Edition critique des lettres du Père Chevrier par Yves Musset (2006)

LETTRES A SA FAMILLE OU LA CONCERNANT 1847-1877

LETTRES DE SAINT-ANDRE ET DE LA CITE 1855-1860

Lettres aux prêtres et aux séminaristes   1864-1878

LETTRES AUX AUTORITES ECCLESIASTIQUES 1864-1877

LETTRES AUX SŒURS DU PRADO 1859-1879

 

Présentation

On trouvera ici, distribuée sous la forme de deux volumes, une nouvelle édition de toutes les lettres du père Chevrier, avec une présentation des correspondants auxquels elles furent adressées, ainsi qu’avec de brèves annotations sur les personnes et les événements qui y sont mentionnés.

La collection et la publication des lettres d’Antoine Chevrier
depuis sa mort en 1879 jusqu’à nos jours.

Le père Perrichon raconte dans ses souvenirs comment, alors qu’il n’était encore qu’un jeune prêtre, il fut chargé en 1887 de classer les écrits du père Chevrier, décédé huit ans plus tôt, et de « chercher un peu partout les faits et les paroles du Père », mais il ne put réellement s’atteler à ce travail qu’à partir de l’automne 1888.[1] C’est à ce moment-là, semble-t-il, que l’on commença à rassembler et à copier, en vue d’une éventuelle publication, un certain nombre de lettres du fondateur du Prado.

Le travail le plus ancien à avoir été réalisé à ce sujet est dû à Mlle Grivet, qui devait mourir prématurément en mars 1894. Nous avons en effet, rédigées de sa belle écriture dans quatre grands cahiers, des copies des lettres au père Bernerd au nombre de 25, à Mlle de Marguerye (12), aux demoiselles Mercier et Bonnard (20), au père Farissier (13), qui avait été son confesseur à la suite du père Chevrier, ainsi que des copies des lettres adressées à elle-même (près d’une trentaine), à Estelle Fournet (2) et à Wilhelm Antoni (2), qui avaient été ses élèves. Suivirent, écrites par d’autres mains dans des cahiers de semblable format, les copies des lettres à Mme Franchet (59), à Maurice Daspres (4), à sœur Marie (8), à sœur Thérèse (14), ainsi qu’à diverses personnes.

En 1891, à Lyon, chez Emmanuel Vitte, paraissait une première publication de 360 pages sur le père Chevrier, constituée principalement d’une reproduction d’extraits de ses écrits, précédés d’une notice sur le fondateur du Prado.[2] Cet ouvrage comportait un chapitre entier, le chapitre X, qui était un premier recueil de « lettres choisies ». Elles y figuraient au nombre de 28 : lettres à des séminaristes, à Mlle de Marguerye, à Mme Franchet, à Jean-Claude Jaricot, à l’abbé Dutel, à Maurice Daspres, à Mlle Grivet, au père Duret. Les correspondants, qui vivaient encore pour la plupart, n’y étaient évidemment pas nommés. Dans une brève préface, due au père Chambost, cette correspondance du père Chevrier était ainsi présentée : « Intéressante et variée, [elle] révélera l’intime de son âme, les vertus de l’homme et du prêtre, et sa pensée sur l’œuvre du Prado ». Et on ajoutait : « Nous saisissons cette occasion pour demander aux personnes qui posséderaient des lettres du père Chevrier de vouloir bien nous les communiquer et nous leur exprimons d’avance toute notre reconnaissance ».[3]

Le 1er mars 1899, dans le cadre de la procédure visant à préparer la béatification du fondateur du Prado, un mandement de l’archevêque de Lyon, Mgr Coullié, invitait les fidèles ayant en mains des écrits du Serviteur de Dieu à les faire connaître à l’autorité ecclésiastique. Suite à cet appel, beaucoup de lettres nouvelles sortirent de l’ombre et vinrent grossir les collections précédentes sous la forme de nouveaux manuscrits ou de copies, les originaux étant en ce cas restitués à leurs propriétaires. Il existe, de l’écriture du père Chambost, un récapitulatif précis des lettres reçues alors : il y en eut plus d’une centaine ; quelques-unes provenaient de la famille du père Chevrier, d’autres de prêtres, de sœurs ou de laïques avec lesquels il avait correspondu ; les lettres les plus significatives qui s’ajoutèrent aux collections antérieures, furent les 6 lettres adressées à l’abbé Gourdon et les 48 lettres de direction que détenait sœur Claire, redevenue Mlle Alexandrine Janon. Chambost fit alors copier les 533 lettres en sa possession dans un même volume de 530 pages, qui forma le volume XIII des Ecrits du Serviteur de Dieu dont on postulait la béatification et l’ensemble des treize volumes ainsi constitués fut transmis au Saint-Siège en novembre 1903.

Depuis cette époque, il s’est encore ajouté d’autres lettres, soit isolées, soit formant de brèves collections, transmises au Prado au gré de circonstances diverses par les héritiers de celles et ceux qui les avaient reçues à l’origine. La dernière en date à avoir été ainsi retrouvée, le fut en 1999 dans une famille de la région de Roanne, qui l’avait montrée à un prêtre du Prado.

Il fallut attendre 1927 pour que parut, à l’initiative du père Chambost, une publication d’un grand nombre de lettres du père Chevrier dans un ouvrage destiné à un vaste public.[4] Reproduites intégralement ou partiellement, les lettres y étaient au nombre de 245, classées en fonction des destinataires et, dans chaque section, selon un ordre chronologique. Après celles adressées à la famille d’Antoine Chevrier, venaient celles de Saint-André, puis de la Cité et enfin, de beaucoup les plus nombreuses, celles postérieures à la fondation du Prado. On lisait en premier les lettres concernant l’œuvre de la première communion et l’école cléricale adressées à l’abbé Bernerd, à l’abbé Gourdon, aux abbés Dutel et Ardaine, à Jaricot, à Duret, Broche, Farissier et Delorme, ainsi qu’à Daspres, Ferrat et Wilhelm Antoni. Suivaient les lettres adressées aux sœurs du Prado, puis celles destinées aux principales bienfaitrices de l’œuvre et enfin les lettres de direction. L’ouvrage eut un réel succès puisqu’il en parut trois éditions, datant toutes trois de l’année 1927.

Ce n’est que beaucoup plus tard, dans les années 1960, que fut reproduite par les soins d’une sœur du Prado, sœur Marie-Luce, sous la forme d’un volume dactylographié destiné aux membres de la famille pradosienne, la collection complète des lettres du père Chevrier, telle qu’elle figure dans le volume XIII de ses Ecrits.[5] Les lettres y étaient au nombre de 541. C’était l’époque où, lassé des adaptations qu’en avait fait le père Chambost, on éprouvait le besoin de connaître les textes du père Chevrier dans leur état primitif : cette édition intégrale des Lettres, reprise avec une nouvelle pagination en 1974, allait s’ajouter à la nouvelle édition du Véritable Disciple, parue en 1968, qui se substituait elle-même à l’ancienne édition réalisée par le père Chambost en 1922.

Ces éditions polycopiées étant épuisées, au lendemain de la béatification du père Chevrier, la question se posa d’une nouvelle publication de ses lettres. On hésita un temps entre deux formules : faire à nouveau une sélection des principales lettres, comme l’avait fait Chambost en 1927, avec une présentation des destinataires, dans un ouvrage accessible à un assez vaste public ; ou une édition complète de la correspondance, à l’intention principalement des membres du Prado, dont on pensait qu’il était important qu’ils puissent avoir accès à ces textes. C’est la seconde éventualité qui fut retenue : le Prado de France fit imprimer en 1987 une nouvelle édition des Lettres, réalisée sous la forme d’un gros volume de 463 pages.[6] Les lettres s’y trouvaient désormais au nombre de 560, classées pour l’essentiel comme dans les éditions polycopiées antérieures, mais avec quelques variantes dans le regroupement des textes et une nouvelle numérotation des lettres.

Dans le courant de l’année 2005, à l’occasion cette fois du cent cinquantième anniversaire de la conversion du père Chevrier à Noël 1856, la question me fut posée d’avoir à préparer une autre édition des lettres. On souhaitait d’une part que parut, à l’intention d’un public plus large que celui des seuls pradosiens, une sélection de lettres qui fit découvrir à ceux qui les liraient la personne, l’œuvre et la spiritualité d’Antoine Chevrier ; mais on continuait aussi d’éprouver le besoin de mettre à la disposition des membres de la famille pradosienne un texte des lettres, revu de manière critique et accompagné d’explications permettant de comprendre la genèse de cette correspondance et les événements qui y sont rapportés.

Pour répondre à cette double attente, je pensai qu’on ne pouvait le faire qu’en écrivant deux ouvrages, de genre différent, qui se complèteraient l’un l’autre.

Un premier ouvrage, édité par une maison d’édition et disponible en librairie, qui serait non une simple collection de lettres – ce genre de livres ne pouvant intéresser qu’un public restreint – mais bien plutôt une évocation de la figure d’Antoine Chevrier telle qu’elle apparaît à travers des éléments de sa correspondance. Ce livre est paru en février 2006, édité par Parole et Silence, sous le titre : Antoine Chevrier, Lettres inédites, présentation d’Yves Musset.

Le second ouvrage est celui-ci, dont il me faut présenter maintenant brièvement les principales caractéristiques.

Caractéristiques de cette nouvelle édition
des lettres d’Antoine Chevrier.

Il s’agit d’une publication interne au Prado, analogue à celles que j’ai faites auparavant d’autres textes du père Chevrier : son traité de l’Oraison, ses études des mystères du Rosaire, ses écrits sur l’Esprit-Saint, son Véritable Disciple.

Les lettres ont été reproduites d’après le texte des manuscrits du père Chevrier ou, quand ceux-ci manquent, d’après les anciennes copies manuscrites. Les références à la classification des manuscrits, établie jadis par sœur Renée de Limairac, sont indiquées en note, quand les manuscrits sont ici présents.

La ponctuation du père Chevrier étant souvent ou absente ou fantaisiste, on a ponctué selon le sens, en fonction des règles aujourd’hui en usage. Ici ou là, on a dû mettre parfois entre crochets un mot absent du texte, mais rendu nécessaire pour la compréhension de la pensée.

La question la plus difficile à prendre en compte était celle de la datation des lettres. Un certain nombre de lettres sont en effet datées de la main du père Chevrier, soit complètement, soit partiellement, le jour ou l’année n’étant pas indiqués ; beaucoup d’autres ne le sont pas. Cependant, un certain nombre de lettres, non datées par le père Chevrier, l’ont été par celles ou ceux qui les avaient reçues, ou encore, plus tard, en vue des publications, par le père Chambost, dont on reconnaît aisément l’écriture. Il arrive aussi que des lettres sont accompagnées de leurs enveloppes et si elles ont été postées, elles portent le cachet de la poste, ce qui permet de les dater avec précision. Bien que le père Chevrier datât en général à la fin de ses lettres, pour plus de clarté, on a pris ici le parti d’indiquer, en tête de chaque lettre, la date qui figure dans le manuscrit, si celle-ci est bien de la main du père Chevrier ; sinon, on signale que la lettre est sans date, mais, au besoin, on ajoute en note ce que l’on peut apprendre à partir d’une date soit figurant sur l’enveloppe, soit provenant d’une annotation du destinataire ou encore du père Chambost ; on pourra ainsi ajouter plus ou moins de crédit à l’information apportée.

Comme dans toutes les éditions antérieures, nous avons regroupé les lettres par destinataires. L’ordre suivi s’inspire, pour l’essentiel, de celui qu’avait adopté l’édition de 1987, avec, toutefois, quelques modifications : lettres à sa famille ; lettres de Saint-André et de la Cité ; lettres aux prêtres et aux séminaristes ; lettres aux autorités ecclésiastiques ; lettres aux sœurs du Prado ; lettres à Mlles Mercier, Bonnard et Dussigne ; lettres de direction ; lettres aux bienfaiteurs ; lettres aux autorités civiles ; lettres de recommandation. Cette classification comporte une part d’arbitraire, notamment en ce qui concerne les lettres de direction et les lettres aux bienfaiteurs, un certain nombre de dirigées du père Chevrier, comme Mme Franchet et Mlle de Marguerye, ayant été aussi des bienfaitrices du Prado.

Dans chacune des sections indiquées ci-dessus, on a essayé, dans la mesure du possible, de classer les lettres par ordre chronologique. Dans la partie consacrée aux lettres de direction, on a placé en premier les lettres aux personnes ayant fait l’objet d’une direction sur plusieurs années et ensuite seulement les lettres adressées à des personnes qui s’étaient adressées au père Chevrier de manière occasionnelle. Ici ou là, certaines lettres ont été regroupées, parce que concernant une même personne à un moment donné : on trouvera par exemple, ajoutées aux lettres à la famille, quelques autres lettres causées par les problèmes de santé des parents du père Chevrier.

On comprendra qu’il n’a pas été possible de maintenir les numéros d’ordre des lettres de la précédente édition de 1987. Ils figurent entre parenthèses, après les nouveaux numéros d’ordre adoptés dans cette édition.

Autre nouveauté. Il a paru intéressant d’introduire dans cette publication, quand elles ont été conservées soit partiellement, soit parfois intégralement, les lettres envoyées au père Chevrier par les correspondants auxquels il s’adresse ici. Nous l’avons fait à chaque fois que c’était possible, le texte des correspondants étant reproduit sous une autre forme de caractères. On trouvera donc, à leur place dans le corpus des lettres, des textes en provenance des séminaristes Maurice Daspres et Wilhelm Antoni, du père Bruno, capucin, des pères Piscivillo et Villafranca de Rome, de Mgr Dubuis, évêque de Galveston au Texas, de Mgr Thibaudier, vicaire général de Lyon, de M. Orcel, vicaire général de Grenoble, de sœur Claire, de Mme Franchet, de Mlle Grivet et de Mlle Tamisier, qui furent des dirigées du père Chevrier, ainsi que de plusieurs autres personnes, telles sœur Séraphine, Visitandine, Philiberte Chambard, qui travaillait dans la célèbre usine-pensionnat de Jujurieux, la baronne d’Avout, ou encore Etienne Lamy, député du Jura, M. Jeannez, banquier à Roanne, Valentine Galley et M. Dufour, qui étaient, eux, des personnes assistées par l’aumônier du Prado. Ces quelques documents ayant échappé à la destruction nous permettent d’entrevoir quelque chose de ce que fut le dialogue du père Chevrier avec ses correspondants dans la grande diversité de leur situation.

Pour aider à la compréhension du contenu des lettres, les explications fournies ici, toutes d’ordre historique, sont de deux sortes. Les principales, figurant sous la forme d’introduction à une série de lettres ou à une lettre particulière, donnent des renseignements, quand nous les avons, sur les destinataires des lettres en question. D’autres explications de moindre importance figurent en note, sur les personnes citées ainsi que sur les événements rapportés. On pourra ainsi saisir de manière plus juste et plus complète la vie et l’action pastorale d’Antoine Chevrier telle qu’elle apparaît dans ce qui nous a été conservé de sa correspondance.

On trouvera dans l’autre ouvrage dont il a été question ci-dessus : Antoine Chevrier, Lettres inédites, présentation de Yves Musset, notamment dans la postface, un commentaire d’ordre spirituel sur la figure de celui qui se donne si bien à connaître dans ses lettres, plus encore peut-être qu’à travers cet ouvrage, un peu trop didactique à notre goût, qu’est le Véritable Disciple.

A noter enfin qu’on trouvera dans un troisième volume à paraître après ceux-ci, sous la forme d’une annexe à cette édition critique des lettres, la reproduction de quelques notes de direction qui nous ont été conservées, les unes provenant de Mlle Grivet, d’autres de Mlle Tamisier, d’autres encore de Mlle Janon, à l’époque où celle-ci était sœur Claire. Pour bien saisir ce que fut la direction spirituelle du père Chevrier et donc sa manière de faire progresser des personnes sur le chemin de la perfection chrétienne, il convient, en effet, de compléter la lecture de ses lettres de direction par celle des notes qui furent rédigées, de son vivant ou après sa mort, par plusieurs des personnes qui l’avaient pris pour guide. On percevra mieux ainsi quelles étaient les lignes de force de sa conduite dans la direction des âmes et aussi quel accueil ou quelles résistances celle-ci rencontrait.

A Limonest, ce 16 avril 2006, fête de Pâques, et, cette année, 180ème anniversaire de la naissance d’Antoine Chevrier.

Yves MUSSET

P.S. On trouvera à la fin de chaque volume une table des lettres qui y sont contenues, et à la fin du second volume, une table générale de correspondance entre les numéros d’ordre de l’édition de 1987 et ceux de la présente édition, ainsi qu’un index des noms de personnes cités dans les lettres renvoyant aux pages, aux lettres et aux notes.

 

LETTRES A SA FAMILLE OU LA CONCERNANT 1847-1877

A une tante Fréchet

Cette première lettre, la plus ancienne qui nous a été conservée de lui, date de la période où, grand séminariste à Saint-Irénée, le jeune Antoine Chevrier venait de recevoir les ordres mineurs. C’était le 18 décembre 1847. Il serait ordonné sous-diacre le 17 juin suivant.

La lettre est adressée à une tante, sœur de sa mère, qui fut longtemps domestique à Chatanay chez les Ferrand. Dixième enfant de la famille, Anne Fréchet était née à Chatanay le 10 pluviose de l’an 5 (29 janvier 1797) ; elle demeura célibataire et mourut à Chatanay le 1er mars 1887, âgée de 90 ans. On l’appelait « la Nanon », pour la distinguer d’une autre Anne Fréchet, née en 1793, mariée à Lyon à un fabricant de bas, Jean Vercherin. C’est à elle qu’appartenait la petite maison familiale dans laquelle étaient nés les enfants Fréchet et où le père Chevrier se retira souvent soit seul soit en compagnie de sa mère. Le père Chevrier avait une affection toute particulière pour cette vieille tante, pauvre et illettrée. Dans les premiers mois de 1860, après le décès de deux de ses sœurs, il tint à faire une visite à cette « pauvre tante de Chatanay ». Mlle de Marguerye déclara au procès de béatification : « Me trouvant un jour avec lui chez sa mère à Chatanay, il me conduit dans une ferme voisine pour voir une de ses tantes qui y était domestique depuis près de cinquante ans » (Cf. Yves Musset, Histoire de la famille d’Antoine Chevrier, p. 113-114).

La maison des Ferrand se trouvait à quelques pas, de l’autre côté de la rue. Une fille Ferrand, Claudine, avait épousé en 1837 un Fréchet, Claude, cousin germain du père Chevrier.

Cette lettre ne nous a été conservée que sous la forme d’une copie. Le manuscrit se trouvait en 1899 chez Mlle Antoinette Alexandre, rue Saint-Jean, 37, Lyon, cousine et filleule du père Chevrier, dont la Nanon était la grande tante.

Lettre n°1 (1) à une tante Fréchet, 31 décembre 1847

Grand Séminaire, 31 décembre 1847[7]

Chère Tante,

Au renouvellement de cette année, qu’il soit permis à votre neveu de vous faire les vœux et les souhaits que méritent bien votre affection et vos bienfaits pour moi. J’ai à vous remercier de l’accueil toujours bienveillant que vous me faites quand j’ai le plaisir de vous voir, et des marques d’estime dont vous honorez votre neveu. Je ne puis mieux répondre à vos bonnes intentions à mon égard qu’en vous témoignant ma reconnaissance par le concours de mes prières ; puissent-elles être agréables à Dieu. Veuillez aussi, chère Tante, prier le ciel pour moi ; vous le savez, cette année peut-être va décider pour toujours de mon sort pour l’avenir ; veuillez prier pour moi, afin que le pas que je ferai, que la consécration que je ferai à Dieu lui soit agréable. Moi, de mon côté je ne vous oublie pas.

Je prie Monsieur et Madame Ferrand de vouloir bien accepter mes souhaits et mes vœux de bonne année ; et je suis, avec reconnaissance et amour, chère Tante, votre tout dévoué et chéri neveu.

A. Chevrier, minoré[8]

A une cousine

Cette seconde lettre date des jours qui précédèrent l’ordination sacerdotale d’Antoine Chevrier, laquelle eut lieu à la Primatiale Saint-Jean le 25 mai 1850. Saint-François était la paroisse où il avait été baptisé et où demeuraient ses parents. La lettre est adressée à une cousine, dont l’identité n’est pas précisée. Ce pourrait être Marie Bouchard, épouse de Joseph François Chevrier, fabricant de tulles, rue des Capucins, à la Croix-Rousse, car cette lettre fut remise au Prado par Mlle Dufournel, 4, rue des Ecoles, à Givors, qui fut vraisemblablement la fille de celui qui fut un temps l’employeur de Joseph-François Chevrier (Cf. Yves Musset, ouvrage cité, p. 92).

Lettre n°2 (2) à une cousine 22 mai 1850

22 mai 1850

Chère Cousine,

Le silence de la retraite qui précède mon ordination et que commande la méditation profonde des grâces ineffables dont Dieu veut bien me combler dans sa miséricorde, est peu compatible avec une correspondance au dehors. Mais pourrais-je résister au désir de vous manifester ma gratitude, sentiment si naturel et si fondé ?

La surprise agréable que vous me procurez est d’autant plus grande que je ne pensais pas être digne de mériter votre bienveillance.

Cette aube dont j’aurai le bonheur de me revêtir dimanche prochain sera pour moi un motif toujours présent de penser à vous pendant l’auguste sacrifice et de prier pour tous ceux qui vous sont chers.

Je pensais avoir le plaisir de dire ma première messe à Saint-François, mais on n’accorde à aucun prêtre de sortir du séminaire. On m’a fait l’honneur de dire la messe de communauté qui est à 6 heures du matin. Si ce n’était pas si matin, j’oserais espérer d’y voir tous mes parents, mais si mes yeux ne les rencontrent pas, mon esprit et mon cœur sauront bien les y trouver.

Daignez agréer l’assurance de l’attachement sincère de votre tout dévoué cousin. Mes amitiés respectueuses à mon cousin.

A. Chevrier[9]

A un cousin Chevrier

Cette lettre ne nous a été conservée que sous la forme d’une copie. Elle était en 1899 la propriété de cette Mlle Dufournel, dont nous avons parlé à propos de la lettre précédente.

Ce M. Chevrier, à qui est destinée la lettre, était Joseph, le second fils d’Antoine Chevrier, lui-même oncle du père Chevrier. Il s’était marié en 1843 et sa femme avait mis au monde en 1854 une petite Alice, alors âgée d’à peine 13 mois (Cf. Yves Musset, ouvrage cité, p. 92).

Le militaire de carrière dont il est question dans la lettre, est le fils aîné d’Antoine Chevrier, François, qui fit partie du corps expéditionnaire envoyé en Crimée par Napoléon III. Deux jours avant que le père Chevrier rédige sa lettre, le 8 septembre 1855, les zouaves de Mac-Mahon s’étaient emparés de la citadelle de Malakoff et les Russes avaient évacué la ville de Sébastopol la nuit suivante. Le siège avait duré deux ans et l’armée française avait perdu 95.000 hommes, dont 25.000 tombés au feu, le reste emporté par la maladie, le froid et le typhus. On comprend que le cousin du père Chevrier ait alors fait le vœu de monter à Fourvière s’il reverrait un jour sa bonne ville de Lyon. Quand en 1857 il eut un premier enfant, une fille, il la prénomma Alma, du nom de la rivière, voisine de Sébastopol, où les zouaves français s’étaient illustrés en septembre 1854 après le débarquement du corps expéditionnaire (Cf. Yves Musset, ouvrage cité, p. 89-91).

Lettre n°3 (3) à un cousin Chevrier. Saint André, 10 septembre 1855

Saint-André, 10 septembre 1855[10]

Je viens de recevoir une lettre de Sébastopol dans laquelle mon cousin me prie de donner de ses nouvelles à son père et à sa mère et [à] ses parents. Ne pouvant aller moi-même vous voir à cause de mes occupations et parce que je me trouve de semaine, je vous envoie deux de mes petits clercs pour m’acquitter de la commission dont je suis chargé.

Je ne sais pas si cette lettre sera sans préjudice de celle que vous recevez chaque semaine, mais si toutefois vous n’en receviez pas mardi prochain selon son habitude, ne soyez pas en peine, il se porte bien et n’a toujours reçu aucune blessure. Le contenu de sa lettre ne renferme rien d’extraordinaire. Il m’annonce qu’il a reçu ma lettre et le petit paquet qui avaient été confiés à M. Hauvert. Il paraît que M. Hauvert n’a pu lui faire lui-même la commission, puisqu’il l’a fait faire par un soldat du 42ème. Il regrette beaucoup de n’avoir pas même pu parler à ce soldat, parce qu’il ne se trouvait pas dans sa tente lorsqu’il est venu, et il ne sait pas maintenant où le déterrer. J’espère bien que quelques circonstances se présenteront pour fournir à M. Hauvert l’occasion de voir mon cousin et de causer un peu de Lyon et de leurs amis. Sa lettre est datée du 27 Août et il ne sait pas encore sa nomination au grade de chevalier de la Légion d’honneur. Quel plaisir, quel bonheur ce sera pour lui de recevoir cette nouvelle ! Dans sa lettre, il me parle au long de son désappointement, de son chagrin, en voyant de jeunes officiers parés d’une décoration et lui, vieux soldat, qui n’a jamais manqué à son devoir depuis 27 ans, se voir au-dessous d’eux, au point de vue de l’estime et de l’honneur ; il faut avouer que cela est désolant et il le comprend mieux que personne; mais il sera bien dédommagé quand il recevra votre lettre dans laquelle il trouvera sa promotion dans le Moniteur et sa croix elle-même.

Je m’associe à son bonheur et je partage sa joie bien juste et dûment méritée. Je trouverai bien un petit moment pour lui écrire une petite lettre de félicitation, mais en attendant, si vous lui écrivez, veuillez lui annoncer que j’ai reçu sa lettre, qu’elle m’a fait plaisir, mais que je ne partage plus ses chagrins maintenant, puisqu’ils sont dissipés, mais que je m’associe au contraire à son bonheur.

Il me rappelle aussi le vœu bien arrêté de monter à Notre-.Dame de Fourvière, lorsqu’il aura le bonheur de revenir à Lyon ; ce sera certainement pour nous tous un beau jour de fête et j’espère bien que le bon Dieu, qui l’a conservé jusqu’à ce jour, voudra bien le conserver durant toute la durée de la campagne et que nous le reverrons sain et sauf ; je prie Dieu tous les jours pour cela.

Veuillez agréer avec [mes] salutations, mes affections les plus vives et les plus sincères et un petit baiser à Alice.

A. Chevrier

A son père

Lettre écrite d’une grande écriture sur un papier de couleur bleue que le père Chevrier adresse à son père en juillet 1862, alors qu’il vient d’arriver à Chatanay en compagnie de sa mère pour y prendre quelque repos, sans doute rendu nécessaire à cause d’une grande fatigue ou d’ennuis de santé. Il rassure son père et l’informe que ces dames de la place de la Mairie, Mlles Mercier et Bonnard, iront lui préparer son repas.[11]

Lettre n°4 (4) à son père 16 juillet 1862

J.M.J.
16 juillet 1862[12]

Mon cher père,

Nous sommes arrivés à la Tour en bonne santé. Ma mère restera avec moi jusqu’à samedi soir, que nous rentrerons à Lyon à 6 h ½. Ne t’ennuie pas, j’ai écrit à ces dames de la Place, qui iront te voir et feront ton dîner. Tâche de panser ton bras pendant ces deux jours.

Le temps n’est pas beau ; aujourd’hui il pleut ; il fera peut-être plus beau temps demain, tu pourras aller te promener et moi aussi.

Chatanet[13] est toujours de même.

Ils t’envoient tous bien le bonjour.

A Dieu, ton fils,

A. Chevrier[14]

A un habitant de Bourgoin

Lettre d’affaires adressée « à M. Thévenon, peignier à Bourgoin, près de la Halle, Isère » et écrite par Antoine Chevrier au nom de son père, Claude Chevrier, pour réclamer le paiement d’une rente viagère due aux Chevrier de Lyon par des paysans du hameau de Montbernier en la commune de Jallieu, près de Bourgoin en Isère.

La famille Chevrier était, en effet, issue de cette contrée. Devenu orphelin de père en 1752, François Chavrier, le grand-père du futur fondateur du Prado, était venu travailler à Lyon en qualité d’apprenti chez un oncle, fabricant de bas de soie dans le quartier Saint-Paul, Antoine Chevrier. Celui-ci s’était rendu propriétaire de divers terrains situés sur la paroisse de Jallieu, qu’il avait cédés à des paysans moyennant le paiement d’une rente annuelle perpétuelle. Antoine Chevrier ayant fait de son neveu son héritier, celui-ci et, après lui, ses enfants étaient devenus les bénéficiaires de cette rente, que touchait Antoine Chevrier, le fils aîné de François, et qu’il répartissait sans doute entre tous les ayant-droit.

Antoine Chevrier étant décédé le 29 janvier 1865, son frère cadet Claude intervient ici pour tenter de recouvrer la rente. Malheureusement pour lui, il ignore l’adresse de celui qui lui doit de l’argent et va même jusqu’à se tromper sur son identité. La lettre va, en effet, revenir à son expéditeur avec, au dos de l’enveloppe, les mentions : « Décacheté par conformité du nom », signé : « Tévenon » et : « Inconnu », signé illisible. Il aurait, semble-t-il, fallu écrire à un Joseph Combe, peigneur de chanvre à Bourgoin, marié à une Louise Thévenon.[15]

Lettre n°5 (5) à un habitant de Bourgoin, Lyon, le 15 décembre 1865

Lyon, le 15 décembre 1865

Monsieur,

J’ai l’honneur de vous prévenir que, ne pouvant nous présenter auprès de vous pour recevoir le montant des intérêts échus depuis la Saint-Martin, vous voudrez bien nous l’envoyer ou nous écrire. Notre frère aîné étant mort depuis le mois de janvier, vous voudrez bien vous présenter chez Monsieur Claude Chevrier, rue Sala 64, à Lyon.

Votre serviteur,

Chevrier[16]

A sa mère

Lettre n°6 (7) à sa mère, 2 novembre 1870

Lettre envoyée par le père Chevrier à sa mère au début du mois de novembre 1870. La France était en guerre avec la Prusse. Deux mois plus tôt, l’empereur Napoléon III avait été fait prisonnier à Sedan avec toute son armée, le régime impérial renversé, la République proclamée à Lyon, avant même qu’elle le fut à Paris. Il régnait dans la ville une atmosphère fiévreuse ; on parlait de défendre Lyon comme on défendait alors Paris ; le nouveau pouvoir en place était hostile à l’Eglise et les mesures malveillantes se multipliaient à l’endroit des institutions religieuses. On rapprochera cette lettre de la lettre n° 43 adressée peu de temps auparavant à l’abbé Bernerd.

J.M.J.
2 novembre 1870

Chère Mère,

J’ai appris avec plaisir que tu avais fait bon voyage. Fais quelques provisions, ça nous servira toujours pour plus tard.

Les nouvelles ne sont pas bonnes, les Prussiens approchent et il est probable que dans une dizaine de jours, ils seront près de Lyon. On a ordonné à Lyon à tous les vieillards et aux enfants de sortir. Nous faisons faire la première communion dimanche prochain.[17]

Je vais conseiller à ces dames de la Mairie[18] de louer une chambre en ville pour se retirer en cas de besoin et mettre quelques provisions. Je t’engage de rester à Chatanay, tu y seras plus en sûreté. Je ferai bien comme je pourrai.

Aie bien soin de toi et achète bien tout ce qui t’est nécessaire. Je prie mon cousin Claude[19] et mes cousines d’avoir bien soin de toi et je vous envoie bien à tous le bonjour.

Priez pour moi, je ne vous oublie pas.

Ton fils qui t’embrasse,

A. Chevrier.[20]

Lettre n°7 (6) à sa mère, date ?

Autre lettre écrite par le père Chevrier à sa mère, sans qu’on puisse préciser de quelle année il s’agit, ni pour quelles raisons il demande qu’on vienne chercher son bagage à la gare de Vaise. La lettre est postérieure à l’entrée au Prado en 1867 de Mlle Alexandrine Janon, devenue sœur Claire, et peut-être à l’achat de la maison de Limonest en 1872, ce qui expliquerait pourquoi il est ici question de la gare de Vaise, laquelle est peut-être la gare routière.

J.M.J.
16 février

Ma chère Mère,

Je vais toujours bien et je te prie de ne pas t’ennuyer. Je rentrerai samedi à midi et demi. Ne manque pas d’envoyer à la gare de Vaise un garçon ou deux pour prendre mon paquet.

J’envoie un petit mot à sœur Claire, en réponse à sa lettre ; veuille le lui faire remettre.

Ton fils qui t’embrasse.

A. Chevrier[21]

Lettre n°8 (8) à sa mère, Rome, 4 juin 1877

Lettre écrite de Rome et adressée par le père Chevrier à sa mère. Duret, Broche, Farissier et Delorme ont été ordonnés prêtres le 26 mai précédent à Saint-Jean de Latran. Il déclare son intention de quitter Rome le lundi suivant 11 juin. En fait, il ne partira de Rome que le mercredi 20, après qu’il y eut rencontré, en compagnie de ses nouveaux prêtres, Mgr Caverot, venu à Rome à la mi-juin pour assister au consistoire et recevoir son chapeau de cardinal. C’est alors que l’archevêque de Lyon fit savoir au père Chevrier qu’il laissait ses quatre nouveaux prêtres à la disposition du Prado.

Rome, 4 juin 1877[22]

Ma bien chère Mère,

Enfin nous allons bientôt retourner au Prado. Nous pensons partir lundi prochain pour arriver jeudi soir ou vendredi matin à Lyon. Je vous dirai le moment quand je serai bien fixé.

Je pense que tu vas bien. Du moins, les nouvelles que Monsieur Berne nous a données ont été bonnes et nous nous reverrons bientôt, je pense, tous les deux en bonne santé. Je me porte bien, à part une petite indisposition que j’ai eue il y a quelques jours, mais ça n’a rien été. Sœur Claire a été malade, elle a pris mal au gosier comme il y a quelque temps, mais elle va mieux, elle sort maintenant. Elle est venue nous voir hier et aujourd’hui. Sa figure avait un peu enflé.[23]

Nos Messieurs vont bien et se préparent à venir travailler au Prado avec courage.

Je pense que ces demoiselles de Montchat[24] vont bien et que je les trouverai aussi bien portantes. Ce sera une de mes bonnes visites à mon retour.

A bientôt, sur la fin de la semaine prochaine.

Ton fils qui t’embrasse.

Bonjour à tout le monde.

A. Chevrier[25]

A M. Sellier, médecin militaire

La lettre suivante fut écrite par le père Chevrier au nom de ses parents, à l’époque où ils habitaient au 64 de la rue Sala. En face de chez eux, à l’emplacement de l’actuel hôtel Sofitel, il y avait alors un hôpital militaire. M. Sellier, qui y faisait ses études de médecine et était encore célibataire, avait trouvé à se loger chez eux.

La lettre en question fut transmise au Prado en 1966 par Norbert Roozeboom, alors prêtre à Argenteuil. Elle était devenue la propriété d’une religieuse âgée, dont M. Sellier (1840-1903), médecin militaire, puis inspecteur de l’A. P. à Versailles, avait été jadis le parrain. La veuve de ce médecin l’avait confiée en 1915 à cette sœur, alors qu’elle faisait son noviciat : « Garde-la précieusement, lui avait-on dit. Ton parrain considérait le père Chevrier comme un saint ».

Lettre n°9 (473) à M. Sellier, médecin militaire 20 août 1863

J.M.J.
20 août 1863

Mon cher Monsieur,

Nous vous remercions bien du bon souvenir que vous gardez de nous, mon père et ma mère surtout y ont été très sensibles. Nous sommes heureux d’apprendre que votre santé va mieux. Que Dieu vous conserve pour les pauvres malades et le bien que vous êtes appelé à faire auprès d’eux. Le médecin participe au ministère du prêtre et l’aide souvent dans le secours qu’il donne aux pauvres affligés. Je demande cela au bon Dieu pour vous.

Mes parents vous attendent et vous verront revenir avec joie et bonheur, et si vous êtes content d’eux, ils continueront à faire pour vous tout ce qu’ils pourront pour être utile et vous rendre service, car je vous le dis à l’oreille : ils vous estiment et aiment beaucoup. Quant à vos effets, ils ne nous gênent pas, vous pouvez les laisser, vous les retrouverez à votre retour et on en aura soin.

La santé de mes parents est toujours un peu faible. Mon père tousse toujours, il a même assez souffert le mois dernier ; on a été obligé de lui mettre plusieurs vésicatoires, il va mieux. Ma mère a eu le bras gauche enflé aujourd’hui, il va un peu mieux. Quand vous étiez auprès de nous, vous nous rendiez de temps en temps service pour nos pauvres corps ; je vous en remercie pour eux et ils vous en remercient aussi eux-mêmes de tout leur cœur.

Vous serez assez bon pour avertir mes parents quelques jours à l’avance pour votre retour, afin que la chambre soit prête. Nous vous recevrons tous avec plaisir.

Je suis heureux de vous témoigner ma reconnaissance et de vous présenter mes salutations aussi affectueuses que respectueuses.

A. Chevrier
aumônier du Prado, Guillotière[26]

Au Docteur Levrat

Lettre écrite par le père Chevrier au médecin de famille au sujet de la santé de sa mère.

François-Marie Levrat (1834-1896) habitait au 2 de la rue Saint-Dominique, aujourd’hui rue Emile Zola, entre Bellecour et la place des Jacobins, près de l’Hôtel-Dieu où le docteur avait son service ; c’était le quartier où avait grandi Antoine Chevrier et où avaient vécu ses parents. La notice nécrologique du Docteur Levrat indique qu’il fut depuis de longues années et à titre gratuit le « médecin de la Providence du Prado fondée par le père Chevrier ». C’était, dit M. J. Rosier, « un très bon médecin, compétent, dévoué et désintéressé. Chez les pauvres, non seulement il oubliait de se faire payer, mais il croyait bon de payer les médicaments ! »[27]

Lettre n°10 (529) au Docteur Levrat

J.M.J.
[sans date]

Monsieur le Docteur,

Ma mère a probablement pris froid hier ; cette nuit elle a craché le sang et encore ce matin et elle ressent des douleurs violentes dans les reins. C’est à peu près les mêmes symptômes qu’elle avait il y a quelques semaines, quand elle avait sa fluxion de poitrine.

Veuillez avoir la bonté de nous indiquer ce qu’il faut faire dans cette circonstance et agréer mes salutations bien sincères et pleines de reconnaissance.

A. Chevrier[28]

 

LETTRES DE SAINT-ANDRE ET DE LA CITE 1855-1860

A Francisque Convert, séminariste de Saint-André

Ordonné prêtre en 1850 pour le service du diocèse de Lyon, Antoine Chevrier avait aussitôt été nommé vicaire à la paroisse Saint-André de la Guillotière dans la banlieue lyonnaise. Il devait y rester de 1850 à 1857. Peu de lettres subsistent de cette époque, sinon celles qu’il adressa alors à un jeune séminariste de la paroisse du nom de Francisque Convert.

Francisque Convert (1837-1896) allait devenir prêtre en 1863 et occuper divers postes dans le diocèse de Lyon, d’abord comme professeur à la manécanterie de Saint-Nizier, puis comme vicaire à Saint-Vincent de Paul et à Saint-Polycarpe, enfin comme curé de la paroisse de Châtillon-d’Azergues, où il mourut en 1896. Ce fut, est-il écrit dans sa notice nécrologique, « un des prêtres les plus éminents du diocèse », ayant dépensé « les trésors d’une rare intelligence et d’un grand cœur » dans une vie qui fut volontairement humble et discrète. Il ne voulut pour ses funérailles, dit-on encore, « ni fleurs ni couronnes, ni éloges posthumes, mais seulement les prières des pauvres qu’il aimait à secourir ».[29] Etait-ce là le fruit des exemples que lui avait jadis donnés le vicaire de Saint-André ?

Les lettres à Francisque Convert, séminariste, sont au nombre de cinq. On retiendra surtout de la première ce qui nous y est dit de la curiosité intellectuelle de l’abbé Chevrier dans les toutes premières années de son ministère, puisqu’on y apprend que, trois ans plus tôt, en 1852, il avait souscrit, par l’intermédiaire d’un libraire lyonnais, à l’Encyclopédie du XIXe siècle, Répertoire universel des lettres, des sciences et des arts, avec la biographie des hommes célèbres, sous la direction de M. Ange de Saint-Priest, Paris, 1851, à paraître alors en cinquante volumes (Cf. Jean-François Six, Un prêtre, Antoine Chevrier, fondateur du Prado, Le Seuil, Paris, 1965, p. 111).

Lettre n°11 (9) à Francisque Convert, Lyon, 30 août 1855

Lyon, 30 août 1855

Mon cher Francisque,

J’ai beaucoup regretté de ne m’être pas trouvé chez moi lorsque vous êtes venu me faire vos adieux avant votre long et intéressant voyage, d’abord pour vous souhaiter un bon voyage et aussi pour vous prier de me faire une petite commission à Paris.

La voici : ce serait d’aller au bureau de l’Encyclopédie du XlXe siècle, rue Jacob, 31, – Directeur : M. Ange de Saint Priest – et de réclamer de ma part les deux volumes de la table de l’encyclopédie et le supplément de cet ouvrage, que je n’ai pas encore reçus. J’ai écrit il y a quelques mois à M. le Directeur au bureau de l’Encyclopédie et je n’ai pas reçu de réponse. Dites-leur que je n’ai pas achevé le paiement intégral de cet ouvrage et que si je ne reçois pas ce qui me manque, je ne prétends pas solder entièrement. Il faut que vous sachiez aussi que j’ai fait venir cet ouvrage, il y a près de trois ans, par l’entremise de MM. Girard et Josserand, libraires à Lyon, et que si mon nom ne figure pas sur leur registre, ils doivent y trouver celui de MM. Girard et Josserand, mon entremetteur. MM. Girard et Josserand, sur mon invitation, ont du écrire il y a déjà longtemps et ils n’ont point reçu de réponse satisfaisante. Vous ne vous chargerez pas de ces livres si on voulait vous les remettre (ce que je ne crois pas), mais vous les prierez de les adresser à MM. Girard et Josserand ou bien à mon adresse à Saint-André. Je vous serai très reconnaissant si vous pouvez réussir dans cette affaire ou me donner quelques renseignements.

J’ai vu votre bonne mère qui attendait avec anxiété votre lettre pour avoir des nouvelles de son heureux fils, ainsi que de M. Neyrat.[30] Elle a été très satisfaite de recevoir votre lettre et m’a prié de vous dire d’acheter à Metz, si toutefois vous passez par cette ville, un livre de prières en allemand pour Mme Woegeli ; elle veut un joli livre qui soit pour elle ce que sont pour nous les heures de Lyon, contenant et la Messe et Vêpres et prières, etc., etc. Votre père et votre mère vont bien ; ils sont allés à Vienne ; votre père n’y est resté qu’un jour, votre mère est arrivée hier au soir mercredi et je suis sûr qu’elle n’est revenue si tôt que pour savoir si vous aviez écrit.

Il faut avouer, mon cher Francisque, que vous avez de la chance et du bonheur : faire votre tour de France en amateur, comme vous le faites, en aussi agréable compagnie et sans dégarnir le gousset, c’est ce qui n’est pas réservé à tous les voyageurs de la grande cité. J’espère que vous en profiterez et que ce bon Monsieur Neyrat n’aura toujours qu’à se féliciter de ses faveurs envers vous.

Veuillez présenter mes amitiés les plus affectueuses à M. Neyrat et je m’unis à tous vos plaisirs et à toutes vos joies, en attendant que j’ai le plaisir de vous voir et de vous entendre raconter les merveilles de votre heureux voyage.

A. Chevrier

P.S. Si ma commission vous gênait ou que vous n’eussiez pas le temps, ne vous en fatiguez pas, je trouverai bien d’autres occasions à Paris dont je pourrai profiter.[31]

Lettre n°12 (10) à Francisque Convert Tour-du-Pin (Isère), chez mes parents à Chatanay, ce 5 mars 1856

En décembre 1855, épuisé par un excès de travail et malade pour avoir craché le sang, Antoine Chevrier avait dû interrompre ses activités et se reposer plusieurs mois. Nous le voyons ici, dans une lettre de mars 1856, retiré à la campagne, dans la famille de sa mère, à Chatanay, près de la Tour-du-Pin, à une quarantaine de kilomètres de Lyon.

Tour-du-Pin (Isère), chez mes parents à Chatanay, ce 5 mars 1856

Mon cher Francisque,

Voilà huit jours que je suis à la campagne, j’avais promis à vos parents de leur donner de mes nouvelles, je ne veux pas manquer à ma parole. Il me sera bien agréable aussi de savoir comment vous allez, ainsi que vos bons parents.

Quoique éloigné de ma chère paroisse de Saint-André, j’y pense toujours avec plaisir et j’aurais bien plus d’agrément à remplir mes fonctions qu’à faire ici le paresseux, tandis que mes confrères ont toute la peine. Que voulez vous y faire ? La Providence l’a ainsi ordonné, et l’on doit se soumettre aux volontés de ceux qui nous dirigent quand il s’agit du temporel comme quand il s’agit du spirituel.

Vous voulez peut-être savoir ce que je fais à la campagne, comment je m’y trouve ? Le voici : Je suis à une demi-heure de la ville de la Tour-du-Pin, sur le sommet de la colline qui domine la petite ville. Jetez les yeux sur la Croix-Rousse et vous aurez une idée de ma position.[32] Là, l’air y est vif, les brouillards y séjournent peu de temps ; cependant ils m’ont un peu incommodé pendant ces jours ; aussi n’ai-je pu sortir, ce qui m’a fortement ennuyé. C’est la promenade qui est ma plus grande distraction et lorsque je ne puis sortir, le temps me paraît fort long. Aussi avais-je pris la résolution de revenir à Lyon si le mauvais temps avait continué, mais depuis hier le soleil a reparu et je me propose bien de profiter du beau jour. Je ne ferai pas une trop longue course, parce que mes jambes ne sont pas encore bien fortes et dès que je fais un exercice un peu pénible, je reprends à tousser.[33] J’espère cependant que d’ici à Pâques je serai parfaitement rétabli et puisque M. le Curé est assez bon pour m’attendre, j’aurai le bonheur de rentrer à Saint-André bien portant et de réparer, si je le puis, tout le temps perdu. C’est pour cela que je bois du lait bourru[34] trois fois le jour ; rien n’est plus adoucissant que cela et j’en attends un grand bien. Si vous étiez en vacances et que le chemin de fer fut fait,[35] je vous dirais bien de venir vous promener jusqu’à Chatanay. Quelques gouttes de lait ne vous feraient pas de mal. Ce sera pour une autre occasion. Tâchez de bien conserver votre santé ; obéissez bien pour cela à votre père et à votre mère. Ne veillez pas trop tard surtout, car vous ne sauriez croire combien les veilles sont contraires à la santé, je le sais par moi-même.

J’oubliais de remercier [votre] père de m’avoir fait cadeau d’une canne. Je l’ai apportée et elle me sert bien ici, soit contre les chiens, soit pour m’appuyer dans mes courses. Vous avez eu une bonne pensée, mon bon père Convert, quand vous me l’avez donnée, je vous en remercie. Je présente bien mes respects à Madame votre Mère et je la prie de ne pas m’oublier dans ses bonnes prières ; qu’elle soit bien persuadée que je ne l’oublie pas dans les miennes, ainsi que les personnes qui m’intéressent. Présentez mes amitiés à ces Messieurs de Saint-Bonaventure s’ils vous parlent de moi. Je vous dirais bien de me rappeler au souvenir de quelques personnes de Saint-André, mais j’aime mieux que vous gardiez le silence, parce que je ne puis pas écrire à tout le monde, et si l’on savait que j’écris à quelques personnes sans écrire aux autres, ça pourrait avoir des inconvénients. Veuillez seulement remettre ce petit billet à Mlle Barjot, lorsque vous la verrez ; ça ne presse pas bien.[36]

Je souhaite que les bénédictions de Notre-Seigneur et de sa divine Mère se répandent sur vous tous et suis votre très affectionné en Jésus Christ,

A. Chevrier[37]

Lettre n°13 (11) à Francisque Convert Lyon, 21 mars 1857

La lettre du 21 mars 1857, dans sa dernière partie, fait allusion aux inondations de mai 1856 qui dévastèrent la rive gauche du Rhône et notamment le quartier de la Guillotière. Les prêtres de Saint-André s’étaient alors dépensés sans compter pour venir au secours des habitants. Beaucoup de gens qui les avaient vus à l’œuvre, estimèrent après coup que les autorités civiles ne les avaient pas suffisamment récompensés. Si l’on compare cette lettre à celle écrite quelques années auparavant au cousin Chevrier,[38] on remarquera que les appréciations portées sur les décorations ont bien changées. C’est qu’entre temps avait eu lieu un événement dont il n’est pas question ici : la conversion du vicaire de Saint-André, la nuit de Noël 1856, au cours d’une prière faite devant la crèche de l’enfant Jésus.

Mais si le père Chevrier ne dit rien de cet événement de grâce, on observera que la tonalité de sa correspondance avec Francisque Convert est désormais tout autre. Il n’est plus guère question désormais de voyages ni de promenades. La science, qu’il cherchait dans les livres savants, est elle aussi relativisée. Il a compris que Dieu lui demandait avant tout de faire de Jésus son modèle, en cherchant à se remplir de son esprit et à imiter les vertus qui ont brillé dans sa vie.

Lyon, 21 mars 1857

Mon cher Francisque,

Vous vous êtes souvenu de moi dans votre pieuse et aimable retraite. Je vous en remercie. J’ai appris avec plaisir que vous alliez bien quant à l’âme et quant au corps. Tachez de conserver ces bonnes dispositions, si nécessaires pour arriver aux nobles fins que vous vous proposez. Commencez à poser les premiers fondements de ces vertus solides dont le prêtre a tant besoin dans le monde et les dangers auxquels il est exposé tous les jours.

Il a besoin de science. Vous êtes à la source, puisez-en le plus que vous pourrez, elle vous servira plus tard dans le ministère, si le bon Dieu vous y appelle. Un prêtre qui n’est pas instruit ne peut pas faire tout le bien qu’il pourrait et devrait faire ; et ne regardez pas comme inutiles tous ces théorèmes, ces sinus et cosinus dans lesquels vous vous trouvez comme enveloppé ; tout cela sert et malgré l’aridité de cette étude, vous devez la fertiliser et la rendre agréable même par les pensées de la foi qui doivent vous faire entrevoir la gloire de Dieu à procurer dans la suite.

Mais faites provision surtout de vertus, cela est encore plus nécessaire que tout le reste, et sous ce point de vue, je puis dire que la science sans la vertu n’est rien. J’ai remarqué toujours que les prêtres vertueux et humbles faisaient beaucoup plus de bien dans le ministère que les prêtres savants. Demandez bien à Dieu son esprit, afin que ce soit cet esprit divin qui vous fasse agir en tout, qu’il vous conduise, qu’il vous inspire et qu’il répande surtout cet esprit de charité chrétienne et sacerdotale sans lequel notre ministère est, de nos jours, tout à fait infructueux. Plus les vertus, de nos jours, s’effacent et disparaissent dans le monde, plus il faut qu’elles reluisent dans le prêtre. Ah, mon bien cher Francisque, que je serais heureux et content si vous deveniez un jour un bon, un saint prêtre ! Cherchez parmi vos confrères quelques amis vrais et sincères, vraiment pieux, avec lesquels vous puissiez causer quelquefois de Dieu, du noble état auquel vous aspirez. Unissez-vous ensemble pour observer quelques petites pratiques de vertus en l’honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le modèle des prêtres, et de Marie, la reine et la protectrice des jeunes lévites du sanctuaire, et ces saintes conversations contribueront beaucoup à votre avancement et [à] votre perfectionnement dans la vertu.

Dites un petit bonjour pour moi au fils Meunier, votre confrère. Dites-lui que si mes prières ont quelque pouvoir auprès du bon Sauveur Jésus, je ne l’oublierai pas, ni vous non plus, et que de votre côté vous n’oubliiez pas les prêtres qui travaillent dans l’arène. Commencez à convertir les âmes par la prière, avant de les convertir par vos paroles et vos œuvres.

Vous me dites que vous n’avez pas dit un éternel adieu à Jérusalem. En cela comme en tout, il faut consulter Dieu et suivre ses voies. Si le bon Dieu vous appelait à devenir un jour missionnaire dans ces contrées ou [en] d’autres, il faudra partir ; mais s’il vous appelle ailleurs, soumettez-vous à sa sainte volonté ; seulement commencez à bien profiter de toutes les grâces que le bon Dieu vous fait actuellement, elles vous en mériteront d’autres plus tard, auxquelles vous ne vous attendez peut-être pas.

Ne me félicitez pas de la mention honorable que j’ai reçue pour les inondations, ni ne vous fâchez pas de ce que l’on ne nous a pas récompensés dignement. Les récompenses de la terre sont si peu de chose. Je conçois qu’un crocheteur ou un homme du monde sans foi puisse courir après une croix ou une médaille, mais un prêtre serait bien vil s’il pensait à ces gloires terrestres qui ne sont qu’une vile fumée et qui ne peuvent que ternir sa gloire sacerdotale. Il faut que ce soient nos vertus qui nous ennoblissent et non pas les décorations. J’aime mieux entendre dire : voilà un prêtre charitable, voilà un saint prêtre, que d’entendre dire : voilà un prêtre décoré.

M. Neyrat n’a pas encore reçu sa malle, elle est probablement perdue ou volée ; c’est un malheur pour lui car tous vos souvenirs de voyage sont perdus ; il faut espérer que quelque ange protecteur la ramènera et vous rendra ainsi tout ce que vous avez perdu.

J’ai reçu mes pouvoirs d’indulgencier et d’admettre dans la confrérie du Scapulaire, je vous rends grâce de votre fidélité à vos commissions, seulement on m’écrit d’acquitter 14 messes pour payer les frais de bureaux. Veuillez me faire dire si vous n’avez rien payé pour moi à Rome ; si vous n’avez rien donné pour cela, j’acquitterai les 14 messes à l’intention du père capucin qui me les a envoyées.

Je ne vous donne pas de nouvelles de vos parents, votre mère vous en donnera de vivantes.

A Dieu, mon cher Francisque, n’oubliez pas dans vos prières celui que vous connaissez à Saint-André pour être votre ami en Notre-Seigneur Jésus-Christ,

A. Chevrier[39]

Lettre n°14 (12) à Francisque Convert, 6 juin 1857

La lettre du 6 juin de cette même année nous renseigne sur les initiatives pastorales prises par l’abbé Chevrier en direction des jeunes. Il vient de fonder une petite société de jeunes gens, qu’il a placée sous le patronage de saint Louis de Gonzague, dans le but de faire de ces jeunes des apôtres auprès des autres jeunes de la Guillotière. Il déclare aux séminaristes son désir d’être secondé par eux dans ce travail.

Malheureusement cette initiative devait tourner court très rapidement. On connaît la suite des événements : « C’était un jour de Fête-Dieu, raconta plus tard M. Chatelet, un ancien paroissien de Saint-André. La jeunesse réunie autour du pieux vicaire devait former le chœur de chant principal de la procession. Ces jeunes s’en faisaient une telle joie et un tel honneur que leur chagrin fut extrême lorsqu’ils reçurent l’ordre de former des groupes distincts. Ils refusèrent de se séparer. Leur doux et pieux directeur conseilla l’obéissance et en donna l’exemple. Son influence fut assez grande pour obtenir leur soumission, mais ils se séparèrent en pleurant. Leur société était dissoute. La procession se passa pour eux dans une tristesse profonde »[40]. Le père Chevrier ne voulant pas s’opposer à son curé, cet événement douloureux allait lui faire prendre conscience que Dieu l’attendait ailleurs. Au mois de juillet suivant, il quittait la paroisse de Saint-André pour devenir l’aumônier de la Cité de l’Enfant-Jésus chez M. Rambaud.

6 Juin 1857

Mon cher Francisque,

Vous m’avez attendu la semaine dernière et je désirais sincèrement aller vous voir, ainsi que notre ami Césaire, mais il a fallu, mardi, confesser tous les petits enfants de la paroisse et, jeudi passé, M. le Curé est allé dire sa messe à Fourvière[41] et le temps n’était pas propice au voyage. Faut-il vous promettre que j’irai vous voir ? J’aime mieux ne vous rien dire et paraître au moment où vous ne m’attendrez pas. Si, absolument parlant, je ne pouvais pas y aller, vu les difficultés insurmontables que la Providence pourrait mettre à un si agréable voyage, je vous écrirai de nouveau pour vous dire la raison véritable, que je ne puis pas encore vous faire connaître aujourd’hui.

Quoiqu’il advienne, je vous attends avec impatience pour vous faire travailler tous deux à la gloire de Dieu et au salut des âmes, autant que vos facultés vous le permettront. Si je réussis dans mes projets, je pourrai vous occuper, et j’espère que vous n’en serez pas fâchés, surtout M. Meunier, qui est déjà abbé au dedans et au dehors et qui pourra figurer comme un savant catéchiste au milieu de nos petits prosélytes.[42]

Vous êtes jeunes, chers amis. Il faut penser à bien employer votre jeunesse, parce qu’ensuite arrive l’âge de l’indifférence, où le corps ne demande plus que les douceurs du repos, et si on ne fait rien dans sa jeunesse, à plus forte raison dans sa vieillesse. Il faut que déjà vous aimiez à remplir les fonctions sacerdotales, autant que le comportent votre âge et vos facultés ; il faut que vous sentiez déjà dans votre âme ce désir de devenir des saints, afin de pouvoir sanctifier les autres, car pour sanctifier les autres il faut être saint soi-même ; il faudrait que déjà vous commenciez à pratiquer les différentes vertus qui doivent faire votre ornement plus tard. Mais, excusez-moi, je m’oublie. Je vous fais un sermon, comme si je doutais de votre bonne volonté et de votre désir sincère de devenir de saints prêtres dans l’Eglise de Dieu. Allons, du courage, continuez plutôt à faire ce que vous avez si bien commencé.

Je viens d’établir à Saint-André une société de jeunes gens qui, pendant le mois de Marie, ont chanté tous les dimanches soir à l’exercice. Vous viendrez les édifier vous-mêmes par vos bons exemples et vos vertus, afin que cette société prospère sous les auspices de la sainte Vierge et de saint Louis de Gonzague qui en est le patron. Je désirerais enrôler tous les jeunes gens de Saint-André, mais cela n’est guère possible. Cependant, j’en compte aujourd’hui vingt qui seront fidèles et qui, je l’espère, serviront de noyau pour les autres. S’il y a parmi eux charité et zèle, tout ira bien. Ce sont les deux bases nécessaires pour que toute œuvre aille bien. Sans la charité rien, tout est impossible. Travaillez à l’acquérir et à l’accroître dans vos âmes, et vous deviendrez des apôtres. Demandez-la pour moi au bon Jésus afin qu’il me revête de ses divines entrailles de bonté et de miséricorde pour tout le monde et surtout pour les pauvres gens qui en ont tant besoin.

Bref, votre santé va passablement, tant mieux. Fortifiez-la de plus en plus, autant que votre position le permettra. Vous en avez besoin, car vous êtes appelés tous deux à travailler beaucoup et à convertir beaucoup d’âmes.

J’ai vu vos parents qui vont bien, ainsi que ceux de M. Meunier. Ils vous attendent tous avec impatience. Cela est bien permis à des pères et à des mères, ils vous aiment tant, et il en est si peu qui aient assez de courage pour faire le sacrifice de leurs enfants. Il faut bien compatir à leur faiblesse. Et si jamais Dieu vous appelait à aller au loin travailler à quelque vigne sauvage, vous auriez bien des obstacles de la part de leur tendresse[43], mais vous ne ferez en tout que la volonté de Dieu ; vous ne pouvez mieux faire.

Adieu, mes chers amis, je vous recommande tous deux au saint Cœur de Jésus dans ce mois qui lui est consacré. Je lui demande pour vous un grand amour : qu’il embrase vos cœurs des mêmes feux dont il s’est embrasé lui-même. Demandez-lui pour moi les mêmes grâces. A Dieu, je vous trouverai demain en esprit pendant la sainte Messe et je vous offrirai à Jésus par Marie, notre tendre Mère.

Tout à vous en Jésus et Marie,

A. Chevrier[44]

Lettre n°15 (13) à Francisque Convert, 25 janvier 1858

La dernière lettre à Francisque Convert, datée de janvier 1858, a été écrite alors que le père Chevrier était déjà devenu aumônier de la Cité de l’Enfant Jésus. Il y exprime en clair sa conception de l’idéal du prêtre tel qu’il l’avait formulé peu de temps auparavant au cours d’une retraite personnelle réalisée au Grand Séminaire de Lyon, en cohérence avec la grâce reçue à Noël 1856 : « Je prends Jésus pour mon modèle… Etudier Jésus sera toute mon étude… Imiter Jésus sera tout mon désir… »[45]. Tout est désormais centré clairement sur Jésus : Jésus à étudier, à aimer, à imiter.

25 janvier 1858

Mon cher Francisque,

Je vous remercie beaucoup de vos bons souvenirs. Je sais qu’ils sont sincères et qu’ils partent de votre cœur, et c’est pour cela que je les reçois avec plaisir, et puisque vous ne perdez pas par l’absence l’impression de vos affections, c’est une bonne preuve en votre faveur, et j’aime à croire que vous devez beaucoup mieux conserver encore les sentiments de reconnaissance et d’amour que vous devez à votre Créateur, le Dieu de toute bonté qui veille sur vous à chaque instant du jour et qui a soin de vous d’une manière toute providentielle.

Que votre affection se porte surtout sur notre bon Jésus, que vous devez déjà prendre pour votre modèle en tout. Habituez-vous déjà à l’avance à aimer Notre-Seigneur beaucoup et surtout à étudier sa vie, ses maximes, ses vertus, afin de pouvoir l’imiter. Voilà le secret de la vertu et de la perfection du prêtre, mon cher Francisque : étudier Jésus pour imiter Jésus. Toutes les autres sciences ne sont rien. St Paul nous le dit lui-même : « Je ne sais que Jésus et je ne veux savoir que Jésus », parce qu’en effet c’est toute la science du prêtre, et croyez que l’on oublie beaucoup cette grande science pour s’appliquer à d’autres sciences moins utiles et souvent préjudiciables à cause de notre orgueil.

Ainsi donc, mon cher ami, le meilleur conseil que j’aie à vous donner, c’est que, dans vos méditations, vous examiniez la vie de notre Sauveur et que vous disiez : Mon Sauveur, mon Modèle, vous avez fait cela ; je dois en faire autant ; c’est ainsi que je travaillerai à la gloire de votre Père et que je parviendrai à être un bon prêtre, puisque vous m’appelez à cette haute et sublime vocation.

Votre père travaille maintenant, l’ouvrage reprend un peu à Lyon. Le bon Dieu n’abandonne pas tout à fait ses enfants et il faut espérer que cette saison sera moins mauvaise qu’on ne l’avait d’abord pensé.

Présentez bien mes amitiés au bon ami Buer[46]. Je suis heureux de savoir qu’il est à Alix[47] et que vous êtes ensemble ; vous pouvez vous encourager mutuellement au bien. Il doit être bien sage, ce bon petit Buer. Dites-lui que je l’aime aussi tendrement et que je désire de tout mon cœur qu’il croisse dans l’amour du bon Jésus aussi bien que vous.

Vous avez aussi dans la maison un de mes presque paroissiens, M. Michelin. Dites-lui bonjour de ma part ; annoncez-lui que j’ai vu sa mère, qu’elle va bien et que quand il viendra aux vacances, je veux faire connaissance avec lui.

Que Dieu et Jésus, son divin Fils, vous aident et vous protègent tous. Que [Dieu] ouvre vos intelligences et surtout vos cœurs pour étudier Jésus, qui est la vérité et la vie.

Tout à vous en Notre-Seigneur Jésus.

A. Chevrier, Prêtre,
Cité de l’Enfant Jésus, Brotteaux[48]

A Madame Genoux

Lettre envoyée à une famille d’anciens paroissiens de l’Immaculée-Conception, paroisse sur le territoire de laquelle se trouvait la Cité de l’Enfant-Jésus. Ces gens avaient émigré, provisoirement peut-être, à Genève où le protestantisme régnait encore en maître. Le père Chevrier les exhorte à demeurer fidèles à la foi catholique.

Lettre n°16 (14) à Madame Genoux, le 27 septembre

J.M.J.
27 septembre[49]

Madame,

Que devez-vous penser de ma négligence ? Toutefois, veuillez me pardonner et croyez que souvent j’ai pensé à la bonne famille Genoux, qui a quitté Lyon pour aller dans un pays étranger où il me semble que l’on ne remplit que très difficilement ses devoirs religieux, et si je ne connaissais la fermeté de votre bon mari et votre fidélité à vos devoirs, je craindrais pour votre salut et celui de vos enfants, mais que Dieu soit béni ! Ils retrouveront en vous ce contrepoids nécessaire pour balancer le poids de l’hérésie qui vous environne.

Et ce bien cher Edmond, n’est-il pas revenu un peu à de meilleurs sentiments ? Je regrette beaucoup de n’avoir pu le voir à Lyon. Je suis allé plusieurs fois chez Madame Desaix et je ne l’ai pas rencontré ; cependant il me devait une visite depuis très longtemps, même avant votre départ ; mais on craint toujours celui qui veut vous porter au bien, quand on ne veut pas suivre ses conseils. Oh ! dites-lui de ma part de faire une petite prière tous les jours, ne serait-ce que le Notre Père ou l’Ave Maria. La grâce de Dieu touchera un jour son cœur et vous le rendra à votre digne amour. Et cette bonne petite Anna, qui a mal aux yeux, il faut qu’elle dise de temps en temps au bon Dieu : Donnez-moi la lumière afin que je vois votre paradis. Je prierai pour vous tous, pour Mademoiselle Hortense, afin qu’elle devienne une bonne institutrice. Ah ! c’est une grande et belle vocation que celle-là, elle se rapproche beaucoup de celle du prêtre et il faut avoir beaucoup l’esprit du bon Dieu pour la remplir exactement et saintement. Qu’elle en comprenne bien toute l’importance et qu’elle agisse toujours pour porter les âmes au bien. Je prierai aussi pour ma petite Marie : c’était ma pénitente, aussi, mon enfant. J’espère qu’elle aura sa petite place au ciel et si je pars avant vous là-haut, je vous y préparerai à tous une place, à condition que vous [fassiez] tous ce que Dieu demande pour y arriver.

Je suis toujours dans ma pauvre cellule, toujours très heureux, me confiant en la divine Providence et réclamant des prières des âmes charitables et ferventes, pour devenir un véritable prêtre selon le cœur de Jésus, qui a été pauvre pour nous et qui s’est sacrifié pour nous, qui sommes si misérables. Quand vous irez dans votre belle église de l’Immaculée-Conception, veuillez y dire une petite prière pour votre tout dévoué serviteur en Notre-Seigneur Jésus[50].

Je prie M. Genoux de vouloir bien recevoir mes témoignages d’estime et d’affection bien sincères et comme prêtre, je demande pour vous tous une bénédiction toute particulière du ciel.

A. Chevrier
Aumônier de la Cité de l’Enfant Jésus, aux Brotteaux[51]

A Paul du Bourg

Lettre adressée à Paul du Bourg, le compagnon de Camille Rambaud, depuis la ville de Rome où le père Chevrier a accompagné ce dernier lors de son entrée au Séminaire français afin qu’il y fît ses études de théologie.

Après avoir été l’associé de M. Potton, l’un des plus importants fabricants lyonnais de soieries, Camille Rambaud (1822-1902) avait abandonné sa situation en mai 1854 pour se consacrer entièrement au service des pauvres dont il avait découvert progressivement l’existence et la misère. Dans un secteur désolé du quartier des Brotteaux, il avait bâti une chapelle et une maison de fortune, dans laquelle il recueillait des enfants abandonnés pour leur donner un minimum d’instruction et les préparer, par le catéchisme, à une première communion. Un ami l’avait rejoint, Paul du Bourg (1827-1898), lui-même petit fils d’un riche banquier et marchand de soie. Les deux hommes avaient fait profession dans le tiers-ordre franciscain, sous la direction spirituelle des Capucins. Revêtus de l’habit des ouvriers, Frère Camille et Frère Paul, comme on les appelait, menaient une existence très pauvre. « J’ai vu Jean dans le désert », déclara Antoine Chevrier devant ses confrères de Saint-André après sa première rencontre avec M. Rambaud. Et comme ceux-ci lui posaient des questions, il leur dit combien il avait été impressionné par « l’exemple de ce laïque qui se dévouait à l’instruction des enfants du peuple et qui savait porter à un si haut degré la pratique de la pauvreté volontaire », faisant « remarquer combien nous, prêtres, lui étions inférieurs dans la pratique de cette vertu »[52].

L’inondation catastrophique de mai 1856 les avait amenés à recueillir des familles dont les logements avaient été détruits. Frère Camille avait alors fait le projet de construire une cité ouvrière à loyers modérés. Devenu aumônier de cette Cité, le père Chevrier lui avait alors suggéré de devenir prêtre et de s’y préparer en allant au Séminaire français de Rome afin d’y faire sa théologie. Peut-être espérait-il ainsi faire de Frère Camille un confrère avec qui il pourrait vivre un même idéal évangélique au service des pauvres.

La lettre qui suit adressée à Paul du Bourg nous fait connaître les réactions spontanées de celui qui s’était converti devant la crèche à la vue des splendeurs de Rome qu’il découvrait pour la première fois.

Lettre n°17 (15) à Paul du Bourg, Rome, 7 janvier 1859,

J.M.J.
Rome, 7 janvier 1859,
Palais Valentini, place des Apôtres

Mon bon Frère,

Me voici sur le point de retourner à la Cité de l’Enfant Jésus, quoique le temps ne m’ait pas duré. Il me semble, cependant, qu’il y a très longtemps que je suis loin de vous. On n’est jamais mieux que lorsque l’on est auprès de ses frères et amis, et malgré toute la beauté et la splendeur que je trouve à Rome, je préfère encore notre petite chapelle et ma petite cellule. On y trouve mieux le bon Jésus et le cœur est plus à l’aise. Je me convaincs de plus en plus que je ne suis pas fait pour les grandeurs, et que rien ne me convient mieux que les pauvres et les petits, et que c’est encore là que l’on trouve le plus de jouissances et de bonheur véritable.

J’ai assisté, hier jeudi, jour de l’Epiphanie, à l’office de la chapelle sixtine. Représentez-vous une grande et vaste nef, toute peinte à fresque magnifique, de haut en bas, y compris le plafond, représentant des sujets du Nouveau Testament, où plus de mille personnages y figurent en teintes variées et donnant à cette chapelle un aspect que l’on ne trouve nulle part ; trois bancs tapissés, sur lesquels siégeaient trente cardinaux en vêtements rouge et mosette blanche ; le pape ensuite, arrivant avec toute sa suite de prélats, d’évêques et d’archevêques. Il faut avouer que tout cela est imposant et que, nulle part, la religion ne revêt plus de grandiose et de splendeur. Cependant, j’aurais préféré voir la crèche du bon Jésus et être berger, pour avoir le bonheur d’être dans l’étable du bon Sauveur.

Je n’ai pas encore eu le bonheur de parler au Saint Père et je ne partirai pas sans avoir eu sa sainte bénédiction. Je pense, demain, avoir la permission de me présenter à lui sur son passage et je lui demanderai sa bénédiction pour moi, pour vous, les bons frères de la Cité de l’Enfant Jésus, et s’il me parle, je lui présenterai le plan de la Cité, que je porterai avec moi, afin qu’il prie pour l’œuvre.

Frère Camille est entré au séminaire du Saint-Esprit[53] depuis avant-hier. Il y restera pendant quelques mois, afin de commencer régulièrement ses études. Puis, quand une fois il sera entré dans la voie, nous pourrons faire des démarches auprès de Monseigneur[54], afin de le faire revenir dans quelque maison plus rapprochée de Lyon, parce que, à Rome comme dans d’autres séminaires, il faut y rester au moins deux ans et demi. J’espère que le bon Dieu bénira son séjour au Saint-Esprit, qu’il se mettra au courant des études. Monseigneur a fait bien des difficultés pour consentir. Il ne voulait pas décider à son sujet, renvoyait toute décision à un temps indéterminé, mais nous espérons que, maintenant étant au séminaire, il consentira à tout. Priez le bon Dieu pour lui : il en a bien besoin[55].

Je partirai mardi prochain, 11 janvier, si d’ici là j’ai pu visiter les catacombes et demander au Saint Père sa bénédiction, parce qu’il me tarde de retourner auprès de vous. Je pense arriver à Lyon samedi soir ou dimanche.an

Veuillez présenter mes amitiés et affection au frère Pierre[56] et au frère Charles[57], et ne m’oubliez pas dans vos prières auprès de l’Enfant-Jésus.

Je suis avec ma plus cordiale affection votre tout dévoué en notre Maître et Sauveur.

A. Chevrier[58]

A Camille Rambaud

Les huit lettres suivantes, datant de janvier à juin 1859, sont adressées à Camille Rambaud, devenu étudiant à Rome, pour l’encourager, lui rendre compte de ce qui se passe à la Cité et l’interroger sur la conduite à tenir devant un certain nombre de difficultés.

Avec le départ à Rome du fondateur de la Cité, les problèmes vont en effet bientôt apparaître dans toute leur ampleur : des difficultés financières auxquelles devait faire face le Frère Paul, sans qu’il lui fût réellement possible de les résoudre ; un encadrement défectueux de l’œuvre de la première communion, la prise en charge des enfants recueillis pour quelques mois étant confiée à des personnes qui n’étaient encore elles-mêmes pour la plupart que de grand enfants, insuffisamment formés. En effet, il allait bientôt apparaître clairement à ceux qui étaient restés à Lyon que l’œuvre des catéchismes et de la première communion aurait tout à gagner à renaître dans un autre lieu, plus approprié.

Dans cette situation délicate, on voit le père Chevrier découvrir concrètement la mission particulière à laquelle Dieu l’appelle et à laquelle il va consacrer toute sa vie en réponse à une des détresses les plus criantes du temps : le service des enfants les plus pauvres pour essayer de faire d’eux des hommes et des chrétiens. Face aux initiatives prises par M. Rambaud, on le voit aussi prendre conscience que le ministère du prêtre doit être un ministère tout spirituel. Sœur Marie dira plus tard : « Il sentait que le bon Dieu lui demandait des âmes et non des bâtiments »[59].

Lettre n°18 (16) à Camille Rambaud, le 3 janvier 1859

J.M.J.
3 janvier 1859

Mon bon Frère,

Je n’ai pu profiter de l’occasion qu’a eue le frère Paul[60] pour vous écrire, je joins ma lettre à celle du frère Pierre[61].

Mon retour [de Rome] a été bon, à part le mal de mer qui a été aussi violent qu’au départ. J’ai des remerciements à rendre au bon père Eymard[62] qui a été très bon pour moi et qui m’a donné l’exemple d’une grande charité à bord du bateau. Nous sommes arrivés à Marseille à 4 h. du soir. Je suis allé souper chez les Pères Capucins, auxquels j’ai remis les commissions dont j’étais chargé pour Marseille, et je suis reparti à 9 h. par le chemin de fer avec le Père Provincial qui se rendait aussi à Lyon. Nous sommes arrivés dans la journée du mardi matin.

J’ai éprouvé du plaisir à revoir notre ville et j’ai compris alors, plus que jamais, votre isolement. Mais courage, c’est pour Jésus et son divin service que vous êtes séparé de nous et de votre œuvre.

Veuillez dire aux personnes qui m’ont chargé de lettres et de commissions que je me suis acquitté de toutes et que tout doit être rendu à destination. Tout le monde a reçu vos petits souvenirs avec plaisir et surtout vos médailles, que l’on porte avec bonheur. J’ai encouragé vos Frères qui paraissent tous bien disposés à l’œuvre. Le frère Paul est assez content, il a bien réussi la semaine dernière ; il paraît même que le bon Dieu approuve votre décision, puisqu’il daigne bénir ses efforts en lui faisant trouver de l’argent. Il n’y a donc pas bien à s’inquiéter et, comme le disaient fort bien les Pères Capucins, le Supérieur du Séminaire et M. de Serres[63], si Jésus vous veut prêtre, il fera bien continuer la Cité et l’église sans vous. Ce sera même la marque la plus sûre et la moins équivoque de votre vocation au sacerdoce, de laquelle cependant je ne doute pas, quand on voit surtout combien Dieu a besoin de prêtres pauvres et mortifiés, non que nous ferons plus que les autres, mais au moins nous le ferons par le désir et l’apparence. Oh ! apprenez bien à devenir un bon prêtre, vous n’avez maintenant que cela à faire, à le devenir par l’étude, la science nécessaire et la vertu suffisante que réclame un si saint état. Je me réjouis d’avance à la pensée que nous pourrons servir Dieu ensemble.

J’ai vu votre père, qui a été content ; il paraît bien résigné et attendra avec patience ; il se porte bien et il est très content de savoir que vous êtes bien logé, bien nourri et que vous reviendrez dans un costume autre que celui que vous avez emporté. Nous prions beaucoup pour vous, et dans nos prières particulières, et en public, et à la sainte Messe surtout. J’espère que tout ira bien ; quand on ne cherche que Dieu, que l’on ne veut que lui aux dépens de soi, il ne peut que nous exaucer.

Je me remets à la besogne avec courage, je m’occuperai exclusivement des enfants de la Cité et de la première [communion] ; c’est là mon affaire principale et en y donnant tous mes soins, j’espère que le bon Dieu me bénira. Vous, priez aussi pour nous, je m’unirai à vous, surtout quand vous prierez au Colisée, lieu des martyrs.

Mon souvenir à M. l’abbé Louis[64] et à tous ceux qui pourront vous demander des nouvelles de leurs commissions.

Je suis votre tout dévoué serviteur en Jésus notre Sauveur.

A. Chevrier[65]

Lettre n°19 (17) à Camille Rambaud [sans date]

J.M.J.
[sans date][66]

Mon bon Frère,

Il faut commencer par ne plus douter de la bonne volonté de Dieu sur nous, puisqu’il daigne nous accorder à tous tant de grâces, et si les faveurs sont une marque de sa volonté, nous n’en manquerons pas. Qu’il soit béni en tout et que votre absence de la Cité puisse contribuer plus tard à sa gloire et à notre bonheur spirituel de tous.

Je vous remercie de votre bienveillante sollicitude pour moi. J’ai suivi votre conseil et Frère Paul a bien voulu aussi me donner la grande cellule ; mais j’ai bien honte, mon Frère, de me trouver si bien au milieu de vous. Si un prêtre doit être le bon exemple de ses frères, ce ne sera pas moi, puisque bien loin de vous édifier, je ne serai qu’un sujet de scandale par le bien-être dans lequel vous me forcez de vivre. Enfin, que Dieu soit glorifié de tout. Ce n’est pas moi qui vous ai demandé ces améliorations. Je comprends que je ne suis pas assez fervent et assez pur pour rester auprès de Notre-Seigneur où je m’étais casé d’abord, il a fallu m’éloigner.[67]

Tout va bien à la Cité de l’Enfant Jésus. Frère Paul est rempli de courage ; le saint Enfant Jésus bénit ses courses, il place presque tous les jours quelque obligation, ce qui l’encourage beaucoup et lui fait moins redouter votre absence[68], et les travaux pourront se continuer sans interruption et vous serez délivré aussi de beaucoup d’inquiétudes. Vous nous aiderez surtout par vos prières et votre prière fera autant que votre action pour nous ; et la preuve, c’est que Frère Paul me disait hier, en revenant de la quête : “ J’ai reçu d’où je n’espérais rien ”. Je crois donc qu’il faut plus que jamais mettre votre grande confiance en Dieu qui conduit votre œuvre ; il vous conduit, il est vrai, par des chemins obscurs, mais la lumière viendra, comme elle est venue déjà bien souvent en circonstances semblables. Votre séjour à Rome sera pour nous une source de bénédictions pour le présent et l’avenir.

