« Le Véritable Disciple de Notre Seigneur Jésus-Christ » ou « Le prêtre selon l’Evangile »

Note importante:

On trouvera ci-après, d'abord le plan du Véritable Disciple, puis le texte complet du Véritable Disciple.

Chaque entrée du plan vous conduit directement au paragraphe correspondant par un lien hypertexte.

Si c'est notre premier contact avec le Père Chevrier, il vaut mieux commencer par "Les Ecrits Spirituels du Père Chevrier" choisis par le Père Yves Musset.

Il faut aussi lire les introductions du Père Berthelon à chaque partie du livre du Véritable Disciple pour entrer plus facilement dans la compréhension de la pensée du Père Chevrier

Plan du Véritable Disciple

Plan du Véritable Disciple 1

Antoine Chevrier : Le prêtre selon l’Evangile ou Le Véritable Disciple De Notre Seigneur Jésus-Christ 2

Introduction 4

Le Véritable Disciple et la vie du Père Chevrier 4

Portrait du Père Chevrier 17

Elaboration du Véritable Disciple 25

Notre édition 33

Conseils pour l’étude du Père Chevrier et du Véritable Disciple 35

Ouverture 40

Première partie : Connaissance de Jésus-Christ 41

I – La Trinité 41

II. Qu’est-ce que Jésus-Christ 44

III. Divinité de Jésus-Christ 47

IV. Titres de Jésus-Christ 60

O Verbe ! O Christ ! (Prière du Père Chevrier) 77

V. Attachement à Jésus-Christ 78

Deuxième partie :  Les Cinq conditions à remplir  pour devenir un Véritable Disciple de Jésus 91

1ère condition : il faut renoncer à sa famille et au monde 96

Deuxième condition : Il faut se renoncer à soi-même 109

Renoncer à soi-même c’est 1° renoncer à son corps 114

Pour renoncer à soi-même, il faut 2° renoncer à son esprit 142

Renoncement a soi-même  3°) A son cœur. 165

Renoncement à soi-même  4°) A Sa Volonté 170

(Conclusion du renoncement à soi-même) 182

Troisième condition : Renoncer aux biens de la terre 189

Quatrième condition : porter sa croix 228

Cinquième condition suivre Jésus Christ 234

1°) Suivez-moi dans mon jeûne. 240

2°) Suivez-moi dans ma prière 244

3°). Suivez- moi dans ma douceur 251

4°) Suivez-moi dans mon humilité 259

5°) Suivez-moi dans ma pauvreté. 275

6) Suivez-moi dans ma charité 282

7) Suivez-moi dans mes prédications. 298

8°) Suivez-moi dans mes combats contre le monde. 310

9°) Suivez-moi dans mes persécutions. 318

10°) Suivez-moi dans mes souffrances. 321

11°) Suivez-moi dans ma mort.  334

12°) Vous me suivrez dans ma gloire. 335

Annexes 338

ANNEXE I – MANUSCRIT Ms XI 543-550 338

DISCIPLE 339

ANNEXE II MANUSCRIT Ms XII 2-26 342

ANNEXE III MANUSCRIT Ms X 653-661 344

ANNEXE IV – MANUSCRIT Ms X 150-156. 349

A mon frère François Duret, Supérieur de la Providence du Prado. 350

ANNEXE V – Tableau de Saint Fons 354

 

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Antoine Chevrier :
Le prêtre selon l’Evangile
ou
Le Véritable Disciple De Notre Seigneur Jésus-Christ

Introductions et notes du Pierre Berthelon

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Rome, le 3 septembre 1968

 

Mon Père,

Le Prado se devait d’entreprendre cette édition.

D’abord parce que votre Famille spirituelle sans cesse croissante doit pouvoir disposer, sous la meilleure forme, de l’instrument que son saint Fondateur lui-même a préparé. Ensuite, parce que le succès des éditions précédentes dit assez que la conscience chrétienne a reconnu là un de ces documents spirituels qui font partie de son patrimoine permanent et auxquels elle doit pouvoir sans cesse recourir.

Le Prado devait donc aussi assurer à cette édition toutes les garanties et qualités d’authenticité, de fidélité, de clarté que notre génération peut attendre d’un texte de ce genre et qu’elle exige en effet avec tant de rigueur.

Vous avez conduit ce travail à bonne fin, mon Père, à la manière pradosienne, et j’allais presque dire à la manière du Père Chevrier : il aurait aimé votre préface, il aurait aimé les notes d’introduction. Tout y est franc, direct, sans recherche : vous voulez voir clair, dire ce qui est, sans phrase sans prétention, sans souci de plaire, confiant dans la vérité et la sincérité de vos jugements pour qu’ils soient acceptés et introduisent au texte lui-même. Cet effacement – j’allais dire cette « pauvreté » non voulue – met entre les pages du Père et les vôtres un accord frappant. Je suis sûr qu’il se serait reconnu dans son disciple.

Car le livre du Père Chevrier n’a pas voulu être facile ni agréable.

Le Père a trouvé dans sa foi et dans son amour pour Jésus-Christ la force de croire que Notre Seigneur n’avait pas besoin d’autre présentation que Lui-même. Il s’est donc borné, comme par ailleurs, et de manière à peine différente, un frère Charles de Foucauld, à regarder, à montrer, plutôt qu’à parler. « Le Véritable Disciple » c’est Jésus-Christ tel qu’il s’offre dans l’Evangile, tel qu’il s’exprime, tel qu’il agit, tel qu’il enseigne, dépouillé simplement de tout ce que l’accoutumance, la légèreté nous empêchent de reconnaître, d’entendre, d’accepter. Il me semble que tout le reste n’est que l’écho, à peine sensible, toujours presque voilé, de cette découverte, dans l’âme et dans l’esprit de celui qui sait si bien voir et entendre son Maître. Le Père Chevrier s’entend à peine crier d’admiration et de joie devant Celui qu’il contemple en le faisant contempler. On sent bien que le Père est présent partout – un mot, une brève remarque signalent cette présence – mais on la devine comme involontaire et elle ne détourne jamais l’attention.

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La puissance de ce livre est dans le dépouillement même avec lequel le Christ se présente à nous. Nous sentons qu’Il est bien ainsi, qu’Il réclame bien cela. Nous le savions, mais nous n’avions pas le courage de nous le dire. Quelqu’un qui a eu ce courage nous aide à le suivre dans ce consentement, enfin sincère, de la foi. Au fond, pour le Père c’est toujours cette lumière de Noël où tout a commencé pour lui : une grâce d’une extraordinaire puissance lui a fait réaliser que son « Dieu » et « ce pauvre » ne faisaient qu’un, que le « Verbe de Dieu » était réellement un seul avec ce « petit enfant » couché sur la paille d’une étable. On comprend que cette lumière accompagnant sa vie entière ait produit un tel Saint et que ce Saint ait produit un tel livre. Tout le reste, auprès de cela, se révèle simple accompagnement, préparation, développement, presque secondaires. Sans doute, le Père Chevrier n’aurait-il jamais été le Père Chevrier sans le milieu familial, social où il naquit, et souvent contre lequel il réagit, mais tout cela n’a fait qu’envelopper un événement d’un autre ordre, une lumière absolument originale, ce rayon tout surnaturel qui, en éclairant une crèche, lui a permis de faire un acte de foi en l’Incarnation…

Je suis sûr, mon cher Père, que, grâce au Prado et à vous-même, le bienfait de cette découverte de Jésus-Christ continuera de se répandre. Pour le Prado auquel le Père destinait son ouvrage. Pour tous les prêtres qui ont tant besoin de puiser à cette source – et auxquels le Père n’a cessé de penser ; c’est le « prêtre selon Jésus-Christ » qu’il voulait former par ce livre. Et finalement tant d’autres qui ont besoin de croire et de trouver en Jésus-Christ seul la source et le terme de leur foi.

« Que c’est beau Jésus-Christ ! »

Ce sera votre récompense, cher Père, d’avoir fait éclore certainement, à la suite du Père Chevrier, ces mêmes mots sauveurs sur d’autres lèvres. Merci.

Gabriel-Marie Cardinal Garrone

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Introduction

Le Véritable Disciple et la vie du Père Chevrier

Une nouvelle édition du livre du Père Chevrier, le Véritable Disciple, pourquoi ?

Pour mettre à disposition de ceux qui le désirent le texte authentique de cet ouvrage.

En plusieurs occasions, dans des commentaires oraux ou écrits, on a accusé d’infidélité les textes édités jusqu’à ce jour et on a fait remarquer que la version originale était parfois plus expressive, plus vigoureuse. D’où le souhait d’une nouvelle édition qui reproduirait exactement le manuscrit du Père Chevrier.

On peut toujours craindre, en effet, que celui qui transforme un texte ne transforme également à la pensée qu’on y trouve, en dépit d’une volonté sincère de fidélité. Et même si nous sommes sûrs d’avoir la pensée d’un homme à travers une adaptation de ses écrits, nous préférons, à l’heure actuelle, avoir les écrits dans leur teneur authentique. C’est une exigence légitime d’exactitude scientifique.

Cependant, il ne faudrait pas, pour vanter notre tentative, déprécier purement et simplement le travail des éditeurs précédents. Ce serait injuste.

Injuste d’abord parce que tout travail sur les écrits d’Antoine Chevrier profite nécessairement du labeur considérable accompli par ceux qui, les premiers, ont rassemblé et classé ces écrits. Le volume imprimé en 1923 et réimprimé en 1942 puis en 1948 est un témoin de ce travail. C’est une compilation, dira-t-on, peut-être avec une nuance de mépris. C’est une compilation, il est vrai, mais elle a été guidée par le souci de ne rien perdre des écrits d’Antoine Chevrier. Cette accumulation de matériaux témoigne, à sa manière, d’un souci de fidélité.

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Il serait injuste de déprécier le travail de nos prédécesseurs sous le rapport de l’exactitude. Il est vrai que beaucoup de pages de l’édition de 1923 sont de véritables mosaïques dont les fragments proviennent de sources diverses, mais, en général, chaque fragment est reproduit exactement, à de rares exceptions près.

Enfin, il faut reconnaître encore un autre souci de fidélité chez les premiers éditeurs du Véritable Disciple. Ils savaient que le Père Chevrier voulait faire un livre et qu’il était mort sans avoir pu rassembler en un seul ouvrage les diverses notes, les fragments, les cahiers préparés pour cela. Donc l’idée même de composer un livre à partir des documents laissés par le Père répondait aux intentions de celui-ci.

Il voulait un livre pour léguer, en quelque sorte, sa mission à ses héritiers. Ceux-ci ont agi légitimement en voulant achever le travail commencé. C’est dans la même orientation que nous avons voulu nous mettre mais notre méthode a été différente. Il nous a semblé que le projet de livre du Père Chevrier ressortirait mieux en renonçant au procédé de compilation.

Nous avons pensé qu’il fallait, avant tout, laisser apparaître l’architecture essentielle et se contenter d’indiquer l’ossature de l’édifice dans les parties où l’architecte n’a pas eu le temps de monter les murs.[1]

Pour permettre au lecteur de se retrouver dans la suite de cette introduction, voici d’abord les traits essentiels de la vie d’Antoine Chevrier :

1826, 16 avril, naissance à Lyon. Le père est un employé d’octroi ; la mère ouvrière en soie, est à la tête d’un petit atelier. La famille est encore proche de ses origines rurales, surtout par la mère, originaire du Dauphiné.

18 avril, baptême à l’église paroissiale, Saint François de Sales.

1840, Antoine Chevrier faisait jusqu’alors ses études chez les Frères des Ecoles chrétiennes. A la rentrée d’octobre, il devient élève de l’école cléricale de la paroisse.

1843, octobre, il entre comme interne au séminaire de l’Argentière (diocèse de Lyon).

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1846, octobre, entrée au séminaire de théologie à Lyon

1850, 25 mai, Antoine Chevrier est ordonné prêtre.

28 mai, il est nommé vicaire à Saint-André de la Guillotière, faubourg populeux de Lyon. Il se dépense sans compter dans ce ministère. (En décembre 1855, épuisé, il doit s’absenter pour quatre mois de repos). Dès cette période, il a une attention privilégiée pour les pauvres et il souffre de voir que son ministère ne porte pas assez de fruit.

1856, 31 mai, inondations catastrophiques sur la rive gauche du Rhône où est situé la Guillotière. Le clergé de la paroisse Saint André est au premier rang des sauveteurs et la réputation de dévouement de l’abbé Chevrier s’accroît.

Juin, Antoine Chevrier, a l’occasion de rencontrer Camille Rambaud. Celui-ci est un jeune bourgeois lyonnais qui s’est converti et s’est mis au service des pauvres en vivant comme eux et avec eux. Camille Rambaud est en train de fonder la Cité de l’Enfant Jésus. C’est une entreprise à la fois religieuse et sociale. On y construit des logements pour les ouvriers et on y fait le catéchisme pour les enfants pauvres. L’abbé Chevrier est très frappé par l’exemple de Rambaud.

Noël 1856, la « conversion » d’Antoine Chevrier. Il médite devant la crèche la parole de l’Evangile : « le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ; il comprend alors l’appel spécial que lui adresse le Christ à une vie plus parfaite, plus évangélique, plus apostolique ; il se décide à suivre Jésus-Christ dans sa charité infinie pour les hommes, dans ses abaissements, son humilité et dans son amour de la pauvreté.

1857, consultations diverses et notamment auprès du Curé d’Ars. On l’encourage dans ses projets. Cependant, son curé et le clergé de l’entourage n’approuvent pas ses idées.

Août, il quitte la paroisse et devient aumônier de la Cité de l’Enfant Jésus. C’est là qu’on prend l’habitude le l’appeler le Père Chevrier. Sa mère, très autoritaire, est fort mécontente de cette orientation ; elle ne désarmera guère jusqu’à la mort de son fils. Des personnes qu’on nomme sœurs, se dévouent au service de la Cité. Cette année-là, entre Marie Boisson, jeune fille de 22 ans, ouvrière en soie, qui deviendra la première supérieure des Sœurs du Prado, sœur Marie. A la Cité, le Père Chevrier rencontre aussi Pierre Louat, dit Frère Pierre, qui sera le co-fondateur du Prado mais n’y restera pas.

1859, janvier, premier séjour à Rome.

Dans les mois suivants, le Père Chevrier saisit nettement la divergence d’orientation entre Rambaud et lui-même. Il faudra se séparer mais le Père Chevrier reste à la Cité en attendant que Camille Rambaud reçoive les ordres et puisse y assurer le ministère sacerdotal.

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1860, 10 décembre, le Père Chevrier entre en possession du Prado, un local situé à la Guillotière. C’était, jusque là, une salle de danse mal famée qu’on appelait le bal du Prado. Le nom du Prado restera à la maison et à la famille spirituelle du Père Chevrier. Dans ce bâtiment, le Père installe une œuvre de catéchisme pour les enfants pauvres. Dans les années suivantes, divers collaborateurs se présentent. Le plus convaincu, c’est l’abbé Jaricot qui sera ordonné en 1869, mais il n’aura pas la tête assez solide et le Père ne pourra guère s’appuyer sur lui.

1864, septembre, deuxième voyage à Rome. Le Père Chevrier veut Présenter au Pape une supplique. Il nous en a donné le texte dans le Véritable Disciple[2]

1865, naissance de l’école cléricale du Prado. En fait, il faut envoyer les élèves sur la rive droite du Rhône.

1866, octobre, le Père Chevrier a trouvé un professeur pour ses élèves, l’école cléricale fonctionne au Prado.

1867, Le Père Chevrier est nommé curé de la paroisse du Moulin à Vent. Cette paroisse du diocèse de Grenoble était à proximité du diocèse de Lyon et de l’agglomération lyonnaise. Il était entendu que le Père résiderait au Prado et se ferait remplacer à la paroisse par les prêtres qui vivaient avec lui. C’est surtout l’abbé Martinet qui s’occupera de cette paroisse. Pour le Père Chevrier, c’est un précieux terrain d’expérience pour son but principal, l’œuvre des Prêtres pauvres pour les paroisses[3] ; mais en juin 1871, il apprend que l’abbé Martinet est nommé curé à sa place.

1874, fin mars, grave maladie qui demande le repos jusqu’à mai.

Novembre, dans la campagne proche de Lyon, à Limonest, installation d’une petite communauté : le Père Jaricot, 4 sœurs et une vingtaine d’enfants du catéchisme.

1875, mai, troisième voyage à Rome. A cette époque, on conseille au Père Chevrier d’organiser sa maison en congrégation religieuse. L’archevêché de Lyon est opposé à ce projet et le Père Chevrier n’insiste pas.

1876, le Père est en très mauvaise santé et le médecin lui ordonne un séjour à Vichy. (25 juillet, 4 août)

Octobre, l’archevêque a autorisé l’envoi à Rome de quatre séminaristes du Prado. Ils sont diacres et vont former une petite communauté autonome pour vivre, autant que possible selon les directives du Père Chevrier.

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1877, 14 mars, quatrième voyage à Rome du Père Chevrier. Pendant deux mois, il va vivre avec les quatre séminaristes en leur expliquant le Véritable Disciple.

26 mai, ordination sacerdotale à Saint Jean de Latran.

20 juin, retour à Lyon. L’archevêque a promis au Père de lui laisser ces quatre nouveaux prêtres.

1878, au printemps, le Père Jaricot part pour le monastère et deux des nouveaux prêtres parlent aussi de s’en aller, tandis que le Père Chevrier est de plus en plus malade.[4] Le Père Jaricot revient cependant au Prado en juin.

Le 31 octobre, le Père Chevrier célèbre la messe pour la dernière fois. Il sera désormais alité jusqu'à la fin.

1879, le 6 janvier, le Père Chevrier donne sa démission et le Père Duret, l’un des quatre prêtres de 1877, devient supérieur du Prado.[5]

Le 2 octobre 1879, au Prado, mort du Père Chevrier. Il sera enterré dans la chapelle du Prado le 6 octobre.

Revenons maintenant au Véritable Disciple.

Le Père Chevrier voulait faire un livre. Les témoignages sont formes à ce sujet et, parmi eux, le propre témoignage du Père.[6]

Cependant, la forme précise de ce projet demande à être expliquée.

Quand on nous parle de livre, nous voyons tout de suite un ouvrage imprimé, livré au public par l’entremise du libraire. L’auteur a certes quelque idée de ceux qui le liront, mais, souvent, il n’a pas le contact direct avec eux.

En ce qui concerne le Père Chevrier, nous ne savons pas s’il a pensé qu’un jour son livre serait imprimé. Ce n’est pas exclu mais il paraît certain que la chose n’était pas envisagée pour l’immédiat. C’est qu’en effet, le Père Chevrier écrivait d’abord pour les prêtres et les séminaristes qui vivaient avec lui. Il a d’ailleurs écrit dans les mêmes conditions d’autres travaux, catéchismes, commentaires d’Evangile, etc.

Il n’a jamais écrit que pour sa famille spirituelle et, à l’époque, vu le petit nombre de pradosiens et la pauvreté de leurs ressources, le seul procédé employé était la copie manuscrite.[7]

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Pourtant le Père Chevrier entrevoit, derrière ses premiers compagnons, tous ceux qui se joindront à eux et il ne pense pas que le nombre en sera forcément réduit ; mais il pressent aussi que le développement se fera longuement attendre.

