésus Christ et de son Évangile :

« Je ne demande au bon Dieu qu'une chose, c'est qu'il m'apprenne à bien faire mon catéchisme, à bien instruire les pauvres et les enfants. Savoir parler de Dieu, que c'est beau, mes petits amis ! » (Lettre n° 93 à Jean Broche, séminariste, 6 juin 1873).

« Je ne demande à Notre Seigneur pour vous et pour tous ceux de la maison que l'attrait spirituel pour bien faire le catéchisme, l'amour de la pauvreté et la charité. Si nous pouvons croître dans cet attrait et dans l'amour de Notre Seigneur, nous aurons tout gagné.

« Qu'il est triste de voir tout ce monde ne s'occuper que de choses étrangères à celles auxquelles nous devrions nous consacrer entièrement. Ne sommes-nous pas là pour cela et pour cela seul : connaître Jésus Christ et son Père et le faire connaître aux autres ? N'est-ce pas assez beau et n'avons-nous pas là de quoi occuper toute notre vie, sans aller chercher ailleurs de quoi occuper notre esprit ? Aussi est-ce là tout mon désir d'avoir des frères et des sœurs catéchistes. J'y travaille moi-même avec joie et bonheur. Savoir parler de Dieu et le faire connaître aux pauvres et aux ignorants, c'est là notre vie et notre amour.

« Travaillez donc, chère sœur, à acquérir ce but qui doit être le nôtre ; le reste n'est rien. Et si je puis mettre en vous tous cet attrait, j'aurai tout gagné… » (Lettre n° 181 à notre sœur Véronique, 30 juin 1873).

« Il faut avoir dans son cœur le désir d'instruire, d'apprendre aux autres ce que l'on sait. Nous sommes ici pour cela… Le catéchisme, c'est tout. Faire connaître Dieu, c'est le but de l'œuvre. Ceux qui n'ont pas le désir d'instruire et de sauver les âmes ne sont pas dans leur vocation » (P 1, p. 107).

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« Continuez à faire votre petit catéchisme le jeudi et le dimanche, c'est là notre mission ; et je ne serai content que lorsque je verrai tous mes frères et mes sœurs bien faire le catéchisme à tous les enfants et à tous les pauvres. Quand nous aurons appris aux autres à connaître Dieu et à l'aimer, nous aurons fait notre devoir. Oh ! que nous sommes loin encore de cette belle mission que le Seigneur nous a confiée et que nous la remplissons mal ! Travaillons donc à nous perfectionner dans l'art d'apprendre aux autres à connaître Dieu et à l'aimer ; et, pour cela, travaillons, par la prière et l'étude, à le connaître et à l'aimer nous-mêmes » (Lettre n° 188 à Sœur Véronique, 16 avril 1877).

Former des chrétiens véritables

A une époque où l'on faisait apprendre par cœur les leçons du catéchisme et où l'on recourait volontiers dans les institutions chrétiennes à des méthodes rigides et disciplinaires, le Père Chevrier mettait en œuvre une pédagogie originale inspirée de l'exemple de Jésus dans la formation de ses apôtres :

« Qu'il est triste de voir des enfants passer deux heures par jour à apprendre des mots et s'ennuyer à répéter toujours la même chose, eux et le catéchiste, car c'est assommant ! Tandis qu'on peut leur donner plus de foi, d'amour et de religion en un quart d'heure qu'ils n'en prennent en deux heures de temps.

« Quand on instruit des grandes personnes ou des ignorants, on ne peut pas leur dire : allez, prenez ces catéchismes et lisez ; il faut instruire soi-même, se mettre à la portée de chacun et du grand nombre et instruire par la parole…

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« Le but du catéchisme est d'éclairer l'intelligence par la connaissance, de toucher le cœur par l'amour et de déterminer la volonté à agir.

« La foi, l'amour et l'action, voilà les trois effets qu'il faut chercher à produire : donner la foi par la connaissance, les raisonnements, la vue des choses ; faire naître l'amour pour la vérité que l'on enseigne ; et porter à faire des actions en rapport avec la vérité connue et aimée.

« Pour arriver à ces trois effets, il faut prendre tous les moyens possibles et, comme dit saint Paul, il faut enfanter comme une mère, se faire nourrice et père et donner sa vie par charité » (VD, p. 452).

« Pendant les trois ans que Jésus Christ a passés avec ses apôtres pour les former à la vie évangélique et apostolique, nous ne le voyons pas du tout s'appliquer à leur donner des formes extérieures et régulières, disciplinaires ; ils vivaient selon le temps, comme ils pouvaient.

« Mais nous le voyons s'occuper constamment de la transformation intérieure de ses apôtres. Il les instruisait sans cesse, il les reprenait à chaque instant, il les mettait à tout, les formait à tout.

« Instruire, reprendre et mettre en action, faire agir, voilà la grande méthode pour former les gens et leur donner, la vie intérieure.

« Instruire, reprendre et mettre en action, faire faire, voilà la vie, la sève et le moyen de la communiquer…

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« Dans la fondation de l'Église, la plus grande œuvre du Tout-Puissant, la plus belle œuvre du monde, Notre Seigneur n'emploie aucun moyen extérieur ; il prend un homme auquel il communique sa vie, son esprit ; il en choisit douze qu'il forme à la vie évangélique ; mais ce n'est ni en les casernant ni en les faisant marcher au pas qu'il les forme ; il ne bâtit ni ne bat de la grosse caisse ; ni musique, ni concert, ni théâtre ; au contraire, il leur défend d'employer tout moyen extérieur ; sans argent ni belle apparence ; « je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups » (Lc 10,3) ; « allez, enseignez » (Mt 28,19) ; prêcher, instruire, guérir ; « une force sortait de lui » (Lc 6,19) ; les moyens extérieurs n'aboutissent à rien ; la croix, la souffrance, la grâce, la patience » (VD, p. 222).

Gagner son pain
en montrant Jésus Christ au monde

Pour le Père Chevrier, qui a vécu toute sa vie au milieu des travailleurs, l'annonce de l'Évangile est un vrai travail et ceux qui accomplissent cette tâche sont à ses yeux « les ouvriers du bon Dieu », des ouvriers qui gagnent leur pain « en montrant Jésus Christ au monde » :

« Le prêtre, plus que personne, doit travailler toute la journée. Les maçons travaillent bien tout le jour, les charpentiers, les menuisiers, les cultivateurs, les tailleurs, etc. Tous ces gens-là travaillent tout le jour, et même quelquefois la nuit, pour gagner leur vie et celle de leurs enfants et le prêtre aura donc un sort plus doux que les autres, lui qui a un emploi bien plus élevé que ceux-ci.

« N'est-ce pas parce que le prêtre n'a pas travaillé, ou mal travaillé, que le champ du père de famille est en si mauvais état ? que l'ignorance a envahi nos pauvres ouvriers et qu'ils se soulèvent aujourd'hui contre nous ?

« Si nous avions bien travaillé et que nous eussions fait du bon ouvrage, nous ne serions pas si malheureux ni si persécutés.

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« Si le champ est inculte et ne produit que de mauvaises herbes, c'est parce que nous ne l'avons pas semé ni défriché.

« Il faut travailler à prêcher, à catéchiser, nuit et jour. Voilà notre travail ! » (VD, p. 191-192).

« Les ouvriers ne mangent leur pain qu'après l'avoir gagné… Nous qui sommes les ouvriers du bon Dieu, nous ne devons manger notre pain qu'après l'avoir gagné en travaillant aux œuvres de Dieu » (P 4, p. 202).

« Le prêtre gagne son pain en montrant Jésus Christ au monde » (P 1, p. 174).

« La maison de Dieu est en feu et on s'amuse à des niaiseries. Tout le monde nous demande du pain. Il y a de quoi pleurer. Comme disait le prophète, les enfants ont demandé du pain et il n'y avait personne pour leur en donner » (P 3, p. 124).

« Que les bons ouvriers sont rares et que nous gâtons donc l'ouvrage de Dieu ! Plutôt que de faire, nous défaisons souvent. Combien ma paresse me fait souffrir ! Que je suis donc pauvre devant Dieu. Priez pour ce pauvre, qui devrait bien rester où il est, plutôt que de retourner à l'ouvrage pour ne rien faire » (Lettre n° 294 à Madame Franchet, 15 mars 1865).

« Travaillons, travaillons, mes enfants, nous nous reposerons là-haut ! » (P 4, p. 175).

« Il vaut mieux vivre dix ans de moins en travaillant pour Dieu que de vivre dix ans de plus en ne faisant rien » (Règlement de vie pour les prêtres du Prado, Ms X, p. 179).

« Je me suis tué à l'œuvre. Il faut que vous vous tuiez à votre tour » (P 2, p. 159).

« Achever l'œuvre de Dieu, c'est l'essentiel ; le reste n'est rien » (Lettre, 1878).

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VII
LA PAUVRETÉ ÉVANGÉLIQUE

La pauvreté du Père Chevrier

Le Père Chevrier a évoqué lui-même ce que fut l'incroyable pauvreté du Praddans ses commencements :

« Le Pradétait la plus ancienne salle de danse de La Guillotière. Elle existait depuis plus de vingt ans. Mille personnes y dansaient à l'aise… Plusieurs fois les habitants avaient demandé à l'autorité la suppression de ce bal, à cause du bruit et du désordre qu'il occasionnait dans le quartier, et n'avaient pu l'obtenir. Dieu voulait en faire son œuvre…

« Il y avait plus d'un an que je regardais ce lieu avec convoitise, pour en faire un lieu de prière et de conversion pour les pécheurs, mais quelle témérité ! un local si vaste, un loyer si cher : quatre mille francs ! lorsque Dieu nous rendit facile l'accomplissement de nos désirs en inspirant à l'abbé Rolland l'idée de nous payer notre loyer la première année. Et ce fut le jour de Notre Dame de Lorette (le 10 décembre 1860) que le bal cessa et que nous prîmes possession de ce lieu pour y établir l'œuvre des premières communions.

« Nous n'avions rien que la pauvreté pour partage une grande salle de cinquante mètres de longueur, un plancher à un mètre au-dessous du sol, un papier peint tendu dans toute la longueur de la salle pour cacher la toiture, pas d'ameublement.

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« Il fallait d'abord y loger le Maître, le bon Dieu, et lui faire une habitation sous ce toit de péché… Tout le monde était si heureux de voir cette transformation qu'il n'y eut personne qui ne voulut y prêter son concours. Aussi tout a été donné : les vases sacrés, le linge d'autel, les chandeliers, les bénitiers, la cloche, les ornements. On peut dire que la Providence a tout envoyé et qu'en moins de deux mois la chapelle a été montée, organisée…

« De chaque côté, nous primes le logement qui restait. Heureusement que les froids étaient passés. Un plancher à jour, un plafond en papier, un simple briquetage. Nous nous sommes installés dans cette nouvelle étable et, pendant six mois, nous n'avons pas eu d'autre abri, nous et nos enfants.

« Vers le mois de juillet, nous faisons une neuvaine à la Sainte Vierge et à saint Joseph pour demander quelque amélioration à notre position et nous permettre de passer l'hiver un peu moins froidement, lorsqu'un jour, c'était le matin, un Monsieur vint nous visiter. Voyant notre délabrement, notre toiture toute déchirée, il envoie de lui-même des ouvriers qui réparent la maison. On relève les planchers, on ôte le papier et on fait de nouvelles séparations pour habiter plus sainement. J'eus moi-même une chambre ; jusque-là j'avais couché avec les enfants et ensuite à la sacristie… » (Ms X, p. 256-257).

« Si Dieu a fait le Prado, ce n'est certainement pas pour me donner une propriété de cent mille francs qu'ai-je à en faire ? J'ai tout donné à Dieu et je ne lui ai demandé que la sainte pauvreté pour héritage » (Lettre n° 295 à Madame Franchet, 1865).

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L'attrait du Père Chevrier pour les pauvres et la pauvreté tranche sur les goûts et les habitudes ecclésiastiques du temps, comme le montre cette lettre écrite de Rome en 1859 :

« Malgré toute la beauté et la splendeur que je trouve à Rome, je préfère encore notre petite chapelle et ma petite cellule : on y trouve mieux le bon Jésus et le cœur est plus à l'aise. Je me convainc de plus en plus que je ne suis pas fait pour les grandeurs, que rien ne me convient mieux que les pauvres et les petits et que c'est là que l'on trouve le plus de jouissance et de bonheur véritable. J'ai assisté hier jeudi, jour de l'Épiphanie, à l'office de la chapelle Sixtine. Représentez-vous une grande et vaste nef, toute peinte à fresques magnifiques de haut en bas, y compris le plafond, représentant des sujets du Nouveau Testament où plus de mille personnages y figurent en teintes variées et donnant à cette chapelle un aspect que l'on ne trouve nulle part, trois bancs tapissés sur lesquels siégeaient trente cardinaux en vêtements rouges et mosette blanche, le pape ensuite arrivant avec toute sa suite de prélats, d'évêques et d'archevêques. Il faut avouer que tout cela est imposant et que, nulle part, la religion ne revêt plus de grandiose et de splendeur. Cependant j'aurais préféré voir la Crèche du bon Jésus et être berger pour avoir le bonheur d'être dans l'étable du bon Sauveur » (Lettre n°15 à Monsieur Paul Du Bourg, Rome, 7 janvier 1859).