J’ai suivi le conseil que vous m’avez donné. Je laisse un peu de côté toutes les occupations extérieures qui ne servent pas à grand-chose, quand on le considère bien. Quand on s’occupe trop au dehors, on s’oublie soi-même et il ne faut pas que l’accessoire l’emporte sur le principal. Voici donc ce que j’ai fait depuis quelques jours : je consacre toute la matinée aux exercices de la maison, à faire le catéchisme aux petits garçons et [aux] petites filles, et je renvoie toutes les personnes du dehors, auxquelles je consacrerai exclusivement une partie de la soirée. De cette façon, j’ai tous mes exercices réglés : mon oraison du matin, la sainte messe, le bréviaire à heure fixe, le catéchisme à 9 h. et l’autre à 11 h. ½, et le reste du temps de la matinée à quelque étude, et le soir à quelques courses indispensables. J’ai éprouvé, en agissant ainsi, un grand repos d’esprit et une grande joie. J’espère que Dieu voudra bien bénir ce nouveau genre de vie et qu’il sera plus fructueux pour moi et pour les autres. Je fais le catéchisme avec beaucoup de goût et de plaisir, parce que j’ai le temps de le préparer et de le méditer.

La solitude dans laquelle je me trouve actuellement me sera d’un grand bien. Dans la maison de Saint-Joseph, j’étais accablé de visites inutiles, ennuyeuses, de celui-ci, de celle-1à, qui n’aboutissaient à rien et qui m’étaient très nuisibles pour la perte de temps. Ici, je suis tranquille et heureux. Je vous remercie donc d’avoir bien voulu me permettre de vivre un peu mieux au milieu de vous ; je n’ose pas encore me dire de votre famille, mais je suis content du peu que vous me donnez.

Je regrette que nous n’ayons que neuf enfants à préparer à la première communion, mais le frère Paul pense que Benoît et Joseph ne connaissent pas assez ce que c’est que le dévouement, et que si on les en chargeait, ils le feraient plutôt pour s’en débarrasser que par amour et zèle de Dieu ; je le crois aussi, et c’est cette raison qui nous a fait reculer pour en prendre davantage. Je crois cependant qu’à la rigueur on pourrait en prendre encore deux ou trois ; alors la différence serait moins grande et l’œuvre conserverait davantage son importance, et d’ici à quelque temps, le frère Pierre allant mieux, il pourra nous aider. Dites comme vous voudrez que l’on fasse, avant qu’il soit trop tard.

Nos petits frères ont bien besoin de soins et surtout les nouveaux que l’on a gardés de la dernière série. Il faut s’en occuper un peu plus, autrement ils ne prendraient nullement un bon esprit. Etant en contact souvent avec les étrangers, ils pourraient perdre plutôt qu’y gagner et ne rempliraient que machinalement leurs devoirs de la maison, qu’il faut leur faire aimer et apprécier. J’ai donc pensé que les réunir pour leur parler de leurs devoirs serait très urgent. C’en était arrivé au point que plusieurs ne faisaient même plus leurs prières du matin et du soir et ne venaient plus à la messe. Pour remédier à cela, je les réunirai le soir, à 9 h. ½, dans ma chambre, au bureau, je leur ferai faire la prière en commun et je pourrai alors leur donner quelques avis de temps en temps et leur faire une petite lecture spirituelle. Ce sera, je crois, le meilleur moyen de leur être utile et de leur inspirer quelques bons sentiments religieux. Sans sortir de la Cité, il y a beaucoup à faire pour Dieu. Priez pour que je fasse tout le bien que Dieu demande et que je le fasse de la manière que le bon Jésus le veut, surtout afin que je n’y mette rien de moi-même, mais tout de lui seul, afin que lui seul soit glorifié et aimé par nous et par tous.

A Dieu, mon bien cher Frère. Mes amitiés à votre bon confrère et ami en Dieu. Je suis heureux de penser que vous avez trouvé un cœur, une âme, qui puisse vous comprendre et aller avec vous pour avancer dans la voie de notre bon Sauveur. Je le remercie de tout mon cœur des bons services qu’il vous rend. Croissez de plus en plus dans la science des saints et dans la charité de celui qui est tout amour pour nous. Mes respects à M. Louis et aux pères Bruno et Alphonse[69]. J’ai reçu la lettre du père Bruno. A Dieu.

A. Chevrier[70]

Lettre n°20 (18) à Camille Rambaud

J.M.J.
[sans date][71]

Que la grâce et la lumière de Notre-Seigneur Jésus soit toujours avec vous et [vous] conduise toujours dans le vrai chemin que le Seigneur veut que vous parcouriez malgré toutes les difficultés. Elles s’effaceront toutes par la puissance de Celui qui conduit tout. Nous recevons toujours vos lettres avec un véritable plaisir tout spirituel, et nous sommes bien consolés de penser que Dieu vous donnera toujours le courage et la persévérance.

Je remercie Dieu de ce qu’il m’a fait un peu comprendre cette vérité : que mon devoir principal était de m’occuper plus spécialement des enfants de la maison, que ce devoir était aussi et plus important que tout autre, que ces enfants sont aussi bien les enfants de Dieu que les autres personnes, et que le bien est plus facile et plus réel auprès d’eux qu’auprès des autres, et plus convenable, plus approprié à mon caractère, [à] mon esprit que tout autre bien, en réalité plus difficile et plus infécond. Priez, s’il vous plaît, pour que j’agisse selon la lumière et la grâce de Dieu. Le véritable zèle consiste toujours à chercher ce que les autres ne veulent pas ou semblent dédaigner, et ces pauvres enfants sont bien dignes d’intérêt et d’affection. Je les aime davantage depuis que je suis plus au milieu d’eux, et même, si je pouvais, je cesserais tout travail extérieur pour m’y occuper exclusivement, si je croyais que Dieu le demandât.

Il faut passer par le corps pour aller jusqu’aux âmes ; il faut être le protecteur, le médecin de leur corps pour leur bien faire comprendre qu’on aime leur âme ; l’amour de l’invisible se manifeste par l’amour du visible, du sensible. Hier soir, assez tard, j’ai fait une infusion à Joseph et à Ménétrier, j’ai compris que cela leur faisait plaisir. Il faut s’attirer l’affection par tous les moyens. J’ai établi pour nos malades la lecture spirituelle, ou plutôt [une] conférence spirituelle à 9 h. du soir, j’en profite pour leur donner paternellement les petits avis à donner et le matin, à 6 h. ½, je vais leur faire la prière et quelques courtes réflexions pour la journée. Il faudra quelque temps pour les habituer à ces petits exercices, mais j’espère en venir à bout ; ce n’est pas en quelques jours que l’on peut parvenir à corriger et à redresser. On peut compter sur Joseph, François et Debouchonnet ; il y a bien à désirer pour les autres. Benoît est un bon garçon qui n’est pas dans l’intention de rester, quoiqu’il soit sage. Il ne faudrait être sévère qu’autant que la négligence prolongée des uns nuirait gravement à la sanctification des autres. J’ai confiance que tout ira bien. Grâce, temps et patience, voilà ce qu’il faut.

Ma santé va bien, j’ai besoin de quelques ménagements, mais il faut mettre sa confiance en Dieu. Je refuserai, comme vous le dites fort bien, toutes douceurs étrangères ; cela est contraire à la pauvreté et à l’esprit de mortification.

Ne soyez pas inquiet au sujet de la santé de votre père, sa santé va bien, son âme est toujours dans le même état. Je dirai, selon votre désir, deux messes par mois pour son âme, et il faut espérer que Dieu l’éclairera et lui fera miséricorde.

Courage donc, mon bien cher frère en Notre-Seigneur. J’éprouve une secrète joie de penser que la volonté de Dieu doit s’accomplir ; prions et prions toujours, et confiance en lui seul. Sœur Amélie va bien, ainsi que Sœur Marie[72], Dieu achèvera ce qu’il a commencé en elle. A Dieu, mon frère, tout à vous et à l’œuvre.

A. Chevrier[73]

Lettre n°21 (19) à Camille Rambaud, 5 mars 1859

J.M.J.
5 mars 1859

Que le bon Jésus vous soutienne toujours par sa grâce et qu’il fasse croître de plus en plus les saintes dispositions qu’il a mises en votre cœur. Nous ne devons pas cesser de le remercier de tous ses dons et nous confondre à ses pieds en vive reconnaissance de tant de bienfaits. Il nous bénit toujours de plus en plus, ainsi que le bon frère Paul doit vous le dire.

Vos Frères sont un peu inquiets au sujet de votre retour. Ils espèrent toujours vous revoir dans quelques mois ou, au moins, à la fin de l’année, mais il faudra bien qu’ils se résignent à ne vous revoir que lorsque la Providence vous ramènera au milieu de nous. Je leur fais prendre patience et sans leur faire espérer un prompt retour. Il faut qu’ils s’attendent à ne vous revoir que lorsque vous serez engagé dans quelque ordre, ou que vous aurez fini tout à fait. Mais peu importe, pourvu que le bien continue à se faire sans vous. Vous dites fort bien que Dieu a mis de côté les fortes têtes, tant il est vrai que c’est lui qui fait tout et non pas nous.

Votre père va bien ; il est toujours heureux de penser à votre bonne résolution. Il est venu dernièrement à la Cité et voit avec plaisir les travaux s’avancer. Je vous avais répondu que je dirai deux messes tous les mois pour lui ; je ne vous avais pas fixé l’époque : ce sera le 1er et le 15 de chaque mois ; vous pourrez vous unir d’intention.

Le frère Pierre est revenu à la maison, il a bien fait. Le bon Dieu le guérira aussi bien ici qu’ailleurs et sa présence à la Cité lui sera plus utile que partout ailleurs. Il s’occupe activement de son latin, c’est ce qu’il a de mieux à faire.

Et le frère Charles est toujours bon pour ses enfants. Il s’est mis à travailler à la physique et à l’histoire naturelle ; il en donne une petite leçon les lundis soir aux hommes de la Cité. Il n’y a en cela, je crois, ni grande utilité, ni grands inconvénients. Si ça devait le fatiguer, il vaudrait mieux qu’il cessât. Il m’avait demandé conseil et j’y avais consenti, mais il ne faudrait pas qu’il consacrât un temps qui nuirait au temps de ses classes et à son oraison.

Nos petits et chers malades commencent à se mettre un peu à la règle. Nous faisons assez régulièrement la prière du matin et une petite réflexion à laquelle tous assistent. Quand vous écrirez, dites donc un petit mot pour Jules qui traîne un peu l’aile, ça l’encouragera ; les autres vont bien.

Sœur Amélie est toujours dans de bonnes dispositions. J’espère beaucoup de cette âme privilégiée du bon Maître. Priez pour que je lui enseigne bien le bon chemin. Une bonne terre est inutile, quand il n’y a pas un bon jardinier pour y semer et planter.

Je suis toujours bien au-dessous de tout ce que je dois faire, et je sens plus que jamais la nécessité du secours de Dieu, et je sens aussi que je l’aurais si je le méritais. Je ne demande qu’une chose, c’est de ne pas mettre obstacle à la volonté du Seigneur.

Oui, courage, nous travaillerons à la gloire de notre commun Maître, si inconnu, si ignoré, si méprisé ; nous le ferons connaître par tous les moyens. Je sens, il me semble comprendre, et je suis toujours timide et faible pour accomplir les généreuses pensées que le Saint-Esprit voudrait opérer. J’aurais besoin d’un fouet pour me faire marcher et qu’un autre me le donnât.

Vous travaillez aussi à la gloire de Dieu et à votre sanctification avec vos bons condisciples. Que Jésus soit toujours votre pensée, votre vie, votre voie et votre lumière.

A Dieu, oui à Jésus, tout à vous.

A. Chevrier[74]

Lettre n°22 (20) à Camille Rambaud, 15 avril 1859

J.M.J.
15 avril 1859[75]

Priez pour moi, mon bon frère, car je suis toujours bien misérable, bien indigne prêtre de Jésus, bien pauvre et incapable de remplir le grand et sublime ministère qui m’a été confié. Je sens, je vois ce qu’il faudrait faire, je sens [ce] que le bon Jésus demande et je suis toujours lâche pour lui accorder ce qu’il a mille fois [le] droit d’exiger. Le bon frère Charles m’a fait lire la lettre qu’il vous envoie. Si vous étiez prêtre, je vous aurais confié aussi que les mêmes tentations m’ont assailli et m’assaillent encore. Je n’envie pas d’autres places que celle de décrotteur au coin d’une rue. Si avant de me laisser ordonner, j’eusse connu ce que c’était qu’un prêtre, j’aurais refusé ce lourd fardeau, mais aujourd’hui je suis pour ainsi dire obligé de le porter malgré moi. Je vois le bien que je devrais faire et je ne le fais [pas] ; je sens qu’il faudrait être fort pour plaire au Sauveur et remplir avec plus de fruit ce grand ministère, et je ne fais rien. Je n’ai pas le courage d’être un insensé pour Jésus, notre bon Sauveur. Dans la prière, l’oraison, devant la sainte Eucharistie, que l’on voudrait faire de choses ! Et quand une fois on est à l’action, que de lâchetés et de misères ! Priez pour votre pauvre aumônier.

Ça pourrait mieux aller ici, quant au temporel et surtout quant au spirituel. Vos frères appréhendent surtout l’avenir. Le frère Paul est inquiet pour payer plus tard les intérêts qui peuvent s’accumuler pendant trois ans ; il ne compte pas assez sur la Providence de Dieu qui vous a toujours conduit ; il n’ose pas, il ne croit pas assez, il n’a pas cette foi en l’œuvre qui fait la force d’un homme qui commence, entreprend et poursuit avec vigueur. Si vous ne les remontez pas un peu, ils se découragent facilement ; ils ont peut-être bien foi à l’issue heureuse de l’œuvre, ils croient bien que tout réussira ; la vue seule de cette belle église qui s’élève devant nos yeux[76], suffit bien seule pour croire à l’œuvre de l’Enfant-Jésus ; mais ils voudraient voir les moyens de Dieu, les toucher du bout des doigts, ce que Dieu ne veut pas, car autrement où serait le mérite de nos œuvres si nous pouvions les comprendre et les saisir ? Comment notre esprit peut-il les concevoir et Dieu ne se moque-t-il pas de nos pensées, de nos desseins et de nos vues étroites ? Le mot que vous dites dans votre lettre épouvante le pauvre frère Paul. Quand vous dites qu’il ne faut pas s’appuyer sur la prudence humaine et qu’il faut entièrement y renoncer, il ne peut faire cet acte de renoncement et d’abnégation complète de sa volonté et de son intelligence ; il aime les petites réserves et les petits moyens humains. Enseignez-le et dites-lui bien que ce n’est pas là-dessus qu’il faut compter. [77]

Il paraît que Mme Auger s’en va de la Cité définitivement[78]. Les riches sont difficiles, ils ne veulent pas ou supportent difficilement les pauvres. Il ne faut pas qu’ils voient de trop près les pauvres et leurs défauts, ils les voudraient trop parfaits et ils ne peuvent pas s’accorder ensemble. Il vous sera bien difficile de trouver de bons riches propres à remplir bien fidèlement le plan que vous vous êtes proposé, car cette parole de Jésus : « Malheur aux riches », n’a que trop souvent son accomplissement partout, et cette autre de David est bien peu accomplie : « Heureux celui qui a de l’intelligence pour le pauvre ». Que cela ne vous décourage pas ; peut-être que si vous fussiez resté à la Cité, vous eussiez remédié à ce petit inconvénient, vous eussiez mieux pris leur manière de voir, les eussiez mieux raisonnés et eussiez eu plus d’autorité que le frère Paul et nous. Depuis que vous n’y êtes pas, ils voulaient un peu réglementer la Cité, il fallait renvoyer tout le monde, et le garde, et la famille Lambert, et plusieurs autres ; ils accusaient ces pauvres gens de plusieurs délits sans rémission. Moi, je n’ai jamais pu avoir des secours pour les pauvres quand je sollicitais quelque chose, de sorte que je n’y perds pas beaucoup à leur départ. Mais que le bon Dieu soit béni de tout !

Le frère Pierre est toujours fatigué, il travaille avec beaucoup de soin à son latin, il est très heureux d’avoir un prêtre assistant à l’Immaculée Conception[79] qui lui corrige ses devoirs et qui est très entendu dans les classiques. Il est plein de courage, mais il a bien besoin de travailler à dompter et abaisser cette intelligence dominante qui lui fait toujours la guerre ; c’est la grâce de Dieu qui le rendra docile et humble.

Le frère Charles fera très bien, il est si humble, si souple, je ne doute pas que le bon Dieu le bénisse dans ses entreprises. Mais conseillez-lui de ne pas trop s’appliquer, ou plutôt de ne pas recommencer ses leçons de physique ou d’histoire naturelle. Quid hoc ad aeternitatem, pour ces pauvres ouvriers surtout ? Qu’ils apprennent bien leurs devoirs de bons époux, de bons pères, et d’ailleurs à toutes ces leçons, ils ne doivent pas y comprendre grand-chose. Je serais bien d’avis qu’il ne les reprenne pas après le carême, comme il semble avoir l’intention.

Une nouvelle sœur s’est présentée. Je la connais depuis longtemps et elle sollicite depuis longtemps son admission. Je l’ai mise à une bonne épreuve depuis quelque temps. Si elle y résiste, je la croirai appelée et vous demanderai la permission de la recevoir, si elle persiste à vouloir entrer. C’est une pauvre fille sans fortune, sans beaucoup d’éducation, mais elle est courageuse et parait bien décidée à se donner à tout. Nous verrons cela plus tard, si vous voulez. Si on avait une sœur de plus, bien des choses pourraient se faire à la maison, tels que le blanchissage du linge de l’église, raccommodage des blouses et autres petites choses auxquelles elle pourrait être employée.

Nous avons un de nos petits garçons qui a la petite vérole. Il n’y a pas danger pour lui encore. Nous espérons que tout ira bien et nous en aurons soin le plus que nous pourrons.

Je suis pressé pour donner ma lettre et faire porter le petit paquet à l’hôtel de M. Touvais. Je vous écrirai une autre fois pour vous donner d’autres détails. Je voudrais vous parler de nos petits frères. Ils ont bien besoin d’être remontés en ardeur pour le bien. L’oisiveté les tue et les tuera toujours. On ne leur fixe pas assez le travail qu’ils ont à faire.

Que Dieu vous bénisse dans vos études et vous aide à votre sanctification. Nous prions pour cela tous les jours.

A Dieu, mon bien cher frère en Jésus, jusqu’à ce que je puisse vous appeler mon cher confrère par le caractère sacré dont le bon Jésus vous revêtira un jour.

A. Chevrier[80]

Lettre n°23 (21), à Camille Rambaud 4 mai 1859

J.M.J.
4 mai 1859[81]

Que d’angoisses ! que de tribulations pour votre cœur ! Je compatis autant que personne à tout ce qu’il doit éprouver de tristesse, d’inquiétude et de perplexité, mais il faut que la confiance l’emporte sur tout et, comme saint Pierre, marcher sur les eaux malgré la tempête. J’espère que tout ceci ne sera qu’un orage d’un instant, mais il faut avouer que le démon nous agite bien. Vous savez que la Mère de Maubec[82] dit que le démon est l’auteur des tempêtes dans les airs. C’est bien sûr qu’il est l’auteur de celle qui trouble aujourd’hui tous les esprits de notre petite communauté.

Vous me demandez notre avis formel, s’il faut revenir à la Cité. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir sur une question aussi grave. Je n’ai reçu votre lettre qu’aujourd’hui à une heure et voilà que je vous écris de suite, afin de faire partir cette lettre par le courrier de ce soir. Mais mon idée, actuellement, est que vous restiez à Rome et que vous continuiez vos études et que vous vous fortifiez bien dans l’esprit de Jésus et de notre père saint François. Le frère Charles, dont je viens de lire les deux lettres, vraiment vous a écrit sous une impression bien fâcheuse et il n’a pas compris l’importance de la démarche qu’il vous conseillait. Il a été très froissé de voir les pères Richard et Chamfray lui enlever ses enfants, et déjà depuis longtemps travaillé par la pensée qu’il était incapable, cette circonstance est venue achever de le décourager[83]. Aujourd’hui, il doit vous écrire et je suis convaincu qu’il vous écrira dans des termes plus doux et plus rassurants.

J’ai oublié de vous dire que n’ayant pas trouvé Monseigneur il y a quinze jours – j’y allais pour lui parler un peu de vous – j’ai vu M. de Serres, qui m’a paru voir les choses moins noires que les autres et qui m’a donné espérance que tout s’arrangerait bien et qu’on ne serait pas si difficile plus tard qu’on semblait l’exiger ; et puis après tout, mon bon frère Camille, il ne faut pas tant considérer le temps présent que l’avenir dans une œuvre de ce genre. Si le bon Dieu vous donne encore vingt ans de vie, qu’est-ce que trois ans sur vingt ans si, en employant bien ces trois ans, vous pouvez travailler plus fructueusement à la vigne de Notre-Seigneur ?

Courage donc ! Vos frères s’arrêtent trop aux difficultés présentes qui leur arrivent, ils ne sont pas habitués à marcher seuls, surtout le frère Charles. Le frère Paul commence à prendre la direction et à savoir agir et se passer de tous ; on voit qu’il agit par lui-même, c’est ce qu’il faut. Seulement, il n’est plus du tout décidé à abandonner les cent mille francs qu’il a en réserve. C’est le conseil de tous ceux qu’il voit, qui regarderaient comme une grande imprudence de se dessaisir de cette somme, pour lui personnellement et pour l’œuvre, et sous ce rapport, il manque de confiance en votre manière de voir. On n’aime pas la pauvreté absolue. Ne vous effrayez donc pas, mon frère, de cette tempête ; elle passera, croyez-le, et tout ira mieux.

Le frère Pierre, qui a fait le sujet de plusieurs de vos lettres, a perdu un peu, depuis quelque temps, cet esprit de domination qui froissait tout le monde ; il ne commande plus avec cet air d’autorité qui glaçait tout le monde et, depuis deux dimanches, il a agi tout autrement avec tous nos persévérants ; il a été plus doux, plus coulant, et ne frappe plus, et ne ferme pas là les portes. Il a compris qu’il s’était trompé et j’espère, avec la grâce de Dieu, l’amener à une tout autre conduite, plus douce et plus conforme à l’esprit de douceur de notre bon Sauveur. Il prie toujours beaucoup, peut-être même trop, si on peut le dire. Mais j’ai confiance qu’il changera et sera plus soumis. Il fera ce que je lui dirai par rapport aux enfants. Ce qui lui donnera une leçon, c’est qu’il a remarqué dans ces derniers beaucoup plus de foi, de piété, que dans les autres et qu’il est content de leur manière et de leur piété. Lui qui ne s’en est pas mêlé, il apprendra par là que le moyen de donner aux enfants de la foi et de l’amour du bon Dieu n’est pas dans les arrangements, les formes et les cris, mais dans la manière de se conduire avec eux.

Quant à votre organisation de pères temporels, je crois que ces Messieurs ne voudraient pas agir que vous ne soyez ici pour organiser vous-même cette affaire ; ils n’oseront pas agir seuls ; ils craignent de commettre quelques erreurs et de gâter les affaires plutôt que de les arranger. Voyez, examinez, dites votre avis, mais je doute qu’ils se décident à fonctionner sans vous. Cependant, ils se décideront à agir avant votre retour, qu’il soit prochain ou éloigné, si vous l’exigez ; il sera facile de leur faire comprendre cette nécessité.

Courage donc, mon bon frère ; que la tempête ne vous engloutisse pas et que le temps ne vous dure pas. Saint Pierre est bien resté plusieurs années en prison. Pie VII est bien resté cinq ans hors de Rome, traîné de prison en prison. Saint Paul est bien resté longtemps en captivité. Est-ce que, pour cela, l’Eglise a péri ? est-ce que, pour cela, l’œuvre de Dieu ne s’est pas faite ? C’est alors que la main de Dieu se manifeste davantage et que, de part et d’autre, il y a plus de foi, de confiance et d’amour. Ne vous découragez pas, ne revenez que lorsque la voix de Dieu vous forcera de revenir, et non lorsque les aboiements du démon vous déchireront les oreilles. Il me semble voir le démon autour de vous aboyer de toutes ses forces et vous étourdir pour vous faire perdre patience et vous tourmenter ; faites-le taire. Ce n’est pas dans l’agitation qu’il faut agir et décider rien, on ne fait rien de bon. Voyez le frère Charles : les moments de tempête et de tentations l’accablent, il agit et il s’oublie bientôt, et il regrette bientôt ce qu’il a fait ensuite.

A Dieu, mon cher frère ; que le bon Jésus vous éclaire, qu’il vous console, qu’il vous fortifie, qu’il vous donne toutes les grâces pour bien mener à bonne fin ce qu’il vous a fait entreprendre et que tout concoure à sa plus grande gloire. A Dieu, en Notre-Seigneur Jésus.

Chevrier[84]

Lettre n°24 (22), à Camille Rambaud, le 14 mai 1859

J.M.J.
14 mai 1859

Je suis bien paresseux pour vous répondre, mais vous me demandez de tout vous dire. Vous savez bien que je ne suis pas un homme à voir bien clair et que mon jugement sur les choses ne doit pas être de beaucoup d’importance. Je puis croire que ça va bien quand ça va très mal, ou que ça va mal quand tout va bien. Mais que le bon Jésus soit béni en tout et que votre œuvre réussisse, c’est ce que je demande de tout mon cœur dans mes prières.

Il me semble que nous marchons un peu mieux qu’il y a quelque temps. Le frère Charles est un peu plus ranimé au bien et il a repris sa classe avec plus de courage et de fermeté ; c’est la timidité qui le fait tomber quelquefois, et le manque d’énergie pour savoir se relever avec audace contre le mal ; ce qui arrive pour l’extérieur est aussi pour l’intérieur ; mais le bon Dieu qui nous aime ne le laissera pas dans ses peines.

Quant à ce qui regarde le frère Pierre, et sur lequel vous me dites de vous dire s’il est toujours le même, son caractère n’a pas changé, mais il est réellement malade et ne peut, je crois, encore entreprendre de faire le catéchisme. Quand il parle un peu, son gosier, sa voix est de suite altérée, mais s’il ne peut faire le catéchisme, il pourrait peut-être bien s’occuper des enfants davantage, par exemple les soigner et veiller pendant le travail ; il n’est pas nécessaire de beaucoup parler pour cela. Il pourrait encore s’occuper de Ménétrier, Debouchonnet et François, leur corriger leurs devoirs d’écriture et autres choses pour leur instruction ; il serait moins en dehors de la maison et soulagerait ainsi le frère Charles de cette occupation. Son latin l’occupe toujours beaucoup, cependant peut-être un peu moins qu’il y a un mois ; mais comme vous dites fort bien, il en sait bien assez pour étudier sa théologie si le bon Dieu l’appelle à la prêtrise. Aujourd’hui, il semble un peu moins porté, je dirai même entiché (si le mot est français) de se faire [prêtre] et paraîtrait même décidé à abandonner cette voie pour reprendre les enfants, s’il guérissait. C’est là sa première vocation, il ne faut pas vouloir se faire prêtre et ne le vouloir qu’après Dieu. Son désir était bien excusable, car il n’avait que de bon désir. M. Callot, le père Balme[85] ne l’avaient nullement détourné ; au contraire, ils l’y engageaient ; mais M. Callot ne le poussait à cela que pour en faire un vicaire ou un curé, comme vous le savez, et ses conversations tendraient plutôt à le détourner de la maison s’il devenait prêtre. Je l’ai connu à ses conversations[86], mais Frère Pierre est toujours cependant attaché à l’œuvre des enfants et rien ne pourra l’en détourner.

Sa confiance en vous n’est pas encore entièrement revenue, il faut espérer que Dieu lui fera connaître que c’est par l’humilité et l’obéissance que l’on arrive aux degrés supérieurs. Depuis quelque temps, il dit le bréviaire des Capucins ; il m’avait demandé conseil là-dessus et je lui ai dit que pour sa piété, il s’en trouverait mieux ; mais je crois que, suivant une règle, son désir doit plier devant la règle. Si chacun se met à dire l’office qui lui paraît convenable, alors il n’y aurait plus que désordre. Je serais bien aise que vous le lui interdisiez pour éprouver son obéissance et son humilité. Il doit entrer dans cette voie, il m’a demandé à l’y conduire, j’en suis incapable, mais le meilleur moyen que je puis employer, c’est de me servir de vous pour lui faire faire des choses qui le contrarient et l’abaissent. Il n’est pas du tout d’avis de laver la vaisselle et autres choses, disant que ça rend les frères trop au-dessous des enfants. Plusieurs fois, j’ai été tenté d’aller moi-même le faire pour lui en donner l’exemple, je crois que j’y viendrai. Je crains que le démon ne l’aveugle et ne le jette dans l’illusion. Il me disait, l’autre jour, qu’il avait vu quelque chose dans la nuit, étant en prière, et que cette apparition l’avait rempli de confiance pour l’avenir, que nous allions entrer dans une nouvelle voie et que tout allait marcher à merveille, et cependant, deux jours auparavant, il m’avait avoué qu’il était rempli d’orgueil. Dieu ne se communique pas à ces sortes de gens. « Je vous rends grâce, ô mon Père, de ce que vous avez révélé ces choses aux humbles et aux petits », dit Jésus. Veuillez donc lui commander ces sortes de choses, ou bien par le frère Paul à qui il doit obéir. On veut toujours agir à sa manière, on la croit la meilleure, et non celle des autres, que l’on critique et censure. Le bon frère Pierre ira bien, mais il a besoin d’être humilié, surtout pour lui-même, et qu’il comprenne que souvent il se trompe, quoiqu’il croie avoir raison. Il n’y a que le bon Dieu qui puisse lui faire voir clair.

Collomb est expulsé définitivement. Benoît revient encore coucher, mais Benoît n’a pas le même esprit que Collomb et sa présence est moins à craindre ; c’est un garçon qui a dans le cœur vraiment de la reconnaissance pour tout ce qu’on a fait pour lui et il ne se conduira pas mal comme le premier. Je crois qu’il vous a demandé à coucher à la maison, ainsi que le frère Paul ; il n’y a pas pour lui le même inconvénient que pour Collomb.

Nos petits enfants ou malades et autres se perdent bien à la porte, soit parce qu’ils n’ont rien à faire, soit à cause des rapports qu’ils ont avec toutes sortes de monde, les conversations qu’ils tiennent le jour et le soir dans la petite loge. Ne vaudrait-il pas mieux mettre là quelqu’un de bien raisonnable, qui travaillerait et obvierait à tous ces inconvénients ? On avait pensé à M. Fraissinet, jeune homme qui travaille chez M. Mouterde, qui est du Tiers-Ordre de Saint François, qui est boiteux et auquel vous aviez pensé vous-même dans le temps passé. Ce serait, à mon avis, une bonne acquisition, s’il voulait accepter ; au moins il y aurait toujours quelqu’un pour recevoir les bienfaiteurs et autres personnes, tandis que maintenant il n’y a jamais personne et ceux qui y sont ne peuvent que devenir très paresseux et babillards. Donnez, s’il vous plaît, votre assentiment à cela, je le crois très important.

Notre bon petit Debouchonnet a eu aussi la petite vérole ; il va mieux maintenant ; on voulait le faire porter à la Charité[87] et j’avais moi-même fait les démarches pour cela, mais je m’y suis opposé ensuite, pensant que dans une maison de charité on ne devait pas renvoyer ceux envers lesquels on devait exercer la charité. On l’a placé dans le grenier, à l’abri du contact des autres, et aujourd’hui il va mieux ; nous avons eu soin de lui. Je crois bien que c’est votre intention que l’on n’envoie pas nos enfants à l’hôpital, je le trouve opposé à tout sentiment de charité que nous devons avoir pour eux.

Notre bon François va très souvent chez sa mère ; je crains bien que cela ne le dérange et qu’il ne se plaise plus ensuite [ici]. Il va faire les vers à soie, ce qui lui occasionne des sorties fréquentes pendant plus de quinze jours ; on ne prend pas l’esprit religieux avec toutes ces courses. Je conviens que ses parents ont besoin de lui, mais n’y aurait-il pas moyen de s’arranger de quelque manière pour obvier à l’inconvénient de ces fréquentes sorties ?

Voilà plusieurs frères qui se sont présentés pour entrer dans la maison, au nombre de quatre, mais je ne crois pas qu’il y en ait seulement un qui puisse être religieux. Il ne faut pas des hommes, mais des religieux. Il faut bien espérer que la Providence pourvoira à vos besoins, car on en aura bien besoin, soit pour le frère Charles quand la nouvelle maison Saint Paul sera habitée, et pour nos petits garçons de la première communion au mois de juin, si le frère Pierre n’est pas guéri. Mais le bon Dieu pourvoira à tout. Il y en a un que je connais, qui a demandé depuis assez longtemps et qui a peut-être quelque disposition, quoiqu’il y ait encore beaucoup à faire ; le frère Paul vous en parlera et il l’examinera. Quant à nos sœurs, je laisse la sœur Amélie entièrement libre de faire son choix.

Priez pour moi, s’il vous plaît, mon bon frère, j’en ai bien besoin. J’ai besoin d’être moins paresseux, de correspondre davantage à la grâce de Dieu pour en avoir d’autres ; j’en sens le besoin et je suis toujours pesant comme une pierre ; je vois le bien et je ne le fais pas, je vois le mal et je ne l’empêche [pas]. Que je suis inutile dans le champ du Seigneur ! qu’il a un mauvais jardinier, qui ne fait ni croître, ni ne cultive le champ du Seigneur, serviteur inutile s’il y en a un ! Demandez que le bon Jésus m’éclaire et que je ne tombe pas dans les ténèbres et la paresse. A Dieu, mon bon frère ; ayez toujours bon courage, que les peines ne vous abattent pas, que la vue de la négligence des autres enflamme votre bonne volonté.

J’oubliais de vous parler de la lettre que vous avez dû recevoir de vos frères, concernant je ne sais quelle réforme [qu’]ils vous demandent ; je crois que c’est une lettre bien inutile. Le père Balme les a un peu poussés à cela, je crois, parce que le frère Pierre lui avait parlé de quelques mécontentements et que Madame Auger s’était plainte aussi ; mais à quoi bon tout cela ? Vous ne pouvez remédier à tout le mal, ni faire tout le bien possible ; vouloir être parfait en quelques jours, c’est bien impossible.

Tâchons de devenir des saints et d’avoir pour le bien toute l’énergie que les autres mettent pour le mal, et nous ferons bien.

Ne croyez pas que cette lettre soit le signe de découragement dans vos frères, nullement ; depuis qu’ils l’ont envoyée, ils n’en ont pas reparlé, ils n’y pensent même pas. N’y faites donc pas attention. Ils continuent leur œuvre comme auparavant.

A Dieu, mon bon frère, je prie pour vous et demande à Notre-Seigneur, pour vous, sa bénédiction.

A. Chevrier[88]

Lettre n°25 (23) à Camille Rambaud (Décision de quitter la Cité)

J.M.J.
[sans date]

Mon Frère,

Je garde le silence depuis assez longtemps, les occupations de la première communion en sont un peu la cause ; nous avons été un peu contents de notre première communion ; je les ai menés à la confirmation jeudi, Fête-Dieu, à la Rédemption[89], où j’ai eu l’honneur de voir Mgr le Cardinal et d’autres Messieurs importants. On a parlé beaucoup de votre église ; tous l’ont trouvée magnifique et tous font des vœux pour que l’œuvre réussisse. Monseigneur ne paraît pas décidé à ce que vous soyez prêtre si promptement ; il veut absolument que vous fassiez tout le temps nécessaire pour votre théologie et même en France ; il a été un peu étonné de ce que vous n’êtes pas allé le voir pendant son séjour à Rome et il me disait en riant : « C’est parce que je l’ai trop bien reçu la première fois, mais ça n’aurait pas dû lui empêcher de revenir ». Il goûte assez la pensée de votre retour, afin que vous terminiez les affaires de votre Cité et que vous ne vous remettiez à l’étude [que] quand tout sera terminé, ou au moins que votre action matérielle sera moins nécessaire ; mais auparavant il faut faire une œuvre si grande, si importante et que vous seul pouvez achever ; vous seul en avez reçu le don, vous seul pouvez la mener à bonne fin. La question d’être prêtre peut avoir du retard sans préjudice ; vous le deviendrez, mais quand Dieu le voudra et quand il vous jugera nécessaire[90]. Je n’ai pas parlé à Monseigneur de votre costume ; d’ailleurs, je crois que le Frère Paul a dû vous dire ce que Monseigneur pensait à cet égard.

Autre question importante qui occupe tous les esprits et que je méditais depuis longtemps sans en rien dire, par défiance de vous et de moi, mais que je dois vous dire, parce que mon ministère spirituel et ma charge d’âmes m’y obligent : c’est l’œuvre des enfants de [la] première communion. Voici un fait certain, c’est que, depuis que la Cité existe, l’œuvre des enfants de la première communion ne marche pas. Les enfants de la première communion sont préparés à moitié et les persévérants sont de plus en plus rares. Personne ne peut le nier et on ne peut que gémir sur cette triste vérité. Tous nos efforts n’aboutissent qu’à un très faible résultat. Il doit y avoir un remède à tout cela. Dieu ne veut pas qu’une œuvre si belle et qui devrait apporter de si beaux fruits, soit si imparfaite. C’est donc comme prêtre que je vous parle et comme ayant charge d’âmes que je viens vous exposer mes raisons. Je vous prie de les bien peser devant Dieu et d’y donner l’effet qu’elles réclament.

Je dis donc que l’œuvre de la première communion et des persévérants ne peut marcher ensemble avec l’œuvre de la Cité et qu’elles sont un obstacle l’une à l’autre. La Cité est un obstacle à l’œuvre de nos enfants. La grande raison, c’est que vos frères ne peuvent pas faire deux choses à la fois : ils ne peuvent pas répondre aux habitants de la Cité, recevoir le loyer, faire la quête et instruire les enfants. Comment voulez-vous aller faire le catéchisme, quand vous avez la tête remplie d’ennuis, d’inquiétudes et d’affaires ? Je vois bien ce que le Frère Paul a fait dans cette dernière série[91]. Comment inspirer la foi, la piété, quand continuellement on est obligé de vivre dans la dissipation d’une vie toute extérieure ? Vous me direz tout ce que vous voudrez, il faut que les frères qui sont chargés de l’instruction des enfants ne soient employés qu’à cela, qu’ils ne s’occupent que de cela, qu’ils ne pensent qu’à cela, toute autre occupation est incompatible. Vous ne voyez pas les frères de la Doctrine chrétienne faire autre chose que de s’occuper de leurs enfants. Il faut que vos frères les suivent à l’église quand ils y sont, qu’ils les suivent au travail pour leur donner l’amour du travail et leur parler de la vertu en toute circonstance, à tout propos et à chaque instant, pour les reprendre avec douceur et amour quand ils tombent dans quelque faute. Comment voulez-vous qu’un Ménétrier, un Benoît et autres leur inspirent l’amour du travail quand, pendant tout le temps de l’exercice manuel, les enfants les voient jouer, lire, s’amuser à autre chose qu’à faire ce qu’ils doivent faire ? La vertu ne vient pas de cette façon-là. Non, il faut qu’il y ait des frères qui aiment ces enfants, qui comprennent ces enfants et aient pour eux de l’affection et du dévouement. Si un enfant a soif ou faim, qu’il aille demander un morceau de pain à la cuisine, on lui répond par un pot d’eau sur la figure, on le traite de bête, on le regarde avec mépris ou on ne fait pas attention à lui. Comment voulez-vous que ces enfants aiment la maison et y reviennent ensuite avec plaisir ? Et cela sera ainsi tant que vous n’aurez que des enfants pour diriger d’autres enfants. Si au moins ils avaient compris un peu le dévouement, mais cet esprit est si difficile à acquérir et à donner. Ce sont donc des frères, des frères connaissant l’œuvre, appréciant l’œuvre, qui doivent guider, instruire les enfants, les suivre partout, et il ne faut pas que ces frères aient autre chose à faire que de soigner nos chers enfants. J’ai vu souvent tous mes efforts paralysés en un instant par tout ce que je viens de vous dire ; alors, si un fait et l’autre défait, comment pourrons nous avancer ?

Obstacle dans les habitants de la Cité : c’est un fait que les habitants de la Cité ne voient pas ces enfants avec plaisir ; le bruit qu’ils font leur déplaît, ils ne leur donnent que le nom de gamins, ne les regardent qu’avec mépris. En effet, ces pauvres enfants, quand ils viennent tout déguenillés, tout mauvais, comme ils sont malheureusement, ne sont pas trop beaux à voir. Aussi, M. Auger ne pouvait-il les sentir et quand, à son départ, il m’a donné quelques bouteilles de vin pour me remettre et me donner des forces, il m’a dit : « Faites attention de n’en pas donner à votre clique ». Pauvres gens ! ils sont bien à plaindre de parler ainsi, mais néanmoins c’est là leur esprit, ils n’y voient pas plus loin, que voulez-vous ! Et cet esprit, c’est l’esprit du grand nombre. Aussi, ils sont rebutés, mal vus et méprisés. Comment voulez-vous qu’ils viennent au milieu d’un monde qui les méprise et les repousse ?

Obstacle dans le garde, qui les repousse et qui se voit obligé de les réprimander et même de les frapper. Si un enfant monte sur une pierre, il faut qu’il le fasse descendre, l’architecte crie. Ce n’est pas la faute du garde, mais la faute de la pierre. Pourquoi est-elle là ? C’était chez moi autrefois, cette pierre m’enlève ma liberté. Si un enfant va jouer à la cachette dans une maison neuve, il faut l’en chasser : il abîme les plâtres, les carreaux, la maçonnerie, il faut l’en chasser de force. Pauvres petits ! ils sont bien à plaindre. Les pierres, les maisons ont pris leur place, alors ils ne reviennent plus, ils vont ailleurs malgré nous, ou plutôt nous les forçons d’aller ailleurs, parce que nous ne leur donnons plus de place.

Et puis, autre raison non moins solide, les enfants, comme tout le monde, aiment à être chez eux, ils aiment qu’on fasse les choses pour eux, ils aiment à être seuls. Or, ici, on ne peut pas dire qu’ils sont chez eux, ils ne peuvent pas dire que l’on s’occupe exclusivement d’eux, quand ils se voient mêlés à tant de monde. Moi, je ne puis pas dire que je m’occupe d’eux, quand, à chaque instant, il faut que je sois à Monsieur, à Madame, à celui-ci, à celle-là qui m’appelle, et quand je suis obligé de quitter les enfants pour mille autres affaires ou de la Cité ou du dehors.

Vos frères ne peuvent pas se mêler à leurs jeux, les mener à la promenade, ce qui cependant est très nécessaire, parce qu’il faut qu’ils répondent à mille autres demandes qui leur arrivent à chaque instant. Moi, je me mêle quelquefois aux jeux pour les animer, mais je comprends que je ne puis décemment aller courir à barre[92] au milieu d’une Cité maligne qui se moque de tout et qui épie tous nos mouvements. Comment aller prêcher, dire la Messe, quand on m’aura vu faire une partie à barre avec des enfants ? Il y a des réserves à garder en tout. C’est à vos frères à le faire et non à moi, et vos frères n’ont pas le temps.

Je dis encore qu’il sera plus facile de relever l’œuvre des enfants dans un autre lieu que dans le lieu ou elle est tombée. On refait difficilement ce qui a été défait dans un endroit. Vos enfants ne viennent pas ici avec plaisir ; allez leur rendre cet attrait qu’ils ont perdu pour ce lieu, j’en défie qui que ce soit ; ailleurs, au contraire, la nouveauté plaît, les nouveaux lieux attirent et tout peut faire espérer que l’on réussirait bien ailleurs.

Une autre raison, c’est que vous-même vous cherchez à vous débarrasser de toute affaire temporelle, ainsi que vos frères, mais quel moyen plus facile que d’établir votre œuvre d’enfants ailleurs et d’établir à la Cité un gérant ou un conseil administratif résidant à la Cité, et vous résidant à part et venant de temps en temps pour régler les choses ; alors, l’odieux disparaîtrait peu à peu. Mais, pour cela, ce n’est qu’une idée. Faites-en ce que vous voudrez.

Quant à l’œuvre de la Cité, c’est une œuvre à part, c’est une œuvre que vous faites pour des prêtres et non pour des frères, pour vous aussi si vous devenez prêtre avec la grâce de Dieu ; mais ce doit être une œuvre toute spirituelle, dirigée exclusivement par des prêtres pauvres, religieux, donnant l’exemple des vertus sacerdotales, autant que leur amour et leur ferveur en sera capable.

Voilà les principales pensées que j’avais à vous communiquer. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ces pensées sont les pensées de tous vos frères, de vos sœurs et qu’elles ne leur ont été communiquées par personne. C’était la mienne depuis très longtemps et quand chacun en particulier m’ont communiqué leurs idées, je n’ai pu m’empêcher d’y voir l’intention manifeste de la volonté de Dieu. Ce qui m’a le plus étonné, c’est que le frère Charles, éloigné de l’œuvre des enfants, y a pensé aussi, et que cette pensée soit aussi ferme dans son esprit que dans ceux qui s’en occupent sérieusement.

Veuillez penser sérieusement devant Dieu à tout ce que je viens de vous dire et me répondre quelles sont vos pensées à cet égard, afin que nous sachions à quoi nous en tenir.

Comment le frère Paul a-t-il fait son voyage ?[93] Présentez-lui mes amitiés. A Dieu, tout à vous en Jésus.

A. Chevrier[94]

Réagissant vraisemblablement au contenu de cette lettre, M. Rambaud écrivait le 2 juillet 1859 à la personne qui gérait les affaires financières de la Cité : « Je suis venu à Rome avec l’approbation de tous, et voici qu’aujourd’hui ceux qui m’ont le plus poussé à ce voyage sont les premiers à me blâmer, à me crier de revenir, fruit sec en blouse, après dix mois de théologie et après avoir porté la soutane… »[95]. Les difficultés étaient telles que Frère Camille accourut brusquement à Lyon à la mi-juillet sans avoir averti personne. M. Rambaud voulant conserver à la Cité les deux œuvres des catéchismes et des logements ouvriers, la séparation devenait inévitable. Le père Chevrier « pensa donc à se retirer, dit sœur Marie. M. Louat et sœur Amélie encourageaient le Père et désiraient vivement que la séparation se fît »[96]. Ils avertirent M. Rambaud qu’ils se retireraient dans six mois, à la fin de la série en cours. Ils souhaitaient redémarrer ailleurs l’œuvre de la première communion. Sœur Marie, à qui le père Chevrier demanda d’abord de rester à la Cité à moins que l’archevêque en décidât autrement, obtint du cardinal de Bonald, qu’elle alla rencontrer à l’archevêché, l’autorisation de quitter elle aussi la Cité. « Avec l’autorisation du cardinal de Bonald, dit sœur Marie, et après que M. Rambaud en eût été prévenu les vacances précédentes par sœur Amélie, après les fêtes de Noël 1859 et après avoir terminé la préparation de la première communion en cours à cette fête-là, nous allâmes nous établir à Fourvière, n’emportant rien de la Cité et n’emmenant personne. Nous nous mîmes à recueillir dans divers quartiers des petits enfants pour leur faire le catéchisme »[97]. De son côté, le frère Pierre fit la même chose avec des garçons dans le quartier de la Guillotière à proximité de la salle de bal du Prado. C’est dans ce lieu, loué le 10 décembre 1860, que le Père Chevrier allait réunir ces deux oeuvres. En attendant, tout en les suivant de l’extérieur, il s’engagea à demeurer à la Cité jusqu’au jour où M. Rambaud serait ordonné prêtre, ce qui arriva le 25 mai 1861.

A une personne de La Tour-du-Pin

La lettre qui suit, adressée à une personne dont le nom n’est pas précisé, fut remise à l’Association des Prêtres du Prado en 1980. Elle appartenait à une famille de La Tour-du-Pin, pays d’où était originaire Marguerite Fréchet, la mère d’Antoine Chevrier. Celui-ci décline l’invitation qui lui a été faire de venir y bénir un mariage. Les raisons qu’il avance pour justifier son refus, manifestent les sentiments qui étaient les siens au début de l’année 1860, alors qu’il demeurait encore à la Cité de l’Enfant Jésus. Le compagnon de Camille Rambaud et de Paul du Bourg, des hommes qui avaient rompu avec leur milieu et que l’on jugeait extravagants, nous y apparaît lui-même comme déclassé : il n’est qu’» un pauvre prêtre, mis de côté, qui n’est ni curé ni vicaire », incapable de rehausser par sa présence une cérémonie mondaine, sa place étant auprès de ceux à qui la société ne faisait pas de place, les enfants délaissés. Il écrira plus tard dans le Véritable Disciple : « Nous choisirons de préférence la compagnie des pauvres et des pécheurs ».[98]

Lettre n°26 (24) à une personne de la Tour-du-Pin, 7 février 1860

J.M.J.
7 février 1860

Madame,

Permettez-moi de vous dire bien simplement ce que je pense sur une affaire qui vous intéresse.

Ce bon Monsieur Berjot qui doit être bientôt votre gendre, vient de m’inviter à assister au mariage de votre Demoiselle et même, je crois, à le bénir[99]. Veuillez donc écouter mes réflexions et en faire part à M. Berjot, sans lui dire pourtant que je vous ai écrit.

Je vous dirai d’abord que je ne suis qu’un pauvre prêtre, mis de côté, qui n’est ni curé ni vicaire et qui n’est pas bon à grand chose, et que bien loin de contribuer à honorer votre mariage par ma présence, je serai plutôt une occasion de blâme, car je ne suis ni un homme de cérémonies ni de convenances. Je suis né de parents pauvres[100] et je n’ai jamais aimé me trouver avec les riches, parce que je suis sans éducation. S’il s’agit de parler, je m’en tire très mal et ne sais pas dire ce qui peut faire plaisir, de sorte que je me trouve très emprunté dans les grandes circonstances et que [je] suis une source d’embarras et de peine pour ceux avec lesquels je me trouve. Croyez-le bien, c’est pour vous éviter cet ennui de m’avoir que je vous écris. Monsieur Berjot ne me connaît pas, il me croit tout autre que je suis.

En outre, il faut bien comprendre que ce serait faire un affront à Monsieur le Curé de voir un étranger bénir un mariage dans son église. Si j’étais curé, ça pourrait se faire, mais un pauvre prêtre comme moi, ça ne convient pas. Un curé aime à faire dans sa paroisse les mariages importants et cela est bien juste d’ailleurs ; un curé a les grâces pour cela et il obtiendra beaucoup plus de grâces que tout autre. Ah ! si vous me connaissiez bien, vous ne me demanderiez pas pour vous bénir ! Comprenez bien tout cela et surtout ce qui regarde la bienséance à tenir à l’égard de Monsieur le Curé, et faites-le comprendre à M. Berjot, afin de ne pas faire de la peine à votre bon curé qui sera si heureux de vous bénir. Si vous faites ainsi, tout le monde sera content et vous n’aurez pas à vous reprocher d’avoir suivi mon conseil. Tout cela peut s’arranger très adroitement : dites tout simplement à Monsieur Berjot qu’il convient mieux que ce soit M. Le Curé qui vous bénisse, il ne contrariera pas votre désir et tout ira bien.

Et puisque Monsieur B. veut bien que j’assiste à votre mariage, j’irai, mais ne faites pas attention à moi. Donnez-moi seulement une couverture et un peu de paille pour coucher la nuit, et le lendemain je dirai la sainte Messe pour vous remercier de votre bonne hospitalité et pour les nouveaux époux, et tachez de m’oublier parce que je voudrais aller voir une pauvre tante à Chatanay[101] et revenir le soir à Lyon, pour ne pas absenter plus d’un jour, car je ne suis bon qu’au milieu de mes pauvres petits mendiants, auxquels il faut que je donne souvent du pain. Tout ce que je vous dis est bien vrai, je vous le répète. Suivez mon conseil et soyez persuadée que tout ira bien et que notre bon Seigneur Jésus en sera bien plus glorifié, puisque tout ce que nous faisons doit contribuer à sa gloire.

J’ai l’honneur d’être tout à vous en Jésus, notre Maître.

A. Chevrier,
prêtre à la Cité de l’Enfant Jésus[102]

 

Lettres aux prêtres et aux séminaristes

 

1864-1878

A l’abbé Bernerd

Claude Marie Bernerd (1814-1884) était né à Coutouvres, près de Roanne, dans le département de la Loire. Il avait été ordonné prêtre à Nevers en 1844. Dans sa biographie du père Chevrier, Chambost explique ainsi son entrée au Prado : « Rentré dans le diocèse de Lyon, il vint chez sa sœur, Mme Laforest, bienfaitrice du père Chevrier. Ce fut une occasion pour lui de visiter l’œuvre. Il s’y affectionna et demanda à en faire partie. Le père Chevrier l’accueillit volontiers avec l’agrément de l’autorité diocésaine et trouva en lui un compagnon fidèle et dévoué qui se fixa pour toujours dans l’œuvre. Il avait alors cinquante ans et, malgré ses fatigues et ses absences assez fréquentes, il rendit bien des services ». C’était en 1864. On l’appelait familièrement le père Berne. Il fut le premier prêtre auxiliaire du père Chevrier, qui s’essaya à vivre avec lui, malgré ses limites, un commencement de vie de communauté.[103]

Dans ses notes à l’emporte-pièce sur l’ancien Prado, le père Perrichon, qui l’avait connu, le dépeint ainsi : « Bon prêtre, un peu simple et naïf, […] il fut d’abord occupé à faire le catéchisme des petites filles, puis le père Chevrier le chargea de l’extérieur de la maison, des courses nécessaires, des visites, des paiements, des quêtes. Il était heureux de remplacer le père Chevrier quelquefois à la quête de la porte de la Charité. Il ne faisait cependant pas un travail considérable, j’ai pu m’en rendre compte. […] Il ne prêchait pas à la chapelle, le pauvre : il aurait eu de la peine à s’en tirer ! » Mais, « il aimait beaucoup le père Chevrier et avait pour lui de la vénération, il suivait autant qu’il pouvait ses indications et il savait le défendre à l’occasion quand on parlait mal de lui »[104].

Il existe vingt-six lettres qui lui furent adressées par le père Chevrier. Elles ont surtout un caractère anecdotique et nous renseignent notamment sur ses problèmes de santé[105], ainsi que sur les péripéties de la vie quotidienne au Prado.

Lettre n°27 (26) à l’abbé Bernerd

J.M.J.
[sans date]

Mon bon Monsieur et cher Confrère,

J’ai reçu avec reconnaissance la bonne lettre que vous m’adressez et je suis content des bonnes nouvelles que vous me donnez.

Ma santé se fortifiera, je l’espère, pendant ces quelques jours. Je prends assez de nourriture et le corps ne se trouvera pas mal. Je remercie la Providence de vous avoir envoyé au Prado pour remplir ma tâche et je ne doute pas que Dieu bénisse vos travaux. Veuillez remercier aussi M. et Mme Laforest des bons soins qu’ils ont eus pour moi, ainsi que Mlle Catherine.

Dites bien à mes petits enfants qu’ils vous écoutent bien, qu’ils soient obéissants et sages à l’église, afin qu’à mon retour vous puissiez me dire que vous avez été content d’eux et qu’ils se préparent à une bonne première communion.

Je rentrerai le plus tôt possible car, malgré le besoin que j’ai d’un peu de repos, le temps dure quand on n’est pas à sa besogne et où le bon Dieu nous veut.

Je recommande à M. Martinet[106] la douceur et la patience, à l’exemple de Notre-Seigneur Jésus, en toutes choses ; à M. Chériot[107], le courage, la résignation et l’abandon entre les mains de la douce Providence, qui a soin de ses petits enfants quand ils se mettent entre ses mains et qu’ils ne cherchent en tout que sa sainte volonté ; à M. Boyet[108], le courage de faire ce que le Saint-Esprit lui conseille, et l’esprit de dévouement et de sacrifice pour se donner entièrement à Dieu ; à M. Suchet[109], l’humilité et l’exactitude, la connaissance de lui-même et la tranquillité d’esprit qui travaille trop pour les autres.

Demandez à Dieu pour moi le bon esprit en toutes choses, et qu’en me débarrassant de tant de misères et de faiblesses qui m’accablent, je sois bien un ministre selon son cœur, humble et pauvre d’esprit et de cœur.

Je crains que la cour ne soit un sujet de maladie à cause des immondices qu’on y a jetées ; il faudrait bien les jeter dehors.

Ayez bien soin de tout et ne souffrez pas. Si vous avez besoin de quelque chose, je prie la sœur Marie[110] de vous le donner.

Je me recommande à vos prières pour que vous demandiez à Dieu pour moi une sincère conversion.

Tout à vous en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[111]

Lettre n°28 (27) à l’abbé Bernerd

[sans date]

Bien cher et vénéré Confrère,

Nous sommes arrivés hier soir, à 8 h., à La Tour-du-Pin. Nous avons couché chez la bonne famille Chalon et nous nous proposons de monter à Chatanay[112] dans un moment. Ma mère ne va pas mal et vous présente bien ses respects.

Je vais employer ces quelques jours à me reposer et à faire provision de santé, et surtout à chasser mes pesanteurs de tête, afin que je puisse reprendre mon travail. J’ai bien honte de vous voir chargé de toute la besogne, vous qui avez aussi besoin de repos, mais j’espère que je ne serai pas toujours si paresseux. Je me recommande à vos prières.

Mes amitiés à M. Boulachon[113], aux frères, sœurs et à tous nos enfants.

Si vous pensez que huit jours soient utiles aux enfants et que l’affaire puisse s’arranger avec les Pères Capucins pour la retraite et la confirmation, il faudrait le faire, pour conserver toujours de bonnes relations avec ces Pères qui nous sont si utiles. Voyez cela dans votre sagesse et arrangez cela avec M. Boulachon, si vous le voyez.

Mes amitiés et ma reconnaissance à M. et Mme Laforest.

Je suis, avec une sincère affection, votre bien dévoué confrère en Notre Seigneur.

A. Chevrier
Chemin de Chatanay, chez M. Claude Fréchet[114], à [La] Tour-du-Pin, Isère[115]

Lettre n°29 (28) à l’abbé Bernerd [sans date]

J.M.J.
[sans date]

Mon bien cher Confrère,

Nous étions tous en peine de vous, lorsque votre première lettre est venue nous rassurer sur votre compte et sur celui de votre bonne compagnie et, quoique la traversée vous soit favorable, j’espère bien que vous n’irez pas chez les Comanches. C’est trop loin et le bon Dieu ne le demande pas[116].

Quand on voit Rome, on est étonné, ébloui, heureux en même temps de trouver tant de beaux souvenirs chrétiens qui nous rappellent la foi, et comme prêtre, on célèbre avec bonheur les saints mystères dans ces grottes bénies où les saints ont passé avant nous[117]. Je suis heureux de votre bonheur, je le partage avec vous et vous supplie de dire un petit mot pour nous par où vous passez, afin que nous puissions nous raviver un peu dans l’amour de Jésus-Christ.

Beaucoup de personnes me demandent de vos nouvelles et quand vous reviendrez ; je leur fais espérer que bientôt vous serez au milieu de nous et que nous aurons le bonheur de vous avoir.

Vous me dites que vous pensez toujours au Prado ; je vais vous en donner des nouvelles pour vous satisfaire. Nos enfants vont assez bien, à part une petite fille qui a eu la petite vérole. M. Fauconnet l’a soignée, elle va mieux. Je lui ai fait faire sa première communion au lit ; elle est en voie de guérison. Le petit Robert a pris une grosse fièvre, il vient d’aller chez ses parents ; je pense que ça ne sera rien. Tous nos autres enfants vont bien et vous envoient tous leurs hommages bien respectueux et attendent, à votre retour, un petit souvenir de votre voyage. M. Théodore[118] retombe toujours dans ses habitudes, il est resté près de huit jours dans un état d’incapacité qui me rend malade ; depuis deux jours, il va mieux. La tête de M. François[119] est toujours la même. Ils ont besoin de vous pour se maintenir. M. Jacques[120], notre bon portier, est revenu ; on n’a pas voulu de lui à la Chartreuse, il a ramené son bagage aujourd’hui, j’en suis très content. M. Suchet, toujours le même. Auzon ne va pas bien mal. Nos petits étudiants sont assez gentils, à part Pertoud qui est rentré chez ses parents ; il était trop jeune, on verra plus tard. Priez bien à Saint-Pierre et à Saint-Paul pour nos petits apôtres, afin qu’ils réussissent ; ce n’est que sur eux que nous pouvons fonder quelque espérance. Tous, frères, sœurs et enfants, vous envoient leurs respects, demandent vos prières et vous réclament au plus tôt.

Quant à M. Martinet, examinez donc bien, voyez donc s’il ne pourra pas faire pour nos enfants ; je le crois dévoué à l’œuvre, il aime ce travail. Ne pourrions-nous pas lui confier le soin des enfants ? Il est fort. M. Théodore est usé. Priez bien pour cela et examinez-le, s’il vous plaît, devant Dieu. Il faut bien penser que le sacerdoce apporte avec lui une grâce, et qu’il sera peut-être plus doux. S’il faut attendre des gens parfaits, ou en trouverons-nous ? Enfin, je le recommande à Dieu et votre sagesse.

Quant à M. Forvielle[121], qu’il fasse ce qu’il voudra, je ne puis rien espérer de lui ; je ne le recevrai plus au Prado, nous n’aurions plus jamais la paix à la maison. Je demande au bon Dieu tous les jours qu’il m’arrive un bon prêtre pour conduire nos jeunes élèves. Je ne sais pas s’il faut compter sur M. Jacquier ; tant qu’il ne sera pas au Prado, il n’y a rien de sûr. Quand vous viendrez, vous pourrez peut-être le décider.[122]

Je pense souvent à vous et à votre bonne compagnie. Si vous avez occasion de parler à Mgr Dubuis du Prado, veuillez bien lui renouveler mes témoignages bien sincères de respect et de reconnaissance de sa bonne visite. Veuillez me rappeler au souvenir de Mlle Catherine, ma petite mère, et de notre petite sœur Marie qui doit être bien heureuse d’être à Rome. Qu’elle n’oublie pas de faire son second journal, qui sera, je pense, bien aussi intéressant que le premier, à cause des belles fêtes auxquelles vous avez assisté. Je pense qu’à la Rosetta on donne toujours de la bonne “ mastigance ” et de bons “polastons” si vous n’avez pas changé de “trattoria”[123]. Il me semble voir aussi que vous demeurez dans notre ancien logement du père Cassandra ; vous ne me le dites pas, mais je le devine. Veuillez présenter mes souvenirs affectueux à ces bonnes gens, qui nous ont si bien accueillis et qui ont été si complaisants pendant notre séjour à Rome[124].

Je vous remercie de vos bonnes lettres, elles nous ont bien fait plaisir. Nous ne vous oublions pas. Pensez à nous auprès des saints martyrs et demandez pour nous au Saint-Père une petite bénédiction.

Je suis avec bonheur votre très dévoué et sincère confrère.

A. Chevrier

Je vous prie bien de ne pas m’oublier auprès de M. et Mme Picoli et [de] les assurer de ma vive reconnaissance pour les grâces spirituelles qu’ils nous ont obtenues et en particulier de la Portioncule, et le bon M. d’Achilée toujours si bon, si complaisant. Tout à vous.

A. Chevrier[125]

Lettre n°30 (29) à l’abbé Bernerd, 13 j[…] 67

J.M.J.
13 j[…] 67

Bien cher et vénéré Confrère,

Tous les jours au saint Sacrifice nous prions pour votre cher oncle et pour vous, votre santé et vos intentions particulières. Prenez le temps qu’il vous faut. J’ai écrit hier à M. le Curé de Saint-André que vous ne pouviez pas aller dire la messe chez lui et que M. Boulachon était retenu à Sainte-Blandine[126] pour midi. Il a donc dû se pourvoir pour aujourd’hui.

M. Jacquier est toujours dans le même état ; par moment, il souffre beaucoup, un autre moment il va mieux. Nous ne savons que penser, il n’y a que Dieu seul qui sait s’il nous le laissera. M. Martinet m’a écrit hier ; il est à Salaize depuis avant-hier seulement. Il a voulu passer par Assise avant de rentrer à Lyon et nous l’aurons mercredi. Il paraît bien disposé et vous envoie mille choses respectueuses. Ma mère va mieux et vous présente ses bons souvenirs. La maison va toujours de même. Ayez soin de vous, que le bon Dieu vous aide.

J’ai l’honneur d’être, avec une sincère affection, votre tout dévoué serviteur et frère en Jésus-Christ.

A. Chevrier[127]

Lettre n°31 (30) à l’abbé Bernerd, Chatanay, 6 août 1867

J.M.J.
Chatanay, 6 août 1867

Bien cher et vénéré Confrère,

Ma mère et moi, nous vous remercions de ce que vous avez fait pour l’enterrement de ma tante Chevrier[128]. Il y a longtemps que cette pauvre femme souffrait et n’était pour ainsi dire plus de ce monde. Que Dieu la reçoive dans sa miséricorde. Une petite prière pour elle au saint Sacrifice.

Je marche mieux, mais ma tête est toujours un peu fatiguée. Me voici installé maintenant à Chatanay ; le temps est beau ; l’air et le repos m’auront bientôt remis, je l’espère. Le temps me dure loin de mon petit troupeau, mais je ne suis pas inquiet parce que je sais qu’il est bien gardé. Soignez-vous aussi pour ne pas tomber malade.

Tout ce que vous ferez sera bien fait. Avant de terminer avec Mgr Charbonnel[129] pour mener les enfants au Grand Séminaire, il faudrait peut-être attendre l’arrivée de Mgr Dubuis pour savoir s’il sera à Lyon le 22 ou 23. Ça gênerait peut-être ces Messieurs du Grand Séminaire de laisser entrer les petites filles dans leur chapelle ; je ne crois pas qu’ils le permettent, mais nous avons le temps d’arranger cela.[130]

Ma mère et moi, nous vous envoyons bien nos respects et notre reconnaissance. Mes amitiés à toute la maison. Veuillez remettre ce petit billet au frère Joseph[131], pour qu’il ait un peu plus de courage.

Avant de partir, le jardinier paraissait n’être pas content ; il voudrait ne pas s’occuper de la lingerie des enfants. Il faut l’engager à exercer la charité et lui dire que la pratique de cette vertu vaut mieux que tout le reste.

Tout à vous en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[132]

Lettre n°32 (31) à l’abbé Bernerd [sans date]

J.M.J.
[sans date] [133]

Bien cher et vénéré Confrère,

Je vais mieux, je marche sans bâton et ma tête est libre depuis deux jours. Je pense rentrer mercredi soir. Les latinistes doivent rentrer demain. Je me trouverai le lendemain pour leur donner mes petits avis.

Je vous remercie de toute votre obligeance. Ma mère et moi, nous vous présentons bien nos amitiés respectueuses. Veuillez agréer les salutations bien sincères de votre dévoué en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[134]

Lettre n°33 (32) à l’abbé Bernerd [sans date]

J.M.J.
[sans date][135]

Cher Confrère,

Sœur Claire[136] revient de la Salette, je profite de l’occasion pour vous dire que lundi je prends une purgation ; si vous pouviez retarder votre bonne visite à mardi, je serai plus libre.

Nous avons fixé à lundi pour être mieux dispos pour le retour.

Veuillez donc dire à frère Joseph de me copier l’ordo pour les trois jours : mercredi, jeudi, vendredi. Veuillez agréer mes salutations respectueuses et amicales.

A. Chevrier[137]

Lettre n°34 (33) à l’abbé Bernerd, 20 juillet

J.M.J.
20 juillet[138]

Bien cher Confrère,

Vous avez bien souffert dans votre route. Nous prierons Dieu que les eaux vous soient salutaires et que ce moment de souffrances ne nuise pas au bienfait des eaux. Nous serons tous heureux de vous voir de retour au milieu de nous pour travailler ensemble à la gloire de Dieu.

La maison va toujours de même. M. Théodore[139] a encore continué son manège, je ne sais plus vraiment que faire ! Je vous attends, j’ai bien besoin de vous.

Je vous envoie deux lettres que j’ai trouvées dans la boîte ; il y en a une pour Monseigneur[140]. Veuillez présenter mes humbles respects à Monseigneur. Nous nous recommandons tous à vos bonnes prières. M. Boulachon vous présente ses amitiés.

Recevez, avec le respect de notre maison, mon amitié bien sincère.

A. Chevrier[141]

Lettre n°35 (34) à l’abbé Bernerd [sans date] (Carême 1869)

J.M.J.
[sans date][142]

Bien cher et vénéré Confrère,

J’ai commencé à mieux parler depuis hier et j’espère, d’ici à quelques jours, recouvrer entièrement ma voix. Le temps me dure, éloigné de vous et de tout mon petit monde, mais j’espère que le bon Dieu ne m’en tiendra pas longtemps séparé.

Soignez-vous bien durant ces jours, afin que la besogne ne vous fatigue pas trop, et présentez bien mes amitiés à tous ces Messieurs. Ayez soin de M. Salignat[143], qui parle beaucoup. Je crois bien qu’il ne faudrait pas le laisser jeûner, j’ai trouvé qu’il avait bien pâli depuis quelque temps. Et M. Cellier[144], comment va-t-il ? Il a été fatigué, il faudrait mettre du feu dans sa chambre, s’il en a besoin.

Et nos petits enfants ? Je pense qu’ils sont sages. Dites-leur que je prie pour qu’ils fassent une bonne première communion et qu’ils s’y préparent par la prière et l’obéissance.

Avant de partir, je voulais dire à M. Georges de ne pas priver les latinistes[145] de goûter. Ces pauvres enfants ont bien besoin de leur nourriture. J’ai oublié de le faire, veuillez réparer mon oubli.

Si votre intention était toujours de venir jeudi, nous vous verrons venir, M. le Curé et moi, avec plaisir.

Mon souvenir reconnaissant à M. et Mme Laforest. Ma mère ne va pas mal.

Je suis, avec un sincère attachement et [une] vive reconnaissance, votre dévoué confrère et serviteur en Jésus Christ.

A. Chevrier
chez M. le Curé de Saint-Jean-de-Soudain[146], à La Tour-du-Pin, Isère

Je mets ce petit billet pour Sœur Claire[147], qui est toujours ennuyée. Veuillez le lui remettre, sans que les autres sœurs le voient, pour éviter la jalousie, qui n’est pas une petite affaire chez elles[148].

Lettre n°36 (35) à l’abbé Bernerd, 16 avril 69

J.M.J.
16 avril 69

Bien cher et vénéré Confrère,

Je vous demande bien pardon de tout l’embarras que je vous donne, mais j’espère que Dieu vous récompensera pour tout ce que vous faites pour nous.

Nous sommes arrivés avant-hier soir ; le temps était beau, mais hier il a plu, ce qui rend la campagne plus belle encore. Je ne puis pas encore sortir dehors, ma voix s’enroue de suite, mais d’ici à quelques jours ça ira mieux.

Comment allez-vous ? Et nos enfants sont-ils partis ? M. François[149] les a-t-il placés tous ? Les places ne manquaient pas cette fois. Si elles sont bonnes, ce sera bien une Providence pour nous.

Veuillez dire à M. François de ne pas envoyer à M. le Curé de Saint Jean la facture de la reliure de ses deux missels. Nous pouvons bien payer cette petite facture, il nous est assez utile dans ce moment.

Veuillez lui dire aussi que dès que les Evangiles Unis seront reliés, il me les envoie. J’en ai besoin pour l’historique des Mystères et du Chemin de la croix[150].

Il ne faut pas non plus que M. Suchet oublie d’aller chercher la soutane du frère Joseph[151], qui arrivera peut-être la semaine prochaine, afin qu’il ait pour se changer en arrivant.

M. Laforest a du probablement être peiné de ce que vous n’êtes pas allé à Roanne pour son affaire, mais il me semble qu’il ne convient guère, à nous prêtres, de nous mêler trop des affaires de justice, à moins que nous n’y soyons appelés. Il faut qu’il attende avec patience et M. Laforest est un bon avocat, il saura mieux plaider sa cause que tout autre.

Veuillez présenter mes hommages respectueux à M. Jaillet[152] et prier M. Alexandre[153] de lui faire percer sa porte de passage, qu’il a demandée.

Il faudrait aussi encourager M. Guerre, qui veut toujours s’en aller ; avant de partir, il m’a dit de chercher un autre linger, que dans quinze jours il s’en irait, je ne sais pas pour quelles raisons ; ce serait dommage, parce que c’est un homme sûr et qui a bien soin de son linge.

Veuillez m’écrire et, quand vous aurez un petit moment la semaine prochaine, venez nous voir, ça nous fera plaisir. Mes amitiés à tous ces Messieurs nos professeurs et à tous nos latinistes.

Je me recommande à vos prières et daignez agréer le témoignage bien sincère de ma reconnaissance et de mon respectueux dévouement.

A. Chevrier
chez M. le Curé de Saint-Jean, près la Tour-du-Pin, Isère[154]

Lettre n°37 (36) à l’abbé Bernerd 3 mai 1869

J.M.J.
3 mai 1869

Mon bien cher Confrère,

Je suis convenu avec Mlle Mélanie[155] qu’elle ira passer quelques jours à Ars pour se remettre un peu et faire une petite retraite et que, de là, nous tâcherons de la faire entrer chez les Trappistines.

Veuillez dire à Sœur Antoinette[156] de faire la cuisine en attendant, puisqu’elle est au courant de notre maison, et Sœur Catherine[157] la remplacera.

De cette manière, nous aurons peut-être un peu plus de paix et de tranquillité.

Donnez-moi de vos nouvelles et de celles de nos petits latinistes.

Votre tout dévoué confrère,

A. Chevrier[158]

Lettre n°38 (37) à l’abbé Bernerd, 3 mai 1869

J.M.J.
3 mai[159]

Mon bien cher Confrère,

J’ai oublié ce matin de remettre à Mélanie deux lettres, dont l’une renferme un mandat de 10 francs à faire prendre à la poste par M. Suchet et l’autre est celle d’une mère, nommée Luce, qui réclame sa fille qui a fait sa première communion cette dernière fois[160] et que les Sœurs ont placée ; veuillez la remettre aux Sœurs, qui la renverront à sa mère.

Il me tarde bien de rentrer auprès de vous et croyez que c’est un grand sacrifice que je fais en restant éloigné.

Tout à vous en Jésus Christ.

A. Chevrier[161]

Lettre n°39 (38) à l’abbé Bernerd, 16 juillet 1869

J.M.J.
16 juillet[162]

Bien cher et vénéré Confrère,

Nous étions inquiets de vous, nous ne savions pas comment vous alliez et si vous étiez toujours à Vichy. Votre lettre est venue nous instruire. Nous regrettons bien que vous n’alliez pas mieux et que les eaux ne vous aient pas fait du bien. Il faut espérer que le séjour de Saint-Germain-Laval[163] vous sera plus favorable et réparera un peu le mal des eaux. Prenez le temps nécessaire pour vous rétablir et soignez-vous bien.

Ces Messieurs ne vont pas mal et vous présentent bien leurs hommages. Le frère Joseph[164] prépare son examen, je le lui fais repasser presque tous les jours. M. Salignat attend l’entrevue du Cardinal et de Mgr Dubuis pour sa décision.[165]

Je suis heureux d’avoir cette circonstance pour présenter à Madame Sœur Saint Edmond[166] mes hommages bien respectueux et ma reconnaissance pour tout ce qu’elle a déjà fait pour notre Providence.

Nous ne vous oublions pas au saint Sacrifice, veuillez penser aussi à nous et à tous les nôtres.

M. Jaillet[167] et tous ces Messieurs, ainsi que ma mère, vous présentent bien leurs salutations bien respectueuses. Daignez agréer aussi le témoignage de mon affection bien sincère.

A. Chevrier

Lettre n°40 (39) à l’abbé Bernerd, Lyon, le 24 août 1869

J.M.J.
Lyon, le 24 août 1869

Bien cher et vénéré Confrère,

Les nouvelles de votre santé ne nous ont pas satisfaits. Prenez donc un grand repos et vous verrez que ça ira mieux. Nous espérons donc que votre lettre prochaine nous rassurera davantage et nous dira que vous allez mieux.

Veuillez remercier Sa Grandeur[168] de l’intérêt qu’elle porte à notre maison et dites-lui que nous prions pour sa santé et le succès de ses œuvres.

M. Salignat est en vacances pour quelques jours et il se préparera à son ordination pour le mois d’octobre[169]. Tout va à peu près de même à la maison. M. Jaillet a la bouche un peu malade, son dentier le fait de temps en temps souffrir. Les dents des autres ne valent pas mieux que les nôtres. Il vous présente bien ses amitiés. Nos latinistes sont en vacances, à part quatre qui sont restés et font l’ouvrage de la maison, tout en prenant un peu de vacances. M. Jaricot fait le catéchisme et étudie. Les enfants ne vont pas mal et se préparent à aller voir l’impératrice ce soir.[170]

Ma mère va assez bien et vous présente ses hommages.

J’adresse ma lettre au même hôtel que la première fois, pensant que vous n’avez pas changé, parce que vous n’avez pas mis d’adresse sur la vôtre et c’est un peu la cause qui a retardé ma réponse à la vôtre.

Je suis, avec une sincère affection, votre dévoué confrère.

A. Chevrier[171]

Lettre n°41 (40) à l’abbé Bernerd, [sans date] (1869)

J.M.J.
[sans date][172]

Bien cher et vénéré Confrère,

Je viens de recevoir vos deux lettres à la fois. Merci de toutes vos bonnes intentions et de votre bon souvenir, le vôtre nous est toujours bien cher.

J’ai parlé il y a quelques jours à M. Jourde[173], notre voisin, que vous connaissez ; il est décidé à se donner à notre œuvre et il doit entrer la semaine prochaine à la maison. Je pense qu’il fera notre petit service, il sera un peu moins brusque que M. François. Il est honnête et mieux élevé, il se mettra à tout ce qu’on lui fera faire, il entre pour le bon Dieu.

Comme cette affaire avait été décidée il y a quelques jours, je ne puis revenir sur ma parole et à cet effet, il a dû faire des arrangements avec la société de Saint Vincent de Paul, dont il est secrétaire.

La maison est toujours de même. Nous avons commencé cette semaine à faire de petites réunions pour l’unité d’action dans la maison. Je vous attends pour m’aider. Nous avons grandement besoin de nous entendre et de vivre tous d’une même vie, pour la persévérance de l’œuvre et la sanctification de tous.

Priez, s’il vous plaît, pour nous. Je ne vous oublie pas. Recevez en même temps les respects sincères de votre bien affectionné serviteur.

A. Chevrier

Ma mère vous remercie de votre bon souvenir ; elle ne va pas mal ; ces Messieurs se rappellent à votre bon souvenir et nous vous attendons tous. A bientôt. [174]

Lettre n°42 (41) à l’abbé Bernerd, [Sans date] (14 juin 1870)

J.M.J.
[Sans date][175]

Cher et vénéré Confrère,

Merci de vos renseignements et de la peine que vous avez prise pour la visite de ces différentes personnes ; les bienfaiteurs ne se remplacent guère.