Il voit loin et grand, c’est pourquoi il entreprend d’écrire un livre. Il faut bâtir quelque chose qui soit suffisamment construit pour durer et atteindre ceux qui viendront plus tard lorsque le Père aura disparu. C’est d’autant plus nécessaire que les premiers disciples sont jeunes et lui-même sait bien qu’il ne restera pas longtemps avec eux.

Mais, en même temps qu’il voit loin et grand, il reste l’homme modeste et réaliste, plein de bon sens, qu’il a toujours été. Il n’imagine pas que son livre puisse intéresser, à son époque, hors du Prado et il ne se trompe sans doute pas. Aussi la question d’une édition imprimée ne se pose-t-elle pas. Par ailleurs, le Père Chevrier sait qu’il n’a pas d’aptitudes spéciales pour faire un livre[8] et c’est une raison de plus pour se limiter au public vite compté du Prado.

Son projet de livre est, par ailleurs, essentiellement lié à un autre projet, celui qu’il appelle l’œuvre des prêtres pauvres pour les paroisses.[9]

Antoine Chevrier, ordonné prêtre en 1850, a passé six ans à la paroisse Saint André de la Guillotière. A l’époque, la Guillotière est une banlieue ouvrière.

Durant cette période, une maturation cachée se produit dans le jeune vicaire. Il n’a qu’à circuler à travers le territoire de la paroisse pour constater la misère matérielle et morale d’un peuple sociologiquement coupé du noyau que forment les habitués de l’église paroissiale. Les inondations de mai 1856 et la rencontre de Camille Rambaud en juin donnent sans doute une nouvelle impulsion à cette évolution intérieure qui aboutit à la nuit de Noël 1856. C’est ce qu’il appellera sa conversion.[10]

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Illuminé par l’exemple de Celui qui, de riche qu’il était, s’est fait pauvre afin de nous enrichir par sa pauvreté[11] Il comprend la grâce qui lui est faite : devenir un prêtre pauvre pour annoncer l’Evangile aux pauvres. « Je me disais : le Fils de Dieu est descendu sur la terre pour sauver les hommes et convertir les pécheurs. Et cependant, que voyons-nous ? Que de pécheurs il y a dans le monde : Les hommes continuent à se damner. Alors, je me suis décidé à suivre Jésus-Christ de plus près pour me rendre plus capable de travailler efficacement au salut des âmes. »[12]

Le premier mouvement d’Antoine Chevrier est de se mettre à l’école de ceux qui l’ont aidé à découvrir la pauvreté de Jésus-Christ et des pauvres. Il avait découvert Camille Rambaud, ce jeune bourgeois lyonnais qui, en fondant la Cité de l’Enfant Jésus, s’était fait pauvre avec les pauvres. Il espère trouver en lui un chef de file et c’est peut-être avec cette idée qu’il persuade celui-ci de s’orienter vers le sacerdoce. Toujours est-il que le Père Chevrier succède aux Capucins comme aumônier de la Cité de l’Enfant Jésus où il s’occupe spécialement de la préparation des enfants à la Première communion.

Mais il discerne progressivement que son orientation personnelle ne coïncide pas avec l’orientation de Camille Rambaud. Alors, après avoir bien hésité, en décembre 1860, il accepte de reprendre à son compte l’œuvre de Première communion en l’installant dans le local du Prado. Il va pouvoir se consacrer entièrement à porter la Bonne Nouvelle aux pauvres et il espère que des prêtres animés des mêmes intentions se joindront à lui. Car il sait, depuis le début, que son projet n’aboutira pas s’il reste seul. Il avait écrit, en mai 1858, au cours d’une retraite : « Je promets à Jésus de chercher des confrères de bonne volonté pour me les associer…[13] »

De 1860 à 1866, nouvelle période de maturation pour Antoine Chevrier. Une chose devient de plus en plus claire : il n’aura des compagnons de labeur que s’il les forme lui-même.

Un certain nombre de prêtres se sont tournés vers le Prado pendant ces six ans, mais aucun n’a compris ce dont il s’agit. Peut-être, l’un ou l’autre aurait-il pu comprendre, mais alors l’autorité diocésaine empêche la réunion. Or, en même temps, des disciples à former se présentent.[14]

Alors, le Père Chevrier se décide à fonder une école cléricale. Il lui a fallu dix ans pour accepter d’être lui même chef de file, dix ans pour se résigner à être, par lui-même, formateur de prêtres pauvres pour les pauvres.

Quand il s’agissait de devenir pauvre avec les pauvres, il était allé consulter le Curé d’Ars, il avait réfléchi avec son confesseur, avec son ancien directeur spirituel, celui du Grand séminaire. De telles consultations lui ont suffi pour aller, avec la permission de l’archevêché, vivre à la Cité de l’Enfant Jésus.

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Au contraire, quand il s’agit de la fondation du Prado, il hésite assez longuement. Il écrit le 17 octobre 1860 : « Que fait le bon frère Pierre ! il m’inquiète toujours ce pauvre jeune homme. Je voudrais bien lui être utile, il est si généreux pour le bon Dieu ; mais il a trop de confiance en mi, il m’attend toujours, il espère toujours que j’entreprendrai quelque chose mais je n’ai pas assez de confiance en moi pour oser faire des choses que le bon Dieu n’approuverait pas peut-être. Il ne faut pas cependant que pour le sortir d’embarras je m’y mette de moi-même. J’aime peu ce qui attire de l’opposition, des contrariétés de la part de l’autorité, je ne sens pas vraiment mes épaules assez fortes pour porter un si grand poids. Les événements d’ailleurs, ont si mauvaise apparence ; ma santé n’est pas très robuste et par dessus tout, je n’ai pas assez l’esprit éclairé et ingénieux pour prendre à ma charge de pareils soucis. Ma vocation est plutôt d’être dans un petit coin inconnu, ignoré et de faire l’ouvrage qui se présente sans aller trop en avant.[15]

Après l’installation au Prado, le Père Chevrier demeure cependant dans l’anxiété et, semble-t-il, la cause profonde de cette anxiété se révèle peu à peu. Le projet d’école cléricale s’impose à lui de plus en plus. Voici quelques manifestations de son était d’esprit.

« Je sens tellement mon impuissance, mon incapacité, que je dis souvent au bon Dieu : Mon Dieu, est-ce que vous ne vous êtes pas trompé en mettant à la tête d’une grande Œuvre un pauvre être aussi chétif que moi ? Je suis si pauvre, si pécheur, si ignorant, que vraiment si le bon Dieu n’envoie pas quelqu’un pour faire son ouvrage, il ne peut que périr. Que de qualités, que de vertus il faut pour établir quelque chose, pour faire bien comme il faut l’œuvre de Dieu. Je sais bien que Dieu choisit ceux qu’il veut et les plus petits et les plus pauvres souvent pour manifester sa gloire et sa puissance et que tout le monde puisse bien dire : c’est bien Dieu qui a fait tout cela ; mais il faut aussi que ce pauvre être corresponde bien à la grâce ; il faut qu’il soit un homme de prière et de sacrifice et je sens que je résiste toujours à la sainte volonté de Dieu, que je retarde son Œuvre. Il me faudrait quelqu’un là, constamment à côté de moi qui me pousse et me rappelle ce que je dois faire. Que je suis malheureux ! que je suis à plaindre ! Si je ne fais pas ce que le bon Dieu veut, quelle responsabilité, quel jugement, quelle condamnation pour moi ! Pendant bien des années je disais au bon Dieu : Mon Dieu, si vous avez besoin d’un pauvre, me voilà, si vous avez besoin d’un fou, me voilà, et je sentais que j’avais la grâce pour faire tout ce que le bon Dieu aurait demandé de moi, et maintenant qu’il faudrait agir, je suis paresseux, je suis lâche. Oh ! s’il n’y a pas des âmes qui prient pour moi, qui me poussent, je suis perdu. Si le bon Dieu m’envoyait un bon confrère, qui comprit bien l’œuvre de Dieu, alors je me sentirais plus de courage, plus de force, mais seul,

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toujours seul, je sens que je n’ai pas la force ou il faudrait une grâce extraordinaire que je n’ai pas encore méritée car les grâces de Dieu, il faut les acheter et pour acheter les grâces de Dieu on ne saurait trop faire, surtout quand elles doivent contribuer au salut des âmes et (à) la gloire de l’Eglise.

« Pardon, chère enfant, si je vous parle si ouvertement et que je vous dévoile un peu la tristesse de mon âme, mais c’est afin que je puisse trouver en vous une âme qui prie et qui m’aide à accomplir la sainte volonté de Dieu, car si Dieu a fait le Prado, ce n’est pas certainement pour me donner une propriété de cent mille francs, qu’ai-je à en faire ? j’ai tout donné à Dieu et je ne lui ai demandé que la Sainte Pauvreté pour héritage, il y a donc quelque autre chose. Eh bien ! aidez-moi à faire ce que le bon Dieu demande, surtout cette œuvre de Prêtres pauvres pour les paroisses. Le prêtre, oh ! il n’y a que le prêtre qui puisse faire quelque chose. Le Prêtre, c’est tout… C’est Jésus-Christ sur la terre. Il faut que je sois un autre Jésus-Christ sur la terre afin que ceux qui viendront ici puissent être aussi eux-mêmes d’autres Jésus-Christ vivant, il n’y a que cela qui peut convertir les âmes.[16] »

Les témoins ont rapporté, chacun à sa manière, ce qu’ils ont perçu de cette affaire. Camille de Marguerye, impulsive, portée à prendre ses imaginations pour des réalités, affirme sans nuance :

« Il me disait un jour que l’œuvre de la Première communion n’avait pas été son but principal mais un moyen de préparer et de couvrir l’œuvre principale qu’il avait en vue et qui était la formation des clercs. Cette œuvre aurait rencontré trop d’obstacles s’il l’avait annoncée tout d’abord.[17]

Le confesseur du Père Chevrier, le Père Bruno, capucin, fait prudemment une déclaration en sens opposé :

« Je ne crois pas que le Père Chevrier ait eu d’abord l’idée de fonder une école pour les clercs ni une congrégation de prêtres. Son esprit de foi attendait de la Providence qu’elle lui indiquât et lui fournit les moyens de pourvoir aux besoins de son œuvre ; c’est peu à peu, sous une inspiration surnaturelle que cette idée germa en lui. L’existence que la Providence lui donnait relativement aux besoins matériels lui donnait la confiance qu’il ne serait pas abandonné pour les besoins spirituels. L’œuvre n’a pas reçu l’approbation canonique de Rome, mais il ne fit jamais rien sans l’assentiment et l’approbation de l’Ordinaire[18] »

Ne faut-il pas préférer le témoignage de Sœur Marie qui a vécu toute l’histoire du Prado, depuis le temps où elle était entrée à la Cité de l’Enfant Jésus en 1857 ?

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« La pensée première du Père Chevrier fut toujours la formation des prêtes, seulement l’exécution ne vint qu’après… Comme je l’ai déjà dit, la création d’une école pour la formation des prêtres était la pensée première du Père Chevrier, mais il n’a pu la réaliser qu’à partir de 1865. Ma part dans cette fondation était de m’occuper de faire les paniers de provision de ces petits enfants qu’on envoyait à alors à la manécanterie de Saint-Bonaventure et qui y dînaient avec les aliments qu’ils y avaient portés. Ils étaient alors seulement trois ou quatre. Ces rapports de nos enfants avec la manécanterie de Saint-Bonaventure furent cause que le Père Jacquier se retira plus tard au Prado[19]

Françoise Chapuis, avec une simplicité pittoresque, confirme bien ce que dit Sœur Marie :

« Le Père Chevrier m’a souvent parlé de l’école cléricale, bien longtemps avant de la fonder. Il y songeait déjà, même avant d’avoir pris ses premiers auxiliaires et il a beaucoup prié à cette intention. Il me dit un jour alors :

–   Françoise, j’ai envie de faire une pépinière de prêtres. J’ai envie d’avoir des prêtres qui soient élevés avec mes enfants, pour qu’ils les comprennent bien.

–   Mais, mon Père, comment ferez-vous pour les nourrir ? vous avez déjà beaucoup à faire avec les souscriptions[20]

–   C’est vrai, ces souscriptions ne rendent pas, mais j’ai une idée, une idée qui m’humiliera bien car je suis un orgueilleux. Dieu veut, je crois que je m’humilie. Mon idée, c’est d’aller quêter à la porte de l’église de la Charité. Je tendrai mon chapeau ou mon bonnet aux passants et je réciterai mon chapelet pour ceux qui mettront dedans.

–   Mon Père, on ne vous mettra que des sous… il n’y aura pas de quoi faire.

–   Non, me dit-il, on y mettra aussi des pièces et des papiers.

Dans nos entretiens à ce sujet, il insistait beaucoup sur la nécessité d’avoir des prêtres pieux, simples et comme je lui citais le nom de ses collaborateurs, il me répondit : « Ce n’est pas encore cela, ils ne sont pas assez simples. »[21]

S’agirait-il de la même affaire dans ce qu’a rapporté Sœur Marie-Antoinette Laffaye, cuisinière au Prado ?

« Quand le Père Chevrier eut le projet de fonder l’œuvre du Prado, il y fut beaucoup poussé par le frère Pierre. Nous le racontant plus tard, il nous disait : « j’ai fait tout ce que j’ai pu pour chasser cette idée, mais partout le bon Dieu me poursuivant, malgré tous mes efforts, j’y revenais. » Un jour, poursuivi par ses pensées, il se retira dans un bois et y demeura un jour entier et il pria : « C’est à ce moment-là, nous dit-il, que, vaincu par cette voix intérieure, il dit à Dieu :

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Si vous avez besoin d’un pauvre, me voilà, si vous avez besoin d’un fou, me voilà. » Depuis ce jour, il ne lutta plus et continua résolument ce que Dieu voulait de lui, son œuvre qui commençait à peine et qui rencontrait tant de contradictions. Lui-même nous dit cela plusieurs fois. « A ce moment, nous dit-il, je vis toutes les peines que j’airais à souffrir.[22]

Sœur Antoinette semble avoir été une sorte de commère plutôt bavarde et curieuse ; aussi ne sommes-nous pas très sûrs de son objectivité. Quoi qu’il en soit, il paraît vraisemblable que la décision ait fini par prendre corps assez brusquement à la suite d’une longue et douloureuse période d’incertitude. Cela serait tout à fait conforme à ce que nous dirons du caractère du Père Chevrier.

En tous cas, à partir de 1866, si le Père est toujours vivement persuadé de la disproportion entre sa personne et l’œuvre à faire, il ne remet jamais en cause la décision prise. Cette fois, pour être sûr de la volonté de Dieu, il a été plus exigeant que dix ans auparavant. Il a voulu des signes particuliers. Il s’en explique dans une lettre du 7 novembre 1865 adressée à l’abbé Gourdon. Celui-ci avait exprimé le désir de rejoindre le Père Chevrier, ce qui ne pourra d’ailleurs se réaliser.

« Que la volonté de Dieu s’accomplisse en toutes choses, en nous comme dans tous les hommes de la terre. Si le bon Dieu le permet, venez, je serai heureux de pouvoir contribuer à une œuvre que je chéris et que je désire depuis bien des années.

La Providence semble faciliter cette réunion et même le demander. J’ai au Prado, un endroit pour loger ceux qui voudraient travailler à l’œuvre, et ce sera avec d’autant plus de plaisir que j’ai quatre élèves que je suis obligé d’envoyer à l’école cléricale de Lyon, n’ayant pas de professeur ici, et combien je serai heureux de les avoir continuellement à la maison pour leur donner cet esprit de simplicité et de pauvreté qui doit être notre but principal.

Si vous avez des élèves, vous pouvez les amener, je puis vous offrir un logement pour 8 ou 10 élèves.

Ce qui me le fait désirer, c’est que Monsieur Magand vient de m’écrire quelques heures avant la réception de la vôtre, qu’il ne pouvait continuer cette œuvre des étudiants pauvres, parce que ses ressources ne le lui permettaient pas, qu’il n’en avait que 4 et que ces 4 lui payaient pension. Il ne me semble pas que Notre Seigneur veuille laisser périr une œuvre si agréable qu’il avait commencée. Il veut peut-être que de pauvres prêtres la fassent. Pour moi, je me sens tout disposé à la poursuivre avec l’aide d’un bon confrère. Nous avons ici le commencement ; les élèves et le local, et les ressources de la Providence déjà assez visibles pour ne pas nous faire douter. Ainsi donc, confiance, la bénédiction de Sa Sainteté qui nous a béni et vous aussi, puisqu’il l’a donnée à tous les prêtres qui accepteraient la sainte pauvreté de Jésus-Christ. Venez, je serai bien heureux de vous recevoir, obtenez la permission de Son Eminence et nous commencerons. Quand aux personnes que vous avez formées à la pauvreté, continuez à les diriger dans cette voie de Notre Seigneur et plus tard elles nous serons très utiles quand il nous sera donné quelques paroisses pauvres à desservir, si le bon Dieu veut.

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Oh ! J’ai été bien heureux à la lecture de votre lettre, j’ai vu que je n’étais pas seul non plus. J’ai bien deux ou trois confrères qui ont les mêmes vues, mais, vous savez, il y en a vers lesquels le Saint Esprit semble nous porter davantage. Prions bien Dieu durant ces jours, demandons bien que sa sainte volonté s’accomplisse et que les obstacles s’aplanissent. Je vous promets de recommander cette affaire au Saint Sacrifice durant tous ces jours…[23] »

Les signes qui ont convaincu le Père Chevrier peuvent se ramener à quatre : la bénédiction du Pape, l’autorisation de l’archevêque, la protection de la Providence sur la maison du Prado, la rencontre de prêtres orientés dans le même sens.

Dès 1864, le Père a sollicité une approbation pontificale. Il a dû se contenter d’une bénédiction. Cependant, il s’agissait d’une bénédiction au vrai sens du mot. Le Pape avait dit du bien du projet et il en espérait du bien. « l’œuvre est bonne », avait-il déclaré[24].

Le Pape, par ailleurs, renvoyait l’affaire aux évêques. C’est eux qui devraient témoigner de l’opportunité et du succès de l’entreprise. Le Père Chevrier suit cette consigne en l’interprétant à sa manière[25].

Il a bien sûr demandé à son archevêque les permissions qui lui étaient nécessaires et quand l’enjeu lui semblait grave, il savait insister pour obtenir ce qu’on lui avait d’abord refusé.

C’est ainsi qu’il obtint d’organiser lui-même la dernière année de formation des séminaristes Broche, Delorme, Duret et Farissier. Entrés au Grand Séminaire de Lyon, ils étaient diacres en juin 1876. C’est à eux qu’à Rome, au printemps de 1877, le Père Chevrier consacre tout son temps et ses dernières forces en expliquant le Véritable Disciple.