C'est en priant devant la Crèche de l'Enfant Jésus, à Noël 1856, qu'Antoine Chevrier s'était senti appelé à imiter le Christ dans sa pauvreté :

« La Crèche, voilà le commencement de toute œuvre de Dieu » (Lettre n°52 à Monsieur l'Abbé Gourdon, 1865).

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« La pauvreté, c'est le premier exemple que Jésus Christ nous donne en entrant dans le monde » (VD, p. 407).

La pauvreté du Maître

« Le Père Chevrier, a-t-on dit, avait continuellement devant les yeux Notre Seigneur pauvre à sa naissance, pauvre pendant sa vie et à sa mort… » Sa contemplation du Christ pauvre est résumée dans ces litanies de la pauvreté où il fait parler Jésus lui-même :

« Ce que je demande de vous, je l'ai pratiqué moi-même, ainsi que mes apôtres.

« Je vous ai donné l'exemple, afin que, comme j'ai fait, vous fassiez vous aussi.

Suivez-moi.

« J'ai voulu être pauvre.

« J'ai choisi des parents pauvres.

« Je suis né comme un pauvre.

« La pauvreté a été mon signe distinctif.

« Je me suis mis au rang des pauvres.

« J'ai vécu comme un pauvre.

« J'ai travaillé comme un pauvre.

« J'ai souffert comme un pauvre.

« Je ne possédais rien, j'ai été sans abri comme un pauvre.

« Je me suis conduit comme un pauvre.

« Je me suis humilié comme un pauvre. J'ai eu faim comme un pauvre.

« J'ai eu soif comme un pauvre.

« J'ai été nu comme un pauvre.

« J'ai été délaissé comme un pauvre.

« Je suis mort comme un pauvre.

« Et tout cela parce que je l'ai voulu, par obéissance à mon Père et par amour pour vous » (Ms XII, p. 239).

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De ce regard sur le Maître, qui a voulu être pauvre par amour, naît chez Antoine Chevrier, comme chez François d'Assise, le désir passionné de devenir en tout semblable à Jésus pauvre, et ce désir se fait prière :

« Si vous naissez ainsi pauvre, ô Jésus, c'est pour m'apprendre que le premier pas dans la vie parfaite est la pauvreté. Je l'embrasse donc avec joie et amour, cette belle vertu de pauvreté, et je veux en faire ma vertu favorite et chérie ; ce sera la première de mes vertus ; puisque c'est par elle que vous venez à moi, c'est aussi par elle que je veux aller à vous » (P3, p. 146).

« pauvreté, que tu es belle !

« Jésus Christ, mon Maître, t'a trouvée si belle qu'il t'a épousée en descendant du ciel, qu'il a fait de toi la compagne de sa vie et qu'il a voulu mourir avec toi sur la croix.

« Donnez-moi, ô mon Maître, cette belle pauvreté.

« Que je la prenne avec joie,

« que je l'embrasse avec amour,

« pour en faire la compagne de toute ma vie et mourir avec elle sur un morceau de bois, comme mon Maître ! » (VD, p. 323).

La pauvreté des pauvres

Jésus a voulu naître, vivre et mourir comme les pauvres. En se rendant attentif, avec sympathie et amour, à la vie des pauvres auxquels il est envoyé, le Père Chevrier découvre les formes concrètes de ce que doit être la pauvreté de ceux qui sont appelés à être les apôtres des pauvres :

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« Souvent, les pauvres n'ont pour table que leurs genoux, pour chaise un banc ou une pierre, pour instrument une écuelle de terre ou de bois et un mur pour appuyer leur dos fatigué par le travail. Et que trouve-t-on sur leur table ? Une soupe de pommes de terre, du fromage, des légumes, quelquefois de la viande. Si nous pouvions faire comme eux et manger en pauvres !

« Notre Seigneur ne mangeait-il pas souvent et presque toujours en pauvre, quand il était assis au bord du puits de Jacob et que ses apôtres lui disaient de manger ? Ne mangeait-il pas en pauvre quand il cherchait quelques figues sur un figuier pour se nourrir, car il avait faim ?…

« Contentons-nous de peu, prenons bien le nécessaire, mais évitons ces appareils, ces cérémonies en usage chez les riches et les bourgeois, mangeons comme des voyageurs et des pauvres… Il ne faut pas se séparer des pauvres, même pour la nourriture et ne pas les exposer à dire : il est bien mieux traité que nous. A quoi bon se faire pauvre, si on ne vit pas comme les pauvres ? » (VD, p. 187-188).

« Les pauvres n'ont pas de domestique, ils font leur ouvrage. Nous devons être, quand c'est nécessaire, maçons, plâtriers, charpentiers, laveurs, raccommodeurs, etc. Saint Paul travaillait de ses mains pour subvenir à ses besoins et même à ceux des autres » (P1 p. 208).

« Nous tiendrons à ce que notre chambre se rapproche le plus possible à celle des pauvres » (VD, p. 291).

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« Quand nous n'aurons point de logement, qu'un logement d'emprunt et qu'on nous renverra ailleurs et que nous serons obligés de déménager comme les pauvres, c'est alors que nous aurons la véritable pauvreté » (VD, p. 520).

« Soyons véritablement pauvres et rapprochons-nous le plus possible des pauvres » (VD, p. 522).

« Le disciple n'est pas plus que le Maître. Quel droit ai-je d'être mieux traité, mieux logé, mieux nourri que Jésus Christ, que les apôtres, que les pauvres eux-mêmes ? Le pauvre qui travaille ne nous fait-il pas honte ? Eh quoi ! nous mangerions de bons morceaux et les autres n'auront que du pain noir ! Quel droit avez-vous ? Les autres travailleront toute la journée péniblement, et vous, vous ne ferez rien ! Quel droit avez-vous devant Dieu ? » (VD, p. 296).

« Il faut bien se rappeler que la pauvreté volontaire et recherchée ne vaut pas la pauvreté effective du monde des pauvres de la terre, des mères de famille, des ouvriers sans travail, des pauvres sans nourriture et sans logement, et que jamais un pauvre volontaire religieux ne souffrira autant que les pauvres du monde. C'est pour cela que saint François, qui aimait vraiment la pauvreté, enviait le sort des pauvres et travaillait à devenir semblable à eux » (VD, p. 524).

Les biens et l'argent

Dans le Véritable Disciple, le Père Chevrier écrit à l'intention des membres de sa famille spirituelle :

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« Notre Seigneur exprime très bien en deux mots comment nous devons nous conduire par rapport aux choses de la terre, quand, parlant des rapports de biens qu'il a avec son Père, de cette communauté qui existe entre lui et son Père, il dit : « Tout ce qui est à moi est à vous et tout ce qui est à vous est à moi » (Jn 17,10).

« Pour entrer dans cette disposition d'esprit, nous devons regarder toutes choses comme étant à Dieu et aux pauvres ; nous ne sommes maîtres de rien, propriétaires de rien devant Dieu, nous sommes seulement les économes du bon Dieu et les distributeurs des biens des pauvres.

« Nous pouvons nous en servir selon notre nécessité, mais il faut être disposé à le donner à quiconque en a besoin.

« C'est cette première disposition d'âme qui détruit en nous cet esprit de propriété, qui est si opposé à la charité, à la pauvreté, au dévouement et au sacrifice.

« Quoi de plus choquant, en effet, que d'entendre dire à chaque instant, dans une maison de frères en Jésus Christ et de véritables pauvres : C'est à moi, c'est ma chambre, c'est mon lit, c'est ma montre, c'est ma table, c'est à moi, je ne veux pas que vous le touchiez.

« Celui, au contraire, qui entre dans cet Esprit de Jésus Christ, il ne tient à rien, ni à ses biens, ni à son logement, ni à ses meubles, ni à ses vêtements, ni à son argent, ni à sa bourse, ni à rien de ces choses terrestres auxquelles le monde tient tant ; sa devise à lui est celle-ci : tout ce qui est à moi est à vous. Si quelqu'un vient et qu'il soit pauvre et qu'il ait besoin de quelque chose, il lui dit : Le voilà, voilà ma chambre, voilà mon lit, voilà mon vêtement, voilà ma bourse ; tout ce qui est à moi est à vous.

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« Qu'il est beau cet homme qui ne tient à rien et qui dit aux pauvres du bon Dieu : Tout ce qui est à moi est à vous ! et qui se dépouille ainsi jusqu'à devenir aussi pauvre que les plus pauvres ; comme les saints qui ne pouvaient souffrir de voir des hommes plus pauvres qu'eux et qui donnaient tout jusqu'à ce qu'ils n'aient plus rien à donner, alors ils se donnaient eux-mêmes » (VD, p. 288).

« La véritable pauvreté et l'esprit de pauvreté se trouvent renfermés dans ce mot : avoir le nécessaire et savoir s'en contenter.

« C'est parce qu'on ne sait pas se contenter du nécessaire que l'on manque à la pauvreté.

« On commence bien par la pauvreté, mais peu à peu on trouve que ce n'est pas assez commode, pas suffisant, que ce n'est pas assez solide, pas assez propre, que ça ne dure pas assez, et mille autres raisons spécieuses ; et alors on ajoute, on change, on embellit, on trouve que c'est plus convenable, que ça dure plus et peu à peu on se trouve avoir une chambre commode, à l'aise, où rien ne manque ; avoir une table confortable où l'on trouve au-delà du nécessaire; avoir des habits convenables qui durent davantage, qui sont plus solides et mieux en rapport avec les goûts du monde ; de changement en changement, on arrive à faire comme le monde et à perdre l'esprit de pauvreté…

« Celui qui a l'esprit de pauvreté, il a toujours de trop, il tend toujours à retrancher ; celui qui a l'esprit du monde n'a jamais assez, il n'est jamais content, il lui faut toujours quelque chose de plus.

Le vrai pauvre de Jésus Christ va toujours en retranchant, en diminuant. Celui qui a l'esprit du monde va toujours en croissant, en augmentant.

Celui qui a l'esprit de pauvreté se dit en lui-même j'ai bien encore plus qu'il ne faut, il y a tant de pauvres qui n'ont pas tant que moi, tant de pauvres qui souffrent et qui manquent du nécessaire ; et moi, quel droit ai-je donc d'être mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu que les pauvres du bon Dieu ?

« Là où il n'y a pas à souffrir quelque chose, il n'y a pas de véritable pauvreté » (VD, p. 295).

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« Quand Jésus envoie ses apôtres en mission, il leur dit : « Ne vous mettez point en peine d'avoir de l'or ou de l'argent ou d'autre monnaie dans votre bourse ; ne préparez pour votre voyage ni sac, ni habit, ni soulier, ni bâton » (Mt 10,9). « Ne portez rien dans le chemin, ni bâton pour votre défense, ni sac, ni provision, ni pain, m argent, et n'ayez pas même deux habits » (Mt 10,10 ; Lc 9,; 10,4). Par tous ces discours, Notre Seigneur veut bannir de notre âme toute inquiétude de l'avenir. Nous sommes ses ouvriers, ses serviteurs : il aura soin de nous. L'ouvrier est digne de son salaire » (VD, p. 318).

« Si donc nous sommes vraiment les ouvriers de Dieu, nous aurons notre salaire, Dieu nous l'enverra. Notre maison n'est-elle pas une preuve de cette grande vérité ? Où sont nos ressources ? Où sont nos revenus ? Et cependant Dieu nourrit près de deux cents personnes chaque jour ; n'est-ce pas là une preuve évidente de la Providence de Dieu sur nous ? et que si nous continuons à vivre comme nous avons commencé, nous aurons toujours l'appui de Dieu et son secours ? » (VD, p. 321).

« Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans sac, sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose ? De rien, répondirent les apôtres (Lc 22,35). Dieu envoie ses apôtres dans la pauvreté et il leur donne le nécessaire, mais ils ne s'occupent pas de bâtir, d'affaires temporelles. Dieu promet le centuple en ce monde, quand on travaille pour lui et que l'on fait réellement l'ouvrage de Dieu » (VD, p. 322).

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Le Père Chevrier disait :

« Notre vocation à nous est la pauvreté et le service des pauvres… Notre Praddurera tant qu'il conservera son esprit de simplicité et de pauvreté, mais malheur à lui, s'il venait à s'en écarter : la charité ne subsisterait pas longtemps » (P 1, p. 220).

Les fruits de la pauvreté

« La pauvreté nous tient dans l'humilité, la douceur, la confiance, la prière, vis-à-vis de Dieu et des hommes » (VD, p. 521).

« Quand on a la pauvreté sous les yeux avec sa gêne et ses privations, on peut plus facilement imiter Notre Seigneur et baiser ces murs grossiers et ce pavé défoncé qui nous représentent l'étable de Bethléem. Là, on n'aime rien que Jésus, parce qu'il n'y a que lui seul qui se présente à nos regards et rien pour les distraire. Oh ! oui, comme la pauvreté est aimable ! Et plus une maison ressemble à l'étable, mieux on s'y trouve. L'amour fait tout aimer. Oh ! si les hommes connaissaient ce trésor, ils ne prendraient pas tant de peine pour si bien se meubler, se caser et s'arranger… » (Lettre n°310 à Madame Franchet, 13 mai 1869)

« Plus on est pauvre des choses de la terre, plus on possède Jésus Christ » (P 3, p. 147).