Ne sachant pas si vous étiez au Prado, j’ai mis un petit billet pour vous dans la lettre que j’avais écrite à M. Jaricot, pour vous prier de biner aujourd’hui si cela était nécessaire, afin qu’il y ait trois messes au Prado. J’espère que tout se sera bien passé.

Je vais mieux, le repos et la bonne nourriture me rendent un peu mes forces ; toutefois, je vous demande de rester encore quelques jours jusqu’à la fête. Le temps me dure de rentrer au Prado, mais j’avais besoin d’un peu de repos pour travailler ensuite.

Ayant chargé M. l’abbé Jaricot de l’intérieur de la maison[176], vous aurez à vous occuper de tout ce qui regarde l’extérieur, tels que les visites, les quêtes, les paiements du dehors et les courses qui sont nécessaires pour la maison. En donnant ainsi à chacun son emploi, la maison marchera mieux et on saura mieux ce que chacun aura à faire. Nous avons grandement besoin de la grâce de Dieu avant d’arriver à quelque chose de solide et de durable, mais il faut espérer en Dieu.

Ayez soin de vous et priez pour votre pauvre serviteur, qui ne vous oublie pas auprès de Notre-Seigneur.

A. Chevrier

Mes respects à votre bonne famille[177].

Lettre n°43 (42) à l’abbé Bernerd, [sans date] (fin octobre 1870)

J.M.J.
[sans date][178]

Cher et vénéré Confrère,

Je ne vous engage pas à revenir encore à Lyon, à moins que vous ne teniez à être de la garde nationale. Nous avons reçu ce matin l’ordre de faire partie de la garde, sous peine d’amende et de prison, et non seulement nous, mais aussi Messieurs les curés et vicaires.

Je viens de l’archevêché. M. Pagnon[179] nous dit que les prêtres sont exempts par la loi, mais aujourd’hui il n’y a plus de loi. J’espère bien que ce n’est qu’un orage et que ce ne sera qu’une contrariété faite à la soutane. Vous voyez tout de même que ce n’est pas très gai. On nous a peu contrariés jusqu’à ce jour.

Ces Messieurs ne vont pas mal et vous envoient leurs respectueux hommages. Nous n’avons pas encore fait la première communion. J’ai renvoyé à peu près la moitié des enfants, les moins bien disposés, parce que nous ne recevons pas d’aumônes suffisantes. Nous pensons la faire dans une quinzaine de jours, si on nous en donne le temps[180]. On s’attend de jour en jour à quelque coup de fusil. Il y a dispute entre le drapeau rouge et le tricolore. On a essayé samedi à arracher le rouge pour le remplacer par le tricolore, mais impossible ; il y aurait fallu guerre civile et probablement on a reculé. Enfin, la position est difficile. Priez Dieu pour nous.

Veuillez présenter mes respects bien profond et sincères à Monseigneur Dubuis, mes amitiés d’ancien condisciple à Monsieur Barriccand[181] et suis, avec amitié et affection, votre tout dévoué.

A. Chevrier[182]

Lettre n°44 (43) à l’abbé Bernerd, 30 août 1871

J.M.J.
30 août 1871

Cher et vénéré Père,

Je vous remercie des bonnes nouvelles que vous nous donnez. Nous souhaitons que les eaux vous soient bienfaisantes et vous ramènent bien portant au milieu de nous.

Nous allons tous bien. L’affaire de Monsieur Dutel[183] n’est pas encore éclaircie, il ne m’a pas encore parlé et je n’ose pas lui demander la solution.

Ma mère est à la Tour-du-Pin. Je pense aller la chercher demain et ramener M. Joanny[184] et les deux autres samedis.

Je ne suis pas fâché de voir ne pas aboutir le voyage d’Amérique, parce que ce n’était pas un homme en qui on pût bien se confier ; nous pourrons bien trouver un autre moyen de faire revenir Auzon[185], si le bon Dieu le rappelle au milieu de nous. Ayez soin de vous et pensez à nous au saint Sacrifice.

Tous ces Messieurs vous envoient un respectueux bonjour, ainsi que nos enfants.

Veuillez agréer mes affections bien sincères.

A. Chevrier

Sœur Antoinette ne sait pas encore quand elle partira, elle est longue à se décider[186].

Ma quête de vendredi n’a été que de 35 francs. Tout à vous[187].

Lettre n°45 (44) à l’abbé Bernerd, [sans date] (septembre 1873).

J.M.J.
[sans date][188]

Cher et vénéré Confrère,

Merci de votre bonne lettre. J’ai fait remettre hier à la poste le bréviaire (pars autumnalis) qui probablement arrivera assez tôt pour vous en servir au moment ordonné. Ayez bien soin de vous, profitez de la saison et revenez-nous bien portant.

Rien de particulier au Prado, sinon que nous désirons tous que Monseigneur[189] puisse venir pour le saint Rosaire, jour de la première communion. Nous prierons pour que ses travaux puissent s’arranger de façon que ce jour soit libre.

Le Père Régis[190] est venu hier voir le Père Jaillet et, en passant, nous a dit bonjour et a promis de venir prêcher la retraite des enfants.

Monsieur Isidore est revenu de la Trappe, puis il a cherché une place et il s’est placé chez un teinturier à Vaise.

Et ce bon Monsieur Joanny ? qu’il est fâcheux que l’on ait commencé si tard les soins si nécessaires à sa santé. Il m’a toujours paru bien malade et sans ressources. Si le bon Maître voulait le garder encore ! Il en est le Maître. Nous ne l’oublions pas dans nos prières.

Tous nos enfants vous présentent bien leurs respects, ainsi que nos jeunes séminaristes. Tous nos Messieurs vous invitent à profiter de votre saison et à nous revenir bientôt.

Veuillez présenter à Sa Grandeur les remerciements bien sincères de nous tous, ainsi que nos salutations bien respectueuses et notre demande pour la première communion.

Veuillez agréer l’assurance de notre affection bien sincère.

A. Chevrier

En repassant par Roanne, veuillez présenter nos remerciements et nos saluts respectueux à toutes ces bonnes familles qui nous aident et en particulier à M. et Mme Jannet.[191]

Lettre n°46 (45) à l’abbé Bernerd, 15 septembre 1873

J.M.J.
15 septembre 1873

Cher et vénéré Confrère,

J’ai reçu votre bonne lettre hier et je m’empresse de vous répondre pour vous annoncer ce qui suit:

Monsieur Dutel et Monsieur Jaricot ont l’intention de faire partie du pèlerinage de Lourdes qui part le 29[192]. Par conséquent, nous avons été obligés d’avancer la première communion de huit jours ; elle sera donc le 28 courant.

J’ai écrit à Mgr Dubuis à Saint-Just d’Avray[193] pour lui demander s’il pourrait venir le 29 confirmer nos enfants et je reçois ce matin une réponse de M. l’abbé Jaillet, qui m’annonce que Monseigneur viendra au Prado le 29 au matin pour confirmer nos enfants et que, le soir, il s’embarquera pour Lourdes. Voilà les nouvelles[194] concernant la première communion. Si vous pouvez venir bientôt, vous nous ferez donc à tous bien plaisir.

En attendant votre retour, nous avons confessé vos enfants. M. Dutel[195] s’est chargé de la retraite de première communion.

Vos nouvelles de M. Joanny me font bien plaisir. Mme Laforest, que j’ai vue il y a quelques jours, me paraissait bien triste à son égard.

Tous nos Messieurs ne vont pas mal et vous présentent leurs amitiés bien respectueuses et ma mère s’unit à moi pour vous souhaiter une bonne santé et un bon retour.

Veuillez agréer le témoignage bien sincère de mon affection bien sincère et bien respectueuse.

A. Chevrier[196]

Lettre n°47 (46) à l’abbé Bernerd, [sans date] (1874)

J.M.J.
[sans date][197]

Mon vénéré Confrère et Père,

J’ai appris que Cucuat[198] avait fait du bruit au dortoir et scandalisé tout le monde par ses paroles. Il faut nécessairement en venir à punir ce monde comme des enfants. C’est triste d’être obligé d’en venir là. Veuillez donc lui remettre ou faire remettre la lettre que je lui envoie et faites en sorte que tout le monde le sache, afin que tous ces gens sachent bien que nous ne pouvons pas toujours supporter leurs folies.

Veuillez lire ma lettre et la lui faire remettre publiquement ce soir ou demain matin.

Votre tout dévoué confrère.

A. Chevrier[199]

Lettre n°48 (47) à l’abbé Bernerd, 27 juillet (1874)

J.M.J.
27 juillet[200]

Cher et vénéré Confrère,

J’ai appris avec plaisir que notre cher Blettery avait été reçu[201]. Veuillez lui présenter mes félicitations et mes amitiés.

Je vous écris aussi pour vous donner de mes nouvelles et en donner à ma mère, qui peut être inquiète. Je vais bien. Il a fait froid ces derniers jours, mais ces bons Pères sont très bons et m’ont donné tout ce qui m’était nécessaire[202]. Je vais très bien. Je pense être de retour à la fin de la semaine. Veuillez prier pour moi. Je suis bien content dans ma petite retraite.

Présentez mes salutations respectueuses à ces Messieurs, M. Dutel, Jaillet et ces autres Messieurs. Mes amitiés à tous mes enfants et mon salut à toutes les Sœurs. Je me recommande à vos prières et suis, pour toujours, votre tout affectionné confrère et frère.

A. Chevrier[203]

Lettre n°49 (48) à l’abbé Bernerd, 20 août 1874

J.M.J.
20 août 1874

Cher et vénéré Confrère,

J’ai attendu quelques jours pour vous donner l’adresse de mon cousin Lacand à Vichy[204], et ne voyant pas venir ma filleule[205], je me décide à vous écrire pour répondre à votre bonne lettre.

Je suis heureux de savoir que vous êtes en la bonne compagnie de votre sœur[206], qui aura bien soin de vous, et nous espérons bien que l’indisposition des premiers jours ne sera rien et que vous nous reviendrez bien portant des eaux.

Nous avons fait un petit pèlerinage à Ars[207] après l’examen des latinistes ; nous sommes partis mardi et nous voilà de retour. Nos enfants partent en vacances et j’espère que le grand nombre nous reviendra mieux disposé et que l’année prochaine sera meilleure sous le rapport de la piété.

Nous allons tous assez bien.

Tous ces Messieurs, ainsi que ma mère, vous présentent bien leurs salutations bien respectueuses et amicales, et nous espérons bientôt vous revoir.

Je suis, dans les sentiments d’une sincère amitié, votre tout dévoué confrère en Notre-Seigneur.

A Chevrier[208]

Lettre n°50 (49) à l’abbé Bernerd, le 5 juillet 1875

J.M.J.
5 juillet 1875

Cher et vénéré Confrère,

Merci de nous avoir donné de vos nouvelles.

J’aurais bien voulu faire votre commission à Mgr Dubuis, mais je ne sais où le prendre. Il n’est pas à Lyon et je ne sais où il est. M. Laforest n’en sait pas de nouvelles non plus. Nous allons dîner aujourd’hui chez M. Jaillet ; il regrette beaucoup de ne pas vous avoir. Mgr de Charbonnel[209] y sera.

Nos élèves du grand séminaire sont en vacances depuis hier ; ils me chargent de vous présenter leurs hommages bien respectueux.

Ma mère et ces Messieurs me chargent de vous envoyer leurs sentiments d’affection bien sincère et respectueuse et nous espérons bien tous que les eaux vous seront salutaires. Dès que je pourrai voir Monseigneur[210], je lui ferai l’invitation en votre nom.

Veuillez recevoir les salutations très sincères et très affectueuses de votre dévoué confrère,

A. Chevrier,
au Prado[211]

Lettre n°51 (50) à l’abbé Bernerd

J.M.J.
19 juillet 1875

Cher et vénéré Confrère,

J’ai appris avec peine, ainsi que nos confrères, que vous aviez été mordu par un chien. Nous pensons que ça ne sera rien et que vous nous reviendrez bien portant. Nous prions Dieu pour que les eaux vous soient bien salutaires.

Nous sommes bien réduits au dernier chiffre au Prado. Je suis à Saint-Fons, M. Jaillet prêche le jubilé à la Mouche[212] et Monsieur Dutel à la rue Rave[213].

Nous avons M. Chandy[214] qui vient nous donner un coup de main. Nous n’avons pas de nouvelles de Mgr Dubuis, personne ne sait où il est. J’ai reçu une lettre du Père Francesco[215] qui me dit que toutes les recherches qu’il a faites pour trouver les actes de baptême que vous lui aviez demandés ont été inutiles, qu’il faudrait des indications plus exactes. Les pièces de Monseigneur sont à Coutouvre[216]. Si vous passez à Coutouvre, vous pourriez prendre celles qui concernent la maison, si vous pouvez. La supplique que j’avais adressée, a été renvoyée à la Congrégation des Evêques et Réguliers[217], il faudra encore attendre.

Nous souhaitons tous que votre santé s’améliore et nous vous souhaitons tous un bonjour bien sincère et bien respectueux. Je suis, avec une sincère affection, votre très dévoué confrère.

A. Chevrier[218]

Lettre n°52 (51) à l’abbé Bernerd, 1876

J.M.J.
1876

Bien cher et vénéré Confrère,

J’ai passé cette semaine dernière à Saint-Fons et, n’ayant ni enveloppe ni papier à lettres, j’ai tardé à vous répondre. Merci de tous vos bons souvenirs. Seulement vous ne nous dites pas comment vous allez et si les eaux vous font du bien.

Pour ces deux petits jeunes gens, je les recevrai volontiers sur votre recommandation. Veuillez donc leur dire de se rendre le 7 octobre prochain au Prado et, si leur vocation est probable, nous ferons tout ce que nous pourrons pour la favoriser.

Soignez-vous bien et revenez-nous en bonne santé. Priez s’il vous plaît pour moi car j’en ai bien besoin.

En attendant le plaisir de vous revoir, veuillez accepter mes sentiments bien sincères de respect et d’affection.

A. Chevrier[219]

A l’abbé Gourdon

André Adrien Gourdon (1833-1914) avait fait ses études de théologie à Rome où il avait été ordonné prêtre pour le service du diocèse de Lyon le 6 juin 1857 en compagnie des abbés Alexis Boulachon et Louis Jacquier, après s’y être mis sous la direction d’un disciple de saint Vincent Palloti (1795-1850), l’abbé Paul de Geslin (1817-1888), qui les avait initiés à la vie apostolique en leur faisant faire l’apprentissage d’une vie de pauvreté.[220]

Le père Chevrier, a déclaré André Gourdon dans sa déposition au procès de béatification, « était encore en location au Prado et se préparait à l’acheter lorsque nous sommes entrés en relation[221]. Je lui avais écrit sur l’indication d’une personne pour lui demander un conseil. J’étais alors vicaire à Millery. Il me répondit d’une façon si sympathique que j’eus le désir d’aller le voir et ce désir se réalisa surtout pendant mon vicariat à Saint-Clair où je fus nommé peu de temps après[222]. Le père Chevrier me proposa successivement de me charger gratuitement du service de l’aumônerie de la rue Rave[223], puis de venir l’aider dans son œuvre. Son désir ne se réalisa pas, mais nous eûmes à cette époque plusieurs entrevues et jusqu’à sa mort j’ai conservé avec lui des rapports. Je me suis confessé à lui pendant assez longtemps.

Dans ses entretiens aussi bien que dans ses lettres, nous avons souvent parlé de l’idéal qu’il avait de faire des prêtres pauvres, consacrés au service des pauvres, soit dans les paroisses, soit dans sa maison du Prado, aimant la pauvreté de Jésus-Christ.

Son amour de la pauvreté était héroïque : quand je l’ai vu au Prado pour la première fois, il habitait une chambre humide en contre-bas, dont les murs n’étaient pas même crépis, qui ne recevait le jour que par une fenêtre en soupirail. Son mobilier se bornait à une table et à un lit en bois brut, un prie-Dieu et un méchant poêle. Il aurait voulu former des prêtres comme lui pour le service des pauvres et c’était une des choses qui formait le thème de nos conversations. » [224]

Les lettres à l’abbé Gourdon, bien que peu nombreuses, sont particulièrement intéressantes. A ce prêtre avec qui il se sent en particulière affinité, le père Chevrier exprime avec vigueur et clarté la visée apostolique qui est devenue la sienne depuis sa conversion à Noël 1856.

Malgré un désir plusieurs fois exprimé, M. Gourdon ne fut jamais autorisé par l’autorité diocésaine à entrer au Prado. Il fut successivement vicaire à Millery, puis à la paroisse Saint-Clair dans la banlieue lyonnaise, desservant de Marcy-l’Etoile (1874-1896) puis de Saint-Germain au Mont d’Or (1896-1901). Il mourut, retiré à Vernaison, le 24 mars 1914.

Lettre n°53 (52) à l’abbé Gourdon (1865)

J.M.J.
[sans date][225]

Mon cher Confrère,

J’ai lu votre lettre avec plaisir. Ce beau mystère de l’Incarnation qui a touché votre cœur, est bien vraiment le fondement de notre zèle, de nos actions et un grand motif de nous humilier devant Dieu. C’est ce mystère qui m’a amené à demander à Dieu la pauvreté et l’humilité et qui a fait que j’ai quitté le ministère pour pratiquer la sainte pauvreté de Notre-Seigneur[226].

Je désire et demande tous les jours à Dieu qu’il veuille bien remplir les prêtres de l’esprit de Jésus-Christ et que nous ressemblions de plus en plus à Jésus, notre divin modèle, le grand modèle des prêtres. Ah ! si nous étions conformes à Jésus Christ notre Sauveur, que de bien, que de bonnes œuvres se feraient dans la sainte Eglise de Dieu. Convertissons-nous, mon bon frère, aidez-moi à me convertir et prions ensemble pour devenir les dignes représentants de Jésus-Christ sur la terre et les dispensateurs de ses grâces. Le prêtre est un autre Jésus-Christ, c’est bien beau ! Priez pour que je le devienne bien véritablement. Je sens que je suis si éloigné de ce beau modèle que je me décourage quelquefois, si éloigné de sa pauvreté, si éloigné de sa mort, si éloigné de sa charité. Priez et prions ensemble pour que nous devenions conformes à notre beau modèle.

Pour cette œuvre dont vous me parlez, faites ce que Notre-Seigneur vous inspire, mais laissez-vous conduire par les circonstances plutôt que par vous-même. Laissons faire le bon Dieu. J’ai remarqué que quand nous faisons nous-mêmes, il faut toujours le défaire et que quand le bon Dieu fait lui-même les choses, ça tient bon. Aussi, si je suis capable de vous donner un conseil, entreprenez votre œuvre dans la plus grande humilité. La crèche[227], voilà le commencement de toute œuvre de Dieu. Les choses extérieures ne signifient que peu de chose. Faites ce qui a rapport au salut des autres, à la gloire de Dieu avant tout. Ne leur donnez d’autre règlement que d’aimer leur prochain et de souffrir. La première règle, c’est la charité. Prenez peu de monde pour commencer ; une seule personne qui ait bien l’esprit de Dieu vaut mieux que cent qui ne font que des entraves.

Pardonnez-moi toutes ces choses. Je ne suis qu’un pauvre mendiant de corps et d’esprit[228]. Je vous envoie un petit imprimé concernant la pauvreté de Notre-Seigneur[229] ; j’ai vu plusieurs personnages qui seraient très heureux de le voir s’accomplir parmi les prêtres.

Priez pour moi, votre confrère en Notre-Seigneur Jésus-Christ

A. Chevrier
Aumônier du Prado, à la Guillotière[230]

Lettre n°54 (53) à l’abbé Gourdon, 28 août 65

J.M.J.
28 août 65

Mon cher Confrère,

Il ne faut pas se décourager dans les œuvres, mais il faut toujours y aller avec prudence et humilité. Servez-vous des moyens que le bon Dieu vous donne présentement, sanctifiez-vous les uns les autres et Dieu se servira de vous, lorsque vous serez mûrs pour lui.

Oh ! que le bon Dieu a besoin de bons prêtres pauvres ! C’est là ce que je rêve et désire ardemment depuis plus de dix ans : qu’il y ait de bons prêtres dans les paroisses, tout est là. Le bon prêtre apporte avec lui toutes les réformes, toutes les conversions, tout ce qu’il faut pour les âmes. Attachez-vous à ce but principal d’avoir de bons confrères, prêtres pauvres selon Dieu, et vous aurez tout ce qu’il faut, le reste n’est rien.

Vous me dites que vous voudriez avoir un trou pour vous retirer quelques jours. Oh ! je vous offre bien volontiers mon petit trou du Prado. Venez, je vous verrai avec beaucoup de plaisir et, puisque Dieu vous a donné l’attrait pour la pauvreté, nous sommes déjà unis d’esprit en Notre-Seigneur.

Venez quelques jours si vous pouvez ; nous nous aiderons mutuellement à aimer Jésus et à le suivre, puisque notre devise doit être de devenir d’autres Jésus-Christ sur la terre.

Priez pour moi, je ne vous oublie pas.

A. Chevrier
Providence du Prado, rue Chabrol 55, Guillotière[231]

Lettre n°55 (54) à l’abbé Gourdon, 7 novembre 65

J.M.J.
7 novembre 65

Mon bien cher frère,

Que la sainte volonté de Dieu s’accomplisse en toutes choses, en nous comme dans tous les hommes de la terre. Si le bon Dieu le permet, venez, je serai heureux de pouvoir contribuer à une œuvre que je chéris et que je désire depuis bien des années[232].

La Providence semble faciliter cette réunion et même le demander. J’ai au Prado un endroit pour loger ceux qui voudraient travailler à l’œuvre, et ce sera avec d’autant plus de plaisir que j’ai quatre élèves que je suis obligé d’envoyer dans une école cléricale de Lyon, n’ayant pas de professeur ici, et combien je serai heureux de les avoir continuellement à la maison pour leur donner cet esprit de simplicité et de pauvreté qui doit être notre but principal[233].

Si vous avez des élèves, vous pouvez les amener ; je puis vous offrir un logement pour huit ou dix élèves.

Ce qui me le fait désirer, c’est que M. Magand[234] vient de m’écrire, quelques heures avant la réception de la vôtre, qu’il ne pouvait continuer cette œuvre des étudiants pauvres, parce que ses ressources ne le lui permettaient pas, qu’il n’en avait que quatre et que ces quatre lui payaient pension. Il ne me semble pas que Notre-Seigneur veuille laisser périr une œuvre si agréable qu’il avait commencée ; il veut peut-être que de pauvres prêtres la fassent. Pour moi, je me sens tout disposé à la poursuivre avec l’aide d’un bon confrère. Nous avons ici le commencement, les élèves et le local, et les ressources de la Providence déjà assez visibles pour ne pas nous faire douter. Ainsi donc, confiance ! La bénédiction de Sa Sainteté qui nous a bénis, et vous aussi, puisqu’il l’a donnée à tous les prêtres qui accepteraient la sainte pauvreté de Jésus-Christ[235]. Venez, je serai bien heureux de vous recevoir, obtenez la permission de Son Eminence et nous commencerons. Quant aux personnes que vous avez formées à la pauvreté, continuez à les diriger dans cette voie de Notre-Seigneur et plus tard elles nous seront très utiles, quand il nous sera donné quelques paroisses pauvres à desservir, si le bon Dieu veut[236].

Oh ! j’ai été bien heureux à la lecture de votre lettre ; j’ai vu que je n’étais pas seul non plus. J’ai bien deux ou trois confrères qui ont les mêmes vues, mais, vous savez, il y en a vers lesquels le Saint-Esprit semble nous porter davantage. Prions bien Dieu durant ces jours, demandons bien que sa sainte volonté s’accomplisse et que les obstacles humains s’aplanissent. Je vous promets de recommander cette affaire au saint Sacrifice durant tous ces jours.

Veuillez accepter les salutations bien sincères et bien respectueuses de votre tout dévoué serviteur et frère en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

A. Chevrier
Rue Chabrol 55, Guillotière[237]

Lettre n°56 (55) à l’abbé Gourdon, 5 décembre 65

J.M.J.
5 décembre 65

Mon cher confrère et ami,

Vous m’avez attendu sans doute, mais je n’ai pu tenir à ma promesse. Je suis actuellement à Vénissieux pour le jubilé de cette paroisse[238]. J’ai accepté cette charge comme venant de Dieu et pouvant servir plus tard à la gloire de Notre-Seigneur, parce que c’est sur cette paroisse que nous avons notre petit lieu de retraite[239] et qu’il y a deux nouvelles paroisses sans pasteur que Monsieur le Curé vient de m’offrir si je pouvais lui procurer deux prêtres[240]. Vous voyez que Jésus semble favoriser nos bonnes intentions. Prions pour que tout aille à sa plus grande gloire. Je ne pourrai donc pas aller vous voir de sitôt, puisque mes absences du Prado ne peuvent qu’être nuisibles à ma maison et que j’ai bien promis de ne sortir que pour des raisons graves.

Je n’ai pas encore pu voir Son Eminence pour lui demander votre permission. Je ne pourrai le voir que la semaine prochaine.

Veuillez prier pour moi et la conversion des pécheurs.

Tout à vous en Notre-Seigneur.

A. Chevrier,
au Prado, rue Chabrol 55, Lyon[241]

Lettre n°57 (56) à l’abbé Gourdon, 22 j[…] 1866

J.M.J.
22 j[…] (janvier ?) 1866[242]

Mon cher Confrère,

J’ai vu, il y a trois jours, Mgr de Serres et M. Pagnon[243]. Je leur ai parlé de votre résolution. Ils n’ont pas refusé, mais ils n’ont dit que cela ne pourrait se faire avant la Trinité, à cause du manque de prêtres et des difficultés que ferait son Eminence. Ils le savent, ils ne font pas de difficultés ; espérons et mettons notre confiance en Dieu. Prions, et demandez à Dieu ma conversion, Dieu nous accordera cette grâce.

Je désirerais bien aller vous faire ma petite visite de confrère et d’ami, mais je ne sais quand je pourrai disposer d’un moment.

Quand nous serons ensemble, vous m’apprendrez un peu à aimer notre bon Maître et à l’imiter surtout. Le sujet de mes réflexions continuelles est celui-ci[244] : Sacerdos alter Christus ; que nous devons reproduire dans toute notre vie celle de Jésus-Christ, notre modèle, être pauvre comme lui dans la crèche, être crucifié comme lui sur la croix pour le salut des pécheurs et être mangé comme lui dans le sacrement de l’Eucharistie. Le prêtre est, comme Jésus-Christ, un homme dépouillé, un homme crucifié, un homme mangé. Mais pour être mangé par les fidèles, il faut être un bon pain bien cuit par la mort à soi-même, bien cuit dans la pauvreté, dans la souffrance et dans la mort, comme le Sauveur notre modèle. Et alors, tout en nous sert de nourriture aux fidèles : nos paroles, nos exemples, et nous nous consumons comme une mère se consume pour nourrir ses petits enfants.[245]

Venez, nous méditerons ensemble ces choses et nous les mettrons en pratique. Je sens que j’ai besoin de quelqu’un qui comprenne le bon Sauveur et qui l’aime. Oh ! non, comme vous le disiez dans votre lettre, nous ne serons plus seuls, nous serons deux et Jésus sera notre maître. Tout peut se comprendre avec lui, tout peut s’unir en lui ; il est le lien fort et inséparable qui unit les cœurs vraiment désireux de le suivre. Prenons-le donc avec nous, qu’il soit notre guide, notre chef, notre modèle dans la pauvreté, dans le sacrifice et dans la charité. Réunissons-nous ensemble avec cette pensée : Sacerdos alter Christus[246] et faisons tout ce que nous pourrons pour le comprendre et le suivre.

Priez pour moi.

Votre bien dévoué et bien intime confrère en Jésus-Christ, notre modèle.

A. Chevrier[247]

Lettre n°58 (57) à l’abbé Gourdon, 3 juin 1866

J.M.J.
3 juin 1866

Bien cher Confrère,

Si nous sommes obligés de rester éloignés de corps, restons unis d’esprit et pratiquons, chacun dans notre pouvoir, la sainte pauvreté de Notre-Seigneur. Cette décision du Conseil[248], quoiqu’elle ne doive pas nous étonner, nous devons bien la respecter et nous soumettre bien humblement. Ces Messieurs ne peuvent deviner le motif qui nous fait agir et ne voient pas non plus la nécessité d’un nouveau prêtre au Prado. Ce ne sera que par une circonstance providentielle que nous pourrons habiter ensemble, mais arrive que pourra, Dieu est toujours notre Maître, il saura bien trouver le moyen de tout réunir quand il lui plaira[249].

J’ai écrit à M. l’abbé Merle et je ne sais pas ce qu’il est devenu ; je n’ai pas revu M. Lainé. Ces fruits ne sont pas encore mûrs. Je crois que le Prado leur a fait un peu peur[250]. C’est qu’en effet on ne voit pas sur qui on peut s’appuyer dans cette pauvre baraque ; il n’y a vraiment que le bon Dieu qui la tient et on ne le voit pas ; on ne voit qu’un pauvre misérable qui tient si mal la place de Dieu qu’on est plutôt tenté de s’éloigner que de venir.

Mettons donc toute notre confiance en Dieu seul. Pour moi, je n’ose engager personne à venir. J’ai quelquefois si honte, si peur, qu’il ne tient à rien que je me sauve. Hier encore, j’étais fortement tenté de me sauver dans ma petite cellule et de ne plus reparaître. Priez pour moi, s’il vous plaît, car je suis bien pauvre, bien misérable, non d’argent, je n’y pense pas, mais de vertus. Un petit mot au saint Sacrifice.

Que j’aurais besoin d’un bon confrère pour me pousser, me faire remplir mes devoirs ! Si je ne change pas, je ne pourrai que périr. Si vous voulez, je vous enverrai mon règlement de la journée et vous m’imposerez une grosse pénitence quand j’y manquerai.

Tout à vous en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[251]

A l’abbé Dutel

Claude Dutel (1814-1889) avait cinquante-cinq ans quand il entra au Prado en 1869. Ordonné prêtre en 1845, il avait d’abord été professeur au collège des Minimes, puis vicaire à Givors et à la paroisse Saint-Paul de Lyon et enfin curé de Larajasse dans les monts du Lyonnais.

« C’était un homme d’une grande foi, très zélé, très austère, et d’une franchise un peu rude et un peu vive. Le père [Chevrier] l’employa surtout pour le catéchisme et pour l’économat. Tout en étant très dévoué à l’œuvre, il n’entrait pas toujours dans les pensées du Père. Celui-ci l’estimait beaucoup, mais il eut à souffrir souvent de ses critiques et de son opposition »[252].

Lettre n°59 (75) [sans date] (octobre 1869)

J.M.J.
[sans date][253]

Cher et vénéré Confrère,

Votre lettre m’a causé une grande joie à la pensée que Dieu me donnerait peut-être un ami et un frère avec lequel je pourrais servir Dieu et m’édifier par ses conseils et ses exemples.

Imiter Notre-Seigneur, suivre Jésus-Christ, devenir un autre Jésus-Christ sur la terre, voilà le but que je me suis proposé depuis le commencement. Si le Saint-Esprit vous inspire de venir nous aider à accomplir ce travail et à vivre ensemble de cette vie, venez et je bénirai le Seigneur avec vous ; toutefois, que la sainte volonté de Dieu s’accomplisse, parce que sans l’accomplissement de cette volonté nous ne pourrions rien faire. C’est pour cela que je ne cherche personne, que je n’engage personne à venir ici, j’attends que le bon Dieu les envoie, et je vois par expérience que ceux qui viennent ici, conduits par leur esprit propre ou pour se placer, ne font rien et ne sont plutôt que des entraves au lieu d’être des aides. Mais vous connaissant depuis longtemps, j’ai tout lieu de croire que c’est une pensée de Notre-Seigneur.

Voilà en résumé le but de notre maison :

Préparer à la première communion les jeunes gens ou jeunes filles qui ne peuvent la faire dans les paroisses.

A cette œuvre, la Providence en a ajouté une autre, celle de préparer au sacerdoce quelques jeunes gens qui ne peuvent aller au séminaire, en faire des prêtres pauvres, crucifiés, selon Notre-Seigneur, et les appliquer à des œuvres de zèle, et aussi, si le bon Dieu le permet et ce que je lui demande depuis longtemps, leur faire mener une vie religieuse dans l’exercice du ministère paroissial. Voilà notre but, et vous voyez que nous avons bien à faire et qu’un prêtre ne peut mieux employer sa vie que de former à l’Eglise de bons prêtres.

C’est peut-être un péché de présomption, mais il me semble que c’est aujourd’hui le besoin de l’Eglise et que nous ne saurions trop faire pour arriver à ce but.

Je me recommande à vos prières et je prie Notre-Seigneur du profond de mon cœur pour que sa sainte volonté s’accomplisse et qu’il réalise votre bon désir.

Votre bien dévoué et respectueux confrère et ami.

A.Chevrier
rue Chabrol, 55, Lyon[254]

Lettre n°60 (76) à l’abbé Dutel, 10 novembre (1869)

J.M.J.
10 novembre[255]

Cher et vénéré Confrère,

Ne connaissant pas la décision de l’entrevue que vous avez eue avec M. Pagnon[256], je me permets de vous écrire pour vous demander si votre entrevue a été favorable à vos bonnes intentions, ou non. J’aurai une petite réparation à faire à la chambre que je me propose de vous donner et je la ferai faire tout de suite, si nous avions le bonheur de vous avoir bientôt. J’ai la douce confiance que Notre-Seigneur nous accordera cette grâce et que nous pourrons travailler ensemble à sa gloire et à notre salut.

Je suis, avec mes sentiments respectueux et dévoués, votre serviteur en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

A Chevrier[257]

A l’abbé Ardaine

Claude Marie Ardaine (1839-1904), né à Charlieu dans la Loire, avait été ordonné prêtre en 1870. Entré au Prado le 21 novembre 1873, il y resta jusqu’en avril 1875, date à laquelle il fut nommé aumônier de l’Hôtel-Dieu.

Il a raconté lui-même les circonstances de son entrée au Prado : « J’avais rencontré le père Chevrier deux fois à la Cité de l’Enfant-Jésus[258]. Plus tard, vicaire à Vougy[259] et ayant à lui recommander des élèves pour les faire entrer au Prado, j’eus un entretien avec lui dans le cours duquel il me dit : « J’aurais bien plus besoin du professeur que des élèves ». Cette parole me toucha. J’y réfléchis pendant huit jours, au bout desquels, sur son conseil, j’adressais une demande à l’administration diocésaine. Ce fut Mgr Ginoulhiac[260] lui-même qui m’écrivit pour m’en donner la permission après plusieurs entrevues avec le père Chevrier. Je suis resté au Prado près de seize mois, après lesquels j’ai été nommé aumônier de l’Hôtel-Dieu […] Lorsque je suis venu moi-même au Prado en 1873, l’école comptait 25 élèves. J’en étais à la fois le directeur et le professeur »[261].

M. Ardaine avait conservé deux lettres du père Chevrier. Il en égara la première, mais il communiqua le texte de la seconde lors du Procès de béatification :

Lettre n°61 (122) à l’Abbé Ardaine, 20 novembre 1873

J.M.J.
20 novembre 1873

Cher Confrère et ami,

Je viens de chez Monseigneur. Il m’a dit que votre affaire allait se terminer et que vous serez probablement bientôt des nôtres.

Je remercie le bon Dieu de la grâce qu’il nous accorde de nous donner un bon confrère, bien dévoué, bien zélé ; car je crois que c’est bien réellement pour travailler à la gloire de notre commun Maître et au salut des âmes que vous venez nous joindre. Apportez-nous votre bonne volonté et une bonne soumission, et nous irons bien.

En venant au Prado, vous trouverez beaucoup de prêtres, cinq ; mais peu s’occupent de la maison et de nos enfants, ils s’occupent beaucoup du dehors. Pour moi, il me faut un bon prêtre qui travaille à l’intérieur, qui n’aille pas de côté et d’autre. Nous avons tant d’ouvrage dans l’intérieur : notre école cléricale[262], nos premières communions, filles et garçons[263], les catéchismes de tous les soirs[264], les persévérants[265], les catéchismes des petits enfants[266], les prédications, les confessions. Le travail est immense pour celui qui a un peu de zèle et qui veut s’occuper.

Aussi, venez donc avec votre bon cœur, avec de bonnes intentions, et nous serons heureux de vous posséder.

Vous commencerez simplement, sans bruit, sans avoir l’air de vouloir faire, disant que vous avez demandé à Monseigneur et qu’il vous a permis. Je vous donnerai votre travail et tout ira bien.

Allons, je suis bien content et je remercie le bon Maître ; j’espère bien que tout sera pour sa gloire et notre bonheur à tous et surtout à nos petits clercs.

Au revoir, j’espère que bientôt vous recevrez une lettre de l’Archevêché[267].

Mes amitiés bien sincères.

A. Chevrier[268]

A des destinataires prêtres non identifiés

Lettre n°62 (123) à des destinataires prêtres non identifiés, 21 novembre 1873

La lettre qui suit, écrite au lendemain de la précédente, a été trouvée en 1942 dans un des cahiers qui contiennent une copie des notes écrites par le père Duret sur le père Chevrier. Elle fait état des difficultés rencontrées par ce dernier avec les prêtres qui furent ses premiers collaborateurs : Bernerd, Dutel et Jaricot. Son destinataire ne nous est pas connu : ce peut être un prêtre étranger à l’œuvre, mais ce pourrait être aussi un des collaborateurs mêmes du père Chevrier avec lequel celui-ci ferait une mise au point devenue nécessaire et cela en accord avec l’autorité diocésaine, suite à la visite faite la veille à l’archevêché, comme il l’est dit dans la lettre précédente. On peut ici penser au père Bernerd ou encore au père Dutel, dont on sait qu’il s’opposait souvent aux vues du fondateur du Prado. On remarquera d’ailleurs que le qualificatif de « vénéré confrère » est celui qu’emploie le père Chevrier dans sa correspondance avec Bernerd et Dutel.

J.M.J.
21 novembre 1873

Bien vénéré Confrère,

Il me semble que tant qu’il n’y aura pas dans la maison une forme de vie régulière à laquelle on sera tenu de se conformer en l’acceptant de bon cœur pour la gloire de Dieu et le salut du prochain, je ne dois céder à personne une autorité complète et indépendante pour la direction de l’œuvre ou d’une partie de l’œuvre, laissant ainsi à un autre la liberté de donner une direction que je n’approuverais pas ou qui me contrarierait, ni m’associer à personne pour ce qui concerne les intérêts temporels.

Il me semble que le premier lien est celui de l’esprit et du cœur et que s’unir sans ce premier lien, c’est se rendre malheureux et se donner des chaînes.

Toutefois, en cas de mort imprévue, mon intention est de vous laisser par testament mes droits sur la maison, à moins que dans la suite il ne m’arrive d’autres prêtres qui me conviennent mieux[269].

Voilà ce que j’ai cru comprendre devant Dieu et ce que mes supérieurs m’ont conseillé.

Je suis avec une sincère vénération, votre tout dévoué en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[270]

Lettre n°63 à des destinataires prêtres non identifiés, 25 octobre 1874

Cette lettre a été découverte en juillet 1999 dans une famille de la région de Roanne. Nous en possédons la photocopie, mais nous ignorons quel fut en fut le destinataire. Ce ne peut guère être qu’un prêtre, qui était alors présent au Prado. Peut-être fut-ce l’abbé Ardaine, natif de Charlieu, qui avait un jeune frère, élève au Séminaire de Saint-Jodard dans la Loire ?

J.M.J.
25 octobre 1874

Bien cher frère et ami,

La mort de votre bon frère selon la chair a du vous causer beaucoup de peine à cause de l’amitié que vous aviez pour lui et de la peine qu’ont du éprouver vos parents de cette perte. Je le ressens pour vous et je demande à Dieu d’alléger cette peine du cœur par la grâce et la pratique de cette belle résignation de notre bon Sauveur au jardin des Oliviers. Le ciel sera pour nous tous un jour notre récompense et la fin de notre vie et de nos travaux.

Restez auprès de vos bons parents le temps que vous jugerez convenable pour effacer le vide que la perte récente de votre frère a du leur causer.

Nos enfants sont en retraite depuis dimanche soir. Espérons qu’une bonne retraite leur donnera le moyen de passer une bonne année. Elle finira jeudi par la communion générale et une promenade le soir. Et vendredi prochain, nous pourrons recommencer les classes, si le bon Maître nous le permet.

Votre santé ne me paraît pas très forte. Il faudra vous ménager et nous aurons soin de vous. N’ayez aucune crainte avec nous : nous sommes tout à vous, comme nous désirons que vous soyez tout à nous pour le bien de l’œuvre et la gloire du Maître que nous devons servir ensemble.

Je suis avec une sincère affection votre tout dévoué frère et ami,

A. Chevrier[271]

A Jean-Baptiste Martinet

Jean-Baptiste Martinet (1829-1888) était né à Salaize, dans l’Isère, le 8 février 1829. Il avait d’abord été frère des Ecoles chrétiennes, sous le nom de Frère Parménion, et il avait enseigné dans l’école des Frères de la paroisse de Saint-Vincent de Paul à Lyon-Guillotière. Se croyant appelé au sacerdoce, il s’était retiré en 1862 chez les Pères Basiliens de Feyzin pour y apprendre le latin. C’est là sans doute qu’il fit la connaissance du père Chevrier, puisque celui-ci venait célébrer sa messe chez ces Pères quand, à cette époque, il lui arrivait de se retirer dans des grottes ou dans une cabane isolée à proximité de Saint-Fons, où n’existait encore aucun lieu de culte et avant que M. Mottard ait mis à sa disposition ce qui deviendrait la maisonnette du tableau de Saint-Fons.

Entré au Prado en 1864, le père Chevrier l’envoya faire ses études théologiques au Séminaire français de Rome et il y fut ordonné prêtre le 22 décembre 1866. L’année suivante, il en fit son vicaire résident dans la paroisse du Moulin-à-Vent, toujours sur le territoire de la commune de Vénissieux. Celui-ci, y accomplissant la plupart des actes du ministère, se fit nommer en 1871 desservant de cette paroisse sans avoir au préalable informé le père Chevrier des démarches entreprises en ce sens auprès de l’évêché de Grenoble.

A titre documentaire, nous commençons par reproduire la lettre écrite au père Freyd, supérieur du Séminaire français de Rome, par laquelle le père Chevrier lui présentait M. Martinet.

Lettre n°64 (25) au Père Freyd, Supérieur du Séminaire français de Rome, concernant le Père Martinet, 9 juillet 1864

9 juillet 1864

Monsieur le Supérieur,

Un jeune homme qui a été Frère de la Doctrine chrétienne et qui, maintenant, travaille à instruire de pauvres enfants dans ma Providence à Lyon, désire aller continuer ses études ecclésiastiques à Rome, au Séminaire du Saint-Esprit ; il est du diocèse de Grenoble, Isère ; il a été quinze ans religieux chez les Frères ; il a obtenu le consentement de ses supérieurs pour étudier.

Il prie Monsieur le Supérieur de vouloir bien lui dire quelles sont les pièces à fournir pour entrer dans son séminaire, quel est le prix de la pension et à quelle époque est la rentrée des classes.

Il préfère aller à Rome parce qu’il est déjà âgé et que son intention étant de se consacrer à notre œuvre de la Providence, il espère pouvoir y entrer plus facilement.

J’ai l’honneur d’être, avec un profond respect, Monsieur le Supérieur, votre très humble serviteur.

A. Chevrier
Directeur de la Providence du Prado, Guillotière, Lyon, Rhône[272]

Lettre n°65 (58) à Jean-Baptiste Martinet, 20 janvier 1866

J.M.J.
20 janvier 1866

Prière et humilité.

Entrez bien par la porte, comme dit Jésus-Christ, et non par la fenêtre. Or, en pressant, en vous impatientant, en forçant vos supérieurs, vous entreriez par la fenêtre, ce qui serait bien malheureux pour vous.

Courage, mon bon frère. J’espère bien que le bon Dieu vous réunira à nous, mais je désirerais bien vous voir plus humble et plus doux.

Etudiez beaucoup Notre-Seigneur Jésus-Christ, votre modèle, et rappelez-[vous] toujours cette devise qui doit être la vôtre comme la mienne : Sacerdos alter Christus.[273]

Votre tout dévoué ami et frère.

A. Chevrier[274]

Lettre n°66 (59)

J.M.J.
[sans date][275]

Mon cher frère et ami,

Je vous ai envoyé il y a quatre jours vos lettres de tonsure et d’ordres moindres ; je les ai adressées à Mgr Mansi[276], rue des Vettari. Si elles ne vous étaient pas arrivées, veuillez aller les réclamer à la poste, ainsi que tous les autres papiers. S’il vous manquait quelque chose, veuillez me l’écrire, je vous l’enverrai aussitôt. Vos lettres de tonsure sont datées du même jour que celles des ordres majeurs ; nous l’avons fait ainsi afin qu’elles puissent toutes servir.

Je suis heureux de penser que vous serez bientôt ordonné, parce que j’ai un grand besoin de vous ; le travail est grand, et je suis presque toujours seul.

Si le bon Dieu le permet, la maison grandira un peu : je vais ajouter l’œuvre des étudiants pauvres, je place les petites filles en face de la chapelle et leur local sera affecté aux étudiants[277]. Former de jeunes prêtres à la vie religieuse de bonne heure, ce sera une œuvre agréable à Dieu, mais il nous faut des ouvriers. Venez bientôt, nous aurons bien à faire.

Vous me demandez un certificat de bonne conduite. J’ai pensé que celui de Monsieur le Curé de Salaise était suffisant. S’il était absolument nécessaire, je vous l’enverrai de suite. C’est Monsieur Guieffier qui a fait votre certificat d’études, il vous envoie bien le bonjour et vous félicite de votre succès.

Prions bien le bon Dieu pour tout ce qui concerne la sainte Eglise et nous-mêmes.

A. Chevrier

M. Berne est absent, il est allé à Vichy avec Mgr Dubuis, il arrivera demain matin. Je lui remettrai vos lettres que j’ai reçues pour lui aujourd’hui[278].

Lettre n°67 (60)

J.M.J.
[sans date]

Mon bien cher frère et ami,

Je suis vraiment inquiet à votre sujet. Voilà trois lettres que je vous écris, point de réponse !

Je vous ai envoyé il y a trois semaines vos lettres de tonsure et d’ordres moindres, que j’ai adressées à Mgr Mansi. Je vous ai écrit deux autres fois pour vous demander de vos nouvelles, point de réponse. Je ne sais pas à qui m’adresser.

Veuillez me répondre, s’il vous plaît, au plus tôt.

Votre tout dévoué,

A. Chevrier
au Prado, Guillotière, Lyon[279]

Lettre n°68 (74)

J.M.J.
[sans date][280]

Cher Confrère,

Voici la réponse de la lettre que j’ai adressée à Grenoble pour le binage et les autres réponses que j’avais demandées[281].

Je commence à aller un peu mieux. Je pense rentrer jeudi ou vendredi.

Tout à vous.

A. Chevrier

Mes amitiés à tout votre monde[282].

A Jean-Claude Jaricot, séminariste

Né à Lyon en 1844, Jean Claude Marie Jaricot (1844-1906) avait perdu son père, tourneur sur cuivre, alors qu’il n’avait que 9 ans. La famille paternelle était originaire de Thurins, aux pieds des monts du Lyonnais, où, pendant plusieurs générations, elle avait résidé dans un hameau isolé qui porte aujourd’hui encore le nom de Jaricot. La famille paternelle de Marie Pauline Jaricot (1799-1862), la fondatrice de la Propagation de la Foi, était issue, elle, de la commune voisine de Soucieu-en-Jarrest, au hameau de Verchery, distant du Jaricot de quelques kilomètres seulement.

Elève au Grand Séminaire de Lyon, s’interrogeant sur une éventuelle vocation missionnaire dans l’Indiana en Amérique à l’exemple de son cousin, Jean-Pierre Néel, des Missions Etrangères de Paris, qui mourut martyr en Chine en 1862, il avait pris contact avec le père Chevrier en janvier-février 1866 et il était entré au Prado le 14 juillet de cette année-là. Il fit partie, un mois plus tard, des douze jeunes que le fondateur du Prado emmena pour la première fois dans son ermitage de Saint-Fons, afin de leur prêcher une retraite d’initiation à son idéal évangélique. Avec ses 22 ans, il devait en être l’aîné. Il a raconté plus tard : « En 1866, après la fête de l’Assomption, le père Chevrier prit avec lui douze de ses enfants – j’étais du nombre – pour aller faire une retraite dans cette solitude de prédilection. Elle n’était pas si bien organisée qu’elle l’est aujourd’hui ; elle est encore bien pauvre, mais alors c’était bien autre chose : on y voyait encore les outils des laboureurs. La petite écurie fut choisie comme oratoire et transformée. Le père Chevrier mit dans la crèche un petit Jésus semblable à celui du Prado. Il commença les inscriptions, qu’il termina plus tard et que l’on doit y voir encore. Là était notre lieu de réunion et de prière »[283].

Après un séjour probatoire dans l’œuvre du Prado, le père Chevrier l’envoya d’abord à Rome afin d’y poursuivre ses études de théologie, puis au noviciat des pères capucins de Carcassonne, afin de s’y former à l’esprit du Tiers-Ordre de saint François. En septembre 1867, l’archevêché de Lyon lui accordait son exeat pour le diocèse de Galveston, au Texas, dont l’évêque était Mgr Dubuis, qui lui conféra la tonsure, les ordres mineurs et le sous-diaconat. Il allait être ordonné prêtre par Mgr Dubuis dans la chapelle du Prado le 31 juillet 1869. L’école cléricale du Prado ayant déjà fourni plusieurs sujets au diocèse de Galveston, l’évêque missionnaire le laissa pour le service du Prado à la disposition du père Chevrier, qu’il nomma d’ailleurs le 26 décembre 1873 chanoine de sa cathédrale.

De la fin de 1874 jusqu’à l’automne 1876, le père Jaricot séjourna à Limonest dans la maison achetée par le père Chevrier quatre ans plus tôt, en compagnie de sœur Marie, de trois autres sœurs et d’une vingtaine d’enfants retardés mentalement, qu’on préparait à une première communion. Le père Chevrier lui demanda alors d’accompagner à Rome les quatre diacres pour lesquels il avait obtenu de l’archevêque de Lyon qu’ils puissent y achever leur préparation à l’ordination sacerdotale. Il y resta avec eux les mois d’octobre et de novembre 1876, le père Chevrier s’y rendant présent à son tour de mars à juin 1877.

Le Prado étant désormais pourvu de quatre nouveaux prêtres, l’année suivante, au printemps, le père Jaricot, qui avait des attraits pour la vie religieuse, se retira à la Trappe d’Aiguebelle, dans la Drôme, ce qui faillit anéantir le Prado naissant. A la demande du père Chevrier, il accepta de reprendre son service au Prado, mais six mois après la mort du père Chevrier, il entrait cette fois, le 6 avril 1880, au monastère de Notre-Dame de Tamié, en Savoie. Devenu Frère Marie Polycarpe, il en serait même un temps le prieur, avant d’être nommé aumônier des Trappistines de Laval, où il mourut le 3 juin 1906.

« Je m’entends bien avec le père Jaricot pour les choses spirituelles », disait le père Chevrier[284]. C’était en effet un vrai spirituel, à la foi simple et droite, mais il était peu doué intellectuellement et peu apte à des tâches d’organisation et de gouvernement, son « défaut capital », aux yeux du père Chevrier, étant une « précipitation d’esprit, de jugement et d’action »[285].

La plupart des lettres qui suivent sont adressées au séminariste ; nous y ajoutons à la suite celles qu’il reçut une fois devenu prêtre.

Lettre n°69 (61) à Jean-Claude Jaricot, séminariste (sans date)

J.M.J.
[sans date][286]

Mon bien cher ami,

J’apprends avec plaisir que vous êtes au Grand Séminaire. Courage, saint Joseph vous protègera. Vous ne serez pas un grand savant, mais faites ce que vous pourrez. Le bon Dieu aime les âmes de bonne volonté et toutes les humiliations que vous causera votre défaut de science, offrez-les au bon Dieu pour l’expiation de vos péchés et pour acquérir la véritable humilité, vous rappelant bien que nous n’avons que ce que le bon Dieu nous a donné ; que si nous avons peu, le bon Dieu nous demandera peu, si nous avons beaucoup, Dieu nous demandera beaucoup. Dieu vous a peu donné, parce que vous n’étiez pas capable d’en porter beaucoup ; faites seulement bien fructifier le peu que Dieu vous a donné, et il ne vous en demandera pas davantage.[287]

Apprenez surtout à bien faire votre oraison. Là, on apprend plus que dans les livres ; si vous savez faire, le Saint-Esprit vous apprendra beaucoup. Apprenez surtout à être bien pauvre, bien mortifié et bien charitable. La Crèche, le Calvaire, le Tabernacle, voilà où il faut aller tous les jours vous instruire, pour devenir un bon prêtre ou un bon catéchiste.

Je vous recevrai toujours au Prado avec plaisir, quand vous y viendrez, ou comme prêtre, ou comme catéchiste.

Priez pour moi aussi, je ne vous oublierai pas au saint Sacrifice. Mes amitiés à M. Merle, diacre[288]. Dés que je le pourrai, j’irai au séminaire vous voir.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[289]

Lettre n°70 (62) à Jean-Claude Jaricot, séminariste

J.M.J.
12 janvier[290]

Mon bon frère,

Je suis bien aise d’apprendre que vous êtes casé chez les Pères Lazaristes. Courage, étudiez bien, devenez bien sage, et tout ira bien. Ne vous ennuyez de rien, vous savez que les épreuves sont notre partage et qu’en les supportant, on gagne le ciel. Travaillez de plus en plus à devenir un bon prêtre.

Si vous avez besoin de quelque chose, écrivez-moi. Vous savez que nous sommes à vous et que, comme un enfant, vous devez nous dire vos petites misères, pour que nous puissions les soulager, s’il est possible.

Votre tout dévoué,

A. Chevrier[291]

Lettre n°71 (63) à Jean-Claude Jaricot, séminariste, (sans date)

J.M.J.
[sans date][292]

Merci, mon bien aimé frère et ami, de vos bonnes lettres, elles me font toujours plaisir.

M. Bernerd est arrivé ici en bonne santé, vendredi dernier[293] ; il est actuellement dans sa famille ; il va bien et vous présente ses amitiés.

Profitez bien de votre temps pour votre sanctification. Demandez à Dieu une conscience droite et bien éclairée, un jugement sûr, pour être à même de bien juger les autres, quand le bon Dieu vous appellera au saint ministère. C’est dans la prière que Dieu vous éclairera ; récitez pour cela le Veni Creator tous les jours. Apprenez bien à réciter votre Rosaire et à faire votre chemin de la croix ; vous savez que nous devons trouver tout dans ces deux dévotions, pour nous et pour les autres. Rendez-moi compte quelquefois des principales pensées qui vous frappent dans votre oraison et de l’attrait que Dieu vous donne, et ayez une grande confiance en Dieu, tout ira bien.

Quant au Tiers-Ordre régulier, ne vous en préoccupez pas trop, le bon Dieu fera bien les choses ; il nous a si bien menés jusqu’à maintenant qu’il continuera bien son œuvre. Ne devançons pas l’heure de la Providence : en voulant faire soi-même, on gâte quelquefois les œuvres de Dieu, et j’ai vu par expérience qu’il vaut mieux attendre que se presser. Le bon père Bruno[294] va à Rome dans quelque temps, il veut bien se charger de cette affaire auprès du Général et auprès du Pape. Je vais faire une petite demande au Cardinal de Lyon et si j’ai son approbation, tout sera bientôt fait. Priez, voilà tout ce que je demande de vous, et ne faites aucune démarche sans que je vous en prie[295].

Comme vous aimez le Prado toujours, vous aimerez aussi [recevoir] de ses nouvelles. Tout va à peu près comme à l’ordinaire. Nous sommes installés dans le grand réfectoire, ça va très bien. J’ai établi des carrés de huit et c’est un de nos latinistes qui est chef de carré ; ils apprendront par là à commencer à exercer l’humilité et la charité. Ils vont bien. Nos bons sont toujours Duret, Delorme, Blettery, Béal, Proriol, Broche et Monot[296]. Ils vous envoient tous le bonjour et désireraient bien aller vous rejoindre ; une lettre de votre part leur ferait bien plaisir.

J’ai écrit à M. Bernerd une lettre qui en contenait une petite pour vous, quand il était encore à Rome. Il parait qu’il est parti avant de la recevoir. Si vous pouvez la réclamer chez Mme Cassandra[297], veuillez y aller.

Ma mère vous envoie bien le bonjour, ainsi que tous ces Messieurs, M. Salignat et tous les autres Messieurs. M. Varlop est parti ; je l’ai prié de se retirer ; il ne pouvait que nous desservir par son caractère et ses manières.

Priez pour moi qui ne vous oublie pas.

Dans ma prochaine lettre, je vous enverrai un peu d’argent.

A. Chevrier[298]

Lettre n°72 (64) à Jean-Claude Jaricot, séminariste, 20 mars 1868

J.M.J.
20 mars 1868

Mon bien cher frère et ami,

Je suis actuellement chez les pères Carmes[299], pour y prier un peu le bon Dieu et étudier la pauvreté de Notre-Seigneur. Je lis le saint Evangile. Comme tout ce que Notre-Seigneur a dit est bien dit et comme nous devons tâcher de le mettre en pratique ! Oh ! mon bien cher frère, étudions toujours ce beau livre, et ne cessez pas de le lire pour y pratiquer ce que vous y voyez ; ce sera notre règle, vous le savez. La Crèche, le Calvaire, le Tabernacle, voilà nos trois stations pour arriver à la perfection de notre vocation. Quand je vois que je suis encore si en arrière, je gémis devant notre Maître et lui demande pardon d’avoir tant perdu de temps. Mais courage ! avec la grâce de Notre-Seigneur, nous marcherons à sa suite dans la parfaite pauvreté, la mort et la charité.

Vous me parlez de vos oraisons. Vous savez notre méthode bien simple : le rosaire et le chemin de la croix, la sainte messe. Sachez bien ces trois choses et vous saurez tout. Vous savez bien que saint Thomas et saint Bonaventure n’avaient pas eu d’autre livre. La Crèche, le Calvaire, le Tabernacle, voilà les trois stations où je veux vous laisser toujours. Que les mystères de Notre-Seigneur vous soient si familiers que vous puissiez en parler comme d’une chose qui vous est propre, familière, comme les gens savent parler de leur état, de leur vêtement, de leurs affaires. En lisant, prenez pour fondement de vos oraisons l’histoire du mystère et étudiez chaque mot, chaque action, chaque vertu, et tâchez de le faire passer dans votre esprit, dans votre cœur et aussi dans votre conduite. Notez les choses qui vous frappent le plus, et vous vous le rappellerez mieux et, plus tard, ça vous servira. C’est ainsi que nous nous formerons. Vous savez que nous ne devons pas prétendre à devenir de grands savants et de grands orateurs, mais seulement de bons catéchistes.

Continuez à faire votre chemin de la croix. Quand vous le faites, ne vous précipitez pas pour être tourmenté de le finir, mais si quelque station vous plaît, que le Saint-Esprit vous éclaire sur un endroit de cette station, arrêtez-vous y, goûtez la grâce de Dieu, acceptez la lumière qui vous vient ; il ne faut pas négliger les lumières et les grâces du moment, quand elles arrivent. Quand même vous ne finiriez pas, ça ne fait rien ; il faut chercher la grâce et la lumière avant tout, et non pas le grand nombre de prières.

Dès que j’aurai pu faire copier les mystères du Rosaire que j’ai d’un père Dominicain, je vous les enverrai par une occasion. Ce travail est assez complet et aide beaucoup à la méditation et à l’instruction[300].

Votre mère a dû vous envoyer un peu d’argent après Pâques. Si j’ai une occasion, je vous enverrai quelque chose aussi. Vous savez bien que vous êtes toujours avec nous, quoique éloigné, et que nous pensons toujours à vous, et toute la maison.

Ça va toujours de même. Le frère de M. Gourdon est au Prado. Mgr de Serres[301] m’a promis M. Gourdon à la Trinité, parce qu’alors il y aura des prêtres pour remplacer les postes vacants. Nous avons aussi un nouveau prêtre de Genève depuis un mois, il paraît bien, je ne sais pas s’il se fixera[302]. Je n’ai encore rien décidé pour M. Salignat[303], je ne sais pas s’il se décidera à aller à Rome, nous verrons ça dans le courant de l’année. L’abbé Layné[304] va bien, il m’a écrit ces jours derniers, il vous envoie à tous bien le bonjour, il réussit bien.

Enfin, priez Dieu pour nous tous auprès des saints Apôtres, afin que nous devenions de véritables apôtres et que, plus tard, nous soyons tous unis par le lien de la charité, de la pauvreté et du sacrifice.

Ma mère va assez bien, les sœurs aussi. Nous vous saluons tous dans le cœur de Jésus, notre Maître, et demandons à Dieu que vous deveniez un prêtre selon son cœur. Ayez confiance en Dieu.

Tout à vous.

A. Chevrier

M. Berne vous écrira dans quelques jours ; il a été un peu fatigué, il va mieux[305].

Lettre n°73 (65) à Jean-Claude Jaricot, séminariste, 12 juin 1868

J.M.J.
12 juin 1868

Cher frère et ami,

Vous devez bien penser qu’il n’y a plus ni encre ni papier au Prado, veuillez m’excuser de ma négligence et, si je ne vous ai pas écrit, croyez que je pense bien toujours à notre bon frère Joseph[306].

J’ai vu votre mère avant-hier. Elle voudrait vous envoyer un peu de l’argent. Je pense qu’à la fête de saint Pierre, nous trouverons peut-être une occasion pour vous en faire parvenir, pour faire votre voyage de retour pour les vacances. Puisque dans une de vos lettres, vous nous dites que les frais sont à peu près les mêmes, soit que vous restiez à Rome, soit que vous veniez, et puis je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous veniez passer quelque temps avec nous. M. Boulachon m’a dit que si vous vous adressiez à l’ambassade, vous pourriez obtenir votre passage gratis sur mer[307], voyez si cela peut se faire.

M. Gourdon entre définitivement au Prado la semaine prochaine. J’en remercie le bon Dieu, il sera pour nous un bon aide pour tout et pour nos chers latinistes.

Nous avons aussi, depuis quatre mois, un prêtre de Genève qui nous aide pour le catéchisme ; vous ferez connaissance avec lui, quand vous viendrez[308].

M. Sagne est venu passer deux semaines à Pâques et il est rentré à Nancy dans son école ; je pense qu’en juillet il rentrera et achèvera ses études à la maison[309].

Pour quant aux difficulté que vous avez pour vos études, nous verrons, quand vous serez ici, comment nous rangerons tout cela. Ayons toujours confiance pour tout, le temps nous instruit, et chaque chose doit se faire au moment où le bon Dieu le veut.

Je fais faire quelques réparations sur le Prado : une petite tribune au-dessus de la porte de la chapelle pour nos petits clercs et, de chaque côté, il y aura des cellules et un grand corridor. C’est 1à ou nous pourrons faire notre petit noviciat, si le bon Dieu le permet. Le Prado est élevé de deux mètres sur toute la longueur de la rue Dumoulin et ces chambres sont prises entre l’espace qui restait entre le dortoir et la rue. Nous pourrons loger 1à une vingtaine de novices. Que Dieu le fasse, si c’est sa volonté[310].

Continuez à bien faire votre oraison, votre chemin de la croix et votre rosaire. Courage, mon bien cher frère, courage ! Quant à votre vocation, ne vous laissez pas aller à l’ennui ; vous savez bien que, dans une maison, on a besoin de tout et, comme dit saint Paul, il y a des vases pour servir à toutes espèces de choses, et tout est utile. Travaillons à devenir des saints, c’est là l’essentiel ; acquérons la science compétente ; et puis, nous travaillerons sur le petit, si nous ne pouvons sur le grand ; il y a toujours des pauvres, des ignorants à instruire et à édifier. J’ai toute confiance qu’un jour vous serez un bon prêtre du Seigneur.

Corrigez-vous des petits défauts que je vous ai signalés, de ces petites manières enfantines, de cette précipitation d’esprit et de jugement quelquefois ; prenez des manières sérieuses, sans être triste et maussade. Représentez-vous souvent Notre-Seigneur avec vous, agissant, parlant, et demandez-lui comment il ferait s’il était à votre place, et dans vos communions, priez Jésus-Christ de s’unir tellement à vous que vous ne soyez qu’un avec lui dans tout ce que vous faites.

Nous vous envoyons tous bien le bonjour, ma mère, M. Berne et tous ces autres Messieurs. Nous vous verrons tous avec plaisir aux vacances.

Tout à vous.

A. Chevrier[311]

Lettre n°74 (67) à Jean-Claude Jaricot, séminariste, 26 novembre 1868

J.M.J.
26 novembre 1868[312]

Bien cher frère et ami,

Je me suis réfugié depuis avant-hier à Saint-Fons, pour me retirer un peu et travailler un peu. J’aurais besoin d’y passer au moins un mois, pour y penser un peu à nos affaires et surtout à apprendre à bien dire notre rosaire et nos chemins de croix. On est bien heureux dans cette petite solitude et, quand nous aurons le bonheur de vous avoir, nous irons bien de temps en temps pour y chercher la paix, la lumière et la force[313].

Vous êtes bien à Carcassonne, j’en suis bien heureux. Profitez bien de votre temps pour y apprendre à aimer Notre-Seigneur et à approfondir ses divins mystères de la crèche et de la croix. Puisez à la source de ces bons Pères l’esprit de pauvreté et de charité, afin que vous puissiez nous en instruire à votre retour. Vous savez bien que notre vie doit être copiée sur celle des Pères franciscains, à part le service du ministère qui doit nous être particulier. Retenez bien les petits usages qui pourront nous être utiles à tous et qui pourraient s’adapter à notre genre de vie et nous faire croître dans l’humilité, la charité et la sainte pauvreté.

Ayez soin de votre santé. Ne faites pas les choses auxquelles nous ne pouvons être obligés, telles que le lever de la nuit, qui ne peut être observé parmi nous à cause de notre ministère, et autres exercices qui ne conviennent qu’aux religieux cloîtrés.

A votre retour, nous serons trois : M. Martinet, vous et moi[314]. Je me réjouis de ce que nous pourrons commencer à vivre d’une vie religieuse et utile à nous tous, en nous entendant sur les articles principaux qui ne doivent faire qu’un de nous tous. Après Pâques j’espère pouvoir prendre encore quelques jours de retraite, et je désire bien aller auprès de vous.

Tout va à peu près de même au Prado. Ces Messieurs ne vont pas mal. M.Grim est toujours à la maison. M.Berne va assez bien. Le père Jaillet est définitivement casé auprès de nous et vient nous aider un peu le dimanche ; il va prêcher la retraite au Moulin à Vent, comme l’année dernière, pour la Noël.

Ma mère est toujours un peu fatiguée, Mme Christin ne va pas mieux. Nos latinistes continuent à marcher, et nous vous prions tous de bien prier pour nous tous. Nous ne vous oublions pas. Dans votre prochaine [lettre, vous nous] raconterez un peu la vie que vous menez au noviciat. Présentez bien mes respects et ma reconnaissance à tous vos bons Pères.

Que Jésus vous bénisse et vous donne la sainteté en même temps que la science.

A. Chevrier[315]

Lettre n°75 (66) à Jean-Claude Jaricot, séminariste [sans date]

J.M.J
[sans date][316]

Cher frère et ami,

Je pense que nos deux lettres se sont croisées en route et que vous avez reçu la mienne, parce que j’ai reçu la vôtre ; j’ai écrit aussi en même temps au père Juste[317] pour lui parler de vous.

Je pense souvent à vous et je prie pour que le bon Maître vous instruise et vous éclaire, et que bientôt je puisse trouver un aide, dont j’ai tant besoin, car je n’ose rien entreprendre ni faire tant que je me trouve si seul, surtout pour nos chers latinistes, qui ont besoin d’[un] directeur qui leur inspire le bon esprit. Ces Messieurs feront bien pour la science, mais pour leur donner l’humilité, la charité, la simplicité, je ne puis l’espérer.

Le père Jaillet est au Moulin à Vent, qui fait la mission ; je crois que ça réussira et qu’il s’y fera encore quelques conversions. Priez pour cela.

Quant à vos parents, je crois que votre bonne mère s’habituera difficilement à Paris et qu’il faut laisser aller les affaires comme le bon Dieu voudra, qu’elle sera plus contente de rester par rapport à vous. Si elle va à Paris, elle sera éloignée de vous, ce qui la contrariera beaucoup. Le bon Dieu rangera tout pour le mieux.

Nous allons assez bien; ma mère est toujours un peu souffrante ; ces Messieurs vous envoient bien le bonjour.

Mes respects au père Juste et au père Gardien.

Votre dévoué frère et ami en Jésus-Christ,

A. Chevrier[318]

Lettre n°76 (68) à Jean-Claude Jaricot, séminariste, 15 janvier 69

J.M.J.
15 janvier 69

Cher frère et ami,

Pardon de ne vous écrire pas plus tôt. Que notre bon Maître vous accorde une bonne année, une année de grâce et de salut pour vous et pour les autres. Si, cette année, vous êtes élevé au sacerdoce[319], ce sera une année bien mémorable pour vous, qui comptera dans votre vie pour le temps et pour l’éternité. J’ai la douce confiance que c’est Dieu qui vous appelle et que la grâce du Saint-Esprit, en vous élevant à cette dignité, vous fera tel que vous devez être. Je prie pour vous et je le demande pour vous avec ardeur et bonheur, en pensant que j’aurai en vous un aide, un ami, un frère véritable. Courage donc, et patience et persévérance.

J’ai reçu une lettre de nos petits missionnaires de Galveston. Ils vont bien. Chandy sera peut-être sous-diacre à Pâques, Auzon étudie et Monin ne va pas mal[320]. Mgr Dubuis partira après Pâques, il sera donc ici dans le courant de mai ; d’ici là, nous nous arrangerons pour vos ordinations. Préparez toujours bien votre théologie, afin que bientôt vous soyez des nôtres, car, je vous l’avoue franchement, j’ai grandement besoin de quelqu’un, et nous ne pourrons jamais rien faire qui vaille, sans la grâce du bon Dieu d’abord et sans avoir des hommes sortis de la maison.

Le Père Jaillet a prêché la retraite de l’Avent, qui a assez bien réussi. On l’a terminée en érigeant une magnifique statue de la Sainte Vierge à côté de la maison Charvet[321]. Nos latinistes ne vont pas bien mal, ils pourraient aller mieux s’ils avaient quelqu’un pour leur donner la vie. M. Benoît vient de se placer dans une usine pour gagner un peu d’argent pour sa mère. M. Sagne est toujours à la maison, ainsi que M. Salignat et M. Cellier. M. Grimm est toujours ici, mais je ne pense [pas] qu’il puisse nous aller. M. Berne est dans son pays actuellement, il viendra demain probablement. Ma mère est malade, elle s’en va à La Tour-du-Pin pour quelque temps. M. Coquey m’a définitivement vendu son terrain incendié, qui nous servira plus tard pour notre noviciat ; je dois aller signer la vente chez le notaire un de ces jours[322] ; ça nous servira de cour en attendant.

Duret, Delorme, Proriol, Génon[323] et quelques autres ne vont pas mal. Priez Dieu pour eux, afin qu’ils persévèrent et qu’il deviennent de bons soldats. Après Pâques, j’irai vous voir pour passer quelques jours et me retremper un peu dans l’amour de Dieu.

Je fais ranger Saint-Fons ; le charpentier et le plâtrier y sont pour faire le dortoir et ranger un peu. La dernière fois que j’y suis allé, j’ai bien pris mal aux oreilles.

Prions donc bien Notre-Seigneur. Qu’il fasse de nous de bons prêtres pauvres, crucifiés et mangés, et qu’il ait en nous de bons et fidèles serviteurs.

Votre frère et ami bien dévoué en Notre-Seigneur. Je le prie qu’il vous donne sa bénédiction.

A. Chevrier

Montaigu vous envoie un petit mot au nom de tous ses amis[324].

Lettre n°77 (69) à Jean-Claude Jaricot, séminariste,

J.M.J.
[sans date][325]

Bien cher frère et ami,

Que faites-vous ? Etes-vous toujours sage ? Apprenez-vous au moins à le devenir ? Le temps me dure de vous voir. Le père Bruno[326] me conseille de vous aller chercher, si vous avez à peu près fini votre théologie et votre petit noviciat. Faut-il partir et vous ramener au Prado ? Ecrivez-moi, j’irai la semaine prochaine et vous reviendrez avec moi ; vous finirez avec le Père Archange[327] et vous nous aiderez un peu.

M. Grimm[328] est parti il y a quelques jours ; il est placé à la Rédemption[329] comme prêtre sacristain, bien logé et rétribué.

Je sens en outre que mes petits latinistes ont besoin de quelqu’un pour les diriger et les tenir, et notre petit noviciat ne pourra commencer qu’avec quelqu’un et quand le temps de la Providence sera venu. Prions bien pour que la volonté de Dieu s’accomplisse en toutes choses.

J’organise le morceau de terrain de M. Coquay, pour en faire une cour et une réunion de catéchisme pour le dimanche à tous les petits garçons du quartier. Nos grands latinistes, Duret, Proriol, Delorme, le font à tous ces petits. Je pense que le bon Dieu bénira cette œuvre, et que nos novices se formeront là à la vie sacerdotale.

Répondez-moi si vous voulez que j’aille à Carcassonne et que je vous ramène au Prado ; le père Bruno ne serait pas éloigné de cette idée.

Saint-Fons est arrangé; nous pourrons y aller passer le mois d’avril et, 1à, travailler à demander à Dieu son esprit et son amour.

Votre ami et frère dévoué,

A. Chevrier[330]

Lettre n°78 (70) à Jean-Claude Jaricot, séminariste, 8 mars 69

J.M.J.
8 mars 69

Mon bien cher frère et ami,

Continuez tranquillement vos études et vos exercices jusqu’à Pâques, et rendez service à ces bons Pères qui nous ont été si utiles en vous recevant chez eux ; car il faudrait être bien ingrat de vous enlever dans un moment où vous pouvez leur rendre quelques petits services. Formez-vous bien à la vertu et revenez-nous bien sage et, dans le courant d’avril, j’irai vous chercher.

Tout va à peu près de même au Prado. Priez pour nous tous, quand vous êtes auprès de Notre-Seigneur.

Votre dévoué serviteur en Jésus-Christ,

A. Chevrier[331]

Lettre n°79 (71) à Jean-Claude Jaricot, séminariste, 3 avril 1869

J.M.J.
3 avril 1869

Bien cher frère et ami,

J’ai retardé la première communion de huit jours, parce que j’ai été un peu indisposé il y a quinze jours, et aussi parce que le père Archange ne sera de retour que lundi ; ayant prêché le carême à Roanne, il a manifesté le désir de prêcher la retraite de nos enfants[332].

Ainsi donc, je ne pourrai sortir que dans une quinzaine de jours, le lundi 19. Je crois que M. Berne doit aller à La Pacaudière[333] pour affaire de famille ; si je puis y aller, je vous écrirai.

J’ai reçu votre soutane, je crois qu’il vaut mieux en faire faire une autre. Voilà l’été, notre drap peut mieux s’adapter pour l’hiver et l’été. Ecrivez-moi, si vous le voulez.

Mgr Dubuis doit venir dans le courant de mai, il doit être en route depuis Pâques. Il faudra donc vous préparer à recevoir le diaconat prochainement et rapporter, en venant, les certificats de capacité et de conduite de nos bons Pères Capucins de Carcassonne.

Je vois arriver avec plaisir le moment où vous aller rentrer au Prado pour ne plus nous quitter et nous aider à continuer l’œuvre que le bon Maître nous a confiée. Si je ne puis aller vous chercher, je vous enverrai de l’argent pour votre voyage, avant quinze jours.

La confirmation aura lieu mardi 13 avril. Priez pour nos enfants, afin qu’ils se préparent à recevoir dignement ces grands sacrements.

Mes respects et ma reconnaissance à vos bons Pères. A vous mon amitié sincère.

A. Chevrier[334]

Lettre n°80 (72) à Jean-Claude Jaricot

J.M.J.
[sans date][335]

Cher frère et ami,

J’ai reçu votre bonne invitation et celle de nos bons Pères, mais une extinction de voix que j’ai prise depuis quinze jours, me force à prendre un repos complet et je me suis arrangé pour aller à La Tour-du-Pin pour une quinzaine ; un trop long voyage me serait contraire.

Le père Archange est tout disposé à vous recevoir ; il lui tarde de voir commencer le noviciat du Prado.

J’ai commandé une soutane noire pour vous, elle sera prête la semaine prochaine.

Nous vous attendons tous avec plaisir. Si vous venez avant mon retour, venez me voir [à] La Tour-du-Pin. Ca fera qu’au lieu d’aller vous chercher, ce sera moi qui irait vous chercher.[336]

Votre mère va bien ; je l’ai vue il y a trois jours ; elle s’est bien affligée de la perte de sa fille[337] ; mais vous, en revenant, vous la consolerez.

Votre bien affectionné frère et ami,

A. Chevrier[338]

Lettre n°81 (73)

J.M.J.
[sans date][339]

Mon bien cher frère et ami,

Merci de votre bonne lettre. Elle m’a fait plaisir, parce qu’elle me donne de bonnes nouvelles de ma pauvre maison et de mes latinistes. Ayez-en bien soin, donnez à ceux qui sont malades du vin et de la viande plusieurs fois par jour, autant que cela sera nécessaire. Nous ne prenons pas les enfants pour les faire souffrir et c’est un péché pour nous de ne pas donner le nécessaire à ceux dont nous sommes chargés ; le bon Dieu nous en demanderait compte. Il faut réparer les avarices de Mélanie.[340]

Vous ne me dites pas quel est le professeur des cinquièmes. M. Cellier[341] rentrera-t-il ? Je lui ai écrit ; je ne sais pas s’il a donné de ses nouvelles et s’il veut rentrer faire sa classe. S’il n’y avait pas de professeur, il faudrait s’entendre pour trouver quelqu’un, en parler à M. Boulachon. Il vaudrait peut-être mieux avoir un professeur de dehors, qui viendrait une fois par jour et qui ne s’occuperait pas de la maison.

Le retard de Monseigneur vous donnera le temps de mieux vous préparer, et puis ayez confiance en Dieu pour tout ; il faut prier et faire la volonté de Dieu en toutes choses et chercher à la bien connaître ; deux mois pour se préparer à devenir un bon prêtre, ce n’est pas trop. Allons, courage, et prions pour que tout aille selon la volonté de Dieu.

Je ne sais pas si la lettre que j’ai adressée à M. Chevalier[342] a fait quelque chose et quel en sera le résultat. Patience pour tout. Le temps me dure de rentrer auprès de vous tous.

Je ne vais pas beaucoup mieux, mais il ne faut pas perdre son temps, quand on a encore beaucoup à faire. Je ne vous oublie pas et je pense tous les jours à vous.

Ne m’oubliez pas devant le bon Dieu.