Mais, pour une autre affaire, grave de conséquences, où il ne voit pas clairement la volonté de Dieu, l’opposition de l’archevêque lui est un signe suffisant. Il s’agit du projet d’organisation du Prado en congrégation religieuse. En 1875, conseillé sans doute par un évêque missionnaire, Monseigneur Dubuis, et par les Pères Capucins, le Père Chevrier avait entrepris au moins un certain nombre de consultations mais l’archevêché de Lyon ne se montre pas favorable à ce projet. Le Père pourrait, sans désobéir, faire preuve d’insistance et renouveler certaines démarches, mais il renonce à suivre l’avis de ceux qui le pousseraient à fonder une congrégation religieuse et décide de rester séculier. Enfin, au moment de mourir, il lègue à sa famille spirituelle une consigne claire et nette : « Nous regarderons Monseigneur l’Archevêque comme notre supérieur immédiat.[26]

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La référence au troisième signe, nous l’avons lue sous la plume du Père Chevrier. Il s’agit des « ressources de la Providence déjà assez visibles pour ne pas nous faire douter. »

Ce n’est pas une simple notation en passant. Nous savons par ailleurs l’attention qu’il y attachait.[27]

Pour le quatrième signe, on peut dire que le Père Chevrier n’a pas été très exigeant. Il s’est contenté du strict nécessaire en ce domaine. Il écrit à l’Abbé Gourdon : « J’ai vu que je n’étais pas seul », mais toute sa vie il ne pourra que saluer de loin la Terre Promise, car c’est au même prêtre qu’il doit écrire un peu plus tard :

Si nous sommes obligés de rester éloignés de corps, restons unis d’esprit et pratiquons chacun dans notre pouvoir la sainte pauvreté de Notre Seigneur. Cette décision du conseil, quoiqu’elle ne doive pas nous étonner, nous devons la respecter et nous soumettre bien humblement. Ces messieurs ne peuvent deviner le motif qui nous fait agir et ne voient pas non plus la nécessité d’un nouveau prêtre au Prado.[28] »

Si on voulait maintenant esquisser un itinéraire spirituel d’Antoine Chevrier, on pourrait donc le voir pleinement conscient de sa vocation personnelle en 1856, après six ans de ministère paroissial ordinaire. Il est décidé à suivre Jésus-Christ de plus près.

EN 1860, avec la fondation du Prado, il est fermement établi dans cette voie découverte quatre ans auparavant, mais, en même temps, il pressent anxieusement une nouvelle dimension de sa mission. Dieu veut susciter par lui des vocations semblables et, à partir de 1866, il n’a plus de doute sur l’ampleur de cette mission. Il marche désormais humblement mais fermement. Il sait, en particulier, qu’il ne peut pas et ne doit pas laisser à d’autres le soin d’instruire les siens dans la voie de l’Evangile.

Mais, pour accomplis son destin, Antoine Chevrier doit franchir un nouveau seuil. Il doit consentir à la destruction de l’œuvre à laquelle il s’est donné complètement. Il avait pourtant beaucoup redouté cette œuvre et ne l’avait entreprise que sur ordre divin, pensait-il.

Dans cette circonstance, on est étonné de voir comment il accepte l’échec en toute humilité, sans rien perdre des certitudes acquises en 1856 et 1866. L’œuvre est de Dieu. C’est en 1878 que vient l’épreuve, quand le Père Jaricot est parti à la Trappe d’Aiguebelle.

« Votre exemple produit des effets admirables ! L’abbé Duret, depuis plusieurs jours, me dit qu’il n’est pas capable de faire le catéchisme, qu’il faut faire son salut avant tout, qu’un homme n’est pas nécessaire à une œuvre si belle, que Dieu saura bien le remplacer, que Dieu ne m’abandonnera pas ; qu’il sent le besoin de retraite et de travailler, qu’il faut qu’il aille à la Grande

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Chartreuse ; qu’il aurait mieux fait de rester frère et de se dévouer à l’œuvre sans prendre la responsabilité du Prêtre, que cette responsabilité lui fait peur et qu’il a peur du jugement de Dieu ; que, quand il aura passé quelques années à la Grande Chartreuse, il reviendra plus fort et plus sûr de sa vocation ; que pourtant la vocation du Prado est bien belle, qu’il n’en choisira pas d’autre, mais qu’il faut qu’il s’en aille… Je ne sais si, après cette série[29], il ne s’en ira pas.

L’abbé Farissier a toujours l’envie d’être missionnaire et laisse, de temps en temps, percer son envie d’aller en Chine.

L’abbé Broche préfère bien Limonest au Prado et restera, je pense, avec Monsieur Jaillet.

L’abbé Delorme n’a pas de santé et ne pourra faire seul, malgré son courage ; il aurait besoin de passer quelques mois à la campagne et le départ de ses compagnons ne l’encouragera guère.

Si la chose réussit ainsi, je prierai messieurs les latinistes d’aller au séminaire et je ne pourrai reprendre des enfants pour la Première Communion. Je ne me sens ni la santé, ni le courage de faire maintenant comme autrefois. Le bon Dieu m’avait donné des aides, de bons coadjuteurs, il me les reprend : que son saint nom soit béni. Le bon Dieu me prouve d’une manière évidente qu’il n’a besoin de personne pour faire son œuvre. Vous dites tous que le bon Dieu n’a besoin de personne, qu’il fera bien sans vous, c’est évident ; je pense qu’après nous le bon Dieu enverre d’autres qui feront mieux que nous ; c’est ma seule consolation et ma seule espérance car j’éprouverais tout de même une certaine peine de voir le Prado désert et sans enfant lorsque, pendant dix-huit ans, il a été le lieu de tant de sueurs et de travaux de conversions.

Allez-vous en tous prier et faire pénitence dans le cloître. Je regrette de ne pouvoir y aller moi-même, car j’en ai bien plus besoin que vous, étant plus âgé et, par conséquent, ayant beaucoup plus de péchés que vous. Mais, si je n’y vais pas, j’irai peut-être à Saint Fons et j’aurai la consolation d’avoir fait des trappistes et des Chartreux et des missionnaires, si je n’ai pas réussi à faire des catéchises ; quoique, ce me semble, ce doit être aujourd’hui, le besoin de l’époque et de l’Eglise.

A Dieu, mon cher ami, priez pour nous et pour moi surtout qui pensais avoir fait quelque chose, une œuvre, et je vois que je n’ai rien fait. Puisse cette humiliation m’instruire et expier de tous mes péchés d’orgueil et autres de ma vie.

Votre frère en Jésus-Christ, délaissé sur la croix.[30]

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Remarquons la pensée exacte du Père Chevrier. Il se déclare peiné si le travail qui se fait au Prado est interrompu mais il voit clairement que l’échec porte sur le travail de formation apostolique commencé avec l’école cléricale. « Je croyais avoir fait des catéchistes et je vois que je n’ai rien fait. » Et cela se produit au moment où il ne lui est plus possible de recommencer. En effet, la lettre au Père Jaricot est du 9 avril 1878. Le Père Chevrier est déjà malade depuis longtemps. Il n’assistera pas à la destruction de son œuvre mais il devra s’en aller le 2 octobre 1879 en remettant à Dieu le soin de consolider ce qui n’avait fait que commencer.

Il nous est bien difficile d’évaluer la portée de l’ultime épreuve du Père Chevrier. Dieu seul en connaît les effets. Mais, à la lumière de la Sagesse divine, cette épreuve n’est-elle pas pour nous un signe, n’est-elle pas le sceau apposé par Dieu à la vie d’Antoine Chevrier suscité pour évangéliser les pauvres et surtout pour en former d’autres à cette mission ?

Cette épreuve est aussi un sceau apposé au Véritable Disciple. Ce livre sort de l’expérience du Christ faite par Antoine Chevrier à Noël 1856.

Il sort de son expérience de prêtre pauvre pour les pauvres, à la Cité de l’Enfant Jésus, au Prado, à la paroisse du Moulin-à-Vent.

Il sort de son consentement à la tâche demandée par Dieu : former des catéchistes[31]

Et il est resté inachevé. Ceux qui voudraient un ouvrage de littérature spirituelle ou un traité de théologie pastorale ne peuvent qu’être déçus. A celui qui se sent appelé dans la même voie qu’Antoine Chevrier, il suffit de dire : prends et lis. Si l’ouvrage, dès les premières pages te semble inachevé, c’est providentiel. En le lisant, tu ne pourras oublier comment Dieu a demandé à l’auteur de mettre la dernière main à son ouvrage, non pas en achevant un livre, mais en s’unissant à Jésus-Christ délaissé sur la croix.

Portrait du Père Chevrier

Il faut maintenant tenter un portrait du Père Chevrier. C’est nécessaire pour pouvoir le comprendre en le lisant.

C’est nécessaire mais bien difficile à faire.

Nous ne pouvons jamais réussir à dire parfaitement un homme, quel qu’il soit et nous restons toujours bien loin d’exprimer le mystère profond de son être. Mais en vivant avec quelqu’un on acquiert, par familiarité, une certaine perception de son mystère et on peut inviter les autres à entrer aussi dans cette familiarité.

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Seule une connaissance de ce genre permet d’interpréter correctement la pensée d’un auteur à travers un livre. Je ne prétends pas qu’il suffise d’avoir lu ces pages d’introduction pour lire correctement le Père Chevrier, je veux seulement indiquer la voie pour y arriver.

Pour se familiariser avec Antoine Chevrier, il faut du temps. C’est d’ailleurs vrai de tout le monde. C’est spécialement vrai pour le Père. Personnalité vigoureuse, nous le verrons, mais cachée sous un abord effacé, on a pu dire insignifiant[32], elle met du temps à se dévoiler. Il n’est pas brillant et il a horreur de ce qui n’est que brillant. Il préfère le vrai, le solide, le grand, même s’ils ne le sont pas en apparence, et il a remarqué que l’ostentation est très souvent une tentation pour dissimuler aux autres et à soi-même une indigence dans le domaine de l’essentiel. « Pauvres, simples et propres, rien de ce qui paraît, de ce qui est clinquant, élégant, qui excite la curiosité ; il faut que tout soit grave, modeste, solide. Le beau et le grand peuvent être très simples : ainsi un calice en or peut être très simple et cependant il sera beau et grand.[33] »

Le Père Chevrier écrivait cela à propos des objets du culte. Sans y penser, il a tracé son propre portrait. Faut-il voir en cela le caractère lyonnais d’Antoine Chevrier et une marque d’ascendance dauphinoise ? Il aurait transposé au plan spirituel une tendance bien connue à réduire les signes extérieurs de sa richesse pour mieux la préserver. C’est possible.

Antoine Chevrier est certainement lyonnais, très lyonnais ; mais en quoi l’est-il exactement ? Ces sortes de choses sont vivement senties mais toujours difficiles à préciser.

Ceux qui ne sont pas lyonnais semblent reconnaître, à coup sûr, les lyonnaiseries d’Antoine Chevrier. Ses amis lyonnais sont plus circonspects.

Pauvreté lyonnaise du Père Chevrier, par exemple. Mais ses conceptions économiques sont aux antipodes de celles de ses concitoyens, il ne veut pas avoir de revenus et n’a pas la religion du travail. Il veut que, dans sa chambre, tout parle de la pauvreté de Bethléem, tandis que ses concitoyens préféraient dans des maisons sans allure extérieure, trouver un intérieur confortable et esthétique. Il ne veut pas se lancer dans la construction d’églises grandes et riches, pendant que ses confrères, avec leurs paroissiens, n’hésitaient pas à faire démonstration de richesse pour manifester leur piété.

Pourtant, c’est vrai, la vie du Père Chevrier porte l’empreinte du monde où il est né et qui l’a formé.

C’est le fils unique de petites gens, des laborieux, désireux de monter dans l’échelle sociale. Milieu porté à se mettre du côté de l’autorité qui fait régner l’ordre favorable à ses ambitions plutôt qu’à se solidariser avec les révolutionnaires, mais milieu populaire ; et Antoine Chevrier gardera toute sa vie un fond de mentalité populaire.

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Or, à l’âge de quatorze ans, il entre dans le milieu clérical.

A l’époque, plus encore que de nos jours, ce milieu veut former des futurs prêtres, non seulement à la vie spirituelle, à la culture humaniste gréco-latine, à la science théologique, à la pratique du ministère, mais aussi à un style de relations humaines dites « convenances ecclésiastiques ».

Antoine Chevrier a accepté l’idéal sacerdotal qu’on lui a présenté et ne l’a jamais renié. C’est une chose qu’il faut se garder d’oublier. Le Père Chevrier a beaucoup reçu de tous ceux qui ont contribué à sa formation et on a pu relever l’influence sans doute décisive du Supérieur du Grand Séminaire sur son avenir.[34]

En même temps, il s’est laissé instruire docilement des convenances ecclésiastiques et, au sortir du séminaire, il sait parler de la messe en disant « l’auguste sacrifice »[35].

Sa passion pour l’Evangile et son amour des pauvres feront craquer la couche de vernis et le Père Chevrier sera rendu à son sens populaire original. Cela se voit dans son langage.

Après 1856, lorsqu’il a retrouvé le contact journalier avec le peuple, son style évolue rapidement et ses lettres ont désormais une simplicité qui tranche avec celles de la période précédente.

« J’envoie, par Monsieur Broche, qui a eu la bonté de s’en charger, une topette de sirop de mou de veau et des pâtes de guimauve pour le bon ami Delorme. Ayez en bien soin et ne négligez rien pour le guérir. Achetez chez les sœurs ce qui est nécessaire. S’il était possible de lui faire avaler chaque matin deux œufs frais et un peu de vin, ça pourrait lui faire du bien à la poitrine délicate.

Parlez-en à Monsieur le Directeur à qui j’en ai déjà dit un mot.

Nos fêtes se sont heureusement bien passées.

Nous prions toujours pour vous. Soyez toujours bien sages.

A bientôt une plus longue lettre. Il est tard de la nuit. Salut.[36]. »

Comme Antoine Chevrier est à l’aise avec cette thérapeutique populaire des bonnes gens de la Guillotière !

Cependant, le vernis des convenances ecclésiastiques tient bon et, même soumis à rude épreuve, il en reste toujours quelque chose. Le Père Chevrier n’hésite pas à donner du « Cher et vénéré confrère » à ses correspondants prêtres et quand il stigmatise les pantoufles comme signe d’embourgeoisement il écrit sans songer à plaisanter que « cette chaussure respire la délicatesse »[37]

Il ne faut pas être trop étonné non plus de retrouver chez lui les traces d’une emphase romantique qui était dans l’esprit du temps. Cet esprit avait sa part d’influence dans le langage ecclésiastique. Il ne faut pas se laisser effaroucher par des expressions qu’on ramène à leurs vraies dimensions en les replaçant dans le contexte romantique de l’époque.

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Le Père Chevrier parle du corps comme d’un bourbier, un marais infect, ou de la nourriture nécessaire au corps comme nous mettant au rang des bêtes. Au lieu de voir dans ces expressions une influence persistante du jansénisme[38] il suffit de faire la transposition pour reconnaître simplement que nous n’avons pas toujours facilement la maîtrise de notre corps et que, par ailleurs, les fonctions nutritives sont en nous tout à fait analogues à celles des animaux.

La valeur de l’ensemble est trop bien affirmée pour être remise en question par ces détails.

Que l’Evangile ait rendu Antoine Chevrier à son origine populaire est bien. Mais le plus remarquable n’est pas là. Il faut plutôt admirer comme l’Evangile lui a permis de donner toute sa mesure. Les semences de grandeur déposées en tout enfant du peuple, ont germé, se sont épanouies chez Antoine Chevrier sous l’effet de l’Evangile. Ni servile, ni agressif à l’égard des autres milieux sociaux, sans cesser d’être lui-même, il pouvait en imposer à telles qui se croyaient de grandes dames.

Camille de Margency avait bien remarqué qu’il ne témoignait nul empressement à l’égard des riches, tout en tant très poli avec eux, comme avec tout le monde d’ailleurs[39].

Il me semble que son sens de la dignité est un aspect très caractéristique de ce que je voudrais faire comprendre ici. Il a la dignité d’un homme du peuple qui n’a pas de sentiment d’infériorité en face des autres classes sociales, qui ne se laisse éblouir ni par la fortune, ni par le pouvoir, ni même par l’instruction que peuvent détenir les autres : « Raison pour raison, j’aime autant la mienne que la vôtre[40]. » Cela se remarque particulièrement dans l’indépendance du jugement chez le Père Chevrier : il ne se laisse pas enfermer dans une mentalité.

Et ce sens populaire de la dignité humaine a été avivé par la conscience qu’il avait de la grandeur de la mission sacerdotale. Son indépendance de jugement est dictée par sa fidélité évangélique et il a bien vu que, pour être vraiment prêtre, il ne devait soumettre sa mission qu’au Christ, aux envoyés du Christ et à nul autre.

Ce développement humain sous l’influence de l’Evangile se marque encore dans sa manière d’écrire. Plus d’une fois, sous l’empire de la conviction et tout imprégné des textes de l’Evangile et de saint Paul, il s’exprime avec une véritable éloquence qui porte la marque de sa personnalité profonde. Nous espérons que la disposition typographique adoptée pour cette édition du Véritable Disciple permettra de percevoir plus facilement les passages où apparaît le style propre du Père Chevrier. En voici un exemple tiré de ses lettres, particulièrement frappant.

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« Courage donc, chers enfants, ne vous ennuyez pas des petites contrariétés qui peuvent survenir, il faut s’y habituer. Ce sont les souffrances et les humiliations qui font les hommes véritables ; un homme qui n’a rien souffert et rien enduré ne sait rien et il n’est bon à rien. Ceux qui sont toujours flattés, caressés et honorés ne sont que des pattes mouillées[41]. En contraste avec l’homme véritable, on voit le pauvre type mou comme une chiffe.

Le Père Chevrier n’écrit pas tout le temps avec son style personnel, il fait comme la plupart d’entre nous. Mais il était nécessaire de mettre ce style en lumière car c’est dans ces moments d’éloquence personnelle que la bouche révèle le trésor caché au fond du cœur[42].

Deux aspects du caractère du Père Chevrier ressortent davantage à travers ses écrits, ses lettres en particulier et sont utiles à connaître pour le lire : un fond de tempérament passionné et une intelligence réaliste.

Il a un fond de tempérament passionné. Je ne pense pas qu’on puisse l’imaginer comme un homme véhément, autoritaire, obstiné pour arriver à ses fins. Ce n’est pas un homme emporté par une passion sentimentale. Il est assez naturellement doux et effacé et c’est un réaliste qui n’aime pas la sentimentalité. Mais il n’en est que plus profondément passionné. Ce caractère passionné se traduit par les expressions absolues qu’il emploie assez souvent pour livrer son expérience spirituelle. Comme tous ceux dont la vie est unifiée par une passion, il recourt au tout et au rien pour s’exprimer, comme saint Jean de la Croix[43]

Quoi qu’il en soit, on peut dire qu’une méditation assidue de l’Evangile et de saint Paul, ont fourni au Père Chevrier des moyens d’expression bien adaptés à son tempérament.

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Il a une intelligence réaliste. Cela ne signifie pas un homme terre à terre, mais un esprit pénétrant qui sait réfléchir sur ce qu’il a vécu. Comme l’a bien montré J.-F. Six c’est, en d’autres termes, un expérimental[44].

Il semble qu’il ait peu d’imagination, ce qui explique que son expression manque généralement d’éclat. Cela explique aussi qu’il ne sache guère trouver des titres attirants. Sa manière est aux antipodes de celle des journalistes. Ceux-ci, en voulant attirer l’attention du public, risquent d’y arriver au détriment de la vérité et du respect des lecteurs. Les titres des journaux sont trop souvent trompeurs. Le Père Chevrier en arrive, lui aussi, à mettre des titres trompeurs, mais c’est par un excès opposé. Sous une apparence terne se cachent des richesses. Il annonce par exemple : Renoncement à son esprit, et il traite bien de cela, mais il s’agit aussi de nous dire comment l’Esprit souffle où il veut et fait faire aux saints des choses admirables et leur fait tirer toutes leurs inspirations et leurs pensées de l’amour infini de Dieu[45].