« C'est dans la pauvreté que le prêtre trouve sa force, sa puissance et sa liberté » (VD, p. 519).

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« Quelle liberté, quelle puissance donne au prêtre cette sainte et belle pauvreté de Jésus Christ !

« Quel exemple il est pour le monde, ce monde qui ne travaille que pour l'argent, qui ne pense qu'à l'argent, qui ne vit que pour l'argent ! (…] Qu'il est beau ! qu'il est grand ! qu'il est admirable cet homme ! » (VD, p. 322).

« Oh ! que le bon Dieu a besoin
de bons prêtres pauvres ! »

L'intelligence de la pauvreté que le Père Chevrier avait acquise à partir de son attachement à Jésus pauvre lui a fait écrire des pages d'un réalisme vigoureux sur certains usages de son temps qui empêchaient beaucoup de gens du monde populaire de reconnaître le Christ dans le sacrement de son Église :

« N'est-il pas honteux de voir des prêtres s'enrichir, acheter des terres, des maisons et cela de l'argent de l'Église, et des prêtres qui, dans le monde, auraient été des ouvriers, qui auraient à peine suffi pour vivre dans le monde, des prêtres qui doivent à l'Église et à l'aumône d'être prêtres et qui s'enrichissent ? Est-ce qu'on se fait prêtre pour s'enrichir ? Quel malheur pour l'Église ! » (VD, p. 522).

« Nous éviterons de placer dans nos églises et sacristies ces affiches, ces tarifs qui fixent le prix des choses saintes, des enterrements et des chaises. Les fidèles qui ont la foi comprennent ce devoir envers le prêtre et donnent facilement aux prêtres qui ont rempli une fonction sainte.

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Mais que voulez-vous demander à des impies, à des gens qui méprisent déjà le prêtre, qui regardent le prêtre comme un avare et un homme de bonne chère, à des gens qui ne viennent que trois ou quatre fois à l'église durant leur vie : aux mariages, aux baptêmes et aux enterrements et qui, toutes les fois qu'ils viennent à l'église, entendent du prêtre ou du sacristain ces paroles : Vous devez tant, et cela avec autorité et exigence.

« Ces manières de faire ne font que détourner de l'Église et ils s'en vont en jurant, en critiquant la religion et appelant la religion une religion d'argent. C'est un fait certain que très peu de gens donnent de bon cœur leur argent aux prêtres et on ne le quitte ordinairement qu'en disant quelques paroles injurieuses… Ne dirait-on pas un commerce quand on dit : Vous me devez tant ? et quand les fidèles vous demandent : Combien est-ce ? combien la messe ? » (VD, p. 315).

« Quand on entre dans une maison religieuse et qu'on y voit le luxe, cela fait mal au cœur » (P 2, p. 51).

Le regard d'Antoine Chevrier sur les révolutions est étonnamment positif :

« N'est-ce pas souvent pour punir notre avarice et notre attachement aux biens de la terre que Dieu envoie des révolutions et nous fait dépouiller par les fidèles eux-mêmes de tout ce que nous possédons ? C'est la première chose que font les révolutionnaires : nous dépouiller, nous rendre pauvres. Ne dirait-on pas que le bon Dieu veut nous punir de notre attachement aux biens de la terre et nous forcer par là à pratiquer la pauvreté, puisque nous ne voulons pas la pratiquer volontairement ?

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« Et c'est quelquefois bien heureux que cela arrive parce que nous nous endormirions dans les richesses et le bien-être et nous ne nous occuperions plus des choses de Dieu. Quand Dieu dit : " Malheur aux riches ", il le dit encore plus pour ses ministres que pour les autres, parce que si quelqu'un doit pratiquer la pauvreté, c'est bien surtout les prêtres, ses serviteurs » (VD, p. 316).

« Ce sera par le détachement et la pauvreté que nous retrouverons notre place dans le cœur des peuples. Plus nous serons pauvres et désintéressés, moins nous serons exigeants, plus nous serons amis du peuple et plus le bien nous sera facile » (VD, p. 316).

« Oh ! que le bon Dieu a besoin de bons prêtres pauvres, c'est là ce que je rêve et désire ardemment depuis plus de dix ans, qu'il y ait de bons prêtres dans les paroisses, tout est là… » (Lettre n°53 à Monsieur l'Abbé Gourdon, 28 août 1865).

« Pourquoi donc aujourd'hui ne verrions-nous pas revivre des hommes détachés comme saint Paul, animés de son zèle pour les âmes, au point de céder leur droit en faveur des pauvres pécheurs, pour les ramener à l'Église et leur rendre la foi et l'estime du prêtre, l'amour de Jésus Christ ? » (VD, p. 316).

« Aujourd'hui, plus que jamais, il faut être pauvre pour lutter contre le monde, le luxe et le bien-être qui prend un accroissement prodigieux partout… Si le prêtre fait comme tout le monde, comment pourra-t-il le conduire et l'instruire ? » (VD, p. 519).

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VIII
SOUFFRANCE ET DÉPOUILLEMENT

La croix du Sauveur

Le Père Chevrier ne se lassait pas d'étudier et de prêcher, comme saint Paul, Jésus Christ crucifié. Il disait que c'est au calvaire que le chrétien apprend à être un homme crucifié

« Je vais profiter de ce temps pour étudier un peu la passion de Notre Seigneur. Ce ne sera pas du temps perdu. Il y a de si belles choses dans cette passion du Sauveur… » (Lettre n° 326 à Madame Franchet).

« Le Crucifix, le Calvaire, c'est le second état dans lequel Notre Seigneur se montre à nous comme modèle… » (VD, p. 480).

« C'est dans sa Passion que Notre Seigneur a été le plus beau et le plus parfait » (P 2, p. 145).

« Jésus Christ a accompli sa mission de Sauveur de la manière la plus parfaite vis-à-vis de son Père et vis-à-vis de nous.

« Avec quelle générosité il s'offre à son Père !

Avec quelle soumission il accepte les rigueurs de sa justice !

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Avec quel calme il parle de sa mort et l'annonce à ses disciples !

Avec quelle ardeur même il la désire !

Le moment venu, avec quel courage il va au-devant de ses ennemis !

Avec quelle dignité il leur parle !

Avec quelle bonté il les traite !

Avec quelle douceur il se livre à eux et se laisse conduire partout où ils veulent !

Avec quelle majesté il parle à ses juges !

Avec quelle patience il souffre !

Quel silence dans toutes les accusations !

Avec quelle humilité il reçoit les affronts et les injures !

Avec quelle bonté il pardonne !

Avec quelle perfection il obéit !

Avec quel amour il souffre !

Avec quelle puissance il meurt !

Tout cela, volontairement, par amour pour son Père et pour nous.

« C'est le grand martyr de l'amour et de l'obéissance » (Ms VI, p. 434).

« C'est dans la souffrance que l'on connaît les hommes, c'est bien dans sa Passion que nous pouvons connaître la hauteur, la beauté de ce caractère du Christ. On ne voit en lui ni aigreur, ni peur, ni trouble, ni vengeance, ni mépris, ni crainte, ni faiblesse, ni plaintes, ni défense, ni aucune parole contre ses accusateurs, ni disputes, ni cris… » (Ms VI, p. 414).

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« Je lis la Passion dans l'Évangile depuis quelques jours. J'ai cherché exprès si je trouverais dans tout le récit évangélique une petite parole de blâme, de reproche, vis-à-vis des persécuteurs, des juges et des bourreaux de Jésus : pas une, pas même l'ombre de la plus petite critique. L'évangéliste aurait bien pu dire : le faible Pilate, les bourreaux le traitèrent avec cruauté ; non, rien, pas un mot qui sente le reproche, l'amertume, la peine vis-à-vis de ceux qui le font souffrir. Il n'y a que l'Esprit Saint qui puisse agir ainsi et se contenir en faisant un semblable récit. Comme cela nous prêche la mort à nous-mêmes, mort au corps, mort à l'esprit, mort à ce cœur, mort à tout nous-mêmes pour être des instruments dociles et souples entre ses mains » (Lettre à une dame inconnue).

La croix du disciple

La souffrance a tenu une grande place dans la vie du Père Chevrier. Celle-ci a été le plus souvent la conséquence, directe ou indirecte, de son apostolat auprès des pauvres et du style de vie pauvre qu'il avait choisi. Il commente ainsi la parole de Jésus : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive » (Lc 9,23) :

« Quand on se fait prêtre ou religieux, disciple de Jésus Christ, ce n'est pas pour s'amuser, vivre en bourgeois, se faire une position, ramasser de l'argent, avoir du bon temps, être plus heureux que dans le monde. Non, c'est pour prendre la croix, c'est pour souffrir, c'est pour travailler, c'est pour suivre Jésus Christ : Jésus Christ flagellé, persécuté, pauvre, couronné d'épines…

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« Prendre la croix, c'est donc prendre la vie évangélique telle que Notre Seigneur nous la donne, c'est accepter les souffrances qui sont attachées à cette vie de pauvreté, de renoncement, de sacrifice, de dévouement. Si on n'accepte pas cela, on ne peut être son disciple… » (VD, p. 330‑331).

« Il faut porter sa croix. Il ne s'agit pas seulement de la prendre. On peut prendre une chose et ne pas la porter. On peut accepter une chose et ne pas en user. Mais Notre Seigneur met bien les points sur les i. « Quiconque ne porte pas sa croix ne peut être mon disciple. » Il faut non seulement l'accepter, mais la porter. Beaucoup acceptent, prennent la croix et ne la portent pas.

« Porter la croix, c'est réellement supporter les souffrances de la croix. Il y en a qui prennent la croix et qui la rejettent dès qu'elle fait un peu mal. Ce n'est pas cela. Il faut la porter.

« C’est-à-dire qu'il faut porter les inconvénients de la vie apostolique. Il faut porter les souffrances qui sont les conséquences de la pauvreté, du renoncement aux créatures, à soi-même ; de la haine, du mépris du monde. Conséquence d'un règlement de vie plus sérieux ; d'une vie de détachement, de renoncement et de sacrifice…

« C'est en portant sa croix que Jésus Christ nous a sauvés et qu'il est entré lui-même dans la gloire…

« Il faut donc porter la croix et la porter avec joie et amour, en pensant que c'est par la croix que nous glorifions Dieu et gagnons des âmes…

« Notre Seigneur ajoute en dernier lieu : « Qu'il porte sa croix chaque jour ! »

« Comme il pense à tout ; comme il détermine bien nos devoirs !

« Il faut porter notre croix chaque jour, tous les jours il faut recommencer. Quand on la quitte, le soir, il faut la reprendre le matin et la porter comme la veille et mieux que la veille. Chaque jour, sans se lasser, avec persévérance ; si on la laisse tomber, il faut la reprendre jusqu'au bout. Il ne faut pas se décourager dans la voie de la croix.

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« Il y a toujours à souffrir, jusqu'à la mort, et il faudra mourir sur la croix, se laisser attacher sur la croix comme Notre Seigneur ; tomber quelquefois, mais se relever par la prière et continuer sa marche. Il faut de la persévérance.

« Notre Seigneur nous dit cette parole parce que la pauvre nature se révolte souvent et que, souvent, elle se lasse et veut laisser la croix. Mais non. Quand une fois on a commencé, il faut persévérer et porter sa croix tous les jours.

« Tous les jours faire le catéchisme, tous les jours supporter le prochain, le monde, résister aux lassitudes de la nature avec la grâce de Dieu…

« Pour moi, non, jamais d'autre titre de gloire que la croix de Notre Seigneur Jésus Christ » (Ga 6,14).

« Je porte imprimées sur mon corps les plaies de mon Seigneur Jésus » (Ga 6,17)…

« La croix, c'est l'amour des saints » (VD, p. 331-333).

« Votre frère délaissé sur sa croix » …

Au printemps de 1878, le Père Chevrier connaît une grande épreuve. Le Père Jaricot, son compagnon depuis neuf ans, abandonne le Pradpour se retirer à la Trappe d'Aiguebelle. Les quatre jeunes prêtres ordonnés à Rome l'année précédente prennent peur et songent à leur tour à quitter le Prado. Quant au Père Chevrier, déjà bien malade, il sent que ses jours sont désormais comptés. Le 5 avril 1878, il écrit au Père Jaricot la lettre suivante :

« Votre exemple produit des effets admirables !

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« L'abbé Duret, depuis plusieurs jours, me dit qu'il n'est pas capable de faire le catéchisme, qu'il faut faire son salut avant tout, qu'un homme n'est pas nécessaire à une œuvre aussi belle, que Dieu saura bien le remplacer, que Dieu ne m'abandonnera pas ; qu'il sent le besoin de retraite et de travailler, qu'il faut qu'il aille à la Grande-Chartreuse ; qu'il aurait mieux fait de rester frère et de se dévouer à l'œuvre sans prendre la responsabilité du prêtre, que cette responsabilité lui fait peur et qu'il a peur du jugement de Dieu ; que, quand il aura passé quelques années à la Grande-Chartreuse, il reviendra plus fort et plus sûr de sa vocation ; que pourtant la vocation du Pradest bien belle, qu'il n'en choisira pas d'autre, mais qu'il faut qu'il s'en aille… Je ne sais si, après cette série, il ne s'en ira pas.