Votre dévoué,

A. Chevrier

J’ai fait votre commission à M. le Curé de Saint-Jean.[343]

A Jean-Claude Jaricot, prêtre

Lettre n°82 (142) à Jean-Claude Jaricot prêtre

J.M.J.
[sans date][344]

Bien cher frère et ami,

J’ai lu avec beaucoup de plaisir la bonne lettre que vous m’avez adressée il y a quelques jours et qui renfermait tous les sentiments d’affection et d’attachement que renferme votre cœur pour nous et pour notre œuvre. J’en bénis le Seigneur et je [le] prie de faire croître en vous les bons sentiments de pauvreté, d’amour pour les pauvres et d’affection pour les catéchismes des ignorants, puisque c’est là notre but ; et si le bon Dieu faisait grandir notre œuvre, qu’il nous donne la grâce d’en remplir toutes les charges et les obligations. Mais ce ne sont pas tant les œuvres que nous devons envier, c’est notre sanctification, c’est l’esprit de Notre-Seigneur que nous devons chercher et avoir par-dessus tout. C’est la sagesse, parce que, sans elle, nous ne pouvons et nous ne saurons jamais rien faire d’abord, et celui qui n’a pas la sagesse gâte plutôt les œuvres de Dieu qu’il ne les édifie. Cherchons-la donc avec joie, avec empressement.

Que Dieu soit béni en toutes choses ! Je vais beaucoup mieux ; le repos, les bains, la bonne nourriture m’ont bien fortifié ; mon estomac n’est pas encore entièrement rétabli, puisque je ne puis supporter toute espèce de nourriture et que je la rends, quand je prends certains aliments ; mais, à part ça, je vais bien mieux. J’espère que le bon Dieu me donnera encore le temps d’achever l’œuvre qu’il m’a confiée, que je pourrai aller à Saint-Fons travailler quelque temps, pour me retremper dans la prière et l’étude de Notre-Seigneur, pour communiquer à tout le monde cette vie divine et surnaturelle qui nous est si nécessaire pour être utiles à l’Eglise. Je sens que c’est là mon travail et qu’il faut que je m’y donne[345]. Ce qui me donne confiance, c’est que j’ai avec moi de bons ouvriers, bien dévoués et bien attachés. Que le bon Dieu en soit béni !

Vous me demandez deux choses dans votre lettre.

Quant à l’affaire de Mlle de Marguerye : nous ne pouvons accepter cette affaire qu’autant que plus tard nous pourrions établir une œuvre dans ces pays ; si vous pensez que cela soit faisable, allez, mais, si nous n’avions pas d’espérance, il ne faudrait pas se charger de maison inutilement.[346]

Quant à Mlle Thérèse[347], il faut aller doucement. Vous savez qu’il faut regarder notre maison comme le refuge des malheureux, des désespérés, la maison de ceux qui n’en ont point et de ceux qui sont rebutés de tout le monde, considérant bien ce que nous sommes nous-mêmes : des riens, des êtres qui sont le rebut du monde et qui ne méritent pas d’avoir un abri. Nous devons être pleins de compassion et de charité pour les autres. Si cette fille est nuisible aux jeunes postulantes, il faut la séparer des autres et même il vaudrait mieux encore la placer chez la sœur Véronique, en la recommandant et leur expliquant les raisons que l’on a de ne pas la garder à Limonest, et éviter autant que possible les rapports avec les autres, lui faire comprendre ses défauts et ses torts, et apprendre de là à ne donner sa confiance que lorsqu’on connaît bien son monde, et il faut du temps pour connaître les gens. Si après tous les moyens employés, on ne peut lui être utile et qu’elle soit toujours nuisible, il faudra la renvoyer. Pour ôter même de suite le mauvais effet causé par ses actions et paroles, il vaut mieux la renvoyer de suite chez sœur Véronique et dire à la sœur Véronique qu’elle n’ait de rapports qu’avec elle.

Courage, cher Frère, les misères du monde sont grandes, même en religion ; c’est la suite du péché ; à nous de l’ôter.

Mes salutations à toutes les Sœurs. Prions toujours tous les uns pour les autres.

Votre dévoué,

A Chevrier[348]

Lettre n°83 (143) à Jean-Claude Jaricot prêtre

J.M.J.
[sans date][349]

Bien cher Père et ami,

Voici la lettre que Monseigneur m’a fait remettre ce soir pour nos abbés.

Monseigneur n’y étant pas hier, je lui ai fait remettre une lettre dont je vous envoie la réponse. Vous irez la remettre de suite au Père Eschbach, supérieur du Séminaire Français, qui arrangera les choses.

J’ai parlé à M. Richoud[350] de votre demeure à Rome. Il m’a dit que vous pouviez y rester tant que cela sera nécessaire. Ainsi donc, quand nos jeunes gens seront définitivement casés, que tout pourra marcher comme il faut et que vous jugerez que votre présence ne sera plus nécessaire, vous pourrez revenir.

Ecrivez-moi comment tout cela va d’ici à quelques jours. Nous prions tous le bon Dieu pour vous tous, afin que vous profitiez bien de tout pour croître dans la foi et l’amour du bon Dieu.

Nous allons tous assez bien. Je vais beaucoup mieux maintenant, j’espère bientôt pouvoir reprendre tout mon travail. Tous ces Messieurs vous envoient bien le bonjour.

J’arrive de Limonest maintenant. Tout le monde va assez bien et désire votre retour.

A Dieu, bonjour à tous mes enfants. Donnez-moi de temps et temps de vos nouvelles. J’ai reçu la dernière lettre de M. Broche.

Que Dieu vous bénisse tous. Priez pour moi qui ne vous oublie pas.

A. Chevrier[351]

Lettre n°84 (144) à Jean-Claude Jaricot prêtre

J.M.J.
[sans date][352]

Cher frère et ami,

Merci de votre lettre que j’ai trouvée en arrivant, car je ne suis arrivé à Rome qu’aujourd’hui, lundi, à 2 h. J’ai séjourné deux jours à Marseille, et le dimanche à Gènes, pour faire passer mon rhume et me reposer. Je vais mieux; la toux est bien moins forte et je n’ai qu’un enrouement, qui passera bien aussi.

J’ai trouvé mes quatre abbés bien portants et bien heureux. Je ne désire qu’une chose, c’est que mon séjour ici leur soit utile et à moi aussi. Je me recommande bien pour cela à vos prières, car j’en sens bien le besoin.

Je suis bien aise d’apprendre que sœur Marie-Bernard[353] a reçu les sacrements et qu’elle va mieux ; il faut espérer que Dieu nous la conservera. Dites-lui bien de ma part que sa maladie lui sera très utile, en la rendant plus humble, plus soumise et plus fixée à l’œuvre de Dieu. Qu’elle prenne courage et qu’elle soit bien humble et bien obéissante, et tout ira bien. Je prie pour elle, et qu’elle prie un peu pour moi.

Veuillez présenter mes salutations bien paternelles à toutes les sœurs de Limonest, sœur Marie et les autres, au frère Jacques[354] et au frère Joseph[355] ; le bonjour à tous[356].

Et à vous, mes amitiés bien affectueuses et bien sincères. Faites bien en sorte de ne pas amener la foule à Saint-André par les apparitions, parce que les apparitions de papier ne le méritent pas. Nous en avons bien ri.

Priez pour moi. Je suis tout à vous.

A. Chevrier

Ces Messieurs les Abbés vous envoient bien leurs amitiés respectueuses.[357]

Lettre n°85 (145) à Jean-Claude Jaricot prêtre, 26 mars (1877)

J M J
26 mars (1877)[358]

Cher frère et ami,

Vos pensées sur le sacerdoce sont bien vraies. Que de fois, moi aussi, j’ai pensé que je ferai bien d’aller décrotter les souliers au coin des rues, et que je ferai bien mieux mon salut, et que je ne me damnerai pas, ni peut-être les autres.

Mais, mon bon ami, quand on y est, ce n’est plus le temps de reculer, il faut forcer le bon Dieu à nous donner ce qui nous manque. Et puis, le bon Dieu a tant besoin d’ouvriers qu’il les prend bien un peu où il peut ; il n’en trouve pas toujours comme il voudrait ; sa vigne est grande, et puis, il y a tant de travaux divers dans son champ ! Contentons-nous du moindre, et nous serons toujours plus tranquilles sur notre sort et sur celui de ceux sur lesquels nous travaillons. Ayons toujours courage. Si jamais je forme une société de décrotteurs, je vous prendrai avec moi, nous ne ferons pas mal ensemble. Seulement, je ne pourrai guère courir, parce que je transpire de suite, mais je resterai au coin pour garder la caisse, et vous, vous ferez les courses. En attendant, continuons notre petite mission.

J’apprends avec plaisir que sœur Marie-Bernard va mieux. Que le bon Dieu soit béni ! J’espère que cette enfant nous aidera et que la maladie n’aura fait que l’attacher davantage aux sœurs et à l’œuvre.

Veuillez donc m’envoyer, dès que vous le pourrez, la liste complète des noms de tous ceux qui font partie de notre Tiers-Ordre, afin que je puisse nous faire affilier aux branches de l’Ordre des Conventuels : noms des prêtres, abbés, frères, sœurs, étrangers, profès et novices.

Je ne sais pas le nom de religion de M. Léon[359] à Saint-André ; s’il n’était pas inscrit, il faudrait peut-être le lui demander aux vacances de Pâques, quand il viendra.

Je vous engage à beaucoup prier pour moi et mes jeunes abbés. Je ne sais pas bien ce que je pourrai faire. Je sens qu’il n’y a que la grâce de Dieu qui pourra bien les faire entrer dans une voie de pauvreté et de renoncement, qu’ils appréhendent peut-être. Je vais doucement, car moi-même, j’ai grand besoin de lumière.

Si la Providence vous amenait ici, j’en serai bien content. M. Fayard[360], avant de partir, m’a demandé à aller passer quelque temps à Limonest se reposer; s’il pouvait vous remplacer quelque temps et vous, venir m’aider, j’en bénirai le bon Dieu.

Priez pour moi, qui ne vous oublie pas. Le père Francesco[361], la mère Ursule[362] vous envoient bien le bonjour.

A. Chevrier[363]

Lettre n°86 (146) à Jean-Claude Jaricot, prêtre

J.M.J.
[sans date][364]

Cher frère et ami,

Puisque M. Richoud[365] vous a permis de venir par le pèlerinage, il faut venir par ce moyen, parce qu’il ne faut pas demander de privilège. Puisque la permission vous est accordée, il faut tout simplement aller trouver M. Pagnon[366] pour les permissions de M. Fayard[367].

Je pense toutefois que votre absence ne sera pas trop nuisible au Prado. S’il ne devait y avoir qu’ une messe au Prado, à cause de l’absence de M. Dutel, il ne faudrait pas venir.

J’aurais bien du plaisir à vous voir ici, nous pourrions prier ensemble et travailler un peu. Nous n’aurons qu’une quinzaine de jours à passer ensemble, mais que le bon Dieu soit béni en tout, et que nous ne cherchions que sa gloire et le bon esprit de Dieu.

A bientôt, si le bon Dieu le permet.

Dites à ceux qui vous demanderont quelque chose que l’on paye votre voyage, et que tout se fasse sans bruit et sans éclat.

Votre tout dévoué en Notre-Seigneur,

A. Chevrier

Vous m’apporterez des nouvelles de ma mère et de ces dames de Montchat[368]. Mlle de Marguerye[369] arrive demain matin mercredi[370].

Lettre n°87 (147) à Jean-Claude Jaricot, prêtre

J.M.J.
[sans date]

Cher confrère et ami,

Il vous sera probablement difficile de venir à Rome. je le comprends ; cela souffrirait de la difficulté, soit de la part du Cardinal[371], soit de la part du Prado, à qui cela paraîtrait étrange ; attendons la fête de la Sainte Trinité.

Voilà comment j’ai pensé ranger la chose, si cela est possible.

Avant de partir de Rome, je désirerai obtenir du Saint-Père une bénédiction particulière pour notre œuvre. Alors, j’enverrai une supplique à Mgr le Cardinal, que je le prierai d’apostiller. Dans cette supplique, je mettrai quelques points particuliers de notre règlement, et vous le présenterez au Cardinal ; et si vous pouvez obtenir sa signature, vous nous l’apporterez et nous irons auprès du Saint-Père lui demander sa bénédiction et son approbation. Peut-être réussirons- nous, mais ce n’est pas là l’important ; l’important est de bien faire notre catéchisme et de faire quelque chose, le reste viendra assez.

Je vous avais demandé les noms de tous les tertiaires de la maison, prêtres, frères, sœurs, profès, novices et étrangers, pour les présenter au père Général conventuel. Veuillez nous les envoyer au plus tôt.

Veuillez dire à M. Fayard[372] qu’il peut aller à Limonest, mais que vous ne pensez pas [vous] absenter de si tôt.

Dites à la sœur Marie-Catherine[373] de dire à ces personnes de la Savoie qu’elles peuvent aller dans leur pays, si ça leur fait plaisir, que le bon Dieu les aimera bien partout, en quelque lieu qu’elles soient, et qu’elles ne s’inquiètent pas.

Quant à Mlle de Marguerye, [dites-lui que] l’appartement qu’occupent M. Bernerd et ces dames, à côté de nous, ne sera libre que dans un mois, et que l’appartement de Sainte Brigitte est de cinq pièces et n’est pas libre non plus[374].

Quant à nos jeunes abbés, je sens que mon autorité est bien faible. Duret et Delorme semblent mieux entrer dans nos pensées et mieux comprendre la pauvreté et la vie du Prado. Broche et Farissier ont beaucoup de raisonnements ; Broche surtout ne dit rien et semble avoir d’autres idées arrêtées ; il raisonne, il est savant ; l’autorité de MM. Jaillet, Dutel et du Séminaire ont du poids sur eux. Il faut prier.

J’ai reçu des nouvelles de Saint-André. Je prends bien part à la joie de tous vos enfants, et veuillez leur dire mille choses de ma part. Saluez toutes les sœurs aussi. Ayez soin de sœur François-Xavier, qui est malade[375].

Et continuons à prier pour que tout s’arrange pour sa gloire et notre salut.

Salut à tout le monde, au frère Jacques[376], au frère Joseph[377] et aux autres.

A. Chevrier[378]

Lettre n°88 (148) à Jean-Claude Jaricot, prêtre

J.M.J.
[sans date][379]

Mon bon frère et ami,

J’ai reçu votre lettre et les noms de tous nos frères et sœurs du Tiers-Ordre. Je vais tâcher de voir le père Général pour affilier notre chapelle au Tiers-Ordre et lui obtenir les indulgences attachées à l’Ordre.

J’approuve bien les appréciations que vous faites un peu vertement sur certains abus qui ne sont nullement de mon goût et qui ne conviennent pas à des prêtres. Comme il serait à désirer de voir des prêtres religieux et animés de cet esprit de pauvreté et de sacrifice qui doit exister dans toute la vie du prêtre !

Comme on se fait vite à la vie de bourgeois et comme il est difficile de revenir là-dessus, quand une fois on y a pris le goût et qu’on y est entré ! Je sens aujourd’hui combien il me sera difficile de détruire ce qui est déjà établi dans les esprits de nos jeunes abbés et nos enfants. Je sens toute la difficulté et, de l’autre côté, je sens toute ma faiblesse. Je n’ai jamais mieux compris combien il était nécessaire d’être saint pour établir quelque chose ; que, pour communiquer aux autres un peu de vie spirituelle, il faut en être rempli soi-même. Je gémis sur ma pauvre misère et ma lâcheté et mon ignorance. Je sens qu’il faudrait attaquer d’abord moi et me sanctifier, avant de sanctifier les autres. Priez pour moi. Merci des messes que vous dites pour moi.

Je travaille à mon Vrai Disciple. Je l’explique tous les jours. Nous allons commencer à voir la pratique, c’est 1à qu’il y aura probablement quelques difficultés. Duret et Delorme me paraissent disposés, au moins un peu mieux. Delorme hier disait qu’il ne voulait plus garder sa montre, qu’il suffirait bien d’en avoir une en commun. Farissier et Broche n’étaient pas de cet avis. Demain, nous allons commencer à traiter de la communauté de biens entre les frères. Je verrai comment cela prendra, si on fera le sacrifice de ses petites bourses particulières. J’aurais besoin de vous pour m’aider et appuyer un peu sur le détachement.

Voilà comment je pense faire : achever mon petit travail sur le Véritable Disciple et le faire examiner par des prêtres sérieux et marcher avec leur approbation. Et si Monseigneur vient à Rome, je le lui montrerai, et nous suivrons cette règle.

Veuillez remettre ce petit billet à sœur Marie, où je lui recommande d’avoir soin de ses sœurs et de donner suffisamment à manger.

Bonjour à tous. Mes amitiés.

A. Chevrier

Les sœurs désireraient bien que vous leur fassiez deux fois le catéchisme par semaine ; voyez si vous le pouvez.[380]

Lettre n°89 (149) à Jean-Claude Jaricot prêtre

J.M.J.
4 juin[381]

Bien cher frère et ami,

J’ai reçu vos deux lettres. Il faut bien s’attendre à des contradictions et à des oppositions. Si ça allait tout seul, ce serait bien trop beau, mais voilà ! ce qui me console, c’est que nous faisons l’œuvre de Dieu, que le bon Dieu jusqu’à ce jour nous a toujours protégés, et je pense bien que sa protection ne cessera pas d’être sur nous. Les oppositions de M. Richoud ne feront que rendre la vocation de nos jeunes prêtres plus ferme et plus solide. Si on veut les enlever et qu’ils tiennent bon à l’œuvre, ce sera une preuve qu’ils sont véritablement à nous, que le bon Dieu nous aide et nous donne sa grâce[382].

Vous avez repris les fonctions du catéchisme, j’en suis bien aise ; continuez, c’est une belle fonction quand on la fait avec l’esprit de Dieu.

Nous pensons partir lundi prochain pour arriver vendredi matin, ou bien jeudi soir, si nous pouvons. Nous passerons par Assise et Lorette, je ne veux pas les priver de cette faveur, vu que les dépenses ne sont pas bien différentes.

Il paraît que le Consistoire est le 25 de ce mois. En arrivant le 14 ou le 15, je pense que nous aurons le temps de voir le Cardinal avant son départ.

Courage ! Prions le bon Dieu et soumettons-nous en tout à sa sainte volonté.

Bonjour à toutes les sœurs. Mes salutations à tous ces Messieurs. Nos Messieurs vont bien et vous envoient bien leur salut, et je suis votre tout dévoué,

A. Chevrier

Je pense que M. Bernerd est parti ; je ne lui écris pas, je lui ai écrit la semaine dernière. Je ne sais pas si la maison Millet est vendue, et à qui[383].

Lettre n°90 (150) à Jean-Claude Jaricot, prêtre

J.M.J.
[sans date][384]

Cher frère et ami,

Nous restons à Rome jusqu’à l’arrivée de Mgr le Cardinal. Peut-être que notre visite sera plus heureuse pour nous ou moins heureuse ; tout cela est entre les mains de Dieu. Veuillez dire une messe à cette intention, afin que cette visite soit utile à notre œuvre et que nous commencions sérieusement une vie vraiment apostolique et évangélique.

Nos nouveaux confrères paraissent bien disposés et bien dévoués, et ils feront tout leur possible pour rester unis et attachés à l’œuvre.

Je leur ai donné à chacun leur emploi et je crois qu’ils feront leur possible pour le bien remplir. C’est à l’œuvre que l’on connaît l’ouvrier, ce ne sera donc qu’à la besogne que nous verrons les ouvriers.

J’ai reçu une lettre de sœur Véronique, qui en contenait plusieurs des jeunes sœurs ; je vais leur répondre un petit mot[385].

J’ai écrit à Monsieur Berne, il y a trois jours, pour le remercier de la nouvelle qu’il me donnait du départ du Cardinal et le priais d’avertir ma mère que je retardais mon voyage de huit jours à cause de l’arrivée de Monseigneur. Veuillez en avertir ma mère et lui dire que je vais bien, quoiqu’il fasse bien chaud, mais que nous arriverons huit jours plus tard, que nous partirons dès que nous aurons pu voir son Eminence.

Continuez bien à faire le catéchisme. Je n’ai pas encore écrit à Monsieur Fayard[386] ; je ne sais pas encore bien comment nous nous organiserons, tout cela dépendra des intentions de Monseigneur.

Le petit père Francesco a fait des démarches pour vous ; nous ne pourrons peut-être pas emporter la dispense avec nous, mais il nous l’enverra de suite.

Bonjour à tout le monde.

Votre tout dévoué,

A. Chevrier

Mlle de Marguerye est partie il y a huit jours de Rome, elle ne nous a pas donné de ses nouvelles, quoiqu’elle nous l’avait promis. Je crois que le nuage n’était pas entièrement dissipé. Si vous la voyez, présentez-lui mes devoirs[387].

Lettre n°91 (151) à Jean-Claude Jaricot, prêtre

J.M.J.
[sans date][388]

Cher frère et ami,

Nous avons vu le Cardinal ce soir, qui nous a bien reçu, et qui nous a dit qu’il ne nous inquiéterait pas[389].

Nous partons ce soir de Rome, mardi, et nous arriverons probablement samedi soir à Lyon. Priez pour les voyageurs.

Je reçois votre télégramme à l’instant. Demandez les 6000 francs à ma mère. Il y a de l’argent dans mon prie-Dieu, ou bien elle en trouvera chez ces dames de Montchat[390].

Nous arriverons probablement samedi à midi et demi, ou bien à celui du soir, si nous ne sommes pas à celui de midi.

Bonjour à tout le monde. Priez pour nous.

Votre tout dévoué,

A. Chevrier[391]

Lettre n°92 (152) à Jean-Claude Jaricot, prêtre, 4 avril 78

J.M.J.
4 avril 78

Cher confrère et ami,

Je n’ai pu voir votre mère qu’hier, c’est pour cela que je n’ai pas pu répondre à votre lettre plus tôt. Votre mère a été bien attristée de votre départ[392], ainsi que tout le monde ; mais elle espère, ainsi que tous ceux que vous avez laissés, que la Providence vous ramènera au milieu de nous et que ce temps ne fera que vous rendre plus sage, plus fervent et plus apte à l’œuvre des prêtres pauvres, que vous avez toujours aimée et pour laquelle vous avez été ordonné.

Pour moi, je prie Dieu qu’il éclaire vos supérieurs et vous aussi, et que Dieu trouve en tout sa plus grande gloire et le salut des âmes. Dieu et les âmes[393], voilà tout ; le reste n’est rien. Ainsi, priez donc pour nous, cher ami, au milieu de votre sainte retraite et obtenez-nous notre conversion et le bonheur de bien faire notre catéchisme, de savoir bien instruire les pauvres, les ignorants et les abandonnés de tout le monde.

Nos œuvres vont toujours à peu près, à part le vide que votre absence fait au milieu de nous.

Tous ces Messieurs vont assez bien et continuent avec ardeur le travail de l’instruction.

Priez, s’il vous plaît, pour moi. Vous savez mieux que personne combien j’en ai besoin, au milieu de tout ce chaos d’affaires où je me trouve, il nous faudrait beaucoup d’ouvriers pour pouvoir abonder à tout.

Vos sœurs de Limonest prient beaucoup pour leur père Jaricot ; elles se trouvent bien dans la solitude et l’abandon. M. Cusset est professeur à Saint-Bonaventure[394].

Vous me parlez, dans votre lettre, d’une œuvre de prêtres pauvres dans l’Allemagne. Si vous pouvez m’en donner quelques détails, je les apprendrai avec plaisir[395]. Pour nous, nous ne pourrons commencer réellement l’œuvre des paroisses qu’avec les enfants de nos écoles et j’espère, avec la grâce du bon Dieu, que ça réussira. Le temps, la grâce, la patience et surtout la sagesse arrangeront tout pour le mieux.

Je me recommande à vos bonnes prières. Je connais assez votre bon cœur pour savoir que vous ne nous oubliez pas. Tout le monde vous envoie leurs salutations bien sincères et bien affectueuses: tous ces Messieurs, ma mère, les enfants et les sœurs. Nous ne vous oublions pas et nous espérons tous vous revoir, pour nous aider encore mieux qu’autrefois.

Recevez donc, cher frère et ami, nos salutations très affectueuses en Jésus-Christ.

Veuillez présenter nos profonds respects au très Révérend Père Abbé.

Nous nous recommandons tous à vos prières et à celles de la communauté.

Votre tout dévoué en Jésus-Christ,

A.Chevrier[396]

Lettre n°93 (153) à Jean-Claude Jaricot, prêtre, 9 avril 78

J.M.J.
9 avril 78

Cher frère et ami,

Votre exemple produit des effets admirables !

L’Abbé Duret, depuis plusieurs jours, me dit qu’il n’est pas capable de faire le catéchisme, qu’il faut faire son salut avant tout, qu’un homme n’est pas nécessaire à une œuvre aussi belle, que Dieu saura bien le remplacer, que Dieu ne m’abandonnera pas, qu’il sent le besoin de retraite et de travailler, qu’il faut qu’il aille à la Grande Chartreuse, qu’il aurait mieux fait de rester frère et de se dévouer à l’Œuvre sans prendre la responsabilité du prêtre, que cette responsabilité lui fait peur et qu’il a peur du jugement de Dieu, que quand il aura passé quelques années à la Grande Chartreuse, il reviendra plus fort et plus sûr de sa vocation, que pourtant la vocation du Prado est bien belle, qu’il n’en choisira pas d’autres, mais qu’il faut qu’il s’en aille. Je ne sais si après cette série, il ne s’en ira pas[397].

L’Abbé Farissier a toujours l’envie d’être missionnaire et laisse, de temps [en temps], percer son envie d’aller en Chine.

L’Abbé Broche préfère bien Limonest au Prado et restera, je pense, avec M. Jaillet[398].

L’Abbé Delorme n’a pas de santé et ne pourra faire seul, malgré son courage ; il aurait besoin de passer quelques mois à la campagne, et le départ de ses compagnons ne l’encouragera guère.

Si la chose réussit ainsi, je prierai messieurs les latinistes d’aller au Séminaire et je ne pourrai reprendre des enfants pour la première communion. Je ne me sens ni la santé, ni le courage de faire maintenant comme autrefois. Le bon Dieu m’avait donné des aides, de bons coadjuteurs, il me les reprend, que son saint nom soit béni ! Le bon Dieu me prouvera, d’une manière évidente alors, qu’il n’a besoin de personne[399] pour faire son œuvre. Vous dites tous que le bon Dieu n’a besoin de personne, qu’il fera bien sans nous, c’est évident ; je pense qu’après nous le bon Dieu en enverra d’autres qui feront mieux que nous ; c’est ma seule consolation et ma seule espérance, car j’éprouverai tout de même une certaine peine de voir le Prado désert et sans enfants, lorsque, pendant dix-huit ans, il a été le lieu de tant de sueurs et de travaux et de conversions.

Allez-vous en tous prier et faire pénitence dans le cloître. Je regrette de ne pouvoir y aller moi-même, car j’en ai bien plus besoin que vous, étant plus âgé et, par conséquent, ayant beaucoup plus de péchés que vous. Mais si je n’y vais pas, j’irai peut-être à Saint-Fons, et j’aurai la consolation d’avoir fait des trappistes et des chartreux et des missionnaires, si je n’ai pas réussi à faire des catéchistes, quoique, ce me semble, ce doit être aujourd’hui le besoin de l’époque et de l’Eglise.

A Dieu, mon cher ami, priez pour nous et pour moi surtout, qui pensais avoir fait quelque chose, une œuvre, et je vois que je n’ai rien fait. Puisse cette humiliation m’instruire et expier tous mes péchés d’orgueil et autres de ma vie.

Votre frère en Jésus-Christ délaissé sur sa croix[400].

A. Chevrier[401]

A Duret, Broche, Farissier et Delorme, séminaristes

On a regroupé ici les lettres adressées à ces quatre personnes par le père Chevrier. Anciens élèves de l’école cléricale du Prado, ils entrèrent ensemble à l’automne 1871 au séminaire de philosophie du diocèse de Lyon à Alix, où ils passèrent deux années (1871-1873), puis au séminaire de théologie Saint-Irénée, où ils restèrent trois ans (1873-1876). A la demande du père Chevrier, devenus diacres, ils firent à Rome leur dernière année de théologie et c’est là qu’ils furent ordonnés prêtres tous les quatre le 26 mai 1877.

François Duret (1852-1921) était entré au Prado le 3 décembre 1866. Il avait 14 ans. Quelques jours plus tard, à ses parents qui demeuraient à Charlieu dans la Loire, il communiquait ainsi ses premières impressions : « Je suis content et bien heureux. Je ne saurais assez vous dire la religion qui règne dans cette maison au milieu de ces pieux élèves, mes condisciples. On communie deux fois par semaine, c’est une règle générale. Je suis très bien couché sur mon lit, composé d’une paillassière posée par terre, de deux draps, de trois couvertes et d’un traversin, où il y a de la paille au lieu de plume. Cela n’empêche pas de me trouver à mon réveil tel que je me suis couché […] Je vous assure que le temps m’a bien duré mercredi soir et jeudi matin ; en sortant du confessionnal, j’ai arrosé l’autel de mes larmes, mais je commence un peu à m’habituer. Du reste, on n’a guère le temps de s’ennuyer, soit par le travail, où je commence à croire que je prendrai goût, soit par les prières, où j’ai pris un goût extraordinaire et où je n’oublie pas mes bons parents et mon grand-père Bonnière, soit la méditation d’une demi-heure que nous faisons le matin. Quant à la table, je vis parfaitement bien ; je mange à satisfaire tout mon appétit. Je n’ai donné que quinze francs au bon père Chevrier. Les matins, on se lève à cinq heures et l’on se couche à neuf heures du soir. J’ai déjà été plusieurs fois me promener, entre autres jeudi, pendant que mes condisciples nettoyaient la terrasse, je suis allé avec un autre gone faire une commission aux prisons de Saint-Joseph sur le cours de Perrache et [à la vue de] tous les trains qui partaient, je disais : c’est celui-ci qui a emmené ma bonne mère »[402].

Une fois devenu prêtre, le père Chevrier lui confia au Prado le catéchisme des garçons de la première communion. Lorsqu’au commencement de 1879, celui-ci, malade et hospitalisé, offrit sa démission au cardinal Caverot, François Duret fut désigné pour le remplacer à la tête du Prado. Il n’avait pas 27 ans. Il allait exercer cette charge difficile jusqu’en 1891. En 1897, on lui confia la responsabilité de la paroisse de Notre-Dame des Anges dans le quartier populaire de Gerland, dont il fut le curé jusqu’à sa mort en 1921.

Jean Anthelme Broche (1852-1925), originaire de Belley dans l’Ain, était tout jeune homme quand ses parents vinrent s’établir à Lyon, son père étant douanier, dans une maison voisine du Prado. Comme Duret, il entra à l’école cléricale en 1866. Prêtre, le père Chevrier lui confia la direction de l’école cléricale de Limonest, où il resta le plus souvent de 1877 à 1891. Il fut alors élu supérieur du Prado, charge qu’il devait exercer pendant trente-quatre ans jusque sa mort, survenue en 1925.

Autant, paraît-il, le père Duret était affable, cordial et rayonnant de bonne humeur, autant le père Broche, homme de prière et de fidélité, était d’un naturel réservé, d’un abord quelque peu sévère et, de l’avis de tous, spontanément peu enclin à la nouveauté.

Claude Farissier (1851-1903), originaire de Saint-Etienne, avait été le premier élève que le père Chevrier avait envoyé en 1865 à l’école cléricale de la paroisse Saint-Bonaventure. Après son ordination sacerdotale, le père Chevrier le chargea de l’économat du Prado. Nommé professeur au Petit Séminaire Notre-Dame de la Roche que le diocèse de Lyon, peu après la mort du père Chevrier, avait confié aux prêtres du Prado, il y demeura de 1883 à 1885. En désaccord avec François Duret, il quitta alors le Prado, vécut à Saint-Etienne, où il fut aumônier du pensionnat des Sœurs de Saint-Joseph et où il mourut en 1903 au terme d’une très longue et très douloureuse maladie[403].

Bien qu’étant sorti du Prado, Farissier resta profondément fidèle à l’esprit du père Chevrier, comme le montrent ces notes, étonnantes de profondeur, retrouvées dans ses papiers après sa mort, que publia la Semaine Religieuse du diocèse de Lyon :

« Mon Dieu, votre petit serviteur, celui que vous avez aimé jusqu’à le clouer sur la croix, veut vous adresser un mot d’amour : Merci, ô Maître, du sacrifice que vous m’avez demandé. Voici cinq ans que je ne puis me mouvoir ; tout est brisé en moi, et le bonheur de pouvoir vous servir dans la légion de vos prêtres, et la jouissance de cette pauvre vie terrestre. Je ne suis plus qu’un infirme, pauvre, attendant de votre Providence mon pain de chaque jour, couché sur un pauvre grabat. Cette vie toute triste, je l’ai acceptée avec soumission et je l’accepte encore avec toute la soumission, toute la confiance d’un cœur qui ne veut que vous. Combien de temps encore durera ma captivité, je l’ignore, mais j’en accepte d’avance toutes les douleurs, toutes les tristesses, et je vous demande la grâce de ne pas sortir mes lèvres de votre calice jusqu’à ce que je l’ai absorbé jusqu’à la lie.

Pour tenir ma nature frémissante en face de la souffrance, je vous demande votre grâce de force. Oui, pénétrez mon cœur, mon âme tout entière, mon pauvre corps languissant, de cette force vive et surnaturelle que vous donnez aux amants de votre sainte croix. Il faut que je souffre, car c’est ainsi que je veux vous prouver mon amour, ô divin Crucifié pour moi ! Il faut que je souffre parce que je suis pécheur et que je vous dois une vie de pénitence ! Il faut que je souffre comme prêtre : Sacerdos alter Christus ! Il faut que je souffre pour l’Eglise abreuvée d’outrages dans les jours de persécution qu’elle traverse ! Il faut que je souffre pour les âmes, afin de mériter la persévérance des justes et la conversion des pécheurs ; avec saint Paul, je consens à subir l’anathème de la douleur pour arracher une âme à l’enfer. O âme bien-aimée, que je ne connais pas, je te sacrifie toute ma vie pour te sauver ; que je serais heureux de te connaître au ciel, si je puis mériter le bonheur de le posséder.

O mon Dieu ! recevez mon amour, je vous l’offre avec tous les emblèmes de la souffrance, c’est ce qui me donne l’espérance que vous ne le rejetterez pas. N’avez-vous pas dit : Venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai ! Oui, je viens à la porte de votre cœur, je frappe avec ma croix sur mes épaules, ouvrez-moi, mon Jésus, et que je reste caché et humilié en vous. Merci pour le passé ! Merci pour l’avenir ! Non mea voluntas sed tua fiat ! A jamais, tout pour le ciel ! Salus infirmorum, ora pro me ! »

[…] Dernières paroles du mourant en baisant avec ardeur le crucifix : « Je l’ai toujours servi avec joie et amour »[404].

Nicolas Delorme (1851-1918), né à Lyon, était entré au Prado le 19 septembre 1865 pour se préparer à la première communion, puis, en octobre 1866, à l’école cléricale. Devenu prêtre, le père Chevrier le chargea, en plus de l’école cléricale du Prado, d’organiser à proximité, pour les garçons et les jeunes gens, une œuvre de la persévérance, dont il fut le premier directeur. En 1883, on lui demanda d’enseigner au Petit Séminaire de Notre-Dame de la Roche, mais il demanda bientôt à être relevé de cette tâche, quitta le Prado dans le courant de l’année 1885, quelques mois avant Farissier, pour un ministère de prêtre en paroisse. Après en avoir desservi plusieurs dans le département de la Loire, il se retira à Vernaison, dans la résidence des prêtres âgés du diocèse de Lyon, où il mourut en 1918.

Lettre n°94 (77) [A Claude Farissier] 1er mars 1871

J.M.J.
1er mars 1871

[A Claude Farissier][405]

Cher enfant,

Nous attendions ta lettre ; en effet, nous étions un peu inquiets, mais tu nous as rassurés sur ta santé et ta position.

La voie dans laquelle tu marches maintenant, est une voie toute chrétienne, toute de générosité et de courage. Pour la remplir saintement, il faut de la bonne volonté, du dévouement et le secours de Dieu. Courage donc, mon cher ami, et crois bien que ta démarche est une bonne disposition au sacerdoce et que si tu sors de là avec bravoure et bonne conduite et exempt de faiblesse, tu feras un bon prêtre et un bon soldat de Jésus-Christ.

Pour cela, cherche à bien contenter tes chefs, à être obéissant, à ne jamais répondre rien de désobligeant. Sois honnête, prévenant, pieux, humble, ne recherchant point les honneurs ni les bonnes places, ne te plaignant point, demandant seulement ce qui est nécessaire pour la vie et sachant souffrir quelquefois, car le soldat n’a pas toujours ce qu’il lui faut, courageux dans les peines et les dangers, et surtout chrétien dans tout.

Ne néglige pas la prière ; rappelle-toi que tu es chrétien et, plus que cela, disciple de Jésus-Christ, ayant embrassé la règle de saint François[406]. Ne néglige pas ton office chaque jour ; on peut le dire en tout temps, en travaillant, le jour, la nuit, au corps de garde, à la caserne, au poste comme à l’église. Dieu nous entend partout et nous aime partout.

Approche-toi des sacrements régulièrement chaque dimanche et ne reste jamais en état de péché. On est faible et on peut pécher à chaque instant, nous avons un remède dans les sacrements, et reviens-nous bien sage et bien dévoué pour la cause de Dieu et de son Eglise.

Nous sommes contents de penser que nous avons de braves enfants du Prado qui se dévouent et se forment à la vie de charité et de sacrifice, afin de faire plus tard pour l’Eglise ce qu’ils font maintenant pour la patrie.

Tous tes camarades vont bien, ils ont du t’écrire ces jours derniers.

Si la paix est signée, comme nous l’espérons, vous reviendrez bientôt tous nous rejoindre, et nous continuerons notre marche ordinaire[407]. Ta mère va bien, nous l’avons vue il y a peu de jours. Tous ces Messieurs t’envoient bien le bonjour et nous prions pour toi. Si tu avais besoin de quelque chose, écris-le nous, et je te l’enverrai de suite.

Tâche de faire connaissance avec M. Dorier[408], sergent-major dans les volontaires, mais je ne sais quelle compagnie ; c’est le fils d’un de nos bienfaiteurs, qui a déjà combattu à Rome et qui est un très saint jeune homme. Présente le bonjour de ma part à M. Gaudin, à M. Assada[409] et aux autres, s’il y en a de notre connaissance, et sois toujours bien sage.

Je prie pour toi et te bénis.

A. Chevrier[410]

Lettre n°95 (78) [A Claude Farissier]

J.M.J.
11 mars

Mon cher Farissier,

Je t’ai écrit il y a une dizaine de jours en réponse à ta lettre ; je pense que tu l’as reçue depuis ta dernière ; je l’ai adressée à Rennes ; peut-être a-t-elle fait plus de voyage qu’il en faut.

Enfin, dans cette dernière, tu m’annonces que tu pourras peut-être avoir un congé ou permission de quinze jours ; si tu peux venir, nous arrangerons cela. Je crois aussi que, ton engagement étant fini, tu peux rentrer au Prado, attendant que des événement plus graves te rappellent à ton devoir.

Je prie pour toi.

A. Chevrier[411]

Lettre n°96 (88) [A Jean Broche]

J.M.J.
9 décembre[412]

Mon cher Broche,

Vous avez bien fait de m’annoncer la maladie de votre frère Duret. Nous prierons Dieu pour lui, demain surtout, jour de notre première communion[413], afin que Dieu nous le conserve et le délivre bientôt, si telle est sa sainte volonté. Tenez-moi au courant de son état s’il devenait plus grave, j’irai le voir. Je ne doute pas qu’il ait tous [les] bons soins qu’il réclame, et remerciez bien tous ces bons Messieurs et les Sœurs de tout ce que l’on fait pour vous et pour lui. Courage, prière et persévérance, et Dieu nous aidera.

Veuillez faire une petite prière pour mes enfants, que vous connaissez et auxquels vous avez fait le catéchisme. Le mardi suivant, nous irons recevoir la Confirmation chez Monseigneur.

Que le Saint-Esprit se répande sur vous tous, mes enfants, et ne négligez pas de l’invoquer chaque jour, ainsi que je vous l’ai recommandé. C’est lui qui donne la piété et la science du prêtre.

Nous allons tous bien. Tous ces Messieurs ont été contents du bon témoignage que nous leur avons rendu de vous.

Persévérez et croissez dans la vertu, l’humilité et la charité, l’obéissance et la pureté d’esprit et de cœur. Préparez-vous à la fête de Noël et demandez au divin Enfant l’humilité et la pauvreté.

Que Jésus vous bénisse tous et notre bon ami malade.

A Chevrier[414]

Lettre n°97 (80) [A François Duret]

J.M.J.
3 janvier 1872

Merci, mes chers enfants. de vos bons souhaits de bonne année. Que notre bon Maître les accepte et les ait pour agréables ! Pour moi, je les accepte bien volontiers, parce que je sais qu’ils sortent de cœurs sincères et que c’est encore plus auprès des autels que vous les avez formulés que sur le papier.

Moi aussi, je vous ai souhaité une bonne année, lorsque, pour la première fois, je célébrais le saint Sacrifice de la messe et je ne vous oubliais pas, vous surtout qui êtes la meilleure partie de mon troupeau ou que je regarde comme telle, parce qu’il doit en être ainsi : qui a plus reçu, doit certainement plus avoir.

J’ai demandé à Notre-Seigneur, et je le demande encore tous les jours, que vous soyez remplis de son esprit, que l’étude de Jésus-Christ soit pour vous une étude chère à vos cœurs, que tout votre désir soit de conformer votre vie à celle du Maître, que l’Esprit Saint remplisse votre âme de lumière, de joie et d’espérance et que sa divine lumière vous éclaire dans vos études et vous y fasse découvrir la vérité, qui est le plus grand don que l’homme puisse recevoir de son Dieu sur la terre. Jésus-Christ est venu nous apporter la vérité, "Ego sum veritas". L’étude de la philosophie et de l’éloquence est une petite lumière qui doit vous conduire à cette grande lumière que vous trouverez dans les études plus sérieuses encore de la théologie.

Courage donc, chers enfants. Croissez dans la vertu et la sagesse, devenez de bons prêtres, préparez-vous bien aux grands combats du Seigneur, car ils seront grands pour vous si vous devenez prêtres un jour, d’autant plus grands que le monde est plus mauvais et que la tiédeur et l’indifférence se glissent davantage parmi nous.

Priez et priez beaucoup, ne négligez pas les petits exercices que je vous ai donnés à faire, faites bien votre semaine[415]. En suivant ainsi, chaque semaine, la vie de Notre-Seigneur, vous y puiserez force et sagesse, et l’habitude de penser à Jésus-Christ, notre Maître, vous donnera force et courage pour le suivre, et le suivre du plus près possible, comme je vous l’ai dit souvent.

Ne soyons pas lâches dans nos devoirs. Nous avons un Maître qui saura bien nous payer les plus petits sacrifices que nous ferons pour lui.

Il me tarde d’être avec vous, dans notre petite solitude, pour nou[416]s entretenir ensemble de notre bon Sauveur, et de chercher les moyens à pratiquer pour lui être le plus agréable possible et travailler à convertir ce monde qui tombe en ruine.

Je pense souvent à vous, chers enfants, et prie souvent Notre-Seigneur pour vous, afin qu’il vous sanctifie, qu’il vous aide, qu’il vous console, qu’il vous fortifie dans vos combats et vos peines, et les luttes bien grandes que le démon vous livrera souvent pour vous tenter, vous décourager.

Ayez confiance, force et persévérance. Soyez humbles en tout, bien soumis à vos maîtres, très charitables à l’égard de tous vos camarades, supportant tout, ne vous plaignant de rien, pleins de charité et de douceur, et commençant de bonne heure à pratiquer les vertus qu’il faudra pratiquer plus tard d’une manière encore plus parfaite.

A Dieu, chers enfants, mes respectueux hommages à vos bons professeurs et maîtres, remerciez-les bien des soins qu’ils ont de vous, soyez bien reconnaissants pour tous les soins que l’on a de vous.

Nous allons ici assez bien. Ma mère vous remercie de votre bon souvenir ; vos petits mots pour elle lui font plaisir. M. Dutel et M. Lagier[417] iront vous voir à la fin du mois.

Tous ces messieurs ont été contents du témoignage de reconnaissance et d’affection que vous leur avez témoigné dans vos lettres ; c’est ainsi qu’il faut faire, et le faire surtout de bon cœur, et le faire en vue de Dieu et pour Dieu.

A Dieu, chers enfants. Je vous bénis de tout mon cœur et je vous recommande à notre bon Maître, afin qu’il vous protège et vous donne son amour.

A. Chevrier[418]

Lettre n°98 (81) [A Nicolas Delorme] 3 janvier 72

J.M.J.
3 janvier 72

[A Nicolas Delorme][419]

Mon cher Delorme,

Travaillez de plus en plus à faire des efforts sur vous-même pour vaincre cette petite négligence qui vous suit partout. Il faut, mon cher enfant, que l’amour de Notre-Seigneur croisse en vous à un haut degré pour qu’il vous soutienne dans les combats et les luttes que vous avez à faire pour dominer l’esprit et le corps. Il y a chez vous de bons moments, de bonnes aspirations vers le bien, mais il faut que la foi et l’amour de Notre-Seigneur les fasse persévérer, et cela, vous le trouverez dans la prière et la méditation. Ayez souvent présent Notre-Seigneur Jésus-Christ dans votre esprit ; qu’il soit le but et la fin de tout ce que vous faites, de vos études, de vos prières. Quand la foi et l’amour possèdent un cœur, il est alors capable de tout, et je ne doute pas que le vôtre ne soit capable de sentiments généreux et grands, s’il se laisse dominer par la beauté de Jésus-Christ, notre bon Maître. Lisez souvent votre saint Evangile et puisez 1à-dedans ce fond de générosité et de zèle qu’il vous faut pour arriver à vaincre vos penchants et travailler utilement au salut des autres.

Je vous recommande le silence et l’exactitude ; ce sont là les points sur lesquels vous manquez le plus souvent. Eh bien ! il faut, par amour pour l’obéissance que Jésus-Christ a pratiquée sur la terre, garder le silence et être exact à toute loi. Jésus-Christ a dit qu’il ne laisserait pas passer un "iota", sans qu’il l’accomplisse : ainsi de nous, ne laissons pas passer la plus petite chose sans l’accomplir. Rien n’est petit dans le service de Dieu, tout grandit, et les plus petites choses nous conduisent à des grâces plus grandes.

Faites bien votre semaine, et que la vie de Notre-Seigneur soit votre occupation importante, afin que l’amour de Jésus-Christ croisse dans votre cœur de plus en plus.

A Dieu, cher enfant. Je vous bénis de tout mon cœur et je demande pour vous la foi, l’amour, le silence et l’obéissance.

A. Chevrier[420]

Lettre n°99 (82) [Aux séminaristes du Prado présents à Alix]

J.M.J.
24 janvier[421]

Mes chers enfants,

J’ai accepté vos souhaits de fête avec plaisir, et je suis convaincu que vous avez prié pour moi ce jour-là, parce que c’est au pied des autels que se trouvent les meilleurs souhaits, et que c’est là surtout qu’ils peuvent avoir quelque espérance de réalisation. Dieu est le seul Maître, et seul il peut donner ou retirer, comme il lui plaît.

Mes chers enfants, il faut devenir des saints. Aujourd’hui plus que jamais, il n’y a que des saints qui pourront[422] travailler utilement à la conversion des pécheurs, à la gloire de Dieu et au triomphe de notre sainte Eglise ! Oh ! que les saints faisaient de belles choses sur la terre ! Comme ils étaient agréables à Dieu et utiles au prochain ! Les saints sont la gloire de Dieu sur la terre ! ils sont l’expression vivante de la divinité ici-bas ! ils sont la joie des anges et le bonheur des hommes !

Un saint, c’est un homme qui est uni à Dieu, qui ne fait qu’un avec lui, qui demande à Dieu, qui parle à Dieu et à qui Dieu obéit. C’est un homme qui a tous les pouvoirs de Dieu en sa main, c’est un homme qui remue tout l’univers quand il est bien uni au Maître qui gouverne toutes choses. Les saints sont les hommes les plus puissants de la terre, ils attirent tout à eux, parce qu’ils ont la charité et la lumière de Dieu, et la fécondité de l’Esprit Saint. Ils ont la richesse de Dieu qu’ils distribuent à chaque créature, ce sont les économes du bon Dieu sur la terre. Et il faut, mes chers enfants, que vous deveniez des saints. Il faut que vous deveniez des lumières pour conduire les hommes dans le bon chemin, du feu pour échauffer les froids et les glacés, des images vivantes de Dieu sur la terre, pour servir de modèle à tous les chrétiens.

Oh ! chers enfants, travaillez à devenir des saints. On ne le devient pas [tout] de suite ; il faut y travailler longtemps, et dès le commencement de la vie. C’est une grande tâche à remplir, un but bien élevé à atteindre, mais il faut y arriver pour devenir de bons prêtres. Un prêtre qui n’est pas saint fait peu de chose, peu de bien parmi les âmes. Et il faut, vous surtout, que vous travailliez de plus en plus à le devenir. Et comment, mes enfants ? En priant surtout, en le demandant chaque jour au grand Saint par excellence qui est Jésus-Christ, notre modèle, et qui s’est fait saint sur la terre pour nous apprendre à le devenir.

Commencez à devenir de petits saints à Alix, en restant bien unis à Dieu par la prière, en accomplissant bien votre règlement, gardant bien exactement le silence, exerçant surtout la charité, cette belle vertu qui est le caractère particulier des saints : charité entre vous, charité à l’égard de vos maîtres, supérieurs et professeurs, domestiques et tous, exerçant aussi cette douceur, cette bonté qui était le caractère distinctif de Jésus-Christ. Obéissance dans toutes les plus petites choses, vous rappelant que notre Maître a été obéissant jusqu’à la mort de la croix.

Si vous commencez de bonne heure à pratiquer ces choses, vous commencerez par là-même à marcher dans la voie de la sainteté, qui doit être la vôtre. Courage, chers enfants ! Puissent mes paroles atteindre vos âmes et y faire naître quelques sentiments d’amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ et un saint désir de l’imiter !

Je vous embrasse et vous bénis.

A. Chevrier[423]

Lettre n°100 (83) [A Jean Broche]

J.M.J.
[sans date]

Mes chers enfants,

Dans votre dernière lettre, vous me montrez de la tristesse, à cause du silence que j’avais gardé à votre égard depuis longtemps, mais vous m’excuserez bien de cela, parce que vous savez comme je suis tiré au Prado et combien peu de temps j’ai à ma disposition. Si donc je tarde quelquefois à vous écrire, ce n’est pas que je vous oublie, oh non ! mais [c’est] le temps qui me poursuit sans cesse.

Vous me dites une chose qui m’a bien fait plaisir, ce sont ces petites conférences que vous faites ensemble les jours de promenade. Ces petits exercices seront pour vous d’un grand secours pour vous entretenir dans la piété et l’amour de Notre-Seigneur et vous former aussi à devenir de bons catéchistes, car c’est 1à le but de notre œuvre, vous le savez : instruire les pauvres ignorants, et ils sont si nombreux, ces pauvres ignorants, les instruire simplement, leur parler de Dieu, de Jésus-Christ, de leur âme, de leur éternité. Que de gens qui se damnent malheureusement à cause de leur ignorance et parce qu’il ne s’est pas présenté un prêtre pour leur enseigner les premières vérités !

Comme les saints comprenaient cette nécessité de l’instruction, quand ils couraient les rues de leur ville, comme saint François de Sales et saint François d’Assise, pour les amener à l’instruction et les enseignant partout ou ils trouvaient l’occasion, à l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui prêchait partout où il trouvait des âmes pour l’écouter.

Formez-vous donc bien de bonne heure à parler de Dieu, de Jésus-Christ, par vos petites conférences hebdomadaires sur le rosaire et le chemin de la croix ; vous attirerez beaucoup de grâces sur vous et vous vous préparerez à la grande mission que le Seigneur vous a confiée d’instruire les autres.

Courage donc, patience, travail ; faites bien vos petites semaines[424], vous y trouverez la grâce pour bien vous conduire et devenir les bons disciples de Jésus Christ, votre maître et votre modèle.

Je vous envoie des souliers, un peu de chocolat pour votre estomac ; il n’y en a pas beaucoup, partagez en bons frères.

Je ne pourrai pas trop aller vous voir avant Pâques. J’ai remis à M. Broche 20 francs pour vos besoins.

Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le moi dire, je vous enverrai tout ce que vous demandez.

A Dieu, tout à vous.

A. Chevrier[425]

Lettre n°101 (91) [A François Duret]

J.M.J.
[sans date][426]

Chers enfants,

Je vous accorde ce que vous me demandez dans vos dernières lettres, d’aller à Ars. Vous prierez beaucoup sur le tombeau de ce saint Curé, afin que vous imitiez ses vertus d’humilité, de modestie, et [d’avoir] la grâce de devenir de bons catéchistes, car c’est en cela qu’il excellait, ce bon prêtre. Ah ! catéchiser les hommes, c’est là la grande mission du prêtre aujourd’hui. Il faut instruire, non par de grands discours qui ne vont pas jusqu’au fond du cœur des ignorants, mais par des instructions très simples et à la portée du peuple.

Il faudrait, de nos jours, aller catéchiser partout, parler simplement et dire aux hommes qu’il y a un Dieu, car il faut revenir aux premières instructions, dire aux hommes qu’il y a un Dieu et leur apprendre à l’aimer et à le servir. Qu’il est triste aujourd’hui de voir la rage des impies, le travail qu’ils font chaque jour pour détruire dans les hommes toute notion de Dieu, de leur dignité et de leur grandeur. On établit maintenant à Lyon des conférences publiques au palais Saint-Pierre, à l’Alcazar et dans les grandes salles, pour prouver aux hommes qu’ils ne sont que des machines, qu’il n’y a point de Dieu, que les hommes viennent du singe et d’autres animaux. C’est affreux de voir la persistance de l’autorité actuelle à démoraliser le monde, à matérialiser les gens ! Que pouvons-nous devenir, si nous marchons toujours dans ce chemin affreux de l’incrédulité, de l’impiété et de l’immoralité[427] ? Ah ! prions, chers enfants, travaillez, dans la prière et l’humilité, à devenir des prêtres selon le Seigneur, remplis de zèle, de foi et d’amour pour les hommes.

Nous ne pourrons vaincre cette génération incrédule et perverse que par de grands actes de vertus. Il faut étonner le monde aujourd’hui par les actes de vertus opposés aux vices qui se produisent de nos jours. Puisse le Seigneur faire de nous des saints, et que déjà vous sentiez dans votre cœur ces saints désirs de catéchiser le monde, d’instruire les ignorants, de dévouement et de sacrifice !

Je pense quelquefois à la permission que vous me demandez de porter la soutane pendant les vacances[428]. Si votre désir était d’aller faire le catéchisme à l’Hôpital et à la Charité[429], que réellement vous eussiez le désir de faire connaître Dieu à ces pauvres gens qui souffrent, car c’est encore sur ces âmes qui souffrent que le bien peut se faire le plus facilement, si telle était votre intention, je vous le permettrais pour les grandes vacances de l’année, pas pour les vacances de Pâques, mais pour les grandes vacances, afin que vous puissiez commencer à exercer le ministère de la parole, qu’il vous sera donné d’exercer plus tard sur les foules. Oui, chers enfants, travaillez, travaillons beaucoup, et prions surtout, car c’est par la prière et le travail que nous arriverons au but que Dieu se propose en nous faisant arriver au sacerdoce.

Je pense quelquefois à vos petites conférences d’Alix, j’en suis très heureux. Dans vos lettres, si vous m’en donniez le sujet et les petits résumés, vous me feriez grand plaisir. Je m’unis à vous et je prends plaisir à tout ce que vous faites, et surtout à ce qui doit un jour contribuer à la gloire de Dieu.

A Dieu, chers amis. J’ai prié saint Joseph hier pour vous, que vous remplissiez auprès des âmes le même office qu’il a rempli à l’égard de l’Enfant-Jésus.

Que le Saint-Esprit se communique à vous, que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ vous fortifie ! Je demande pour mon cher Blettery[430] la lumière et la persévérance ; pour mon cher Broche, la foi et la force ; pour mon cher Duret, la douceur et l’amabilité ; pour mon cher Delorme, la confiance et la crainte ; pour mon cher Farissier, l’esprit de prière et de constance ; et pour tous, un grand amour de Dieu et du prochain, et l’esprit de dévouement qui vous porte à vous oublier vous-mêmes pour ne penser qu’à Dieu et aux autres.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

A. Chevrier[431]

Lettre n°102 (85) [A Jean Broche]

J.M.J.
[sans date]

Mon cher Broche,

J’envoie par M. Broche, qui a eu la bonté de s’en charger, une topette[432] de sirop de mou de veau et des pâtes de guimauve pour le bon ami Delorme. Ayez-en bien soin et ne négligez rien pour le guérir. Achetez chez les sœurs ce qui est nécessaire.

S’il était possible de lui faire avaler chaque matin deux œufs frais et un peu de vin, ça pourrait lui faire du bien à la poitrine délicate.

Parlez-en à Monsieur le Directeur à qui j’en ai déjà dit un mot. Nos fêtes se sont heureusement passées. Nous prions toujours pour vous. Soyez toujours bien sages. A bientôt une plus longue lettre, il est très tard de la nuit.

Salut.

A. Chevrier[433]

Lettre n°103 (86) [A Claude Farissier]

J.M.J.
[sans date][434]

Mes biens chers enfants,

Je suis à Saint-Fons depuis quelque temps. Là, je prie et j’apprends à connaître notre divin Sauveur, notre Maître, notre Modèle. Je pense bien souvent à vous, parce que c’est pour vous en particulier que j’offre à Dieu mes prières, mes pensées et mes actions. Puisse ce lieu béni devenir, pour vous tous, un lieu de sanctification, de joie et de bénédictions célestes, et vous rendre un jour des prêtres dignes de celui qui a été le premier prêtre, et qui a donné sa vie pour la gloire de son Père et le salut de tous ceux qui ont foi en lui et qui espèrent en sa résurrection.

Saint Paul mettait la connaissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ au-dessus de toutes les connaissances et il se glorifiait de ne savoir rien que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. C’est là, en effet, la connaissance qui est au-dessus de toutes les autres et qui, seule, peut faire de nous des prêtres véritables et dignes de lui. Pour prêcher Jésus-Christ, ne faut-il pas le connaître ? Pour imiter Jésus-Christ, ne faut-il pas le connaître ? Et comment pourrons-nous le connaître si nous ne l’étudions pas ? Il importe donc à un jeune étudiant d’étudier Notre-Seigneur, qu’il doit prêcher plus tard et qu’il doit imiter surtout dans sa conduite pour être le modèle des peuples, comme disait saint Paul : "Imitatores mei estote, sicut et ego Christi", le prêtre étant la forme du troupeau, comme dit saint Pierre : "forma gregis", la forme du troupeau, le modèle du troupeau, la forme que le troupeau doit regarder et reproduire.

Le temps est court, mes enfants, il faut commencer de bonne heure. Que je regrette tant de temps perdu ! Si j’avais commencé de bonne heure et si je n’avais pas été si lâche, si nonchalant, si paresseux, que je saurais de choses que je ne sais pas, et combien je pourrais faire plus de fruits dans les âmes ! Que nous faisons peu de choses relativement à ce que nous avons à faire ! Que peu de gens se convertissent ! Que peu de gens conservent la foi, l’amour de Dieu, parce que nous-mêmes nous sommes lâches et que nous ne parlons que très peu de notre Maître, et que nous ne savons pas faire passer dans les âmes l’amour de celui que nous prêchons ! Oh ! chers enfants, travaillez donc avec ardeur à devenir de bons prêtres, et cela non pour vous, pour votre gloire, pour faire plaisir à vos parents, etc., mais seulement pour la gloire de Jésus-Christ, notre Dieu et notre Sauveur. Purifiez bien vos pensées et les affections de votre cœur dans vos études, en ne cherchant en tout que la gloire du seul et unique Maître, Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Vous m’avez appris que notre ami Delorme va un peu mieux ; que Dieu en soit loué ! Ayez-en bien soin et ne craignez pas de faire les dépenses nécessaires pour sa santé ; et quand il y a quelqu’un de malade parmi vous, soyez pleins de bonté et de charité pour lui être utile, faites toutes les dépenses nécessaires pour conserver la santé nécessaire pour travailler avec courage à la gloire de Dieu. Il faut qu’un bon ouvrier ait une bonne santé, quoique cependant il arrive parfois que les souffrants glorifient autant Dieu que les autres par le sacrifice qu’ils font tous les jours de leurs peines.

En vacances, nous travaillerons à rétablir ces santés, un peu altérées peut-être par la chaleur et les études ; nous avons Limonest, Chatanay[435], Saint-Fons. Tout pour Dieu, tout pour sa gloire : le travail, les récréations, les vacances, tout pour Dieu et le salut des âmes.

Vous m’avez appris que trois subissent l’examen public ; eh bien ! mes enfants, n’en soyez pas glorieux, car tout revient au Seigneur. Je voudrais vous voir les plus savants du séminaire et du monde ; si cela devait tourner à la gloire de Dieu, tant mieux ; mais si ça ne devait pas tourner à la gloire de Dieu, mais à la vôtre, je dirai tant pis, parce que ce qui ne sert pas à Dieu est entièrement inutile.

En vacances, vous irez voir vos parents ; puis après avoir passé quelque temps chez vos parents, vous reviendrez nous voir et nous organiserons un travail pour nous-mêmes ou pour nos enfants, pour le temps des vacances.

Quant à porter la soutane, j’en ai parle à Monsieur le Supérieur d’Alix à ma visite dernière. Il n’est pas bien partisan de laisser aller les élèves en soutane, et nos Messieurs du Prado pensent que c’est trop tôt pour vous de paraître en soutane dehors. Quant à moi, intérieurement[436], je désirerais vous voir toujours en soutane, puisque c’est le signe de votre renoncement au monde et de votre attachement à Jésus-Christ, mais nous attendrons aux vacances prochaines. La grâce du bon Dieu aura travaillé davantage en vous, et vous la porterez plus dignement aux yeux du monde, et vous comprendrez mieux aussi la dignité d’un habit qui rappelle la séparation, le renoncement et le disciple de Jésus-Christ.

Je vous embrasse de tout mon cœur et je prie pour vous, en attendant le plaisir de vous voir.

A. Chevrier

Tous nos Messieurs vous envoient le bonjour et nous aurons tous un grand plaisir de vous voir.[437]

Lettre n°104 (87) [A François Duret]

J.M.J.
11 août 72

Mon cher Duret,

Notre première communion est retardée jusqu’au 25 de ce mois, afin d’avoir le temps de les mieux préparer. C’est une affaire si grave et si importante que l’on est toujours plutôt tenté de retarder que d’avancer.[438]

En conséquence, l’examen des latinistes ne sera que le lendemain. Si donc il n’y a pas d’empêchement pour que tu puisses venir à cette époque, disposes-toi, mon cher ami, à faire ton petit paquet et à venir grossir notre petit troupeau.

Nous allons tous bien, à part un gros rhume qui me tient depuis quelques jours.

Delorme et Farissier tirent le 20 de ce mois[439].

Nous t’envoyons tous bien le bonjour. Veuille écrire à Blettery[440] ce que je viens de t’annoncer plus haut, afin qu’il puisse se rendre aussi.

Courage, cher ami, et persévérance dans la vocation. Dieu qui t’a choisi, te donnera aussi les grâces pour achever son ouvrage. La bonne volonté que tu mets à travailler sincèrement à ta sanctification, sera un sûr garant de ton appel à la conversion du prochain.

Que Notre-Seigneur te bénisse. Présente mes amitiés à tous tes bons parents et mes respects à Monsieur le Curé.

A. Chevrier[441]

Lettre n°105 (89) [A Claude Farissier]

J.M.J.
[sans date]

Mon cher ami,

Notre petit cordonnier n’a pas encore terminé tes souliers ; je regrette bien de ne pouvoir les envoyer qu’à la fin de la semaine. Je pense pouvoir les remettre jeudi ou vendredi chez M. Vissot, quai de Bondy, à l’adresse que vous m’avez donnée pour les paquets. J’y joindrai en même temps des pièces pour raccommoder vos soutanes. Sœur Dominique[442] a déjà préparé son paquet.

Monsieur Broche a fait inscrire son fils pour le tirage ; on lui a demandé, il paraît, le titre d’exemption du Séminaire. Monsieur le Supérieur sait bien quand il doit les envoyer, il ne faut pas se troubler.

Le numéro de Farissier a été excellent, il paraît, selon qu’il m’a été rapporté par un collègue du tirage, Montégu[443], qui me charge de vous présenter ses amitiés bien sincères.

Nous avons eu à Lyon, le 8, une fête bien solennelle, l’illumination a été très brillante et complète, au dire de tout le monde[444]. Ce qui a été édifiant surtout, a été les deux processions qui sont montées à Fourvières, la première, de femmes, composée de près de 20.000 personnes, et celle des hommes, de 3.000, sans compter ceux qui sont montés à Fourvières isolément, en groupes ou en famille. Ce témoignage de foi et de reconnaissance touchera le cœur de Dieu et préservera notre pauvre France de nouveaux malheurs. Continuez à prier, chers amis, pour l’Eglise, la France et notre ville, afin que le « règne de Dieu » nous arrive.

Le 10 décembre, nous avons eu notre fête particulière, l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Nous avons fait coïncider cette fête avec le jour de notre prise de possession du Prado. Il y a 12 ans, à pareil jour, je pris possession de ce lieu ; c’était le jour de la solennité de l’Immaculée Conception et, en même temps, le jour de Notre-Dame de Lorette ; n’ayant d’autres ressources et d’autre appui que la confiance en Dieu, convaincu que si je donnais le pain spirituel aux âmes, Dieu nous donnerait le pain matériel. Je tremblais bien ce jour-là, Dieu me cachait bien des peines et des tribulations. Depuis ce temps, il s’est passé bien des choses dans ce lieu ; quelques âmes s’y sont converties, c’était là tout mon désir ; on y a beaucoup travaillé et peu fait d’ouvrage.

Toutefois, au milieu de tout cela, j’ai toujours demandé à Dieu qu’il fit naître un noyau de prêtres pauvres et dévoués qui n’aient d’autres pensées et d’autres désirs que se dévouer au salut des âmes, à la gloire de Dieu, en vivant dans la pauvreté et le sacrifice. Ce 10 dernier, j’ai donc bien pensé à vous, chers enfants, et j’ai demandé pour vous à Notre-Seigneur, présent sur l’autel, que vous fussiez tous les premiers de cette offrande que je lui faisais de la maison, de nos personnes et de ces pierres spirituelles qui doivent le servir d’esprit et de cœur. Dieu nous a envoyé jusqu’à ce jour du pain matériel, mais ce n’est rien. Je lui demande des âmes dévouées, des âmes généreuses, des pierres vivantes, des saints. Soyez, chers amis, ces pierres, ces saints, ces âmes généreuses qui doivent travailler pour Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, pour continuer sur la terre sa vie de sacrifice, de dévouement et de charité. Devenez d’autres Jésus-Christ, étudiez-le, c’est votre modèle. Visitez souvent en esprit la Crèche, le Calvaire et le Tabernacle, pour y puiser l’esprit et la vie qui doivent vous animer pour toujours. Croyez que dans mes prières et mes sacrifices, vous avez toujours la plus large part. Je vous demande aussi une bonne part des vôtres.

A. Chevrier

Je vous envoie 20 francs. M. Jaricot ira bientôt vous voir. A Dieu, je vous bénis.[445]

Lettre n°106 (79) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
[sans date][446]

Mon cher enfant,

Je viens de lire avec le plus grand plaisir ta dernière lettre. Elle a achevé de produire en moi le bon effet que la première y avait déjà opéré. Je crois à la sincérité de tous les bons sentiments qu’elles expriment et ce qui me donne cette conviction, c’est la ligne de conduite que tu t’es tracée et que tu remplis avec foi et amour.

Oui, continue, mon cher enfant, à vivre de cette vie de prière et d’élévation vers le Seigneur depuis le matin jusqu’au soir. C’est dans la prière que nous trouvons la vie spirituelle et que nous sortons de cette boue infecte du monde pour nous nourrir de l’aliment céleste.

Que je suis heureux de penser que j’ai des enfants qui prient, qui aiment Dieu et ne cherchent que sa gloire et son amour ! Il faut faire servir ses fautes à aimer Dieu davantage ; par là même que le pécheur a reçu plus de miséricorde, il doit avoir aussi plus d’amour. J’ai senti mon cœur se remplir d’une plus grande affection et d’un plus grand amour pour toi, en voyant que tu avais resserré davantage tes liens avec le Seigneur, et j’ai pensé que, puisque le Seigneur t’aimait davantage, puisqu’il t’avait accordé une grâce de prière et de ferveur plus grande, j’aurais aussi pour lui une plus grande part de charité et de bonté. Oui, mon bien cher enfant, j’ai tout oublié, je le dis pour la consolation de ton cœur, et qu’il n’y ait plus dans ton âme aucun sentiment de tristesse à mon égard. Non seulement j’ai oublié, mais je t’ai rendu une plus grande part d’affection et je suis heureux de penser que tout cela ne servira qu’à rendre nos liens plus forts, plus intimes et plus doux et plus durables. Une mère n’aime-t-elle pas davantage l’enfant de sa douleur ? et les pleurs ne servent souvent qu’à féconder le terrain de la charité.

Courage donc et confiance, cher enfant, et ne cessons pas, chaque jour, de remercier Dieu de son immense charité pour nous tous, pauvres misérables qui avons tant abusé de sa bonté, et qui nous traite cependant avec tant d’amour et de patience. Réjouissons-nous ensemble de voir arriver cette belle fête de Noël où nous voyons le Fils de Dieu choisir l’humble étable pour naître, afin de nous montrer le détachement de toutes choses extérieures pour ne nous attacher qu’à lui. Plus l’amour de Dieu remplit notre âme, plus aussi nous nous débarrassons des choses extérieures, biens, famille, parents, amis, ou plutôt on les aime davantage, parce que le lien qui nous unit à eux est plus vrai, plus solide et plus durable. Demandons tous ensemble ce parfait détachement qui nous amène au véritable zèle de l’apôtre de Jésus-Christ et nous donne le véritable amour.

A Dieu, mon bien cher enfant, je te souhaite le véritable amour de Dieu, que tu trouveras dans l’étude de Notre-Seigneur Jésus, notre Maître et notre Modèle, et je t’aime à cause de lui, pour lui et en lui, et qu’unis en lui, nous puissions faire les œuvres de son amour pour la gloire de son Père et le salut des âmes [de] nos frères les pécheurs. Je t’embrasse et te bénis dans la sincérité de mon cœur.

A. Chevrier

Demain ou samedi, nous ferons mettre à la voiture de M. Vissot ta soutane et les souliers de M. Farissier. Ta petite sœur va très bien, elle est une des plus sages[447].

Lettre n°107 (90) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
[sans date]

Mes bien chers enfants,

Un petit moment avec mes enfants d’Alix, il y a déjà bien longtemps que je ne vous ai rien dit. Je suis actuellement à Saint-Léonard, chez Monsieur l’abbé Villion[448] qui est malade, et je me suis retiré quelques jours pour travailler un peu.

D’abord, je vous remercie de vos bonnes lettres, soit du commencement de l’année, soit de ma fête. Je bénis tous vos bons sentiments que Dieu a mis dans votre âme et je le prie de vouloir bien les faire croître dans une charité parfaite et dans l’amour de Notre-Seigneur, car c’est à lui et vers lui que doit tout revenir.

Les souhaits et les vœux que je forme pour vous, chers enfants, c’est que vous grandissiez de plus en plus dans la connaissance et l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est l’auteur de tout bien en nous et qui seul peut produire en nous les œuvres parfaites.

Tout ce que vous faites, nous dit saint Paul, faites-le pour la gloire de Notre-Seigneur ; regardez-le comme le fondement de toutes choses ; qu’il soit comme le but unique de tout votre travail et de votre entière vocation.

Connaître Jésus-Christ, travailler pour Jésus-Christ, mourir pour Jésus-Christ, voilà toute notre devise et toute notre vie.

Laissons le monde travailler pour acquérir un nom, de la gloire, des honneurs, de la fortune, de l’estime du monde, folie ! tout cela passe, il n’y qu’une seule chose qui reste, c’est ce qui repose sur le Maître éternel, qui est venu sur la terre pour nous instruire et nous conduire. Fixez donc bien votre esprit là-dessus. Quand on est jeune, le brillant du monde frappe quelquefois et il vient malheureusement se mêler à nos bonnes pensées des idées bien terrestres : les idées de famille, de bien-être, de position, de vie honorable, que sais-je ? tout ce qui passe à l’esprit. Oh ! bien chers enfants, élevez votre cœur bien haut, "sursum corda", et que toute votre pensée, tout votre désir soit d’honorer et d’imiter votre Maître, qui est seul digne de votre attention et de votre amour. C’est ainsi que vous mériterez mon affection, mon estime et mon amour véritable. Oh ! c’est là tout le désir de mon cœur, de vous voir dignes de votre divin Maître, de vous voir marcher sur ses traces et le copier fidèlement. Alors, je croirai que mon temps n’a pas été perdu, que les aumônes de Dieu ont été bien placées et que vous répondez à l’attente de mon cœur. Je suis heureux quand je lis vos lettres et que j’y vois percer un peu d’amour pour Dieu, un peu de ce sentiment surnaturel qui tend vers Dieu et qui doit vous rendre les dignes apôtres de Jésus-Christ.

Oui, vos lettres m’ont bien consolé et je suis heureux de penser à vous, et tous les jours je ne vous oublie pas, chers enfants. Il ne se passe pas de jours, et je dirai même des heures, où mes pensées [ne] se portent naturellement vers Dieu pour demander que vous deveniez des prêtres selon son cœur, car vous êtes mon espérance, ma consolation et mon appui. Et en quelque lieu que la divine Providence vous appelle, je pourrai toujours dire : Mon Dieu, je vous ai donné de véritables disciples. Si, moi, je n’ai rien fait sur la terre, au moins d’autres travailleront pour moi et feront ce que je n’ai pu faire.

Soyez donc bénis, chers enfants, je prie pour vous et j’appelle sur vos âmes, qui me sont chères, toutes les bénédictions célestes. Ne vous découragez pas dans les tentations qui peuvent survenir ; marchez avec courage, ne cessant pas de prier et de prier sans cesse, comme saint Paul, pour obtenir l’amour de Notre-Seigneur, afin que vous puissiez le répandre abondamment plus tard sur la terre.

Pardonnez-moi de vous écrire ainsi sans style, sans phrase, j’écris comme je pense et c’est avec mon cœur que je vous écris et je vous aime comme mes enfants. Soyez tous à Dieu, tous à Jésus-Christ et tous à l’Eglise, et ainsi nous serons tous unis par les liens les plus doux, les plus forts et les plus durables, parce que ceux-là seuls tiennent pour le temps et l’éternité. Priez pour moi et pour mes enfants, vos frères du Prado.

Votre père qui vous aime et vous bénit,

A. Chevrier

Je vais envoyer les souliers à notre bon ami Delorme. Si vous avez besoin de quelque chose, veuillez le dire dans vos lettres et n’attendez pas que tout soit trop usé[449].

Lettre n°108 (92) [A François Duret]

J.M.J.
28 mars 1873

Mon cher Duret,

Je t’envoie le certificat d’exemption ; il a fallu le faire signer par la Préfecture ; je n’ai pu l’envoyer que ce jour d’hui. Tu n’es exempt du service militaire que pour devenir le soldat de Jésus-Christ. Pense donc à ce grand honneur d’être non seulement le soldat de Jésus-Christ, mais son ministre. Tu es maintenant à l’école où l’on apprend à servir le grand Roi, à combattre ses ennemis, à faire ses armes[450]. Travaille donc avec courage pour devenir un digne soldat du grand Maître du ciel et de la terre.

Mes amitiés à tous tes camarades. Priez pour moi qui ne vous oublie pas.

A. Chevrier[451]

Lettre n°109 (84) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
[sans date][452]

Mon cher enfant,

Notre première communion n’aura lieu que le dimanche de Quasimodo[453]. Nous aurons le plaisir de vous avoir auprès de nous, et vous, celui d’être avec nous. Nous sommes très contents de cette petite enfant, elle est une des plus sages. Elle fera certainement une bonne première communion et la compagnie de son bon frère, ainsi que ses paroles, ne pourront que la rendre plus fervente[454].

Voici la grande semaine sainte qui approche[455], unissons-nous à la sainte Victime qui a souffert pour nous. C’est pour avoir travaillé a la gloire de son Père que Jésus a subi la mort. Il a rendu témoignage à la vérité, comme il le dit devant Pilate, et ce témoignage si beau, qu’il a rendu de la vérité devant les hommes, lui a valu la mort de la part des méchants, et il a offert cette mort sainte et pure à Dieu son Père pour le salut de tous ceux qui croiraient en lui, et il a obtenu notre salut.

A nous qui sommes unis à lui par la foi, par l’amour, par l’espérance et par la pratique de ses œuvres, imitons donc ce divin Modèle ; à nous aussi de travailler pour la gloire de Dieu le Père ; à nous de faire triompher la vérité dans le monde par notre parole, par nos exemples, par notre fermeté et notre courage ; à nous de faire triompher la vérité jusqu’à la mort. D’abord en nous, en pratiquant nous-mêmes ces vertus chrétiennes et parfaites dont le Christ nous a donné l’exemple, en opérant cette mort du corps et de tout ce qui est terrestre et sensuel pour faire vivre Jésus-Christ en nous, c’est-à-dire sa vie, ses maximes, ses exemples.

Faisons, avec Jésus, mourir tout ce qui est terrestre et charnel. Dépouillez-vous du vieil homme, dit saint Paul, et revêtez-vous de l’homme nouveau. Laissons cette première nature d’Adam, qui est souillée, corrompue, gâtée, pour nous revêtir de cette seconde nature, qui est dans Jésus-Christ, qui est l’homme nouveau, "novus homo".

Courage donc, bien chers enfants ! Que Jésus-Christ soit donc le but vers lequel nous devons tendre toujours et de toute l’ardeur de notre âme, afin que nous nous unissions à lui, que nous nous conformions à lui, que nous vivions de lui et que nous le répandions sur toute la terre, parce que lui seul est la vérité, la lumière, la charité, le bonheur, la paix, la vie, le repos, la joie et la vie éternelle.

Priez pour moi, priez pour nos enfants de la première communion. Je vous bénis et vous aime dans Jésus-Christ.

A. Chevrier

Si vous aviez besoin de quelque chose pour vos vacances de Pâques, faites-le moi savoir, je vous l’enverrai de suite[456].

Lettre n°110 (93) [A Jean Broche]

J.M.J.
6 juin[457]

Bien chers enfants,

Je ne laisserai pas passer cette belle semaine de la Pentecôte sans vous dire un petit mot. C’est la semaine du Saint-Esprit[458] et vous savez combien nous avons besoin de cet Esprit pour vivre de la vie de Dieu.

Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit, et Notre-Seigneur nous dit encore que quiconque ne renaît de l’eau et de l’Esprit Saint ne peut entrer dans le royaume des cieux. Il faut donc recevoir cette nouvelle vie, prendre cette nouvelle vie et opérer en nous cette seconde naissance de l’Esprit, qui seule nous rapprochera de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair : eh oui ! nous avons ce premier homme d’Adam avec toutes ses convoitises, ses défauts, ses misères, ses suites funestes ; tout cela est en nous comme conséquence du péché ; c’est le Saint-Esprit qui vient détruire cette première nature, ce vieil homme, par sa grâce et sa puissance, et mettre en nous cette vie spirituelle et divine qui nous fait ressembler à notre Créateur. Nous avons été faits à son image et à sa ressemblance, c’est le Saint-Esprit qui rétablira cette image et cette ressemblance effacée malheureusement par le péché.