On peut encore noter à ce sujet qu’il emploie rarement des comparaisons imaginées, inventées. On trouve, par exemple, dans le Véritable Disciple, la comparaison de l’arbre artificiel. Si le Père Chevrier arrive bien à se faire comprendre dans ce passage, du point de vue littéraire ce n’est pas du meilleur crû[46].

Au contraire, il sait fort bien exploiter tout ce qu’il a observé et il arrive, en utilisant son expérience, à exprimer de manière brève et frappante ce qu’il veut dire. Par exemple, si nous avons observé l’éloquence avec laquelle un ouvrier qui aime son travail sait en parler, nous comprenons la portée de cette simple remarque : « Que les mystères de Notre Seigneur vous soient si familiers que vous puissiez en parler comme d’une chose qui vous est propre, familière, comme les gens savent parler de leur état, de leur vêtement, de leurs affaires[47]. »

Ce don naturel, transformé par la grâce, s’est exercé spécialement dans l’intelligence de l’œuvre de Dieu, intelligence qui s’est faite plus pénétrante au fur et à mesure que s’élargissait et s’enrichissait son expérience spirituelle[48] et apostolique.

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Cette caractéristique personnelle du Père Chevrier nous aide à comprendre plusieurs choses.

D’abord sa lenteur à prendre une décision puis sa fermeté pour garder les décisions acquises, enfin la force persévérante pour réaliser. Lenteur à se décider, c’est peut-être là qu’on voit la plus nette lacune de son tempérament. Il pèse longuement le pour et le contre et semble ne pas oser se lancer.

Cette prudence est peut-être la trace d’une ascendance rurale dauphinoise. Sans nul doute elle manifeste aussi un désir de ne faire que ce que Dieu veut. Mais, contrairement à d’autres qui ont été aussi bien que lui des hommes de Dieu, il n’est pas l’homme qui imagine l’avenir et qui, entraîné par sa vision intérieure, essaye de la réaliser. Il a besoin de s’appuyer, disons-le encore une fois, sur l’expérience, sur le réel. C’est pourquoi il a besoin de signes, quand il s’agit de réalités qui ne peuvent être perçues directement.

Mais les décisions prises ainsi, fondées sur une expérience humaine et spirituelle, ne sont pas remises en question par les difficultés quotidiennes ; celles-ci ne se situent pas au même plan et ne peuvent contredire les certitudes acquises.

Ainsi donc, le Père Chevrier reste longtemps perplexe, surtout s’il s’agit d’une affaire où il faut aller à tâtons. Mais ce n’est pas un hésitant et, sans être opiniâtre, il exécute avec persévérance ce qu’il a éprouvé comme étant la volonté de Dieu. Révélatrices de sa propre personnalité, ces lignes écrites à propos de Paul du Bourg, compagnon de Camille Rambaud : « Il ne compte pas assez sur la Providence de Dieu qui vous a toujours conduits, il n’ose pas, il ne croit pas assez, il n’a pas cette foi en l’œuvre qui fait la force d’un homme qui commence, entreprend et poursuit avec vigueur[49]

Nous verrons un peu plus loin la recherche laborieuse du Père Chevrier pour adopter un plan de composition de son livre. On peut dire que son manque d’imagination et son désir spontané de suivre l’expérience ne lui facilitait pas la tâche. C’est tout le contraire du romancier.

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Cette intelligence réaliste explique aussi sa manière d’aimer la vérité. Ce n’est pas un spéculatif et, s’il aime la vérité, c’est en homme d’action. Ce qu’il peut y avoir d’un peu timoré dans son caractère est compensé par le sens réaliste qu’il a de la vérité. La vérité est pour lui quelque chose à faire parce qu’on en a goûté la force. Il la fait patiemment, comme un travailleur laborieux.

Ce sens de la vérité qu’il faut faire est bien marqué, chez le Père Chevrier, par l’usage qu’il fait du mot véritable (dont il se sert plus souvent que du mot vrai). On reconnaît le véritable à une certaine efficacité qui vient de l’amour : le véritable disciple suit son Maître, les hommes véritables ne sont pas des bons à rien[50], la famille spirituelle est véritable quand elle rend les services dont les membres ont besoin[51], le véritable pauvre vit réellement la pauvreté, etc.

Même si cela correspond à des dispositions nouvelles, on voit aussi comment cela est inspiré par l’Evangile de saint Jean, où il est si souvent question de vérité.

Le réalisme du Père Chevrier le conduit à une sorte d’humanisme évangélique. Son sens de la pauvreté, par exemple, lui fait comprendre qu’une seule réalité s’impose à nous en ce monde, et c’est l’homme. Il est tout à fait dans la ligne de l’Evangile : la vie, le corps, c’est-à-dire l’homme, sont plus que la nourriture et que le vêtement[52]. Dans la ligne de saint Paul aussi[53].

Pour lui, ce qui comte, c’est l’Homme-Dieu et la transformation de l’homme à l’image de l’Homme-Dieu, c’est l’emploi des moyens que Dieu a voulu prendre pour cela et, avant tout, c’est trouver les hommes que Dieu veut envoyer pour cette œuvre de restauration de l’homme.

Et il est attentif dans l’homme à ce qui est plus humain. C’est pourquoi il a spontanément le sens de la grandeur incomparable de tous, particulièrement des petits que l’on est tenté de mépriser. Ce qui fait le grand homme est, en effet, bien peu de chose en comparaison de ce qui fait la valeur de toute personne humaine. Et cette manière de rendre hommage à l’homme est encore toute évangélique[54].

Le Père Chevrier un expérimental ? Il n’est pas exagéré de dire que derrière chaque indication, orientation, commentaire donnés par le Père Chevrier, il y a une expérience. Il nous livre la réflexion suscitée par sa propre vie. C’est cette vie, cette expérience qu’il faut saisir derrière les phrases de son livre :

« la connaissance de Jésus-Christ produit nécessairement l’amour[55] ! »

« Les femmes dévotes surtout, invitent beaucoup les prêtres à venir les voir, surtout celles qui n’ont rien à faire[56]

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« Il y en a, malheureusement, qui croient que, parce qu’ils font une œuvre, qu’ils ont telle ou telle charge, que tout le monde doit les aider, les bien recevoir, leur donner[57]. »

Parfois, le Père Chevrier livre simplement les observations qu’il a faites mais souvent ces observations provoquent des réflexions un peu ironiques, une sorte de tendance à la satire sociale dont on trouvera maints exemples dans le Véritable Disciple. D’autres fois, il s’agit d’une intuition psychologique pénétrante et lucide. Enfin, il s’agit aussi de son expérience spirituelle personnelle et de son expérience apostolique, notamment l’expérience de la collaboration apostolique.

Cette ouverture du Père Chevrier à l’expérience était encore facilitée par son ouverture aux autres. Il n’était pas sentimental mais il était certainement très sensible. Cette sensibilité le faisait communier aux joies et aux souffrances des autres. On retrouvera cette sensibilité à travers l’importance qu’il donne à la douceur et à la compassion chez l’homme apostolique[58], importance donnée à l’esprit de famille, à l’affection dans la famille spirituelle[59].

Pour en terminer avec ce portrait du Père Chevrier, il faut dire que c’était une personnalité profondément unifiée et pacifiée dans la foi au Christ. Cette foi était vraiment pour lui la preuve des réalités qu’on ne voit pas[60] et ces réalités étaient pour lui les plus fondamentales, les plus attirantes. Quand il en parle, il aime se servir de l’adjectif beau.

Que c’est beau Jésus-Christ ! Que c’est beau la foi ! Les paroles du Christ, quelles belles paroles ! Le prêtre pauvre, qu’il est beau cet homme ! De telles expressions étaient fréquentes dans la bouche et sous la plume du Père Chevrier. Ainsi en témoigne le Père Duret son premier successeur en rapportant ses paroles :

« …O mes enfants, Jésus-Christ, le Verbe fait chair, c’est la lettre vivante que Dieu a envoyée au monde et le monde l’ignore. Oh ! il faut la lire à genoux, avec un grand respect. Il vous faut étudier Jésus-Christ et l’aimer, vous attacher à Lui et Le suivre. » Et le Père Duret continue :

Il voulait qu’on insistât beaucoup au catéchisme sur la divinité de Jésus-Christ. Il nous y exhortait souvent : « c’est la base de la vie chrétienne, ajoutait-il, on ne connaît pas assez nos, on ne croit pas ou on ne croit que très superficiellement, très vaguement à sa divinité. Il faut absolument amener le monde à croire en Jésus-Christ-Dieu ; c’est la vérité fondamentale qu’il faut mettre dans l’âme de nos enfants. Jésus-Christ est notre Maître, Jésus-Christ est notre Modèle, Jésus-Christ est notre voie, notre vie. » Ces paroles étaient constamment sur ces lèvres, l’étude de Jésus-Christ ravissait son âme et lorsqu’il nous parlait de Notre Seigneur, je l’ai entendu plus d’une fois s’écrier avec enthousiasme et l’accent d’une forte conviction : « Que c’est beau Jésus-Christ, mes enfants, que c’est beau ![61] »

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Comme on a pu le constater, ce portrait du Père Chevrier n’a pas eu la prétention de délimiter ce qui serait de la nature et ce qui serait de la grâce. Une telle entreprise serait d’ailleurs, pour bien des raisons, contestable.

Peut-être pensera-t-on que le portrait est trop flatteur. N’avait-il aucun défaut ? Il avait certainement des déficiences. J’ai relevé son peu d’imagination, sa lenteur à se décider. J’ai noté aussi comment il se ressentait des limites de son milieu et de son époque. Qu’il ait dû lutter aussi, comme chacun de nous, contre l’orgueil et l’égoïsme, c’est indubitable.

Mais il est difficile de se faire une idée exacte des limites des hommes marquants. D’une part, ceux qui apportent leur témoignage, surtout si une réputation de sainteté est en jeu, sont spontanément portés, non pas à embellir mais à dire des choses conventionnelles. Qu’on écoute les discours d’éloges funèbres ou autres, en tous milieux, religieux, rationalistes, académiques ! Donc, il est bien difficile d’avoir des renseignements.

D’un autre côté, lorsqu’un type d’homme est bien réussi, on ne peut pas lui reprocher d’avoir des limites. On souhaite seulement que beaucoup d’hommes aient aussi peu de déficiences.

C’est ma conviction qu’Antoine Chevrier a été très réussi en son humanité. Après avoir été rebuté par certains aspects de sa personne, je dois avouer sincèrement que plus je l’ai connu, plus je me suis attaché à lui et j’ai mieux compris quelle valeur humaine avait développé en lui la grâce évangélique. On a dit que c’était un homme ordinaire. Je dirais plutôt qu’il avait tout pour rester un homme très ordinaire mais que son attachement au Christ et sa volonté de le suivre ont révélé les véritables virtualités de sa nature.

Au contraire des hommes plus brillants, apparemment plus humanistes, parmi ses contemporains, n’ont pas su se délivrer de leur temps et construire pour l’avenir une œuvre durable.

Ce destin est même une leçon : la valeur d’un homme ne se dessine que sous le regard de Dieu[62]

Elaboration du Véritable Disciple

Après avoir retracé l’histoire au sein de laquelle est né le Véritable Disciple, on pourrait tenter une histoire du livre lui-même, à partir des divers essais du Père Chevrier[63].

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On sait avec certitude, qu’il faut commencer par un règlement de vie écrit en décembre 1857.

La continuité d’orientation entre le règlement de 1857 et le texte auquel travaille le Père Chevrier, vingt ans plus tard, à Rome, est frappante. Il est non moins frappant de constater que les premiers écrits abordent d’emblée le thème de l’imitation de Jésus-Christ notre modèle.

« Etudier Jésus-Christ dans sa vie mortelle, dans sa vie eucharistique, sera toute mon étude.

Imiter Jésus sera tout mon désir, le but unique de toutes mes pensées, la fin de toutes mes actions.

Je veux vous ressembler, ô mon Divin Sauveur, quel modèle plus sûr pourrais-je prendre. Faites que je sois tellement semblable, conforme à vous, que je ne fasse qu’un avec vous, que je suis véritablement et dignement votre représentant sur la terre et quand aux pouvoirs et quant aux vertus.

Je vous prends pour mon maître et mon modèle, je serai votre disciple et votre image, éclairez-moi et fortifiez-moi.

Le prêtre est la plus parfaite image de Jésus sur la terre, il est le prêtre du Dieu de la crèche, du Dieu qui s’humilie jusqu’à prendre ce qu’il y a de plus infirme, de plus abject et se confondre parmi ses créatures dégradées par le péché. Il est prêtre du Dieu de la crèche, du Dieu de la croix, du Dieu qui a livré son sang pour ses bourreaux, qui a été patient dans les souffrances et les mépris.

Le prêtre est établi pour faire revivre toutes les vertus, les exemples de Jésus-Christ, il doit être la plus parfaite image de Jésus-Christ sur la terre.[64]

« Imiter Jésus, voilà donc mon but unique, la fin de toutes mes pensées et actions, l’objet de tous mes vœux et désirs. Sans cela, je ne ferai jamais un bon prêtre et ne travaillerai jamais efficacement au salut des âmes.

Etudier Jésus, voilà mon étude.

Imiter Jésus, ô mon Dieu, que ce mot renferme de sens ![65] »

Dans la suite, l’insistance porte sur suivre Jésus-Christ : une imitation qui est le fruit de la connaissance et de l’union. Le Père Chevrier est devenu plus consciemment mystique dans l’apostolat et c’est cette voie qu’il veut enseigner.

Dans quel ordre ranger les divers essais ? Ce n’est pas notre but. Nous avons plutôt cherché à désigner le texte le plus élaboré. Mais à travers l’ensemble, se dessine assez bien la manière du Père Chevrier dans le développement de sa pensée.

Il part toujours de son intuition essentielle qu’il explicite de plus en plus, en reprenant sans cesse le travail.

La manière de procéder du Père Chevrier pour composer rejoint d’ailleurs celle qu’il emploie pour instruire. Qu’il s’agisse de prédication aux fidèles, de catéchisme aux enfants ou de formation sacerdotale, il emploie ce qu’on pourrait appeler une méthode globale.

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Pour justifier cette méthode, le Père Chevrier peut se placer à divers niveaux.

Quand il s’agit de catéchisme, pensant aux enfants souvent incultes pour lesquels était fait le Prado, il écrit : « Il faut toujours aller du gros au fin. On veut toujours aller au fin. Il faut s’en tenir au gros et n’aller au fin qu’autant que les gens en sont capables[66]. »

Mais, ce faisant, il ne s’agit pas seulement de s’adapter aux aptitudes intellectuelles déficientes d’un auditoire. Il s’agit de retrouver une loi fondamentale de la connaissance religieuse (et de toute connaissance pourrons-nous ajouter). La foi est, par essence, une connaissance synthétique, globale, parce qu’elle est adhésion à quelqu’un. Avant de répondre à la question que devons-nous prêcher ? Le Père Chevrier a répondu à celle-ci : Qui devons-nous prêcher ?

Il procède selon le même principe avec les séminaristes. Il a composé plusieurs cahiers à l’usage des jeunes élèves de l’école cléricale et ces cahiers ont tout naturellement servi de prélude à ce qu’il voulait faire pour les aînés, ceux auxquels il a fait faire profession au moment où ils allaient entrer en philosophie, au grand séminaire diocésain.

A travers les nombreux écrits du Père Chevrier, il nous a semblé pouvoir retrouver le cheminement suivant dans le développement de sa pensée.

L’intuition essentielle s’exprime d’abord sous cette forme : Connaître Jésus-Christ, c’est tout.

Puis c’est le mot connaître qui se développe : connaître, aimer et imiter ou suivre. Connaître et suivre entreront d’ailleurs en concurrence pour exprimer d’un seul mot tout le contenu, conformément à ce qu’on trouve dans l’Ecriture, par exemple en saint Jean.

« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le Véritable Dieu et ton envoyé, Jésus-Christ[67]. »

« Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais aura la lumière de la vie[68]. »

Ensuite, c’est le nom de Jésus-Christ qui évoque, non seulement sa personne mais aussi sa vie et se développe dans le « Tableau de Saint Fons », la Crèche, le Calvaire, le Tabernacle[69]. Suivre Jésus-Christ, c’est donc devenir comme lui pauvre, crucifié, mangé. Chacun de ces trois aspects sera lui-même explicité.

Enfin, le tout aussi sera développé ipso facto, tout au long du livre en conséquence des développements précédents. On saura qu’avoir l’Esprit de Dieu c’est tout, tout pour soi-même, tout pour une communauté.

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Avoir le nécessaire et savoir s’en contenter, c’est tout. Aimer Dieu et instruire les pauvres, c’est tout. Et sous mille autres formes moins littérales, on retrouve ce tout, le prix inestimable de chaque aspect de la vie, dès lors qu’il s’agit de la conformité au Christ.

Pour exposer sa pensée, le Père Chevrier empruntait volontiers à d’autres leurs schémas. On est pratiquement sûr que les trois parties du tableau de Saint-Fons ne sont pas de son invention. Du reste cette manière d’aborder le mystère de notre conformité au Christ est plus que classique et la réflexion spirituelle y tend plus ou moins spontanément.

Avec le cahier intitulé le Sacerdoce, le Père Chevrier met vraiment un livre en chantier. Il a essayé de suivre un plan qui semble inspiré en partie par celui d’un traité de théologie car les premiers chapitres donnent une division abstraite du sujet : But, excellence… nature de cette union (à Jésus-Christ), sa nécessité, ses effets.

Finalement, le Père Chevrier adopte le plan qu’il a trouvé dans l’Evangile. « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive[70]. »

Le vouloir venir après lui est le fruit de la connaissance de Jésus-Christ, cette connaissance qui produit nécessairement l’amour et donne l’élan pour répondre à l’appel de celui qui dit : « viens ».

Cette réponse se réalise en renonçant à soi-même, en portant sa croix et en suivant le Maître.

A force d’étudier l’Evangile et Saint Paul, le Père Chevrier ayant amassé des matériaux et recueilli des observations, doit compléter ce plan. D’autres paroles de Jésus l’y invitent. Au renoncement à soi-même, il faut ajouter le renoncement à la famille et au monde[71] et le renoncement aux biens de la terre[72].

Pour traiter chaque partie, le Père Chevrier suit des méthodes diverses. Il emprunte, par exemple, à des analyses psychologiques, quand il divise le renoncement à soi-même selon quatre domaines : corps, cœur, esprit et volonté.

Il est toujours à la recherche d’une certaine logique et celle-ci n’est pas toujours facile à découvrir ni pour lui, ni pour ses lecteurs. Il arrive qu’on puisse retrouver une sorte de progression spirituelle dessinée à travers le plan. Dans ce cas, d’ailleurs, on peut relever des hésitations sur l’ordre à suivre qui n’est pas exactement le même dans les divers manuscrits.

Il arrive aussi que l’ordre est simplement dicté par la succession des choses dans l’Evangile. Par exemple, dans la dernière partie du Véritable Disciple, il est d’abord question de suivre Jésus-Christ dans le jeûne. C’est qu’en effet l’Evangile nous montre Jésus jeûnant quarante jours au désert avant d’inaugurer sa prédication. Puis vient la prière qui est associée au jeûne dans l’Ecriture.