« L'abbé Farissier a toujours l'envie d'être missionnaire et laisse, de temps en temps, percer son envie d'aller en Chine.

« L'abbé Broche préfère bien Limonest au Pradet restera, je pense, avec M. Jaillet.

« L'abbé Delorme n'a pas de santé et ne pourra faire seul, malgré son courage ; il aurait besoin de passer quelques mois à la campagne et le départ de ses compagnons ne l'encouragera guère.

« Si la chose réussit ainsi, je prierai messieurs les latinistes d'aller au séminaire et je ne pourrai reprendre des enfants pour la première communion. Je ne me sens ni la santé ni le courage de faire maintenant comme autrefois. Le bon Dieu m'avait donné des aides, de bons coadjuteurs, il me les reprend : que son saint nom soit béni ! Le bon Dieu me prouve d'une manière évidente qu'il n'a besoin de personne pour faire son œuvre. Vous dites tous que le bon Dieu n'a besoin de personne, qu'il fera bien sans nous, c'est évident ; je pense qu'après nous le bon Dieu en enverra d'autres qui feront mieux que nous ; c'est ma seule consolation et ma seule espérance, car j'éprouverais tout de même une certaine peine de voir le Praddésert et sans enfants, lorsque, pendant dix-huit ans, il a été le lieu de tant de sueurs et de travaux et de conversions.

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« Allez-vous en tous prier et faire pénitence dans le cloître. Je regrette de ne pouvoir y aller moi-même, car j'en ai bien plus besoin que vous, étant plus âgé et par conséquent ayant beaucoup plus de péchés que vous. Mais, si je n'y vais pas, j'irai peut-être à Saint-Fons, et j'aurai la consolation d'avoir fait des trappistes et des chartreux et des missionnaires, si je n'ai pas réussi à faire des catéchistes, quoique, ce me semble, ce doit être aujourd'hui le besoin de l'époque et de l'Église.

« A Dieu, mon cher ami, priez pour nous et pour moi surtout qui pensais avoir fait quelque chose, une œuvre, et je vois que je n'ai rien fait. Puisse cette humiliation m'instruire et expier tous mes péchés d'orgueil et autres de ma vie.

« Votre frère en Jésus Christ délaissé sur sa croix. » (Lettre n°153 à Jean-Claude Jaricot, 9 avril 1878)

« Laisser faire Dieu »…

« Laisser faire Dieu » , c'est apprendre â souffrir avec Jésus, à se laisser tailler par lui, à mourir avec lui pour avoir part à sa vie et à sa résurrection. Dans les moments d'épreuve surtout, le Père Chevrier savait conduire ceux et celles qui se confiaient à lui, sur le chemin du dépouillement complet pour une appartenance totale à Jésus Christ :

« Sainte Catherine se plaignait un jour à Jésus de la croix pesante qu'il lui faisait porter et Notre Seigneur lui répondit : « Que j'aime à te voir sous le poids de la croix, tu me glorifies plus dans un moment de souffrance avec moi que par plusieurs années de joie et de consolation. »

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« Chère enfant, vous êtes mille fois plus agréable à Jésus dans ces jours de tribulation et d'épreuve que vous ne l'avez été autrefois dans tous vos moments de joie et de bonheur. Consolez-vous, Jésus accomplit vos désirs, vous avez désiré être toute à lui ; il se charge lui-même d'effectuer vos désirs. La pauvre nature se révolte, il est vrai ; il est si dur de se quitter tout entier, mais il le faut et vous ne serez jamais à lui tant qu'il ne vous aura pas détachée de tout sur la terre.

« Vous savez combien le naturel agit chez vous ; eh bien ! pour le détruire, il faut du temps, il faut bien des coups de marteau ; laissez-les donner à Jésus, il se charge de tout. Voyez comme il a bien commencé et comme c'est un bon ouvrier ! Allez, laissez-le faire, il taillera bien et enlèvera tout ce qu'il y a de trop en vous. Acceptez tout avec soumission ; vos souffrances me font peine, mais je ne puis m'empêcher de remercier le bon Dieu de si bien faire son ouvrage et je demande pour vous qu'il vous accorde la grâce de le comprendre et de ne pas vous opposer à l'œuvre de Dieu en vous » (Lettre n° 297 à Madame Franchet, 1866).

« Profitez toujours de vos souffrances, c'est le trésor du bon Maître ; c'est pour vous rendre conforme à lui qu'il vous met sur la croix ; c'est pour faire de vous une pierre qui doit entrer, comme dit saint Pierre, dans la structure de son édifice spirituel et céleste, qu'il vous fait souffrir. Laissez-vous donc bien tailler : il y avait tant à ôter dans cette pierre et vous ne vous en doutiez pas, et cependant cela était vrai. Dans la souffrance, vous pratiquez l'humilité, la patience, la charité, la soumission à Dieu et tout cela purifie, nettoie et perfectionne. Courage ! laissez faire le bon ouvrier céleste, il sait bien où il faut taper et il attrape bien juste le morceau à enlever.

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Vous savez bien que certaines pierres ont besoin d'être taillées davantage que les autres ; vous êtes une de ces pierres, acceptez et laissez faire » (Lettre n° 433 à Mademoiselle de Marguerie, 25 juin 1875).

« La purification de votre âme est dans l'acceptation de toutes les peines, aridités ou privations qui vous adviennent… Je prie pour vous et je demande que votre âme se dégage de plus en plus afin qu'elle devienne un or pur, digne d'être offert à Dieu. C'est Dieu qui vous a mis dans le feu pour vous purifier ; il s'y entend mieux que nous, laissons-le faire, tout va à sa gloire, ne manquez pas à sa grâce et à ses bonnes inspirations, elles ne vous font pas défaut » (Lettre n° 344 à Madame Franchet).

Souffrance et perfection

Les textes qui suivent dévoilent à quelle étonnante perfection peut conduire l'itinéraire du disciple tel qu'il est exprimé dans le « Tableau de Saint Fons », quand cet itinéraire est vécu dans la chair d'un apôtre comme le Père Chevrier :

« Mercredi… J'ai un besoin immense de grâce et de lumière, d'expiation…

« Pour mériter la grâce, la lumière, le pardon, Jésus Christ s'est abaissé, s'est fait pauvre, a souffert. Je dois faire de même.

« Plus le dépouillement extérieur et intérieur est grand dans une âme, plus la grâce abonde dans cette âme, plus la lumière et l'esprit de Dieu y abondent. Que ferai-je ?

« La conformité extérieure à Notre Seigneur est un moyen d'arriver à la conformité intérieure…

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« C'est par la pauvreté, l'humilité, la mort que Jésus Christ a enfanté son Église ; c'est aussi par cela que nous enfanterons » (Ms X, p. 29).

« Il faut être bien humble, bien détaché, dépouillé de tout comme un pauvre mendiant. Quand est-ce que je serai bien vil à mes yeux et aux yeux de tout le monde, afin que la lumière de Dieu m'éclaire et me conduise ? » (Lettre n° 333 à Madame Franchet).

« Ce sont les souffrances et les humiliations qui font les hommes véritables. Un homme qui n'a rien souffert et rien enduré ne sait rien et n'est bon à rien » (Lettre n°130 à Maurice Daspres, séminariste, 25 avril 1877).

« Savoir bien souffrir est toute la perfection » (Lettre n° 379 à Mademoiselle Grivet, Septembre 1877).

« La souffrance est le caractère d'un véritable apôtre de Jésus Christ… C'est le grand signe de l'amour véritable… C'est le cachet des grandes âmes » (VD, p. 486).

« Toute œuvre de Dieu doit d'abord porter le cachet de la pauvreté et de la souffrance…

« Ce ne sont ni les terres, ni les maisons, ni l'or, ni l'argent qui font les œuvres de Dieu. Ce sont les hommes, des hommes généreux, dévoués, qui savent souffrir, animés de l'esprit de Dieu.

« Voilà ce qu'il faut pour faire les œuvres. Donnez-moi une âme qui soit généreuse, dévouée, qui sache souffrir, elle vaudra plus qu'un million ; et quand, à côté de cette âme, il s'en joint une autre du même désir et marchant vers le même but et unies ensemble par l'amour de Dieu, l'œuvre est fondée » (VD, p. 308).

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« Les tribulations et les croix sont les moyens les plus prompts, les plus sûrs, pour nous faire arriver à la perfection de la charité » (Lettre n° 291 à Madame Franchet, Mercredi des cendres 1863).

« Avant d'être un pain de vie, il faut passer par la Crèche et le Calvaire. Ainsi le blé : il faut le battre, le dépouiller de la paille et du son, puis le faire moudre ; il perd sa forme ; ensuite il peut devenir du pain utile à nos corps… Si l'on mangeait le blé avec son épi, il ferait mal ; avec le son, il ne serait pas mangeable. Quand il est moulu, alors il devient une nourriture. Ainsi nous nous ne pouvons être utiles au prochain pour l'âme et le corps que lorsque nous avons passé par la mort » (Notes de retraite, 1866, Ms X, p. 24).

« Il faut faire de notre corps une hostie vivante, porter la mort de Jésus Christ dans notre corps, afin que la vie de Jésus Christ y paraisse.

« Nous devenons des hosties vivantes en nous consumant pour Dieu comme une victime qui s'immole chaque jour pour lui, comme un cierge qui se consume par le feu, comme l'encens qui se consume en brûlant et s'anéantit en répandant une bonne odeur devant Dieu.

« Tout en nous doit répandre cette bonne odeur de Jésus Christ… De même que, lorsqu'on ouvre un vase de parfum, la bonne odeur s'échappe du vase, ainsi de nous-mêmes, quand nous parlons ou que nous agissons, la bonne odeur de Jésus Christ doit sortir de nous, c’est-à-dire sa foi, son amour, sa douceur, son humilité, sa charité » (VD, p. 197-198).

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« Ce ne sont que les âmes dépouillées qui peuvent faire du bien aux autres. Si on n'est pas dépouillé de soi-même, on ne peut pas avoir le vrai zèle, la véritable charité, le vrai esprit de sacrifice » (P 3, p. 143).

« La sagesse est dans le dépouillement de tout soi-même, de toute créature et de toutes choses terrestres. Quand on a acquis ce dépouillement complet, alors on peut s'élever avec Jésus Christ dans les régions supérieures de son amour ; alors on n'a rien de soi, rien de terrestre ; rien ne vous attriste, rien ne vous abat, rien ne vous trouble, parce que tout ce qui est terrestre est anéanti et que l'on vit avec Jésus Christ ; et alors on le suit partout, dans toutes les régions supérieures de la charité, du zèle, de la souffrance et de la mort. Que c'est beau, un homme, un prêtre qui a pris ce chemin et, quand il le poursuit avec Jésus Christ, comme il peut faire de choses… » (Lettre n° 440 à Mademoiselle de Marguerie, juin 1876).

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IX
L'ESPRIT DE DIEU

L'Esprit de Dieu est rare

Le Père Chevrier souffrait à la vue de la distance si grande qui existe entre l'idéal que Dieu propose à ceux qu'il appelle à la sainteté, et l'indigence de la réponse, la sienne, mais aussi celle de tant de prêtres et de chrétiens :

« Je vois le bien que je devrais faire et je ne le fais pas ; je sens qu'il faudrait être fort pour plaire au Sauveur et remplir avec plus de fruits ce grand ministère, et je ne fais rien ; je n'ai pas le courage d'être un insensé pour Jésus, notre bon Sauveur. Dans la prière, l'oraison, devant la sainte Eucharistie, que l'on voudrait faire des choses et, quand une fois on est à l'action, que de lâchetés et de misères ! Priez pour votre pauvre aumônier… » (Lettre n°20 à Monsieur Camille Rambaud le 15 avril 1859).

« Le prêtre est un autre Jésus Christ : c'est bien beau ! Priez pour que je le devienne véritablement. Je sens que je suis si éloigné de ce beau modèle que je me décourage quelquefois, si éloigné de sa pauvreté, si éloigné de sa mort, si éloigné de sa charité… » (Lettre n°52 à Monsieur l'Abbé Gourdon, 1865).

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« Il faut bien l'avouer, vous êtes bien loin d'avoir cet Esprit de Dieu qui vous est nécessaire pour être de véritables filles de Jésus Christ, vous êtes bien loin encore de ce renoncement complet que Notre Seigneur demande pour lui appartenir entièrement et le suivre dans sa charité, son humilité, sa douceur et son dévouement… Priez Dieu que je puisse travailler à ma sanctification et à la vôtre, car je gémis dans le secret de mon âme de nous voir tous dans un état si triste et si languissant, nous qui devrions être si humbles, si fervents, si charitables, si dévoués et si pauvres, selon l'Esprit de Dieu » (Lettre n° 170 à Sœur Marie 29 juin 1869).