Oh ! prions donc bien l’Esprit Saint, il est si nécessaire. Pour nous faire comprendre sa nécessité, Jésus-Christ disait : il est nécessaire que je m’en aille pour vous envoyer l’Esprit Saint. C’est que les trois personnes divines ont une opération à faire sur nous pour faire de nous des hommes parfaits : le Père nous crée, le Fils nous montre la vérité, la voie, il est notre lumière, mais le Saint-Esprit nous donne l’amour, nous le fait aimer ; et qui aime comprend, qui aime sent, qui aime peut agir. Le Saint-Esprit achève donc ce que Jésus-Christ a commencé. Le Père donne l’existence, le Fils se découvre à nous et nous montre Dieu et la voie, et le Saint-Esprit nous le fait comprendre et aimer. Ces trois opérations de la sainte Trinité se font sur nous et sont toutes aussi nécessaires les unes que les autres ; mais l’opération du Saint-Esprit est pour ainsi dire la plus nécessaire, car que sert de voir si on ne comprend pas ce que l’on voit ? que sert d’entendre, si on ne comprend pas ce que l’on entend ? que sert encore de comprendre si on n’aime pas ? Puissiez-vous donc bien comprendre cette opération de l’Esprit sur nous, afin que vous puissiez lui demander d’agir sur vous et ne mettre aucun obstacle à son action. Que l’Esprit Saint soit donc votre lumière et votre amour, qu’il vous fasse comprendre et aimer le Père et le Fils, et alors vous serez véritablement les enfants de Dieu, qui ne sont pas nés de la chair et du sang, mais qui sont nés de Dieu par l’Esprit, "ex Deo nati sunt".

Si notre ami Duret est fatigué toujours, ne négligez rien pour lui donner les soins nécessaires. Faites-lui prendre le matin quelque chose et dans la journée aussi ; je paierai les dépenses quand j’irai vous voir.

Cucuat[459] n’a pas encore fait les souliers de M. Blettery[460], ils sont coupés depuis une quinzaine de jours. S’il y a un cordonnier à Alix, faites-lui en faire pour qu’il ne marche pas sur la peau.

La maison est toujours à peu près, c’est moi qui suis un mauvais maître. Que j’ai besoin de l’esprit de Dieu ! Je pense aller bientôt dans ma cellule[461] et je voudrais pouvoir m’y fixer toujours, car je vois bien que je ne suis bon à rien. Je ne demande au bon Dieu qu’une chose, c’est qu’il m’apprenne à bien faire mon catéchisme, à bien instruire les pauvres et les enfants. Savoir parler de Dieu, que c’est beau, mes petits amis !

A Dieu, je vous salue et vous bénis.

A. Chevrier[462]

Lettre n°111 (94) [A François Duret]

J.M.J.
[sans date]

Je viens de recevoir la lettre de notre ami Duret, et je rouvre ma lettre, faite depuis hier, pour y répondre. Nous prierons Dieu pour votre frère qui fera sa première communion dimanche, il faut bien prier pour les pauvres enfants.

Notre ami Révérend[463] doit recevoir la tonsure ce soir à 4 h, je vais y assister, c’est au grand séminaire. C’est une joie pour moi de voir déjà un de nos enfants commencer de faire son entrée dans la milice céleste. Oh ! oui, je suis heureux, et plus heureux encore quand je vous verrai y entrer vous-mêmes ; avec quelle joie je vous couperai ces cheveux pour vous donner cet esprit de retranchement et de séparation du monde ! Puisse-t-il venir bientôt, ou plutôt puissent bientôt venir les vertus qui font les soldats de Jésus-Christ !

Mon cher Duret, si vous êtes condamné au repos, il faut demander la permission de venir le passer ici ou à Limonest, on aura bien soin de vous ; demandez et nous ferons tout le nécessaire et vous serez bientôt remis. Il ne faut pas trop retarder; venez, si c’est nécessaire. Si je puis aller lundi, j’irai vous voir. A Dieu, cher enfant, que Dieu vous bénisse. Je ne sais pas si vous pourrez me lire ; je n’ai pas le temps de me relire[464].

Lettre n°112 (95) A Messieurs Broche, Farissier et Delorme, au Prado.

J.M.J.
[sans date][465]

Chers amis,

Demain, j’irai au Prado. Mon école cléricale ne va pas bien, les professeurs ne sont pas dignes de conduire mes pauvres petits enfants. Je vous prierai donc de vouloir les prendre jusqu’à la fin de l’année scolaire et de les préparer à leur examen, et de réparer toutes les mauvaises impressions que ces professeurs ont pu leur donner.

Que Dieu soit avec vous.

A demain soir.

A. Chevrier[466]

Lettre n°113 (96) [A François Duret]

J.M.J
13 août

Mon cher ami et frère en Notre-Seigneur,

Il paraît que M. Jacquier[467] est décidé, ces Messieurs le sont aussi. Farissier arrive de Saint-Etienne présentement et me dit qu’il est décidé à partir aussi. Ainsi, vous pouvez donc arriver lundi soir.

Il faut que vous soyez de retour le 12 septembre pour que nous puissions commencer notre retraite des vacances, nous en avons tous grand besoin.

Tout pour la gloire de Notre-Seigneur et le salut du prochain.

Je ne vous oublie pas auprès de Notre-Seigneur et me recommande aussi à vos prières.

Mes amitiés à vos parents et à votre petit frère.

A. Chevrier[468]

Lettre n°114 (97) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
[sans date]

Chers enfants,

En arrivant à Lourdes, vous irez de suite auprès de la Sainte Vierge et vous lui direz : Nous voilà ! Nous avons bien marché, nous venons de bien loin, nous sommes bien las, regardez-nous, s’il vous plaît. Et vous resterez là, en présence de Dieu et de Marie Immaculée qui a honoré ce lieu de sa présence.

Vous vous humilierez ensuite bien, bien, bien[469], devant Dieu et sa sainte Mère, demandant humblement pardon des péchés de votre vie et de ceux que vous avez commis en route. En route, il y a eu bien des paroles inutiles, des mouvements d’amour-propre, de présomption, de confiance trop grande en vous-mêmes, en vos actions, en vos peines, de complaisance en vous et d’acceptation des petites louanges que vous avez reçues en route. On vous a souvent trop bien reçus, la charité des autres était souvent plus grande que la vôtre et vous avez bien à vous humilier du trop de naturel qu’il y a eu dans votre conduite.

Oh ! chers enfants, comme il faut purifier son âme pour recevoir toutes les grâces de Dieu avec abondance. Purifiez-vous, humiliez-vous bien, et Dieu vous regardera ; et s’il voit quelque chose de naturel en vous, il ne pourra pas vous regarder. Humiliez-vous et faites pénitence de vos péchés, afin que Dieu vous regarde et sa très [sainte] Mère, Vierge Immaculée. Dites bien que vous n’êtes que des serviteurs inutiles et que tous les bienfaits de Dieu ne viennent que de sa bonté infinie et que s’il regardait nos péchés, nous ne mériterions que l’enfer.

Voilà les sentiments que vous devez avoir en vous présentant devant la Vierge Immaculée.

Après cela, vous irez bien vous confesser, vous irez satisfaire aux besoins de votre pauvre corps et vous reviendrez pleurer encore et demander instamment votre conversion et la guérison de votre pauvre malade, et vous resterez là jusqu’à ce que Dieu et sa sainte Mère daignent vous exaucer. Courage, patience, persévérance !

Vous pouvez peut-être obtenir un commencement de grâce, mais rappelez-vous que pour obtenir une grâce extraordinaire, il faut faire monter sa foi et son amour par la prière à un degré héroïque. Etes-vous capables de cela sans un don particulier de Dieu ? Non.

Courage donc, prière et persévérance ! Si Dieu toutefois, dans sa miséricorde, vous accordait la grâce que vous demandez, ah ! c’est encore dans cette circonstance qu’il faut être encore plus humble et se garder bien de s’enorgueillir de rien, se vanter de rien et croire surtout que vous avez été pour quelque chose dans les mérites du Sauveur, et se rappeler ce que Jésus-Christ disait aux malades guéris : "N’en dites rien à personne", tellement Notre-Seigneur craignait l’orgueil pour les pauvres malades guéris.

L’humilité, la prière, la persévérance, user des moyens naturels indiqués par la Très Sainte Vierge.

Nous prions pour vous tous et nous souhaitons pour vous une grande pureté de cœur, d’esprit et de corps.

Votre père qui prie pour vous et vous bénit.

A bientôt.

A. Chevrier[470]

Lettre n°115 (98) [A Nicolas Delorme]

[A Nicolas Delorme][471]

Cher enfant,

Hier en allant faire signer vos lettres, j’ai cru remarquer que le format des lettres n’était pas convenable. Je vous envoie donc ces deux feuilles afin que vous recopiez ces deux lettres. Renvoyez-les moi de suite, je les ferai prendre ce soir chez le portier, afin que je puisse les faire signer demain à la Mairie et à l’Archevêché.

A Dieu, courage et confiance.

A. Chevrier[472]

Lettre n°116 (99) [A Nicolas Delorme]

Je crois qu’il faut envoyer les papiers à votre père qui les portera lui-même à Monsieur de Broglie pour les signer. Monsieur l’adjoint de la Mairie ne s’y étant pas trouvé ces jours, il a fallu attendre.

Tout à vous.

A. Chevrier[473]

Lettre n°117 (100) [A Jean Broche]

J.M.J.
20 novembre[474]

Chers enfants,

Voici la marche que vous suivrez pour l’Ecriture Sainte. Vous prendrez chacun votre vertu, que vous étudierez d’abord dans le Nouveau Testament :

Frère Pierre, la charité,

Frère Augustin, l’humilité,

Frère Paul, la pauvreté,

Frère Farissier, l’obéissance,

Frère Révérend, la pureté[475].

Vous choisissez d’abord dans le Nouveau Testament tout ce qui a rapport à cette vertu et vous en faites ensuite votre travail particulier, de sorte qu’à la fin de l’année, vous ayez sur la vertu désignée tous les matériaux et deveniez les apôtres de votre vertu[476].

Quant à vos conférences du mercredi, vous prendrez les mystères du Rosaire, le chemin de croix et le Saint-Esprit, ce qui fera cinq sujets, un sujet pour tous : mystères joyeux, mystères douloureux, mystères glorieux, chemin de la croix et Saint-Esprit, chacun le vôtre, voilà vos sujets[477]. Je fais copier les petites additions que j’ai faites aux mystères et vous les enverrai dès qu’elles seront prêtes[478].

Voilà les sujets de cette [première] année du séminaire ; l’année prochaine, je vous en donnerai d’autres. Pour les conférences, vous lisez d’abord le sujet et vous en faites l’explication orale, simplement et en forme de catéchisme.

Je vous recommande aussi les sept actes préparatoires à l’oraison, quand vous pourrez les faire : actes de foi, d’adoration, de louange, de reconnaissance, d’amour, d’offrande, de demande[479]. Je vous recommande aussi le silence dans la chambre et la charité entre vous et à l’égard de tous. Que Frère Pierre, votre chef, vous reprenne, quand cela sera nécessaire et vous impose une pénitence au besoin. Tout cela, pour la gloire de Dieu, notre sanctification et l’édification du prochain.

Oh ! travaillons à devenir des saints par la pratique des vertus chrétiennes.

A Dieu, chers enfants, je suis tout à vous dans le cœur de Jésus, notre Maître.

A. Chevrier

Faites bien comme je vous dis dans cette lettre.[480]

Lettre n°118 (101) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
[sans date][481]

Mes chers enfants,

Je vous permets d’apprendre l’hébreu. Je désirerais bien aussi qu’il y en eut un ou deux qui apprissent aussi le grec. Le latin, le grec et l’hébreu sont les trois langues qui étaient sur la croix.

Devant vivre ensemble, il faut nous compléter les uns les autres et s’entraider ainsi, dans le temporel comme dans le spirituel, pour le savoir et la sagesse.

Tout pour Dieu et notre Sauveur Jésus.

A. Chevrier[482]

Lettre n°119 (102) [A Claude Farissier]

J.M.J.
[sans date][483]

Chers enfants,

Je vous envoie 500 francs pour payer votre pension du grand séminaire.

Priez pour vos bienfaiteurs et pour moi.

Veuillez présenter mes salutations bien respectueuses et mes souhaits bien sincères à Monsieur l’économe.

Soyez bien sages et rendez grâces à Dieu, en lui promettant de le servir en véritables disciples de Jésus-Christ.

A. Chevrier[484]

Lettre n°120 (103) [A François Duret]

J.M.J.
9 février 74

Mon cher Duret,

Ne pouvant pas aller encore au séminaire malgré mon désir, je réponds à votre lettre.

Je ne m’oppose nullement à votre réunion à ces bons jeunes camarades qui ont commencé une petite réunion pour s’entretenir ensemble du moyen de travailler au salut des jeunes gens dans les paroisses. Est-ce que nous pouvons nous opposer à ce qui peut contribuer à la gloire de Dieu et au salut des âmes ? Ces petites réunions contribuent à développer en nous le zèle et l’amour de Notre-Seigneur, mais rappelez-vous que le grand moyen, c’est de devenir saint soi-même et d’être rempli de l’esprit de Dieu. Si le Saint-Esprit est avec nous, nous réussissons dans tout ce que nous faisons. Cherchez dans votre réunion à examiner comment a fait Notre-Seigneur et, en l’imitant, vous ne vous tromperez pas et vous marcherez dans la bonne voie.

Actuellement nous avons, le dimanche, près de 150 enfants qui viennent au Prado et je désire quelquefois vous avoir pour travailler sur ces jeunes âmes, afin de leur apprendre à connaître Dieu et Jésus, son Fils. Savoir parler de Dieu et de Notre-Seigneur, comme c’est beau ! Ah ! apprenez, méditez bien, afin que vous puissiez puiser, dans la retraite et l’étude, les grâces nécessaires pour travailler utilement à son œuvre plus tard.

Courage, cher ami, j’ai tout espoir que le bon Maître bénira votre bonne volonté et fera de vous tous de bons ouvriers, car c’est pour vous tous que le bon Dieu garde son œuvre.

Unissez-vous donc à ces bons jeunes gens et faites fleurir dans leurs cœurs les mystères de la vie de Notre-Seigneur ; mettez en eux la dévotion au Saint-Esprit, le rosaire et le chemin de la croix et dites-leur qu’en mettant dans les âmes l’amour de Notre-Seigneur, on les convertit et [on] les gagne à Dieu.

Pour ce qui regarde les petits points du règlement que vous ne pouvez pas accomplir exactement, suppléez par d’autres petits exercices, et sachez que l’amour de Dieu remplace tout, et qu’il y a dans la journée mille occasions de faire de petites pénitences qui sont très agréables à Dieu, telles que le silence, l’obéissance, la charité, le support du prochain. Que tous ces actes de vertus vous rapprochent beaucoup de Notre-Seigneur, notre divin modèle.

Soyez bien fidèle à votre petite semaine[485]. J’approuve bien votre résolution de relire chaque mois votre profession[486]. Ces petits moyens nous rappellent notre but et les moyens pour y arriver. Il faut si souvent se remonter en ce qui concerne le spirituel, nous tombons si facilement et nous sommes si terrestres que nous ne devons pas négliger les moyens utiles pour nous remonter souvent.

Quant à ce brave père qui veut marier sa fille, il faut bien qu’il sache que quand on marie ses enfants, on perd ses droits sur eux et que, dans la loi, il est dit que l’épouse quittera son père et sa mère pour s’attacher à son mari, et qu’ordinairement il vaut mieux faire deux ménages qu’un seul, parce qu’il est difficile que deux ménages s’accordent bien ensemble ; que si la crainte des événements futurs devait trop peser dans nos déterminations, on ne ferait jamais rien ; qu’il faut agir toujours dans la confiance et l’espérance en Dieu. Que si le jeune homme est sage, s’il n’appartient pas à quelque mauvaise société, s’il va à la messe au moins quelquefois, s’il fait ses Pâques, s’il a soin de son père et de sa mère, s’il n’a pas de dettes, elle peut le prendre et espérer que la grâce de Dieu les aidera à être heureux ensemble.

A Dieu, cher ami, que la bénédiction de Dieu soit sur vous et vous conduise au bien.

J’ai vu, mercredi dernier, le cher ami Blettery, je suis allé à Alix, il se porte bien, travaille bien, ces Messieurs sont contents. Il vous envoie bien le bonjour et prie pour vous et vous demande aussi vos prières.[487]

Je suis tout à vous en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[488]

Lettre n°121 (111) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
[sans date]

Mon cher enfant,

Hier, je suis allé au séminaire, mais il était trop tard, je n’ai pu vous voir. Je voulais vous voir, vous en particulier, pour consoler un peu votre pauvre cœur de frère et de fils qui doit tant souffrir, mais ce que je n’ai pu faire de vive voix, je le ferai par ce petit écrit.

Louise[489] est bien légère et bien volage, elle aura un âge bien difficile à passer. Cela est dans sa nature et [son] caractère, mais je crois qu’avec la grâce de Dieu, elle reviendra à elle et Dieu parlera à son cœur, et le souvenir de ses premières instructions, des bons exemples qu’elle a eus et la voix de Dieu la ramènera au bien. Il est si difficile aujourd’hui, comme toujours, de garder la vertu au milieu du monde. Nous avons malheureusement hérité d’Adam cette malheureuse concupiscence qui nous entraîne aux choses extérieures de la vie et nous pousse à jouir autrement qu’il est permis. Qu’il faut gémir sur notre pauvre sort et supplier le Dieu de miséricorde de ne pas nous abandonner ! Je crois que cette pauvre enfant pourra faire quelques égarements, mais qu’elle reviendra au bon Dieu et sera une bonne fille, et sera sauvée ensuite.

Courage donc, cher ami, et que les afflictions ne nous abattent pas, mais vous aident à servir Dieu avec plus de fidélité et d’amour ! Combien Jésus, notre bon Maître, a du souffrir dans sa passion, quand il a vu toutes nos iniquités et que, voulant les soulager, il n’a pu le faire autant qu’il l’aurait voulu à cause de notre mauvaise volonté ! Imitons son exemple, prions, gémissons, souffrons, offrons aux pécheurs les moyens de salut qui sont à notre disposition et espérons que le Dieu de miséricorde aura pitié d’eux dans un temps convenable.

La contrition effacera plus tard les fautes que cette jeunesse ignorante et volage commet. Il ne faut [pas] non plus penser que le mal est à son comble, je ne le crois pas. Nous prierons Dieu pour tous.

Quant au cilice, il faut être très réservé, parce que ces pénitences extérieures sont quelquefois nuisibles à la santé. Je vous permettrai de le porter une fois par semaine et seulement la moitié d’un jour à votre choix.

A Dieu, cher ami. Mes amitiés à tous mes autres enfants, que j’aime bien aussi. Je pense à vous tous et désire voir croître en vous les vertus du grand Maître, afin que vous deveniez un jour ses parfaits disciples.

A. Chevrier[490]

Lettre n°122 (104) [A Jean Broche]

J.M.J.
Assomption de Marie[491]

Cher frère et ami,

La reconnaissance est une si belle vertu qu’il ne faut pas négliger de la mettre en pratique toutes les fois que nous en trouvons l’occasion. Il faudra donc bien rendre à ce jeune homme tous les services que vous serez capable de lui rendre sous le rapport de la science et de la piété, et rester là jusqu’à la fin du mois, jusqu’au 30.

Mlles Dussigne[492], toujours si bonnes pour nous et pour vous, ont acheté deux billets pour le pèlerinage de Notre-Dame de Lourdes, pour vous et M. Blettery. Elles veulent que vous ayez le même avantage que vos autres frères[493] et que vous nous rapportiez des grâces de la pieuse grotte de Lourdes. Le convoi part le 31 août, à 6 heures du soir ; il faudra donc nous revenir la veille au moins, pour préparer les petits bagages.

Nous pensons aller à Ars mardi en pèlerinage, quelques petits latinistes et nos confrères.

Union de prières. Tout va assez bien. L’examen sera lundi. Priez pour nous.

Le salut de la part de tous les condisciples.

A. Chevrier[494]

Lettre n°123 (105) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
2 janvier 75

Chers enfants,

J’ai lu avec plaisir la lettre que vous m’avez envoyée à l’occasion du jour de l’an. Ce qui me console et me réjouit en Notre-Seigneur, ce sont les sentiments de vertu qu’elle exprime et les désirs de pratiquer les vertus de Notre-Seigneur. Oh ! oui, chers enfants, je serai bien dédommagé de tout, si je vois en vous poindre quelque chose de Dieu, quelques sentiments élevés, grands, véritablement chrétiens et dignes de l’état sublime où le bon Maître vous appelle.

Entendez souvent dans vos prières, dans vos méditations, dans vos recueillements, ces paroles du Maître : "Sequere me, sequere me", ces paroles qui ont amené Pierre, Jacques, Jean, Philippe et les autres à sa suite et ont fait d’eux des apôtres qui ont marché si courageusement et si vaillamment dans la voie de la pauvreté, de la souffrance et de l’amour.

Je prie pour vous, chers enfants, vous êtes ma consolation dans mes peines et mon espérance dans mes ennuis. Quand je pense que vous catéchiserez un jour les pauvres, que vous vous dévouerez un jour au service du bon Maître, que vous ferez ce que je n’ai pu faire moi-même, que vous deviendrez un jour des saints, que vous travaill[er]ez à devenir vraiment d’autres Jésus-Christ, que la charité embrasera vos cœurs et vous fera porter de bons fruits qui demeureront toujours, je suis heureux.

Oh ! devenez des saints ! C’est là tout votre travail de chaque jour. Croissez dans l’amour de Dieu, croissez pour y arriver dans la connaissance de Jésus-Christ, parce que c’est la clef de tout. Connaître Dieu et son Christ, c’est là tout l’homme, tout le prêtre, tout le saint. Puissiez-vous y arriver !

Priez pour moi, je prie aussi pour vous, et suis avec une affection toute paternelle votre père et votre ami en Jésus-Christ, notre Maître.

A. Chevrier[495]

Lettre n°124 (106) [A François Duret]

J.M.J.
[sans date][496]

Chers enfants,

Merci de votre bonne lettre de fête, j’accepte avec bonheur vos bons souhaits, vos vœux et vos prières pour moi, pour notre pauvre maison et nos enfants, et pour vous aussi, car nous ne devons tous faire qu’un.

Pardon, chers amis, de la négligence qui s’est glissée ces temps derniers par rapport à votre linge ; je ne sais comment cela a pu se faire [que] les enfants l’ai[en]t oublié. Aujourd’hui, les sœurs et les petites filles sont venues nous voir à Saint-Fons, où je suis depuis lundi pour remplacer Monsieur le Curé, absent, et j’ai donné ordre à Sœur Dominique[497] de remédier dès demain à cet oubli. Pauvres enfants, on vous fait bien pratiquer la vertu par force ; vous auriez bien dû m’écrire plus tôt.

Il y a quelques jours, je suis monté au cimetière pour accompagner Mme Boulachon[498], décédée, et en descendant à 11 h ½ je suis entré au Grand Séminaire[499] pour vous faire une petite visite de père et d’ami, mais la classe d’Ecriture Sainte m’a empêché de vous embrasser et de vous présenter mes souhaits de vive voix, quoique je l’eusse déjà fait par lettre. Mais dès que je le pourrai, je le ferai et vous me rendrez compte de votre semaine[500].

J’y monterai peut-être plus tôt que je ne pensais. J’ai dit à Sœur Dominique d’envoyer du drap pour la soutane de M. X.[501]

Ici, je travaille à mon catéchisme et plus je vais, plus je vois que c’est la manière d’instruire la plus utile et la plus fructueuse pour les fidèles et tout le monde. Combien de bons catéchistes feraient de bien aux âmes ! Il faut bien quelques grands sermons, mais il faut beaucoup plus de catéchismes. Combien de petites explications, simples, faciles, vont plus au cœur et instruisent mieux que les grands discours ! Je prie pour que vous deveniez de bons catéchistes.

Adieu, chers amis, que le bon Maître vous bénisse et son pauvre serviteur.

A. Chevrier[502]

Lettre n°125 (107) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
11 décembre 1875

Mon bien cher enfant,

Je vous envoie six mille francs pour votre titre clérical.[503]

Si votre intention est de vous dévouer au service du Prado, acceptez-le, je vous le donne de bon cœur.

Vous le placerez sur la maison du Prado et je m’engage à vous donner chaque année 300 francs de rente, c’est-à-dire de pourvoir à tous vos besoins, comme un bon père doit le faire pour ses enfants.

Si ce n’était pas votre intention, renvoyez-moi simplement la somme, en me disant que vous préférez signer l’engagement à la caisse ecclésiastique.

Votre père dévoué qui vous aime en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

A. Chevrier[504]

Lettre n°126 (110) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
[sans date]

Cher enfant,

Je ne reçois que maintenant votre lettre de la semaine passée, dans laquelle vous me demandez à venir passer la semaine à Saint-Fons.

Je suis fâché du retard de cette lettre et de la négligence de M. Suchet. Nous tâcherons d’y suppléer, un autre moment, si cela se peut.

Je rentrerai ce soir, M. le Curé est arrivé. Je désirerai bien vous voir passer de bonnes vacances et bien rétablir vos santés corporelles et spirituelles. Au revoir, à bientôt.

A. Chevrier[505]

Lettre n°127 (112) [A Nicolas Delorme]

J.M.J.
[sans date][506]

Bien cher ami,

Ce n’est qu’avant-hier, 24 juin, que j’ai reçu votre lettre datée du 14, qui m’annonce le bonheur immense que vous avez reçu en devenant diacre[507]. Comme vous tous, j’ai regretté vivement de n’être pas présent, mais j’ai prié pour vous. En montant dans les ordres, il faut aussi monter dans la charité, comme je vous le disais dans ma lettre de la Pentecôte.[508]

Que je serai heureux de vous voir bien sages, que je serai heureux de vous voir un jour de saints prêtres ! Quand je paraîtrai devant le bon Dieu, si je n’ai pas autre chose, j’aurai au moins cette offrande à lui faire : Je vous ai préparé, Seigneur, des cœurs de prêtres qui vous aiment sincèrement, qui sont dévoués à votre gloire, dévoués à votre Eglise, remplis de charité pour le prochain ; et par vous, peut-être que je pourrai être sauvé moi-même et en sauver d’autres.

C’est si beau, un prêtre saint ! Je l’ai étudié encore ces jours-ci[509], mais c’est si beau, si grand, si élevé ! Celui qui veut vivre selon ce bel Evangile de Jésus-Christ, il serait si grand et ferait tant de bien ! Du courage, chers enfants, que le bon Maître vous donne sa grâce, que le bon Maître vous prenne dans ses bras et fasse de vous de nouveaux apôtres qui embrasent les âmes de la charité divine dans la sainte pauvreté de Notre-Seigneur !

Je ferai préparer tout ce que vous me demandez. Je suis bien content de vous voir tous réunis ensemble pendant ces dernières vacances pour remplir vos petits exercices et vous fortifier dans le bon esprit de Jésus-Christ, car il est si rare de nos jours.

Quant à ce [que] vous me demandez, cher ami, il y a longtemps que j’y pense. Si je puis le réaliser, ce sera bien un bonheur pour moi et pour vous aussi. Nous en causerons et nous verrons.[510]

Priez pour moi. Voilà une huitaine de jours que je suis fatigué, par suite d’une indigestion d’herbes amères que j’ai voulu manger. J’ai éprouvé des vomissements si violents que ça m’a tout dérangé. Ça va un peu mieux aujourd’hui. J’ai commencé à manger un peu et j’espère que dans quelques jours je pourrai me rendre à Limonest, où nous nous verrons au commencement des vacances[511].

A Dieu, chers amis et frères en Notre-Seigneur.

A. Chevrier

Veuillez présenter mes salutations très respectueuses à Monsieur le Supérieur et à ces Messieurs. Mes amitiés au cher ami Blettery ; je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis sa rentrée ; comment va-t-il ? Demandez à M. l’Econome combien je lui dois encore[512].

Lettre n°128 (113) [A Jean Broche]

J.M.J.
[sans date][513]

Chers enfants,

Nous avons appris avec plaisir votre heureux voyage. Que le bon Maître vous bénisse tous et vous fasse profiter du temps que vous allez passer à Rome pour votre sanctification et votre science.

Vous suivrez régulièrement les cours qui vous sont indiqués. Faites-vous inscrire à l’Apollinaire pour le cours de théologie, afin que vous puissiez être interrogés et recevoir le titre de bachelier en théologie, si c’est possible, avant de revenir[514]. Quant au costume, si cela est nécessaire, prenez le manteau ; suivez en cela la règle du séminaire français. Si vos condisciples du séminaire français portent le manteau, prenez-le, je vous le permets.

Faites-vous remarquer surtout par votre modestie, votre calme et votre sagesse, plus encore que par votre habit, car "habitus non facit monachum". Je n’ai pas revu Monseigneur, mais je crois qu’il vaut mieux accomplir sa volonté simplement, sans chercher à vouloir faire la nôtre. Si donc je ne fais rien dire, le Père Jaricot pourra revenir dans la dernière quinzaine de novembre, quand vous serez bien installés et que tout marchera bien.

Vous voudrez bien acheter les livres que le père Vadon[515] a fait demander au père Bernerd et les apporter en revenant.

J’ai le bonjour et les salutations affectueuses de tout le monde à vous envoyer. N’oubliez pas de m’écrire chaque semaine[516] et de mettre à exécution votre petit règlement.

Notre maison est très nombreuse, jamais elle n’avait été si au complet[517]. Il faudrait de bons ouvriers. Que ce serait beau de bien évangéliser tout ce petit monde du dedans et du dehors, et de nous répandre ensuite dans les campagnes et les hameaux, comme Notre-Seigneur et ses apôtres, pour annoncer la parole de Dieu aux petits et aux pauvres ! Nous le ferons, je l’espère, avec la grâce de Dieu.

Croissez beaucoup dans l’amour de Dieu et la foi, pour vous préparer à donner beaucoup aux autres, parce que Dieu vous a donné beaucoup à vous-mêmes et qu’il demandera beaucoup à celui qui aura beaucoup reçu.

Je vous embrasse tous et vous souhaite à tous la foi, l’amour de Dieu et son esprit.

Tout à vous en Jésus-Christ.

A. Chevrier

Mes respects au Père Francesco[518], aux deux pères Francesco[519].

Lettre n°129 (114) [A Jean Broche]

J.M.J.
[sans date][520]

Chers enfants,

Je suis bien heureux d’apprendre que vous avez eu le bonheur de voir notre Saint-Père le Pape Pie IX et qu’il vous a bénis et qu’il a béni en vous les pauvres, les pauvres que vous devez évangéliser, instruire, et que nous avons tous été bénis par lui en vous. "Benedictio pauperibus" : comme la parole du Vicaire de Jésus-Christ s’accorde bien avec celle du Maître : "Bienheureux les pauvres" ! Oui, soyons toujours les pauvres du bon Dieu, restons toujours pauvres, travaillons sur les pauvres, que la pauvreté et la simplicité soient toujours le caractère distinctif de notre vie, et nous aurons la bénédiction de Dieu et de notre Père.

Comme il fait bon travailler sur les pauvres ! On sent qu’ils sont les amis de Dieu et que l’on ne travaille pas en vain sur leurs âmes. Aimez donc bien les pauvres, les petits ; ne travaillez pas à grandir et à vous élever, mais travaillez à vous faire petits et à vous rapetisser tellement que vous soyez à l’égal des pauvres, pour être avec eux, vivre avec eux, mourir avec eux. Et ne craignons pas les reproches que les Juifs adressaient à Notre-Seigneur : Votre Maître est toujours avec les pauvres, les publicains et les gens de mauvaise vie. C’est un reproche qui doit nous honorer au lieu de nous abaisser.

Notre-Seigneur est venu chercher les pauvres : "Misit me evangelizare pauperibus". Apprenez donc à bien aimer les pauvres et que cette bénédiction de Pie IX, notre chef visible et vrai représentant de Jésus-Christ, vous soit de bon augure et vous fasse aimer les pauvres et rester toujours dans la sainte pauvreté.

Le Père Jaricot est probablement parti. Dites-lui que je lui permets ce qu’il me demande, s’il n’est pas parti. Quant aux différents grades dont vous me parlez, cela me paraît un peu difficile à cause du temps qu’il faudrait rester à Rome ; cependant, si un de vous voulait se sacrifier pour obtenir le titre de docteur, je [le] lui permettrais, pourvu qu’il restât toujours bien petit et qu’il n’en use que pour les petits et les pauvres. Je consulterai et réfléchirai à cela et vous enverrai une réponse définitive sur cet article dans quelques jours, s’il est encore temps.

Priez le bon Dieu pour nous, ou plutôt continuez à le faire. Soyez unis de prière, de cœur et d’esprit, vous fortifiant de plus en plus dans l’amour de Notre-Seigneur.

Je désirerais aller bientôt avec vous, je ne sais si je le pourrai. J’espère que la Providence m’en fournira les moyens plus tard.

Nous allons tous assez bien. Notre maison est très nombreuse, nous attendons de nouveaux bras pour travailler et agrandir le travail. Que d’âmes à sauver et à instruire ! Appliquez-vous bien à la prière et à asseoir votre belle vocation de catéchiser les pauvres, car c’est la plus belle de toutes et la plus digne d’envie.

Je prie beaucoup pour vous. Nous vous envoyons tous le bonjour. Recevez mes embrassements bien affectueux dans le cœur de Jésus-Christ, notre véritable Maître.

A. Chevrier[521]

Lettre n°130 (115) [A François Duret]

J.M.J.
[sans date]

Chers frères et amis,

Voici la décision que nous avons prise par rapport à vos grades : nous avons pensé que, pour cette année, il serait un peu difficile de s’occuper de cette affaire, vu que vous avez votre théologie à étudier sérieusement pour votre ordination, que la préoccupation pourrait s’emparer de votre esprit et nuire à la piété et que, si je puis aller vous voir, nous aurons beaucoup à nous occuper de catéchisme et de piété pour nous préparer à cette vie évangélique que nous devons mener au Prado. Si, dans un an, nous jugeons que cela soit nécessaire, nous verrons et nous ferons notre choix ; pour le moment, il faut penser à rentrer au Prado et à y travailler à catéchiser les pauvres et les petits. C’est aussi la pensée de M. le Supérieur[522] que j’ai vu il y a deux jours.

M. le Supérieur croit que vous pourriez tous les quatre assister au cours de droit canon et au cours de liturgie, que ce ne serait pas aller contre l’intention de Monseigneur. Il vous écrira à ce sujet.

Le père Jaricot est arrivé en bonne santé et a fait heureusement son voyage. Monseigneur doit aller à Rome le mois prochain, après la Noël. Nous l’avons vu avant-hier avec le père Jaricot, il a été content des renseignements que nous lui avons donnés sur vous. Pendant son séjour à Rome, vous le verrez certainement ; vous pourriez lui manifester le désir de m’avoir auprès de vous, afin que, quand je lui demanderai la permission d’aller vous voir, il en connaisse et comprenne un peu votre besoin.

Je ne sais pas si vous en sentez le besoin. Pour moi, je sens que j’ai beaucoup à vous dire. J’aurai beaucoup à vous parler de Notre-Seigneur Jésus-Christ et à vous faire comprendre ce que c’est qu’un véritable disciple de Jésus-Christ, afin que vous marchiez dans cette voie véritable qui glorifie le Maître : "C’est la gloire de mon Père que vous deveniez mes disciples et que vous portiez beaucoup de fruits". On ne porte réellement du fruit qu’autant que l’on est rempli de la vie de Jésus-Christ, qui est la charité.

Priez beaucoup, chers enfants. La prière, le crucifix, la crèche instruisent plus que les livres et la science que l’on apprend au pied de son crucifix ou du tabernacle, est bien plus solide et plus vraie et mieux en rapport avec nous-mêmes que celle que l’on apprend dans les livres.

Priez pour moi, je prie pour vous. Que la bénédiction du Saint-Père soit sur vous et sur nous tous ! Nous serons bénis de Dieu, tant que nous serons ses bons petits pauvres.

Le 10 décembre, notre fête anniversaire, soyez unis à nous et nous ne vous oublierons pas, quoique éloignés. Nous vous saluons tous dans le cœur de notre bon Maître.

Votre dévoué serviteur et père,

A. Chevrier

Ecrivez-moi tous les dimanches pour me rendre compte en particulier de vous-même et en général de tous. J’ai reçu votre règlement de vie, tâchez d’y être fidèles ou modifiez-le selon la nécessité et que la charité soit votre grande règle.[523]

Lettre n°131 (116) [A François Duret]

J.M.J.
26 décembre 76

Chers enfants,

Je vous permets d’aller à Ostie, mais soyez économes. Vous savez que votre argent est l’argent des pauvres et qu’il ne faut s’en servir qu’avec modération et jamais pour son seul plaisir ; le pauvre ne peut se procurer toutes les jouissances qu’il désire.[524]

Vous nous enverrez les Saint-Pierre[525], quand vous les aurez fait bénir par notre Saint-Père le pape.

Je vous félicite d’avoir eu l’occasion de porter un saint cardinal[526]. Que le souvenir de ce saint homme soit gravé dans votre mémoire et qu’il vous aide du haut du ciel à pratiquer les vertus de charité et de pauvreté qu’ il a pratiquées pendant sa vie. Vous voyez comme la pauvreté et la charité s’allient ensemble et comme elles sont admirables.

Faites-vous faire vos camails à Rome ; prenez de l’étoffe, autant que possible, conforme à nos soutanes. J’ai retrouvé le volume des statuts synodaux laissé par l’abbé Broche à la sacristie, il était entre les mains de M. Cusset[527].

Soyez bien exacts à votre petit règlement ; s’il y a des articles que vous ne puissiez accomplir au jour ou au moment marqué, changez-les, mais que l’esprit de Dieu soit en vous, et rappelez-vous que ce n’est pas l’écorce, mais c’est l’esprit qui vivifie. "Caro non prodest quidquam, spiritus est qui vivificat".

Quant à veiller le soir, ne le faites qu’autant que cela serait très nécessaire et dans quelques cas particuliers, parce que le travail prolongé de la nuit est plutôt nuisible qu’utile. Faites bien vos petites conférences spirituelles ; c’est dans ces petites conférences spirituelles que l’on se délasse et se fortifie dans la connaissance de Notre-Seigneur. Je sais combien vous avez besoin de prières, d’union, de force et de courage, mais ayez confiance, je suis avec vous par l’esprit. Je travaille et prie pour vous et je ne désire qu’une seule chose, c’est que vous deveniez tous de saints prêtres, de véritables disciples de Jésus-Christ. Profitez de tout pour vous affermir dans vos bonnes résolutions, vos bonnes pensées, et soyez fidèles à sa grâce qui ne vous manquera jamais, si vous la demandez.

Dans ces jours consacrés à honorer la sainte enfance de Notre-Seigneur, demandez bien cette petitesse, cette humilité et cette pauvreté qui est le caractère du petit enfant Jésus. Vous le reconnaîtrez à ce signe, disaient les anges : Vous trouverez un petit enfant couché dans une crèche. C’est la pauvreté qui est le caractère distinctif du Maître. Que ce soit aussi, à nous, notre caractère distinctif, et tant que nous resterons dans la pauvreté, la simplicité et l’humilité, nous serons les enfants et les disciples de Jésus-Christ.

Monseigneur part demain pour Rome. Je pense que vous aurez occasion de le voir. Vous devez vous présenter à lui et lui raconter un peu votre vie, et vous profiterez de vos visites pour obtenir que j’aille vous rejoindre dans quelque temps.

Nous avons perdu le petit malade ; il est mort, il y a une quinzaine de jours, bien saintement, bien doucement ; nous aurons deux protecteurs dans le ciel pour notre école et notre maison. L’abbé Delorme ne nous a pas laissé la relation de la mort du petit Pégon[528] ; je pense qu’il a oublié ; le bon Dieu sait tout, il est vrai, mais les belles paroles de ce bon petit auraient pu, peut-être, être utiles à quelques âmes faibles et languissantes et les ramener au bien.

M. Isidore est parti il y a quelques jours, brusquement, comme son caractère. M. Bernard le remplace[529], je suis assez content de lui. M. Jacquier est toujours de même. Ces Messieurs et Pères du Prado vont tous à peu près de même et vous envoient tous le bonjour et ont hâte de vous revoir. Nos sœurs font ce qu’elles peuvent, et nous prions tous pour vous.

Pour vos étrennes, je demanderai à Notre-Seigneur, au saint Sacrifice, que vous le connaissiez bien et que vous l’aimiez jusqu’à le suivre de bien près, et si vous aimez Notre-Seigneur, vous deviendrez bientôt parfaits, parce que plus on aime quelqu’un, plus on se conforme à lui.

Je vous embrasse tous de cœur et suis tout à vous.

A Chevrier

Veuillez présenter aux deux bons frères Francesco[530] et au père Lazariste mes sentiments de reconnaissance et mes souhaits bien sincères de bonne année, et si vous pensiez que quelque chose pût leur faire plaisir, veuillez me le dire, je serai heureux de leur être utile. Cette petite image est pour votre "Signora"[531].

Lettre n°132 (117) [A Claude Farissier]

J.M.J.
[sans date]

Chers amis,

J’ai reçu vos lettres, vos souhaits et tous vos bons désirs, merci de tout. Que le bon Maître les entende et les exauce !

Nous avons reçu aussi, avant-hier, les statues de saint Pierre, arrivées sans accident ; rien n’était brisé, quoique la caisse fut partagée en deux. Nous n’avons pas pu rejoindre les petits papiers qui servaient de modèle pour la chaire ; si vous pouvez nous envoyer la forme exacte en papier, nous pourrons mieux la faire exécuter par le menuisier, quoique, à la rigueur, il pourra copier les autres chaires de saint Pierre que nous avons à notre disposition. Les statues sont très jolies, vous avez bien choisi. Vous nous enverrez les brefs dès que vous pourrez, afin que nous puissions les faire approuver par l’Ordinaire et les exposer dans nos chapelles. "Deo gratias".

Vous avez obtenu de Monseigneur la permission pour que j’aille vous rejoindre ; j’en suis bien content, moi aussi. Priez Dieu pour que je puisse aller vous rejoindre. Je ne pense pas que ce soit avant la fin de février. Si toutefois je puis y aller avant, je le ferai bien volontiers, parce que j’ai bien à faire. Il nous reste encore beaucoup à prier, à recevoir l’esprit de Dieu. Oh ! ne cessez pas de demander pour moi l’esprit de Dieu, tout est là. Si nous avons l’esprit de Dieu, nous aurons tout. Si je puis l’acquérir un peu moi-même pour vous le communiquer, que je serais heureux, parce que j’aurai achevé mon œuvre ! Demandons-le les uns pour les autres. Ne manquons pas de réciter, tous ensemble, le "Veni Creator" chaque jour, pour que nous puissions le recevoir avec abondance et que je puisse vous le communiquer.

Remerciez bien ces bons Pères qui vous instruisent et vous donnent de bons conseils. Soyez reconnaissants envers tous ceux qui vous font du bien, non seulement de paroles mais aussi d’action, en rendant tous les services que vous pouvez et selon votre possibilité. Soyez bien unis les uns les autres dans un même esprit et un même cœur, vous rappelant que vous êtes frères, que vous êtes les enfants privilégiés du bon Maître et qu’il faut vous aimer en Dieu et pour Dieu.

Evitez les contestations inutiles, respectez-vous les uns les autres, pensant que vous êtes diacres et bientôt prêtres, et que, participant ainsi aux dignités de l’Eglise, vous devez vous respecter et obtenir des autres le respect dû à votre caractère, conservant toutefois bien l’humilité, qui est la base de toutes [les] vertus. Donnez le bon exemple à tout le monde par votre modestie, votre retenue et votre gravité, partout où vous allez, dans vos promenades, dans vos cours, à l’église et partout.

Je prie pour vous et demande à Dieu, tous les jours, le bon esprit, et que vous soyez, pour tous et pour notre maison, un sujet d’édification et de bon exemple, et de bons catéchistes surtout, puisque c’est là notre grande mission.

Tous nos Messieurs vont bien et vous envoient le bonjour. Que Notre-Seigneur vous bénisse et vous donne son esprit ! Demandez-le pour moi, afin que je puisse vous le donner moi-même par mes paroles.

Nous vous saluons tous et nous vous embrassons dans la joie du Seigneur. Priez pour votre tout dévoué,

A. Chevrier[532]

Lettre n°133 (118) [A François Duret]

J.M.J.
28 février 77

Mes chers enfants,

J’ai vu Monseigneur hier il a confirmé la permission qu’il vous a donnée.

Je partirai donc mardi 13 mars de Lyon pour arriver, je pense, jeudi matin à Rome. Je partirai avec un monsieur, ancien instituteur, qui est dans notre maison de Limonest depuis quelque temps[533].

Enfin, nos désirs sont accomplis : je vais être au milieu de vous pendant quelque temps, c’était là tout mon désir. Veuillez prier de tout votre cœur, afin que j’accomplisse en tout la sainte volonté du bon Maître et que je vous donne l’esprit de Dieu, tout est là. Priez, afin que je le trouve moi-même et que je fasse provision, pendant ces quelques jours, de grâces et de lumières, pour vous donner ce dont vous avez besoin pour devenir de véritables disciples de Jésus-Christ, c’est là tout mon désir.

Je me suis retiré à Limonest pendant ces jours, pour prier et travailler un peu et acquérir tant de grâces qui me sont nécessaires.

Quand je vois combien la Providence est admirable et comme elle conduit toutes choses avec sagesse, je ne puis qu’admirer sa bonté et croire que notre œuvre lui est agréable, et que notre pauvre Prado est un lieu béni où il jette un regard de bonté et d’amour. Répondons bien, chers enfants, aux vues de la divine Providence sur nous, et efforçons-nous d’entrer dans ses vues et de devenir des prêtres selon son cœur et conformes aux règlements qu’il nous a dictés lui-même dans son saint Evangile. Puissiez-vous bien le comprendre et travailler de tout votre cœur à suivre ce bon Maître, non pas de loin, mais de près[534], comme il le désire, afin que vous portiez des fruits et des fruits abondants.

A bientôt, nous étudierons Jésus-Christ, notre maître et notre modèle, et nous nous efforcerons tous de marcher avec courage dans les sentiers si beaux qu’il nous a montrés.

Veuillez m’écrire et me dire ce qu’il faut vous apporter. Vous avez dû recevoir la grammaire italienne. Je porterai un chapeau à l’ami Delorme, des chapelets, des médailles pour faire indulgencier, ainsi que vous me l’avez demandé ; vous me direz le reste. A bientôt.

Je regrette de ne pas pouvoir partir plus tôt, pour voir Mgr Thibaudier[535], mais je ne puis y aller plus tôt.

Que Notre-Seigneur Jésus vous bénisse ! Priez pour moi qui ne vous oublie pas.

A. Chevrier[536]

Lettre n°134 (119) [A Jean Broche]

J.M.J.
[sans date]

Mes chers amis,

Je prendrai la voie de Marseille pour aller vous rejoindre, le froid me fait appréhender le passage des Alpes pour ma poitrine pas trop forte.

Ainsi, je ne sais quel sera le jour de mon arrivée à Rome. Je vous préviendrai quand je serai à Livourne. A bientôt. Priez pour moi.

On enverra la grammaire italienne vendredi prochain, de Paris.

A. Chevrier[537]

Lettre n°135 (120) [A Jean Broche]

J.M.J.
[sans date][538]

Mes chers enfants,

Je suis à Marseille depuis hier soir, mercredi. Je vais m’y arrêter un jour ou deux pour me reposer et faire passer un gros rhume que j’ai pris dimanche au parloir du Prado.

Il me tarde bien d’arriver et je suis bien honteux d’être obligé de prendre des précautions pour ce pauvre corps, afin qu’il puisse servir encore un peu et que je puisse achever l’œuvre que le bon Dieu m’a confiée.

Si je ne puis partir demain, il faudra que je m’arrête dimanche à Gênes, parce que je ne voudrais pas voyager le dimanche. Si donc je n’arrive pas samedi par le train de 2 h. 15 à la gare, j’arriverai sûr lundi par ce même train[539].

Priez pour moi et mon compagnon de voyage, en attendant que je puisse vous voir et vous embrasser.

Tout à vous.

A. Chevrier[540]

Lettre n°136 (121) [A Claude Farissier]

J.M.J.
[sans date][541]

Chers amis,

L’autel que vous m’avez désigné à Saint-Pierre est réservé pour un cardinal qui doit officier le jour de la Sainte Trinité. Je crois donc qu’il est beaucoup plus convenable de suivre la première pensée, qui est de dire votre première messe à la Mission[542]. Vous serez beaucoup plus tranquilles et, les Pères ayant accordé toutes les permissions, vous serez traités comme les enfants de la maison, tandis qu’ailleurs vous ne serez toujours que des étrangers, et puis : "Regnum Dei intra vos est". Quand on a Jésus-Christ, c’est tout. Vous aurez plus avec Jésus-Christ, si vous le possédez réellement, qu’avec toute autre chose. Ne cherchons sur la terre aucune satisfaction. Pie IX a voulu dire sa première Messe dans un hôpital. Cherchons, nous aussi, ce qu’il y a de plus petit, de plus humble, de plus caché, ce doit être notre lot. Pourvu que nous ayons Jésus-Christ avec nous et son esprit, c’est tout ce que nous devons chercher. Les jours suivants, vous pourrez satisfaire vos petites dévotions, mais la première fois il faut que la pensée de Notre-Seigneur absorbe tout votre cœur et tous vos esprits. A Dieu, à Jésus-Christ !

Que vous allez être grands quand vous serez prêtres, mais qu’il faudra être petits en même temps, pour être véritablement de nouveaux Jésus-Christ sur la terre ! Rappelez-vous bien qu’il faut que vous représentiez la crèche, le calvaire et le tabernacle, que ces trois signes doivent être comme les stigmates qu’il faudra porter continuellement sur vous : les derniers sur la terre, les serviteurs de tous, les esclaves des autres par la charité, les derniers de tous par l’humilité. Que c’est beau, mais que c’est difficile ! Il n’y a que le Saint-Esprit qui puisse nous le faire comprendre. Puissiez-vous le recevoir avec abondance ! Vous aurez tout si vous le recevez dans votre ordination, et j’aurai réellement fait une œuvre agréable à Dieu en vous faisant prêtres, et j’aurai au moins des enfants qui prieront pour moi et qui demanderont grâce et miséricorde quand le bon Dieu m’appellera à lui, et j’aurai des enfants qui continueront son œuvre sur la terre, l’œuvre d’évangéliser les pauvres, qui était la grande mission de Jésus-Christ sur la terre : "Misit me evangelizare pauperibus". Puissiez-vous bien le comprendre et ne pas sortir de cette belle mission ; c’était celle de saint Vincent de Paul, l’apôtre de la charité.

Confiance, courage, amour, joie, paix et consolation dans ce beau jour qui doit faire de vous les anges de la terre, les messagers du Très-Haut, les avocats des pécheurs, les économes et les dispensateurs des dons de Dieu, les véritables amis de Dieu et des hommes, des nouveaux Pierre, de nouveaux Paul, de nouveaux apôtres dans le monde : "Quam pulchri sunt pedes… ![543]" Si les pieds sont beaux, combien seront beaux les cœurs, les mains, la tête et tout le reste qui ne touche pas la terre.

Je prie pour vous et me réserve votre première bénédiction. Tout à vous. Demain, nous serons vraiment frères.

A. Chevrier[544]

A Duret, Farissier et Delorme, prêtres

Lettre n°137 (154) [A l’abbé Farissier][545]

J.M.J.
[sans date][546]

Cher frère et ami,

Sœur Marie-Catherine[547] est allée hier au Perron[548] pour y placer la grosse Pauline, qui a 45 ans et que nous avons depuis sept ans. Ayant fait sa première communion, il faut tâcher de la caser quelque part, puisque notre but est atteint.

On a répondu à sœur Marie-Catherine que le moment était favorable, puisqu’on allait inaugurer au Perron un nouveau bâtiment, et y placer probablement des gens de cette espèce, mais qu’il fallait la protection d’un administrateur, de Monsieur de Monteynard[549] par exemple, qui est un des principaux. Il faudra donc que vous ayez la complaisance d’aller voir Monsieur de Monteynard avant l’Ascension, parce que c’est ce jour-là que les administrateurs tiendront conseil pour l’admission des sujets, et le prier de recevoir le nôtre.

Il ne faudrait pas dire qu’elle est à Limonest, mais dire seulement qu’elle est dans notre œuvre et qu’ayant fait sa première communion, nous ne pouvons plus la garder[550]. Que le bon Dieu bénisse votre démarche.

Il faudra un certificat du médecin attestant qu’elle est imbécile et un autre du commissaire attestant qu’elle est indigente et que nous l’avons dans notre œuvre depuis sept ans.

Ayez soin de vous pour travailler toujours avec zèle à la gloire de Dieu. A mercredi. Tout à vous.

A. Chevrier

Je joins une lettre à Monsieur de Monteynard pour le prier de recevoir notre fille[551].

Lettre n°138 (155) [A l’abbé Farissier]

J.M.J.
[sans date][552]

Cher frère et ami,

Que Mlle Grivet[553] suive les exercices que je lui ai donnés les années précédentes, qu’elle prenne pour lecture le renoncement à soi-même de Mgr de Ségur[554] ; elle a dû en acheter plusieurs pour les latinistes ; dites-lui que j’en réclame un pour moi.

L’Evangile dit : Faites le bien sans rien espérer. C’est le moment d’en faire l’application et une leçon pour vous de ne jamais accepter de dîner chez les gens auxquels on rend service, car c’est ainsi qu’ils nous payent ordinairement ; or ce paiement est trop peu de chose pour l’accepter. Avis[555].

Tâchez de placer sœur Agnès[556] et Mlle Thérèse[557] le plus tôt possible, sans manquer toutefois à la charité.

Tout à vous et salut en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[558]

Lettre n°139 (156) [A l’abbé Farissier]

J.M.J.
[sans date][559]

Cher frère et ami,

Nous sommes arrivés ce soir à 4 h. à Vichy. Nous sommes logés rue de la Chaume, chez M. Corré-Busson. Notre état de santé est à peu prés le même.

Veuillez avoir l’obligeance de m’envoyer mon « celebret », afin que je puisse célébrer la sainte messe au moins dimanche.

Priez pour moi et demandez la sagesse. Bonjour à tous les frères en Notre-Seigneur dans le sacerdoce. Salut aux sœurs. Bonjour à tous nos enfants.

Que la paix du bon Dieu soit avec vous.

A. Chevrier[560]

Lettre n°140 (157) [A l’abbé Duret]

J.M.J.
16 juin 1878[561]

Cher frère et ami,

Je vous envoie la lettre de M. Thibaudier, notre voisin, qui nous demande l’admission d’un petit garçon de 11 ans. Veuillez lui répondre que cet enfant est trop jeune ; je ne pense pas que vous ayez de la place pour lui ; voyez, examinez toutefois dans votre sagesse et charité si vous pouvez l’admettre, mais pas aux dépens de plus malheureux et plus âgés que lui[562]. Ayez bon courage ; les pauvres et les déshérités, les ignorants et les pécheurs sont notre partage et notre lot n’est pas le plus petit ; plaise à Dieu que nous puissions suffire à la besogne.

J’ai reçu mon « celebret[563] » que l’ami Delorme m’a envoyé, merci ; j’ai pu célébrer le saint Sacrifice aujourd’hui et j’ai prié pour vous tous, afin que vous ayez tous l’esprit de Dieu. Ne cessons pas de le demander tous les jours et de le chercher dans la vie, les exemples et les paroles de Notre-Seigneur.

Quant à notre vie matérielle, elle est toujours à peu près la même. Je vais commencer mon traitement des eaux demain lundi, régulièrement. Si les eaux de la terre pouvaient se changer en eaux de grâce, nous en serions bien abreuvés, car il pleut constamment.

C’est curieux comme le monde cherche à retenir la vie du corps. Que de soins, que de remèdes, que de précautions pour retenir cette vie matérielle ! Si nous en faisions autant pour retenir la vie spirituelle, autant pour l’entretenir et la conserver, comme nous aurions une bonne santé ! Travaillons à acquérir la vie de l’âme, qui ne périt pas, et priez pour que je croisse plutôt dans cette santé spirituelle qui est infiniment plus utile que cette santé corporelle qui périt toujours, tandis que l’autre ne meurt pas.

Ma mère va passablement[564]. Sœur Antoinette semble aller un peu mieux, le repos lui est très utile[565].

Donnez-moi des nouvelles du Prado. Si le bon Dieu me rend suffisamment de santé, je l’emploierai à passer quelque temps à Saint-Fons, pour travailler à notre œuvre et acquérir l’esprit de Dieu qu’il me semble devoir exister parmi nous.

Présentez bien mes salutations bien affectueuses au père Jaillet, au père Dutel, au père Jacquier. Je ne crois pas que le père Bernerd soit de retour ; s’il était arrivé, veuillez ne pas m’oublier auprès de lui.

Salut à tous les frères, à tous nos enfants, soit de la première communion, soit de l’école cléricale. Salut à toutes les sœurs qui travaillent pour Dieu et nous aident dans notre œuvre. Salut à toutes nos petites filles et à tous ceux qui nous sont attachés dans Notre-Seigneur. Bonjour affectueux à M. Chambas[566] et à nos préfets.

Prions pour que l’œuvre de Dieu grandisse et se multiplie par vous et que vous grandissiez aussi dans la petitesse et l’humilité, pour que l’œuvre de Dieu soit stable et que vous appreniez de plus en plus à catéchiser les pauvres, à instruire les ignorants et à vous dévouer pour les malheureux.

Priez pour moi, je prie sans cesse pour vous.

Que l’esprit du Seigneur soit sur nous tous et nous fasse fructifier dans le bien.

A. Chevrier
Rue de la Chaume, Maison Corré Busson, Vichy, Allier[567]

Lettre n°141 (158) [A l’abbé Farissier]

J.M.J.
[sans date][568]

Cher frère et ami,

Je réponds à toutes les petites questions que vous m’avez faites dans vos dernières lettres.

Veuillez envoyer un mandat sur la poste de 120 fr. à Maurice Daspres, au séminaire de Grenoble[569]. Quant à Mlle Marmoiton, il faut laisser la famille se débattre avec la communauté en ce qui concerne la pension, ce n’est pas notre affaire. Si la communauté n’est pas sûre, comme vous le dites, dites-lui de se placer ailleurs.[570]

Quant à M. l’abbé Clerc[571], employez-le aux petits garçons, comme vous avez déjà fait ; c’est une bonne œuvre à faire et il faut toujours faire les bonnes œuvres ; notre maison doit être le refuge des malheureux, des affligés et de ceux que le monde ne veut pas. "Venez à moi, vous tous qui êtes affligés et je vous soulagerai. Ante omnia charitatem mutuam habentes et continuam". Si votre frère tombe en quelque faute, relevez-le avec humilité, pensant que si vous vous étiez trouvé dans les mêmes occasions, vous en auriez fait tout autant. Que serions-nous si le bon Dieu ne nous soutenait ? Notre maison est le refuge du pécheur, quel qu’il soit et soyons heureux de les recevoir et de leur rendre service. Oh ! oui, c’est un beau cadeau que je vous fais, puisque je vous donne occasion de pratiquer l’humilité et la charité. Qu’importe ce que le monde dira, pourvu que nous fassions le bien.

Quant à donner de l’argent à Sœur Madeleine[572], j’en ai remis à M. Dutel ; qu’elle lui en demande, mais qu’elle ne fasse pas de dépenses sans autorisation de ses supérieures ; on ne doit pas faire plus qu’on ne peut.

J’ai reçu une lettre de Perrichon[573], que j’enverrai à l’abbé Delorme.

Quant à votre visite à Vichy, j’aurai bien du plaisir à vous voir, mais avant de satisfaire un plaisir, il faut consulter la nécessité ; il faut agir en pauvre en tout ; je suis assez malheureux d’avoir agi en riche encore cette fois en venant ici, car ce n’est pas la place d’un pauvre.

Veuillez me dire si Mlles Dussigne[574] sont à Lyon et, si elles y sont, veuillez leur présenter mes devoirs et mes sentiments de gratitude et me donner de leurs nouvelles.

J’ai vu samedi le Père Bernerd, qui est venu me voir à Vichy et qui doit rentrer à Lyon aujourd’hui. Présentez-lui mes devoirs et mes sentiments affectueux. Envoyez-moi une petite feuille d’examen de conscience, je copie le catéchisme, cette feuille me sera utile.

Cherchez un peintre et faites faire deux exemplaires des petits tableaux qui sont dans la chapelle particulière : la crèche et le tabernacle, afin que je puisse les faire placer à Saint-Fons et au nouveau parloir ; vous les ferez faire de la même dimension.

Dites-moi où en est l’acquisition du nouveau terrain qui est derrière la cuisine. Faites placer le plancher du nouveau parloir dès qu’il sera assez sec, afin que l’on puisse s’en servir. Vous ferez peindre les croisées de la même couleur que celle de la grande porte. Je crois que c’est Monsieur François[575] qui a peint cette porte.

Faites nettoyer Saint-Fons, afin que les troisièmes puissent y faire leur retraite bientôt.

Voilà à peu près les commissions que j’avais à faire.

Je vais écrire aux Sœurs, au père Jaillet et au père Jaricot. Je suis bien honteux de vivre dans l’oisiveté, quand vous travaillez, vous, et que vous pouvez à peine suffire au travail. Je travaille à recopier mon catéchisme, qui doit être pour nous une affaire importante. Priez Dieu pour moi ; je ne vous oublie pas chaque jour; je vais bien, priez surtout pour la guérison de l’âme, afin que je puisse achever l’œuvre de Dieu, c’est l’essentiel, le reste n’est rien.

Salut à tout le monde, en général et en particulier. Je ne vous oublie pas et je suis toujours avec vous, en union avec Notre-Seigneur, notre Maître.

A. Chevrier[576]

Lettre n°142 (159) [A l’abbé Duret]

J.M.J.
[sans date]

Cher frère et ami,

Merci de votre bonne lettre. Si les « coquins » de frères vous ont empêché d’écrire à votre tour, vous vous êtes bien dédommagé en faisant une longue lettre. Soyez toujours gai et aimable[577], c’est une des qualités d’un serviteur du bon Dieu.

La saison s’avance, il me tarde de retourner auprès de vous, qui êtes ma véritable famille. Le temps dure, éloigné de ses enfants et de son petit troupeau. Je vais donc rentrer au milieu de vous, un peu plus fort et mieux portant que je ne l’étais au départ, sans toutefois être entièrement rétabli, puisque beaucoup de choses ne peuvent digérer et qu’il faut toujours choisir ; mais cela n’empêche pas que ça va mieux. Je vais donc rentrer lundi soir à 3 h. 20. Nous partirons par le train de 9 h. 1/2 de Vichy, pour rejoindre celui de Paris à Saint-Germain-des-Fossés. Sœur Antoinette va bien mieux, ma mère ne va pas mal aussi et Mlle Jenny[578] est à peu près la même. Enfin, Dieu soit béni, le corps va mieux. Si l’âme allait mieux aussi ! car c’est elle qui a la véritable vie. C’est donc avec plaisir que nous reverrons notre pauvre Prado et surtout ceux qui l’habitent[579].

Veuillez dire à M. Suchet[580] de venir à la gare avec sa petite voiture pour amener notre petit bagage. Il faudra l’avertir quelques jours d’avance, pour qu’il n’arrive pas le lendemain. C’est un bon homme que le père Suchet et il pourrait bien se faire qu’il fût avant nous en Paradis ; il marche peut-être plus vite dans la voie spirituelle que dans la voie temporelle.

J’ai beaucoup de lettres sur ma table, une vingtaine au moins ; dites à ces bonnes gens que, la semaine prochaine, je leur rendrai réponse de vive voix.

Merci au bon ami Broche de sa lettre qui me donne des détails sur sa classe et les autres personnes qui m’intéressent. Présentez bien mes hommages au père Jaillet et je pense bien qu’il se consolera de la perte de cette bonne vache qui nous donnait à tous du bon lait. Il faut être reconnaissant envers le bon Dieu de tous ses bienfaits, et surtout des bons animaux qu’il nous a donnés pour nous aider et nous nourrir dans nos besoins[581].

Je rendrai réponse à l’ami Farissier sur les divers petits points qu’il me signale dans sa dernière lettre. Mes respects au Père Dutel, mes amitiés au Père Jacquier. Bonjour à tout le monde, en attendant que je puisse vous embrasser cordialement, pour travailler ensemble à notre conversion et à notre sanctification. Salut à toutes les sœurs et à tous nos enfants. Priez pour nous, ou plutôt merci de toutes vos bonnes prières.

Votre tout dévoué frère en Jésus-Christ,

A. Chevrier

Je sais que le père Berne est à Roanne[582].

Lettre n°143 (160) [A l’abbé Farissier]

J.M.J
Ce 6 juillet 1878

Cher frère et ami,

Veuillez dire à Madame Mioche[583] que je ne puis aller à Lamothe, que je ne puis absenter trop longtemps de la maison et que, lundi soir, après-demain 8 juillet, je rentrerai au Prado par le train de 3 h 1/2.

Je la remercie bien de sa charitable invitation, mais je ne pourrai lui rendre aucun service et j’ai le travail du bon Dieu à faire avant tout. Chacun son travail.

Salut à tout le monde et que la bénédiction de Dieu soit sur nous tous.

A. Chevrier[584]

Lettre n°144 (161) [A l’abbé Farissier]

17 septembre 1878

Cher frère et ami,

Je suis bien content que vous ayez rangé les choses avec Mlle Chapuis[585]. Je pense que ça ira mieux, une petite visite fait toujours mieux que le reste.

Quant au maçon, il peut passer chez M. Jutton pour déposer ses remblais, c’est convenu. Il est aussi convenu que nous élèverons de moitié un mur de clôture de 3 mètres d’élévation, de 50 cm de largeur. Ayez l’obligeance de voir la limite fixée par le géomètre et de prendre 25 cm sur le voisin et 25 cm sur nous. Le mur doit être aux frais des deux propriétaires, il faut qu’il soit en pierre, comme le reste des clôtures voisines.

Merci de vos commissions bien faites. Salut à tous et amitiés.

A. Chevrier

Point d’enveloppe. Point de pain à cacheter[586].

Lettre n°145 (162) [A l’abbé Delorme]

[A l’abbé Delorme][587]

[sans date]

Les pénitences corporelles sont très utiles, mais les pénitences spirituelles le sont davantage et il faut savoir prendre les unes avec modération et prudence et accepter les autres avec joie et amour pour sa sanctification. J’aimerais bien vous voir accepter des pénitences humiliantes qui contrarieraient votre volonté. Vous êtes naturellement volontaire et indépendant[588], peu régulier dans votre vie. Il faut que nos pénitences nous rendent saints[589] et bons pour le prochain.

J’aimerais bien que vous prissiez pour pénitence de dire votre bréviaire exactement : matines, la veille ; petites heures, le matin[590] ; que vous ne sortiez pas sans permission ; que vous fassiez bien tous vos efforts pour accomplir vos exercices et que vous soyez bien régulier pour les exercices de l’école ; que, quand vous avez manqué un exercice quelconque, vous vous en accusiez et demandiez une pénitence.

Quant aux pénitences corporelles, je ne puis vous permettre toutes celles que vous me désignez. Vous savez comment nous avons perdu le pauvre Génon[591] : il a voulu faire des excès dans ce genre, et cela sans notre permission et malgré nous, et il est mort un peu par sa faute.

Je trouve donc vos pénitences trop exagérées, vous les réduirez comme je les ai marquées plus haut.

Demandons chaque jour l’esprit de Dieu, afin qu’il nous conduise et nous fasse marcher dans cette bonne voie d’humilité, de pénitence, de pauvreté, de charité, qui nous rend saints.

Que Jésus, notre bon maître, vous bénisse et vous fasse porter de bons fruits[592].

A Maurice Daspres et Léon Ferrat, séminaristes

Maurice Daspres (1855-1923) et Léon Ferrat (1847-1919) étaient tous deux de La Mure en Isère, le pays natal de saint Pierre Julien Eymard (1811-1868). Ils étaient entrés à l’école cléricale du Prado, le premier en 1869, le second en 1872. Maurice Daspres, de santé délicate, y fut l’objet d’une attention particulière du père Chevrier[593]. Léon Ferrat, plus âgé, y fit, tout en poursuivant ses études, office de surveillant.

En 1873, Daspres devenait élève au petit séminaire de son diocèse, à La Côte Saint-André, à une soixantaine de kilomètres de Lyon, où le père Chevrier vint lui faire deux visites, l’une en 1875, l’autre en 1877, à son retour de Rome. Léon Ferrat l’y avait rejoint en 1876 et le père Chevrier leur écrivit alors plusieurs lettres communes pour les soutenir dans leur vocation, comme il l’avait fait quelques années auparavant avec ses premiers séminaristes présents à Alix, le séminaire de philosophie du diocèse de Lyon.

En 1877, Daspres entrait au Grand Séminaire de Grenoble pour y faire sa théologie. Ordonné prêtre en 1880, ses premières années de sacerdoce allaient se passer au Prado, au service d’abord de l’œuvre de la première communion, puis, pendant six mois, de celle de la persévérance et enfin comme professeur de quatrième au petit séminaire de Notre-Dame de la Roche. En 1884, il rentrait dans son diocèse à la demande de l’autorité diocésaine. Il mourut en 1924, archiprêtre du Valbonnais. Devenu prêtre à son tour, Léon Ferrat exerça lui aussi son ministère au service du diocèse de Grenoble ; en 1899, il était curé d’Allemont en Isère.

Lettre n°146 (126) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
16 février[594]

Cher enfant,

Je me propose toujours d’aller te voir ainsi que ces bons Messieurs du Séminaire et toujours quelque empêchement ! Tu sais le travail que j’ai dans cette pauvre maison.

J’ai reçu le bulletin de tes places et notes de la classe. Courage, cher enfant, patience, persévérance ! Continue à bien travailler et à prier. Ne néglige pas les petits exercices d’un bon séminariste et d’un bon tertiaire de saint François : l’office de la sainte Vierge, le rosaire, le chemin de la croix chaque semaine. J’irai bientôt te voir et je prendrai un jour, malgré tout. Veuille m’indiquer le chemin et le moyen de partir le matin et de revenir le soir au Prado.

Tout va assez bien à la maison, ces Messieurs du Séminaire ne vont pas mal aussi. Nous t’envoyons tous le bonjour et [je] te souhaite mille bénédictions du bon Dieu.

A. Chevrier

Veuille me dire ce qu’il faut te porter, si tu as besoin de quelque chose[595].

Lettre n°147 (125) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
[sans date][596]

Mon bien cher enfant,

J’ai reçu tes deux bonnes lettres dans lesquelles j’apprends avec plaisir que tu fais des efforts pour persévérer dans tes bonnes résolutions[597]. Courage et persévérance ! Dans le chemin de la vertu il faut tous les jours reprendre courage et comme dit notre divin Maître, il faut prendre sa croix chaque jour.

Cette belle fête de Noël que nous avons célébrée hier, nous rappelle ces belles vertus de pauvreté et d’humilité dont j’aimais à vous parler et qui sont le fondement de la vie chrétienne et surtout de la vie sacerdotale. Car c’est là le but de notre vie, la simplicité, la pauvreté, imiter Notre-Seigneur étant pauvre lui-même et travaillant à évangéliser les pauvres : "Misit me evangelizare pauperibus". Ne laisse pas passer ces belles fêtes sans te retremper dans l’esprit de pauvreté et d’humilité.

J’ai à t’annoncer la bonne nouvelle que nos Messieurs du Grand Séminaire ont tous reçu le sous-diaconat à la Noël, j’ai assisté à l’ordination ; M. Blettery est entré au Grand Séminaire.

Notre petite école cléricale est grandement augmentée, elle compte 40 élèves. S’ils étaient tous des saints plus tard ! mais il en restera un bon nombre en retard. Tous les anciens t’envoient bien le bonjour, ainsi que les sœurs, et ton souvenir est souvent présent à leur esprit.

Continue à travailler avec courage et ardeur ; sois bien fidèle à ton petit office et à ton rosaire et [à ton] chemin de la croix chaque semaine. Il faut aussi écrire quelquefois à ces Messieurs du Grand Séminaire pour entretenir ces bonnes relations qui fortifient et entretiennent l’âme dans la piété et l’amour de ses bons amis.

A Dieu, mon cher enfant. Présente bien mes respects à Monsieur le Supérieur, à ton professeur actuel et à celui de l’année passée.

Prie quelquefois pour nous et je recevrai toujours avec plaisir de tes nouvelles. Si tu as besoin de quelque chose, fais-moi le savoir.

Tout en Notre-Seigneur et par amour pour lui.

A. Chevrier[598]

Lettre n°148 (127) [A Léon Ferrat]

J.M.J.
[sans date][599]

Cher Léon,

Me voici installé à Vichy depuis douze jours.

Je vais un peu mieux depuis quelques jours, mais je ressens toujours une grande faiblesse et l’estomac n’est pas rétabli assez pour pouvoir digérer toutes sortes d’aliments ; cependant ça va un peu mieux et j’espère rentrer après l’Assomption.

Et vous, comment allez-vous ? Travaillez-vous bien ? Les choses sont-elles arrangées pour que vous restiez pendant les vacances ?

Faites provision de sciences, de piété et de bonne santé, pour faire une bonne philosophie et ne pas rester en arrière de votre bon devancier Daspres.

Si M. et Mme Chanuet sont à Toussaint, veuillez leur présenter mes hommages et remerciements bien sincères pour tout ce qu’ils font pour vous et pour moi.

Mes amitiés à Mr l’abbé votre professeur, mes salutations respectueuses à M. le Curé, ainsi qu’à M. et Mme Place[600].

N’oubliez pas non plus les bonnes Sœurs du Saint-Sacrement, dont je conserve un bon souvenir.

Je suis dans le cœur de Jésus, notre Maître, votre dévoué prêtre.

A. Chevrier

à Vichy, chez M. Desgouthes, chef d’octroi, rue de Paris, Allier[601]

Lettre de Maurice Daspres au père Chevrier.

J.M.J.
La Côte-Saint-André, le 14 novembre 1876,

Bien aimé Père,

Plus de quinze jours se sont déjà écoulés depuis que notre bon M. Léon vous a écrit d’ici sa première lettre, marquée au coin de la souffrance et en même temps de la sainte résignation, et je ne me suis point encore mis en devoir de vous écrire à mon tour. Cela provient de ma négligence, déjà si souvent accusée, et un peu aussi des circonstances. Notre retraite a eu lieu la semaine passée ; elle nous a été prêchée par un père jésuite de Grenoble.

J’avais, bien-aimé Père, grand besoin de ces quelques jours de recueillement et de méditation ; j’en ai profité pour me rappeler à loisir et considérer attentivement les familières instructions que vous nous avez données dans notre suite de réunions au Prado. Elles m’avaient frappé profondément non par leur nouveauté, car c’était là la doctrine qui m’avait été enseignée verbi exemplique gratia depuis mon entrée au Prado, mais par l’empreinte de la vérité profonde. J’y suis donc revenu avec plaisir à l’aide des petites notes que j’avais prises. Cela m’a aidé à bien faire, à mieux faire ma retraite ; j’ai éprouvé un besoin réel d’y conformer ma conduite, d’espérer en moi ce renoncement volontaire aux biens, aux créatures et à soi-même. J’ai reconnu avec confusion que je n’en étais encore qu’au début et qu’il me restait beaucoup à faire en peu de temps.

Mes petites pratiques et mon office en particulier ont eu beaucoup à souffrir jusqu’à la retraite de ma négligence et de mes omissions. J’ai cherché à y remédier pendant la retraite, mais j’ai le regrettable pressentiment que j’aurais beaucoup encore à me reprocher sous ce rapport à cause des occupations extra-régulières qui m’incombent aux moments les plus propices pour la récitation de notre petit office. Je tâcherai d’y suppléer en faisant dans la même intention quelques actes de charité ou de renoncement à moi-même.

Nous avons reçu hier des nouvelles de Rome ; nous nous proposons de répondre à ces Messieurs dans quelques jours.

M. Léon se ressent toujours un peu de son mal de tête ; cela lui fait passer de temps à autre quelques douloureux moments. Il s’est bien habitué au séminaire et a su s’attirer la sympathie de ses condisciples, qu’il fait manœuvrer en récréation et en promenade comme autant de troupiers sans fusil. Ces Messieurs et surtout M. le Supérieur approuvent entièrement et encouragent autant qu’il est en eux ce mode de faire amuser tout le monde ou presque tout le monde.

Mais dites-moi, bien-aimé Père, comment allez-vous ? Votre rétablissement est-il complet ? Comment vont ces Messieurs et Mme votre mère, si bonne pour moi en toute rencontre ? Et vos nombreux latinistes sont-ils tous bien fidèles au règlement et, par suite, tous heureux et contents, comme on l’est et comme on doit l’être au Prado ? J’en suis convaincu.

Pour moi, je cherche en vain dans ma vie passée de plus heureux jours que ceux que j’ai coulés auprès de vous, cher Père, sous le toit de la Pauvreté et de la Charité.

Recevez, vénéré Père, l’expression et l’assurance de mes sentiments de vénération profonde et de profonde reconnaissance.

Votre enfant soumis et respectueux,

Maurice Daspres, Frère Bonaventure

Lettre n°149 (128) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
30 novembre[602]

Chers petits frères et amis,

J’ai reçu de vos nouvelles avec plaisir. Je désire de tout mon cœur que vous croissiez dans la science et la sagesse ; c’est là les deux gloires du prêtre et sans ces deux conditions, il ne peut être qu’un demi-serviteur du bon Maître.

Travaillez ardemment à croître de plus en plus [dans] votre sanctification. Ne négligez pas la méditation de chaque jour, l’office, la dévotion au Saint-Esprit, le rosaire et le chemin de la croix. C’est dans la pratique de ces dévotions que vous trouverez la connaissance de Jésus-Christ, votre Maître. Rappelez-vous de temps en temps ce que je vous ai dit sur la pauvreté, parce que cette vertu est la base de notre vie et que c’est par là que Notre-Seigneur a commencé sa vie sur la terre.

Ecrivez-moi tous les mois, et chacun à votre tour, pour me rendre compte de votre conduite et de l’accomplissement de vos différents exercices de piété. Reprenez-vous l’un l’autre de vos défauts, c’est une bonne manière de s’en corriger et, en se reprenant ainsi, on exerce un grand acte de charité envers ses frères, et celui qui reçoit l’observation fait un acte d’humilité agréable à Dieu et utile à son âme. Soyez fidèles à toutes ces choses et vous répondrez aux vues du bon Dieu sur vous et aux sacrifices que nous nous imposons pour votre vocation[603]. Nous avons bien à faire pour devenir des saints ; il faut commencer de bonne heure ce grand travail, il ne faut pas attendre d’être prêtre pour acquérir les vertus sacerdotales, il faut commencer dès l’enfance à les pratiquer. Courage et confiance ! Ne négligez pas les exercices de piété et rendez-m’en bien compte chaque mois, voilà ce que j’exige de vous.

Mon respect à Monsieur le Supérieur et le salut affectueux et reconnaissant à vos bons professeurs. Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le moi dire.

Votre tout dévoué serviteur et père en Jésus-Christ.

A. Chevrier[604]

Lettre n°150 (129) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
15 février[605]

Chers amis,

J’ai reçu votre bulletin trimestriel, j’ai vu avec plaisir que vous travaillez bien et que vous faites vos efforts pour réussir. Faites-en aussi pour ce qui concerne la sagesse et soyez toujours bien fidèles à vos petits exercices de piété, le rosaire, le chemin de la croix, l’office.