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Enfin, l’ordre du développement est encore marqué par l’expérience apostolique du Père Chevrier. C’est sans doute le cas des derniers chapitres du livre comme on le montrer plus loin[73]

Quoiqu’il en soit dans le détail de l’exactitude historique du cheminement que nous venons de retracer, on pourra retenir qu’aucune ligne du Véritable Disciple n’a de sens, sinon à la lumière de l’intuition originelle : « Tout est renfermé dans la connaissance de Jésus-Christ[74]. » Hors de cette lumière, on ne peut aboutir qu’à de fausses interprétations.

Il est également hors de doute que le mouvement qui parcourt le Véritable Disciple est aussi celui qu’on retrouve à travers le Tableau de Saint-Fons.

La première partie du Véritable Disciple est tournée vers le mystère de l’Incarnation et ce que produit la connaissance de ce mystère, une communion au Christ, source d’appauvrissement, d’abaissement. C’est la Crèche. Du même mouvement, celui qui a su devenir pauvre est disponible pour prendre la Croix déjà présente à sa vie de pauvreté. Alors, il est en mesure, devenu bon pain, de travailler en parfaite union avec le Pain vivant descendu du ciel, en le suivant partout et en tout, pour donner la vie au monde.

A quel genre de livre aboutit ainsi le Père Chevrier ?

Nous avons déjà remarqué qu’il est en contact constant avec son public. Le texte est pour ainsi dire mis à l’épreuve au fur et à mesure car il est composé en dialogue avec les usagers.

A Rome, au printemps de 1877, le Père vit avec ses premiers disciples. C’est dans cette période que le Père écrit à Joseph Jaricot : « Je travaille à mon Vrai Disciple. Je l’explique tous les jours. Nous allons commencer à voir la pratique ; c’est là qu’il y aura probablement quelques difficultés[75]. »

Les conditions dans lesquelles a été élaboré ce livre sont encore les conditions pour lesquelles il est fait actuellement. Il faut sans hésiter appliquer à ce cas ce que dit par ailleurs le Père Chevrier au sujet du catéchisme : « ce n’est pas le livre qui instruit, c’est le prêtre[76]. »

Le livre du Père Chevrier est tout à fait en situation quand il est entre les mains d’un prêtre chargé de formation sacerdotale qui le commente en suscitant le dialogue avec les séminaristes.

C’est un manuel si l’on veut, en ce sens qu’il est normalement fait pour être mis entre les mains de l’élève et surtout tenu en mais par un prêtre qui veut établir la conversation avec les élèves[77].

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Ceci est encore appuyé par la conception de la formation qu’avait le Père Chevrier. Il s’en est expliqué dans le Véritable Disciple lui-même. La grande méthode est de prendre avec soi, pour instruire, reprendre, mettre en action, comme a fait Jésus avec les douze[78].

Ainsi donc ce manuel de formation sacerdotale est fait pour maintenir le responsable de la formation au niveau du mystère caché dans cette tâche. Le Christ prend avec lui, pour les former, ceux qu’il appelle à sa suite. Mystère qui se réalise à travers la personne de ceux qui ont mission de former à la vie évangélique.

Le Véritable Disciple est un livre de formation sacerdotale parce qu’il ne se contente pas de décrire un comportement extérieur du prêtre, mais qu’il est surtout attentif à l’esprit qui produit ce comportement et à la source où l’on puise cet esprit. Or puiser à cette source et se familiariser avec cet esprit, voilà bien l’essentiel de la formation sacerdotales. Et ceci nous explique qu’on prêtre puisse utiliser ce livre jusqu’au terme de sa course ; il faut sans cesse puiser le même esprit à la même source que jadis, pour être, comme on dit aujourd’hui, en état de formation permanente.

Manuel de formation sacerdotale et description d’un type de prêtre, ces deux aspects du livre sont présents jusque dans le titre donné à l’ouvrage par le Père Chevrier, le Prêtre selon l’Evangile ou le Véritable Disciple de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Faut-il donner la prépondérance à l’un ou à l’autre ? Certains, pour des raisons de fidélité historique, d’autres pour des raisons d’adaptation à la mentalité actuelle, pensent qu’il faut opter pour la première partie du titre[79].

Au Prado, on a l’habitude de dire le Véritable Disciple. Lors du procès de canonisation, l’usage paraît déjà établi et, d’ailleurs, il est indiscutable que le Père Chevrier employait ce titre[80].

Une raison toute pratique plaide en faveur de cet usage ; la locution Véritable Disciple est plus rapide et plus commode à prononcer que l’autre. Le Père Chevrier employait sans doute souvent ce titre, peut-être pour cette raison.

Pourtant, il faut faire une autre suggestion car, à mon avis, le Père Chevrier pourrait avoir des raisons bien pesées de préférer le second titre.

D’une part, il tient à caractériser l’attitude essentielle du prêtre ou du futur prêtre comme étant celle du disciple qui acquiert la connaissance de Jésus-Christ. L’ouverture du livre en est la preuve manifeste[81].

D’autre part, l’expression Véritable Disciple est employée équivalemment par Jésus dans Saint-Jean et s’applique aux apôtres[82].

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Enfin, la famille spirituelle du Père Chevrier ne comprend pas que des prêtres. Les frères et les sœurs ont été présents à ses côtés avant les prêtres. C’est de plein droit qu’ils peuvent considérer le Véritable Disciple écrit aussi pour eux. Et, avec tous ceux-ci, les laïcs, aussi ont trouvé dans le Véritable Disciple une aide qui continue celle que le Père Chevrier a pu donner aux laïcs de son entourage.

Il est par ailleurs évident que si des prêtres acceptent de vivre en véritables disciples de Jésus-Christ, ils seront, par le fait même, prêtres selon l’Evangile. Libre à chacun par conséquent, de préférer l’un ou l’autre titre.

A quels livres s’est référé le Père Chevrier en écrivant le Véritable Disciple ?

Outre une Bible latine, il a pu avoir à sa disposition diverses traductions mais il faut se rappeler que les éditions de la Bible n’étaient pas, à l’époque, ce qu’elles sont aujourd’hui.

Pour les Evangiles, il se servait abondamment du volume de Mastaï-Ferretti : les Evangiles unis. Cette manière de tisser les uns à travers les autres les textes des quatre Evangiles remonte à l’antiquité et, à plusieurs reprises au cours de l’histoire de l’Eglise, on a essayé ainsi de vulgariser le texte évangélique.

Le Père Chevrier se servait assidûment de Mastaï-Ferretti, parce qu’il avait ainsi sous la main le texte intégral de Evangiles. Il recommandait l’ouvrage autour de lui.

A l’heure actuelle, avec le progrès des études bibliques, une telle méthode de travail n’est plus de mise. Nous avons à notre disposition des synopses des quatre Evangiles.

Il faut retenir du goût du Père Chevrier pour l’ouvrage de Mastaï-Ferretti, son désir de ne rien laisser de côté du texte évangélique.

Lorsqu’il s’agit de l’Ancien Testament, le Père Chevrier cite le plus souvent en latin et il fait de même pour le Nouveau Testament, quand il semble citer de mémoire. La plupart du temps il s’agit de passages qui lui sont familiers grâce à l’usage qu’en fait la liturgie dans le missel ou le bréviaire.

Le Père Chevrier avait bien le désir de se référer à l’Ecriture toute entière[83] mais il donne une place éminente à l’Evangile et on peut dire qu’il y recourt sans cesse. Pourtant, en même temps, il donne une place importante à tout le Nouveau Testament et particulièrement aux Epîtres de saint Paul.

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Ne soyons pas étonnés de rencontrer certaines interprétations maladroites ou même inexactes de textes scripturaires. Par exemple, page 195, à propos de Romains 6,13 : « que vos membres lui soient des armes de justice », le Père Chevrier commente : « Armes de justice pour vous punir ». Cette application à la mortification corporelle restreint considérablement la portée du mot « justice » pour saint Paul.

Autre exemple, page 149, à propos de la parole de Jésus à Marie, aux noces de Cana. Dans cette traduction et ce commentaire, le Père Chevrier est tout simplement tributaire de Mastaï-Ferretti auquel il fait confiance.

A l’époque, il n’y a pas encore de cours spécial d’Ecriture Sainte dans les séminaires.

Cependant, tout compte fait, les maladresses sont rares car le Père Chevrier ne recherche pas une nouvelle interprétation de l’Evangile mais les conséquences pratiques de l’Evangile dans sa vie, par la lecture assidue, la méditation, l’oraison. Ainsi, l’imprégnation évangélique qui s’est produite lui assure une interprétation essentiellement droite.

En dehors des références scripturaires, on trouve, dans le Véritable Disciple, un certain nombre d’autres références mais elles ne peuvent donner des indications des lectures du Père Chevrier. Ce sont quelques adages scolastiques, ou de ces maximes latines qu’affectionnaient autrefois les ecclésiastiques. L’une d’entre elles est une phrase de saint Augustin, déformée[84].

Il y a quelques allusions à divers personnages. Allusions au Curé d’Ars, cela ne saurait nous étonner puisque le Père Chevrier a connu le saint curé. Référence à Antoine ermite, à saint Benoît, à saint François d’Assise et autres, connus sans doute par les Vies des Saints classiques à l’époque et par les lectures du bréviaire. Le Père Chevrier recommande la lecture de la Vie des Saints. On sait que le Curé d’Ars avait donné une bonne place à ce travail.

Mais tout cela, en définitive pèse très peu en regard de la masse des citations scripturaires. Le Père Chevrier était très conscient de la situation. Il en voyait les inconvénients mais il n’avait pas le choix. Pour remplir sa mission, il ne pouvait que procéder de cette manière[85].

Pratiquement, au moins pour les parties du Véritable Disciple intitulées Suivez-moi, le Père Chevrier semble avoir employé la méthode suivante.

1° – Il recherche personnellement, dans l’Evangile et dans saint Paul, les passages qui ont trait au sujet étudié. Il prend une feuille de papier presque toujours assez longue car il aime les dispositions verticales. Il note au fur et à mesure les passages d’Ecriture par une phrase qui résume chaque passage et il fait suivre d’un numéro qui renvoie soit aux Evangiles Unis de Mastaï-Ferretti, soit à une traduction de saint Paul ; voici, par exemple, le début d’une étude de ce genre :

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Suivez-moi dans mes souffrances.

Il naît dans une étable (27) (c’est-à-dire, Luc 2,7).

Les anges donnent aux bergers sa pauvreté pour signe auquel ils le reconnaîtront (28) (C’est-à-dire, Luc 2,12).

Etc.[86]

2° – Il reprend cette liste et cherche à l’ordonner logiquement, par exemple en distinguant les actions et les enseignements de Jésus-Christ. Parmi les manuscrits, on trouve des ébauches de plans et aussi des feuilles où le Père a noté de nouveau les mêmes passages ; mais cette fois, l’ordre n’est plus le même ; il suit le plan ébauché.

3° – Le Père Chevrier fait alors intervenir une autre main que la sienne. A un séminariste ou à une sœur ou l’une de ses pénitentes, il confie la préparation d’un cahier. Sur les pages du cahier (format écolier 17 x 23), il fait tracer deux marges de 40 à 50 mm, l’une à gauche, l’autre à droite.

Dans la partie centrale, on copie le texte intégral des citations d’Ecriture indiquées par le Père Chevrier.

Dans la marge de gauche, on reproduit les phrases du Père qui résument le texte correspondant et qui forment ainsi une suite de sous-titres.

La marge de droite reste libre, destinée en principe aux commentaires du Père Chevrier… qui seront parfois écrits à gauche ou en pleine page. Ce faisant, il modifie parfois la rédaction des sous-titres.

4° – Il semble que, normalement, devait toujours suivre un autre travail.

En collectionnant tous les commentaires de la marge de droite, le Père Chevrier a l’ébauche du texte destiné au Véritable Disciple.

Mais, pour les derniers chapitres, cette dernière phase du travail n’a été qu’esquissée et même, en certains cas, elle n’a pas été abordée.

Par conséquent, nous pouvons considérer les textes des derniers chapitres comme des études préparatoires, surtout à partir de Suivez-moi dans ma charité[87].

Après examen assez minutieux des manuscrits, il semble que cette vue correspond vraiment à la réalité ; mais n’oublions pas que le Père Chevrier ne s’enfermait pas dans un système. Qu’il s’agisse de composer un livre ou de gouverner sa maison, il obéissait toujours à deux impératifs : il sentait vivement la nécessité d’une certaine organisation pour être efficace et il recevait toujours les leçons de l’expérience, modifiant sans cesse l’organisation mise en place.

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Notre édition

Puisque le Père Chevrier s’est repris à plusieurs fois pour la rédaction de son livre, il a fallu faire un choix parmi le grand nombre de manuscrits qu’il a laissés. Une part très importante du travail a été fournie par le Père Emile Desroche et Sœur Renée de Limairac

Pour un grand morceau, du début jusqu’à la fin du Renoncement à soi-même, le choix est tout fait car un gros cahier, formé de cahiers reliés, représente certainement l’état le plus achevé du travail du Père Chevrier. Une grande partie du cahier reste en blanc. Le Père Chevrier avait l’intention de reproduire sur ces pages blanches les textes préparés sur d’autres fascicules[88].

Heureusement, nous avons aussi le plan de son ouvrage ; plusieurs fois modifié, ce plan aurait peut-être subi encore des changements dans une rédaction définitive mais on ne voit pas ce qui aurait motivé des modifications importantes. Dans les introductions particulières aux diverses parties, nous indiquerons les quelques hésitations qu’on peut avoir à ce sujet.

Pour les parties qui n’ont pas été reproduites sur le manuscrit principal, nous avons dû choisir. Mais, là encore, le choix n’a pas été très compliqué car les textes les plus élaborés sont apparus assez facilement.

On verra cependant que, dans les derniers chapitres, la rédaction est loin d’être aussi développée que dans la première partie. Le Père Chevrier n’en a pas eu le temps.

Si donc on ne fait pas attention à la structure générale de l’ouvrage, on peut aboutir à une interprétation inexacte. C’est ainsi, notamment, que la partie qui concerne les renoncements apparaîtra démesurément longue par rapport à la dernière partie intitulée Suivre Jésus-Christ, contrairement à l’importance de celle-ci dans la pensée du Père Chevrier.[89]

A côté du texte retenu comme texte fondamental, nous présentons des textes parallèles. Nous n’avons pas voulu citer tous les parallèles. D’une part ce luxe d’érudition n’aurait pas eu d’intérêt pour les lecteurs présumés de ce livre et, d’autre part, si quelqu’un avait besoin de faire un travail scientifique en recourant à la comparaison des divers manuscrits du Père Chevrier, il aurait toute facilité pour trouver cela dans les archives du Prado.

Les textes parallèles reproduits ont été jugés intéressants parce qu’ils s’expriment parfois avec davantage de bonheur que le texte fondamental.

On a présenté en annexe des textes du Père Chevrier qui n’étaient pas immédiatement destinés au Véritable Disciple. Ils sont utiles pour bien comprendre sa pensée.

Nous avons voulu que la disposition topographique permette de suivre, autant que possible, la pensée du Père Chevrier.

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En effet, lorsqu’on a sous les yeux les manuscrits du Père Chevrier, on s’aperçoit que la disposition du texte a une grande importance.

Des choses reproduites à la suite les unes des autres dans une topographie compacte ne peuvent permettre de saisir l’attitude méditative avec laquelle le Père Chevrier a rédigé les mêmes mots mais en les disposant tout autrement, en colonnes par exemple. On voit alors qu’il ne s’agit pas d’une énumération à lire rapidement mais d’une suite de pensées qu’il faut méditer. Nous avons donc respecté tous les alinéas et ils sont fort nombreux.

Le texte du Père Chevrier est imprimé en caractères droits. Tout ce que nous avons ajouté est entre []. Il s’agit d’un certain nombre de conjonctures nécessaires pour que la pensée suive son cours, là où les mots sont manifestement oubliés ou sont restés pour nous illisibles. Nous avons mis la ponctuation qui est le plus souvent omise dans les manuscrits.

Les parallèles sont reproduits de la même manière, mais avec des caractères plus petits.

En ce qui concerne les titres, nous avons respecté ceux qui étaient prévus dans les plan du Père Chevrier et nous les avons reproduits à leur place logique, même si le Père Chevrier avait, ici ou là, oublié de reproduire sur le cahier, un titre à la place qui lui revenait.

Les citations latines sont laissées telles quelles. La traduction est en note. Quand il n’y a pas de traduction en note, c’est que le texte qui accompagne la citation en donne lui-même une traduction.

Nous avons cherché à faire en sorte qu’on ait le texte exact du Père Chevrier et que pourtant il soit directement utilisable. C’est pourquoi nous avons eu recours à tous ces procédés.

Conseils pour l’étude du Père Chevrier et du Véritable Disciple

Tous les lecteurs comprendront facilement que cette dernière partie de l’introduction est destinée spécialement à la famille spirituelle du Père Chevrier, afin que ce volume réponde autant que possible aux intentions du Père.

On a vu que ce livre est un instrument à mettre entre les mains d’un apôtre qui a mission de former d’autres apôtres : Ce n’est pas le livre qui instruit, c’est le prêtre. Mais cette condition ne peut pas toujours être réalisée et il faut y suppléer par un travail personnel. Par ailleurs, pour ceux qui sont chargés de la formation, quelques indications pratiques peuvent être utiles.

L’étude dont il s’agit ici n’est un travail ni de recherche historique, ni de théologie scientifique. Il est nécessaire que de tels travaux se fassent, mais ils

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sont au service d’un autre travail indispensable pour tout pradosien : une étude personnelle pour se familiariser avec la personne et la pensée du Père Chevrier et vivre de la grâce dont il a vécu, accordée aujourd’hui à ses héritiers.

Les indications suivantes sont donc directement destinées à un travail d’assimilation spirituelle.

Il n’est pas rare que des gens se présentent au Prado sans avoir un intérêt particulier pour la personne du Père Chevrier. D’autres ont cherché à lire une Vie du Père ou une partie de ses écrits et ont éprouvé une déception : Rien d’accrochant.

Le Père peut ainsi apparaître à certains presque inutile et même, pour quelques-uns, il serait un obstacle dans la mesure où l’on voudrait se rapporter à lui pour notre vie d’aujourd’hui.

A en croire le Père Chevrier lui-même, ces difficultés ne sont pas nouvelles. Il écrivait déjà en 1866 : « J’ai écrit à Monsieur l’abbé Merle et je ne sais pas ce qu’il est devenu, je n’ai pas revu Monsieur Lainé, ces fruits ne sont pas encore mûrs. Je crois que le Prado leur a fait un peu peur. C’est qu’en effet, on ne voit pas sur qui on peut s’appuyer dans cette pauvre baraque, il n’y a vraiment que le bon Dieu qui la tient et on ne le voit pas, on ne voit qu’un pauvre misérable qui tient si mal la place de Dieu qu’on est plutôt tenté de s’éloigner que de venir[90].

Comment s’expriment ces difficultés ? Je vois trois manières principales :

1° : au lieu de nous parler du Père Chevrier, dira-t-on, parlez-nous de l’Evangile.

2° : le Père Chevrier est un homme dans l’Eglise parmi bien d’autres qui sont plus grands. Remettez-le à sa juste place.