Le Père Chevrier disait volontiers que « l'esprit de Dieu est rare » :

« Oui, l'Esprit de Dieu est rare, parce qu'il est très difficile de quitter entièrement sa raison, sa science, sa vie naturelle, ses défauts d'esprit, pour se remplir de l'Esprit de Dieu et n'agir que selon l'Esprit de Dieu.

« Il est difficile d'être tellement uni à Dieu qu'on ne fasse plus qu'un avec lui ; il est difficile d'être assez humble, assez petit, assez docile, assez silencieux, pour que l'on puisse toujours bien recevoir et suivre ses inspirations. Ses inspirations sont si douces, si fines, si imperceptibles quelquefois, pour ne pas dire toujours, qu'il est difficile de les saisir, de les comprendre et de les accepter. La science, la raison, le monde font au contraire tant de bruit autour de nous, ainsi que les habitudes de la vie, qu'il est très difficile de l'entendre et de le suivre parfaitement.

« Pour avoir le Saint-Esprit, il faut avoir quitté cette vie naturelle qui nous enveloppe et nous conduit. Il faut avoir lutté longtemps contre ses défauts, spirituels et charnels, il faut avoir étudié longtemps le saint Évangile, il faut avoir prié longtemps pour le demander. Combien sont rares ceux qui ont rempli toutes ces conditions.

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« D'ailleurs la vie naturelle est si forte en nous et la vie spirituelle si élevée, si opposée à notre nature, que l'on est tenté de regarder comme impossibles les inspirations du Saint-Esprit, que l'on traite souvent de chimères. Les grands enseignements de l'Évangile, les conseils, sont regardés comme impossibles et on aime mieux suivre la voie habituelle, la voie ordinaire que d'embrasser les voies élevées et souvent arides à la nature, qui viennent de l'Esprit Saint. Et puis, par le raisonnement, on détruit tout l'Évangile, on trouve toujours moyen d'arranger les choses et de garder la vie naturelle.

« Le raisonnement tue l'Évangile et détruit tout ce qu'il y a d'élevé, de grand, de spirituel, dans les préceptes et les conseils de Notre Seigneur ; comme en ce qui concerne la pauvreté, le détachement, la charité, 1e renoncement, la mortification, la pénitence.

« Aussi, quand on trouve quelqu'un sur la terre qui a l'Esprit de Dieu, comme on le cherche ! comme on court à lui ! on vient chercher cet Esprit, ces conseils qui viennent d'en haut ; il semble alors que l'on est avec Dieu et que c'est le ciel sur la terre ; c'est rare et cependant il ne tiendrait qu'à nous de l'avoir en nous remplissant de l'Évangile et en le mettant en pratique.

« L'Esprit de Dieu ! c'est le plus grand trésor que Dieu puisse faire à quelqu'un que de le lui donner. C'est aussi le plus grand trésor que Dieu fait à la terre que de donner son Esprit à quelques hommes pour que les autres puissent le voir, le consulter et le suivre, en profiter.

« Demandons-le à Dieu et ne cessons de le demander pour nous et pour les autres » (VD, p. 228-229).

« L'Esprit de Dieu, c'est tout ! »

« Ô mon Dieu, donnez-moi votre Esprit, c'est la prière que nous devons faire continuellement et toujours, à chaque instant ; l'Esprit de Dieu, c'est tout ! Si nous en sommes animés, nous avons tout, nous possédons toutes les richesses du ciel et de la terre.

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« Mais il faut le demander avec l'intention réelle de le recevoir, avec la volonté de faire tout son possible pour l'acquérir, avec la volonté de faire tous les sacrifices possibles et exigés pour l'avoir et le recevoir ; autrement, nous ne pourrons le recevoir et Dieu ne pourra nous le donner.

« L'Esprit de Dieu n'est ni dans une règle positive, ni dans les formes, ni dans l'extérieur, ni dans les habits, ni dans les règlements ; il est en nous, quand il nous est donné. On entend ce son, mais on ne sait ni d'où il vient ni où il va ; il souffle où il veut. II nous vient au moment où nous nous y attendons le moins. Quand nous le cherchons, nous ne le trouvons pas ; quand nous ne le cherchons pas, nous le trouvons ; il est indépendant de notre volonté, du moment, du temps et de l'heure ; il vient quand il veut, à nous de le recevoir quand il vient. Il a la liberté d'action, et il est indépendant de nous, mais il se communique à nous quand nous y pensons le moins ; il n'est pas dans le raisonnement, ni dans l'étude, ni dans les théories, ni dans les règles ; il est le feu divin qui bouge toujours, qui s'élève en haut de manière irrégulière, il se montre et il disparaît, comme la flamme du bois ; il faut le prendre et s'en réjouir quand il se montre et le conserver toutes les fois qu'il se communique à nous » (VD, p. 511).

« Il nous reste encore beaucoup à prier, à recevoir l'Esprit de Dieu. Oh ! ne cessez pas de demander pour moi l'Esprit de Dieu, tout est là ! Si nous avons l'Esprit de Dieu, nous aurons tout. Si je puis l'acquérir un peu moi-même pour vous le communiquer, que je serais heureux, parce que j'aurai achevé mon œuvre. Demandons-le les uns pour les autres, ne manquons pas de réciter tous ensemble le Veni Creator chaque jour pour que nous puissions le recevoir avec abondance et que je puisse vous le communiquer » (Lettre n°117 à Claude Farissier, fin janvier 1877).

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« Il faut avant tout mettre
la sève intérieure… »

À une époque où l'on prônait surtout l'ordre et la discipline, le Père Chevrier rappelle que, dans la formation des chrétiens, c'est l'Esprit Saint qui doit produire tout l'extérieur :

« L'extérieur suppose l'Esprit de Dieu, mais ne le donne pas. Voici une comparaison qui peut faire comprendre ce point.

« Voici deux arbres, l'un est artificiel et l'autre naturel. Ils sont parfaitement semblables.

« L'arbre artificiel a été fait de main d'homme : le tronc, les branches, les feuilles, les fleurs, les fruits sont beaux, de belles couleurs, de belles formes ; il ressemble parfaitement à l'arbre naturel, c'est ravissant d'ordre, d'arrangement, de forme, de couleur et de ressemblance ; mais cet arbre n'a ni racine ni sève ; il n'a point de vie, il est mort, il n'a qu'une vie artificielle, une vie de ressemblance.

« C'est l'homme qui a fait tout cela, Dieu n'y a rien mis de lui-même. Il est beau à la vue, mais n'a pas de vie intérieure et n'a pas de fruits véritables ; ses fruits ne sont pas bons à manger et les oiseaux du ciel ne viennent pas s'y reposer pour se nourrir.

« Dans l'arbre naturel, au contraire, l'homme a fait peu de choses, l'homme a planté, taillé, arrosé, mais c'est Dieu qui l'a fait croître.

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« Il y a une sève intérieure et mystérieuse que l'on ne voit pas, mais qui vient de Dieu et qui donne la vie ; c'est cette sève mystérieuse qui a produit le tronc, les fleurs, les feuilles, les fruits ; et les fruits sont bons à manger.

« Il y a, dans cet arbre, une vie intérieure qui vient de Dieu et qui n'existe pas dans l'autre : quelle que soit la beauté de l'arbre artificiel, il ne sera jamais qu'un arbre mort et l'autre un arbre de vie…

« On s'occupe beaucoup plus de l'extérieur que de l'intérieur. On ne met pas la sève vivifiante, on fait des arbres artificiels, on fait des arbres morts.

« C'est qu'il est beaucoup plus facile de faire un arbre artificiel qu'un arbre vivant. L'arbre artificiel n'exige qu'un peu de soin, de travail, de fermeté, d'exactitude, de régularité. Tandis que pour faire un arbre vivant, il faut trouver la sève vivifiante, il faut communiquer cette sève dans les âmes que l'on instruit et, pour la communiquer, il faut l'avoir, il faut donner la grâce, la vie, la foi, l'amour vivifiant, et cela ne se donne pas si on ne l'a pas et on ne l'acquiert pas sans peine et sans Dieu. C'est un travail spirituel bien plus difficile que le travail matériel.

« En nous, c'est l'Esprit Saint qui doit produire tout » l'extérieur. II faut commencer à mettre en nous l'Esprit de Dieu et, quand il y est, il fait comme la sève de l'arbre, il produit en nous tout l'extérieur.

« Il faut s'occuper beaucoup plus de l'intérieur que de l'extérieur, attacher beaucoup plus d'importance à l'intérieur qu'à l'extérieur ; mettez l'intérieur dans les âmes, l'extérieur viendra toujours ; mettez l'extérieur, vous n'avez rien fait.

« On dira que l'extérieur est l'indice de l'intérieur ; pas toujours, il y a des gens qui peuvent mieux se contenir extérieurement que d'autres et qui sont moins agréables à Dieu que d'autres, qui ont moins d'extérieur et plus d'intérieur, qui ont plus de volonté, font plus d'efforts. " Ne jugez pas selon les apparences, selon le visage ", dit Notre Seigneur.

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« Mettre l'extérieur sans l'Esprit de Dieu, c'est un corps sans âme. Commencer par l'extérieur, c'est bâtir en l'air, sans fondement, c'est faire des machines, des girouettes. Il faut, avant tout, mettre la foi, l'amour de Dieu, la sève intérieure » (VD, p. 220-221).

« Ne pas s'attacher trop à l'écorce ; beaucoup ne pensent qu'à l'écorce, ne voient que l'écorce, ne jugent que par l'écorce ; il faut de l'écorce pour conduire la sève, porter la sève, mais qu'est-ce qu'écorce sans sève ? un arbre mort ; il faut protéger l'écorce de l'arbre, mais il faut surtout arroser, fumer l'arbre pour avoir une bonne sève forte et vivifiante et l'arbre sera beau et magnifique. Avoir soin des racines » (VD, p. 224).

D'où ces recommandations du Père Chevrier à ceux qu'il guidait sur les chemins de la vie spirituelle :

« Apprenez à bien faire votre oraison ; là on apprend plus que dans les livres ; si vous savez faire, le Saint-Esprit vous apprendra beaucoup » (Lettre au Père Jaricot, 1866).

« Rappelez-vous que le meilleur directeur, c'est l'Esprit Saint; c'est notre Seigneur qui est le plus grand directeur de nos âmes. Si vous le consultez, il vous apprendra plus que moi et bien d'autres. Sachez vous contenter un peu de lui : il vous reprochera plus de fautes dans le silence de l'oraison que je ne saurais le faire dans tous les discours que je pourrais vous tenir » (Lettre n° 388 à Mademoiselle Grivet, Septembre 1878).

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« Le Saint-Esprit nous donne l'amour… »

En éveillant et en faisant grandir l'amour dans le cœur des hommes, l'Esprit Saint conduit à son achèvement l'œuvre de Dieu en chacun de nous et dans l'humanité :

« L'Esprit de Dieu est dans la charité : c'est là le principe de vie qui vient du Saint-Esprit qui est amour par essence… L'amour de Dieu et du prochain, voilà le principe et la sève vivifiante de tout, qui doit produire tout en nous ; quand il y a cela dans une âme, il y a tout ce qu'il faut.

« Mieux vaut la charité sans extérieur qu'un extérieur sans charité. Mieux vaut le désordre avec l'amour que l'ordre sans amour » (VD, p. 223).

« Le Saint-Esprit, qui est amour, produit les œuvres de Dieu. Le Saint-Esprit est le grand opérateur des choses de Dieu, le grand ouvrier du Père et du Fils…

« Le Saint-Esprit met en mouvement les sens intérieurs de l'âme, ouvre nos sens spirituels, l'œil de l'âme, l'oreille de l'âme, le goût, l'odorat, le toucher, l'amour de notre cœur pour les choses spirituelles. De sorte que, quand nous avons l'Esprit Saint, nous voyons, nous entendons, nous comprenons, nous sentons, nous touchons les choses de Dieu…

« L'Esprit produit des œuvres spirituelles et étonnantes de Dieu par l'amour. Beaucoup comprennent les choses seulement par l'intelligence et non par le cœur. Ceux qui ne comprennent que par l'intelligence ne produisent rien, parce qu'il n'y a que l'amour qui produit quelque chose. Ils n'ont pas le Saint-Esprit et sont impuissants à produire quelque chose de céleste ou de spirituel…

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« Le Saint-Esprit est un feu qui met tout en mouvement dans nos âmes quand il y a en elles les éléments premiers qui doivent être mis en mouvement : l'existence, donnée par le Père, et la connaissance, ou lumière, donnée par le Fils, cette forme extérieure qui se montre à nous, que nous voyons, mais que nous ne pouvons comprendre et aimer que par le Saint-Esprit » (MS X, p. 123).

« Je ne laisserai pas passer cette belle semaine de la Pentecôte sans vous dire un petit mot. C'est la semaine du Saint-Esprit et vous savez combien nous avons besoin de cet Esprit pour vivre de la vie de Dieu.

« Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'Esprit est esprit », et notre Seigneur nous dit encore que « quiconque ne renaît pas de l'eau et de l'Esprit Saint ne peut entrer dans le royaume des cieux ». Il faut donc recevoir cette nouvelle vie et opérer en nous cette seconde naissance de l'Esprit qui, seule, nous rapproche de Dieu. « Ce qui est né de la chair est chair » ; nous avons ce premier homme d'Adam avec toutes ses convoitises, ses défauts, ses misères, ses suites funestes ; tout cela est en nous comme conséquence du péché. C'est le Saint-Esprit qui vient détruire cette première nature, ce vieil homme, par sa grâce et sa puissance et mettre en nous cette vie spirituelle et divine qui nous fait ressembler à notre Créateur ; nous avons été faits à son image et à sa ressemblance ; c'est le Saint-Esprit qui rétablira cette image et cette ressemblance effacée malheureusement par le péché !

« Oh ! prions donc bien l'Esprit Saint, il est si nécessaire ! Pour nous faire comprendre sa nécessité, Jésus Christ disait : « Il est nécessaire que je m'en aille pour vous envoyer l'Esprit Saint. » C'est que les trois Personnes divines ont une opération à faire sur nous pour faire de nous des hommes parfaits : le Père nous crée, le Fils nous montre la vérité, la voie, il est notre lumière, mais le Saint-Esprit nous donne l'amour, nous le fait aimer, et qui aime comprend, qui aime sent, qui aime peut agir. Le Saint-Esprit achève donc ce que Jésus Christ a commencé.

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« Le Père donne l'existence, le Fils se découvre à nous et nous montre Dieu et la voie, et le Saint-Esprit nous le fait comprendre et aimer. Ces trois opérations de la Sainte Trinité se font sur nous et sont toutes aussi nécessaires les unes que les autres, mais l'opération du Saint-Esprit est pour ainsi dire la plus nécessaire, car que sert de voir, si on ne comprend pas ce que l'on voit ? que sert d'entendre, si on ne comprend pas ce que l'on entend ? que sert encore de comprendre, si on n'aime pas ? Puissiez-vous donc bien comprendre cette opération de l'Esprit sur nous, afin que vous puissiez lui demander d'agir sur vous et de ne mettre aucun obstacle à son action.

« Que l'Esprit Saint soit donc votre lumière et votre amour, qu'il vous fasse comprendre et aimer le Père et le Fils, et alors vous serez véritablement les enfants de Dieu qui ne sont pas nés de la chair et du sang, mais qui sont nés de Dieu par l'Esprit » (Lettre n° 93 à Jean Broche, séminariste, 6 juin 1873).

« C'est l'Esprit Saint qui produit en nous Jésus Christ… »

En quelques pages d'une densité étonnante, le Père Chevrier explique que la fonction du Saint-Esprit est de former Jésus Christ dans ces créatures que sont les hommes afin de les introduire dans la communion du Dieu Trinité :

… « Le Saint-Esprit, étant l'union des personnes divines, a pour office d'unir les trois personnes ensemble et, par là même, d'unir les personnes extérieures que sont les créatures de Dieu à Dieu lui-même.

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« Il préparera et formera Jésus Christ sur la terre, qui est le Verbe divin et l'image du Père, ce Verbe qui ne fait qu'un avec le Père. Il travaillera ensuite à former Jésus Christ dans toutes les créatures, afin de les unir au père par le Fils, qui ne fait qu'un avec le Père. II nous fait ainsi entrer dans la Sainte Trinité par le Fils, avec qui nous ne faisons qu'un par sa formation en nous par le Saint-Esprit.

« L'office du Saint-Esprit est donc premièrement de former Jésus Christ sur la terre, de former son corps, de préparer sa venue, de préparer la terre, les peuples, les événements et les créatures à recevoir ce Verbe divin…

« Le Verbe ne pouvait venir au commencement du monde, il fallait que le monde fût peuplé, que le monde fût capable de le recevoir, qu'il en comprît le besoin et qu'il fût assez intelligent pour le recevoir.

« Le monde, pour Dieu, est assez semblable à un enfant : il est petit, dans les langes ; il a son adolescence, son enfance ; son âge mûr, sa force ; sa décrépitude et sa vieillesse.

« Un enfant ne peut comprendre des préceptes trop élevés et une morale trop haute : il faut attendre l'âge de la raison pour lui donner des leçons en rapport avec son âge.

« Ainsi le Saint-Esprit a agi à l'égard du monde pour l'instruire et le préparer à la venue du Verbe.

« Il a eu la loi naturelle de son enfance ; dans son âge de raison, il a eu la loi écrite : loi de force et de vigueur, comme un jeune homme a besoin de force et de vigueur, de fermeté pour le tenir ; puis ensuite la loi de grâce et d'amour qui est venue à son âge plus avancé…

« Le Saint-Esprit a donc pris soin de l'enfance du monde et l'a guidé dans sa bouillante jeunesse et l'a préparé à recevoir le Messie, le Sauveur, la Lumière véritable et le Salut. Et au milieu de tous les obstacles différents, le Saint-Esprit fait marcher cependant le monde vers son but unique, vers le grand point, centre de tout événement et de toutes les choses terrestres : Jésus Christ.

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« Voyons comment le Saint-Esprit travaille à ce grand événement et comment il travaille à faire naître Jésus Christ, à le faire connaître et à le faire aimer, à le faire désirer.

« L'Esprit de Dieu est unique : il est le même partout, il est sur la terre ce qu'il est dans la Sainte Trinité, il opère de même et son action est toujours d'unir les âmes à Dieu comme, dans la Trinité, d'unir les trois personnes divines pour n'en faire qu'un seul Dieu.

« L'Esprit Saint est sur la terre ; il agit dans les âmes et les porte à Dieu : il les anime, les sanctifie, les élève et donne à toutes les mêmes aspirations d'amour, de foi, de charité, autant qu'elles en sont capables pour les unir plus intimement à Dieu par lui et le Fils divin.

« Ainsi sur la terre, quand il trouvera des âmes qui seront capables d'entrer dans cette union avec Dieu, il s'en emparera pour les élever jusqu'à Dieu lui-même.

« Quand il trouvera des âmes dans lesquelles il pourra faire naître le Verbe, le reproduire en quelque manière que ce soit, ou par les pensées, ou par les actions, il sera content.

« Alors il agira, il remplira ce devoir avec bonheur et contentement, il glorifiera ainsi le Père et le Fils…

« Voilà l'office du Saint-Esprit sur la terre  de reproduire Jésus Christ partout, de le faire connaître, de le montrer, d'en parler aux hommes, de le faire aimer et de le faire naître dans les âmes…

« Dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament, le Saint-Esprit cherche des âmes en qui il peut reproduire Jésus Christ, faire naître Jésus Christ, dans lesquelles il peut s'inviter pour reproduire Jésus Christ au monde et le faire aimer » (Ms V, p. 401-405).

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X

 

La Vie Fraternelle

« Seul, toujours seul… »

Conscient que la grâce reçue de Dieu à Noël 1856 avait une portée ecclésiale, le père Chevrier exprime, peu après sa conversion, son désir de trouver des compagnons, touchés eux aussi par l’appel de Dieu et décidés, comme lui, à s’engager dans une vie évangélique pour le service des pauvres. Il écrit, au terme d’une retraite, en mai 1858 :

« Je promets à Jésus de chercher des confrères de bonne volonté, afin de me les associer pour vivre ensemble de la même vie de pauvreté et de sacrifice, afin de travailler plus efficacement à notre salut et à celui de nos frères, si telle est sa volonté » (Ms X, p. 10).

Mais la recherche sera longue et laborieuse. On le voit à la lecture de cette lettre écrite à une personne amie, en 1865, quelques années après la fondation du Prad:

« Je sens que je résiste toujours à la sainte volonté de Dieu, que je retarde son œuvre. Il me faudrait quelqu’un, là, constamment à côté de moi, qui me pousse et me rappelle ce que je dois faire.

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Que je suis malheureux, que je suis à plaindre, si je ne fais pas ce que le bon Dieu veut ! Quelle responsabilité, quel jugement, quelle condamnation pour moi ! Pendant bien des années, je disais au bon Dieu : Mon Dieu, si vous avez besoin d’un pauvre, me voilà ! Su vous avez besoin d’un fou, me voilà ! Et je sentais que j’avais la grâce pour faire tout ce que le bon Dieu aurait demandé de moi, et maintenant qu’il faudrait agir, je suis paresseux, je suis lâche. Oh ! s’il n’y a pas des âmes qui prient pour moi, qui me poussent, je suis perdu ! Si le bon Dieu m’envoyait un bon confrère qui comprît bien l’œuvre de Dieu, alors je me sentirais plus de courage, plus de force ! Mais seul, toujours seul, je sens que je n’ai pas la force… » (Lettre n° 295 à Madame Franchet, 1865).

L’année suivante, le père Chevrier crut enfin avoir trouvé le compagnon attendu depuis si longtemps dans la personne d’un prêtre de valeur qui désirait se joindre à lui au Prado. Le projet ne devait pas aboutir. Il lui écrit cependant le 22 janvier 1866 :

« Venez, nous méditerons ensemble ces choses et nous les mettrons en pratique. Je sens que j’ai besoin de quelqu’un qui comprenne le bon Sauveur et qui l’aime. Oh ! non, comme vous le disiez dans votre lettre, nous ne serons plus seuls, nous serons deux et Jésus sera notre Maître. Tout peut se comprendre en lui, tout peut s’unir en lui : il est le lien fort et inséparable qui unit les cœurs vraiment désireux de le suivre. Prenons-le donc avec nous : qu’il soit notre guide, notre chef, notre modèle, dans la pauvreté, dans le sacrifice et dans la charité. Réunissons-nous ensemble avec cette pensée : Sacerdos alter Christus, et faisons tout ce que nous pourrons pour le comprendre et le suivre » (Lettre n°56 à Monsieur l'Abbé Gourdon, 22 janvier 1866).

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La famille spirituelle dont Jésus-Christ est le fondement

Dans le Véritable Disciple que le père Chevrier a écrit à la fin de sa vie, une scène de l’Evangile a particulièrement retenu son attention pour faire saisir ce qu’est une vraie famille spirituelle ou, si l’on préfère, une vraie communauté chrétienne. C’est la scène où nous voyons Jésus, entouré de ses disciples qui l’écoutent, déclarer au moment où sa mère et ses frères surviennent pour le reprendre et le ramener à Nazareth : « Qui sont ma mère et mes frères ? Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. Car quiconque fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère » (Cf. Mt 12, 46-50 ; Mc 3, 31-35 ; Lc 8, 19-20). Le père Chevrier commente :

« Comme Notre Seigneur nous fait bien comprendre par ses paroles que la famille naturelle disparaît pour faire place à une famille spirituelle, qui n'a plus pour lien ni la chair ni le sang, mais qui a pour lien Dieu, sa parole et la pratique de cette même parole. C'est là le grand lien des âmes et les liens de cette famille spirituelle sont plus intimes et plus forts que ceux qui existent dans les familles de la terre, qui ne sont que des liens terrestres et charnels.

Quand deux âmes, éclairées par l'Esprit Saint, écoutent la parole de Dieu et la comprennent, il se forme dans ces deux âmes une union d'esprit très intime dont Dieu est le principe et le nœud. C'est le véritable lien de la religion, le véritable lien de l'âme et du cœur.

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Cette connaissance produit d'abord l'amour de Dieu et aussi l'amour de celui qui pense comme nous et selon Dieu ; et ce lien d'esprit, fondé sur Dieu, est infiniment plus intime et plus fort que tout autre lien naturel. Et quand à ce lien spirituel vient se joindre la pratique de cette même parole, alors se forme une famille vraiment spirituelle, une communauté chrétienne ayant Dieu pour fondement, sa divine parole pour lien et les mêmes pratiques pour but.

Et il ne peut y avoir de famille ou de communauté chrétienne sans cette union d'esprit fondée sur la connaissance de Jésus Christ, de sa divine parole, et la pratique des mêmes œuvres. L'amour de Jésus Christ, le désir de garder sa parole est le fondement de toute famille chrétienne ; et nous ne serons réellement unis d'esprit et de cœur qu'autant que ce précieux fondement sera posé au milieu de nous. C'est alors que s'accomplit pour nous cette parole de Jésus Christ : « Ceux-là sont mes frères qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique »…

Heureuse famille ! heureux liens qui unissent tous les membres de cette même famille dans la même charité et le même désir de faire connaître et aimer Jésus Christ !

Et quand cette famille existe réellement, nous devons trouver dans cette famille tout ce qui se trouve dans une véritable famille : l'amour, l'union, le support, la charité, tous les soins spirituels et temporels qui sont nécessaires à chacun des membres, sans avoir besoin d'aller chercher ailleurs ce qui est nécessaire pour les besoins de l'âme ou du corps ; autrement, la famille n'est pas entière ni véritable.

C'est ce qu'expriment d'ailleurs ces titres de frères, de sœurs et de pères que nous nous donnons les uns les autres ; ces titres ne doivent exprimer que ce qui doit exister intérieurement ; autrement, ils ne sont que dérisoires et mensongers » (VD., p. 151-152).