Oh ! comme il faut prier, chers enfants, pour apprendre quelque chose ! Comme un prêtre doit connaître Jésus-Christ et son Evangile, tout est là ! Etudiez bien votre Evangile et conformez votre vie à celle de Jésus-Christ, c’est là le prêtre ! Ecoutez bien les instructions qui vous sont données par vos maîtres, afin d’avancer en même temps dans la vertu et dans la science.

Je prie pour vous tous les jours. Priez aussi pour moi, afin que je remplisse bien la grande tâche que Dieu m’a confiée et que je fasse de vous tous des saints, des prêtres selon le cœur de Dieu.

Envoyez-moi de temps en temps de vos nouvelles. Quand même je ne vous réponds pas de suite, j’aime à recevoir de vos lettres et savoir ce que vous faites et comment vous allez. Notre frère Léon a été un peu malade, mais j’espère que ce ne sera pas grave, Maurice doit en avoir soin, parce qu’il est infirmier. Père Dutel doit aller vous voir bientôt.

Soyez toujours bien sages.

Mes respects à vos bons professeurs et à Monsieur le Supérieur, et je suis votre tout dévoué,

A. Chevrier[606]

Lettre n°151 (130) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
Rome, 25 avril[607]

Mes bien chers amis,

Je suis à Rome depuis un mois pour préparer vos quatre frères aînés à la prêtrise et à la grande mission de catéchistes que le bon Dieu nous a confiée. Puissions-nous bien nous y préparer ! Tout mon désir serait de préparer de bons catéchistes à l’Eglise et de former une association de prêtres travaillant dans ce but. C’était la grande mission de Notre-Seigneur : "Misit me evangelizare pauperibus". Puissiez-vous croître vous-mêmes dans ces pensées et devenir vous-mêmes des prêtres zélés, tout disposés à aller partout évangéliser les pauvres.

Je suis bien content des détails que vous me donnez sur vos examens ; je vois que vous travaillez bien, que vous employez votre temps et que vos maîtres sont contents. Veuillez prier Monsieur le Supérieur de m’envoyer votre bulletin ici à mon adresse : "Via dell’orazione e morte, 92, Roma". Je pourrai voir le résultat du trimestre, parce que l’on ne me l’enverrait pas de Lyon.

Courage donc, chers enfants ! Ne vous ennuyez pas des petites contrariétés qui peuvent survenir, il faut s’y habituer. Ce sont les souffrances et les humiliations qui font les hommes véritables. Un homme qui n’a rien souffert et rien enduré, ne sait rien et il n’est bon à rien. Ceux qui sont toujours flattés et caressés, honorés, ne sont que des pattes mouillées. Plus vous serez méprisés, calottés, injuriés, humiliés, plus vous serez grands, forts et bons au service de Dieu.

Ne négligez pas vos exercices pieux : le rosaire, le chemin de la croix, l’office et les petites corrections fraternelles, quand il y a lieu.

Soyez bien soumis envers vos maîtres, bons et charitables envers vos frères. Ne craignez pas de leur rendre tous les services possibles et de tout supporter sans vous plaindre. Devenez des hommes forts et courageux. Que le bon Dieu vous donne la santé de l’âme et du corps, et que vous nous reveniez pleins de vigueur pour le bien, afin de bientôt travailler à convertir le monde et devenir de bons petits missionnaires du bon Dieu !

Priez pour nous, je sais que vous le faites.

Nos diacres, vos frères, vous saluent. Ils ont subi leur examen de la prêtrise et dans un mois, ils monteront à l’autel et, plus tard, ce sera à vous. Puisse le bon Maître vous accorder la même grâce qu’à eux.

Mes salutations bien respectueuses à Monsieur le Supérieur. Mes salutations affectueuses et reconnaissantes à Messieurs vos professeurs de philosophie et de rhétorique. A vous, mes amitiés et ma sincère affection.

Que le bon Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[608]

Lettre n°152 (131) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
[sans date][609]

Cher ami,

Je vous permets bien d’accompagner Léon à la Grande Chartreuse, si cela peut vous faire du bien. Mais j’aimerais mieux que vous viendriez tous ensemble passer trois jours ici, car vous avez tous besoin de repos et Notre-Seigneur menait ses apôtres avec lui.

Je suis bien content de votre travail et j’espère que le bon Maître bénira vos efforts et qu’ils porteront de bons fruits.

Votre tout dévoué,

A. Chevrier[610]

Lettre n°153 (132) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
10 décembre[611]

Cher ami,

Je vois avec plaisir que tu es bien content au Grand Séminaire et j’espère que ce séjour sera pour toi une augmentation de foi, de piété et d’amour envers Notre-Seigneur. Plus on approche du terme, plus il faut prendre courage et croître dans les vertus qui préparent au sacerdoce, puisque le Grand Séminaire est pour se préparer spécialement à ce grand ministère. Je te recommande particulièrement la prière, qui est la base de toutes grâces spirituelles. Celui qui prie obtient tout de Dieu et comme il est difficile de devenir un bon prêtre, il faut beaucoup prier pour en obtenir la grâce. Tu sais quelles sont les prières habituelles de notre maison : le rosaire, le chemin de croix ; en récitant donc bien exactement ton rosaire et faisant bien fidèlement ton chemin de la croix, tu apprendras à connaître Notre-Seigneur, à l’aimer et à l’imiter. N’oublie pas ton office, je pense que tu peux le dire chaque jour en union avec tes frères.

Nous avons célébré aujourd’hui notre fête du 10 décembre, dix-septième anniversaire de la fondation de notre maison ; nous avons reçu huit petits élèves du cordon de saint François et leur avons donné la permission de porter l’habit de chœur. Notre école cléricale est très nombreuse, puisse-t-il en sortir des prêtres selon Jésus Christ, notre divin Modèle, et être comme lui animés de son esprit de pauvreté et de sacrifice pour être utiles aux âmes.

Monsieur Léon est à Limonest, il y est très content, il est préfet d’études, et Monsieur Jaillet lui fait repasser sa philosophie et son latin, de sorte qu’il ne perd pas son temps et j’espère que, l’année prochaine, il sera plus fort et pourra mieux suivre.

Nous t’enverrons le surplis que tu nous demandes, dans quelques jours.

Ma santé est toujours bien faible, je ne reprends pas mes forces et je tousse toujours beaucoup. Je ne sais pas quand je pourrai aller te voir.

Veuille présenter à Monsieur le Supérieur mes remerciements bien sincères pour toutes les bontés qu’il a eues pour toi, et tâche de te rendre digne de ses soins par ta bonne conduite, ta piété et ton travail. Sois bien humble et tâche de te corriger un peu de cet air emprunté, de cette certaine timidité extérieure que tu as quand tu te présentes devant quelqu’un ou que tu leur parles. La hardiesse ne vaut rien, mais une trop grande timidité, qui va jusqu’à vous faire trembler ou balancer, ne vaut rien non plus. Il faut aller simplement, bonnement et quitter tout ce qui sent trop l’enfance, et prend[re] un peu de cet aplomb qui vient de la sagesse et de la conviction de la foi et de la force de l’amour de Dieu.

Allons, courage, cher enfant ! Tous ces Messieurs t’envoient bien le bonjour et t’embrassent de tout cœur ; nous parlons souvent de toi et nous t’aimons tous bien. Ma mère va un peu mieux. Prie pour nous, nous ne t’oublions pas. Si tu as besoin de quelque chose, fais-nous le savoir, nous te l’enverrons.

Tout à toi en Jésus-Christ.

A. Chevrier[612]

Lettre n°154 (133) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
1er mars[613]

Mon cher ami,

Je réponds un peu tard à vos bonnes lettres que vous m’avez adressées à l’occasion de ma fête et du jour de l’an[614], mais, si je ne vous écris pas souvent, je pense souvent à vous devant Notre-Seigneur et nous ne vous oublions pas non plus dans nos petites conversations avec ces Messieurs. Nous nous réjouissons d’avoir plus tard en vous un bon ouvrier du bon Dieu, qui nous aidera à accomplir l’œuvre si grande et si belle d’évangéliser les petits et les pauvres. Préparez-vous bien à cette grande mission, en vous instruisant bien vous-même dans l’étude et surtout dans la prière, car on apprend beaucoup dans la prière, et c’est au pied de son crucifix que l’on découvre les secrets mystères du bon Dieu. C’est là où les saints allaient puiser les grandes sciences qu’ils donnaient ensuite au monde, car Jésus-Christ est la Vérité[615] et c’est auprès de lui que l’on trouve cette vérité qui éclaire et qui réchauffe l’âme.

Soyez toujours bien fidèle, cher enfant, à vos petits exercices de piété, le rosaire, le chemin de la croix, l’office, un peu d’heure sainte quand vous le pouvez, afin de vivre en union avec nous par la pensée et par le cœur.

Son Eminence le Cardinal a eu la bonté de venir nous voir avant son départ pour Rome[616] et il a été très bienveillant pour ce qui nous concerne. Il m’a rapporté le petit règlement de vie qui nous concerne, avec un petit mot écrit de sa main, par lequel il nous approuve et nous bénit[617]. Nous n’avons donc qu’à continuer et à suivre le petit règlement de vie qui nous est prescrit, à devenir surtout de bons catéchistes, puisque c’est la notre but, afin que nous puissions ensuite aller enseigner et catéchiser partout où besoin sera. Priez toujours pour que la cause de Dieu grandisse et l’emporte sur le mal et que, par l’instruction, nous puissions faire prévaloir le bien sur le mal, qui est si grand dans le monde.

Tous nos Messieurs vont bien et vous envoient bien leur bonjour affectueux ; ma santé n’est pas forte, mais je vais mieux, après quelques jours de repos.

J’aurai un vrai plaisir à aller dans quelque temps vous voir et à voir aussi Monsieur le Supérieur, si bon pour vous, et à le remercier de toutes ses faveurs.

Je ne vous oublie pas auprès du bon Maître, priez aussi pour nous et croyez toujours à l’affection de votre dévoué en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[618]

Lettre n°155 (134) [A Maurice Daspres]

J.M.J.
8 juin[619]

Bien cher fils en Notre-Seigneur,

C’est avec bonheur que j’ai appris que vous étiez appelé à la tonsure par vos supérieurs. C’est un grand honneur d’être appelé à porter cette couronne spirituelle qui nous rappelle que nous sommes les élus de Dieu et que nous partageons la couronne qu’il a portée sur la terre et que nous aurons part à celle qu’il possède dans le ciel.

En recevant la tonsure, vous devenez en particulier le sujet de ce roi divin qui a été couronné d’épines et qui, par cette couronne, a acquis les royaumes de la terre. Entrez donc avec joie dans cette sainte milice des vrais soldats de Jésus-Christ. Rappelez-vous bien que vous vous séparez du monde et que vous quittez le superflu, toutes les vanités de la terre que nous représentent ces cheveux qui demandent souvent des soins exagérés, et qu’il faut quitter pour s’attacher au divin Maître, parce que celui qui tient encore aux choses de la terre ne peut être à Jésus-Christ. « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple », nous dit-il dans son Evangile.

Le renoncement aux choses de la terre, aux vanités du monde et au monde, est le premier acte à faire pour appartenir réellement à Jésus-Christ. Soyez généreux, cher enfant, dans cette circonstance et renoncez à tout pour vous donner à Jésus-Christ. Moins on garde pour soi, plus on est à Jésus-Christ et comme il faut que vous soyez tout à lui, il faut que vous ne gardiez rien pour vous.

J’aurais bien désiré aller assister à votre première tonsure, mais ma santé est toujours faible, je ne puis faire aucun travail et, de temps en temps, il faut que je passe des jours au lit, à la suite des vomissements qui me surviennent.

Nous prierons Dieu pour vous la veille de la Sainte Trinité. Nous dirons la messe pour vous et nous vous verrons revenir avec plaisir au milieu de nous. Comme vous êtes plus près de chez vos parents, vous pourrez aller les voir en sortant du séminaire et [vous] nous reviendrez ensuite.

Dites-moi combien il vous reste encore à devoir au Séminaire, afin que je vous envoie la somme nécessaire ; vous devez avoir besoin d’un peu d’argent aussi. Si vous avez besoin d’une soutane pour samedi et d’un surplis, nous vous l’enverrons.

A Dieu, cher ami, que Dieu vous bénisse ! que le Saint-Esprit vous comble de ses dons pendant cette semaine[620] et qu’il vous transforme, comme il a transformé les apôtres et fasse de vous un vrai saint ! C’est ce que je demande à Dieu pour vous, par l’intercession de la sainte Vierge Marie.

Mes respects bien profonds à Monsieur le Supérieur.

A. Chevrier[621]

Lettre n°156 (135) [A Léon Ferrat]

J.M.J.
22 juillet[622]

Mon cher Monsieur Léon,

J’apprends avec plaisir que vous vous occupez bien de votre charge ; continuez bien, ayez bien soin de mes enfants ; continuez bien à faire les études quand il faut. Ne vous inquiétez pas des paroles des uns et des autres ; il y en a qui ont un très mauvais esprit, qui ne s’occupent que de dire du mal des uns des autres.

Soyez ferme et assistez bien régulièrement aux exercices religieux.

Courage et persévérance. Que Dieu vous bénisse.

A. Chevrier[623]

A Wilhelm Antoni, séminariste

On aimerait en savoir plus sur ce jeune garçon entré à l’école cléricale en 1875, qui y fut un excellent élève et que le père Chevrier affectionnait beaucoup[624]. C’était aussi, nous dit l’un de ses anciens condisciples, « un véritable apôtre », qui se dépensait, le jeudi après-midi, au service des enfants. « Nous allions quelquefois les chercher dans les rues voisines ; ils se transmettaient eux-mêmes la plupart du temps ce mot d’ordre que j’ai entendu de mes oreilles : « Viens-tu t’amuser chez Chevrier ? » Nous les faisions amuser en effet, mais à un moment donné on les faisait entrer dans une salle où on leur apprenait à faire le signe de la croix, à dire leur prière et à réciter quelques mots de catéchisme. Notre condisciple Wilhelm Antoni avait un véritable don pour intéresser les enfants et leur faire du bien. C’était un véritable apôtre. Les enfants s’en retournaient contents après le goûter, qui consistait tout simplement dans un morceau de pain »[625].

Wilhelm était de nationalité allemande, sa famille étant domiciliée à Pfortz, dans le Palatinat. Pourquoi était-il venu à Lyon et comment avait-il connu le Prado ? nous l’ignorons. Nous savons seulement qu’il s’était préparé pendant plus d’un an à entrer à l’école cléricale en suivant des leçons de français qu’il prenait auprès de Mlle Grivet, institutrice et dirigée du père Chevrier[626]. Parce qu’il était allemand, le père Chevrier lui faisait lire, dit-on aussi, les écrits du « pieux chanoine Holzhauser », qui avait réveillé le sens évangélique des prêtres outre-Rhin.[627]

Il existe deux lettres qui lui furent adressées personnellement par le fondateur du Prado, la première en 1877, la seconde en 1878, suivie d’une lettre qui nous a été conservée du jeune garçon lui-même, que lui retourna le père Chevrier en y ajoutant quelques lignes de sa main.

Wilhelm avait des ennuis de santé, comme le laisse entendre une lettre qu’il écrivit aux demoiselles Mercier et Bonnard au cours de l’été 1877. Il souffrait de maux de tête. On avait préconisé, pour le soigner, des douches froides, qu’il allait prendre à l’Hôtel-Dieu. « Il est mort quelques mois après le père Chevrier », dit Jean-Marie Laffay, qui avait été avec lui à l’école cléricale et qui ajoute : « Je me souviens que nous dîmes à ce moment qu’il était allé servir la messe au Père dans le ciel[628] ».

Lettre n°157 (136) A mon petit Wilhelm au Prado

J.M.J.
18 avril[629]

Mon petit ami,

J’ai reçu la petite lettre que tu m’as écrite à l’occasion de ma naissance. Je suis bien content des sentiments qu’elle contient. Je désire bien vous être utile à tous, je ne suis sur la terre que pour faire la volonté du bon Dieu et si le bon Dieu veut que par moi vous deveniez de bons prêtres, j’en serai très, très heureux, et je serai très content d’avoir fait de mon petit Wilhelm un petit saint. Mais pour cela, il faut que je le devienne. Il faudra bien prier Dieu pour moi, afin que je puisse remplir la tâche que Dieu m’a confiée et que nous servions tous le bon Dieu dans l’humilité et la charité.

Sois toujours bien sage, cher enfant. Ménage-toi un peu à cause de tes maux de tête, ils passeront peu à peu.

Ces Messieurs t’envoient bien le bonjour et te disent de prier pour leur ordination.

A Dieu, cher enfant, que le bon Dieu te bénisse.

A. Chevrier[630]

Lettre n°158 (553) A l’un des aumôniers de l’Hôtel-Dieu en faveur de Wilhelm

Cette lettre semble avoir été adressée à l’un des aumôniers de l’Hôtel-Dieu, peut-être M. Grisaud, ami du père Chevrier. Une note ajoutée au crayon indique que le « bon jeune homme » en faveur de qui elle a été écrite, est Wilhelm Antoni. La lettre a été rédigée au dos de l’ordonnance du docteur E. Létiévant, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, qui prescrivait au malade de « prendre tous les jours une douche froide de 15 secondes de durée, suivie de frictions sèches vives ». Il lui était aussi demandé de « prendre le matin 1 gramme de bromure de potassium dans de l’eau pure », ainsi qu’une cuillerée de « vin de quinquina » à la fin du repas. Ce traitement allait peut-être soulager les maux de Wilhelm, mais ne l’empêcherait pas de mourir deux ans plus tard environ.

11 juin 1878

Monsieur et vénéré Supérieur,

Le Major de l’hôpital a ordonné à un de nos bons jeunes gens de l’école cléricale du Prado des douches froides.

Il ne nous est pas possible de lui administrer ce traitement à la maison. S’il vous était possible de lui faire donner ces douches à l’hôpital, vous nous rendriez grand service et à ce bon jeune homme qui nous aimons bien et que nous désirons bien voir se rétablir pour devenir plus tard un bon prêtre.

Veuillez agréer avec mes remerciements mes salutations très respectueuses.

Antoine Chevrier[631]

Lettre de Wilhelm Antoni à Mlles Mercier et Bonnard.

A.M.D.J.

J.M.J.
Lyon, le12 août 1877

Mes bien chères dames,

Je ne veux pas tarder plus longtemps de vous donner de mes nouvelles et pour savoir comment vous avez passé votre voyage. Sans doute il a du vous fatiguer un peu, mais j’espère que l’air de La Salette vous y a remis de suite et qu’il vous a fait du bien. Vous devez être heureuses là-haut sur la montagne auprès de la bonne Mère. Oh ! je vous engage donc encore une fois de prier aussi un peu pour moi et dites-lui de me guérir et je suis sûr qu’elle vous écoutera.

J’ai encore reçu une lettre de ma sœur, qui veut absolument que j’aille en Allemagne cette année. Elle m’a écrit entre autre : « Souviens-toi que tu as encore un vieux père en Allemagne qui désire tant te revoir et qui avait tant envie d’aller à Lyon pour te voir, mais puisque c’est impossible pour lui de le faire, viens donc chez nous ». Mais je lui ai répondu que cela ne peut pas se faire cette année.

Le Père est revenu de Limonest samedi passé, il allait un peu mieux. Il m’a dit d’aller prendre mes douches à l’hôpital. Mais je ne suis pas encore allé pour demander si on veut m’en donner.

M. Léon et M. Daspres sont maintenant en vacances. Ils en ont bien besoin et ils n’ont pas bien engraissés à La Côte-Saint-André. Ils vous envoient tous les deux bien le bonjour. Je ne crois pas que vous puissiez les retrouver à votre retour.

Eh bien ! adieu, bien chères dames. J’espère de vous revoir à bientôt. Je reste en N. S. J. C. votre humble serviteur,

Wilhelm Antoni

Lettre n°159 (137) A Monsieur Wilhelm Antoni

J.M.J.
5 octobre 1878

Bien cher enfant,

Je joins un petit mot à la lettre de Mlle Grivet. J’espère que vous passez de bonnes vacances et que vous allez bientôt nous rentrer bien portant et bien sage. Je suis sûr que le temps vous tarde de revenir, comme il nous tarde à tous de vous revoir, ainsi que tous nos chers enfants. Nos rhétoriciens vont bientôt partir pour Alix. Si vous vouliez les voir avant leur départ, il faudrait rentrer avant le 15 de ce mois. Priez le bon Dieu, afin qu’ils se rendent dignes de l’appel de Notre-Seigneur et qu’en vous devançant dans le chemin du sacerdoce, ils vous montrent à tous aussi le chemin de la vertu et de la sagesse.

Présentez bien mes salutations affectueuses à vos bons parents. Mes respects à Monsieur le Curé.

Ma santé est toujours bien faible, je ne puis prendre de nourriture, le corps s’en va, mais il faut que le bon Dieu nous aide à achever ce qu’il a commencé.

Ne négligez pas vos prières, votre rosaire, votre chemin de la croix, l’office et la sainte communion, et revenez-nous bien vite et bien sage.

Votre tout affectionné père en Jésus-Christ,

A. Chevrier[632]

Lettre de Wilhelm Antoni au père Chevrier.

A.M.D.J.

J.M.J.
Pfortz, le 9 octobre 1878

Bien aimé Père,

Je vous remercie beaucoup du petit mot que vous avez bien voulu joindre à la lettre de Mlle Grivet. Oh ! que ce petit mot m’a fait plaisir ! Mais je suis attristé d’y voir que votre santé va si mal. Est-ce que vous me verrez encore prêtre ? Mais enfin : « Fiat voluntas tua ! » Pour moi, je me porte bien maintenant. Mes maux de tête cessent un peu. Je passe de très bonnes vacances. Monsieur le Curé me procure toutes sortes de plaisir. Il faut que je l’accompagne partout où il va. Le temps me passe si vite qu’il me semble que je ne suis arrivé qu’hier. Mon père devient de jour en jour plus triste de ce que je vais le quitter bientôt. Il voudrait me garder aussi longtemps que possible. C’est pourquoi il me disait de vous demander le temps précis où je dois partir. Je suis bien et très heureux dans ma famille, mais je suis aussi très content dans ma famille spirituelle à Lyon. Priez pour mon père, pour que mon départ ne l’attriste pas trop.

Toutes mes vacances, je les ai passées jusqu’ici en traduisant de l’allemand en français et en lisant beaucoup. Je ne me promène jamais seul, sans avoir un livre. J’ai fait un peu de latin, mais bien peu. Je communie toutes les semaines trois fois, le mardi, le vendredi et le dimanche. Mon office, je le récite tous les jours. Je ne l’ai jamais manqué, qu’une seule fois les Vêpres. C’était un jour que j’étais bien fatigué. A mon rosaire et à mon chemin de la croix je ne suis pas si exact qu’à mon office. Je fais tous les jours une lecture spirituelle et, de temps en temps, je vais aussi visiter les malades, même les protestants.

Ce protestant que je visitais, était un ami d’enfance que j’aimais toujours beaucoup. Il a été baptisé dans l’Eglise catholique. Mais son père s’est marié une seconde fois et cette seconde femme est une protestante. Elle envoya donc cet enfant dans l’école et dans l’église protestante. Et ainsi il a grandi dans le protestantisme. Depuis que je suis ici, je suis allé bien souvent le visiter. Vendredi dernier, je suis aussi allé le voir et je voyais qu’il allait bientôt mourir. Je lui disais de se préparer à une bonne mort et je l’exhortais à la patience et à accepter avec résignation ce que le bon Dieu voudrait. Il me le promettait par un faible oui et par un signe de la tête. Dimanche, le 6 octobre, ils firent appeler le ministre protestant qui lui donna la cène et, quelques instants après, il rendit son esprit, pendant que j’étais à Spire pour assister à la consécration de notre nouvel évêque. Ce pauvre ami souffrait déjà depuis six mois. Et il n’était pas bien soigné de sa belle-mère.

Je suis bien triste de ce qu’il n’est pas mort au sein de l’Eglise catholique. Il a été baptisé dans l’Eglise catholique, il n’a pas abjuré publiquement, mais seulement il a appris la doctrine protestante. Que pensez-vous de son âme ? Dites-le à Mlle Grivet ou à toute autre personne de me l’écrire, si vous ne pouvez pas m’écrire vous-même, parce que j’en suis bien inquiété.

Au revoir, bien cher Père. Monsieur le Curé vous présente ses profonds respects, ainsi que mes parents et surtout mon père. Toute ma famille se recommande à vos saintes prières.

Mes profonds respects à tous ces Messieurs et surtout au R. P. Jacquier.

Je reste en Notre-Seigneur Jésus-Christ votre enfant qui vous aime.

Wilhelm Antoni

Lettre n°160 (138) à Wilhelm Antoni

Au bas de la lettre précédente, le père Chevrier a écrit de sa main :

Dieu est infiniment bon, infiniment juste, infiniment parfait, tout ce qu’il fait est très bien fait, nous ne devons donc nous inquiéter de rien. Quand le bon Dieu place quelqu’un dans un endroit, il doit y être bien, puisqu’il y est par volonté de Dieu qui est infiniment juste et infiniment bon.[633]

A divers destinataires au sujet de l’école cléricale

Lettre n°161 (124) A M. l’abbé Favier, vicaire à Marols, Loire.

A M. l’abbé Favier, vicaire à Marols, Loire[634].

J.M.J.
27 janvier 1874

Monsieur l’abbé,

Voici les conditions que nous imposons aux jeunes gens qui se présentent pour étudier et qui ont plus de 16 ans. Nous les recevons comme frères pendant un an, nous examinons pendant cette année leur vocation et après, nous les admettons au latin ou bien nous les gardons comme frères ou bien ils s’en retournent dans leur famille, à leur choix.

Si ce jeune homme veut entrer dans ces conditions, il pourra entrer après Pâques ou peut-être avant, si j’ai un emploi à lui donner.

Veuillez agréer mes salutations affectueuses en Jésus-Christ.

A.Chevrier[635]

Lettre n°162 (139) A M. l’abbé Marcoux, vicaire de Coutouvre.

A M. l’abbé Marcoux, vicaire de Coutouvre[636].

J.M.J.
Prado, 3 décembre 1877

Monsieur l’abbé,

La santé de Planus[637] ne lui permet pas de rester au milieu de nous. Je le regrette sincèrement, car c’est un élève que nous aimons bien et qui est sérieusement à son devoir. J’espère qu’après l’hiver et les soins de sa famille, il pourra nous revenir plus fort au printemps. Permettez-moi de le recommander à votre charité et de vouloir bien, de temps en temps, lui corriger quelques-uns des devoirs que nous lui enverrons. Il sera très heureux de penser que son année ne sera pas entièrement perdue pour lui du côté des études.

Veuillez agréer les salutations très sincères et respectueuses de votre dévoué serviteur.

A. Chevrier[638]

Lettre n°163 (140) A un destinataire et d’un auteur inconnus.

[sans date]

Le Père Chevrier me charge de te dire qu’il a reçu avec plaisir la lettre que tu lui as adressée pendant les vacances et que la rentrée aura lieu mardi, 19 octobre courant. Ton ami.[639]

 

 

 LETTRES AUX AUTORITES ECCLESIASTIQUES 1864-1877

On a regroupé dans cette section les lettres adressées par le père Chevrier aux personnes ayant autorité dans l’Eglise à des titres divers : le Souverain Pontife, à qui il a adressé plusieurs suppliques, dont on peut penser qu’il s’agissait, là aussi, de lettres à leur manière, bien que celles-ci n’aient jamais figuré jusqu’ici dans les recueils de la correspondance d’Antoine Chevrier ; des évêques et vicaires généraux ; des supérieurs religieux. Nous y avons joint les réponses reçues, qui nous été conservées, ainsi que les documents annexes.

Au Souverain Pontife, le pape Pie IX, à Rome,

En septembre 1864, au cours de son second voyage à Rome, le père Chevrier faisait transmettre à Pie IX, par l’intermédiaire du père Piscivillo, S.J., secrétaire du pape et rédacteur de la Civiltà cattolica, la supplique suivante :

Lettre n°164, Au Souverain Pontife, le pape Pie IX, à Rome, 1er octobre 1864

Très Saint-Père,

L’abbé Antoine François Marie Chevrier, du Tiers-Ordre de Saint François, prosterné humblement aux pieds de Votre Sainteté, lui expose le désir que plusieurs prêtres de Lyon et d’autres diocèses ont de se réunir, autant que l’autorité diocésaine le leur permettra, pour mener une vie régulière et exercer le saint ministère sans autre rétribution que celle que les fidèles leur offriront spontanément.

Il demande pour ces prêtres et pour lui-même la bénédiction de Sa Sainteté.

Rome, 1er octobre 1864.[640]

Il est intéressant ce comparer ce texte de la supplique avec le modèle que lui avait remis le 15 septembre précédent le père de Villefort, S.J. :

« Très Saint-Père, N…, prosterné humblement aux pieds de Votre Sainteté, lui expose le désir qu’ont quelques prêtres de Lyon, déjà affiliés au Tiers-Ordre de Saint François d’Assise, de se réunir, autant que l’autorité diocésaine le permettra, pour exercer le saint ministère sans autre rétribution que celle que les fidèles leur offriront spontanément. Il demande pour ces prêtres et pour lui-même la bénédiction de Sa Sainteté »[641].

Chambost fait ici remarquer que le père Chevrier a modifié en deux points le texte du père de Villefort. Aux mots : « Plusieurs prêtres de Lyon », il ajoute : « et d’autres diocèses », la dernière version retenue finalement pour le Véritable Disciple omettant la mention de Lyon, tellement il lui paraissait évident que le Prado n’était pas destiné à se limiter à ce diocèse. Le père Chevrier ajoute aussi, ce que ne disait pas le père de Villefort : « pour mener une vie régulière ». Il y reviendra encore, sans succès, dans la supplique suivante de 1875, cette mention impliquant à ses yeux, comme il le précisera, dans le dernier texte écrit quand il abandonna sa charge de supérieur, que l’on mène au Prado, « quoique restant prêtres séculiers et vivant dans le monde », « une vie régulière », c’est-à-dire selon une règle approuvée par l’Eglise, nous rapprochant « le plus possible de la vie des religieux », reprenant de leur vie « tout ce qui peut être compatible avec notre vie apostolique dans le monde, c’est-à-dire en pratiquant la pauvreté, la chasteté, l’obéissance et la pénitence »[642].

Réponse du père Piscivillo, S.J., au père Chevrier, le 1er novembre 1864

Civiltà cattolica

Casa degli scrittori

Piazza a Borgo nuovo, 66

Rome, 1er novembre 1864

Mon respectable ami,

Je regrette beaucoup d’avoir chargé de vous remettre ma lettre un M. de Leonandis, missionnaire, qui devait passer par Lyon vers le 18 ou 20 octobre. Cette lettre contenait la réponse que vous attendez avec tant de désir.

Dans l’audience du 12 du mois d’octobre, je présentais à Sa Sainteté votre supplique. Il daigna la lire avec toute attention ; il me fit des demandes et me questionna sur plusieurs petites choses qui pouvaient regarder votre manière de vivre. J’y répondis de mon mieux et comme je pus. Après ces renseignements, Sa Sainteté me dit : « Je ne peux rien signer : il s’agit d’[une] affaire très grave, dans laquelle le Saint-Siège procède avec toute lenteur et prudence. Je bénis de tout mon cœur l’abbé Chevrier et ses compagnons et je vous charge de leur transmettre ma bénédiction. L’œuvre est bonne, mais, avant de l’approuver, il faut que des années s’écoulent, que les évêques en témoignent l’opportunité et le succès. Pour le moment, je ne puis qu’approuver les intentions et bénir les personnes, ce que je fais de tout mon cœur.

Cette réponse si pleine de sagesse et de bienveillance, je vous [l’] avais transmise de suite par ma lettre. Malheureusement ou un retard ou un oubli vous a privé jusqu’ici de la consolation de la recevoir.

Je me recommande, Monsieur, à vos prières et, dans l’union […], je me déclare votre humble et […][643] serviteur.

Charles Piscivillo, S.J.[644]

En mai 1875, le père Chevrier repartait pour un troisième voyage à Rome, emportant avec lui le texte, plus élaboré, d’une nouvelle supplique, rédigé avec le concours du père Bruno, qu’il avait fait en outre fait apostiller par l’archevêché de Lyon. En voici le texte dans sa version latine :

Lettre n°165, Au Souverain Pontife, le pape Pie IX, à Rome, 16 mai 1875 (en latin)

Beatissime Pater,

Fr Antonius Chevrier, sacerdos saecularis dioecesis Lugdunensis, Tertii Ordinis Sancti Francisci professus, ad pedes Sanctitatis Vestrae provolutus, humillime exponit :

Quod quindecim abhinc annis, sacerdotes quidam et pii laïci, quam maximo commoti dolore de lugenda et miserrima ignorantia circa Religionis mysteria ac praecepta, in qua, aetate nostra corruptionis, praesertim in magnis civitatibus, tot versantur utriusque sexus juvenes pauperes et rudes vel dyscoli, in mentem habuere proposse tanto animarum detrimento providere.

Quapropter, Deo adjuvante, orator, cum plena Eminentissimi Praesulis de Bonald Archiepiscopi approbatione, relicto parochiarum ministerio, cum Christi fidelium eleemonsynis ad opus tributis vel emendicatis in civitate Lugdunensi, duo conservatoria instituit et aluit, unum scilicet pro pueris, sub quorumdam sacerdotum directione, alterum vero pro puellis, sub directione sororum Tertii Ordinis, eo animo ut in eis, salvis omnino juribus parochialibus, praedicti utriusque sexus juvenes, ab aetate 14 annorum ad 20, admitterentur tanquam mansionarii ad doctrinam christianam ediscendam, moresque efformandos saltem per sex menses continuos ante primam communionem.

Ita quindecim ab annis, mirabili Dei providentia, in paupertate et simplicitate progreditur istud opus bonum quod vocari potest gallice : L’œuvre des Catéchismes, cujus necessitas, tristissimis nostris temporibus et calamitatibus, nemini latet.

Singulis annis, centum et quinquaginta circiter juvenes in praefatis conservatoriis, victu et vestitu praestitis, vicissim recepti sunt et ad primam communionem et confirmationis sacramentum rite dispositi et admissi.

Interim prout opus bonum, incremento et divulgatione proficiebat, orator ad opus principale addidit scholam clericalem pro juvenibus vocatione divina ad statum ecclesiasticum transire petentibus.

In praesenti igitur, habet l’œuvre des catéchismes : 1° quinque sacerdotes ; 2° septem alumnos, qui ex schola clericali ad dioecesis Lugdunensis Seminarium majus missi sunt et ad studia perficienda ; scilicet duo clerici, quatuor ad ordines minores promoti et diaconus unus ; 3° tres sacerdotes in praedicta schola clericali formati et dioecesi Galvestonensi in America aggregati ; 4° Viginti quinque alumnos in schola clericali ; 5° Viginti sorores Tertii Ordinis pro educatione puellarum.

Quotidie ter fit catechismus omnibus juvenibus et semel vespere omni populo in ecclesia conservatorii.

Insuper, novum conservatorium in civitatis Lugdunensis suburbio fundatum est, in quo pueri rudiores sub sacerdotum directione et puellae sub sororum custodia longiori tempore permanent, ut doctrinam christianam perfectius addiscant et ad meliorem frugem efformentur.

Propterea, orator Sanctitatem Vestram suppliciter exorat ut dignetur opus praedictum benedicere et approbare, sacerdotes, fratres, alumnos et sorores, ad Tertium Ordinem Sti Francisci aggregare, ita ut Ecclesiae conservatoriorum gaudeant privilegiis spiritualibus et indulgentiis ecclesiis Ordinis Sti Francisci a Sancta Sede concessis, et sic inhoerendo vestigiis Seraphici Patris, vir catholicus et totus apostolicus, L’œuvre des catéchismes, omnimodo sub jurisdictione et paterna directione Illustrissimi ac Reverendissimi Lugdunensis Archiepiscopi, ab Apostolica Sede vitam habeat et abundantius habeat.

Et Deus…

Lugduni, 16 maii 1875, die Pentecostes.

Dignum profecto benedictionibus apostolicis oratorem ejusque patres et sorores opus exercere jamdudum novimus ac perhibenter testamur.

+ Odo, Ep. Sidoniensis, RR. DD. Archiepiscopi Lugdunensis Auxiliaris.[645]

Lettre n°165, Au Souverain Pontife, le pape Pie IX, à Rome, 16 mai 1875 (en français)

Depuis quinze ans, plusieurs prêtres et de pieux laïcs, profondément affligés de la déplorable ignorance des mystères et des préceptes de la religion dans laquelle se trouvent, surtout dans les grandes villes, beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles pauvres, ignorants et pervers, ont eu la pensée de pourvoir, selon leur possibilité, à un si grand besoin des âmes.C’est pourquoi, avec l’aide de Dieu et la pleine approbation du cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, le suppliant, après avoir quitté le ministère des paroisses, a fondé et entretenu dans la ville de Lyon, avec les aumônes des fidèles, deux institutions, l’une pour les garçons sous la direction de plusieurs prêtres, l’autre pour les filles sous la direction des Sœurs du Tiers-Ordre, afin qu’en respectant pleinement les droits des curés, ces enfants, âgés de quatorze à vint ans, y soient reçus comme pensionnaires pour apprendre la doctrine chrétienne et se former aux bonnes mœurs au moins pendant six mois avant leur première communion. Chaque année, environ cent cinquante de ces enfants, nourris et vêtus gratuitement, sont préparés à la première communion et à la confirmation.En même temps, le suppliant a ajouté à cette œuvre principale une Ecole cléricale pour les jeunes gens appelés par une vocation divine à l’état ecclésiastique.Actuellement donc, l’œuvre des catéchismes compte : 1° cinq prêtres ; 2° sept élèves de l’école cléricale qui font leurs études dans le grand séminaire de Lyon : deux tonsurés, quatre minorés et un diacre ; 3° trois prêtres formés dans l’école cléricale qui sont agrégés au diocèse de Galveston en Amérique ; 4° vingt-cinq élèves de l’école cléricale ; 5° vingt Sœurs du Tiers-Ordre pour l’éducation des jeunes filles.Dans la chapelle de l’œuvre, on fait chaque jour trois catéchismes pour les enfants et, le soir, un catéchisme pour tous les fidèles.[En outre, une nouvelle institution a été fondée dans la banlieue de la ville de Lyon, où des garçons sous-développés, sous la direction de prêtres, et des filles, sous la garde de sœurs, demeurent assez longtemps pour apprendre plus parfaitement la doctrine chrétienne et être formés à une vie rangée].C’est pourquoi, le suppliant demande instamment à Votre Sainteté de daigner bénir et approuver cette œuvre, d’agréger les prêtres, les frères, les élèves et les sœurs au Tiers-Ordre de Saint-François, en sorte que les chapelles de ces institutions jouissent des privilèges spirituels et des indulgences accordés par le Saint-Siège aux églises de l’ordre de saint François et qu’ainsi, en marchant sur les traces du séraphique Père, « l’homme catholique et tout apostolique », l’œuvre des catéchismes, entièrement sous la juridiction et la paternelle direction de l’Eminentissime Cardinal Archevêque, reçoive du Siège apostolique la vie et une vie plus abondante. Lyon, le 16 mai, fête de la Pentecôte ».« Nous attestons très volontiers que le suppliant, ainsi que ses prêtres et ses sœurs, font une œuvre tout à fait digne des bénédictions apostoliques ».

A Rome, le père Chevrier confia sa supplique à Mgr Dubuis qui se proposa de la transmettre lui-même au Saint-Siège, ce qu’il fit en la déposant à la Congrégation de la Propagande, dont il dépendait pour les affaires de son diocèse missionnaire de Galveston. Il s’ensuivit toute une correspondance, adressée au père Chevrier, qui nous a été conservée :

Lettre du père François de Villafranca[646], capucin, hôpital du Saint-Esprit, Rome.

Monsieur Abbé très cher,

J’ai lu votre très beau mémorial ou supplique au Pape. M’a plu beaucoup. Demain, je ferai parler au Revdme Père Nicolas pour les choses à faire en propos. Le Père Nicolas étant consulteur de la Congrégation des Evêques et Réguliers, lui-même vous accompagnerait au Secrétaire, Mgr Ghileleschi. Je lui écrirai en propos ce lundi prochain. Vous pouvez aller au couvent à la place Barberini à 9 heures et demie et vous trouverez le susdit père, qui vous présentera au secrétaire.

Pardon de mon français, car je ne l’ai pas écrit. Je crois au moins que vous m’avez compris. Tout à vous.

Fr. François de Villafranca, capucin, à Saint-Esprit de Rome[647]

Lettre du père Bruno au père Chevrier[648], 26 juin 1875

Sainte Ursule de Beaujeu
26 juin 1875

Mon bon et cher Père,

Je reçois une lettre du père Francesco de Monte Colombo. Il me charge de vous donner communication de plusieurs choses.

1° Dès le 14 juin, on expédiait à Mgr Dubuis les pièces qui concernaient ses affaires à lui et quant à votre supplique, Mgr Agnozzi, ayant remarqué qu’elle n’était pas de la compétence de la Propagande, l’a remise au Saint-Père. On ignore encore si elle a été renvoyée aux Evêques et Réguliers. Quand on l’apprendra, vous en serez informé.

2° Sœur Marie Catherine de Jésus doit écrire à l’évêque de Grenoble et lui demander de rester chez vos sœurs[649]. Si Monseigneur n’y consent pas, exposez clairement le fait dans une supplique adressée au Saint-Père, envoyez-la à Rome et l’affaire suivra son cours.

3° Les recherches du père François[650] ont été infructueuses pour les certificats de baptême qu’on l’avait chargé de demander. Il s’est adressé à plusieurs paroisses, mais inutilement[651].

4° Il a écrit à Naples pour le certificat qu’il devait aussi obtenir. Il n’a pas reçu encore la réponse.

5° Dans le cas où on insisterait pour avoir ces certificats, veuillez donner des indications plus précises et de nouvelles démarches seront tentées.

Croyez, bon Père, à mes meilleurs et plus dévoués sentiments en N. S. J. C.

Fr. Bruno

Seconde lettre du père Bruno au père Chevrier, 12 août 1875

Grande Chartreuse, par St Laurent-du-Pont (Isère)
12 août 1875
Ste Claire, p. p. n.

Cher et bon Père,

Voici un précieux document qui réjouira votre cœur catholique. La bénédiction du Saint-Père vous annonce une série de faveurs que vous obtiendrez du Saint-Siège pour votre œuvre admirable.

Vous devez cette première faveur au Rme P. Nicolas de St Jean, notre ex-ministre général. Vous savez quel intérêt il vous porte. Je lui avais écrit que vous étiez en peine sur le sort de votre supplique. Après avoir fait des recherches infructueuses dans les bureaux de la S. Congrégation des Evêques et Réguliers, il a eu la bonne inspiration de profiter d’une audience qu’il avait obtenue du Saint-Père pour le 3 août. Dans la crainte que l’original de votre supplique ne se trouvât pas, il avait eu soin de prendre la copie que vous lui aviez laissée. Fort heureusement. Le Saint-Père s’est rappelée votre demande, mais ne l’ayant pas dans la main, il a signé la copie que le Rme P. Nicolas lui a présentée.

Réjouissez-vous de ce premier bon résultat. Maintenant, m’écrit le Rme P. Nicolas, que la question est soumise au Saint-Siège, vous devez former la base de vos Constitutions, les calquant sur la Règle du Tiers-Ordre Régulier[652], obtenir des lettres de recommandation [de] quelques évêques et présenter le tout à la S. Congrégation des Ev. et Rég.

Nous parlerons de tout cela à mon retour à Lyon.

Recevez, mon cher et bon Père, avec mes félicitations fraternelles, la nouvelle assurance de mes sentiments les plus dévoués en N. S. J. C.

Fr. Bruno, cap.

L’une des deux suppliques dont le texte nous a été conservé, porte en effet, en finale sur la troisième page, ces mots du pape Pie IX, suivis de sa signature :

Die 3 Augusti 1875

Benedicat Deus hominibus bonae voluntatis.

Pius pp. IX

Lettre de Mgr Thibaudier au père Chevrier, 21 août 1875

Mgr Thibaudier[653]

Archevêché de Lyon
Verrière, 21 août 1875

Cher Monsieur Chevrier,

J’ai reçu de Rome et laissé à Lyon une lettre de la S. Congrégation des Evêques et Réguliers par laquelle on nous demande notre avis sur votre œuvre et l’opportunité de lui accorder une approbation que vous paraissez avoir sollicitée.

Je me suis un peu étonné de n’être pas au courant de votre demande ; mais vous savez combien nous apprécions le bien que le bon Dieu vous a accordé la grâce de faire ; je suis tout disposé à vous appuyer dans la mesure et à la manière possibles. Venez me voir un premier jour libre à partir de vendredi prochain ; nous examinerons le document ensemble et nous verrons ce qu’il y aura lieu de faire.

Votre affectueusement dévoué en N. S.

Odon, év. de Sidonie, auxil. [654]

Lettre du père François X…, capucin, au père Chevrier. (29 septembre 1875)

J.M.J.
Rome, 29 septembre 1875

Monsieur l’abbé,

Je viens vous rassurer d’avoir reçu votre lettre avec les cent francs. Je l’ai trouvée ici à Rome en rentrant après un petit voyage. Maintenant, je vais faire les petites commissions que vous allez voulu bien me confier et je vous enverrai tout, aussitôt que je le pourrai.[655] Par rapport à votre œuvre, j’en ai parlé avec le Rme P. Nicolas et, demain ou après-demain, j’en parlerai avec le Rme P. François de Villafranca.

Ayez la bonté de présenter mes salutations respectueuses au très rév. P. Bruno et de lui dire que j’ai reçu sa dernière lettre.

Priez pour moi et croyez que je suis toujours disposé à vous rendre service.

Votre très affectionné serviteur,

Fr. François, capucin[656]

Lettre de Mgr Dubuis à la Congrégation des Evêques et Réguliers. 5 octobre 1875

La Providence du Prado, Lyon-Guillotière (Rhône)
5 octobre 1875
J.M.J.

Très Révérends Pères,

Depuis que j’ai le bonheur de connaître l’excellent père Chevrier et son œuvre, si bien appréciée par Sa Sainteté Pie IX, je n’ai cessé de désirer vivement et de demander à Dieu que son œuvre fut canoniquement[657] érigée.

Tout ce que vous ferez, très Révérends Pères, auprès du Saint-Siège pour obtenir cette faveur laissera au diocèse de Lyon une large dette de reconnaissance et au catholicisme une de ses institutions les plus fécondes pour éclairer l’esprit et guérir les cœurs d’une jeunesse égarée, je dirai plus, d’une jeunesse abandonnée dans les rues et réprouvée par la société.

Oui, Très Révérends, l’œuvre des catéchismes si chère au cœur de Sa Sainteté Pie IX deviendra une œuvre aussi vaste que l’âme de notre grand Pontife et, par votre assistance si cordiale pour la rendre apostolique, fera couler la source de ses bienfaits sur les nombreux diocèses de France, dans lesquels l’Eglise pleure la perte de tant d’enfants. Votre zèle, très Révérends Pères, me donne l’assurance d’un plein succès et laissera la plus vive reconnaissance dans le cœur de votre tout dévoué,

C. M. Dubuis, év. de Galveston, Texas[658]

Au mois de novembre, le 8 exactement, le père Chevrier, sur le conseil et avec l’aide du père Bruno, s’adressait, sous la forme d’une supplique[659], à Mgr Thibaudier qui gérait alors les affaires du diocèse, Mgr Ginoulhiac, gravement malade, allant décéder le 17 de ce même mois. En voici le texte, avec la réponse :

Lettre n°166 (168) A Monseigneur Thibaudier, évêque de Sidonie, à Lyon

A Monseigneur Thibaudier, évêque de Sidonie, à Lyon.

Monseigneur,

Vers la fin du mois de mai dernier, Votre Grandeur eut la bonté d’appuyer de sa bienveillante recommandation une supplique par laquelle nous demandions humblement à notre Saint-Père le Pape la faveur de vivre en communauté, sous la règle du Tiers-Ordre de St François approuvée par Léon X. Le Saint-Père daigna nous accorder sa paternelle Bénédiction et remettre notre supplique à la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers.

Permettez-nous, Monseigneur, de vous supplier de vouloir bien nous continuer votre protection auprès du Saint-Siège, afin que nous puissions vivre en communauté pour le bien de notre œuvre et le salut de nos âmes.

Daignez agréer l’hommage du plus profond respect avec lequel je suis, Monseigneur, de votre Grandeur le très humble et très obéissant serviteur.

Lyon, le 8 novembre 1875
A. Chevrier, du Tiers Ordre de St François
aumônier du Prado, à Lyon[660]

Archevêché de Lyon, le 9 novembre 1875.

Cher Monsieur Chevrier,

Vous savez combien l’autorité diocésaine à Lyon apprécie vos différentes œuvres. J’en ai déjà témoigné dans une de vos suppliques au Saint-Siège ; je déclare bien volontiers et affectueusement ici que, si votre pieuse association ne nous paraît pas encore, non plus qu’à vous d’ailleurs, avoir un caractère assez défini et assez solide pour recevoir de Rome la consécration d’une Congrégation religieuse[661], au sens donné en France à ce nom, Mgr l’Archevêque et tous les membres de son administration seront heureux des grâces et indulgences, conformes à votre demande ci-jointe, qu’il plaira au Saint-Père de vous accorder, à vous et aux personnes qui vivent pieusement en société avec vous.

+ Odon, év. de Sidonie, auxiliaire de Mgr l’Arch.

Texte d’une troisième supplique n’ayant finalement pas été adressée

Il existe enfin dans les archives du Prado le texte d’une troisième supplique au Souverain Pontife que le père Chevrier rédigea à Rome en 1877 au cours du quatrième et dernier séjour qu’il fit en cette ville à l’époque où il y avait rejoint ses quatre diacres pour y achever leur formation de prêtres et de véritables disciples, mais il renonça finalement à adresser ce document à son destinataire pour commencer par solliciter du nouvel archevêque de Lyon, le cardinal Caverot, l’approbation d’un Règlement de l’Association des Prêtres du Prado, rédigé en avril-mai 1877. Nous rappelons ici pour mémoire l’existence de ce texte[662] :

A notre très Saint-Père le Pape.

Très Saint Père,

L’abbé Antoine François Marie Chevrier, prêtre du diocèse de Lyon, profès du Tiers-Ordre de St François d’Assise, humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, a l’honneur de lui exposer que, depuis vingt années, il fait le catéchisme plusieurs fois par jour aux enfants et aux fidèles de la ville de Lyon, et qu’il prépare à la première Communion un grand nombre d’enfants pauvres et âgés qui ne pourraient la faire dans leur paroisse.

Dieu a daigné bénir son oeuvre en lui permettant de fonder aussi une école cléricale, de laquelle sont sortis plusieurs prêtres, animés eux aussi du désir de catéchiser les pauvres.

Actuellement, nous désirerions nous réunir ensemble pour mener une vie régulière et prendre pour fondement de notre règle ces trois points principaux :

faire le catéchisme tous les jours,

vivre dans la plus grande pauvreté,

et n’avoir point de femmes à notre service.

Nous nous proposerions même, à l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des apôtres, d’aller dans les ateliers, dans les villages et dans les maisons instruire tant de chrétiens ignorants qui s’éloignent aujourd’hui de Dieu et de l’Eglise.

Nous sommes venus humblement soumettre nos intentions à Votre Sainteté et la prier de vouloir bien nous bénir, et nous espérons avec la grâce de Dieu et la bénédiction de Votre Sainteté pouvoir produire quelques fruits dans les âmes[663].

Aux Evêques

Si nous possédons plusieurs lettres brèves d’évêques au père Chevrier, dont une du cardinal Caverot du 5 juillet 1877, et une autre de Mgr Thibaudier, devenu évêque de Soissons, du 4 novembre 1877, pour lui recommander des personnes en difficulté, nous n’avons aucune lettre de lui adressée directement à des évêques résidentiels de France, sinon ce texte, figurant dans ses manuscrits, datant lui aussi de l’année 1877, qui se présente comme une supplique s’adressant cette fois à des évêques autres que celui de Lyon afin de leur demander d’accueillir dans leur clergé des prêtres s’engageant à vivre selon l’esprit et la règle du Prado. Ce texte, demeuré sans doute à l’état d’un projet, est évidemment à mettre en relation avec le document précédent :

Document n°167

Monseigneur,

J’ai l’honneur d’exposer à Votre Grandeur qu’en l’année 1864, étant à Rome, j’adressais à notre Saint-Père le Pape la supplique suivante :

Très Saint-Père,

L’abbé Antoine François Marie Chevrier, du Tiers-Ordre de Saint François d’Assise, prosterné humblement aux pieds de Votre Sainteté, lui expose le désir que plusieurs prêtres de Lyon et d’autres diocèses ont de se réunir autant que l’autorité diocésaine le leur permettra, pour mener une vie régulière et exercer le saint ministère sans autre rétribution que celle que les fidèles leur offriront spontanément.

Il demande pour ces prêtres et pour lui-même la bénédiction de Sa Sainteté.

Ce fut le père Piscivillo, secrétaire particulier de Sa Sainteté, qui présenta cette supplique à notre Saint-Père le Pape. Voici la réponse que le père Piscivillo nous adressa lui-même de la part de Sa Sainteté :

Respectable ami,

Dans l’audience du 12 du mois d’octobre 1864, je présentais à Sa Sainteté [votre supplique]. Il daigna la lire avec toute attention et me fit des demandes et me questionna sur plusieurs petites choses qui pouvaient regarder votre manière de vivre. J’y répondis de mon mieux et comme je pus.

Après ces renseignements, Sa Sainteté me dit : « Je ne peux rien signer : il s’agit d’affaire très grave, dans laquelle le Saint-Siège procède avec toute lenteur et prudence. Je bénis de tout mon cœur l’abbé Chevrier et ses compagnons et je vous charge de leur transmettre ma bénédiction. L’œuvre est bonne[664], mais, avant de l’approuver, il faut que des années s’écoulent, que les évêques en témoignent l’opportunité et le succès. Pour le moment, je ne puis qu’approuver les intentions et bénir les personnes[665], ce que je fais de tout mon cœur.

Charles Piscivillo, S.J.

Encouragé par cette réponse si pleine de sagesse et de bonté, qui nous assure que l’œuvre est bonne, mais que pour le moment il ne peut qu’approuver nos intentions et bénir nos personnes[666], nous avons continué notre œuvre dans le silence. Aujourd’hui nous comptons quatre prêtres, quatre diacres, un minoré, trois philosophes et quarante-cinq élèves formant une école cléricale dans notre Providence du Prado à Lyon, parmi lesquelles […][667] vont commencer leur rhétorique.

Prosterné humblement aux pieds de Votre Grandeur, je viens lui demander, au nom de tous mes confrères, si elle voudrait nous accepter dans son diocèse aux conditions suivantes, qui sont les trois points fondamentaux de notre vie. Savoir :

ne rien demander à personne,

n’avoir point de femmes à notre service,

et faire le catéchisme tous les jours.

S’il plaisait à Sa grandeur de nous recevoir dans son diocèse avec ce genre de vie, nous serions très heureux de nous dévouer à son service pour la gloire de Dieu et le salut de nos âmes.

Que Votre Grandeur daigne nous bénir.

A des vicaires généraux[668]

Lettre n°168 (166) [A M. Orcel, vicaire général du diocèse de Grenoble].

J.M.J.
[sans date][669]

Monsieur le Vicaire Général,

Nous avons sur notre paroisse du Moulin à Vent (près Vénissieux) une négresse qui est domestique chez un de nos bons habitants ; elle a une quarantaine d’années. Nous sommes parvenus à lui apprendre les principales vérités de la religion et nous pensons qu’elle peut être baptisée.

Voudriez-vous avoir la bonté de nous autoriser à lui donner le saint Baptême pour qu’elle ne soit pas privée plus longtemps de ce sacrement.

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, Monsieur le Vicaire Général, votre très humble et très obéissant serviteur[670].

A. Chevrier
au Moulin à Vent

A cette lettre, M. Orcel répond sur la lettre reçue par lui :

Autorisé très volontiers, comptant sur votre sagesse, Monsieur et vénéré Confrère.

Orcel, v. g.[671]

Lettre n°169 (164) [A M. Orcel, vicaire général du diocèse de Grenoble].

J.M.J.
[sans date][672]

Monsieur le Vicaire Général,

Les Pères Carmes de Lyon viennent de temps en temps prêcher dans notre petite paroisse du Moulin à Vent. Ils trouveraient l’occasion de confesser, s’ils avaient les pouvoirs.

Voudriez-vous avoir la bonté de les leur accorder, quand ils viendront nous visiter ; cela nous rendrait service et à nos paroissiens aussi.

J’ai l’honneur d’être, avec un profond respect, votre très humble et très respectueux serviteur.

A. Chevrier
au Moulin à Vent, par Vénissieux

A cette lettre, M. Orcel répond sur la lettre reçue par lui :

Grenoble, le 29 février 1870

Monsieur et vénéré Confrère,

J’accorde volontiers aux Rév. Pères Carmes qui veulent bien vous aider au Moulin-à-Vent, les pouvoirs qu’ils ont à Lyon.

Votre bien dévoué serviteur en N. S. J. C.,

Orcel, v. g.[673]

Lettre n°170 (165), Lettre de M. Orcel, vicaire général du diocèse de Grenoble, copiée de la main du père Chevrier. 2 avril 1873

Lettre de M. Orcel, vicaire général du diocèse de Grenoble, copiée de la main du père Chevrier[674].

2 avril 1873

Vénéré Père Chevrier,

Il nous est revenu qu’on aurait publiquement établi un tiers-ordre de franciscains et donné l’habit de cet ordre dans l’église du Moulin-à-Vent, sans aucune autorisation de l’Evêché. La chose a fait assez de bruit dans les environs.

Sans doute que tout cela est nul aux yeux de Dieu et devant les lois de l’Eglise. On prétend même qu’il y aurait des censures encourues, ce que je ne crois pas.

Nous ne voulons pas humilier le prêtre qui a agi de la sorte, en faisant connaître cette nullité, mais nous vous prions, Révérend Père, de lui recommander plus de défiance de lui-même et de respect pour les règles de l’Eglise. Nous n’en sommes pas moins reconnaissants des services que vous rendez là et ailleurs, vénéré Père, et vous prions d’agréer nos sentiments respectueux.

Orcel, v. g.[675]

Lettre n°171 (167) [A M. Pagnon, vicaire général du diocèse de Lyon].

J.M.J.
[sans date][676]

Monsieur le Vicaire Général,

Voudriez-vous avoir la bonté de m’accorder le pouvoir de délier les personnes qui sont tombées dans des fautes qui produisent un empêchement à l’usage du mariage (au moins pour quelques cas). Je vous en serais très reconnaissant pour les pécheurs.

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, votre très humble et dévoué serviteur.

A. Chevrier

Serait-ce trop indiscret de demander si nous aurons le bonheur d’avoir Monsieur Ardaine pour nous aider au Prado et si nous pouvons lui préparer une chambre.

A cette lettre, M. Pagnon répond sur la lettre reçue par lui :

Mon cher abbé,

Je vous accorde le pouvoir de dispenser de l’empêchement sus-dit jusqu’à la fin de l’année 1874.

J’ai écrit ce matin à M. Ardaine que Monseigneur l’autorise à entrer chez vous[677].

Votre tout dévoué,

L. Pagnon, v. g.[678]

A propos du Tiers-Ordre franciscain

Lettre n°172 (163) [Au père Bruno, capucin].

J.M.J.
[sans date]

Mon révérend Père,

J’ai reçu il y a quelque temps ces permissions de l’Ara Coeli, puis-je m’en servir ? Je n’avais pas fait attention à la dernière ligne qui renferme une condition "ubi fratres"… et j’ai béni plusieurs croix pour les indulgences du chemin de la croix. Que faire ?[679]

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect votre dévoué serviteur et frère en Jésus-Christ.

A.Chevrier

A cette lettre, le père Bruno répond :

Bon Père,

Vous pouvez continuer à faire usage de ces deux pouvoirs, nonobstant la condition que vous avez remarquée. Elle ne s’applique qu’aux Observantins et non à toutes les branches de l’Ordre.

Remarquez que pour ériger les stations, vous avez besoin d’une autorisation préalable de l’Ordinaire, toties quoties.

Votre tout dévoué,

Fr. Bruno

P.S. Le motif pour lequel je désirais savoir si Mgr Dubuis reviendrait à Lyon, n’existe plus. Je vous remercie de votre complaisance[680].

LETTRES AUX SŒURS DU PRADO 1859-1879

A sœur Marie

Marie Boisson (1836-1902) fut la première des Sœurs du Prado. Elle a elle-même raconté comment elle fit la connaissance du père Chevrier à la Cité de l’Enfant Jésus le 13 janvier 1858 et comment elle entra dans l’œuvre de M. Rambaud au début du mois de septembre suivant en compagnie de Mlle Amélie Visignat[681]. En janvier 1860, ces deux femmes quittaient la Cité pour démarrer à Fourvière avec quelques petites filles se préparant à une première communion ce qui deviendrait bientôt l’œuvre du Prado.

Dans les commencements, ces femmes étaient « de simples auxiliaires, sans règlement précis, faisant simplement quelques exercices spirituels sous la direction du père Chevrier »[682]. Le 2 février 1862, Marie Boisson était reçue du Tiers-Ordre de saint François sous le nom de sœur Marie-Angèle. « A cette époque, dira sœur Marie, comme nous n’étions que trois ou quatre, nous étions accablées d’ouvrage et n’avions pas d’autre règlement que le règlement de la maison »[683]. En 1864, le père Chevrier rédigeait un premier « règlement des frères et des sœurs de la maison du Prado » dans le but surtout de préciser dans quel esprit les divers employés de la maison, hommes et femmes, devaient accomplir leurs tâches et les moyens à mettre en œuvre pour se sanctifier[684]. Ce n’est qu’en 1874 qu’il se décida à « nommer un conseil particulier de trois ou quatre sœurs pour imposer une autorité dans la maison », chaque membre de ce conseil ayant un emploi particulier et exerçant une autorité sur telle ou telle catégorie de la maison[685]. La personne à être chargée des sœurs et aussi du noviciat fut alors sœur Véronique.

De 1868 à 1871, sœur Marie fit partie de la petite communauté des sœurs du Prado que le père Chevrier avait implantée dans la paroisse, à lui confiée, du Moulin à Vent sur le territoire de la commune de Vénissieux. Avec la sœur Claire, elle y faisait la classe à une quarantaine de petites filles et visitait les malades. En novembre 1874, elle devenait la responsable de la communauté des quatre sœurs installées à Limonest par le père Chevrier pour y prendre en charge des enfants attardés mentaux afin de les préparer, eux aussi, à une première communion, selon des moyens appropriés à leur état.

Le père Chevrier avait beaucoup d’estime pour sœur Marie, dont il disait : « Je n’ai qu’une vraie fille, c’est sœur Marie »[686]. A la mort du père en 1879, il semble qu’elle était la supérieure des sœurs et elle le resta jusqu’à sa mort en 1902.

Les lettres du père Chevrier à sœur Marie, comme celles qui suivront à sœur Véronique, sont adressées, les unes à l’ensemble des sœurs à travers leur supérieure, les autres de caractère plus personnel, étant soit de direction spirituelle, soit relatives à leurs responsabilités dans les affaires en cours.

Extrait du livre d’Yves Musset : le Chemin du disciple et de l’apôtre (p. 107-109) : Les commencements de l’œuvre des Sœurs.

Dans sa déposition au procès de béatification du père Chevrier, Marie Boisson (1836-1902), première sœur du Prado, connue sous le nom de Sœur Marie, a raconté ses premiers contacts avec le père Chevrier et les débuts de l’œuvre des Sœurs :

« C’est pendant que le Père était à la Cité que j’ai fait sa connaissance. C’était le 13 janvier 1858. J’en avais entendu parler par une jeune personne qui avait beaucoup de vénération pour lui et j’allais me confesser à lui et je n’ai pas eu d’autre directeur jusqu’à sa mort. Je voulais alors entrer chez les Petites Sœurs des Pauvres et le Père m’avait promis de m’y présenter lorsque une demoiselle Visignat que j’avais rencontrée à la Cité m’annonça qu’elle entrait à la Cité pour s’occuper des premières communions. Elle me déclara qu’elle n’y rentrerait qu’avec moi. Je lui promis tout de suite et, le 15 août, j’allais me présenter au père Chevrier. Il me répondit : « Nous verrons dans trois mois ». Sur les instances de Mademoiselle Visignat nous entrâmes l’une et l’autre à la Cité le premier vendredi de septembre 1858 […]

Je suis restée à la Cité jusqu’aux premiers jours de janvier 1860, faisant l’école aux enfants et préparant quelques petites filles à la première communion. A cette époque, sur les instances de M. Louat et de Sœur Amélie, nous sommes montées à Fourvière chez Mlle de Roquefort, dont la maison était exactement à la place de la nouvelle basilique et c’est là que l’œuvre du Prado a commencé pour les petites filles. Elles étaient six. Elles ont fait la première communion à Pâques, dans l’église paroissiale de Saint-Just.

[Pierre Louat, qu’on appelait Frère Pierre, était entré dans l’œuvre de M. Rambaud en 1856. Ayant poussé le père Chevrier à fonder une œuvre indépendante, il fut, avec celui-ci, co-propriétaire du Prado jusqu’au moment où il le quitta, en 1862, pour entrer au Grand Séminaire, puis chez les Maristes.]

Le père Chevrier ne voulut pas – du moins c’est mon opinion – prendre la responsabilité de faire sortir l’œuvre de la première communion de la Cité pendant l’absence de M. Rambaud qui, en ce moment, se préparait aux ordres à Rome. Il me refusa la permission de sortir de la Cité pour aller à Fourvière, en ajoutant : « A moins que le Cardinal ne vous le permette ». Il pensait peut-être que je n’oserais pas demander cette permission. Je la demandai pourtant dès le lendemain. Le Cardinal me reçut fort bien et me donna toute liberté pour quitter la Cité. Quand je vins en informer le père Chevrier, il parut tout surpris du résultat et me dit simplement : « Je n’ai rien à dire, puisque Son Eminence vous a donné l’autorisation ».

L’œuvre de la première communion ne resta qu’un an à Fourvière chez Mlle de Roquefort. Des difficultés surgirent. Mlle de Roquefort était au lit, malade ; les enfants faisaient un peu de bruit ; d’un autre côté, la Commission de Fourvière la pressait de lui vendre sa maison. On convint de se séparer. L’œuvre de la première communion pour les petites filles fut installée provisoirement place Saint-Louis pour deux mois pendant qu’on transformait et aménageait le Prado qu’on venait d’acheter et qui ne fut livré au père Chevrier que le 7 janvier. On y dansait encore la veille. Nous avons passé ces deux mois quatorze personnes dans une seule pièce. Pendant la journée, les paillasses étaient entassées dans un coin et l’on faisait la toilette, le catéchisme, la cuisine ; le soir, on étendait les paillasses sur le plancher pour dormir […].

Quant à l’institution d’une société de Sœurs, lorsque j’étais à la Cité, on m’appelait déjà Sœur Marie du nom de mon baptême et Mlle Visignat, on l’appelait Sœur Amélie de son nom. Nous étions de simples auxiliaires, sans règlement précis, faisant simplement quelques exercices spirituels sous la direction du père Chevrier. Le père Chevrier a senti dès le commencement de son œuvre la nécessité d’avoir une société de Sœurs pour l’aider dans ce qui concernait l’instruction des petites filles et comme maisons de retraite ou de refuge pour les âmes qu’il essayait de ramener au bon Dieu.

Le 2 février 1862, après avoir demandé la permission aux P.P. Capucins, il me reçut du Tiers-Ordre sous le nom de Sœur Marie-Angèle, en me recommandant même de n’en rien dire, ce qui m’obligea pendant un certain temps à dire mon office en secret. La seconde personne reçue du Tiers-Ordre de saint François sous le nom de Sœur Louise quelques mois après moi fut Mlle Célestine Serpollet, morte au Prado après y avoir résidé trois ou quatre ans. La troisième était déjà du Tiers-Ordre quand elle entra au Prado ; on l’appela Sœur Thérèse, dans le monde Mlle Brun. A cette époque, comme nous n’étions que trois ou quatre, nous étions accablées d’ouvrage et n’avions pas d’autre règlement que le règlement de la maison. Celui que nous avons aujourd’hui fut rédigé en 1865 par le père Chevrier, qui l’écrivit pendant une retraite qu’il était allé faire à La Tour-du-Pin.

A ce moment, des vocations commençaient à affluer au Prado. Il n’y avait pas de noviciat et on se mettait à l’œuvre en arrivant. Beaucoup de personnes entrées de cette façon sont sorties. Elles avaient été attirées par la sainteté du Père et par l’attrait qu’inspirait son œuvre mieux connue ; mais peu formées à la vie religieuse, elles sortaient aussi facilement qu’elles étaient entrées. Le noviciat n’a été ouvert que le 24 octobre 1874. Ce fut un essai, car les difficultés locales de la maison et la maladie du Père Chevrier l’ont empêché de s’établir sérieusement. Il fut rouvert plus tard, après la mort du père Chevrier, par le père Duret.

Nous sommes aujourd’hui une cinquantaine de novices ou de religieuses. Le père Chevrier se préoccupait beaucoup de les former au catéchisme. Il faisait le catéchisme aux petites filles dans la lingerie, devant toutes les sœurs ; il exigeait des novices les résumés qu’il revoyait lui-même et faisait durer cette préparation au moins deux ans. Quoique ce soient les Pères qui, à proprement parler, fassent seuls le catéchisme, aujourd’hui les Sœurs sont toujours associées à cette œuvre. Ce sont elles qui font apprendre la lettre du catéchisme et donnent toutes les explications nécessaires à des enfants qui ne savent absolument rien et qui souvent ne connaissent pas même la valeur des mots ».

Lettre n°173 (171) à Sœur Marie

[sans date][687]

Chère enfant,

Faites toujours passer le devoir avant le conseil pour les choses de travail.

Quant à la solitude, il faut savoir la trouver même au milieu du monde dans son propre cœur.

La meilleure préparation à l’absolution, c’est l’amour de Dieu et l’humilité.

Défendez à sœur Claire de jeûner et ne la laissez pas trop travailler.

Que la charité soit parmi vous.

A. Chevrier[688]

Lettre n°174 (172) à Sœur Marie

[sans date][689]

Chère enfant,

Acceptez ce que Cécile demande. Il lui faudra une grande grâce pour rester.

Traitez-la avec beaucoup de charité et de bonté, afin qu’en s’en allant, elle n’ait que de bons souvenirs de vous et puisse revenir plus tard.

Renvoyez votre grande Marie, puisque c’était convenu avec les parents. On vous en amènera une cette semaine.

Que le bon Dieu vous bénisse et vous aide.

A. Chevrier[690]

Lettre n°175 (173) à Sœur Marie

[sans date][691]

Sœur Philomène[692] s’est sauvée de la maison, ne voulant pas faire son travail et supporter les petites contrariétés de sœur Antoinette[693], quoique je lui aie dit de prendre patience jusqu’après la première communion, qu’alors je verrais.

Vous n’avez donc pas à vous occuper d’elle nullement, et à la traiter tout à fait comme une étrangère, puisqu’elle est allée à Limonest sans la permission ni de moi ni de sœur Thérèse.[694]

Que Dieu vous bénisse.

Nous n’avons personne pour aider à sœur Antoinette.

A Chevrier[695]

Lettre n°176 (176) à Sœur Marie

J.M.J.
[sans date][696]

Mon papier est fini et je n’ai rien dit à mes bonnes sœurs de Limonest et à mes petites filles qui vont faire leur première communion. Dites-leur bien bonjour à toutes pour moi, que je les salue bien dans le cœur du bon Dieu, que, de loin comme de près, je suis toujours avec vous tous pour prier pour vous et que je me recommande bien à vos prières.

Je vous envoie une feuille d’olivier de mon rameau et que cette feuille d’olivier de Rome vous apporte la paix du bon Dieu, la joie, l’espérance, comme autrefois la colombe à Noé.

Vos santés ne vont pas très bien, mais c’est là le partage du corps de souffrir. Seulement, il faut bien nous aider les uns les autres à bien souffrir et les rendre méritoires par la patience et la charité. Que Dieu vous aide donc toutes et vous console dans vos travaux, vos peines, vos souffrances, sachant bien que la patience sur la terre nous procure une grande gloire dans le ciel.

Je me recommande à vos prières, afin que je fasse en toutes choses la sainte volonté de Dieu et qu’il me donne son esprit. Appelez sur nous les bénédictions du ciel ; je les appelle sur vous et suis votre bien dévoué et heureux serviteur en Jésus-Christ, notre Maître.

A. Chevrier[697]

Lettre n°177 (175) à Sœur Marie

J.M.J.
[sans date][698]

J’ai reçu avec plaisir la petite lettre qui contenait vos fleurs et vos bonnes pensées spirituelles. Que le bon Maître, le divin jardinier, fasse croître en vous les pieuses semences de vertus qu’il y a jetées, soit dans le baptême, soit dans la sainte communion ! Arrosez tous les jours ces fleurs spirituelles de votre âme par l’oraison et la prière, et vous croîtrez dans l’amour de Notre-Seigneur, et vous serez vraiment le jardin du bon Dieu. Ne laissez pas croître les mauvaises herbes, arrachez-les et mettez-en d’autres à la place.

Allons, courage et persévérance. Priez pour moi, je prie aussi pour vous et demande à Notre-Seigneur de vous donner sa paix et son amour.

Je vous bénis. Soyez toujours bien sage.

A. Chevrier[699]

Lettre n°178 (174) à Sœur Marie

J.M.J.
[sans date][700]

Ma chère enfant,

Il faut bien vivre en union avec Notre-Seigneur dans son Saint-Sacrement. C’est là où l’on trouve la paix, la joie et le contentement. Faites bien toutes vos actions pour plaire à notre bon Maître, qui par amour pour nous, veut bien résider toujours avec nous.

Pensez que vous avez quelques âmes dans lesquelles il faut faire revivre Notre-Seigneur par la grâce et remettre l’image de Dieu qui a été effacée, et armez-vous de courage pour bien remplir votre devoir.

Courage, confiance et amour de Jésus-Christ, qui est notre Maître, notre Sauveur et l’union de nos cœurs.

Je vous bénis et prie pour vous.

A. Chevrier[701]

Lettre n°179 (177) à Sœur Marie

[sans date][702]

Chère sœur Marie,

Dites à cette personne qu’elle vienne passer quelques jours à la maison et que nous verrons si elle est pour notre maison. Parlez à M. le Curé pour avoir des renseignements sur elle, sa piété, son caractère, sa santé. Je vous envoie 200 francs pour vos dépenses[703].

Dites à Mlle Marie Rampignon[704] de venir lundi subir son examen sur le rosaire, le chemin de croix et les commandements. Dites à ma sœur F. Xavier[705] que je dirai la messe demain pour elle.

Salut.

A. Chevrier[706]

A toutes les sœurs

Lettre n°180 (170) à toutes les soeurs

J.M.J.
29 juin[707]

Mes bien chères sœurs en Notre-Seigneur[708],

Je vous remercie bien des prières que vous faites pour ma santé. Je pense que le bon Dieu vous exaucera, je vais mieux. Je ne désire la santé que pour achever l’œuvre que le bon Dieu m’a donnée à faire : aller mieux pour travailler à cette œuvre spirituelle et vous donner ensuite l’esprit de Notre-Seigneur, pour pouvoir travailler vous-mêmes à l’œuvre de Dieu, c’est tout ce que je désire.

Il faut bien l’avouer, vous êtes bien loin d’avoir cet esprit de Dieu qui vous est nécessaire pour être de véritables filles de Jésus-Christ. Vous êtes bien loin encore de [ce] renoncement complet que Notre-Seigneur demande pour lui appartenir entièrement et le suivre dans sa charité, son humilité, sa douceur et son dévouement. Ce n’est pas votre faute entièrement, car que pouvez-vous savoir, si on ne vous l’apprend pas ? C’est à moi à vous instruire et tant que nous n’aurons pas des conférences spirituelles, chaque semaine, plusieurs fois, nous serons toujours de pauvres êtres, vivant pour ainsi dire comme de bonnes gens du monde, et tant que je ne vous donnerai pas moi-même l’exemple de toutes les vertus, nous ne serons pas grand chose devant Dieu. Il faudra nous y mettre sérieusement et travailler de tout notre cœur à devenir des saints, en marchant sur les traces de Notre-Seigneur. Priez Dieu que je puisse travailler à ma sanctification et à la vôtre, car je gémis dans le secret de mon âme de nous voir tous dans un état si triste et si languissant, nous qui devrions être si humbles, si fervents, si charitables, si dévoués et si pauvres, selon l’esprit de Dieu. Prions, parce que nous avons besoin de beaucoup de grâces pour nous convertir tous, et surtout nous avons tous besoin de quelqu’un qui nous donne l’impulsion sainte qui doit nous conduire à Dieu.[709]

C’est là ce que nous devons demander par dessus tout, le reste n’est rien. Je sais que, parmi vous, plusieurs ont bonne volonté et sont bien décidées à aimer Notre-Seigneur. Fortifiez-vous donc dans ces bonnes résolutions et travaillez à acquérir par dessus [tout] ce renoncement à soi-même, qui est la première grâce de Dieu pour devenir sage et marcher dans les voies de Dieu.

A bientôt[710]. Que Notre-Seigneur vous bénisse et vous donne à toutes[711] sa paix.

A. Chevrier[712]

A sœur Véronique

Sœur Véronique (1842-1925) s’appelait dans le monde Marie Lhéraut. Jeune ouvrière en soie dans le quartier de la Guillotière, elle s’était mise à fréquenter la chapelle du père Chevrier, s’inscrivant bientôt au chœur de chant des jeunes filles et le prenant pour confesseur. Après plusieurs années, le 8 décembre 1867, elle entrait au Prado comme religieuse et y reçut, lors de son engagement au Tiers-Ordre, le nom de sœur Véronique.

Il semble que le père Chevrier ait surtout apprécié chez elle son amour des enfants et son application à les initier à une vie chrétienne par un commencement de catéchisme. Elle a raconté plus tard : « Je commençai un jeudi à en arrêter quelques-unes dans la rue, en leur disant de venir s’amuser à la maison. Le premier jour, je n’ai pas fait de catéchisme ; je leur ai donné à goûter et leur ai donné rendez-vous pour le jeudi après, en les invitant à en amener d’autres, ainsi de suite. Le nombre s’est accru beaucoup. Après, on les recevait tous les jeudis, les soirs, et tout le temps des vacances. Le nombre est de trois à quatre cents pendant les vacances. Le Père disait : « Je tiens bien à cette œuvre, elle fait beaucoup de bien. Quand bien même vous n’apprendriez à ces enfants qu’à faire le signe de la croix, c’est déjà quelque chose, c’est un fondement de la religion que vous placez. Vous pouvez leur donner un morceau de pain à quatre heures : ce sont les enfants qui nous attirent le pain […] Je suis content que vous vous occupiez des pauvres, des petits enfants du quartier. Allez les voir et si vous trouvez une grande salle, installez-vous là, réunissez-y vos enfants et faites le catéchisme »[713].

Du vivant du père Chevrier, sœur Véronique fut supérieure des sœurs pendant quatre ans, alors que sœur Marie était au Moulin-à-Vent et à Limonest. Elle le fut à nouveau après le décès de celle-ci en 1902.

Lettre n°181 (178) à Sœur Véronique

[sans date][714]

Chère enfant,

Vous voyez qu’il y a deux partis bien tranchés et vous savez ce que dit Notre-Seigneur : Toute maison divisée en elle-même tombera en ruine.