3° : Si vous voulez être fidèle au Père Chevrier, cherchez non ce qu’il a dit et fait de son temps mais ce que vous devez dire et faire aujourd’hui.

Reprenons chacun de ces points

1° : Parlez-nous de l’Evangile et non du Père Chevrier.

Une illusion semble souvent sous-jacente à cette difficulté : il existerait quelqu’un qui pourrait nous donner l’Evangile pur et simple. Seul Jésus pouvait le faire et il l’a fait. Il a remis l’Evangile en dépôt à l’Eglise ; mais, dans l’Eglise, il n’est personne qui puisse, à lui seul, pénétrer l’Evangile en totalité et parfaite pureté, soit pour lui-même, soit pour le présenter aux autres.

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Le trésor est à notre disposition ; nous pouvons et devons y puiser ; mais le trésor dépasse infiniment nos possibilités d’investigation et, tant que nous ne sommes pas dans la pleine lumière du ciel, nous ne voyons jamais l’Evangile que rétréci à travers notre propre jugement et celui de ceux qui nous enseignent. Croyant aller à l’Evangile pur et simple, je risque de me mettre à la remorque d’un homme ou de m’enfermer dans mon propre esprit.

Heureusement, l’Esprit Saint est là pour susciter des guides spirituels dont nous avons besoin, scribes instruits du Royaume des cieux semblables au maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux[91]. Le Père Chevrier est un de ceux-là, c’est pourquoi l’Eglise l’a reconnu comme fondateur du Prado.

De cela, on peut tirer deux conséquences.

D’abord, lorsque j’ai du mal à entrer dans une expression du Père Chevrier, dans une de ses recommandations, il faut voir si par hasard le Père Chevrier ne serait pas en train de m’ouvrir sur un sens plus profond, plus large de l’Evangile.

Ensuite, si on a vraiment pris le Père Chevrier comme guide spirituel, il faut avoir soin, avec lui, de recourir à l’Evangile, pour saisir comment ce qu’il dit est inspiré par la connaissance de Jésus. Il faut que je m’attache personnellement au Christ, comme il l’a fait lui-même.

2° : Le Père Chevrier n’est qu’un homme dans l’Eglise parmi bien d’autres.

Rien de plus vrai, mais, comme pour tout autre, ce qui importe c’est de savoir le rôle que Dieu lui a assigné. Il ne faut pas refuser au Saint Esprit le pouvoir de susciter des fondateurs, des hommes qui reçoivent une grâce assez large pour devenir les guides spirituels de la famille qui sort d’eux.

Il est vrai cependant qu’on ne peut avoir l’Esprit de Dieu, le Père Chevrier lui-même le déclare, si on ne recourt pas à l’Eglise et aux saints. Aussi bien, c’est se mettre à l’école du Père Chevrier que de recourir longuement à tel auteur spirituel important qui semble nous convenir particulièrement. Du reste une large culture sur ce point est nécessaire pour un prêtre. Il peut d’ailleurs arriver qu’un autre maître spirituel nous ayant marqué davantage, ce soit lui qui nous introduise à la connaissance du Père Chevrier et un travail de comparaison peut être très utile dans ces cas-là.

Il reste qu’il ne faut pas s’étonner si, dans une période de formation plus spéciale, on recourt principalement au Père Chevrier : c’est fidélité à l’Esprit de Dieu, pour ceux que Dieu appelle dans la même voie.

3° : Cherchons ce que nous avons à faire et à dire aujourd’hui.

Il est bien évident que c’est cela qui est à faire, mais il y a plusieurs manières de s’y prendre.

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On peut être porté à inventer de toutes pièces, sans vouloir s’inspirer de personne. Croire qu’on y arrive est une illusion car, en toutes nos initiatives les plus personnelles, nous restons marqués par la mentalité de notre milieu, par notre passé, par notre tempérament propre. Tout cela nous marque d’ailleurs de manière providentielle, mais encore convient-il de s’en rendre compte et de ne pas se résigner à rester dans ce cercle étroit que, spontanément, nous croyons assez vaste parce que nous nous y sentons à l’aise.

Si, au contraire, nous avons la garantie qu’un homme a joui d’une expérience spirituelle et apostolique exceptionnelle pour être l’inspirateur de toute une lignée de continuateurs, il faut convenir que la puissance du Saint Esprit peut se servir de cette expérience privilégiée pour féconder notre vie aujourd’hui.

L’homme en question ne déchaîne pas facilement l’enthousiasme ? Ne faut-il pas dire, tant mieux, car, alors, on lui attribuera plus facilement sa vraie place.

Et puis, que va nous dire cet homme ? Non pas : « A votre place, voilà ce que je ferais », mais : « Voici comment vous pouvez trouver ce que Jésus ferait à votre place », ou, mieux encore, « ce que Jésus veut faire par vous et avec vous, maintenant ».

Enfin, cet appel à chercher ce que nous devons faire aujourd’hui doit nous éveiller aussi à une autre chose très importante : le recours au Père Chevrier, pour être vrai, doit s’accompagner d’un recours à sa famille telle qu’elle vit aujourd’hui car, Dieu merci ! nous ne sommes pas seuls et nous avons des frères et des sœurs qui ont compris quelque chose de cette vie à la suite de Jésus que nous désirons.

Ne craignons donc pas de les regarder, sans en exclure volontairement un seul. Tous nous aident à comprendre le Père Chevrier et surtout à mieux connaître Jésus-Christ, à mieux travailler, dans l’Eglise, avec toute l’Eglise, à l’œuvre de Dieu, en annonçant l’Evangile aux pauvres.

Avec l’orientation doctrinale venue du Concile Vatican II, nous reprenons l’habitude de donner plus d’attention aux charismes dans l’Eglise et nous voyons mieux que les familles spirituelles existent pour perpétuer, aussi longtemps que Dieu en disposera, la mission spéciale et les dons particuliers faits à celui qui est reconnu comme fondateur.

Le terme de fondateur ne nous porte pas à envisager les choses sous cet aspect essentiellement spirituel. Il a une résonance surtout juridique, dans le langage actuel et on soupçonne ceux qui se veulent fidèles au fondateur, de vouloir perpétuer une société pour elle-même. Il faut concevoir le fondateur surtout comme un initiateur, un homme qui a reçu un don particulier pour le service du Peuple de Dieu, ce qu’on appelle un charisme, et cet homme est un témoin privilégié pour ceux à qui Dieu donne une grâce semblable. C’est en référence à lui qu’ils peuvent suivre la grâce personnelle qui est en eux et c’est aussi en référence à lui qu’ils forment une même famille spirituelle. « La vraie unité est dans l’union d’un même esprit, d’une même pensée, d’un même amour et c’est Jésus-Christ qui en est le centre, par le Saint Esprit[92]. »

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Deux choses sont nécessaires pour accompagner l’étude du Véritable Disciple ; connaître la vie du Père Chevrier et lire ses lettres.

Nous avons déjà cité plusieurs fois le lire de J.F. Six : un prêtre Antoine Chevrier.

C’est l’ouvrage le plus récent qu’il faut lire si on ne veut pas se contenter d’une courte biographie. Il a, entre autres choses, le grand intérêt de replacer le Père Chevrier dans l’histoire de son temps.

Les lettres du Père Chevrier sont intéressantes, en particulier parce qu’elles montrent comment il appliquait au jour le jour les orientations dessinées dans le Véritable Disciple. On les a reproduites sous deux formes. Un volume imprimé rassemble un choix de lettres. Le choix a été bien fait ; malheureusement pour rendre le texte plus présentable, des corrections parfois très importantes ont été introduites par l’éditeur[93].

On a polycopié le texte intégral de toutes les lettres du Père Chevrier parvenues jusqu’à nous. Cette polycopie est épuisée.[94]

Pour un travail progressif, on peut s’inspirer du plan que voici :

a)      Pour un premier contact avec le Véritable Disciple, il vaut mieux, en général, commencer par lire les passages suivants, dans l’ordre indiqué :

Attachement à Jésus-Christ, p. 109

Renoncement aux biens de la terre, p. 275

Renoncement à son esprit, p. 205

Porter sa croix, p. 325

Suivre Jésus-Christ, p. 335

b)      On peut travailler très utilement en cherchant dans les lettres du Père Chevrier tout ce qui se rapporte aux divers chapitres du Véritable Disciple, par exemple : l’étude de Jésus-Christ, la pauvreté, la croix, le catéchisme, etc.

c)      Pour un travail suivi à travers le livre, on peut lire à la suite, en s’aidant d’un des thèmes fondamentaux qui sert de fil conducteur. En voici quelques exemples :

1) L’amour :

– le mystère de l’Incarnation, manifestation de l’amour de Dieu dans le monde,

– la connaissance de Jésus-Christ qui produit nécessairement l’amour,

– les renoncements, expression de l’amour qui veut se libérer de tout ce qui ne va pas à Jésus-Christ,

– la croix, expression de l’amour, signe distinctif du Christ et de ses disciples,

– suivre le Christ, une vie dans l’amour, tant au plan personnel que dans l’accomplissement de la mission.

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2) La mission :

– le Christ, Verbe incarné, l’envoyé de Dieu,

– la connaissance de Jésus-Christ : nous ouvrir à la totalité de la mission de Jésus-Christ à notre égard,

– l’attachement à Jésus-Christ : entendre l’appel à la mission, Viens, suis-moi,

– les renoncements, spécialement la pauvreté, liberté du missionnaire,

– la croix et suivre Jésus-Christ : Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Une seule et même mission accomplie dans le même esprit, de la même manière.

3) L’homme dans le dessein de Dieu :

– Connaissance de Jésus-Christ, envoyé de Dieu parce que Fils de Dieu fait homme,

– Attachement à Jésus-Christ : Dieu appelle d’autres hommes par son Fils,

– Renoncements : pour l’œuvre de Dieu, il suffit qu’un homme soit envoyé de Dieu aux hommes. Toute la mission, toute la force de l’envoyé tiennent dans le fait d’être envoyé. Etre libre par rapport à tout le reste.

– La croix : l’apôtre éprouvé est un homme qui sait souffrir, il en a la force et l’intelligence, le savoir-faire.

– Suivre Jésus-Christ : l’action de l’homme envoyé de Dieu en faveur des hommes à sauver, une action toujours voulue pour l’homme et non pour les œuvres.

4) La parole :

Ce thème est sans doute le plus essentiel du Véritable Disciple.

– En Dieu, il y a la Parole, le Verbe par qui tout a été fait,

– Le Verbe s’est fait chair, il a pris le temps de nous parler, il est entré et il demeure en conversation avec les hommes.

– Il faut s’attacher à ce Maître en recevant sa parole avec la simplicité du Véritable Disciple.

– La Parole de Dieu, l’Evangile de Jésus-Christ, produit en nous un effet de purification, de transformation, avec l’action intérieure de l’Esprit Saint, afin que nous puissions penser et agir selon Dieu.

– La Parole du Seigneur nous donne force intérieure pour porter la croix avec joie.

– Il faut suivre Jésus-Christ dans l’annonce de l’Evangile, commençant par où il a commencé, prière, jeûne, se présentant aux hommes avec sa douceur, son humilité, sa bonté.

– Il faut annoncer la Parole avec autorité, fidélité, simplicité, à tous, toujours et partout,

– Il faut aller jusqu’au bout de cette mission en acceptant les conséquences inéluctables de la prédication de l’Evangile : les combats, les persécutions.

– Il faut accomplir l’œuvre de Dieu dans le sacrifice de sa vie comme a fait Jésus lui-même : c’est à travers son ministère que l’envoyé de Dieu s’achemine vers sa Pâque qui l’introduit dans la gloire.

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d) Pour étudier un chapitre particulier, un passage du Véritable Disciple, il faut essayer de retrouver partout deux références, l’Ecriture Sainte et l’expérience du Père Chevrier, c’est-à-dire, ce qu’il a vu, entendu, vécu.

Par exemple, prenons simplement la page d’ouverture[95]

« Notre Seigneur Jésus-Christ parle souvent, dans l’Evangile, de ses disciples. » Allons voir dans l’Evangile en notant, si possible, tous les passages où le mot disciple est employé et les caractéristiques qui l’accompagnent. On aura vite sous les yeux un tableau éloquent.

« Notre premier travail est donc de connaître Jésus-Christ pour être ensuite tout à lui. » D’où le Père Chevrier tient-il cette certitude ? Son expérience personnelle et sa vie apostolique lui ont montré que les fruits qui demeurent sortent de la connaissance de Jésus-Christ. Par une autre voie, on n’obtient rien ou des résultats seulement éphémères.

En certains passages, c’est le recours à l’Ecriture qui affleure immédiatement. En d’autres, à l’inverse, c’est le recours à l’expérience. Mais il vaut la peine de chercher sans cesse l’un et l’autre. Grâce à cette recherche, ont trouvera plus facilement les transpositions à faire et on pourra plus facilement dépasser les choses qui font difficultés.

Est-il besoin d’ajouter, en terminant, qu’il est tout à fait inutile de lire ce livre comme on lit un roman. Si on ne le reçoit pas comme une méditation, il ne livrera pas son secret.

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Ouverture[96]

Notre Seigneur Jésus-Christ parle souvent, dans l’Evangile, de ses disciples.

Il choisit ses disciples, il parle à ses disciples, il les instruit à part,

Il leur donne des lois particulières.

En un mot, c’est un choix spécial d’hommes qui sont à lui et qui vont avec lui.

Qu’est-ce qu’un disciple en général ?

Un disciple en général est un homme qui en a pris un autre pour son maître, qui le suit, écoute sa parole, lui donne sa confiance, admet sa doctrine et la met en pratique.

Qu’est-ce qu’un disciple de Jésus-Christ ?

Un disciple de Jésus-Christ, ce sera donc un homme qui prend Jésus-Christ pour son Maître ; qui le suit, lui donne toute sa confiance, écoute sa doctrine et la met en pratique et n’a d’autre désir que de le servir, de l’aimer et de faire tout ce qu’il lui a enseigné. (1)

1. Ms X-6 ; XI 39.

Un disciple, c’est un ami qui en suit un autre, qui prend quelqu’un pour son maître et qui donne à lui sa confiance, son cœur et sa volonté. (Ms XI 6).

Un disciple, c’est un homme qui en suit un autre : qui a pris quelqu’un pour son maître, qui l’écoute, qui le suit, qui lui donne sa confiance, et qui est prêt à se sacrifier pour lui. Il admet sa doctrine et la met en pratique. (Ms XI 39)

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Que faut-il faire pour devenir un véritable disciple de Jésus-Christ ?

Pour devenir un Véritable Disciple de Jésus-Christ, il faut d’abord le connaître, savoir qui il est.

La connaissance que nous avons de lui nous aidera à nous donner à lui et plus nous le connaîtrons, plus nous nous attacherons à lui, plus nous aimerons sa doctrine, plus nous serons désireux de le suivre et de pratiquer tout ce qu’il nous enseignera.

Notre premier travail est donc de connaître Jésus-Christ pour être ensuite tout à lui.

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Première partie : Connaissance de Jésus-Christ

I – La Trinité

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Dès les premiers mots, le Père Chevrier nous étonne en abordant d’emblée le mystère de la Sainte Trinité.

Il le fait en recourant à la théologie classique en Occident, celle qui, à la suite de saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, a reconnu, dans l’exercice de nos facultés intellectuelles, une ressemblance de la vie intime de Dieu. C’est l’Ecriture elle-même qui met sur cette voie en désignant Jésus-Christ comme le Verbe, la Parole.

Le Père Chevrier ne se montre pas très adroit pour présenter cette théologie. Peut-être d’ailleurs son professeur avait-il procédé avec une semblable maladresse dans les leçons du séminaire.

Mais le plus important n’est pas là. Il faut remarquer l’expression dans Dieu, qui revient plusieurs fois et la phrase finale : Nous pouvons dire maintenant ce que c’est que Jésus-Christ. Le Père Chevrier a bien noté que la connaissance de Jésus-Christ, envoyé du Père, est inséparable de la connaissance du seul vrai Dieu.[97]

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Notions préliminaires sur l’existence des trois personnes divines.

Il faut savoir que, dans Dieu comme dans nous-mêmes, puisque nous avons été créés à l’image de Dieu, il y a l’être, la pensée, l’amour ; que ces trois choses sont absolument nécessaires pour constituer un être intelligent et complet.

Comme dans Dieu tout existe à l’état parfait, parce que, si quelque chose d’imparfait était dans Dieu, il ne serait plus infini, ni parfait, la pensée qui vient de Dieu, qui sort de Dieu comme principe est parfaite comme Dieu même et forme une personne distincte du principe qui l’a engendrée.

Comme en moi, je sens que ma pensée est de moi, qu’elle sort de moi-même, qu’elle vient de moi, qu’elle est quelque chose de moi et que cependant elle est distincte aussi de l’amour qui la suit.

Dans Dieu, cette pensée qui s’appelle Verbe est Verbe intérieur tant qu’elle n’est pas produite au dehors et qui est quelque chose de Dieu, qui émane de Dieu, qui est Dieu lui-même pensant, forme une personne divine à l’état parfait, qui est la seconde personne dans Dieu, qui engendre sa pensée ou son Verbe divin.

Cette seconde personne dans Dieu est sa pensée divine, éternelle et divine, elle est l’expression intérieure de sa pensée éternelle et immuable et elle est aussi ancienne que Dieu même parce que Dieu pense de toute éternité et qu’il ne peut exister sans sa pensée qui est aussi essentielle à Dieu que Dieu même.

Il y a donc, en Dieu, Dieu et son Verbe, qui n’est autre chose que sa pensée elle-même à l’état de personne.

Cette pensée ou personne ne peut exister sans des rapports intimes avec le principe qui l’a produite.

Dieu voit sa pensée engendrée par lui-même, venant de lui, sortant de lui, parfaite comme lui, il la contemple comme un autre lui-même, parce qu’elle renferme toute sa lumière, son intelligence, sa sagesse ; rien n’est plus beau, plus parfait que cette pensée infinie qui est une, parfaite et infinie ; il l’aime nécessairement.

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De son côté, le Verbe ou la pensée de Dieu voit son auteur et son principe duquel elle sort à l’était parfait, elle voit ce principe qui l’a engendrée et elle admire toutes ses perfections infinies et éternelles et elle aime ce principe d’un amour infini ;

Et, de l’amour de ces subsistances parfaites et infinies, naît une troisième personne qui s’appelle l’Amour ou le Saint Esprit, parce qu’elle émane des deux premiers principes et qu’elle procède l'un de l'autre.

Et comme cet amour procède de ces deux personnes et que les deux premières personnes n’ont pu exister sans se connaître et s’aimer, et que les deux premières personnes sont éternelles, nécessaires à leur propre existence, il s’ensuit que la troisième personne qui est l’Amour ou le Saint Esprit, existe en même temps que les deux autres personnes ;

Et comme cet amour procède de deux principes parfaits, infinis, il suit de là que le Saint Esprit est éternel, infini, comme le Père et le Fils et que l’amour infini de ces deux premières personnes l’une pour l’autre ne peut pas produire une personne inférieure aux deux autres ;

Et que dans Dieu lui-même, il ne peut y avoir rien d’imparfait, rien de fini, autrement, il ne serait pas Dieu.

Voilà ce qu’il y a dans Dieu et il ne peut en être autrement, même aux yeux de la raison.