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De cette famille spirituelle, Jésus-Christ est le fondement et le centre. Le père Chevrier l’explique ainsi :

« C’est en vain que nous chercherons à bâtir si Dieu n’est pas avec nous, s’il n’est pas l’architecte, s’il ne conduit les travaux, donne le plan, choisit ses ouvriers et ne commande tout lui-même. Tout par lui, avec lui et en lui. C’est donc Jésus-Christ qu’il faut chercher, c’est avec lui qu’il faut bâtir, c’est pour lui qu’il faut édifier ; c’est son esprit qu’il faut chercher, c’est lui qu’il faut chercher et poser comme fondement de tout… C’est donc à lui à tout faire, à choisir, à appeler, à bâtir, à rejeter, à appeler qui il lui plaira. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de montrer le chemin, de faire connaître ce que Notre Seigneur a dit lui-même, la voie qu’il a suivie, et à chacun de voir ensuite s’il veut suivre Notre Seigneur ainsi et prendre place dans la maison de Dieu… Il faut que ce soit Jésus-Christ qui choisisse les pierres de sa maison » (Ms X, p. 324-326).

« Dans une circonférence, il y a un centre d'où partent tous les rayons et vers lequel tous les rayons se dirigent ; il est le centre où tout se rencontre et d'où tout part. Jésus Christ est aussi le centre où tout doit se réunir et d'où tout doit partir. Pour aller au ciel, il faut passer par ce centre. La crèche, le calvaire, le tabernacle, ne sont-ils pas les centres où doivent se rendre tous les hommes pour recevoir la vie, la paix, et repartir de là pour aller à Dieu ?… Admirable fusion qui nous réunit tous en Jésus Christ, seul centre dans lequel nous devons nous fondre, tous et tout entiers » (VD, p. 104-105).

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« Tous un dans un même esprit »

Qu’il s’agisse de la cellule familiale, d’une communauté religieuse, d’une paroisse ou d’un diocèse, on ne peut devenir frères et sœurs dans le Christ que si on se dépossède de son esprit propre, que si on se laisse raboter par les autres et que si on cherche à se laisser conduire par l’esprit de l’Evangile :

« Si l'esprit de Dieu est nécessaire pour soi en particulier pour avoir la sagesse et l'amour, à plus forte raison il est nécessaire dans une communauté. Avoir l'esprit de Dieu, c'est tout ; c'est tout pour soi-même ; c'est tout pour une communauté.

C'est l'esprit de Dieu qui forme l'unité dans une maison, qui met la fusion dans les esprits et les cœurs, qui fait que tous ne font qu'un. « Ut unum sint ». C'était la prière ardente et souvent répétée de Notre Seigneur Jésus-Christ après la dernière Cène : « Qu'ils soient tous un dans un même esprit ».

La vraie unité n'est ni dans les pierres, ni dans l'argent, ni dans les maisons, ni dans les habits, ni dans la cohabitation, ni dans les titres de frères ou de sœurs qu'on se donne ; tout cela suppose l'unité, mais ne la fait pas ; tout cela n'est rien au fond. Combien ces titres de frères et de sœurs sont ridicules et mensongers souvent ! La vraie unité est dans l'union d'un même esprit, d'une même pensée, d'un même amour, et c'est Jésus Christ qui en est le centre par le Saint-Esprit.

« Demeurez en moi et moi en vous ». Que nous soyons tous, pour ainsi dire, les uns dans les autres, et qu'en voyant l'un on voit aussi l'autre.

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Voilà la vraie famille, la vraie communauté, la vraie union : les mêmes pensées, les mêmes vues, les mêmes inspirations en Jésus Christ. L'Evangile nous donne un véritable exemple de cette union d'esprit et de cœur dans les premiers chrétiens qui n'avaient « tous qu'un cœur et qu'une âme » (VD, p. 231).

« Où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté ». Heureuse est la maison où les sujets ont renoncé à eux-mêmes ! Quand, dans une maison, règne ce véritable renoncement, on ne trouve plus des âmes qui ne s'occupent que d'elles-mêmes et des autres. Tout le monde s'occupe de Dieu et des âmes pour les porter à Dieu et les sauver. Alors règnent la paix, la joie, la charité, l'union, la force, et l'entraînement au bien, et l'amour » (VD, p. 270).

« D’où vient que, parmi nous, il y a tant de petites misères, de susceptibilité, de jalousie, de méchanceté, de négligence ? C’est que l’esprit de Dieu n’y est pas. Quand nous aurons l’esprit de Dieu, il y aura union, charité, amour, zèle et renoncement à soi-même. Demandez-le vous-même et que toutes, parmi vous, le demandent pour tous » (Lettre n° 188 à Sœur Véronique, 16 avril 1877).

« Soyez unis de prière, de cœur et d’esprit, vous fortifiant de plus en plus dans l’amour de Notre Seigneur » (Lettre n°114 à Jean Broche, séminariste, Novembre, 1876).

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XI

 

Marie

Marie dans son Immaculée Conception

Le premier sermon du père Chevrier sur Marie fut prononcé le 8 décembre 1850 à l’occasion de la fête de la conception immaculée de Marie. Il s’ouvre et se conclut par une prière :

« Vierge sainte, c’est la première fois que j’annonce vos louanges et je suis heureux de parler du privilège qui fait votre plus grande gloire. Mais pour parler dignement de votre conception sans tache, il faut que vous veniez à mon aide et que, mettant dans ma bouche des paroles dignes de vous, je puisse contribuer à vous faire glorifier sur la terre par tous ceux qui m’écoutent. C’est ce que je vous demande par la prière que nous allons vous adresser. Ave Maria…

Vierge Immaculée, qui mieux que personne avez compris l’excellence de la grâce de Dieu, gravez bien avant dans nos cœurs la leçon que Dieu nous donne aujourd’hui dans la fête de votre conception sans tache. Faites comprendre aux justes le prix de la grâce qu’ils possèdent, afin qu’ils travaillent à la conserver. Faites comprendre aux pécheurs le prix de la grâce qu’ils n’ont pas, afin qu’ils travaillent à l’acquérir.

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C’est la grâce que nous vous demandons par votre conception immaculée » (Sermons, I, p. 34 et 44).

Le chapelet, chemin pour aller à Jésus avec Marie…

Marie a occupé une place de choix dans la vie et dans le ministère du père Chevrier. Il aimait la prier et la faire prier à l’aide du chapelet et de la méditation des mystères du Rosaire :

« Aimons à réciter notre chapelet. Le chapelet, c'est le livre de tout le monde : c'est le livre du prêtre et du peuple ; c'est le livre de l'aveugle ; c'est le livre du vieillard dont l'œil se ferme aux choses de ce monde ; c'est le livre du savant et de l'ignorant ; c'est le livre de celui qui souffre. Oh! lorsque la douleur a affaibli son corps, éteint ses facultés, il lui reste encore une consolation dans son chapelet ; lorsque ses lèvres immobiles ne peuvent dire : Je vous salue Marie, il le tient encore dans ses mains pour se souvenir de sa mère ; et quand la mort lui a fermé les yeux, il emporte avec lui dans la tombe son crucifix et son chapelet pour montrer qu'il est un enfant de Jésus et de Marie » (Sermons, II, p. 37).

« Le Rosaire a été établi pour nous rappeler la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ et nous montrer les vertus qu’il a pratiquées lui-même sur la terre, afin que nous puissions les pratiquer nous-mêmes, puisqu’il est notre modèle… On donne ce nom à cet acte de dévotion parce que les Pater et les Ave que nous disons sont comme autant de fleurs spirituelles que nous offrons à Dieu par la sainte Vierge… La vie de Notre Seigneur se divise en trois parties : son enfance, sa passion et sa gloire dans le ciel…

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Comme dans le premier chapelet nous honorons les mystères de l’enfance de Jésus-Christ, le premier chapelet sera pour nous comme un tableau qui nous montrera toutes les vertus de la vie chrétienne ; comme dans le second chapelet nous honorons la passion de Notre Seigneur, le second chapelet sera pour nous comme un tableau qui nous représentera toutes les vertus de la vie pénitente ; comme nous honorons dans le troisième chapelet la vie glorieuse de Jésus-Christ dans le ciel, le troisième chapelet sera pour nous comme un tableau qui nous représentera la gloire dont nous jouirons un jour dans le ciel » (Petit traité du Rosaire).

Marie dans la scène de l’Annonciation

« Peine de grâce » : ces mots expriment toutes les grandes richesses spirituelles dont la sainte Vierge est remplie. Il n’y a rien de plus beau que la grâce, rien de plus éblouissant que la grâce, rien qui nous rapproche plus de Dieu que la grâce. C’est l’exemption de tout péché, de toute tache spirituelle. C’est la beauté du ciel. C’est ce que l’ange voit en Marie, c’est ce qui l’éblouit et l’étonne, en voyant cette belle créature privilégiée de Dieu. Aussi ne peut-il dire autre chose, sinon qu’il la voit pleine de grâce, pleine de grâce dans toute la force du terme. Pleine de grâce dans son âme, dans son cœur, dans son corps. Pleine de grâce dans toute sa vie depuis le commencement jusqu’à ce jour. Ce mot exprime toute la beauté de Marie et renferme le plus grand éloge qu’il puisse lui faire. Il n’y en a pas d’autres sur la terre qui puisse égaler celui-ci.

« Le Seigneur est avec vous » : c’est la conséquence de cet état merveilleux de grâce dans lequel se trouve Marie. Là où il y a la grâce, il y a la beauté, la sainteté, la pureté, la sagesse. Là, il y a toutes les beautés intérieures.

Dieu y réside, puisque nous sommes les temples de Dieu. Marie est le plus beau temple dans lequel Dieu puisse résider. Le Père y réside comme dans sa créature privilégiée, le Fils y réside comme dans une mère chérie et le Saint-Esprit comme dans son épouse bien aimée…

Consentement de Marie : Marie ayant compris ce que l’ange lui avait expliqué, et assurée que sa pureté n’en ressentirait aucune atteinte, s’incline devant la volonté toute puissante de Dieu et dit : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole ». Marie croit à la parole de l’ange, elle croit à la toute puissance de Dieu, elle croit à ce que Dieu va faire en elle, et cet acte de foi sublime attire le Fils de Dieu en elle. La foi fait des miracles. Toutes choses sont possibles à celui qui croit. « Vous êtes bienheureuse, vous qui avez cru », dit sainte Elisabeth. Elle croit, elle accepte avec simplicité le titre de mère. Elle en accepte la charge, les conséquences, sans s’inquiéter de l’avenir, de ce qu’on pensera d’elle. Elle met sa confiance en Dieu pour tout » (Rosaire du père Chevrier, p. 76-78).

Marie dans la scène de la Visitation

« Marie était pleine de grâce et depuis qu’elle portait dans son sein le Verbe éternel, cette grâce n’avait fait que s’augmenter et ses rayons de grâce et de beauté rayonnaient autour d’elle comme autour du soleil brillant. Que nous sommes beaux quand nous portons le bon Dieu avec nous et que de bons effets il produirait sur les âmes que nous approchons quand nous allons les visiter, si nous n’y mettions pas d’obstacle ! Marie porte la grâce en elle et elle la répand par tout son être : ses paroles, ses gestes, ses actions. Elle est comme un soleil qui jette ses rayons sur les eaux pures. Quelle bonne influence elle répand sur sainte Elisabeth et quelles bonnes pensées elle inspire à son cœur !

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Ceci nous montre que nous devons porter Dieu avec nous quand nous sortons et répandre sur les autres la bonne influence de la grâce, de la foi, de l’amour de Dieu et du respect pour nous. C’est là le bon effet de la grâce en nous sur les autres. Que de fois nous apportons chez les autres, au contraire, la dissipation, la folie, la perte de temps et les petites passions, la recherche, l’orgueil ! Gardons-nous bien d’aller chez les autres si nous ne devons pas y porter, comme Marie, la foi, l’amour de Dieu, la charité et le Saint-Esprit » (Rosaire du père Chevrier, p. 82).

Marie dans la scène de la Naissance

« Joie et méditation de Marie : Marie conservait toutes ces choses, les méditant dans son cœur. C’était l’occupation de Marie. L’enfant Jésus présent, couché dans cette crèche ; elle, mère de ce divin enfant ; les anges, les bergers, les voisins qui arrivaient, invités par les bergers, tout cela occupait le cœur de Marie ; elle admirait la conduite de Dieu dans toutes ces choses et ne pouvait se lasser d’adorer, d’admirer et de bénir Dieu de toutes choses.

Ce fait nous apprend qu’il ne faut pas se contenter de regarder, de voir, de lire, de chanter, de converser ; il faut conserver les choses dans son cœur et les méditer à l’exemple de Marie. Oh ! combien la méditation est utile et nous fait grandir dans la vertu et l’amour de Dieu ! » (Rosaire du père Chevrier, p. 95).

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Marie dans la scène de la Présentation au Temple

« Glaive de douleur qui doit percer le cœur de Marie : le cœur de Marie sera affligé par les persécutions que son fils aura à endurer dans sa vie et dans sa mort : en Egypte, à douze ans et dans la Passion. Siméon ajoute que les pensées de beaucoup de cœurs seront dévoilées, c’est-à-dire : c’est dans les persécutions, les souffrances que l’on connaît la véritable foi, le véritable amour.