Il faut donc se débarrasser de ces esprits d’opposition qui ne font que nuire gravement aux maisons. Puisque sœur Françoise[715] a fait son paquet pour partir, il faut qu’elle se décide, parce que ces états d’indécision ne valent rien et sont très nuisibles pour les autres.

Quant à celles qui sont de mauvaise humeur, voyez de quel côté elles sont. Si elles sont du mauvais côté, il faut être ferme et les faire plier ou partir ; autrement, soyez bonne pour les autres.

Quand sœur Augustine[716] reviendra, vous lui ferez expier les paroles indiscrètes et menteuses qu’elle a dites en entrant au Prado, après votre nomination, – disant qu’elle savait – et vous lui ferez faire sa pénitence publiquement.

Priez beaucoup, ne faites pas d’autres pénitences que les ordinaires, et espérez en la miséricorde du bon Dieu. Le reste va bien[717].

Lettre n°182 (179) à Sœur Véronique

[sans date][718]

Sœur Véronique trop faible pour reprendre ses sœurs,

pas assez vigilante pour tout surveiller et tout voir.

Plus d’activité pour faire le bien.

C’est prendre les intérêts de Dieu que de reprendre et de détruire le péché dans soi et dans les autres[719].

Lettre n°183 (181) à Sœur Véronique, 30 juin 1873

J.M.J.
30 juin 1873[720]

Ma bonne sœur Véronique,

Je ne demande à Notre-Seigneur pour vous et pour tous ceux de la maison que l’attrait spirituel pour bien faire le catéchisme, l’amour de la pauvreté et la charité. Si nous pouvons croître dans cet attrait et dans l’amour de Notre-Seigneur, nous aurons tout gagné.

Qu’il est triste de voir tout ce monde ne s’occuper que de choses étrangères à celles auxquelles nous devrions nous consacrer entièrement ! Ne sommes-nous pas là pour cela et pour cela seul : connaître Jésus-Christ et son Père et le faire connaître aux autres ? N’est-ce pas assez beau et n’avons-nous pas là de quoi nous occuper toute notre [vie] sans aller chercher ailleurs de quoi occuper notre esprit ? Aussi, est-ce là tout mon désir d’avoir des frères et des sœurs catéchistes. J’y travaille moi-même avec joie et bonheur. Savoir parler de Dieu et le faire connaître aux pauvres et aux ignorants, c’est là notre vie et notre amour.

Travaillez donc, chère sœur, à acquérir ce but qui doit être le nôtre, le reste n’est rien ; et si je puis mettre en vous tous cet attrait, j’aurai tout gagné. Chercher à convertir les autres, à les corriger, à les réformer, c’est perdre son temps et c’est prendre un chemin pénible et difficile et l’on arrive rarement à bout, mais mettons l’amour de Notre-Seigneur, l’attrait pour travailler au but que nous nous proposons ; quiconque ne sent pas cet attrait ou ne veut pas s’y donner, n’est pas pour nous ; ce qui me plaît en vous, c’est cet attrait que le bon Maître y a placé. Allons, marchons vers ce but et regardons-le comme l’affaire importante, essentielle, et le bon Dieu nous bénira.

Ne vous ennuyez pas trop de tous ces petits désaccords, que l’amour de Notre-Seigneur vous aide et vous console, mettez-vous au-dessus de toutes ces petites misères et marchez. Si un voyageur s’arrêtait à toutes les pierres ou épines qu’il rencontre sur son chemin, il n’arriverait jamais à son but : ainsi de nous, ayons un but, marchons vers ce but, allons-y malgré tout, et alors nous serons les véritables disciples et ouvriers de Notre-Seigneur. Voyez Notre-Seigneur : ne marchait-il pas malgré les pharisiens, malgré ses apôtres qui souvent l’entravaient ? Aussi est-ce bien ma résolution pour plus tard d’aller, de marcher, de catéchiser. Que ceux qui veulent, marchent avec nous et que les autres restent en route, s’ils ne veulent pas marcher.

Courage donc, pauvre enfant. Prions et allons au but de tout notre cœur, et le bon Dieu ne nous abandonnera pas.

Priez pour moi et faites comme je vous dis.

Que Jésus vous bénisse ! Votre père.

A. Chevrier[721]

Lettre n°184 (182) à Sœur Véronique

J.M.J.
[sans date][722]

Chère enfant,

Vous pouvez encore rester toute la semaine et profiter de l’invitation que Notre-Seigneur faisait à ses apôtres : « Venez à l’écart vous reposer un peu ».

Que votre âme et votre corps se fortifient dans le repos du Seigneur. Je vous bénis.

A. Chevrier[723]

Lettre n°185 (183) à Sœur Véronique

[sans date][724]

Chère enfant,

Vous ajouterez à la lettre que je vous envoie le nom et l’adresse de la malade qui a besoin de ce renouvellement. Si vous venez demain avant 6 h. du soir, je serai sur ma montagne[725].

Vous n’aurez qu’à vous amuser dans les champs qui m’avoisinent et j’irai vous voir ; je ne permets à personne de venir dans ma solitude. Si vous venez après 6 h., je serai à Saint-Fons[726].

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[727]

Lettre n°186 (184) à Sœur Véronique

[sans date][728]

Ma chère enfant,

Je n’ai pas l’intention de recevoir cette sœur de Condrieu ; si elle revient au Prado, vous pouvez lui dire de ma part qu’elle cherche une autre maison[729].

Quant à Eléonore[730], elle est bien jeune de tête et de cœur, elle a besoin de grands soins et il sera bien difficile d’en venir à bout. Ne la découragez pas cependant et faites-lui bien remarquer ses défauts et obtenez d’elle tout ce que vous pourrez pour sa correction.

Reprenez sœur Louise[731], je remarque en effet qu’elle est toujours enfant et qu’elle aurait besoin d’une direction bien solide et bien ferme ; dites bien à sœur Claire de l’avertir de ses défauts en classe et ne la ménagez pas.

Courage, élevez votre cœur, chère enfant, que les misères des autres ne vous découragent pas, mais travaillons comme de bons soldats et occupons-nous surtout de faire tout le bien que nous pouvons ; nous avons bien à faire, mais j’espère, avec la grâce de Dieu, que nous arriverons à bout, parce que nous faisons l’œuvre de Dieu et que Dieu nous a trop aimés jusqu’à présent pour nous laisser.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[732]

Lettre n°187 (180) à Sœur Véronique

[sans date][733]

Chère enfant,

Obtenez du bon Maître la grâce dont vous avez besoin, par la pénitence. Il faut renoncer à son corps pour être plus libre et aller au bon Dieu. C’est parce que nous avons beaucoup de choses avec nous et en nous que nous ne pouvons pas nous élever en haut. Sortez de vous tout ce qui est de trop et vous irez mieux.

Ne laissez pas jeûner Marie Rampignon[734].

Courage, travaillons à nous sanctifier pour glorifier davantage Notre-Seigneur.

Nos enfants vont mieux ; tant mieux, que Dieu soit béni.

A. Chevrier[735]

Lettre n°188 (185) à Sœur Véronique

[sans date][736]

Ma bien chère enfant,

Faites une bonne petite retraite, elle vous sera profitable pour 1’âme et le corps. Remerciez le bon Dieu de vous donner un peu de repos, afin de fortifier un peu tout en vous.

Ne restez pas sans dire vos petites peines : quand on les garde dans son cœur, elles grandissent et ne font que du mal à l’âme.

Je prie pour que vous grandissiez dans l’amour du bon Dieu et preniez de la vigueur pour le bien et deveniez une bonne catéchiste.

Ne vous ennuyez pas et mettez tout aux pieds du bon Dieu.

Priez pour moi. Je prie aussi pour vous.

A. Chevrier[737]

Lettre n°189 (186) à Sœur Véronique

J.M.J.
[sans date][738]

Chères sœurs,

Je pense que le bon Dieu me permettra de bientôt rentrer dans ma famille, il y a si longtemps que je suis dehors. Je vais mieux, quoique pas bien fort. Je pense vous retrouver toutes bien sages et bien portantes aussi.

J’ai su de vos nouvelles par le Père Berne, ainsi que de celles de nos enfants, mais bientôt je pourrai voir par moi-même toutes choses et recommencer un peu mon travail, sinon tout entier, au moins en partie.

Présentez mon bonjour bien paternel à toutes les sœurs, grandes, anciennes et petites, et nouvelles.

Je désire vous revoir toutes bien sages, bien ferventes, et que tous ensemble nous puissions célébrer la belle fête de l’Assomption, en attendant que nous puissions la célébrer au ciel.

Que la paix du bon Dieu soit avec vous !

A. Chevrier[739]

Lettre n°190 (187) à Sœur Véronique

J.M.J.
[sans date][740]

Ma bien chère enfant,

Ne vous désolez pas d’avance, le bon Dieu pourvoira à tout, car quand le bon Dieu veut une chose, il sait bien faire en sorte que tout aille pour le mieux. Continuez à vous occuper de la maison. Vous voyez comme tout ce monde a besoin d’une main pour les conduire, d’un œil pour les surveiller et de ne pas laisser prendre de mauvais plis à ces jeunes filles. Sœur Louise[741] est trop enfant, il faudra lui ôter la direction des enfants et la mettre à un emploi où elle soit sous la direction de quelqu’un et non pas la laisser maîtresse ; il faudrait même le faire au plus tôt. Si sœur Madeleine[742] ne veut pas de sœur Thérèse[743] de cette manière, vous la formerez vous-même à aller voir les malades ou bien confiez-la à sœur Hyacinthe[744] pour qu’elles aillent les voir ensemble. Je n’aime pas ces gens qui mettent le marché à la main et qui imposent leur volonté. J’ai une raison pour que sœur Marie-Thérèse[745] ne soit pas de suite entièrement chez sœur Madeleine ; autrement, elle ferait bientôt pire que sœur Louise. Tout ce monde n’est formé à rien et ça n’a pas l’esprit de Dieu. Comme nous avons à faire pour mettre l’esprit de Dieu dans toutes ces têtes ! En viendrons-nous à bout ?

Priez, chère enfant, si je me retire, c’est bien pour cela. J’espère bien que le bon Dieu aura pitié de nous et que j’aurai peut-être quelques aides dans mes quatre jeunes prêtres pour travailler à l’œuvre de Dieu.

Donnez-vous toujours bien aux bonnes œuvres, c’est la volonté de Dieu que nous travaillions au salut du prochain. Faisons-le de tout notre cœur ; prions bien pour cela et ne négligez pas l’oraison, et demandez tous les jours bien l’esprit de Dieu pour vous, pour moi et pour les autres.

A Dieu, chère enfant, à vendredi soir[746]. Que Jésus vous bénisse !

A. Chevrier[747]

Lettre n°191 (188) à Sœur Véronique

J.M.J.
[sans date][748]

Ma bonne sœur Véronique,

J’ai reçu avec plaisir les nouvelles que vous me donnez de la petite communauté de sœurs du Prado. A Rome, comme à Lyon[749], je suis toujours uni à vous tous et je pense à vous, et on dirait même que plus on est loin, plus on y pense.

Continuez bien à faire votre petit catéchisme le jeudi et le dimanche, c’est là votre mission, et je ne serai content que lorsque je verrai tous mes frères et sœurs bien faire le catéchisme à tous les enfants et les pauvres, c’est là notre mission. Quand nous aurons appris aux autres à connaître Dieu et à l’aimer, nous aurons fait notre devoir. Oh ! que nous sommes loin encore de cette belle mission que le Seigneur nous a confiée et que nous la remplissons mal ! Travaillons donc à nous perfectionner dans l’art d’apprendre aux autres à connaître Dieu et à l’aimer, et pour cela travaillons par la prière et l’étude à le connaître et à l’aimer.

Nous allons travailler ici avec nos jeunes abbés à apprendre à bien faire le catéchisme, le rosaire, le chemin de la croix, la sainte messe. Si nous savions seulement bien cela, nous pourrions faire beaucoup de bien. Comme nous avons besoin de prière ! J’en sens plus que jamais le besoin. Aussi, ne craignez pas de prier pour nous et pour moi en particulier. Je ne suis pas venu ici pour chercher des approbations, faire des constitutions, mais je suis venu ici pour mettre, autant que je pourrai, l’esprit de Jésus-Christ dans nos cœurs. Quand nous aurons l’esprit de Dieu, ça ira bien ; quand nous aurons l’esprit de Dieu, les approbations ne nous manqueront pas ; mais si nous n’avons pas l’esprit de Dieu, à quoi nous serviraient-elles ? à rien ; elles ne serviraient qu’à notre honte et à notre condamnation. Demandons donc d’abord l’esprit de Dieu, que l’Esprit Saint nous communique sa charité, son humilité surtout, sa douceur, son zèle, et tout ira bien ; mais sans cela, nous ne serons jamais rien et nous ne ferons jamais rien. L’esprit de Dieu, oh ! demandons-le toujours et tous les jours, ne cessons pas de le demander, c’est 1à la recommandation que je vous fais à toutes et à tous, travaillons à acquérir l’esprit de Dieu et tout ira bien.

D’ou vient que, parmi nous, il y a tant de petites misères, de susceptibilité, de jalousie, de méchanceté, de négligence ? C’est que l’esprit de Dieu n’y est pas. Quand nous aurons l’esprit de Dieu, il y aura union, charité, amour, zèle et renoncement à soi-même. Demandez-le vous-même et que toutes parmi vous le demandent pour tous. Faites bien chaque jour avec foi et humilité la dévotion au Saint-Esprit, afin que l’esprit de Dieu vienne sur nous.

Présentez mon salut à toutes les sœurs anciennes et qu’elles croissent dans la fidélité, dans l’oraison, dans la charité et le bon exemple. Que vos emplois soient bien remplis, que vos prières soient bien faites et qu’il y ait, parmi vous toutes, l’union, la charité, le silence et la régularité ; que vous ne soyez pas seulement des sœurs de nom, mais des sœurs de fait par la pratique des vertus solides.

Je recommande aux jeunes sœurs la prière, le silence et l’humilité, et la soumission aux sœurs anciennes et surtout à celles qui sont chargées d’elles pour leur emploi, se rappelant souvent notre belle vocation qui est d’apprendre aux autres à aimer Dieu et à le connaître et que, pour cela, il faut avoir le cœur et l’esprit bien unis à Notre-Seigneur, que ceux ou celles qui ne sont pas unis à Notre-Seigneur ne peuvent rien faire. Sans moi, vous ne pouvez rien faire, dit Jésus-Christ. Si donc nous voulons faire quelque chose, il faut rester uni à Jésus-Christ, notre Maître.

Je prie sœur Véronique de bien avoir soin de toutes les sœurs, du corps et de l’âme, de reprendre quand quelque chose ne va pas, parce qu’il faut reprendre ; c’est parce qu’on ne reprend pas, que les défauts grandissent et que les défauts font ensuite tant de mal dans le champ du Père de famille.

Il faut, chaque soir, avouer humblement ses fautes, se reprendre les unes les autres et être heureuses d’être reprises pour se corriger de ses défauts et pour devenir plus agréables à Dieu et plus utiles au prochain.

J’apprends avec plaisir que vos malades vont mieux. Je prie pour vous toutes, afin que Dieu vous conserve la santé de l’âme et du corps. Pour moi, je vais mieux. D’abord, je ne suis pas persécuté toute la journée comme au Prado et notre vie est plus régulière. Je voudrais, si c’est la volonté de Dieu, faire assez provision de santé à Rome pour vous revenir assez bien portant pour reprendre les catéchismes et faire les exercices de religion nécessaires pour devenir tous ensemble de véritables disciples de Jésus- Christ.

Bonjour à sœur Thérèse[750], je prie Dieu qu’il lui rende la santé pour devenir une bonne pharmacienne au Prado.

Bonjour et salut à sœur Claire[751], afin qu’elle ait bien soin de nos petites filles et qu’elles fassent une bonne première communion.

A sœur Dominique[752], afin qu’elle ait patience au milieu de ses travaux et qu’elle donne à chacun ce qui lui convient.

A sœur Antoinette[753] et sœur Françoise[754], afin qu’elles sachent se contenir dans leurs travaux pénibles et qu’elles gardent la douceur et la patience.

A sœur Elisabeth[755], courage et humilité en montant les escaliers.

A sœur Hyacinthe[756], qu’elle trouve dans le Saint-Sacrement, où elle va souvent, l’amour de Dieu et l’amabilité pour le prochain.

A sœur Agnès[757], le silence et la discrétion et la solitude de l’âme.

Sœur Louise[758], qu’elle grandisse et ne se fie pas trop à elle-même.

A sœur Gabriel[759], qu’elle ait courage et confiance en Dieu, et qu’elle se fortifie dans l’amour de Notre-Seigneur ; bonjour à sa mère et à ses frères.

Sœur Stanislas[760], qu’elle grandisse aussi et qu’elle bouge un peu pour chasser la maladie.

A sœur Marie-Bernard[761], santé, humilité et soumission en tout à la volonté de Dieu.

A sœur Marie-Thérèse[762], renoncement à la famille et au monde et esprit de prière, et à Mlle CIaudine[763], patience dans la maladie. On peut mériter en souffrant.

Que le bon Maître vous bénisse toutes !

Je prie pour vous, priez pour moi.

A. Chevrier[764]

Lettre n°192 (189) à Sœur Véronique

J.M.J.
[sans date][765]

Chère enfant,

Il faut bien prendre un petit peu de repos après le travail et tâcher d’arranger cela un peu pour tout le monde et aussi pour vous. Ne vous découragez pas. Je sais mieux que personne combien il est difficile de faire l’œuvre de Dieu et jamais mieux que maintenant, j’ai compris combien il faut être saint pour faire quelque chose. Priez pour que je devienne un peu saint, que je me remplisse de l’esprit de Dieu. Oh ! que j’ai en besoin pour moi et pour vous tous !

Ayez bien une grande et juste idée de votre sublime vocation : nous devons donner la foi aux autres et leur communiquer un peu l’amour du bon Dieu. C’est bien beau et rien ne doit nous décourager dans cette voie. Aujourd’hui, dans l’Evangile, Notre-Seigneur dit : Je suis le bon Pasteur et je donne ma vie pour mes brebis. Si nous ne donnons pas notre vie tout d’un coup, donnons-en un petit morceau tous les jours et nous serons les images du vrai Pasteur.

Vous avez bien fait de laisser aller sœur Gabriel[766] chez sa mère. Quand la charité demande, il faut toujours accorder. Dites-lui bien le bonjour de ma part à cette bonne mère[767] et qu’elle ne se décourage pas avec ses fils ; ils iront bien, la bénédiction de Dieu est sur elle et sur ses enfants.

Continuez à bien réunir les petits enfants et faites-leur faire de petits exercices, ça leur fait du bien.

Courage, je vous bénis et ne vous oublie pas. Priez pour moi, j’en ai bien besoin, car je me trouve si pauvre que j’ai honte de moi-même.

Votre père,

A. Chevrier[768]

Lettre n°193 (190) à Sœur Véronique

J.M.J.
14 juin[769]

Ma chère sœur,

J’ai lu avec plaisir votre lettre, ainsi que celles de nos jeunes sœurs du Prado. Merci de votre bon souvenir et de vos bonnes prières. Il me tarde bien aussi de rentrer au milieu du bercail. Nous avons retardé notre retour pour voir le cardinal de Lyon, qui doit arriver cette semaine à Rome ; nous n’aurions pu le voir à Lyon à notre arrivée, ce qui est cause de notre retard ; sans cela, nous arriverions à Lyon au lieu de la lettre. Priez pour que cette entrevue nous soit utile et que Mgr veuille bien consentir à me laisser mes nouveaux collaborateurs. Que la volonté de Dieu se fasse en tout. S’il faut souffrir, il faut savoir le faire jusqu’au bout. Nos Messieurs vont bien et rentreront tous avec plaisir, si le bon Dieu veut. Je pense bien toujours à vous toutes et à nos enfants. En arrivant, nous nous mettrons au catéchisme. Que le bon Dieu bénisse notre œuvre, bien belle aux yeux de Dieu, mais il faut la bien faire.

Salut à toutes les sœurs anciennes : que le bon Dieu leur donne l’esprit de prière et de charité. Salut aux jeunes sœurs : que le bon Maître leur donne à toutes l’amour de Notre-Seigneur, le dévouement, la douceur, la charité.

Je vous apporte votre patronne, bénite par le Saint-Père, et je vous envoie une feuille de lierre, cueillie dans le jardin du Saint-Père, afin que vous vous attachiez à Jésus-Christ et à son Eglise, comme le lierre s’attache à l’arbre sur lequel il vit.

Courage donc, chères enfants. Travaillons pour Dieu, instruisons les pauvres, c’est là notre lot. Faisons le bien, faisons-le avec persévérance, renouvelons-nous dans cette sainte vocation et devenons des saints surtout par l’amour de Jésus-Christ, car tout est dans l’amour de Dieu. Celui qui a l’amour de Jésus, il a tout ce qu’il faut et il peut tout, il ne craint rien. Croissons donc dans l’amour de Jésus-Christ et nous serons heureux.

Salut et bénédiction à toutes nos sœurs du Prado. Salut à tous nos enfants, que nous reverrons bientôt avec joie pour continuer notre tâche.

Nous arriverons probablement à la fin de la semaine prochaine. Sœur Claire[770] part de Rome aujourd’hui, elle arrivera probablement dans quelques jours, à moins qu’elle ne s’arrête chez Mlle Chalon[771] à la Tour-du-Pin. Bonjour à ma mère et à la sœur Antoinette[772].

Que Notre-Seigneur Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[773]

Lettre n°194 (191) à Sœur Véronique

J.M.J.
6 juillet 1878[774]

Bien chère enfant,

Je ne veux pas partir sans répondre à votre petite lettre et vous montrer l’estime que je fais d’une ancienne sœur du Prado, qui travaille à l’œuvre des petits enfants. Oui, tâchez de mériter ce titre de sœur des petits enfants. Notre-Seigneur aimait les petits enfants et les appelait à lui. Continuez donc à travailler avec courage et persévérance à votre petite œuvre et si les succès ne sont pas toujours bien brillants, ils porteront des fruits plus tard. On ne voit pas les fruits de la semence tous les jours, mais c’est au bout de l’année, pour la moisson, que l’on voit les fruits ; c’est aussi au jour de la moisson que vous verrez les fruits que le bon Dieu vous fera connaître.

Aimez bien le catéchisme, donnez-vous y de tout votre cœur, c’est là une belle œuvre et en la faisant, vous êtes sûre d’être agréable au bon Dieu et de me faire plaisir. Courage, je vous bénis et, à mon retour, j’irai voir ces petits du bon Dieu.

Salut à sœur Madeleine[775] et à sœur Félicité[776]. Priez pour moi; je ne vous oublie pas devant le bon Dieu. Je rentre lundi et aurai le plaisir de vous voir tous.

Votre tout dévoué en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[777]

A sœur Thérèse

Louise Brun était venue avec sa mère s’établir à la Cité de l’Enfant Jésus en 1857, au moment où y arriva le père Chevrier. C’est là qu’elle fit sa connaissance, en participant avec d’autres jeunes filles au chœur de chant et aux réunions qui se tenaient à la chapelle. Quand elle entra au Prado en 1862 à l’âge de 36 ans, elle avait déjà fait sa profession dans le Tiers-Ordre de saint François et portait le nom de sœur Thérèse.

Elle était « très affligée, difforme, bossue, boiteuse » et « ses infirmités était la cause de beaucoup de souffrances et d’humiliations »[778]. On raconte que le père Jacquier, qui était professeur à l’école cléricale, tout perclus de rhumatismes et ne pouvait se déplacer sans l’aide d’autrui, se permettait de plaisanter sur son état, lui lançant devant les latinistes : « Oh ! quel monstre est-ce que je vois ! Mais non, c’est ma petite sœur Bossette ! » Il lui disait aussi, paraît-il : « Tant que nous serons nous deux au Prado, le père Chevrier n’a pas d’inquiétude à avoir. Si le pain manquait, nous n’aurions qu’à aller tous les deux sur la place Bellecour[779], les aumônes pleuvraient ! »[780]

« Richement douée du côté de l’intelligence »[781], sans lui demander autant qu’à sœur Claire, le père Chevrier utilisa ses services pour la copie de nombreux cahiers. C’est elle aussi, au Prado, qui dirigeait le service de la lingerie, ainsi qu’un chœur de chants pour des jeunes ouvrières. Avec le temps, sa santé devint de plus en plus déficiente et ses souffrances de plus en plus vives. Elle mourut au Prado en 1888.

Lettre n°195 (192) à Sœur Véronique

J.M.J.
25 août 59[782]

Mademoiselle,

Je vous envoie l’accordéon qui est maintenant en bon état et je vous prie reprendre vos fonctions comme à l’ordinaire. Ce n’est pas quand on est découragé que l’on donne sa démission. Cette démission que vous m’[avez] adressée ne vient que d’un sot orgueil, qui a été peut-être un peu humilié dans quelque circonstance. Si vous n’avez pas réussi autant que vous voudriez, il ne faut pas vous en étonner. Il faut l’attribuer à votre peu d’esprit de prière et attendre du bon Dieu le succès. Je n’accepte donc pas votre démission, il faut [a]voir plus de courage, plus d’énergie et plus de confiance en Dieu, et ça ira mieux plus tard.

Votre tout dévoué en Notre-Seigneur Jésus-Christ,

A. Chevrier[783]

Lettre n°196 (193) à Sœur Thérèse

J.M.J.
19 m[…][784] 65

Ma chère sœur,

Prenez bien vos petites vacances et profitez avec reconnaissance des bons soins que ces bonnes sœurs veulent vous donner[785]. Ne soyez pas si sauvage et ne craignez pas de vous montrer, ce n’est pas simple ; montrez-vous telle que vous êtes, n’ayez pas peur.

Je ne vous conseille pas de faire une confession générale. Vous n’avez pas la tête assez fixe pour entreprendre une chose aussi grave. Allez avec confiance, priez Dieu qu’il vous accorde la grâce de bien vous convertir, c’est ce que nous demandons pour vous. Courage, et ne vous inquiétez pas non plus de ces tentations que vous avez par rapport à moi. Je ne suis ni plus sévère pour vous dans un temps que dans un autre. Si c’est un défaut chez moi de n’être pas toujours égal d’humeur, je tâcherai de m’en corriger, mais vous comprenez que vous n’êtes pas seule et que les pauvres gens qui viennent continuellement, ne m’apportent pas toujours des roses. Supportez-moi, je tâche de supporter tout le monde.

Priez pour nous dans votre solitude. Je prie pour vous. Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[786]

Lettre n°197 (194) à Sœur Thérèse

[sans date][787]

Chère enfant,

Je vous permets bien de prolonger votre vacance. Je ne pourrai aller vous voir, parce que je suis en retraite avec mes séminaristes.

Remettez-vous bien et priez beaucoup Notre-Seigneur pour la sainte Eglise et pour son pauvre serviteur.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[788]

Lettre n°198 (195) à Sœur Thérèse

J.M.J.
Saint-Fons[sans date][789]

Ma bonne sœur Thérèse,

Je suis parti de Lyon sans répondre à votre lettre. Vous savez qu’à Lyon, je ne sais souvent où donner de la tête et je laisse beaucoup de choses à faire, quelquefois même importantes.

Ne vous ennuyez pas, chère enfant, courage au milieu de vos misères spirituelles et temporelles. Ne négligez pas surtout vos exercices de piété, lecture et communion.

Remettez-vous bien vite, parce que j’aurai du travail à vous donner quand vous reviendrez.

Ne vous laissez pas aller à vos tristesses. Cherchez dans votre rosaire et votre chemin de la croix la grâce de force et de patience nécessaire pour mettre à profit votre misère et soyez persuadée que nous vous verrons revenir avec plaisir.

Ne vous mettez pas dans la tête non plus que vous êtes à charge à la maison, que vous nous embarrassez, point du tout. Au contraire, vous nous êtes très utile, à moi surtout, vous êtes ma petite secrétaire. Allons, courage, patience, confiance en Dieu et Dieu vous bénira.

Je prie pour vous et vous bénis.

A. Chevrier[790]

Lettre n°199 (196) à Sœur Thérèse

[sans date][791]

Sœur Thérèse,

Quand je vous demanderai des effets pour les enfants ou autres personnes[792], je mettrai à côté de l’objet demandé la lettre « a » quand ce sera pour les dimanches ; « b » quand ce sera passable ; « c » quand ce sera pour tous les jours.

Pantalons « b ».

A. Chevrier[793]

Lettre n°200 (197) à Sœur Thérèse

J.M.J.
[sans date][794]

Chère sœur Thérèse,

Quand vous aurez copié les deux papiers que je vous ai donnés, soit l’oraison[795] et le chapelet[796], vous copierez les mystères joyeux et vous ajouterez à chaque mystère l’examen des vertus que je vous envoie.

Voici l’ordre dans lequel vous copierez chaque article dans un mystère :

le fait évangélique,

l’analyse ou l’abrégé du mystère,

la division du mystère,

les personnages,

l’examen des vertus,

la prière.

Voilà l’ordre dans lequel vous copierez chaque article.

Faites d’abord un cahier pour tous les mystères joyeux[797].

Dans l’Incarnation, vous pourrez y mettre ce qui regarde le Précurseur.

Je ne sais si vous pourrez bien me lire, vous vous ferez aider par sœur Claire[798] s’il y a besoin.

Je demande à Dieu pour vous une bonne santé.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[799]

Lettre n°201 (198) à Sœur Thérèse

J.M.J.
[sans date][800]

Ma chère sœur Thérèse,

Je vous envoie mon petit écrit pour compléter les mystères douloureux. Vous les copierez dans le même ordre que je vous ai donné pour les joyeux, c’est-à-dire :

récit évangélique,

l’abrégé,

division et explication des personnages,

examen des vertus,

prière et pratique.

Ne donnez rien à copier. Plus tard je donnerai ce qu’il faudra faire.

Copiez l’Agonie comme vous l’avez dans les petits cahiers. Il n’est pas nécessaire de copier le discours[801].

Faites un cahier à part pour les mystères douloureux, mais semblable au premier[802].

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[803]

Lettre n°202 (199) à Sœur Thérèse

[sans date][804]

Chère enfant,

Assistez autant que vous le pourrez aux exercices et quand il y aura quelque temps, vous vous excuserez de ne pouvoir assister aux autres.

Priez beaucoup et demandez à Dieu sa lumière et sa grâce.

A. Chevrier[805]

Lettre n°203 (201) à Sœur Thérèse

J.M.J.
[sans date][806]

Ma chère sœur,

J’ai appris par M. Berne que vous étiez bien fatiguée.

La souffrance est un temps difficile à passer. C’est une épreuve qu’il faut endurer avec soumission à la volonté de Dieu.

Acceptez-la avec la foi d’une bonne chrétienne et même d’une parfaite chrétienne. La souffrance nous fait expier beaucoup de péchés et nous prépare au ciel. C’est un temps que le bon Dieu nous donne ordinairement pour nous préparer à aller à lui et nous rendre dignes de nous présenter devant lui. La souffrance nous ouvre le ciel et nous fait expier mille petites et grosses fautes de la vie. C’est un temps de miséricorde et de bonté de la part du bon Dieu, elle nous aide à faire le sacrifice de nous-mêmes, à nous détacher de nous-mêmes et de toutes les créatures. Sans la souffrance, nous aurions de la peine à nous détacher de tout cela.

Allons, courage, acceptez donc bien cette épreuve et croyez bien qu’elle est pour votre bien. Offrez au bon Dieu vos souffrances pour le bien de l’œuvre, pour attirer les bénédictions de Dieu sur nous tous, pour que l’humilité et la charité règnent parmi nous. Vous méritez pour tous dans votre état et vous nous obtiendrez ce que nous n’aurions pas pu obtenir autrement. Faites la communion quelquefois pour obtenir la paix, la soumission, l’amour de Dieu.

Ecrivez-moi ou faites-moi écrire par sœur Véronique, pour me dire comment vous allez et comment tout mon monde va, si on est sage, les grandes sœurs, les petites sœurs, les nouvelles sœurs et les aspirantes. Donnez-moi des nouvelles de toutes, je les recevrai avec plaisir, et de nos petites filles aussi.

Je demande pour vous toutes à Dieu le bon esprit, dont vous avez tant besoin. Demandez-le pour moi, parce que si on a l’esprit de Dieu, on a tout ce qu’il faut pour être sage et agréable à Dieu et utile au prochain.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier
A Lantignié, près Beaujeu, chez M. Chanuet, Rhône[807]

Lettre n°204 (200) à Sœur Thérèse

J.M.J.
[sans date][808]

Ma chère sœur Thérèse,

Il y a bien longtemps que je n’ai pas eu de vos nouvelles et j’ai été bien en peine de vous pendant ces jours.

Ne négligez pas de prendre tous les soins que demande votre santé. Vous êtes une de nos anciennes et il faut bien avoir soin des vieux[809]. Offrez bien vos souffrances à Dieu, unies à celles de Notre-Seigneur, elles vous seront bien profitables.

Je vais un peu mieux et je vais rentrer lundi soir pour la fête et reverrai encore ce pauvre Prado que je n’ai pas vu depuis si longtemps.

En attendant le plaisir de vous revoir, recevez mes salutations toutes paternelles en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

A. Chevrier[810]

Lettre n°205 (202) à Sœur Thérèse

J.M.J.
Rome, 25 avril[811]

Ma pauvre sœur Thérèse,

Comment allez-vous ? comment vont vos jambes, votre tête, vos membres ? Vous étiez bien fatiguée quand je suis parti, allez-vous mieux ? Pourrez-vous bientôt être notre pharmacienne en pied ? Allons, du courage, le bon Dieu vous donnera encore quelque temps, il faut bien l’espérer, pour travailler et continuer à nous aider.

Faites autour de vous le bien que vous pourrez parmi ceux qui vous servent, Mlle Clotilde, Mlle Claudine[812]. Dites-leur bien bonjour de ma part et que vous offriez bien toutes vos souffrances au bon Dieu pour la gloire de Dieu et le succès de notre œuvre, pour notre conversion d’abord. Nous prions Dieu pour vous tous.

Si sœur Claire est rentrée de Crémieu ou de Bourgoin, dites-lui que des sœurs où je vais dire la messe tous les jours, lui donneront une petite chambre pour elle et Mlle Chalon qui doit venir avec elle[813]. Donnez-moi des nouvelles des sœurs : comment va sœur Marie-Bernard ?[814] est-elle toujours chez ses parents ? va-t-elle mieux ? et toutes les autres sœurs, et aussi Annette ?[815]

Priez Dieu pour nous, je sais bien que vous le faites, mais demandez surtout notre conversion. Que notre séjour à Rome nous soit utile à tous et que nous puissions devenir tous de bons catéchistes, c’est la grâce que je demande à Dieu par l’intercession de saint Pierre et saint Paul.

Bonjour et salut en Notre-Seigneur à toutes, bonjour à nos petites filles qui viennent le dimanche. Salut à tous nos petits enfants du dimanche et du jeudi. Donnez-moi des nouvelles du père Dutel, qui est bien malade.

Je prie pour vous toutes et vous bénis.

A. Chevrier

Donnez les petites images à Mlles Clotilde et Claudine, et la grande pour vous ; elles ont reçu la bénédiction du Pape[816].

Lettre n°206 (203) à Sœur Thérèse

[sans date][817]

Ma bonne sœur,

Je crois qu’il serait plus honnête d’aller voir vous-même Mme Franchet, chez elle, rue du Plat, 2. J’avais promis d’aller la voir et puis, je vous dirai franchement que je n’ai pas bien osé, soit peur de la déranger, soit des explications que je n’aime pas[818]. Veuillez lui présenter mes respects et ma bien sincère reconnaissance pour tout le bien qu’elle nous a fait.

Je vous enverrai bientôt un petit travail sur le Saint-Esprit que vous aurez l’obligeance de faire[819].

Dites à sœur Catherine[820] qu’elle soit toujours bien sage et qu’elle ne s’ennuie pas, qu’elle demande à aller voir M. Chapuis[821], si elle le désire.

Votre tout dévoué.

A. Chevrier[822]

Lettre n°207 (204) à Sœur Thérèse

J.M.J.
[sans date][823]

Ma chère sœur,

J’ai appris avec peine la triste nouvelle de la mort de votre mère. Mais sa mort est encore une grâce du bon Dieu. La prévision de la mort chez elle aurait été plus terrible que la mort elle-même à cause de ses inquiétudes naturelles. Ainsi, reconnaissez, même dans cet accident, encore un effet de sa miséricorde, et puis elle était bien préparée. Ainsi, n’ayez pas d’inquiétude sur elle. J’ai déjà prié pour elle, mais vendredi j’offrirai spécialement le saint Sacrifice pour elle.

M. Picollet fait demander ses livres, veuillez les lui faire remettre au plus tôt[824].

Votre santé est toujours faible, ayez courage et patience. Espérez en Dieu et travaillons à la gloire du bon Dieu et à notre sanctification.

Priez pour moi. Je vous bénis.

A. Chevrier[825]

Lettre n°208 (205) à Sœur Thérèse

J.M.J.
[sans date][826]

Chère enfant,

Merci de vos bons souhaits et de ceux de vos sœurs de Limonest.

Continuez bien votre petite œuvre et faites ce que vous pouvez pour la faire réussir et mettre la paix, l’union, la charité et la joie dans tous les cœurs.

Je vous souhaite à toutes l’amour de Notre-Seigneur et la persévérance dans votre vocation et vous bénis de tout mon cœur.

A. Chevrier[827]

A sœur Claire

Mlle Alexandrine Janon (1843-1911) était entrée chez les sœurs du Prado le 1er mai 1867.

C’était une femme instruite ; le père Chevrier lui fit passer son brevet d’institutrice[828] de manière à ce qu’elle pût devenir la directrice de l’école des filles fondée, l’année suivante, à la paroisse du Moulin-à-Vent. En s’occupant des enfants au Moulin-à-Vent, puis au Prado comme responsable de la catéchèse des petites filles, elle rendit au père Chevrier de très grands services, lui copiant en outre, avec application et élégance, un nombre extraordinaire de cahiers de copies sur l’Evangile et sur saint Paul. « C’était, dit sœur Marie, une de nos sœurs qui relevait son travail. Je crois, si je ne me trompe pas, qu’il lui a donné jusqu’à vingt-cinq cahiers à la fois »[829].

Elle disposait aussi d’une belle fortune, puisque, peu avant son entrée au Prado, elle avait acquis, au hameau de Saint-André de Limonest, une maison bourgeoise, qui allait devenir la maison des Sœurs du Prado.

Généreuse, désirant se consacrer au service des pauvres, agréable de relation, semble-t-il, elle était néanmoins d’une nature inquiète et hésitante, revenant sur les décisions prises, dévorée par le scrupule.

Le récit de sa venue chez les sœurs du Prado a un caractère surprenant. Comme elle avait, sans succès, tenté d’entrer au préalable dans une autre fondation, le père Chevrier, la voyant toujours hésitante sur un parti à prendre, lui proposa de procéder à un tirage au sort, qui eut lieu dans la sacristie de la chapelle du Prado sous la forme d’un choix à faire entre deux billets pliés qu’il tenait en mains ; sur l’un d’eux, il avait écrit : « Saint Vincent de Paul », car « elle avait eu quelque velléité de ce côté-là », et sur l’autre : « Saint François », c’est-à-dire le Prado. « Mlle Janon tira, non sans appréhension, le Prado lui échut et comme à ce moment-là elle pensait que les deux billets portaient peut-être le même nom, le père ouvrit le billet resté et le lui présenta ; effectivement elle y vit le nom de saint Vincent de Paul. « Quand viendrez-vous ? », lui dit-il alors et il fut décidé qu’elle entrerait sous peu au Prado »[830]. Ce fut le 1er mai 1867 et c’est ainsi qu’elle devint sœur Claire[831].

La correspondance avec sœur Claire illustre la façon dont le père Chevrier procédait avec les âmes scrupuleuses. « Il était, dit Jean-Marie Laffay, très bon et très patient avec les âmes tourmentées de scrupules. Il les écoutait d’abord, puis les rassurant sur leur état, les portait à la confiance, leur interdisait de renouveler leurs confessions passées et, si besoin était, leur imposait une stricte obéissance »[832]. C’est sans doute de sœur Claire que parle sœur Marie, quand elle affirme à son tour : « J’ai connu une personne gravement atteinte de ce mal venir ou lui écrire trois ou quatre fois par jour et cela pendant des années, et toujours le Père, avec sa bonté ordinaire, lui répondait, l’encourageait »[833].

Outre les lettres qu’il lui adresse, la correspondance du père Chevrier avec cette sœur contient en effet un grand nombre de petits billets, écrits à l’encre ou au crayon, qu’il lui faisait remettre. Ceux-ci ne sont pas datés et l’écriture seule permet de distinguer parfois pièces plus anciennes et documents plus récents. Nous reproduisons ici les textes en respectant autant que possible, sauf quand il semble erroné, l’ordre adopté pour la classification des manuscrits[834].

La conduite du père Chevrier avec sœur Claire est celle qui était traditionnellement recommandée aux directeurs de conscience vis-à-vis des scrupuleux, le remède par excellence contre le scrupule étant l’obéissance aveugle à un confesseur prudent et éclairé[835]. Cette obéissance devient ici une obéissance de nature quasiment religieuse, puisque nous voyons sœur Claire, qui avait déjà fait profession dans le Tiers-Ordre, s’engager en outre à vivre selon l’Evangile pour le service des pauvres dans le cadre du Prado. C’est comme si le père Chevrier était persuadé qu’il n’y avait de guérison pour cette femme que dans la pratique d’« une vertu grande et élevée ». Le langage du père Chevrier, dans certaines lettres surtout, pourra apparaître excessivement dur. Il s’explique parce que le fondateur du Prado croyait que Mlle Janon, malgré ses limites, était réellement appelée par Dieu à la perfection évangélique et capable d’entendre et de supporter le langage vigoureux qu’il lui tenait.

Cependant la situation ainsi créée n’était pas sans ambiguïté. Le confesseur et le supérieur étant une même personne à qui l’obéissance était due, il s’établissait entre sœur Claire et le père Chevrier une relation de dépendance dont il n’était pas certain qu’elle pût survivre à la disparition de celui-ci. C’est ce qui devait finalement arriver. Douze ans après la mort du père Chevrier, en 1891, sœur Claire quittait le Prado. Elle mourut en 1911[836].

Lettre n°209 (206) à Sœur Claire

J.M.J.
24 août 67[837]

Bien chère enfant,

Le démon vous fait toujours bien la guerre. Quand viendra le jour où vous remporterez une bonne victoire sur lui et ne plus croire à toutes ses mauvaises inspirations ? Allez donc ! Vous n’avez qu’à marcher pour aller à Dieu. Il n’y a d’obstacles que dans votre imagination, qui vous grossit toujours les choses beaucoup plus qu’elles ne le sont en réalité.

Vous vous troublez de ce que je vous ai dit que vous ne ferez rien de votre vie, tant que vous resterez dans cet état d’inquiétude, de trouble. Que voulez-vous faire ! Vous êtes enchaînée, sans liberté, sans lumière. Dégagez-vous de tous ces liens du diable et vous ferez alors la volonté de Dieu. Vous avez tout ce qu’il faut pour être une bonne religieuse, une bonne petite sœur du Prado, mais commencez par agir avec plus de liberté, d’amour de Dieu. La crainte fait les esclaves, l’amour fait les enfants de Dieu ; la crainte enchaîne les âmes, l’amour les délie et les fait voler vers les cieux. Courage donc, chère enfant, aimez le bon Dieu, allez à Dieu par l’amour qu’il nous a donné en venant en ce monde et ne craignez pas tant Dieu, aimez-le et tout ira bien[838].

Amenez cette petite fille de Crémieu[839] et que Jésus vous bénisse et vous donne sa grâce.

A. Chevrier[840]

Lettre n°210 (209) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][841]

Bien chère enfant,

Sœur Marie vous a écrit, j’y ai mis un petit mot pour vous dedans. Je réponds à celle que vous m’avez envoyée hier.

J’ai éprouvé de la peine, en voyant que vous ne faites plus vos communions. Si vous ne recevez pas le bon Dieu, comment pourrez-vous faire ? que pouvez-vous devenir ? Ne vous laissez donc pas aller à toutes vos craintes, devenez donc une enfant de Dieu, cessez d’être son esclave. Servez-le avec joie, et vous verrez que tout ira bien.

Si vous aviez fait vos communions et rempli vos exercices, je vous aurais permis avec plaisir de rester auprès de Mme Saint-Cœur de Joseph[842], qui a été bonne pour vous, mais je n’ose pas vous permettre longtemps, à moins que vous ne vous décidiez à vous réconcilier auprès de quelque prêtre, à Bourgoin ou ailleurs. Et puis, voilà aussi la première communion, sœur Marie aura besoin de vous pour les enfants.

Courage, chère enfant, aimez Dieu par-dessus tout et tout ira bien. Je vais un peu mieux, je commence à marcher. Ma mère vous envoie ses amitiés.

Que Jésus vous bénisse. Tout à vous en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[843]

Lettre n°211 (207) Sœur Claire

[sans date][844]

Vous devez travailler à renoncer aux créatures, ne les aimer que pour Dieu et en Dieu, éviter de donner des signes extérieurs d’affection sans raisons graves et permises par les supérieurs, ne vous attacher à personne en particulier[845] ;

renoncer à vous-même par la mortification des sens et l’obéissance complète et d’esprit [et] de cœur ;

porter la croix chaque jour,

et suivre Jésus,

et vous entrerez dans le chemin de la perfection.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[846]

Lettre n°212 (208) à Sœur Claire

[sans date][847]

Ma bonne sœur,

Je ne vous ai pas répondu tout de suite, veuillez m’excuser.

Quant à votre demande[848], je la crois entièrement inutile, vu que je vous ai dit de donner 15.000 francs dans votre testament à votre famille. Mais pour votre satisfaction personnelle, je vous permets d’y aller un jour où vous ne perdrez pas votre temps pour vos enfants.

Soyez bien sage et préparez-vous bien à vous confesser pour pouvoir faire la communion plus souvent.

Je vous bénis. Courage, confiance.

A. C.[849]

Lettre n°213 (211) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][850]

Bien chère enfant,

Je crois que le démon fait tout ce qu’il peut pour mettre la division et la haine. J’en suis vraiment désolé et peiné, et si je connaissais le remède, je l’emploierais certainement et dans ces mauvais moments, ce qu’il y a à redouter, c’est que toutes les plus petites choses grandissent et deviennent des monstres. On se rappelle tout ce qui a pu vous peiner et on trouve un aliment à ses antipathies. Tout cela, ce n’est pas l’esprit de Dieu.

Permettez-moi de vous expliquer deux choses qui vous ont fait de la peine et que vous semblez rejeter sur sœur Madeleine[851] et sœur Marie.

D’abord, votre profession. Je n’ai jamais admis personne à la profession après une année littéralement expirée. Toutes les sœurs qui ont précédé, sont restées deux ou trois ans avant de faire profession. J’ai fait cela par délicatesse pour les autres, afin qu’intérieurement on ne dise pas que je fais des préférences. Voilà le seul motif qui m’a fait agir, et nullement des reproches qu’on a faits de vous, parce que je puis vous assurer que les sœurs Marie et Madeleine ne m’ont rien dit qui pût me détourner de vous faire faire votre profession plus tôt[852].

Quant à la nomination de supérieure, je suis convaincu que vous n’y tenez pas et que pour vous, ce serait une occasion de peine et d’inquiétude continuelles. Voilà la raison qui m’a engagé à vous dire de ne [pas] accepter une charge qui vous serait nuisible pour le moment. Si vous étiez à la maison depuis plusieurs années et que votre conscience fût formée, j’aurais peut-être agi autrement, mais pour le moment, j’ai cru devoir prendre vos intérêts. Je puis vous certifier qu’en tout cela je vous dis la vérité[853].

Quant à ces pensées que vous avez vis-à-vis de votre incapacité, je ne sais rien de tout cela. Je sais et suis certain que toutes les sœurs vous aiment et vous estiment, qu’il ne faut pas mal interpréter des actions ou des paroles qui ont pu être dites en l’air et sans mauvaise intention.

Moi, je crois que tout ce qui se passe vient du mauvais esprit. Vous voyez d’ailleurs combien les enfants vous aiment, et les sœurs, vos compagnes. Pour moi, j’ai toujours cru que c’était le bon Dieu qui vous avait amenée ici pour suivre l’attrait que Dieu avait mis dans votre cœur d’instruire les pauvres et de vivre avec les pauvres, et que dans tout ce qui se passe, il n’y a rien qui puisse vous faire changer de vocation.

Jusqu’ici, vous avez regardé mes avis et mes conseils comme venant de Dieu. Je crois que je n’ai pas changé à votre égard.

Veuillez prier Dieu et croire à mon dévouement sincère.

A Chevrier[854]

Lettre n°214 (212) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date]

Ma bien chère enfant,

Je veux conserver votre lettre comme le témoignage de vos bons désirs et bonnes résolutions. Je sais bien que vous n’êtes pas méchante et que vous avez bonne volonté, je n’en ai jamais douté, et croyez bien que le mauvais esprit a grossi bien au-delà des limites tout ce que vous avez pu entendre dire et que l’on vous a rapporté. Moi, je ne suppose pas qu’il y ait aucune mauvaise intention dans aucune de mes enfants ; je crois que vous avez toutes bonne volonté et que s’il y avait plus d’humilité et de charité, tout irait bien. Ainsi, ne vous laissez pas aller aux tentations, croyez fermement que vous faites la volonté de Dieu en faisant votre petit travail et que tout le monde cherche aussi à le faire. Que la charité mette dans notre esprit de bonnes pensées à l’égard des autres et alors, on aura toujours la paix, la joie et le bonheur.

Allons, courage, faites bien votre oraison. N’oubliez pas le petit travail que je vous ai donné sur les stations, faisant bien ressortir les vertus et les vices de chaque personnage des stations et voyant la conduite de Jésus-Christ au milieu de tout le monde, rien ne nous fortifie plus que cela[855].

Et puis, j’irai vous voir, ainsi que vos petites filles.

Faites vos communions comme je vous l’ai commandé.

Je vous bénis de tout mon cœur.

A. Chevrier[856]

Lettre n°215 (213) à Sœur Claire

[sans date]
Retraite de Fourvières[857]

Vous assisterez aux instructions de M. l’aumônier des sœurs.

Les trois premiers jours, vous demanderez à Dieu, par l’intercession de la sainte Vierge et de saint François, la paix de l’âme et le calme nécessaire pour faire une bonne retraite[858]. Pour cela, faire quelques pratiques de pénitence, petits jeûnes, discipline, actes d’humilité, pour acheter la grâce de Dieu et sa lumière, faisant humblement l’aveu de vos fautes et vous préparant à recevoir le pardon.

Vous verrez dans la lumière de Dieu et le calme que ce malaise de votre âme, cet état pénible dans lequel vous vous trouvez, vient d’un fond d’amour-propre excessif en vous, d’une recherche continuelle de vous-même, le désir d’être aimée, l’appréhension continuelle où vous êtes de croire que les autres ont quelque chose contre vous, et mille autres choses, telles que susceptibilité, petites rancunes[859], aigreurs, jugements téméraires, affections mal placées, tout autant de choses qui lient votre âme, détruisent en vous la liberté des enfants de Dieu et vous font manquer à votre devoir. Voilà, en général, les défauts principaux que vous avez à combattre. Il faut commencer à demander à Dieu la véritable humilité, le mépris de soi-même et prier beaucoup pour que la lumière se fasse en vous.

Je vous promets de prier Dieu pour vous, parce que, au milieu de tous ces défauts, il y a de bonnes qualités qui pourraient s’utiliser, si vous entriez tant soit peu dans la voie de Dieu.

Votre père qui vous bénit,

A. Chevrier[860]

Lettre n°216 (214) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][861]

Bien chère enfant,

Je suis bien aise de penser que vous vous êtes décidée à faire la sainte communion dimanche. N’oubliez pas le bon Dieu et revenez-nous bien sage. Tous ces découragements viennent du mauvais esprit, qui veut vous détourner de vos bonnes résolutions. Courage.

Ma santé va un peu mieux, je commence à marcher, ma tête est toujours un peu fatiguée, je vais passer quelques jours à La Tour-du-Pin[862].

Monsieur Guinand[863] n’est pas à Lyon, de sorte que vous ne pourrez pas recevoir une réponse de lui. Si vous ne pouvez pas payer la pension de cette petite de suite, vos bonnes Sœurs attendront quelques jours.

Allons soyez bien sage, ne négligez pas vos prières, votre office et vos communions, et tout ira bien.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[864]

Lettre n°217 (215) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][865]

Pauvre enfant,

Toujours des montagnes pour des grains de sable !

Quand donc saurez-vous distinguer une fourmi d’un éléphant ? Marchez donc et allez donc droitement, sans vous embarrasser de toutes les épines que le démon met sur votre route. Avec votre conscience scrupuleuse, vous n’avancerez jamais dans l’amour de Dieu. Je vous défends de vous inquiéter de cela, et même de vous en confesser, et même d’y penser.

Tout à vous.

A. Chevrier[866]

Lettre n°218 (210) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][867]

Chère enfant,

Voici la liste de tous les chapitres que vous avez copiés : humilité, pauvreté, obéissance, charité, douceur, renoncement, pureté, l’homme spirituel, perfection chrétienne, famille, foi, souffrance, supérieur, apôtres[868]. Tous les autres ne sont pas copiés. Ainsi, tous ceux que vous désignez ne le sont pas.

Quant à vos communions, faites-les ; ce que l’on dit ou fait par inadvertance ou sans mauvaise volonté, n’est jamais grave.

Quant au cahier des mystères joyeux et glorieux, je ne vous le prêterai que le jeudi au Prado, parce que j’en ai besoin un peu tous les jours[869].

Courage, je suis content de vous et de vos dispositions. Tout notre bonheur en ce monde est dans l’étude et la connaissance de Jésus-Christ.

Votre dévoué père en Jésus-Christ,

A. Chevrier[870]

Lettre n°219 (216) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][871]

Vous êtes comme ces pauvres malades qui ne veulent pas prendre le remède du médecin. Ce n’est qu’en méprisant vos tentations et vos scrupules que vous pourrez vous en corriger. Je vous l’ai dit : quand vous direz des choses utiles qui auront trait à votre sanctification ou à l’éducation de vos enfants, je vous écouterai. Autrement, quant à toutes ces choses que vous me dites depuis deux ans, je n’y ferai nulle attention.

Avez-vous fait votre petit cahier, votre méditation, continuez-vous mon petit travail ? Voilà des choses importantes. Quant au reste, inutile d’en parler.

Priez, et méprisez toutes ces idées qui vous passent par la tête.

Je ne veux m’occuper que de choses utiles à votre âme et à celui des autres.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[872]

Lettre n°220 (217) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][873]

Chère enfant,

Tout ce que vous me dites dans votre lettre n’est que scrupule, inquiétude sans fondement réel ; faites vos communions et cherchez à vous débarrasser de tout cet amas de choses inutiles, qui ne sont rien que des imperfections ou tout au plus de petits péchés véniels. Je vais descendre au confessionnal, ma douleur est un peu passée.

Soyez bien sage, et puis patience et courage au milieu de vos tentations et de l’abandon de votre famille.

Votre tout dévoué père spirituel,

A. Chevrier[874]

Lettre n°221 (218) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][875]

Ma bien chère enfant,

Pourquoi donc toujours vous tourmenter ainsi ? Je vous ai dit plusieurs fois que j’étais content de vous, que pourvu que vous vous occupiez bien de vos catéchismes et que vous continuiez comme vous avez fait depuis quelque temps, ça allait très bien. Laissez dire, tout ce que vous entendez ne vient pas de Dieu, mais du démon, pour vous tourmenter et vous décourager. Ne faites donc nulle attention à tout cela et travaillez avec ardeur ; profitez de tout cela pour votre sanctification et apprenez bien à mourir à toutes vos susceptibilités. « Les paroles des hommes sont vaines », dit le Saint-Esprit : qu’elles ne vous troublent donc jamais. C’est une preuve que nous ne sommes pas encore bien à Dieu, quand nous nous troublons pour si peu de chose[876]. Allons, courage, ne vous laissez pas aller aux tentations à mon sujet.

Pour moi, j’ai toute confiance que vous deviendrez une bonne sœur catéchiste.

Vous savez que c’est cela que je demande et quand nous saurons bien instruire nos enfants, tout ira bien, le bon Dieu sera content, c’est tout ce qu’il faut[877].

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier

Ne négligez pas vos communions.[878]

Lettre n°222 (219) à Sœur Claire

J.M.J.
Saint-Fons[sans date][879]

Ma chère enfant,

Vous voyez que les enfants ont besoin de votre présence au Prado. Toutefois, je vous permets de rester jusqu’à mercredi si votre santé va un peu mieux, vous ne m’en parlez pas ; ayez bien soin de vous, et faites en sorte de laisser à Limonest votre toux et votre mauvaise mine pour être forte.

Quant à votre propriété, vis-à-vis de ce Monsieur qui veut faire l’œuvre des idiotes, je crois que vous avez bien décidé comme vous me dites. Vous savez que je n’aime pas donner des conseils en matière d’intérêts. S’il veut faire l’œuvre, il faut qu’il la fasse seul, car je ne pense pas que nous puissions nous joindre à lui. Il faudrait pour cela entrer dans la maison de M. Reuil[880] et faire partie de sa congrégation.

Voilà ce qui me semble. Si ce Monsieur achète la propriété Guy pour l’œuvre des idiotes filles et que la vôtre lui soit absolument nécessaire pour les garçons idiots, vendez-la lui. Il vaut mieux souffrir quelque chose que de faire manquer une œuvre si utile. Mais s’il n’achète pas, restez comme vous êtes, nous pourrons peut-être l’employer pour ce même but plus tard. Voilà ce qu’il me semble raisonnable et conforme à la volonté de Dieu.

Ne vous fatiguez pas trop en écrivant, prenez du repos. Ne vous ennuyez pas non plus et ne laissez pas vos exercices, ni même la communion.

Que le bon Maître vous aide et vous bénisse.

Tout à vous en Jésus-Christ.

A. Chevrier[881]

Lettre n°223 (220) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][882]

Chère enfant,

Il n’est nullement question de mettre la lingerie du côté des garçons. Je n’y ai jamais pensé et je ne le permettrai jamais. Vous avez pris peut-être une parole en l’air de ma mère pour une détermination.

Je crois que M. Guerrier ne pourra pas aller à Limonest, parce que son petit enfant est malade, à ce que j’ai entendu dire tout à l’heure[883].

J’ai toujours eu confiance en vous, ce que j’ai fait le prouve.

Je ne désire qu’une chose de vous, c’est que vous vous corrigiez de ce travail continuel de l’esprit qui travaille toujours du mauvais côté, quand c’est l’imagination qui agit.

Il vous faut une grande dose d’humilité, de renoncement à vous-même. L’humilité, l’obéissance et la charité : travaillez à acquérir ces vertus par la pratique de l’oraison et de la sainte communion. Si vous deveniez humble et obéissante, comme vous seriez utile à notre œuvre et une bonne ouvrière du bon Dieu !

Corrigez-vous, chère enfant, et devenez une bonne petite sœur du Prado.

Tout à vous, votre père,

A. Chevrier[884]

Lettre n°224 (222) à Sœur Claire

[sans date][885]

Ma bien chère enfant,

Je réponds à toutes vos demandes.

Vous avez bien fait de passer ce matin sur votre goutte d’eau ; c’est ainsi qu’il faut faire toujours ; vous vous rincez la bouche la veille pour être à l’abri de cet ennui.

Le bon Dieu demande de vous une vertu grande et élevée, sans cela vous serez toujours malheureuse ; n’hésitez pas, je vous promets le bonheur à cette condition. Obéissez à cette voix intérieure qui vous pousse à la vertu et à l’obéissance.

Quant à la pénitence d’humilité que je vous ai imposée, faites-la un instant, quelques minutes, cinq minutes, en vous humiliant bien de cœur et d’esprit, ne vous inquiétant nullement de tout ce qui peut vous passer par l’imagination.

Ce sera un acte de vertu à vous priver de ces petites satisfactions de cœur, mais ce n’est pas un péché grave ; défiez-vous bien de toutes vos imaginations.

Il faut tout dire, "tout, tout", sans aucune crainte, ou plutôt ne dire que ce que je vous permets de dire.

Je vous connais mieux que vous ne le pensez ; ayez confiance et reposez-vous entièrement sur moi ; ne revenez jamais sur vos confessions passées. Laissez-vous aller à une entière confiance en Dieu pour toute votre vie, Dieu vous aime et ne veut pas vous abandonner.

J’espère que vous me donnerez désormais autant de satisfaction que vous m’avez causé d’ennui et de tristesse jusqu’à ce jour.

Votre père qui vous bénit,

A. Chevrier[886]

Lettre n°225 (227) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][887]

Je vous envoie la lettre de Mademoiselle Pract et de Monsieur Guy. Terminez donc cette affaire et demandez cinq ans pour payer les 43 mille francs[888].

Tout à vous en Notre-Seigneur.

A. Chevrier[889]

Lettre n°226 (234) à Sœur Claire

[sans date][890]

Chère enfant,

Considérez bien l’importance de l’acte que vous allez faire aujourd’hui, pour vous et pour moi, et pour l’œuvre, et les conséquences qui en résulteront.

Pour vous, en vous donnant ainsi, vous contractez l’obligation d’obéir entièrement à votre supérieur actuel et à celui que je nommerai après moi.

Obéissance complète pour votre âme, votre conscience, sans raisonnement et sans arrière-pensée.

Obligation pour vous de travailler sérieusement à vous corriger de vos jalousies, susceptibilités et recherches de vous-même et d’accepter humblement toutes les corrections, humiliations qui vous seront nécessaires pour arriver à votre conversion.

Obligation de vivre avec les sœurs, de les aimer et de travailler de tout votre pouvoir à opérer cette union parfaite qui doit exister entre des sœurs travaillant au même but.

Obligation de rester avec les enfants pauvres, de les instruire et de n’avoir d’autre but dans votre vie que de faire le catéchisme aux pauvres et de vous employer aux œuvres de notre maison.

Obligation d’employer votre bien ou au moins votre propriété de Limonest à l’œuvre et de la faire entrer dans le nombre des biens de la communauté, en fusionnant avec ces dames[891].

Obligation de détacher votre cœur de tout autre chose pour ne l’attacher qu’à notre œuvre et aux personnes qui y travaillent.

Pour moi, je contracte l’obligation de vous garder toujours avec nous.

Obligation pour moi de vous commander et de vous faire marcher dans la voie plus parfaite des conseils évangéliques,

d’employer quelquefois des moyens durs et pénibles pour vous corriger de vos défauts, comme le médecin coupe et brûle, pour votre plus grand bien et le salut de votre âme,

de vous faire grandir par tous les moyens possibles,

de vous faire souffrir souvent malgré l’affection que l’on peut avoir pour vous, et cela pour le bien de votre âme.

Comprenez bien tout cela et priez afin que Dieu vous éclaire.

Plus on fait de sacrifices pour Dieu, plus on est heureux.

Si vous voulez marcher véritablement dans la voie de Dieu et être heureuse sur la terre et dans l’autre vie, ne craignez pas de vivre de sacrifice et de renoncement.

Que Dieu vous aide, ayez confiance en sa grâce et protection, et de la sainte Vierge Marie.

Que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[892]

Lettre n°227 (235, 236 et 242) à Sœur Claire

[Ma donation à Dieu par Marie][893].

Ce jour d’hui, 21 novembre 1872, jour de la Présentation de la Sainte Vierge,

Moi, sœur Claire, du Tiers-Ordre [de] saint François d’Assise, entrée au Prado il y a cinq ans pour obéir à l’attrait que le bon Dieu m’avait donné de me consacrer au service et à l’instruction des pauvres, persuadée et convaincue que telle était la volonté de Dieu sur moi,

Je prends aujourd’hui la résolution solennelle de me consacrer pour toute ma vie à l’œuvre du Prado, qui a pour but d’instruire les pauvres et les ignorants. Je m’y dévoue entièrement. J’y consacrerai mon temps, ma vie et les biens que le bon Dieu m’a donnés. Je m’y consacre sous la direction du supérieur actuel et de ceux qui viendront après lui.

Je lui promets l’obéissance la plus absolue, me laissant diriger et conduire comme il lui plaira, selon la volonté de Dieu, lui obéissant entièrement pour ce qui concerne ma conscience, mon esprit et mon cœur.

Je promets, en outre, de faire tous mes efforts pour vivre en bonne union avec les sœurs, leur donnant mon affection, pour travailler ensemble à la gloire de Dieu et au salut des âmes, reconnaissant l’autorité de la supérieure qui y est établie et lui demandant les permissions avec soumission de cœur et d’esprit, et acceptant tous les emplois qui me seront donnés par elle et par mon supérieur spirituel.

Je prie Dieu qu’il veuille bien m’accorder la grâce d’être fidèle à ces résolutions et je demande à la sainte Vierge de les présenter elle-même à mon Seigneur et Maître, afin qu’elle m’obtienne la fidélité et la persévérance.

Sœur Claire[894]

J’accepte la donation de ma sœur Claire, et je prie Dieu qu’il lui donne la grâce et la force d’accomplir fidèlement ses promesses, et que par sa fidélité, elle obtienne le bonheur éternel.

Ce 10 décembre 1872[895]
A. Chevrier

Je renouvelle ma donation aujourd’hui 1er janvier, aux pieds de l’Enfant Jésus. Je promets l’obéissance la plus absolue à mon confesseur.

Que Jésus vous donne la fidélité et la persévérance.

1er janvier 1874
A. Chevrier[896]

Lettre n°228 (241) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date]

Ma chère enfant,

Je vous ai envoyé une lettre bien sévère ce matin[897]. Elle venait de partir quand j’ai reçu cette dernière. Merci de ce que vous avez fait chez Monsieur Guinand[898]. Vous avez bien fait de lui demander les 3.000 francs de Mme Girardot[899]. Avec cela nous pourrons payer les 25 mille[900] et nous devrons bénir le bon Dieu de nous avoir aidés ainsi.

Si le bon Dieu nous bénit temporellement, c’est une grâce certainement, mais je demanderai bien les grâces spirituelles, surtout celle qui devrait vous convertir et vous fixer en Dieu. Qu’il m’est triste de voir en vous une âme si inquiète, si tourmentée, vous laissant aller à tous les travers de votre imagination ! Vous n’avez qu’un seul moyen, c’est de vous fixer sur Dieu et sur votre directeur. Que voulez-vous devenir autrement ? Sortez donc de votre ornière, de votre bourbier. Un acte de confiance en Dieu ! Quand je vous assure de la part de Dieu que tout cela n’est rien que l’effet de votre folle imagination, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Pourquoi écoutez-vous le mauvais esprit ? Ne voyez-vous pas que le démon est notre ennemi et qu’il cherche à vous détourner de l’œuvre, de moi, pour nuire à notre œuvre en lui ôtant un soutien, parce que vraiment vous pourrez être un soutien de notre œuvre. Soyez donc plus généreuse et marchez donc dans la voie de l’humilité et de l’obéissance.

Je désire sincèrement vous garder et vous attacher à l’œuvre. Je vous en ai donné une grande preuve en vous donnant ce que j’avais pour assurer l’avenir temporel de l’œuvre[901]. Maintenant, c’est à vous d’être raisonnable, de ne pas écouter votre tête et de marcher carrément dans la voie de l’humilité et de l’obéissance, et travaillant à convertir les âmes en les instruisant, et vous attachant à nous sincèrement de cœur et de travail.

Je prie pour vous, écrivez-moi encore cette semaine pour me dire comment vous allez.

A. Chevrier[902]

Lettre n°229 (238) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][903]

Chère enfant,

Votre lettre va bien.

Le café à l’eau ne rompt pas le jeûne, vous pouvez en prendre tant que vous voudrez par nécessité.

Je ne vous permets pas de prendre des instruments de pénitence. La pénitence la plus agréable à Dieu, croyez-moi, sera celle qui vous fera pratiquer l’humilité. J’aimerais mieux vous voir manger du poulet tous les jours et pratiquer quelques grains d’humilité que de vous voir faire de grandes pénitences et conserver votre esprit d’orgueil et de désobéissance. Un acte de soumission de votre esprit à Dieu et à votre confesseur vaut mille fois mieux que tous vos jeûnes et vos macérations. Et la preuve, c’est qu’il vous en coûte plus d’obéir que de jeûner. Le Saint-Esprit lui-même le dit : "Melior est oboedientia quam victimae". L’obéissance vaut mieux que le sacrifice.

Ainsi donc, obéissance. Obéissance, soumission d’esprit pour tout ce qui regarde votre conscience, votre esprit. Humilité, obéissance, voilà la voie de votre salut et de votre bonheur. Quand vous voudrez entrer réellement dans cette voie, dites-le moi et nous marcherons.

Quant à votre testament, je n’ai pas fait attention ce matin. Voila ma pensée : c’est que maintenant que l’affaire Guy est terminée, vous mettiez en communauté votre propriété[904]. Alors, ces dames pourront aller loger chez vous, cela vaudrait mieux que de l’autre côté, à cause des garçons que j’espère y mettre plus tard[905]. Puis, vous achèterez ensemble le morceau de terrain, en face de vous, ou bien on construira la chapelle et la maison de nos mères temporelles dans votre terrain[906]. Voilà mes pensées, je crois qu’elles sont admissibles et raisonnables.

A Dieu, tout à vous, ma fille et mère de nos enfants[907].

Lettre n°230 (224) à Sœur Claire

[sans date][908]

Chère enfant,

Tenez-vous tranquille sur toutes vos confessions passées, je vous défends de les recommencer. Ce n’est pas de tout cela dont il faut vous occuper.

Il faut vous occuper sérieusement de l’obéissance et de l’humilité ; les jugements téméraires sont compris dans les pensées.

Ne vous occupez pas de votre confession, allez-y tous les huit jours et faites régulièrement vos communions sans crainte, animée d’une bonne, mais bonne volonté, cela suffira, car il faut absolument sortir de votre bourbier. Pauvre enfant ! que vous avez perdu du temps et que vous avez été malheureuse ! Levez-vous et marchez !

Par obéissance, vous recopierez bien le petit règlement que je vous ai donné avant de partir et, tous les deux jours, vous rendrez compte à sœur Véronique[909] de son accomplissement et lui demanderez une petite pénitence pour les manquements. Voilà le premier pas que vous ferez dans l’humilité et l’obéissance, qui attirera sur vous plus de grâces que toutes les pratiques extraordinaires auxquelles vous pourrez vous livrer et qui ne sont au fond que satisfactions de l’amour propre et un piège du diable. Soyez exacte à tout cela : confession tous les huit jours, communion trois fois par semaine et le dimanche, rendement de compte de votre règlement, et Dieu sera avec vous.

C’est à moi que vous avez promis obéissance et c’est à moi que vous la devez pour la gloire de Dieu et votre salut. Je serais bien heureux si je gagnais votre âme à Dieu.

Ayez bonne volonté et tout ira bien.

Votre père. Je vous bénis.

A. Chevrier[910]

Lettre n°231 (225) à Sœur Claire

[sans date][911]

Jésus a été obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix.

Je m’engage par vœu d’accomplir ce petit règlement pour un mois et d’obéir à mon confesseur dans les points qui concernent la direction de mon âme.

4h1/2

Lever. Faire mon lit.

1h1/2

Chapelet

5h

Prières. Oraison

2h

Travail

6h

Etude du catéchisme

4h1/2

Visite au St Sacrement

7h

Messe de communauté

5h

Catéchisme

8h

Déjeuner

6h

Histoire sainte

9h

Catéchisme

6h1/2

………………

10h

Classe aux enfants

7h1/2

Exercice à la chapelle

11h1/2

Catéchisme, command…

8h1/2

Coucher des enfants

12h

Dîner, récréation

 

Examen

1h1/2

Office – Semaine

9h1/2

Coucher, silence

 

Toutes les fois que j’aurai manqué à ce règlement, je m’en accuserai à mon confesseur ou à ma supérieure et je demanderai une pénitence.

Confession le lundi et direction le jeudi.

Communion trois fois la semaine et le dimanche.

Soumission aux pratiques d’humilité imposées par mon confesseur.

Je renouvellerai chaque mois mon vœu jusqu’au 10 décembre.

Dimanche

7 h Catéchisme et déjeuner.

11 h Explication du rosaire.

5 h du soir  Chœur de chant.

6 h  Exercice à la chapelle.

Points de direction

Eviter la recherche de soi-même,

Ne pas résister à la grâce,

Ne s’occuper de sa conscience que un quart d’heure avant la confession, et le temps de l’examen particulier chaque jour.

Approuvé par le confesseur.

Que Jésus vous aide et vous bénisse.

A. Chevrier[912]

Lettre n°232 (226) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][913]

Chère enfant,

Une fois confessée et pardonnée, vous ne devez plus vous occuper de vos péchés passés, oubliés, mal dits ou pas dits. Laissez tout cela de côté. Vous savez que vous avez dans votre conscience un ennemi à vaincre ; il vous faut lutter contre tous ces doutes, ces perplexités, ces ennuis, ces peines, autrement vous ne marchez jamais dans la vertu. Occupez-vous à pratiquer les vertus d’humilité, de charité, d’obéissance, et ne négligez jamais vos communions pour aucun trouble de conscience, parce qu’il ne faut pas laisser Dieu pour des bagatelles et des ombres. Soyez sage et obéissante.

A. Chevrier

Veuillez m’envoyer par Suchet[914] mes cahiers des prophéties[915].

De nouveau, ne vous inquiétez pas de votre conscience ; allez à Ars et faites vos communions.

Saint Jean-Baptiste fait partie de la seconde partie et se copie avant l’Incarnation[916].

Lettre n°233 (228) à Sœur Claire

[sans date][917]

Chère enfant,

Je confirme la décision, que je vous ai donnée hier et les années précédentes, qui est celle-ci : je vous défends de revenir sur le passé. Je vous défends de faire une confession générale. Vous avez fait au-delà de ce qu’il faut pour satisfaire à l’intégrité de la confession, en vous accusant comme vous l’avez fait et en vous accusant en général comme je vous le fais faire et ayant l’intention de comprendre dans ces aveux généraux toutes les fautes de votre vie.

Ce que je demande de vous et ce que le bon Dieu demande aussi, c’est une volonté sérieuse de travailler à votre perfection, à la pratique des vertus solides et à ne pas perdre votre temps avec votre conscience.

La contrition du passé, la bonne volonté pour l’avenir et la pratique de vertus sérieuses chaque jour, et avec cela vous serez sûre de votre pardon et de votre salut.

Votre père,

A. Chevrier[918]

Lettre n°234 (230) à Sœur Claire

[sans date][919]

Ne vous inquiétez plus de rien, chère petite enfant, ayez confiance. Vous avez fait un grand acte d’humilité et de confiance en avouant vos folies d’imagination. Que le bon Dieu vous aide, vous bénisse ! Je suis bien content que vous vous soyez débarrassée de tout cela, mais en tout cela il n’y avait pas de faute, parce que c’était tout dans votre imagination. Faites vos communions, ne vous inquiétez de rien.

Commencez à être bien sage et confiance. Vous ferez bien vos communions trois fois par semaine. Je vous bénis.

A. Chevrier [920]

Lettre n°235 (221) à Sœur Claire

[sans date][921]

Je vous défends de vous occuper de votre conscience. Vous devez m’obéir et rester tranquille sur toutes ces choses, puisque je vous le dis. Faites vos communions. Aimez Dieu et ne vous inquiétez pas du reste[922].

Lettre n°236 (229) à Sœur Claire

[sans date][923]

Je vous défends de vous occuper de votre conscience et je vous ordonne de faire vos communions. Obéissance.

A. Chevrier[924]

Lettre n°237 (232) à Sœur Claire

[sans date][925]

Je vous défends de vous préoccuper de toutes ces choses de conscience et obéissez exactement. L’obéissance avant tout. Vous ferez la communion demain pour demander à Notre-Seigneur le calme de l’esprit.

Faites bien mes petits cahiers. C’est pour moi le plus grand service et aussi pour la maison.

A. C.[926]

Lettre n°238 (223) à Sœur Claire

[sans date][927]

Ce matin, j’ai pensé que pour vous corriger et arriver à un bon résultat, il était nécessaire que vous fissiez la communion tous les jours jusqu’à ce que vous alliez mieux. Ainsi, je vous commande de faire la communion tous les jours, et vous la ferez pour obtenir un nouvel esprit, et je vous défends de vous occuper de votre conscience, hormis un quart d’heure avant votre confession.

Votre père,

A. Chevrier[928]

Lettre n°239 (240) à Sœur Claire

[sans date][929]

Chère enfant,

Faites vos communions malgré toutes vos inquiétudes et faites-les toutes les fois que vous en aurez le désir. Méprisez vos tentations, si vous voulez avancer dans la vertu.

Votre père,

A. Chevrier[930]

Lettre n°240 (239) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][931]

Chère enfant,

J’ai communiqué à ma mère votre désir, elle ira peut-être samedi soir vous voir. Je n’ai pas encore parlé de cela à Mlle de Marguerye[932], mais je pense qu’elle acceptera, seulement pour un jour ou deux.

Vous avez bien raison de dire que je suis peiné de voir qu’il y a si peu de charité dans notre maison, mais j’espère, j’attends et je pense que le bon Dieu éclairera ces âmes étroites, égoïstes, jalouses, qui remplissent le Prado. Priez pour que tout cela s’arrange et que le Saint-Esprit éclaire un peu les âmes.

Continuez, chère enfant, à marcher dans la voie de l’humilité, du détachement de soi-même. Celui qui me suit, ne marche pas dans les ténèbres. En suivant Notre-Seigneur, on ne se trompe pas. Or, jamais nous ne nous ferons si petits que lui, jamais si humbles, jamais si pauvres, jamais si humiliés, jamais si charitables.

Courage, pauvre petite sœur, ne craignez pas. Que Jésus soit avec vous et je serai toujours content de vous.

A. Chevrier[933]

Lettre n°241 (249) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][934]

Ma bonne sœur,

Vos deux dernières lettres m’ont bien fait plaisir. J’aime quand vous écrivez avec la joie et la confiance, alors, tout va bien. Chassez une bonne fois pour toutes ces tristesses, ces noirs qui vous assaillent et vous font trébucher. Avec la confiance en Dieu, ça ira toujours bien.

Vous avez arrangé votre voyage pour la Salette, tant mieux ; j’espère que la sainte Vierge affermira votre vocation et vous rendra cette confiance et cette humilité dont vous avez tant besoin.

Rappelez-vous aussi que pour bâtir une maison sur le solide, il faut bien donner des coups de pioche et creuser profond, autrement elle croule. Laissez bien donner des coups de pioche et quand vous viendrez me dire : J’ai reçu aujourd’hui deux, trois coups de pioche sans rien dire, j’en serai bien content. Allons, tout pour le bon Dieu, qui a bien souffert, et étudiez bien pour nos enfants.

Je vous attends samedi avec Mlle de Marguerye. Ma mère sera bien contente de vous voir. Si vous avez reçu votre argent, vous pouvez le remettre à ces demoiselles de la Mairie[935], nous trouverons à l’employer, vous savez à quoi.

A Dieu, que Jésus vous bénisse.

A. Chevrier[936]

Lettre n°242 (233) à Sœur Claire

[sans date][937]

Ma bien chère enfant,

Votre lettre m’a fait bien plaisir. Quand je vois votre bonne volonté pour mourir à vous-même et l’acceptation des peines, des humiliations, rien n’est plus agréable à Dieu et à votre confesseur.