Nécessité de ces trois personnes pour un Dieu parfait.

Coexistence de ces trois personnes qui ne peuvent exister l’une sans l’autre.

Egalité de ces trois personnes.

Distinction de ces trois personnes.

Inséparabilité de ces trois personnes.

Comparaison de notre âme et de la flamme qui produit nécessairement de la lumière et la chaleur.

Voilà ce qu’il y a en Dieu et il ne peut en être autrement et ces trois personnes en Dieu ne sont qu’une seule et même chose.

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Dieu, principe de tout, pense et aime ; sa pensée infinie comme Dieu même devient une personne infinie et éternelle comme son principe.

Et son amour devient une personne infinie et éternelle comme le principe d’où il émane.

Et que tout dans Dieu est parfait et infini.

Et ces deux personnes sont éternelles comme le principe d’où elles émanent parce que le Père ou principe de ces deux personnes ne peut exister sans sa pensée et son amour.

Ces deux personnes divines reçoivent tout du premier principe par une génération infinie ; principe infini qui communique aux deux autres personnes tout ce qu’il a sans se détruire lui-même, sans s’amoindrir, parce qu’il est un principe infini et qu’ayant une vie infinie, il communique tout ce qu’il a de lui sans rien perdre de lui-même.

 

Ces premières notions bien comprises, nous pouvons dire maintenant ce que c’est que Jésus-Christ.

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II. Qu’est-ce que Jésus-Christ

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On pourra comparer les pages qui suivent avec celles qui précèdent. Si le Père Chevrier était maladroit en théologie spéculative, revenu au commentaire direct de l’Ecriture, il est au contraire très à l’aise et n’hésite pas devant des formules assez hardies (par exemple page 62, à propos du besoin qu’a Dieu de se communiquer).

Derrière ces pages, spécialement derrière les dernières lignes plus vibrantes, il y a l’expérience spirituelle de Noël 1856 qui revit sans cesse au contact de l’âme avec cette phrase de l’Ecriture : le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous.

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Saint Jean répond très clairement à cette question dans le premier chapitre de son Evangile, quand il dit :

Au commencement était le Verbe.

C’est-à-dire, en même temps que Dieu était, le Verbe était aussi, parce que Dieu ne peut exister sans sa pensée ou son Verbe, un être intelligent ne peut exister sans penser et Dieu qui est la sagesse même, l’intelligence même, ne peut exister sans penser, sans sa pensée.

Au commencement il était ; il ne dit pas : a été créé, mais était.

Il y a une différence entre ce commencement de l’Evangile de saint Jean et le commencement de la Genèse où Moïse dit : in principio Deux creavit[98]

Et le Verbe était en Dieu

C’est-à-dire qu’il n’était pas encore sorti de Dieu comme plus tard.

Il était en Dieu comme ma pensée est en moi, faisant partie de moi-même, je la sens, je sens son existence. Ainsi le Verbe était en Dieu comme Verbe intérieur, il était en Dieu comme ma pensée est en moi-même, et comme je ne puis exister sans ma pensée ; ainsi Dieu possède de toute éternité son Verbe intérieur, non encore manifesté au monde.

Et ce Verbe était Dieu.

Ce Verbe, engendré par le Père qui est Dieu, étant la pensée parfaite de Dieu, sa pensée, sa connaissance, sa science, sa sagesse, ce Verbe qui a tout reçu du Père par une filiation infinie et divine, sans aucune abstention, forme une personne divine qui est Dieu, comme le principe d’où elle procède, comme l’enfant qui sort de son père est semblable à son père, devient par conséquent, homme comme son père.

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Ainsi le Verbe qui est engendré du Père d’une manière infinie, reçoit tout de lui et se trouve semblable à lui, parfait comme lui, Dieu comme lui.

Il était au commencement en Dieu.

Dès le commencement, avant toutes choses, il était en Dieu, ne faisant qu’un avec lui, Dieu lui-même, n’ayant qu’une nature avec lui. Il était en Dieu comme ma pensée est en moi, et cela dès le commencement c’est-à-dire de toute éternité ; ainsi dans ces mots, on voit l’unité de sa nature et l’éternité du Fils de Dieu et son existence cependant distincte, parce qu’il était, et la parole précédente dit qu’il était Dieu.

Au commencement, c’est-à-dire avant de se manifester au monde, comme il l’a fait plus tard, il existait déjà et il était en Dieu.

Toutes choses ont été faites par lui, et rien n’a été fait sans lui.

C’est par sa parole ou son Verbe que Dieu le Père a créé toutes choses. N’est-ce pas en effet, par notre parole que nous commandons ou que nous faisons les choses ?

Quand nous avons quelque chose à faire, à produire en dehors de nous, nous disons, nous parlons et nous faisons par notre parole. Un général d’armée commande et il est obéi.

Ainsi Dieu fait tout par son Verbe ipse dixit et facta sunt.[99]

Tout ce qui a été fait en dehors de Dieu a été fait par son Verbe ou sa parole puissante et infinie : les anges, le ciel, la terre, les hommes, tout a été fait par son Verbe divin qui est l’expression divine de la volonté du Père et qui, étant son Verbe, a la même puissance que le Père et ne peut vouloir et faire lui-même que ce qu’il est en lui et qu’il ne fait qu’avec lui.

En lui était la Vie.

La vie du Père, comme la vie des hommes.

N’est-ce pas dans la pensée que se trouve la vie ?

Otez la pensée d’un être intelligent, que deviendra-t-il ? Un être mort ; et de même qu’il puise la vie dans le Père qui est la vie par essence, ainsi il communique cette vie de la pensée, de l’intelligence à tous les êtres auxquels il donne l’être, et en leur donnant l’être, il leur donne la vie, l’intelligence, et le Saint Esprit leur donne l’amour.

Ainsi, chaque personne communique quelque chose :

Le Père donne l’être à son Fils

Le Fils donne la vie et l’intelligence

Et l’Esprit Saint communique l’amour.

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et ces trois bienfaits sont donc absolument nécessaires pour former de nous des êtres bons et capables de bien.

En lui est le principe de vie qu’il nous communique en nous créant, l’intelligence, la pensée, la raison, la foi.

Vie naturelle,

Vie spirituelle.

En lui, était la vie et la vie était la lumière des hommes.

Dans cette vie que le Verbe communique aux hommes en les créant, se trouve la lumière, lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde.

N’est-ce pas, en effet, dans le Verbe qui est la pensée de Dieu que se trouve la véritable lumière qui nous fait connaître Dieu et les choses célestes ?

N’est-ce pas dans ce Verbe que se trouvent toute la sagesse du Père, la science, la connaissance de Dieu et toutes les sciences divines et humaines ?

C’est de ce Verbe divin que sortent les rayons de ce soleil divin qui se répande sur toutes les créatures intelligentes et chrétiennes pour les élever, les éclairer et leur faire connaître les choses spirituelles et divines sans lesquelles l’homme reste dans l’ignorance et les ténèbres de sa propre raison.

Lumière des anges, des hommes, d’Adam, de Moïse, des prophètes, des saints.

Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous.

Ce Verbe intérieur qui est la pensée éternelle de Dieu, qui est en Dieu de toute éternité, qui est Dieu, s’est revêtu d’une forme extérieure pour se manifester aux hommes.

La pensée est essentiellement interne et pour devenir extérieure, pour se manifester au dehors, elle a besoin de revêtir une forme extérieure. Ainsi, tant que nous ne parlons pas ou que nous n’écrivons pas, notre pensée est intérieure, cachée et n’est connue de personne et pour la manifester il faut lui donner une forme extérieure.

Ainsi en Dieu, sa pensée ou son Verbe est resté caché à l’intérieur et inconnu, tant qu’il n’a pas revêtu de forme et, pour se manifester, il a fallu qu’il prit une forme extérieure.

Il est à remarquer que la manifestation de notre pensée est une nécessité pour nous, que nous ne pouvons vivre sans nous manifester nos pensées. C’est un besoin pour nous, les muets eux-mêmes trouvent moyen de manifester leurs pensées intérieures.

La pensée ne peut rester captive et enchaînée, autrement, nos pensées nous seraient inutiles à nous-mêmes et aux autres.

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Or ce besoin que nous avons de manifester nos pensées, nos désirs, nos volontés, nos sentiments aux autres, qui nous le donne sinon Dieu ?

Si Dieu nous a donné ce besoin, qui est bon, pourquoi Dieu n’aurait-il pas ce besoin de se communiquer à nous qui sommes ses créatures, ces créatures intelligentes, ses créatures qu’il a formées à son image et à sa ressemblance ? Pourquoi nous aurait-il créé à son image et à sa ressemblance et nous aurait-il donné une fin surnaturelle s’il n’avait rien eu à nous dire et à nous enseigner ? Dieu n’a pu nous créer intelligents et nous former à son image et ressemblance sans rien dire à sa créature et lui donner un signe de sa volonté sur elle.

Que dirait-on d’un père qui met des enfants au monde et les laisse tranquilles sans leur manifester aucunement sa volonté, et leurs devoirs ? Cela serait indigne d’un père et vaudrait mieux le néant à une pareille situation.

Dieu a dû parler aux hommes et il leur a parlé certainement.

Et il leur a parlé par son Verbe parce que le Verbe est sa pensée, sa sagesse.

Et de même que pour manifester notre pensée nous la revêtons d’une forme extérieure, de la parole ou de l’écrit, d’une lettre ou d’un messager qui porte nos volontés aux autres,

Ainsi le Verbe divin a pris une forme pour se manifester aux anges et aux hommes.

Il s’est manifesté à toutes créatures intelligentes : d’abord aux anges en prenant une forme spirituelle puisqu’ils étaient esprits eux-mêmes, il n’avait pas besoin de prendre une forme matérielle.

Il s’est manifesté à Adam en prenant une forme visible et matérielle. Laquelle ? l’Ecriture ne le dit pas, et quand nous lisons que Dieu parle à Adam, c’est déjà le Verbe qui commence sa mission sur la terre de parler aux hommes et leur manifester les volontés de son Père.

Personne n’a jamais vu Dieu mais c’est le Fils qui nous l’a fait connaître (Jean 1,18).

Il a parlé à Abraham sous la forme des anges.

Il a parlé à Moïse.

Et aux prophètes sous des formes plus ou moins sensibles.

Enfin, dans la suite des siècles, au moment décrété par la Providence, il a parlé à tous les hommes, lui-même en personne, en se revêtant d’une forme humaine.

C’est ce que saint Paul nous dit : multifariam multisque[100]

Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous.

O ineffable mystère ! Dieu est avec nous,

Dieu est venu nous parler, il est venu habiter avec nous pour nous parler et nous instruire.

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Ce qu’il n’avait fait autrefois qu’en passant, pour ainsi dire, et à la hâte, il l’a fait dans ces derniers temps d’une manière bien sensible, durable.

Il a pris lui-même la forme de l’homme afin d’habiter avec nous et avoir le temps de nous parler et de nous dire tout ce que le Père voulait nous enseigner par lui.

Nous ne sommes pas des êtres abandonnés par Dieu.

Nous avons Dieu qui est véritablement un Père qui aime ses enfants et veut les instruire et les sauver.

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III. Divinité de Jésus-Christ

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Tout en lui nous prouve qu’il est ce Verbe éternel qui vient sur la terre…

Après cette affirmation, vient une accumulation de références évangéliques. De temps à autre jaillit un commentaire. Des titres manifestent un désir de mettre en ordre les citations extraites de l’Evangile.

L’ensemble montre bien qu’il ne s’agit ni de démontrer la divinité de Jésus-Christ, ni de faire une théologie biblique au sujet du Christ. Dans le prolongement du commentaire précédent sur le prologue de saint Jean, nous sommes invités à un regard contemplatif sur toute page d’Evangile, certains d’y retrouver la personne du Fils de Dieu.

Ceci est d’ailleurs confirmé explicitement par l’importante remarque finale.[101] Cette attention à la divinité de Jésus-Christ manifestée dans l’Evangile, exerce la foi qui devient ainsi plus vive et plus capable de guider le croyant en tout, capable aussi de rencontrer l’incroyance pour un labeur vraiment apostolique.

Enfin, il est intéressant de noter la mention de l’Eglise comme signe de la divinité de Jésus-Christ. En 1870, le premier Concile du Vatican a proclamé : « l’Eglise… est par elle-même un grand et perpétuel motif de crédibilité et un témoignage irréfutable de sa mission divine.[102]

Aujourd’hui, nous sommes invités plus clairement à aller plus loin en regardant l’Eglise, non pas seulement comme un signe qui confirme la divinité du Christ et nous renvoie à sa vie passée telle que la montre l’Evangile. L’Eglise est plus encore une manifestation actuelle de la présence de Jésus aux siens et nous pouvons poser sur elle le même regard contemplatif que sur l’Evangile pour y reconnaître « Jésus-Christ, hier et aujourd’hui, le même pour l’éternité »[103] Du reste, l’Eglise ne se présente jamais à nous sans l’Evangile dans les mains.

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Ce Verbe fait chair, c’est Jésus-Christ

Tout en lui nous prouve qu’il est ce Verbe éternel qui vient sur la terre pour nous manifester les pensées et les volontés de Dieu.

Tout nous montre qu’il vient du ciel et qu’il n’y a rien en lui de terrestre, sinon ce corps qu’il a pris dans le sein d’une Vierge[104] et dont il s’est revêtu pour nous parler et nous montrer le chemin du ciel.

D’abord il a été nommé et déclaré tel par l’ange Gabriel au jour de sa conception (Luc 1, 26)

L’ange Gabriel ayant salué la Vierge Marie, choisie par Dieu pour donner naissance corporelle au Verbe de Dieu, lui dit : Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu, voilà que vous concevrez dans votre sein et vous enfanterez un fils et vous l’appellerez du nom de Jésus. Celui-là sera grand ; et il sera appelé le Fils du Très-Haut et le Seigneur lui donnera le trône de David son père.

Marie, craignant pour sa virginité, demande à l’ange comment cela pourra se faire, puisqu’elle s’est consacrée à Dieu par la virginité. L’ange la rassure en lui disant :

l’Esprit Saint viendra en vous et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre,

c’est pourquoi ce qui naîtra de vous étant saint sera appelé le Fils de Dieu.

Rien n’est impossible à Dieu.

Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole.

Il a une vierge pour mère

Il est conçu par l’opération du Saint Esprit

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Il est saint

Il est nommé Fils du Très-Haut

Il est appelé Fils de Dieu.

C’est donc le Verbe éternel qui prend naissance, vie, dans le sein d’une vierge et cela devait être ainsi car un homme ne peut engendrer un Dieu.

Il n’y a que Dieu qui puisse engendrer son Fils.

Celui qui pense a seul le droit et la possibilité d’engendrer sa pensée, de l’exprimer extérieurement ; un étranger ne peut exprimer la pensée d’un autre.

C’est donc le Père seul qui a le droit d’engendrer son Verbe extérieurement par son Esprit qui est amour et qui produit extérieurement les actes d’amour.

Lui seul a le droit de l’engendrer dans le temps parce que lui seul l’a engendré de toute éternité.

Un homme ne peut pas dire : j’ai donné le jour à un Dieu, j’ai engendré un Dieu.

C’est un ange qui l’annonce à saint Joseph

Pendant que saint Joseph, époux de Marie, étonné de l’état de Marie son épouse, méditait de la laisser et de s’en aller au loin, un ange apparut à Joseph et lui dit : ne crains pas de garder Marie pour ton épouse, car ce qui est né en elle est du Saint Esprit, elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus parce que c’est lui qui sauvera le peuple de ses péchés ; et tout ceci s’est fait en accomplissement de ce que le Seigneur a dit par son prophète en disant : voilà que la Vierge portera dans son sein et enfantera un fils et ils li donneront le nom d’Emmanuel, qui signifie Dieu avec nous.

Et Joseph garda Marie pour son épouse.

Les anges le proclament à sa naissance.

A sa naissance, les anges descendent du ciel et le proclament au monde en apprenant que cet enfant apporte la paix au monde et vient procurer toute gloire à Dieu.

Ils vont avertir les bergers de Bethléem et leur annoncer qu’un Sauveur leur est né, que cet enfant, couché dans une crèche à Bethléem est le Christ, le Seigneur.

Une étoile l’annonce aux habitants de l’Orient et des rois mages accourent à ce signe et viennent l’adorer en le reconnaissant pour leur roi et leur Dieu.

C’est Dieu le Père qui le proclame son Fils au jour de son baptême.

Après avoir reçu le baptême de Jean, pendant que Jésus était en prière, voilà que les cieux sont ouvert et l’Esprit Saint descend sur lui en forme de colombe et s’y repose.

Et une voix se fit entendre du ciel disant : tu es mon Fils bien-aimé, c’est en toi que j’ai mis mes complaisances.

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et à la Transfiguration

Lorsque Jésus fut transfiguré sur le Thabor, en présence de trois de ses apôtres et qu’ils étaient témoins de tout ce qui se passait de grand et de merveilleux entre Jésus, Moïse et Elie, une voix sortit de la nuée qui les enveloppait et dit :

Celui-ci est mon Fils bien aimé en qui j’ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le.

C’est saint Jean-Baptiste qui le proclame Christ, le véritable Agneau de Dieu et atteste qu’il est le Fils de Dieu (Jn 1,15).

Saint Jean, élevant la voix devant ses disciples et la foule dit,

C’est de celui-ci que j’ai dit : celui qui doit venir après moi a été mis avant moi et c’est de sa plénitude que nous avons tous reçu, grâce pour grâce,

Car la foi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ,

Personne n’a jamais vu Dieu

Mais le Fils unique qui est dans le sein du Père est celui qui nous l’a fait connaître.

(Jn 1,29) : Quand les pharisiens demandent à Jean-Baptiste qui il est, il répond qu’il n’est ni le Christ, ni Elie, ni le prophète, qu’il est la voix de celui qui crie dans le désert.

Je baptise dans l’eau, mais il y en a un qui est au milieu de vous et que vous ne connaissez pas, qui viendra après moi, qui a été mis avant moi. C’est celui-là qui baptise dans l’Esprit Saint et je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers.

(Jn 1,29) : Jean voyant Jésus venir vers lui dit à ses disciples :

Voilà l’agneau de Dieu,

voilà celui qui porte le péché du monde,

voilà celui de qui j’ai dit :

après moi vient un homme qui a été mis au-dessus de moi, parce qu’il était avant moi,

et c’est pour qu’il soit reconnu dans Israël que je suis venu baptiser dans l’eau.

Jean vit l’Esprit Saint descendre comme une colombe du ciel et il est resté sur lui.

Et celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit Saint descendre, c’est celui-là qui baptise dans l’Esprit Saint.

Et j’ai vu, et j’atteste que celui-ci est le Fils de Dieu.

Saint Jean

(Jn 3,28) : Ailleurs il dit en parlant aux Juifs :

Vous savez que je vous ai dit : je ne suis pas le Christ mais je suis envoyé devant lui.

Il faut qu’il grandisse et que moi je sois rapetissé.

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Qui vient d’en haut est au-dessus de tout.

Qui vient de la terre est terrestre.

Qui est venu du ciel est au-dessus de tout : il atteste ce qu’il a vu et entendu et personne cependant n’admet son témoignage.

Celui qui a accepté son témoignage, a déclaré que Dieu est véridique, car celui que Dieu a envoyé parle le langage de Dieu, parce que ce n’est pas à la mesure que Dieu lui donne son Esprit.[105]

Le Père aime le Fils et a remis toutes choses entre ses mains.