La souffrance est le cachet auquel on reconnaît le véritable attachement, le vrai ami, le vrai chrétien… Si nous n’avons pas souffert, nous ne pouvons pas savoir si nous aimons vraiment Dieu. C’est quand on a à souffrir, qu’il y a de la peine à faire quelque chose, que l’on donne de véritables marques de l’amour et de la foi.

Ces paroles nous prouvent que la véritable marque de la foi et de l’amour, c’est la souffrance. Ainsi ceux qui souffrent avec Jésus-Christ sont ses véritables amis, ses véritables disciples, ceux qui souffrent pour remplir leur devoir. On voit les pensées de leur cœur, c’est-à-dire leur véritable affection, leur véritable amour. Quand on s’éloigne de quelqu’un qui souffre, quand on ne prend pas la défense de ceux qui souffrent, quand on ne soulage pas ceux qui souffrent, c’est une preuve qu’on n’est pas pour eux ni avec eux, ni pour leur doctrine ni pour leurs principes » (Rosaire du père Chevrier, p. 110-111).

Marie dans la scène du Recouvrement de l’Enfant Jésus

« Anxiété de Marie et de Joseph : l’anxiété et la douleur de Marie et de Joseph se peignent dans ces paroles : « Voilà trois jours que votre père et moi, dans la douleur, nous vous cherchions ! » On peut concevoir la douleur de Marie et de Joseph par l’amour qu’ils avaient pour l’enfant Jésus.

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Celui qui perd ce qu’il aime, ne peut être content, et sa douleur est d’autant plus grande qu’il aime davantage. Trois jours, c’était bien long pour le cœur de Marie ! Trois jours de recherche ! Que les heures parurent longues, les jours, les nuits ! Que de pleurs versés sur cet enfant ! Ajoutez à cela les appréhensions sérieuses. Marie se rappelait le massacre des Innocents, la fuite en Egypte, le glaive de douleur prédit par Siméon. Tout cela repasse dans sa mémoire et augmente sa peine, quoique cependant résignée à la volonté de Dieu et ayant confiance, parce que l’ange lui a dit qu’il était le Fils du Très-Haut et qu’il doit régner éternellement. Elle flotte entre l’espérance et la crainte.

Cette douleur de Marie nous montre combien est grande la perte de Jésus pour celui qui le connaît et qui l’aime. Jésus se cache quelquefois pour éprouver notre amour et nous permettre de nous rendre compte du degré de notre amour pour lui. Si lorsque Jésus se cache et que nous restons indifférents, c’est une preuve que notre amour est bien faible ; mais si tout de suite nous le cherchons avec douleur, c’est une bonne preuve. Sans Jésus, il n’y a que peine et douleur dans l’âme, mais avec Jésus il y a la paix, la joie, la consolation. Il vaut mieux souffrir avec Jésus que d’être content sans Jésus » (Rosaire du père Chevrier, p. 115).

Marie au Calvaire

Le père Chevrier vénérait volontiers Marie sous le vocable de Notre-Dame des Sept Douleurs, à qui il avait dédié la chapelle du Prado. Commentant la quatrième station du chemin de la croix, il écrit :

« Présence de Marie. Elle vient. Ce n’est ni par curiosité, ni par compassion fausse, ni pour le délivrer, ni par ostentation.

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Elle vient pour être témoin des souffrances de Jésus, pour y prendre part, s’unir à Jésus. Elle avait eu si grande part au mystère de l’Incarnation ; elle veut prendre part aussi à la Rédemption.

Dans l’Incarnation, elle refuse par humilité, se déclarant indigne, parce ce que c’était une gloire ; mais là où il n’y a qu’à souffrir et à être humiliée, elle vient, elle s’avance seule. Témoin de tous les mystères de Dieu, elle vient pour être témoin de celui de notre Rédemption. Elle n’était pas sur le Thabor ; elle n’était pas à l’entrée triomphante de Jésus ; mais elle vient au Calvaire…

Elle vient offrir son fils comme Abraham. Elle l’avait déjà offert au jour de la Présentation pour obéir à la loi de Moïse, mais alors elle l’avait racheté par cinq sicles d’argent et il lui avait été rendu. Maintenant, elle ne le rachète pas. Elle ne fait aucune démarche, ni auprès de Pilate, ni des juges, ni des hommes importants de Jérusalem qui avaient été guéris par lui. Rien de tout cela. Elle l’offre volontairement…

Marie donne à Dieu ce qu’elle a de plus cher, son fils, pour notre salut. Marie aime Jésus, son fils, pour Dieu et pour nous, et non pas pour elle-même. Savoir sacrifier pour Dieu ce que nous avons de plus cher, et pour notre prochain, et cela librement, volontairement, spontanément, voilà un acte de vertu ! Dieu le veut, cela est utile au prochain, j’y consens…

Elle vient pour recueillir la grâce qui coule à flots des plaies du Sauveur. Il n’y a que Marie qui puisse la recueillir. Elle en fait provision pour les pécheurs. Elle nous a donné Jésus, l’auteur de la grâce, et maintenant elle recueille la grâce pour la distribuer aux pécheurs. Mère de la divine grâce… » (Chemins de la croix, p. 132-133).

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Marie dans le ciel

« Marie dans le ciel prie pour les hommes ; elle répand sur la terre tous les trésors de grâces. Ce qu’elle demande ne peut lui être refusé ; c’est une loi par laquelle Dieu s’est obligé à user de miséricorde envers tous ceux pour lesquels intercède Marie. C’est par Marie que la miséricorde s’étend sur la terre de génération en génération, parce qu’elle est mère de miséricorde et Dieu étend son secours parce qu’elle est notre mère. Elle est devenue mère de tous les hommes en nous enfantant sur la croix ; devenue mère de Dieu, elle conserve toute l’autorité de sa maternité sur son Fils et Marie ne peut rien lui demander qui ne lui soit accordé. Dieu peut-il refuser à celle à qui il a demandé la vie ? Non sans doute. Nous avons donc dans le ciel une source certaine de miséricorde ; nous avons dans le ciel le gage le plus certain de la miséricorde.

Ah ! si le nombre de nos péchés nous effraie, ayez confiance ! Marie est la mère de miséricorde. C’est à elle que Dieu a confié la dispensation de ses grâces. Marie ! quand je pense que c’est vous qui, dans le ciel, dispensez toutes les grâces, lorsque je pense que c’est vous qui, au ciel, possédez les trésors de la miséricorde, lorsque je pense que, dans le ciel, vous avez le règne de la bonté, oh ! la confiance renaît ; quand on sait que vous êtes pour nous, que vous êtes notre mère et que nous sommes vos enfants, oh ! quelle douce confiance s’empare de l’âme ! on espère, on jouit du bonheur. Ah ! exercez sur moi, ô Marie, l’empire de votre miséricorde, intercédez pour nous dans le ciel, dites à votre Fils que vous voulez nous sauver, et nous le serons infailliblement » (Commentaire du Magnificat, Sermons, I, p. 468-469).

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XII
DEVENIR DES SAINTS

« L'Esprit de Dieu est dans les saints »

Les saints ont tenu une grande place dans la vie du Père Chevrier : la Vierge Marie, à qui il avait dédié sa chapelle du Pradsous le titre de Notre-Dame des Sept Douleurs ; saint Joseph, « père des pauvres » ; Jean-Baptiste et Jean l'Évangéliste ; Pierre et Paul, en qui il voyait le « modèle des prêtres » ; Antoine, le premier ermite, son saint patron ; François d'Assise, qui imita Jésus à la lettre, par amour, dans sa vie humaine depuis la Crèche jusqu'à la Croix ; Gaétan de Thiène, qui voulut vivre la pauvreté dans l'exercice du ministère sacerdotal; François Xavier ; François de Sales ; Vincent de Paul ; François Régis ; Benoît Labre ; Jean-Marie Vianney, le curé d'Ars, son compatriote…

Il admirait en particulier dans les saints la simplicité de leur foi et leur promptitude à répondre aux appels de Dieu

« Saint Antoine ne raisonne pas quand il entend dans une église cette parole de l'Évangile : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres et tu auras un grand trésor dans le ciel. » Il va, vend ce qu'il a, le donne à un pauvre et se retire dans la solitude.

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« Saint François d'Assise entend aussi cette parole de Jésus Christ dans une église : « N'ayez ni or, ni argent, ni souliers, ni doubles vêtements. » Il prend cela pour lui et quitte tout pour se faire le vrai pauvre de Jésus Christ dans le monde.

« Voilà la simplicité d'enfant que Notre Seigneur demande de ses véritables disciples.

« Que de raisonnements auraient pu faire tous les saints qui ont suivi la voie évangélique, pour les empêcher d'entrer dans une voie si élevée, si parfaite, si difficile à la nature; et s'ils s'étaient laissés prendre par tous ces raisonnements, ils ne seraient jamais devenus des saints…

« C'est le raisonnement qui tue l'Évangile et qui ôte à l'âme cet élan qui nous porterait à suivre Jésus Christ et à l'imiter dans sa beauté évangélique.

« Les saints ne raisonnaient pas tant. Et c'est parce qu'il y a tant de raisonneurs qu'il y a si peu de saints ! » (VD, p. 127).

Seuls les saints peuvent renouveler le monde

Les saints ont la puissance de remuer l'univers en raison de leur union avec Dieu. Pour le Père Chevrier, « devenir des saints » par l'union au Christ et à son Père dans l'Esprit est une grâce à demander chaque jour pour soi et pour ses frères, et en même temps une tâche, la tâche la plus importante et la plus nécessaire des disciples de Jésus sur la terre :

« Dieu nous a envoyé jusqu'à ce jour du pain matériel, mais ce n'est rien. Je lui demande des âmes dévouées, des âmes généreuses, des pierres vivantes, des saints.

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Soyez, chers amis, ces pierres, ces saints, ces âmes généreuses, qui doivent travailler pour Jésus Christ, avec Jésus Christ, pour continuer sur la terre sa vie de sacrifice, de dévouement et de charité » (Lettre à ses séminaristes, 1872).

« Un prêtre saint, pauvre, est toute richesse » (VD, p. 520).

« Une once de sainteté et de pauvreté vaut plus que tout l'éclat du monde » (VD, p. 521).

« Il faut faire les actions des saints. Il faut suivre à la lettre l'Évangile… » (Paroles du Père Chevrier à Mlle Tamisier).

« Mes chers enfants, il faut devenir des saints.

« Aujourd'hui plus que jamais, il n'y a que les saints qui pourront régénérer le monde, travailler utilement à la conversion des pécheurs et à la gloire de Dieu…

« Oh ! que les saints faisaient de belles choses sur la terre, comme ils étaient agréables à Dieu et utiles au prochain. Les saints sont la gloire de Dieu sur la terre, ils sont l'expression vivante de la divinité ici-bas, ils sont la joie des anges et le bonheur des hommes.

« Un saint, c'est un homme qui est uni à Dieu, qui ne fait qu'un avec lui, qui demande à Dieu, qui parle à Dieu et à qui Dieu obéit. C'est un homme qui a tous les pouvoirs de Dieu en sa main, c'est un homme qui remue l'univers quand il est bien uni au Maître qui gouverne toutes choses.

« Les saints sont les hommes les plus puissants de la terre, ils attirent tout à eux, parce qu'ils ont la charité, la lumière de Dieu, la fécondité de l'Esprit Saint. Ils ont la richesse de Dieu qu'ils distribuent à tous les hommes ; ce sont les économes du bon Dieu sur la terre.

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« Et il faut, mes chers enfants, que vous deveniez des saints ; il faut que vous deveniez des lumières pour conduire les hommes dans le bon chemin, du feu pour réchauffer les froids et les glacés, des images vivantes de Dieu sur la terre pour servir de modèles à tous les chrétiens.

« Oh ! mes chers enfants, travaillez à devenir des saints. On ne le devient pas tout de suite ; il faut y travailler longtemps et dès le commencement de la vie ; c'est une grande tâche à remplir, un but bien élevé à atteindre ; mais il faut y arriver pour devenir de bons prêtres. Un prêtre qui n'est pas un saint fait peu de bien parmi les âmes et il faut, vous surtout, le devenir » (Lettre n°82 aux Quatre Séminaristes, 24 janvier 1872).

« Oh ! devenez des saints ! C'est là tout votre travail de chaque jour… » (Lettre n°105 à Nicolas Delorme, séminariste, 2 janvier 1875).

« C'est à la perfection que Jésus Christ nous appelle, à devenir de véritables disciples » (VD, p. 121).

 

 


[1] Les citations du Véritable Disciple (VD) se réfèrent à l'édition critique présentée et annotée par P. Berthelon : Le prêtre selon l'Évangile ou le véritable disciple de notre Seigneur Jésus Christ, PradÉditions Librairie, Lyon 1968.

 

[2] On signalera le plus souvent les correspondants auxquels s'adresse le Père Chevrier, ainsi que les années où ont été écrites les lettres.

 

[3] Le sigle Ms I, II, III, etc., indique le volume des manuscrits du Père Chevrier d'où provient le texte.

 

[4] Le sigle P 1, 2, 3 et 4 renvoie aux divers tomes du procès de béatification dans lesquels on a consigné les dépositions des témoins.

 

avril 29, 2017

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