Persévérez donc et travaillez dans cette voie, elle vous mènera au ciel.

Acceptez tout avec une humble soumission à Dieu, ne vous troublez pas au sujet de votre conscience, allez avec confiance et qu’elle soit plus grande que la crainte. Sortez, sortez de l’enfance et grandissez.

Votre père,

A. Chevrier[938]

Lettre n°243 (231) à Sœur Claire

[sans date][939]

Chère enfant,

Ne vous inquiétez pas des textes que vous ne trouvez pas, continuez votre petit travail. Il y a les textes qui ont rapport au sacerdoce de Notre-Seigneur Jésus-Christ[940].

Je vous donnerai le catéchisme quand je pourrai. Continuez à prier Dieu pour votre pauvre en Jésus-Christ.

A. Chevrier[941]

Lettre n°244 (256) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][942]

Chère enfant,

J’écris à ces dames de Montchat[943] pour leur dire combien j’étais peiné de leur indisposition et les engage à venir quand elles pourront ; veuillez leur porter la lettre.

Ne vous inquiétez pas de votre conscience, faites vos communions. Comme vous êtes acharnée à vos idées ! Vous sortez du confessionnal, je vous dis de ne plus vous occuper de votre conscience et il faut encore m’écrire deux minutes après pour m’expliquer vos péchés ! Quand donc aurez-vous fini, pauvre enfant ? Marchez donc une bonne fois et ne vous occupez donc pas de vous ni de vos péchés. Vous voyez bien que c’est le démon qui vous amuse et qui vous fera passer ainsi une vie inutile pour vous et pour les autres.

Obéissez donc et marchez tout de bon et que je ne sois pas obligé de vous répéter tous les jours la même chose.

A. Chevrier[944]

Lettre n°245 (243) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][945]

Je vous le répète, chère enfant, que votre cœur et votre esprit se remplissent tellement de votre catéchisme, de vos enfants, que vous n’ayez pas le temps de vous occuper d’autre chose. Quand votre cœur sera plein de Dieu et de vos enfants, vous verrez que toutes ces petites misères disparaîtront et que vous mépriserez tout ce qui vous ennuie. Ne perdons pas notre temps à toutes ces bagatelles, à tous ces mots, à ces manières, ces gestes, ce qu’on peut dire ou faire contre nous : qu’est-ce que tout cela vis-à-vis de la pensée de Dieu ? Le démon cherche à nous faire perdre notre temps, à nous dérouter, à nous faire perdre notre vocation, voilà tout. Gardez-vous de l’écouter. Quant à vos confessions, ne vous troublez pas. Allez au bon Dieu avec confiance et faites tout par amour pour Notre-Seigneur.

Votre père qui vous bénit.

A. Chevrier[946]

Lettre n°246 (245) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][947]

Ma pauvre enfant,

Ne laissez donc pas travailler votre esprit pour des riens. Vous voyez bien que vous vous imaginez toutes sortes de choses. Le calme dans l’esprit, dans le cœur ; l’esprit et le cœur tout entiers à son travail, à son devoir, rien que cela, et le bon Dieu sera content et vous aussi.

Rejetez tout le reste comme de grosses tentations qui ne font que nuire à votre conscience et à tout le reste.

Je serai à Saint-Fons dimanche soir jusqu’à 4 h. 1/2. Si vous pouvez venir vous confesser, venez, et soyez plus calme et ne vous troublez de rien.

A. Chevrier[948]

Lettre n°247 (244) à Sœur Claire

[sans date][949]

Ma pauvre enfant,

Si vous écoutiez ce que l’on vous dit et que vous sachiez le mettre en pratique, vous ne seriez pas ennuyée, mais vous n’écoutez jamais que votre tête. On a beau vous dire, vous répéter cent fois la même chose, c’est comme si on chantait, de sorte que ça finit par lasser. Vous ne m’écoutez en rien, vous ne faites rien de ce que l’on vous dit, c’est toujours la même histoire. Il faut venir vous confesser quatre ou cinq fois pour recevoir l’absolution et encore vous avez toujours de l’ennui et des imaginations. Que voulez-vous que je fasse ?

Pour moi, je vous l’avoue franchement, vous me faites beaucoup, beaucoup de peine. Je voudrais pouvoir vous en sortir et je n’en viens pas à bout. C’est à vous de travailler sérieusement à être humble et obéissante, il n’y a pas d’autre moyen de salut pour vous que celui-là. Si vous ne devenez pas humble et obéissante, je ne réponds nullement de vous, je vous l’ai déjà [dit] cent fois, mais il faut toujours répéter les mêmes choses avec vous.

Si vous voulez obéir, venez et soumettez-vous ; si vous ne vous sentez pas la force d’obéir, il vaut mieux aller trouver un autre confesseur qui aura plus d’ascendant sur vous que moi.

Priez et priez beaucoup. Je prie pour vous et je demande pour vous humilité et obéissance.

Tout à vous en Jésus-Christ.

A. Chevrier[950]

Lettre n°248 (246) à Sœur Claire

[sans date][951]

Chère enfant,

Vous pouvez communier, mais vous aviez une raison suffisante pour dire à Mad. Granger[952] que vous ne pouviez rester plus longtemps avec elle.

Continuez vos méditations, faites-les sur : Adieux de Notre-Seigneur à ses apôtres après la Cène[953].

A jeudi mes cahiers et soyez toujours sage.

Votre père,

A. Chevrier[954]

Lettre n°249 (247) à Sœur Claire

[sans date][955]

Chère enfant,

Ne vous tourmentez pas, je vous prie, ayez confiance, venez demain matin avant la messe.

Je suis très content de votre travail. Seulement, ne vous fatiguez pas tant, je crains bien que vous ne tombiez malade.

Votre père qui vous bénit.

A. Chevrier[956]

Lettre n°250 (248) à Sœur Claire

9 juin[957]

Chère enfant,

J’ai reçu votre petit paquet samedi passé, merci de votre petit travail, il ira bien[958].

Quant à venir ici, je verrai dans une quinzaine de jours si cela peut se faire ou bien si, à la fin, j’irai à Limonest pour vous faire écrire ce que j’aurai à transcrire. Nous examinerons cela.

En attendant, soyez sage, ayez soin de vos enfants et priez. Ne négligez pas de faire quelquefois la sainte communion. Allez vous confesser, n’ayez donc pas peur, il faut bien sortir de cet état d’enfance et d’imagination. Allez trouver le père Jaillet ou le père Giraud[959], mais ne restez pas sans communion. Votre oraison et les petits exercices que je vous ai prescrits, ne les négligez pas, tout est là.

Ayez bien soin de vos enfants et travaillez à devenir plus sage, et plus régulière, et plus obéissante.

J’ai bien besoin de la grâce du bon Dieu, priez pour moi, je prie pour vous.

Je vous bénis et suis en Jésus-Christ votre dévoué,

A Chevrier[960]

Lettre n°251 (237) à Sœur Claire

J.M.J.
21 juin[961]

Ma bien chère enfant,

Je n’ai nullement l’intention de vous renvoyer. Au contraire, je veux vous garder et vous garder toujours, et si j’avais l’intention de ne pas vous garder, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait pour vous. Vous nous serez très utile pour l’instruction des jeunes sœurs, si le bon Dieu nous en envoie.

Je désire de tout mon cœur que vous vous corrigiez de vos défauts. Vous savez que votre défaut grand et principal est de laisser travailler votre esprit, qui est une machine à vapeur dont il faut vous défier et que, malheureusement, tout ce qui touche à votre amour-propre prend tout de suite des proportions gigantesques. Aussi, laissez donc de côté toutes ces petites misères, suppositions, jugements. Qu’est-ce que tout cela ? ce n’est rien. Offrez-le au bon Dieu et tout ira bien ensuite. Devenez sage, devenez humble, devenez indifférente à beaucoup de choses, et tout le reste ira bien.

J’ai reçu vos petites pâtisseries et le reste. Merci, chère enfant, de tous vos bons petits soins. Soyez aimable toujours pour tout le monde, comme le bon Dieu vous en fait la grâce, et faites-le pour un motif de charité surnaturelle.

Allez trouver simplement M. Jaillet[962], il vous recevra bien, c’est un bon père, mais seulement pour mon absence. Quand je rentrerai, nous nous reverrons et vous me rendrez compte de tout. Quand je confesserai à Saint-Fons, je vous le ferai dire et je vous permettrai de venir, mais M. le Curé de Saint-Fons ne part pas encore, je n’ai des pouvoirs que pendant son absence.

Quant à votre pèlerinage de Paray, je ne vous le refuse pas, je suis bien content que vous y alliez, mais je ne voudrais pas vous voir y aller avec sœur Agnès[963], car ces rapports continuels que vous avez toujours, ne peuvent pas être très bien vus des autres. Enfin, si vous ne pouvez éviter d’aller avec elle, allez. Vous prierez bien le bon Dieu pour moi et pour notre pauvre maison.

Quant aux lettres, je ne vois nulle raison pour qu’elles soient décachetées par personne que par moi. Vous êtes autorisée à recevoir vos lettres cachetées, vous n’avez qu’à le dire quand vous les recevez. Il n’est pas nécessaire que les sœurs sachent vos affaires spirituelles et temporelles.

Quant à vos péchés passés, je vous défends d’en parler en aucune façon ; si vous en parlez, vous me désobéissez. Laissez de côté toutes ces tentations du passé, occupez-vous du présent, il y en a bien assez. N’entrez dans aucun détail, quand même vous êtes persuadée ne les avoir jamais accusés. Restez tranquille, allez avec grande confiance, allez, le bon père Jaillet vous dira bien tout ce qu’il faut, c’est un bon directeur.

A Dieu, chère enfant, travaillez bien à vous corriger, devenez bien sage, humble et obéissante, ne laissez pas travailler votre esprit.

Suivez les conseils que je vous ai donnés pour ce qui regarde la…[964] Ne vous ennuyez pas, ayez confiance, marchez, ne pensez pas à tout cela. Elevez votre âme, dilatez votre cœur, élargissez-le pour Dieu. Vous êtes trop petite, trop étroite pour le bon Dieu, c’est pour cela que vous ne marchez pas.

Allez donc, ayez bonne volonté, marchez avec de bonnes intentions et ne vous inquiétez pas du reste.

A Dieu, je vous laisse dans le cœur de Notre-Seigneur.

A Chevrier

Quand vous aurez occasion, vous m’enverrez du papier buvard, ça ne presse pas.[965]

Lettre n°252 (251) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][966]

Ma chère enfant,

Je vous ai permis de venir en pèlerinage à Rome. Je vous l’ai permis de bon cœur et je ne rétracte pas ma permission. Venez donc, on a devancé le départ, vous serez donc plus tôt. Venez avec Mlle Chalon[967] et tâchez même d’amener ma mère et Mlle Mercier, si cela peut leur faire plaisir et ne pas trop les fatiguer[968].

Quant à la chambre, on ne peut retenir de chambre si longtemps d’avance. Je tâcherai de vous trouver quelque chose au commencement de mai. Vous me direz combien vous serez. Je crois que vous resterez tout le mois de mai à Rome, tout est bien cher, il faut bien apporter 500 francs pour s’en tirer de tout.

Je suis bien content de voir les bonnes dispositions que vous me manifestez dans votre lettre. Oui, votre mission est belle, et si on la remplit bien, on gagne bien des âmes au bon Dieu. Ainsi, renouvelez-vous bien dans ces dispositions sérieuses et ne gaspillez plus votre temps comme vous faisiez. De la bonne volonté, et laissez de côté tout le reste, toutes ces inquiétudes, ces ennuis de conscience, tout cela ne sert de rien ; bonne volonté, et puis du courage et de la vertu, et tout ira bien. Faites une bonne retraite si vous pouvez.

Si vous allez à Crémieu, présentez bien [mon] respect à sœur Saint-Cœur de Joseph[969]. Quant à sœur Louise[970], fixez-lui un petit travail et ne la laissez pas indépendante dans son emploi, comme vous avez fait, parce que ce serait une enfant perdue et qui n’aurait nullement l’esprit de soumission et d’obéissance. Je brûle vos lettres, soyez sans inquiétude.

Il faut absolument que vous preniez le dessus et que vous répariez vos fautes passées par une grande assiduité à votre emploi. Une vie de règle et d’obéissance vaut mieux pour vous que cent confessions.

Je suis bien content du rapport que vous m’avez fait de la bonne conduite de vos petites filles. Soignez-les bien.

Soyez bien sage. Je vous bénis et vous attends pour le pèlerinage.

A. Chevrier[971]

Lettre n°253 (252) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][972]

Chère enfant,

Nous avons arrêté votre chambre pour vous et pour Mlle Chalon. Tout est bien cher à Rome à cause de l’affluence du monde ; la chambre et la nourriture tout compris vous coûteront 4,50 par jour ; c’est bon marché, vu le temps et les circonstances. Veuillez nous écrire l’heure de votre arrivée, afin que nous allions vous chercher, surtout si c’était tard.

Nous vous souhaitons un bon voyage à tous. Apportez-nous de bonnes nouvelles de tout le monde. Si vous ne pouvez pas nous écrire l’heure fixe de votre arrivée par une lettre lundi, envoyez-nous un télégramme de Pise ou de la dernière gare où vous vous arrêterez un peu de temps, afin que nous allions vous chercher.

Salut à tous, bon voyage et que votre bon ange vous accompagne.

A. Chevrier
Via dell’orazione e morte, 92, Roma

Si on vous donne des billets circulaires, vous pourriez peut-être ne pas vous arrêter si longtemps en route et venir plus tôt, si vous pouvez. Faites pour le mieux. Garnissez bien votre bourse[973].

Lettre n°254 (250) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][974]

Voila encore une tempête, pauvre enfant. Hier, avant-hier, tout allait bien. Est-ce que vous ne devriez pas être contente de voir vos petites filles remplies de la grâce du bon Dieu ? Et ne devriez-vous pas penser faire fructifier les dons de Dieu en elles ? Mais le démon vient toujours vous détourner et vous faire voir autre chose.

Vous me croyez indifférent à votre égard, mais ne suis-je pas allé vous voir en premier lieu ? Ce que je fais aux enfants, n’est-ce pas pour vous que je le fais ? Le contentement que j’avais de voir ces petites, ne retombe-t-il pas sur vous, qui les avez soignées ? Faut-il donc vous dire à chaque instant que je suis content de vous et devant tout le monde ? Vous savez bien que ce n’est pas ma manière de faire. Oui, pour vous le dire franchement, j’ai été content de vos enfants et, par conséquent, de vous aussi, surtout depuis quelques mois. Je vous l’ai dit je ne sais combien de fois, je ne sais comment le dire encore. Ne soyez pas comme ça, pauvre enfant, soyez donc plus grande et ne vous laissez pas tourmenter par le Tentateur.

Passez de bonnes vacances[975]. Je ne veux pas que vous alliez avec sœur Louise[976]. Qui n’est pas avec moi est contre moi, dit Jésus-Christ. Or sœur Louise s’est séparée entièrement de nous, je ne la regarde plus comme de la maison[977].

Priez un peu plus et vous verrez que tout ira mieux, ne négligez pas vos communions, allez trouver M. Boulachon[978], qui vous connaît. Si vous allez trouver un prêtre qui ne vous connaît pas, il vous troublera.

Votre père dévoué,

A. Chevrier[979]

Lettre n°255 (253) à Sœur Claire

[sans date][980]

Ma pauvre enfant,

Je vous ai dit au confessionnal de faire la sainte communion aujourd’hui, dimanche, et une autre fois, trois fois, et de ne pas vous occuper de toutes vos imaginations ; vous ferez toutes vos communions sans vous confesser de nouveau[981]. Vous ferez un acte de contrition sérieusement avant votre communion et vous renouvellerez votre acte de bonne volonté envers Notre-Seigneur. Vous m’écrirez chaque jour le sujet de votre oraison et deux ou trois réflexions et la résolution, et vous demanderez à sœur Hyacinthe[982] une pénitence chaque jour pour vos manquements à la règle. Je ne veux plus que vous me parliez de vos confessions, ni de vos péchés, ni de toutes vos folies d’imagination. Occupez-vous de l’œuvre de Dieu, c’est tout.

Votre père,

A. Chevrier[983]

Lettre n°256 (255) à Sœur Claire

[sans date][984]

Ma bien chère enfant,

Obéissez, je prends tout sur moi ; aimez le bon Dieu et ne vous inquiétez de rien ; surmontez toutes ces tentations ; vous voyez bien que c’est le démon qui vous entraîne. Ayez donc confiance et croyez que je suis votre père et que je vous regarde comme mon enfant.

A. Chevrier[985]

Lettre n°257 (254) à Sœur Claire

J.M.J.
[sans date][986]

Je vous en prie, ma pauvre fille, laissez tous vos scrupules de côté, allez, marchez avec confiance. Tant que vous vous laisserez aller à tous vos dérèglements d’imagination, vous ne serez bonne à rien. Laissez-moi tout cela de côté et marchez droit et obéissez. Marchez comme si vous étiez sûre d’être en état de grâce et ayez confiance en Dieu. Dieu n’abandonne jamais une âme qui veut l’aimer et qui a confiance en sa miséricorde.

Vos imaginations vous tuent, vos scrupules vous empêchent d’être à Dieu. Si vous saviez combien vous faites souffrir Dieu de vous voir si inquiète, si tourmentée, et combien vous contentez le démon, qui vous tient toujours enchaînée.

Si vous ne voulez pas m’obéir et m’écouter quand je vous dis d’être tranquille, je me verrai forcé de vous abandonner, parce que, réellement, cet état de choses ne peut durer. Vous êtes dans une très mauvaise voie, voie d’entêtement, voie de scrupule, voie fausse, voie qui, si elle était vraie, il faudrait abandonner tout, et la religion et le reste, voie qui jette dans le désespoir.

Si vous continuez à marcher dans cette voie, vous tomberez dans le désespoir et l’abandon de tout devoir. Retenez bien ce que je vous dis : il faut abandonner votre voie de perdition, d’imagination, de scrupules, de folies, de désespoir, pour entrer dans la voie sûre de l’obéissance. Vous devez prendre le dessus[987], n’écouter ni vos imaginations, ni votre conscience fausse, erronée, entêtée, pour n’obéir qu’à celui qui a droit de vous commander. Sans cela, je renoncerai entièrement à vous.

Si vous n’avez pas confiance en ma parole, allez trouver un autre prêtre, mais ne revenez plus, car il faut une bonne fois finir toutes ces tergiversations et marcher une bonne fois dans la voie de Dieu et de l’obéissance. Quand je vous dis de marcher, vous ne devez nullement écouter votre tête, comme vous avez toujours fait malheureusement.

A Dieu, je vous bénis et prie pour vous.

Je vous permets de faire ce que vous me demandez, mais je vous défends d’omettre vos communions sous aucun prétexte, autrement : séparation[988].

A sœur Gabriel

Marie Mathieu (1852-1933), qui devait devenir sœur Gabriel, avait été baptisée à sa naissance par le père Chevrier, alors que celui-ci desservait la paroisse Saint-André de la Guillotière, où était domiciliée la famille Mathieu. Plus tard, cette famille était venue s’établir dans la maison voisine du Prado, au 60 de la rue des Asperges, là où demeuraient aussi le père Jaillet, la famille Broche et les demoiselles Dussigne.

Mme Mathieu était très pieuse. Pénitente du père Chevrier, elle avait même été reçue du Tiers-Ordre de saint François sous le nom de sœur Madeleine de Jésus. « En faisant profession, lui avait dit le père Chevrier, vous vous donnez plus amplement à Dieu, vous prenez la pauvreté et la souffrance pour votre partage comme Notre-Seigneur et nous devons être heureux de pouvoir ressembler plus parfaitement à Jésus-Christ »[989]. Un de ses fils allait entrer chez les Oblats de Marie Immaculée et devenir ensuite missionnaire dans le vicariat apostolique du Natal en Afrique du Sud[990].

Marie, qui n’avait pas encore vingt ans, fréquentait la chapelle du Prado, y venant à la messe et aux instructions du soir[991]. Elle se mit à aider les sœurs à faire le catéchisme et le père Chevrier disait à sa mère : « C’est une grande grâce du bon Dieu et un grand don de sa miséricorde que de pouvoir enseigner les autres »[992].

Lorsqu’en octobre 1874, le père Chevrier ouvrit un premier noviciat pour les sœurs sous la direction de sœur Véronique, elle fut du nombre des premières novices[993]. Elle fit sa profession en 1878.

Après la mort du père Chevrier, en 1891, quand le noviciat des sœurs fut restauré à Limonest, on l’y nomma maîtresse des novices et, en 1916, elle succéda à sœur Véronique comme troisième supérieure des Sœurs du Prado. Elle mourut en 1933.

Lettre n°258 (257) à Sœur Gabriel

J.M.J.
[sans date][994]

Ma bonne petite sœur,

Il faut penser davantage à Notre-Seigneur qu’à nous et à nos propres misères. Si un peintre se regardait toujours lui-même au lieu de regarder son modèle, il n’arriverait jamais à le copier. C’est ce que vous avez à faire, chère enfant : regardez Notre-Seigneur souvent, souvent, et ne vous considérez pas trop vous-même, et alors vous aurez plus de vie. Appliquez-vous à imiter Notre-Seigneur, et cela sans trouble, sans peine. Considérez-le avec amour et avec le désir de l’imiter, voilà tout. Vos fautes, vos misères, laissez-les dans l’océan de sa miséricorde. Quand on aime Jésus il faut peu s’inquiéter du reste.

Voilà le conseil que je vous donne. Quand on est dans un jardin, on ne regarde pas le fumier qui s’y trouve, mais les fleurs. Ainsi, Notre-Seigneur est le jardin rempli de fleurs et vous, vous êtes le fumier qui doit servir à les faire pousser. Jetez le fumier et laissez-le sans y penser davantage.

Entrez dans le Tiers-Ordre, faites votre profession. Il ne faut pas refuser les grâces de Dieu. Et en faisant votre profession, faites vos efforts pour vous conformer davantage à votre divin maître et l’imiter, pratiquer surtout la pauvreté et la souffrance[995].

Faites, de votre petit catéchisme, votre œuvre de prédilection. Faites croître Jésus dans ces petites âmes. Quelle consolation pour nous de voir ces jeunes âmes aimer Dieu, de jeter dans leur esprit un rayon de la foi qui les sauvera, un sentiment d’amour qui les fortifiera.

Courage, chère enfant, travaillez à cette œuvre et persévérez jusqu’à ce que le bon maître vous choisisse pour lui.

Que le Seigneur, notre maître, vous bénisse et vous accorde sa paix et la persévérance.

A.Chevrier[996]

Lettre n°259 (258) à Sœur Gabriel

J.M.J.
[sans date][997]

Chère enfant,

Prenez courage, et ayez confiance en Dieu. Une seule chose est nécessaire, bien aimer Dieu et être utile à son prochain. Que Jésus seul vous suffise. Laissons dire et faisons bien. Le temps passe, l’éternité approche. Je vous bénis.

A. C.[998]

Lettre n°260 (259) à Sœur Gabriel

J.M.J.
[sans date][999]

Ma bien chère fille,

Aimez Notre-Seigneur par-dessus tout et que lui seul remplisse votre cœur. Je vous permets bien d’aller trouver M. Farissier ; il vous faut un soutien dans vos peines, vous le trouverez en lui, il connaît déjà un peu vos misères.

Courage et confiance, ne négligez pas votre oraison et priez. Demandez à faire la sainte communion souvent[1000] et en recevant Notre-Seigneur, demandez-lui bien son amour. Quant à faire le catéchisme le dimanche, demandez à sœur Marie ; si elle vous le permet, je veux bien.

Courage, chère petite enfant, soyez bien sage et ne perdez pas votre vocation, mais au contraire fortifiez-vous bien dans les petites épreuves que le bon Dieu vous a réservées.

Votre père,

A. Chevrier[1001]

Lettre n°261 (260) à Sœur Gabriel

J.M.J.
[sans date][1002]

Chère enfant,

Tenez-vous fortement attachée aux conseils de votre directeur, confesseur, parce que lui seul plus que tout autre a la grâce pour vous conduire et diriger d’une manière vraiment spirituelle. En suivant ses conseils vous suivez la voie du Saint-Esprit. Ce qui vient d’ailleurs est presque toujours mêlé de petits sentiments naturels, qui proviennent ou d’affection ou de jalousie. Rappelez-vous qu’autrefois, votre cœur vous a fait faire beaucoup de petites folies. Vous avez raison de n’y plus donner prise. Soyez forte et ferme sur ce point et rappelez-vous que toujours, ou presque toujours, on est haï et détesté par ceux que l’on a le plus aimé. C’est une punition du bon Dieu qui le permet ainsi pour nous apprendre que les affections terrestres sont éphémères et nuisibles à notre âme.

Et Notre-Seigneur a dit : Bienheureux quand on vous haïra ; malheur à vous quand on vous flattera, qu’on vous louera. Remerciez le bon Dieu de ce qu’il vous fait un peu passer par cette voie pour vous faire un peu grandir et vous fortifier dans la vertu.

Courage, je vous bénis. Ne soyez plus enfant, mais soyez grande et forte.

A. Chevrier[1003]

Lettre n°262 (261) à Sœur Gabriel

J.M.J.
[sans date][1004]

Fidélité à la grâce du bon Dieu et force dans […]. A. Ch..[1005]

Priez votre bon ange de vous donner la bonne lumière et la force pour vous détacher[1006].

Allez simplement et écoutez la règle de Notre-Seigneur encore : Soyez doux comme des agneaux, prudents comme des serpents et simples comme des colombes. Que le Saint-Esprit vous instruise et vous rende de plus en plus sage.

Continuez à méditer sur ces trois paroles et qu’elles soient la règle générale de notre conduite. Tout pour Jésus-Christ[1007].

Il ne faut pas parler au pluriel, ce n’est que pour vous que vous faites votre oraison. On dirait que vous prêchez[1008].

Je vous pardonne bien et vous bénis et désire que vous persévériez[1009].

Continuez à bien prier, chère enfant, et vous verrez combien il y avait de misères en vous. Ne vous en étonnez pas, mais ayez confiance en Notre-Seigneur, notre grand médecin. Il se chargera de vous guérir. Courage, continuez à bien prier et à étudier Notre-Seigneur et vous verrez qu’il vous instruira, et vous l’aimerez. Je vous bénis et prie pour que vous mourriez bien à toutes choses. A. Ch.[1010]

Ne pensez plus à tout cela, tout est oublié. Il ne faut plus penser qu’à glorifier Notre-Seigneur par une bonne conduite et chercher à le faire connaître[1011].

Malheur à vous quand les hommes vous loueront. Bienheureuse vous serez quand ils vous persécuteront. Reproduisez bien en vous tous les traits de la vie de Jésus- Christ, votre Maître[1012].

Vous pensez trop à vous et aux autres. Il ne faut penser qu’à Jésus-Christ, votre Modèle et votre Maître. Laissez-moi de côté tout cela et ne vous arrêtez pas à toutes ces bêtises. Vous voyez bien que le diable s’amuse de vous et vous fait croire tout ce qu’il veut. Allons, sortez donc de ce misérable état. Courage, je prie Dieu pour vous. A. Ch..[1013]

A sœur Elisabeth

Les souvenirs recueillis sur sœur Elisabeth par ses compagnes, les premières sœurs du Prado, sont dignes des Fioretti de saint François.

Florine Arnaud était originaire de Prunières dans les Hautes-Alpes. « Enfant, elle allait au champ et tandis que son troupeau paissait, elle se retirait avec d’autres petites bergères de son âge dans les antres des rochers pour prier et faire pénitence à l’exemple des saints »[1014]. Venue à Lyon pour y tisser la soie comme tant d’autres à l’époque, elle avait ajouté à la prière et à la pénitence les œuvres de charité, consacrant ses dimanches et ses loisirs à quêter pour les prisonniers.

Elle avait déjà la quarantaine quand le père Chevrier fonda le Prado et « elle vint dès le début offrir au Père ses services et sa bourse ». « Dès lors, dit-on, elle ne compta plus ; elle ne pensait et ne travaillait plus que pour le Prado. Elle donna tout, jusqu’à son dernier sou. Et quand elle n’eut plus rien à donner, elle imagina un moyen pour pouvoir donner encore et faire pénitence : ce fut de venir manger au Prado. C’était donc avant la prière du soir qu’elle venait prendre son seul repas ; elle emportait un morceau de pain et de fromage pour son déjeuner du lendemain. Cela dura ainsi pendant quelques mois. Le père Chevrier, voyant qu’elle était décidée à persévérer dans ce genre de vie, crut devoir la prendre à la maison. Elle entra donc définitivement au Prado, prit l’habit en 1865 et fit profession en 1868 »[1015].

« On la mit d’abord à la cuisine. Mais comme les bienfaiteurs demandaient souvent qu’on aille chercher des objets qu’ils voulaient donner, le père Chevrier consacra notre sœur Elisabeth à cet emploi si pénible et si délicat. Elle s’en acquitta au-delà de toute espérance. Elle attira beaucoup de dons à la maison. Beaucoup de bienfaiteurs regardaient comme une grâce le jour où elle allait demander une modeste aumône […] Quand elle rentrait, elle prenait souvent son repas de ce qu’elle avait dans son panier. Puis elle allait à la chapelle pour faire sa prière, car elle avait toujours l’amour de la prière […] Il n’y a que le bon Dieu qui sait les services que sœur Elisabeth a rendus aux gens du dehors. Elle était d’une discrétion à toute épreuve »[1016].

Elle mourut, après un mois de maladie, le 31 mars 1879, l’année de la mort du père Chevrier.

Lettre n°263 (262) à sœur Élisabeth

J.M.J.
25 mars[1017]

Ma bonne sœur Elisabeth,

J’ai reçu votre lettre, merci de toutes les nouvelles que vous me donnez et donnez bien le bonjour pour moi à tous ceux qui vous demanderont de mes nouvelles, en particulier à Mme Valmy, à Mme Clauselle. Nous prierons le bon Dieu pour le fils malade. Il n’y a que misère sur la terre, il faut que nous changions nos maux en bien par la foi et l’amour.

Donnez ce petit billet à Mme Perraud[1018]. Cette bonne dame sera bien aimée du bon Dieu. Je prie pour elle. J’écrirai à Mlles Dussigne.

Quant à saint Benoît Labre, il sera difficile de l’avoir en statue ; on le trouve plus facilement en peinture, il y en a de très bien faites. Si on veut une peinture-tableau je pourrai l’acheter, mais en statue il faudrait le faire faire et ce serait bien coûteux, à moins de l’acheter en petit[1019].

Continuez bien votre petit travail et que le bon Dieu bénisse vos pas.

Nous allons bien, nous prions et travaillons. Ces Messieurs ont subi leur examen de prêtrise et ils seront prêtres dans un mois[1020]. Prions bien Dieu pour eux, afin qu’ils puissent bien travailler à l’œuvre de Dieu.

Notre Saint-[Père] le Pape a béni notre maison et tous les bienfaiteurs[1021].

Que le bon Dieu vous bénisse. Salut à tous nos frères et sœurs en Jésus-Christ et à tous nos bienfaiteurs.

A. Chevrier[1022]

A sœur Hyacinthe

Léontine Lepainteur (1844-1912) était née à Falaise dans le Calvados. Venue à Lyon voir une amie, elle lui avait exprimé son regret de n’avoir pu voir le curé d’Ars décédé depuis déjà plusieurs années. Son amie lui avait répondu qu’» il y avait ici un autre curé d’Ars »[1023] et elle l’avait conduit jusqu’à Saint-Fons où le père Chevrier se trouvait à ce moment-là. C’était en août 1873. Impressionnée par cette première rencontre, après quelques jours de retraite, elle était entrée au Prado, où elle fit profession le 29 avril 1875.

Son emploi, du vivant du père Chevrier, y fut surtout celui de la sacristie. Plus tard, lorsque la paroisse de Notre-Dame des Anges fut confiée au père Duret, sœur Hyacinthe fit partie de la petite communauté de sœurs qui vint s’implanter dans le quartier, alors déshérité, de Gerland. On lui doit aussi une copie manuscrite du Véritable Disciple.

Son témoignage au procès de béatification ne manque pas d’intérêt. Elle avait en particulier retenu du père Chevrier que « la connaissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ était le fond même de sa direction ».

Lettre n°264 (263) à Sœur Hyacinthe

[Rome, 1877]

Ma bonne sœur,

Que Notre-Seigneur vous bénisse, vous donne son amour et son détachement complet de lui-même pour que vous ne viviez que pour lui. Que rien ne nous trouble et ne nous arrête dans le chemin. Jésus-Christ est le seul but de notre vie, le reste n’est rien ; pourvu que nous aimions Jésus-Christ et que nous allions à lui, peu importe le reste. Sachez bien sacrifier à Notre-Seigneur toutes vos peines d’esprit et de cœur. La terre n’est rien, le monde n’est rien, Jésus-Christ est tout et surtout pour une âme qui s’est donnée à lui.

Présentez bien mon bon souvenir à Mlle Grand ; dites-lui que je demanderai une bénédiction pour elle, deux, et pour sa société de veilleuses, mais que pour avoir quelque chose du Saint-Père ce n’est pas facile[1024].

Mes salutations à M. Belmont et mes félicitations pour le succès de sa demoiselle ; le bon Dieu est avec cette bonne famille[1025].

Une petite image à Mlle Pauline Miland, boulanger de la maison, elle saura ce que ça veut dire ; dites-lui que je recommanderai tout au bon Dieu. Bonjour à M. et Mme Miland[1026].

Priez pour nous auprès de Notre-Seigneur, qu’il me donne le bon esprit, j’en ai tant besoin.

Mes respects au bon Père Juste[1027]. Que le bon Dieu le guérisse pour continuer le bien sur la terre.

Je vous bénis et suis votre père.

A. Chevrier

Une petite image à sœur Marie-Bernard. Dites-lui que je prie Dieu pour elle et qu’elle soit toujours bien sage et que le bon Dieu la guérisse vite[1028].

A sœur Marie-Bernard

Nous savons peu de choses au sujet de cette sœur. Son nom n’apparaît pas dans les listes anciennes des sœurs. Elle s’appelait Estelle Fournet. Une note de Mlle Grivet nous apprend qu’elle fut l’une de ses élèves et qu’elle fit un « essai » chez les sœurs en 1876-1878. Le registre des Confréries existant au Prado la mentionne comme ayant reçu l’habit du Tiers-Ordre de saint François le 10 décembre 1876. Il est plusieurs fois question d’elle dans la correspondance du père Chevrier[1029] : en mars-avril 1877, elle est gravement malade ; on lui a donné les derniers sacrements ; sa santé s’étant améliorée, elle passe quelque temps chez ses parents. Le père Chevrier espère alors que ses ennuis de santé la rendront « plus humble, plus soumise et plus fixée à l’œuvre de Dieu »[1030]. Nous ignorons tout de la suite.

Il existe deux lettres écrites à cette personne antérieurement à son entrée chez les sœurs du Prado, à l’époque peut-être où elle était l’élève de Mlle Grivet.

Lettre n°265 (456) à Sœur Marie-Bernard

J.M.J
[sans date][1031]

Ma bonne petite sœur,

C’est une grande grâce du bon Dieu que vous puissiez toujours remplir vos devoirs religieux au milieu des oppositions continuelles que vous rencontrez dans votre famille. Persévérez, chère enfant, le bon Dieu vous continuera sa grâce.

Ayez toujours la bonne volonté et méprisez ces tentations continuelles qui vous assaillent.

Respectez vos parents, malgré leurs torts envers vous et priez pour eux.

Votre vertu se fortifiera plus dans ces combats continuels que vous avez à endurer que si vous n’eussiez rien à supporter. Ainsi donc, persévérance. Vous êtes plus agréable à Dieu dans cette position que dans toute autre.

Ne négligez pas de faire chaque jour un quart d’heure de méditation sur Jésus-Christ, sa vie et sa mort. Votre rosaire, chaque jour une partie, et la communion de temps en temps, quand vous pourrez, et je prie pour vous afin que vous persévériez et que vous entriez dans une voie plus facile pour votre salut.

Je vous bénis.

A. Chevrier[1032]

Lettre n°266 (457) à Sœur Marie-Bernard

[sans date][1033]

Chère enfant,

Que ces exemples vous servent à bien vivre afin que, quand vous vous trouverez à ce moment terrible, la foi et l’amour du bon Dieu puissent agir en vous.

La mort des saints est belle, j’en ai vu mourir quelques-uns. Priez pour votre tante, je prie pour vous.

A. C.

Lettre d’Estelle Fournet au père Chevrier.

Il existe une lettre d’Estelle adressée au père Chevrier, datant des débuts de son noviciat, c’est-à-dire vraisemblablement de janvier 1877, dont voici le contenu :

« Très bon Père,

Permettez à la plus indigne de vos enfants de venir, elle aussi, en ce beau jour de votre fête, vous exprimer sa profonde reconnaissance et aussi la joie bien vive qu’elle éprouve à se dire votre enfant. Oh ! laissez-moi vous dire, mon Père, combien j’aime ce petit noviciat, arrangé exprès pour nous, par votre main paternelle. Laissez-moi vous dire combien j’aime toutes les sœurs, quoique que je les connaisse pas encore bien. Je vous assure, mon Père, que je ne regrette rien de ce que j’ai laissé derrière moi dans le monde. La seule chose que je regrette, c’est d’être si indigne du bon Dieu, si indigne d’avoir un si bon Père que vous, si indigne d’avoir des sœurs si bonnes pour moi.

Mon Père, un jour de printemps, j’ai vu un petit oiseau auquel des méchants avaient coupé les deux ailes ; le pauvre petit ne pouvait plus voler et il avait l’air bien malheureux en regardant ses frères s’élever jusqu’aux nuages que doraient les rayons de soleil. Un enfant charitable le prit et, au printemps suivant, l’oiseau devenu fort et muni de deux bonnes ailes, disait son chant d’adieu à l’enfant ravi et s’élevait à tire d’ailes vers la belle voûte bleue.

Mon Père, moi non plus, je n’ai plus d’ailes, le monde me les a coupées, je ne peux plus voler, mais j’espère les retrouver au noviciat, mes ailes ! J’ai confiance en Dieu, parce que je puis tout par sa grâce ; aussi, j’espère arriver un jour à posséder, comme le petit oiseau, de puissantes ailes qui me conduiront voir le bon Dieu.

Mon Père, depuis que j’ai eu le bonheur d’entrer dans ce cher petit noviciat, je n’ai jamais laissé passer un seul jour sans remercier le bon Dieu de m’avoir donné aussi à moi le bon, l’excellent Père que tant de voix bénissent et remercient aujourd’hui.

Avant de fermer ma lettre, je veux, mon Père, vous déposer là, sur votre table, deux petites fleurs sauvages, comme tout ce qui pousse chez moi ; aux autres à vous offrir de belles fleurs odorantes ; moi, mon Père, je vous donne les deux miennes en toute simplicité d’enfant ; elles se nomment : la bonne volonté et l’obéissance aveugle à votre parole.

Recevez, mon Père, tous les sentiments de reconnaissance et de dévouement filial qui remplissent le cœur de celle qui ose se dire votre enfant pour toujours. Estelle F. »[1034].

A Mlle Marie Tripier

Lettre n°267 (264) à Mlle Tripier

J.M.J.
20 juillet[1035]

Ma bien chère enfant,

Je réponds un peu tard à votre lettre, mais vous savez combien je suis harcelé de toutes parts.

Quand vous serez décidée à venir, je vous recevrai avec plaisir, croyant que c’est le bon Maître qui vous appelle auprès de nous, pour travailler à notre œuvre ou plutôt à l’œuvre de Dieu. Venez avec simplicité et bonne volonté.

Courage, priez bien, et Dieu vous aidera à vaincre les difficultés qui pourraient survenir.

Je vous bénis et vous attends. Que Jésus vous donne sa paix.

A. Chevrier[1036]

Aux petites filles de la première communion

Lettre n°268 (265) Aux petites filles de la première communion

J.M.J.
[sans date][1037]

Mes bonnes petites filles,

Vous êtes bien sages de m’avoir écrit une si jolie lettre avant votre première communion. Je l’ai lue deux fois et la garderai bien comme un souvenir de vous, et si je n’ai pas le bonheur de vous donner la sainte communion, je vous promets bien de penser à vous et de dire la sainte messe pour vous, afin que vous fassiez toutes une bonne première communion.

Pensez bien au grand bonheur que vous aurez dimanche prochain et ayez bien une volonté sérieuse de faire une bonne communion et dites : Oui, je veux sérieusement devenir sage, je veux bien purifier mon cœur pour bien recevoir Jésus-Christ, je veux faire une bonne confession, bien dire tous mes péchés sans crainte et avoir bien la contrition.

Oh ! le bon Dieu aime bien les enfants et il les reçoit bien avec amour quand ils ont la bonne volonté. N’ayez pas peur, mes enfants ; le bon Dieu vous aime bien et il veut vous pardonner d’abord, si vous dites bien vos fautes, et il veut venir en vous pour vous aider à être bien sages.

Vous continuerez bien à venir de temps en temps au Prado voir les sœurs et quand je serai de retour, vous viendrez toutes me voir et j’aurai bien du plaisir à vous donner à toutes un petit souvenir de Rome.

Allons, soyez bien sages, faites une bonne retraite et je serai bien content d’apprendre la semaine prochaine que vous avez été bien sages et que l’on a vu sur vos fronts la grâce du bon Dieu, dans la joie et la paix qui y régnaient.

Je prie le bon Dieu pour vous. Veuillez prier pour moi aussi et pour les quatre diacres qui vont bientôt être prêtres et qui feront plus tard le catéchisme aux petites filles et à vous aussi, quand vous reviendrez.

Je vous bénis de tout mon cœur et demanderai cette semaine une bénédiction pour vous à notre Saint-Père le Pape, si nous pouvons le voir.

A Dieu, mes enfants, que la grâce du bon Dieu soit dans vos cœurs pour toujours.

Votre père,

A. Chevrier[1038]

Lettre des petites filles de la première communion au père Chevrier.

La « si jolie lettre » reçue alors par le père Chevrier ne nous a pas été conservée, mais nous en avons une autre, non datée, vraisemblablement de janvier 1879, écrite de la main de sœur Claire, responsable de l’œuvre de la première communion des petites filles, dans laquelle celles-ci expriment leur affection pour le père Chevrier gravement malade et hospitalisé à Saint-Luc. « Au premier jour de l’an, écrit Chambost, tous ses enfants se présentèrent à lui et lui offrirent leurs vœux. Toujours souriant, il les reconnaissait avec bonheur, à l’exception des derniers venus, et de sa main, il donna à chacun une image »[1039] :

« Digne et vénéré Père,

Vos petites filles n’avaient osé espérer le bonheur de vous voir en ce jour si fortuné. Aussi sur l’autel du sacrifice et pour votre guérison si ardemment désirée, avaient-elles offert cette privation si dure à tous, lorsque la voix aimée de celui que vous nous avez donné pour guide[1040] nous a dit, comme naguère l’ange aux bergers de Bethléem : Ne craignez pas, je viens vous annoncer le sujet d’une grande joie pour chacun de vos cœurs. Le Père vénéré dont la grande âme est toujours ouverte à tous, mais surtout aux petits, aux déshérités de la terre, vous convie près de lui. Et nous, bon Père, de nous livrer aux transports de la plus [grande] allégresse et d’accourir à votre appel si paternel et si tendre.

Nous voudrions à cette heure, Père bien aimé, vous dire tout ce que nos cœurs renferment et de gratitude et de sentiments tout filials et d’ardents désirs de votre guérison.

Si la crainte de vous fatiguer semble nous imposer silence, nous voulons cependant, digne Père, vous dire que toutes vos petites filles demandent ardemment votre guérison. Pour toucher plus encore le divin Enfant, nous déposerons chaque jour aux pieds de sa crèche pendant ce mois béni, avec l’encens d’une ardente prière, le bouquet de myrrhe le plus agréable à son cœur, et nous lui dirons : O saint Enfant Jésus, qui êtes venu apporter la joie sur la terre, donnez-la à chacun de nos cœurs, en nous rendant le Père vénéré, dont tous ses enfants réclament l’appui, la lumière et l’amour.

 


[1]      Cf. J. Perrichon, Notes prises à la course sur le vieux Prado, p. 10-11

 

[2]      Le Père Chevrier, fondateur de la Providence du Prado, Extraits de ses écrits, précédés d’une notice par un prêtre du Prado, E. Vitte, Lyon, 1891, 360 p. La notice était due à Perrichon, ainsi que l’ensemble de tout ce travail, bien que l’on crût longtemps au Prado qu’il avait été l’œuvre de Chambost.

 

[3]      Ouvrage cité, préface, p. VII.

 

[4]      Lettres du Vénérable Antoine Chevrier, Fondateur de la Providence du Prado, E. Vitte, Lyon, 1927, 288 p. Les frais d’impression furent payés par Mlle Servan.

 

[5]      Ecrits du Serviteur de Dieu, Antoine Chevrier, prêtre, fondateur de la Providence du Prado, XIII, Lettres.

 

[6]      Lettres du Père Chevrier, Prado, 1987.

 

[7]      La lettre est adressée à « Mlle Annette Fréchet, chez M. Ferrand, à Chatanaay, près La Tour-du-Pin (Isère) ».

 

[8]      Ms 13, 1a.

 

[9]      Ms 13, 1b.

 

[10]    La lettre était adressée à « M. Chevrier, chez M. Dufournel, rue des Capucins, 8, Lyon ».

 

[11]    Cf. Lettre n° 276 de ce même jour, adressée précisément à Mlles Mercier et Bonnard.

 

[12]    Lettre adressée à « M. Chevrier, rue Sala, 64, au 1er, Lyon ».

 

[13]    Ce hameau de la commune de La Tour-du-Pin est alors orthographié tantôt Chatanay, tantôt Chatanet.

 

[14]    Ms 13, Id.

 

[15]    On trouvera une relation sur les origines et les modalités de cette rente annuelle dans Yves Musset, Histoire de la famille d’Antoine Chevrier, p. 18 à 23 et 34 à 38.

 

[16]    Ms 13, 1e.

 

[17]    Cette première communion eut lieu au Prado le dimanche 6 novembre 1870.

 

[18]    Mlles Mercier et Bonnard, qui demeuraient place du Pont, là où se trouvait l’ancienne mairie de la Guillotière. Il y eut le 30 avril 1871 de violents combats sur cette place, couverte de barricades, pour reprendre aux communards insurgés la mairie de la Guillotière où ils s’étaient retranchés. On a parlé de trente hommes environ, morts ou blessés, du côté de la troupe et de cinquante-deux morts ou blessés du côté des insurgés (Cf. Louis Andrieux, La Commune à Lyon en 1870 et 1871, Perrin, Paris, 1906, p. 260ss.)

 

[19]    Claude Fréchet, qui habitait Chatanay. Les cousines sont son épouse Claudine et sa fille Magdeleine, alors âgées de 19 ans.

 

[20]    Ms 13, 1g.

 

[21]    Ms 13, 1f.

 

[22]    Lettre adressée à « Mme Veuve Chevrier, à la Providence du Prado, rue Chabrol, 55, Guillotière, Lyon, Rhône, France ».

 

[23]    Sœur Claire était venue à Rome pour l’ordination des quatre nouveaux prêtres. Pendant son séjour roman, le Père Chevrier lui avait fait copier le règlement du Prado, qu’il venait de mettre au point, et qui fut alors adressé à l’archevêque de Lyon en vue d’obtenir son approbation. Il semble qu’il y ait eu des liens particuliers entre Mme Chevrier et sœur Claire, peut-être parce que celle-ci avait, comme Mme Chevrier, des attaches dauphinoises.

 

[24]    Mlle Mercier et Bonnard, alors retirées dans le quartier de Montchat, à Lyon.

 

[25]    Ms 13, 1h.

 

[26]    Ms 13, Supl. 23.

 

[27]    On lira dans les pages 151 et 152 de M. J. Rosier, le Père Chevrier et les riches, d’autres indications intéressantes sur ce médecin de la famille Chevrier et du Prado, ainsi que sur la longue dynastie familiale des Levrat, aujourd'hui encore au service de la Santé.

 

[28]    Ms 13, 22p.

 

[29]    Semaine religieuse du diocèse de Lyon, 25 mai 1896.

 

[30]    Plusieurs ecclésiastique du diocèse de Lyon ont porté ce nom ; il pourrait s’agir de l’un d’entre eux.

 

[31]    Ms 13, 2a.

 

[32]    La Croix-Rousse est une colline qui surplombe le centre de la ville de Lyon. Elle était alors habitée par les « canuts », c'est-à-dire par des ouvriers et ouvrières qui tissaient la soie sur des métiers.

 

[33]    « Il conserva de cette maladie, dit l’un de ses biographes, une toux persistante et probablement le germe de toutes les souffrances corporelles qui vinrent l’assaillir plus tard » (C. Chambost, Le vénérable Antoine Chevrier, 9ème édition, p. 53).

 

[34]    On appelait ainsi le lait frais tiré de la vache.

 

[35]    La ligne de chemin de fer reliant Lyon à Grenoble par La Tour-du-Pin n’était pas encore achevée.

 

[36]    Mlle Barjot était la sœur du curé de la paroisse de Saint André. Elle habitait au presbytère, où elle faisait office de maîtresse de maison.

 

[37]    Ms 13, 2b.

 

[38]    Cf. ci-dessus, lettre n° 3.

 

[39]    Ms 13, 2c.

 

[40]    Perrichon, Notes sur le Père Chevrier préparatoires à sa biographie, vol. 1, p. 185.

 

[41]    Lieu de pèlerinage marial sur la hauteur où était construite l’ancienne cité romaine de Lugdunum.

 

[42]    Il ne semble pas que ce Meunier soit devenu prêtre dans le diocèse de Lyon.

 

[43]    Le Père Chevrier se rappelle ici sans doute sa propre expérience : au temps où il était lui-même élève au Grand Séminaire de Saint Irénée, il avait exprimé le désir departir pour les Missions Etrangères de Paris, mais sa mère s’y était violemment opposé. « Pensez-vous que je vous aie élevé pour vous faire manger par les sauvages ? » Lui aurait-elle dit. « S’il vous faut absolument des sauvages, vous en trouverez bien à Lyon, il n’en manque pas. » (C. Chambost, Le vénérable Antoine Chevrier, p. 28-29).

 

[44]    Ms 13, 2d.

 

[45]    Cf. Yves Musset, Antoine Chevrier, Le chemin du disciple et de l’apôtre, Ed. Parole et Silence, 2004, p. 63ss.

 

[46]    En 1873, il y avait un Buer, ayant un âge voisin de celui de M. Convert, qui était aumônier de l’asile des vieillards tenu par les Petites Sœurs des Pauvres à Lyon dans le quartier de la Villette ; en 1885, il était desservant de la paroisse de Saint-Cyr-les-Vignes dans l’archiprêtré de Feurs (Loire).

 

[47]    Alix est le nom de la localité où se trouvait le Séminaire de philosophie du diocèse de Lyon.

 

[48]    Ms 13, 2c.

 

[49]    Il s’agit de l’année 1858. La lettre est adressée à « Mme Genoux, Rue du Ligre, entrée du Nord, 81, aux Pâquis, Genève ».

 

[50]    La paroisse de l’Immaculée-Conception avait été fondée en 1855. La construction de l’église actuelle, sur les plans de Pierre Bossan, qui allait être l’architecte de Fourvières, commença en 1856. Au moment où le Père Chevrier écrit sa lettre, la plus grande partie de la construction devait être achevée, puisque le culte dans la nouvelle église fut inauguré le 28 août 1859.

 

[51]    Ms 13, 2f.

 

[52]    Témoignage de l’Abbé François Haour, qui fut vicaire à Saint-André en même temps que le Père Chevrier (Procès de Béatification, vol.1, déposition de l’abbé Haour, int. 14).

 

[53]    Le Séminaire français de Rome, nouvellement créé, venait d’être confié aux Pères du Saint-Esprit.

 

[54]    Le Cardinal de Bonald, archevêque de Lyon.

 

[55]    Dans une lettre du 1er janvier 1859, écrite de Rome et adressée au Frère Paul à Lyon, Camille Rambaud écrit : « Nous voici à Rome après du retard causé par le mauvais temps sur mer. Comme santé, tout va bien ; M. Chevrier lui-même est bien remis. Notre première visite a été naturellement pour le cardinal de Bonald, notre archevêque. Il a paru très surpris ; mais ça n’a rien été. Tout s’est bien passé ; la glace est rompue. Il a demandé à réfléchir. Nous attendons quelques jours avant d’y retourner. C’est en résumé de lui que tout dépend. Nous lui écrirons même, afin qu'il puisse apprécier nos raisons ; et, Dieu aidant, tout s’arrangera bien. Au reste, vous comprenez que je ne puisse encore rien vous dire de certain après un jour ; je n’en sais pas plus qu’à Lyon, si ce n’est que j’aimerais mieux être auprès de vous qu’ici […] Prions bien Dieu de nous soutenir, de nous aider, de nous éclairer. Où allons-nous ? Pour un rien, je retournerais prendre moi-même des enfants tout simplement. Et cependant, il faut persévérer, aller de l’avant. M. Chevrier espère beaucoup et j’ai grande confiance en lui, plus qu’en qui que ce soit ». Le 6 janvier suivant, Frère Camille écrit à nouveau au Frère Paul pour lui dire qu’il vient d’entrer au séminaire du Saint Esprit ». « Je crois », précise-t-il, « faire la volonté de Dieu en entrant ici, car j’ai obéi en cela à Mgr le Cardinal et suivi les conseils de tous ceux que je considère comme les amis de Dieu ». « Je laisse M. Chevrier visiter Rome », ajoute-t-il, et, réagissant comme celui-ci, il écrit : « Pour des religieux, à part les reliques saintes, ce n’est pas grand chose : des marbres, des dorures, des statues plus ou moins hautes, voilà tout ! » Frère Camille admire par contre « la petite chambre où couchait notre père saint François, quand il venait à Rome », ce qui lui fait dire : « J’ai bien prié saint François pour vous, qu’il nous obtienne un peu l’amour qui l’embrasait » (R. Blanchon, L’abbé Paul du Bourg, Lardanchet, Lyon, 1915, p. 222-226).

 

[56]    Originaire de Lyon, entré dans l’œuvre de M. Rambaud en 1856 après avoir été clerc de notaire chez Me Laforest, Pierre Louat (1829-1877), qu’on appelait le Frère Pierre, s’y consacrait au catéchisme des garçons. Il poussera le Père Chevrier à fonder une œuvre de première communion hors de la Cité et il acquerra la salle de bal du Prado en copropriété avec lui. Ayant quitté le Prado en 1862, après un séjour au Grand Séminaire de Lyon, il fit profession chez les Maristes. Ordonné prêtre en 1867, il fut prédicateur itinérant en France et en Angleterre.

 

[57]    On ne sait que peu de choses du Frère Charles, sinon qu’il était de Voiron en Isère.

 

[58]    Ms 13, Suppl. 7.

 

[59]    Procès de Béatification, vol. 1, déposition de sœur Marie, art. 31.

 

[60]    Paul du Bourg (voir note plus haut).

 

[61]    Pierre Louat (voir note plus haut).

 

[62]    Pierre-Julien Eymard (1811-1868) fut d’abord mariste et même assistant général de cette congrégation, avant de fonder celle des Pères du Saint-Sacrement. Il avait été reçu par le Pape Pie IX le 20 décembre 1858, qui approuvait et bénissait la nouvelle fondation dont la visée était de propager l’adoration et le culte du Saint Sacrement. Il faut canonisé par Jean XXIII en 1963.

 

[63]    Gustave de Serres (1810-1880), neveu du Cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, et son vicaire général.

 

[64]    Aumônier de M. de Ségur : il décida Camille Rambaud à faire à Rome ses études ecclésiastiques (Cf. Joseph Buche, L’abbé Camille Rambaud de Lyon, Cumin et Masson, Lyon, 1907, p. 94).

 

[65]    Ms 13, 3a.

 

[66]    La lettre est adressée « au Frère Camille à Rome ».

 

[67]    Le Père Chevrier avait demandé à habiter dans une petite cellule semblable à celles des Frères Camille et Paul et celle-ci se trouvait au plus près de la chapelle. Mais cette cellule « était mal close ; non seulement l’air et la poussière y circulaient, mais la pluie et la neige trouvaient moyen d’y pénétrer. Sa toux devint incessante et une nuit qui fut plus rigoureuse que les autres, il eut si froid qu’il perdit pour le reste de sa vie le sens de l’odorat il ne se plaignit pas, mais les directeurs de la Cité comprirent qu’il avait un besoin urgent d’être mieux logé et ils lui offrirent une chambre plus saine » (C. Chambost, Le Vénérable Antoine Chevrier, p. 110-111).

 

[68]    Dans une lettre du 9 février 1859, adressée au Frère Camille à Rome, le Frère Paul écrit : « J’ai encore placé bien des obligations depuis quinze jours. Un bon monsieur, que je recommande particulièrement à vos prières, parce qu'il est très charitable, m’en a pris de suite dix à la fois, on e peut plus gracieusement, me disant qu’il regrettait qu’elles soient remboursables » (R. Blanchon, ouvrage cité, p. 229).

 

[69]    Le père Alphonse était alors à Rome le Procureur général des Capucins et le père Bruno son secrétaire. Le 9 janvier 1859, en leur présence, dans la chapelle intérieure du couvent des Capucins de la place Barberini, le Père Chevrier avait reçu l’habit du Tiers Ordre franciscain (Cf. C. Chambost, ouvrage cité, p. 118). Auparavant, le père Bruno avait été à Lyon le directeur de conscience du Père Chevrier ; il le fut de nouveau de 1859 à 1873.

 

[70]    Ms 13, 3b.

 

[71]    La lettre est adressée « au Frère Camille à Rome »

 

[72]    Amélie Visignat et Marie Boisson étaient entrées au service des catéchismes de la Cité « le premier vendredi de septembre 1858 » (Procès de Béatification, vol. 1, déposition de Sœur Marie, int. 13). On les appelait Sœur Amélie et Sœur Marie. Elles accompagnèrent le Père Chevrier au Prado. Amélie Visignat n’y resta pas et Marie Boisson allait devenir la première des soeurs du Prado.

 

[73]    Ms 13, 3c.

 

[74]    Ms 13, 3d.

 

[75]    La lettre est adressée « au Frère Camille Rambaud ».

 

[76]    On avait alors commencé à construire l’église de la Cité, « une belle église de style ogival », mais les travaux allaient bientôt devoir être interrompus faute d’argent (Cf. Joseph Bruche, ouvrage cité, p. 90-91).

 

[77]    Le 19 mars précédent, le Frère Paul acrivait au Frère Camille à Rome : « J’ai encore trouvé à placer quelques obligations… Plus 100 francs de quête pour le ménage, et voilà tout. Maintenant, sur tous ces chiffres, peu de choses comptant, puisque plus d’adresses bonnes. Nous sommes bien dans la misère. Je ne sais plus où prendre de l’argent. Je ne suis donc pas en mesure de payer des obligations comptant en ce moment » (R. Blanchon, ouvrage cité, p. 232). Camille Rambaud lui écrit le 9 avril : « Pauvre Frère, vous avez bien des tribulations ; mais ne désespérons pas, et surtout, surtout, entendez-moi bien, surtout n’augmentez pas votre mal présent en vous inquiétant de l’avenir. Il ne vous appartient pas, il est entre les mains de Dieu ; Diei sufficit malitia sua. Nous avons mis notre espérance en Dieu et nous ne serons pas confondus. Continuez, ne faites à l’église que l’indispensable, espérez envers et contre tout » ; et, à nouveau, le 11 avril : « Continuez à faire feu de tout bois. Ne vous inquiétez pas de l’avenir, je vous le répète. Moi, je n’en doute pas, si vraiment nous consentons à bien vraiment nous donner tout à Dieu […] Je ne doute pas de vous, pas plus que nous ne doutez de moi. Pourquoi donc alors douter de Jésus ? » (R. Blanchon, ouvrage cité, p. 236-239)

 

[78]    Auger ou Augier. Dans sa déposition au Procès de Béatification du Père Chevrier, sœur Marie raconte comment Mme Augier, qui « avait habité la Cité pendant quelque temps, puis s’était retirée, ne partageant pas les vues de M. Rambaud », assista l’œuvre des premières communions des petites filles, lorsque celle-ci s’établit à Fourvières sous la direction de Sœur Amélie et de Sœur Marie (Procès de Béatification, vol. 1, déposition de Sœur Marie, art. 34).

 

[79]    Paroisse sur le territoire de laquelle se traivat la Cité de l'Enfant Jésus. Elle avait été fondée en 1855 et l’église actuelle était en construction.

 

[80]    Ms 13, 3e.

 

[81]    La lettre est adressée au « Frère Camille »

 

[82]    Maubec est un village voisin de la ville de Bourgoin, dans l’Isère, où il y avait alors un couvent de Dominicaines. Paul du Bourg y avait fait une retraite en avril 1856 et le Père Chevrier s’y était retiré en mai 1858 (Cf. ms 10/1c).

 

[83]    On ne sait qui sont les Pères Richard et Chamfray. Dans une lettre du 9 décembre 1860, adressée au Frère Camille à Rome, le Frère Paul, parlant du Frère Charles, dira : « Je le regarde comme un malade que j’ai à soigner » (R. Blanchon, ouvrage cité, p. 70).

 

[84]    Ms 13, 3f.

 

[85]    On ne sait rien de ces personnes.

 

[86]    « Conversations » : au sens ancien de fréquentations, rapports, relations, comme le latin « conversatio ».

 

[87]    L’hôpital de Lyon destiné à accueillir les pauvres ; c’est à la porte de l’église de cet établissement que le Père Chevrier ira plus tard quêter pour ses enfants du Prado.

 

[88]    Ms 13, 3g.

 

[89]    Paroisse nouvelle, créée en 1856, dans le quartier des Brotteaux ; le culte était alors célébré dans un ancien hangar, aménagé en église provisoire.

 

[90]    Dans cette partie de la lettre, le Père Chevrier exprime une pensée qui diffère de celle qui apparaissait dans les lettres précédentes. Jusqu’alors, en effet, il avait encouragé Camille Rambaud à donner la priorité à sa formation sacerdotale, le dissuadant de revenir à la Cité malgré les difficultés. Celles-ci ayant pris des proportions considérables, le frère Paul ne pouvant faire face à la situation financière, le cardinal de Bonald semble avoir estimé que le retour de M. Rambaud était devenu nécessaire, l’assainissement de la situation étant un préalable à une préparation au sacerdoce.

 

[91]    Dans une lettre adressée à Camille Rambaud le 19 mars 1859, le Fère Paul écrivait : « Je ne vous parle que d’affaires, mon bon Frère. C’est que je n’ai pas l’esprit ailleurs […] Je suis réduit à la plus grande misère sous le rapport spirituel […] Je ne peux pas m’occuper de mon latin, je ne peux trouver une minute et j’oublie tout ce que je sais » (R. Blanchon, ouvrage cité, p. 232).

 

[92]    Jeu de course entre deux camps limités chacun par une barre tracée sur le sol.

 

[93]    Paul du Bourg était alors à Rome, où il avait rejoint Camille Rambaud dans la seconde quinzaine de juin 1859 ; il rentra à Lyon dans les premiers jours de juillet (Cf. R Blanchon, ouvrage cité, p. 60-65)

 

[94]    Ms 13, 3h.

 

[95]    Cf. Joseph Buche, ouvrage cité, p. 97.

 

[96]    Procès de Béatification, vol. 1, déposition de Sœur Marie, art. 31.

 

[97]    Ibid, int. 31.

 

[98]    Le Véritable Disciple, P.E.L., Lyon, 1968, p. 402

 

[99]    Le 15 février 1860, se sont effectivement mariés civilement à la Tour-du-Pin M. Cleude Bergeot, 34 ans, négociant à Lyon, rue Gentil, 21, né à Lyon le 10 juillet 1825, fils de défunt Antoine Bergeot, décédé le 14 décembre 1846 à Lyon et de sa défunte Suzanne Piliot, décédée le 17 juilet 1825, et Mathilde Noëmi Perrichon, 26 ans, sans profession, domiciliée à La Tour-du-Pin, née en cette ville le 25 mai 1833, fille de défunt Joseph Perrichon, décédé le 30 janvier 1854 à La Tour-du-Pin et de vivante Dame Zoë Redoux, négociante, domiciliée à La Tour-du-Pin. La lettre du Père Chevrier est adressée à la mère de la mariée. On n’a pas trouvé de trace à La Tour-du-Pin du mariage religieux.

 

[100]   Le père d’Antoine Chevrier était un modeste employé de l’octroi ; sa mère tissait la soie à domicile.

 

[101]   Anne Fréchet (1797-1887), dite la Nanon, célibataire illettrée, qui fut servante de ferme toute sa vie. Elle venait de perdre deux de ses sœurs en décembre 1859. Elle hérita de la très modeste maison de ses parents à Chatanay, un hameau de La Tour-du-Pin. Le Père Chevrier s’y retira plus d’une fois, soit seul, soit avec sa mère, quand, malade, il avait besoin de repos. Il aimait particulièrement sa « pauvre tante ». « Me trouvant un jour avec lui pour voir une de ses tantes qui y était domestique depuis près de cinquante ans » (Procès de Béatification, vol. 1, déposition de Mlle de Marguerye, art. 210)

 

[102]   Ms 13, suppl. 29.

 

[103]   Cf. le ms 10/1i, intitulé : « Petits points à observer entre M. Bernerd et moi ».

 

[104]   Perrichon, Notes sur le vieux Prado, p. 2-3.

 

[105]   Le Père Chevrier a presque toujours été maladif […] Il y avait des moments où il devait absolument s’arrêter, il n’avait plus de voix. N’y pouvant plus, il confiait sa maison à un prêtre et il allait avec sa mère passer quelques jours au hameau de Chatanay, où autrefois il passait ses vacances. Dans ses dernières années, il allait de préférence chez M. l’abbé Benoît Grange, curé de Saint-Jean de Soudain, près La Tour-du-Pin » (Procès de Béatification, vol. 2, déposition de Jean-Claude Jaricot, art. 67).

 

[106]   Jean-Baptiste Martinet (1829-1888) : ancien frère de la Doctrine Chrétienne où il était demeuré quinze ans, entré au Prado en 1864, le Père Chevrier l’enverra faire ses études théologiques au Séminaire Français de Rome. Il sera ordonné prêtre en décembre 1866 et, l’année suivante, le Père Chevrier en fera son vicaire résident dans la paroisse du Moulin-à-Vent, sur le territoire de la commune de Vénissieux. « Je désirerai bien vous voir plus humble et plus doux », lui écrira ce dernier dans une lettre du 20 janvier 1866.

 

[107]   Un Victor Charriau, « étudiant séminariste demeurant au Prado », fut parrain dans un baptême célébré par le Père Chevrier dans sa chapelle le 14 août 1863.

 

[108]   Laïc qui fut chargé au Prado de l’instruction des enfants (Cf. cahier ms 10/11c, p. 9).

 

[109]   M. Suchet était le commissionnaire du Prado, mais les commissions n’étaient pas toujours faites dans les temps voulus !

 

[110]   Soeur Marie Boisson, qui fut une collaboratrice précieuse du Père Chevrier dès le temps de la Cité.

 

[111]   Ms 13, 4/a

 

[112]   Le hameau de Chatanay, où habitaient les Fréchet, est situé sur une hauteur, séparée de La Tour-du-Pin par une vallée.

 

[113]   Alexis Boulachon (1829-1889) avait été ordonné prêtre à Rome en 1857, après s’être préparé au sacerdoce sous la direction de l’abbé Geslin, lui-même disciple de saint Vincent Palloti. Nommé aumônier de la prison Saint Joseph en 1857, il le resta jusqu'en 1881, où il fut nommé curé de la paroisse de Sainte-Foy-les-Lyon. Il fut l’ami intime du Père Chevrier, qu’il accompagna souvent dans ses retraites à Saint Fons.

 

[114]   Claude Fréchet (1809-1882) était un cousin du Père Chevrier. Tailleur d’habit, il s’était marié en 1837 à Claudine Ferrand, d’où il eut sept enfants ; deux d’entre eux lui assurèrent une large postérité.

 

[115]   Ms 13, 4/b

 

[116]   M. Bernerd était alors à Rome, en compagnie de Mgr Dubuis (1817-1895), originaire comme lui de la paroisse de Coutouvre et évêque missionnaire de Galveston au Texas. Il semble que M. Bernerd ait alors songé à suivre son compatriote outre-Atlantique et le Père Chevrier cherche à le retenir au Prado. On lit dans la vie de Mgr Dubuis : « Le Père Dubuis fur fait prisonnier plusieurs fois par les Comanches, puis remis en liberté. Ils le gardèrent une fois attaché vingt-quatre heures sur un cheval et ce ne fut qu’après avoir longtemps parlé au chef et s’être présenté comme le ministre du Grand-Esprit qu’il fut mis en liberté » (Abbé J.P., vie de Mgr Dubuis, l’apôtre du Texas, Vitte, Lyon, 1900, p. 136). Le Père Chambost estime que ce voyage à Rome du Père Bernerd eut lieu au printemps 1866.

 

[117]   Le Père Chevrier désigne ainsi les catacombes, où furent ensevelis les corps de nombreux martyrs.

 

[118]   Cet employé du Prado qui causait du souci au Père Chevrier, était le frère de Sœur Séraphine, Visitandine, avec qui il a correspondu (cf. lettre n° 445sv.)

 

[119]   Le frère François Durand était chargé de placer les enfants ayant fait leur première communion au Prado. Il fit sa profession dans le Tiers-Ordre de Saint François le 29 janvier 1868.

 

[120]   Jacques Artis, fit sa profession dans le Tiers-Ordre de Saint François en 1868. Le Père Chevrier l’avait connu quand il était vicaire à la paroisse Saint André : originaire du Cantal, il exerçait alors à Lyon la profession d’aiguiseur (Cf. lettre 535). Il fut longtemps concierge au Prado.

 

[121]   M. Forvieille, prêtre et catéchiste, demeura un an au Prado. Plusieurs prêtres du diocèse de Lyon ont porté le nom de Forvieille.

 

[122]   Jules Pancrace Jacquier (1832-1879) avait été ordonné prêtre à Rome le 6 juin 1857, en même temps que M. Boulachon et M Gourdon, dont il sera bientôt question. Il assurait alors la formation des séminaristes à l’école cléricale de la paroisse Saint Bonaventure, au centre de Lyon. A l’automne 1865 le Père Chevrier lui confiait ses premiers séminaristes, qui furent sous sa direction pendant un an à Saint Bonaventure ; l’année suivante, l’abbé Jacquier les prendrait en charge au Prado même. C’était un grand infirme, qui « ne pouvait faire un pas tout seul » (Perrichon, Notes sur l’ancien Prado, p. 13) : il faut présent au Prado de septembre 1866 à la fin de mai 1867 et, à nouveau, de 1873 à 1879. Il mourut peu de temps avant le Père Chevrier, le 2 mai 1879.

 

[123]   On ne sait pas bien ce qu’étaient ces mets, estimés du Père Chevrier et désignés ainsi par lui, que servait le restaurant romain de la Rosetta.

 

[124]   Le Père Chevrier avait fait un second séjour à Rome en septembre de l’année 1864. C’est alors qu’il avait sollicité du Pape Pie IX la permission d’exercer gratuitement le ministère (Cf. Le Véritable Disciple, P.E.L., Lyon, 1968, p. 313-314).

 

[125]   Ms 13, 4/c.

 

[126]   Autre paroisse de la ville de Lyon, entre Rhône et Saône.

 

[127]   Ms 13, 4/d. M. Martinet ayant été ordonné à Rome le 22 décembre 1866, il revint en France le mois suivant. La lettre est donc du mois de janvier 1867.

 

[128]   Elle s’appelait Marguerite Seytre de son nom de jeune fille et était morte à l’hôpital de la Charité de Lyon le 3 septembre 1867. Son mari, Joseph Chevrier, dont elle avait été la seconde épouse, était lui-même décédé le 2 novembre de l’année précédente. Claude Chevrier, le mari de Marguerite Fréchet et le Père d’Antoine Chevrier, était mort un mois plus tôt, le 1er octobre 1866. C’est alors que son fils avait recueilli sa mère au Prado.

 

[129]   Armand de Charbonnel (1802-1891), ordonné prêtre en 1825, membre de la société des Prêtres de Saint Sulpice, missionnaire au Canada, avait été évêque de Toronto de 1850 à 1860. Ayant alors démissionné de sa charge épiscopale, il était entré au noviciat des Capucins à Rome, puis affecté au couvent des Brotteaux à Lyon. Prédicateur de l’Œuvre de la Propagation de la Foi, prêchant aussi retraites et missions, se dépensant pour une action socile dans les quartiers pauvres de la rive gauche du Rhône, il jouissait à Lyon d’une universelle sympathie. Tout en résidant au couvent des Brotteaux, il était alors devenu une sorte d’évêque auxiliaire du cardinal de Bonald (Cf. Lyon, le Lyonnais et le Beaujolais, Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, Beauchesne, Paris, 1994, p. 109-110).

 

[130]   Des enfants du Prado furent confirmés le 19 septembre 1867, mais on ne sait pas qui, de Mgr Charbonnel ou de Mgr Dubuis, fut ministre de ce sacrement.

 

[131]   Jean-Claude Jaricot avait reçu, dans le Tiers-Ordre de Saint François, le nom de frère Joseph.

 

[132]   Ms 13, 4/e

 

[133]   Chambost date cette lettre d’octobre 1867.

 

[134]   Ms 13, 4/f

 

[135]   Chambost date cette lettre de 1868.

 

[136]   Alexandrine Janon, entrée au Prado en 1867 (Cf. ci-après, introduction aux lettres à Sœur Claire). Le Père Chevrier est alors avec sa mère à Chatanay, près de La Tour-du-Pin et sœur Claire s’y était arrêtée en rentrant de la Salette à Lyon.

 

[137]   Ms 13, 4/g

 

[138]   Chambost date cette lettre de 1868.

 

[139]   Cf. ci-dessus lettre n° 29.

 

[140]   Mgr Dubuis, évêque de Galveston au Texas, qui était le compatriote du père Bernerd.

 

[141]   Ms 13, 4/h.

 

[142]   Chambost date la lettre du Carême 1869.

 

[143]   Jean Benoît Salignat (1840-1905), après avoir fait sa théologie au Grand Séminaire de Lyon, fut professeur à l’école cléricale à partir de janvier 1867. Il allait être ordonné prêtre le 14 octobre 1869 par Mgr Dubuis et rester au Prado jusqu’en 1872 ou 73. Il demanda alors à servir dans le diocèse de Lyon : il fut vicaire à La Ville, puis à Saint-Genest-Malifaux, curé de Thélis-la-Combe, des Sauvages et de Saint-Denis-de-Cabanne. « Sous une rude écorce, l’abbé Salignat était un homme intelligent et dévoué ; aussi il fit travailler beaucoup ses élèves, qui lui gardèrent toujours une grande reconnaissance et comme une sorte de vénération » (Perrichon, Notes sur le vieux Prado, p. 10).

 

[144]   « M. Cellier, sorti du grand séminaire, était intelligent et instruit, et il fit la classe plusieurs années d’une manière très utile » (Chambost, ouvrage cité, p. 325).

 

[145]   Il s’agit des élèves de l’école cléricale, qui devaient apprendre le latin.

 

[146]   Saint-Jean-de-Soudain est un village voisin de La Tour-du-Pin, situé à proximité du hameau de Chatanay. Le père Chevrier y allait célébrer sa messe, lorsqu’il se retirait dans sa famille. M. Benoît Grange, le curé, était devenu son ami et celui-ci lui offrait volontiers l’hospitalité.

 

[147]   Sœur Claire, entrée au Prado en 1867, était d’un naturel scrupuleux et recourait souvent à la direction spirituelle du père Chevrier ; parce qu’elle était plus instruite que les autres sœurs du Prado, celui-ci, entre autres choses, lui confiait la tâche de copier ses nombreux travaux sur l’Evangile.

 

[148]   Ms 13, 4/i.

 

[149]   Frère François Durand, entré au Prado en 1865, était chargé de placer les enfants ayant fait leur première communion (Perrichon, Notes sur le vieux Prado, p. 27).

 

[150]   Les Evangélistes unis, traduits et commentés par Mgr André Mastaï Ferretti, évêque de Pesaro et oncle de Pie IX, avaient été publiés dans une traduction française, due à l’abbé Léséleuc, vicaire général de Quimper, en 1866 chez Lecoffre à Paris. Le père Chevrier venait de se procurer cette nouvelle concorde, qu’il utilisa et fit utiliser par ses séminaristes jusqu’à la fin de sa vie. On voit ici comment le père Chevrier profite de ce repos forcé, dû à la maladie, pour rédiger, à l’aide de ce nouvel instrument, des résumés des mystères du Rosaire et des stations du chemin de la croix.

 

[151]   Jean-Claude Jaricot achevait alors sa formation chez les Capucins de Carcassonne. Il allait être ordonné diacre, puis prêtre le 31 juillet 1869, par Mgr Dubuis.

 

[152]   Antoine Jaillet, ancien provincial des Capucins de France, connu sous le nom de père Archange, était devenu aveugle. Il s’était retiré, à la Toussaint de 1868, dans une maison voisine du Prado, au 60, rue des Asperges, aujourd’hui rue d’Anvers, et on ouvrit une porte dans le mur de séparation entre les cours des deux immeubles pour qu’il pût y venir directement sans avoir à passer par la rue.

 

[153]   Jean-Claude Alexandre (1819-1889), chocolatier de profession, était un cousin du père Chevrier, fils aîné d’une sœur de Marguerite Fréchet. Tout en continuant à tenir son commerce à proximité du Prado, le père Chevrier lui confia la charge d’intendant de sa maison, qu’il remplit pendant plusieurs années. L’une de ses filles, Antoinette Alexandre, était la filleule du père Chevrier.

 

[154]   Ms 13, 4/j.

 

[155]   Nous ne savons rien de plus de cette Mlle Mélanie qui donnait alors du souci au père Chevrier, sinon qu’elle rationnait trop les convives, puisque dans une lettre au père Jaricot, le père Chevrier lui recommande de « réparer les avarices de Mélanie » (cf. lettre n°81).

 

[156]   Antoinette Laffaye, de Saint-Nicolas (Allier), entrée au Prado en 1865 à l’âge de 37 ans, décédée au Prado le 8 décembre 1904. Elle devait assurer le service de la cuisine au Prado pendant de nombreuses années. Son témoignage, recueilli dans le troisième volume du procès de béatification, est particulièrement intéressant.

 

[157]   Marie Clavel, de Laville (Isère), entrée au Prado en 1868 à l’âge de 32 ans, décédée au Prado le 15 février 1909. C’est elle qui soigna le père Chevrier dans sa dernière maladie à Lyon, puis à Limonest (Cf. son témoignage à ce sujet dans le troisième volume du Procès de béatification).

 

[158]   Ms 13, 4k.

 

[159]   Il s’agit du 3 mai 1869.

 

[160]   La première communion précédente avait eu lieu le 11 avril.

 

[161]   Ms 13, 4l.

 

[162]   Chambost date avec raison cette lettre de 1869.

 

[163]   Commune voisine de la ville de Lyon, alors dans la campagne.

 

[164]   Jean-Claude Jaricot. On attend alors l’arrivée à Lyon de Mgr Dubuis, évêque missionnaire de Galveston, qui l’ordonnera diacre et prêtre.

 

[165]   M. Salignat, qui avait fait sa théologie au Grand Séminaire de Lyon et qui était, depuis deux ans, professeur au Prado, serait ordonné prêtre par Mgr Dubuis le 14 octobre 1869.