Qui croit au Fils a la vie éternelle.

Mais qui est incrédule au Fils, ne verra pas la vie.[106]

Mais la colère de Dieu demeure sur lui.

C’est la foule qui le suit qui proclame sa divinité

C’est la multitude de malades qui accourent de toutes parts pour demander leur guérison (Mc 1,32)

Ce sont les démons eux-mêmes qui ne peuvent s’empêcher de l’appeler le Christ et le Fils de Dieu (Mc 3,11)

C’est la nature entière qui obéit à sa parole et s’incline devant lui comme devant son créateur (Mc 4,31)

Ce sont les apôtres qui confessent qu’il est le Christ et vont le prêcher partout après sa mort. (Mt 16,16)

Le plus éclatant témoignage est celui qu’il rend de lui-même, par ses paroles et ses actions.

Il parle comme un Dieu comme le Verbe de Dieu.

Il est le Verbe divin, il est la parole même de Dieu, il doit donc parler comme Dieu même ou plutôt comme

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La pensée même de Dieu, exprimée au dehors sous une forme humaine, mieux :

La forme n’est rien, c’est la pensée, l’intelligence qui est tout.

Comme le Verbe ou pensée éternelle de Dieu, il sort de Dieu véritablement.

C’est Dieu qui l’a engendré de toute éternité et elle est devenue visible, sensible, depuis qu’il a pris un corps pour se manifester aux hommes, mais c’est toujours le même Verbe, la même pensée, aussi ce n’est pas le son de sa voix ou l’écrit que j’examine, qui est essentiel mais c’est sa pensée que ses signes expriment,

c’est là tout, c’est l’essentiel.

Et le Verbe, exprimé extérieurement au monde, est toujours ce véritable Verbe intérieur du Père qu’il appelle véritablement sont Fils, parce qu’il y a, dans cette forme extérieure d’homme, son Verbe éternel qu’il a engendré de toute éternité.

C’est pour cela aussi que Jésus-Christ peut toujours véritablement appeler Dieu son Père, parce que c’est lui qui l’a engendré véritablement de toute éternité quoique ayant pris une forme extérieure depuis quelques temps.

Aussi appelle-t-il toujours Dieu son Père et ne lui donne-t-il pas d’autre dénomination parce qu’il est réellement sorti de lui et qu’il est le Verbe intérieur quoique exprimé au dehors sous une forme sensible.

De même ma pensée est toujours ma pensée quoiqu’elle soit exprimée au dehors par des signes extérieurs.

Il appelle toujours Dieu son Père.

Et Dieu l’appelle son Fils.

C’est là mon fils bien aimé, en qui j’ai mis mes complaisances.

Il appelle Dieu son Père dans le sens strict et véritable.

Ce n’est pas par adoption, comme nous qu’il appelle Dieu son Père, mais c’est dans le sens strict et véritable.

De même que l’enfant vient de son père, sort de son père, qu’il a la même nature que son père, la même vie, la même puissance, parce qu’il est réellement sorti du père.

Comme ma pensée sort de moi, ainsi Jésus-Christ sort de son Père.

C’est ce qu’il exprime par ses paroles divines.

Il est sorti de Dieu.

Avant de quitter le monde, il disait à ses apôtres : je suis sorti de Dieu et je suis venu dans le monde.

Je quitte le monde et je retourne à mon Père.

Il répond aux Juifs qui lui disent que Dieu est leur Père : si Dieu était votre père, vous m’aimeriez.

Car c’est de Dieu que je procède et que je suis venu,

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car je ne suis pas venu de moi-même,

mais c’est lui qui m’a envoyé.

Et saint Jean exprime cette vérité en disant : personne n’a jamais vu Dieu.

Le Fils unique qui est dans le sein de Dieu est celui qui le fait connaître.

Il a la même nature que le Père.

Et Notre Seigneur dit aux juifs : mon Père et moi, nous ne sommes qu’un, c’est-à-dire qu’une seule et même chose.

Ne croyez-vous pas que je suis en mon Père et mon Père en moi ? Croyez le au moins à cause de mes œuvres.

Croyez à mes œuvres, afin que vous connaissiez et croyiez que mon Père est en moi et que je suis dans mon Père.

Il a la même vie que le Père.

Comme le Père a la vie en lui-même, il a donné aussi au Fils d’avoir la vie en lui-même.

vie éternelle : avant qu’Abraham fut, je suis.

Il s’appelle le Principe,

en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

Il était au commencement dans Dieu, au commencement était le Verbe.

Il ressemble en tout au Père.

Qui me voit, voit mon Père.

Celui qui me voit, voit celui qui m’a envoyé.

Je suis en mon Père et mon Père est en moi.

Il est égal au Père en puissance et en grandeur.

Toute puissance m’a été donnée, dans le ciel et sur la terre.

Mon Père agit sans cesse et moi j’agis avec lui.

Tout ce que le Père fait, le Fils le fait pareillement.

Toutes choses ont été faites par lui et rien n’a été fait sans lui.

Egal en richesses.

Toutes choses m’ont été données par mon Père.

Tout ce qui est à mon Père est à moi.

Il est digne des mêmes honneurs que le Père.

Le Père a remis tout jugement au Fils afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père.

Qui n’honore pas le Fils, n’honore pas le Père qui l’a envoyé.

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Il mérite la même confiance que le Père.

La volonté de mon Père qui m’a envoyé est que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle.

Qui croit en moi, ne croit pas en moi mais à celui qui m’a envoyé.

Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.

Il peut donc s’appeler avec justice le Fils de Dieu.

Il répond à Caïphe qui lui demande s’il est le Fils de Dieu, le Christ,

il répond avec autorité et vérité : je le suis, tu le dis.

Il répond aux juifs : vous me dites à moi que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde : tu blasphèmes, parce que j’ai dit : je suis le Fils de Dieu.

Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. Mais si je les fais, quand même vous ne voudriez pas croire, croyez à mes œuvres,

Afin que vous connaissiez et croyiez que je suis en mon Père et mon Père est en moi.

Il parle vraiment comme un Dieu.

Quel est l’homme, en effet, qui peut parler ainsi ?

Quel est l’homme qui peut dire avec vérité : Dieu est mon véritable Père ? Je suis sorti de Dieu. Je viens de Dieu.

C’est de Dieu que je procède.

Dieu et moi, nous ne sommes qu’une seule et même chose.

Dieu est en moi et moi je suis en Dieu.

Je suis la vie, le principe de toutes choses et de même que Dieu a la vie en lui-même, moi aussi j’ai la vie en moi-même et personne ne peut me ravir ma vie, si je ne le veux moi-même.

Qui me voit, voit Dieu lui-même en moi. Car je suis en Dieu et Dieu est en moi. J’ai toute la puissance de Dieu dans le ciel et sur la terre.

Tout ce que Dieu fait, je le fais aussi moi-même.

Tout ce que Dieu a, je l’ai aussi à moi-même.

Qui croit en moi, croit en Dieu et je donne la vie éternelle à celui qui croit en moi, telle est la volonté de Dieu.

Je suis le Fils du Dieu vivant.

Celui qui croit en moi ne mourra jamais et je le ressusciterai au dernier jour et il aura la vie éternelle.

Quel est l’homme qui a jamais osé parler ainsi ?

Ce qu’il y a de plus fort et de plus convainquant, c’est qu’il appelle ses œuvres en témoignage de ses propres paroles.

En effet, un homme aurait beau dire : je suis un tel, je suis le fils d’un tel… comte, ouvrier, tailleur, architecte, s’il ne prouve par ses papiers ou ses œuvres, ses paroles sont regardées

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comme nulles et ce n’est qu’un menteur, mais si ses œuvres répondent à ses paroles, alors il est digne de créance et on est forcé de croire ce qu’il dit et d’admettre son témoignage, son titre et son identité.

C’est ce que Jésus a fait lui-même en apportant ses œuvres pour second témoignage de sa divinité, comme Verbe de Dieu.

Et il ne craint pas de dire lui-même : croyez à mes œuvres.

Si je ne fais pas les œuvres de Dieu mon Père, ne me croyez pas, mais si je les fais, vous êtes obligés de croire en moi.

Croyez à mes œuvres, afin que vous connaissiez et croyiez que mon Père est en moi et que je suis en mon Père et que nous sommes qu’une seule et même chose.

Non seulement il parle comme un Dieu mais il agit comme un Dieu.

Il met à exécution cette parole qu’il dit au monde : toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre.

Tout ce que le Père fait, le Fils le fait pareillement. Mon Père agit sans cesse, et moi j’agis avec lui.

Les juifs auraient bien pu mettre Jésus au défi et dire : tu dis et tu ne fais pas ce que tu avances.

Mais Jésus dit, pour répondre à tout : Croyez à mes œuvres et mes œuvres ne sont pas cachées, je les fais devant tout le monde, c’est la foule, le peuple et vous-mêmes qui en êtes les témoins tous les jours.

Il commande à la nature et la nature lui obéit comme à un Dieu, son créateur ; il apaise les tempêtes.

Quand il est sur la mer avec ses apôtres et que la tempête menaçait de les submerger, les apôtres effrayés s’écrient : Seigneur, sauvez-nous, nous périssons. Jésus se réveillant de son sommeil car il dormait, leur dit : Que craignez-vous, hommes de peu de foi ? Et, se levant, il menaça le vent et dit à la mer : calme-toi ; et aussitôt le vent cessa et il se fit un grand calme ; et tout le monde, dans l’admiration, était saisi de crainte et ils se disaient l’un à l’autre : quel est donc celui-ci ? il commande aux vents et à la mer et les vents et la mer lui obéissent.

Ah ! C’était le créateur du monde.

Ipse dixit et facta sunt. Omnia per ipsum facta sunt et sine ipso factum est nihil.[107]

Il marche sur les eaux et y fait marcher Pierre.

Une autre fois, les apôtres seuls traversaient la mer et Jésus était resté sur le rivage avec le peuple pour le congédier après la multiplication des pains,

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et ils se fatiguaient beaucoup à ramer parce que le vent leur était contraire.

Après avoir ramé pendant 25 ou 30 stades dans la nuit, ils virent Jésus marchant sur les eaux s’approchant de la barque et les dépassant.

Eux, troublés, crurent que c’était un fantôme et jetèrent un grand cri. Mais Jésus leur dit : ayez confiance, c’est moi, ne craignez pas.

Pierre ayant entendu la voix de son Maître dit au Seigneur : si c’est vous, commandez que je vienne à vous sur les eaux.

Et Jésus lui dit : viens.

Et Pierre, descendant de la barque, marchait sur l’eau pour aller à Jésus, mais il eut peur un instant à cause de la violence du vent et il commençait à enfoncer ; il s’écria : Seigneur, sauvez-moi et Jésus, étendant la main, le saisit et lui dit : homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?

Ils le prirent donc avec eux et, quand il fut dans la barque, le vent cessa et ils furent à terre à l’instant ; or ceux qui étaient dans la barque vinrent l’adorer en disant : Vous êtes, en vérité le Fils de Dieu et leur stupeur croissait de plus en plus.

Parce qu’en effet, ils se trouvaient là devant le Maître du monde, le Verbe éternel qui sait commander aux vents et à la mer, et sait affermir les eaux sous ses pieds et sous ceux de ses disciples quand il veut.

Qui, en effet, n’aurait pas été saisi de crainte, de se trouver en semblable compagnie, celle du Fils de Dieu ?

Il commande aux poissons de la mer qui viennent dans le filet de Pierre.

Jésus était monté dans la barque de Pierre pour enseigner le peuple qui était sur le rivage, quand il eut fini, il dit à Pierre de prendre le large et de jeter ses filets pour pêcher.

Maître, dit Pierre, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais sur votre parole, je jetterai le filet.

Et ils prirent une si grande quantité de poissons que leur filet se rompait et ils remplirent deux barques au point qu’elles étaient près de couler.

A cette vue, Pierre tombe aux pieds de Jésus et lui dit : éloignez-vous de moi, car je ne suis qu’un homme pécheur.

Car ils étaient saisis de stupeur à cause de la pêche de poissons qu’ils avaient faite.

Il multiplie les pains dans le désert

(Jn 6,1)

Il change l’eau en vin à Cana

(Jn 2,1)

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Il dessèche un figuier qui n’avait pas de fruit

(Mt 21,18)

Il est le maître de la vie et de la mort ;
il commande aux malades et aux morts et les malades et les morts lui obéissent :

C’est l’accomplissement de cette parole qu’il a dite : Je suis la résurrection et la vie.

Il confirme cette parole par ses œuvres.

Il donne la santé aux malades

il rend la vie aux morts

et se la rend à lui-même.

Il guérit la belle-mère de saint Pierre.

(Mc 1,29)

Il guérit un aveugle-né.

(Jn 9,1)

Il guérit deux aveugles.

(Mt 9,27)

Il guérit un lépreux.

(Mc 1,40)

Il guérit un sourd-muet.

(Mc 7,31)

Il guérit tous les malades qui se présentent.

(Mt 15,29)

Il guérit une main desséchée.

(Lc 6,6)

Il guérit un paralytique.

(Mc 2,1 ; Jn 5,1)

Il guérit une femme hémorroïsse.

(Mc 5,25)

Il guérit tous ceux qui touchent sa robe.

(Lc 6,19)

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Il guérit le serviteur du centurion

(Mt 8,5)

Il guérit le fils d’un officier

(Jn 4,46)

Il guérit dix lépreux.

(Lc 17,12)

Il guérit la fille de la cananéenne.

(Mt 15,21)

Résumé de tous ces miracles où l’on remarque la puissance infinie de celui qui les fait.
Il n’y a que Dieu qui puisse agir ainsi.
Maître de la vie.

Il est aussi le Maître de la mort.

Il ressuscite le fils de la veuve de Naïm

(Lc 7,11)

Il ressuscite la fille de Jaïre.

(Mc 5,21)

Il ressuscite Lazare

(Jn 11,1)

Non seulement il est Maître de la vie des autres,
il est encore le maître de sa vie pour lui-même.

Il le dit lui-même :

Comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils aussi d’avoir la vie en lui-même.

Je dépose ma vie pour la reprendre, personne ne me la ravit, mais je la dépose moi-même.

J’ai le pouvoir de la déposer et le pouvoir de la reprendre (Jn 10,18)

Il reste 40 jours et 40 nuits sans prendre aucune nourriture.

A Nazareth, quand ses ennemis le chassent de la Synagogue et le mènent sur une haute montagne pour le précipiter en vas, arrivé sur la montagne, il se retourne, et, passant au milieu d’eux, il s’en allait sans que personne n’osât rien plus lui dire ; il se rend le maître de toutes ces volontés rebelles et ennemies ; elles ne peuvent rien sur sa vie, son heure n’est pas venue.

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Plusieurs fois ses ennemis viennent pour le prendre, mais ils ne peuvent mettre la main sur lui ; une force invisible les empêche d’approcher de lui : ce n’était pas encore l’heure où il devait se laisser prendre.

Quand on vient le prendre au jardin des oliviers, il ne dit qu’une parole à ceux qui l’interrogent pour le prendre : c’est moi, et, à ces mots, ils tombent à la renverse.

Pour leur montrer qu’il est plus puissant qu’eux tous et que, s’il se laisse prendre, c’est parce qu’il le veut bien.

Et quand il se laisse prendre, il leur fait bien comprendre que c’est maintenant leur heure et la puissance des ténèbres.

S’il meurt sur la croix, il pousse un si grand cri en expirant, que les soldats en sont étonnés et s’écrient : vraiment celui-ci est le Fils de Dieu, vraiment celui-ci était le Fils de Dieu. Et le plus éclatant miracle de tous, c’est qu’il reprend lui-même sa vie après que les hommes la lui ont ôtée. Ainsi qu’il l’avait prédit longtemps d’avance à ses apôtres.

Réflexion sur cette puissance qu’il a sur lui-même.[108]

Par sa science infinie il connaît toutes choses, l’avenir et ce qu’il y a de plus secret dans les cœurs des hommes :

Il lit dans le cœur de la Samaritaine.

(Jn 4,17)

Il connaît Nathanaël sans l’avoir vu.

(Jn 1,48)

Il distingue ceux qui croient réellement en lui et ceux qui ne croient pas.

(Jn 6,64)

Il connaît les murmures intérieurs

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de ses disciples à propos de l’Eucharistie

(Jn 6,61)

Il prédit à Pierre son triple reniement.

(Mt 26,34)

Il annonce à Pierre sa mort.

(Jn 21,18)

Il annonce à ses apôtres toute sa passion et comment il doit mourir lui-même.

(Mc 10,33)

Il prédit la trahison de Judas.

(Mc 14,18)

Il connaît ceux qui sont purs et ceux qui ne le sont pas.

(Jn 13,10)

Non seulement il est Maître du temps, mais il est encore Maître de l’éternité :

Il pardonne les péchés au paralytique

(Mc 2,5)

A la femme pécheresse.

(Jn 8,11)

Il promet le salut à la femme hémorroïsse.

(Mt 9,22)

Il promet le ciel au lépreux reconnaissant.

(Lc 17,19)

Il donne le ciel au bon larron.

(Lc 23,43)

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Il promet le ciel à celui qui croit en lui

(Jn 11,25)

Il le promet à ses apôtres qui ont tout quitté pour lui.

(Mt 19,27)

Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’il communique sa puissance à ses apôtres.

(Lc 9,1)

Et les apôtres font les mêmes miracles que Jésus-Christ lui-même.

(Lc 10,17 ; Ac 3)

L’existence de l’Eglise est le plus grand miracle existant et la confirmation des miracles précédents.

Ne pas oublier le grand acte de foi en Jésus-Christ, Verbe et fils de Dieu.[109]

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IV. Titres de Jésus-Christ

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Cette manière d’aborder la personne du Christ est traditionnelle.[110]

Ici, il s’agit des liens que contracte avec nous le Fils de Dieu dans son Incarnation : Dieu nous donne son Verbe, celui-ci est tout pour nous.[111]

Ces titres de Jésus-Christ nous le montrent donc dans son œuvre de Sauveur.

On ne peut jamais négliger cet aspect essentiel des liens qui existent entre le Christ et nous.

Le Père Chevrier a trouvé ces titres dans l’Ecriture. Certains ne s’y trouvent qu’implicitement, c’est le cas par exemple, du titre de centre.

Une place prépondérante est donnée au titre de Maître que le Père a étudié souvent comme en témoignent ses manuscrits.

Voici par exemple ce qu’il avait écrit sur une feuille de papier qui a été fixée à un mur ou à une planche, selon un procédé qui lui était familier. C’est ainsi qu’il faisait pour mûrir un développement à partir d’une ébauche qu’il pouvait avoir immédiatement sous les yeux dès que se présentait un moment de répit au milieu d’une vie sans cesse harcelée par les uns ou les autres :

Nécessité d’un Maître

Nécessité – quelle divergence d’idées !

Besoin d’un maître – on ne peut se conduire soi-même tout seul – métier, apprenti, science, étude.

La raison, le monde, les hommes, les philosophes.

C’est quitter tous les prétendus maîtres pour s’attacher à Jésus-Christ : la raison, les hommes, son imagination, soi-même. Besoin d’un maître.

Vivre sans maître, que fait-on ? Rien ou tout de travers malgré soi on cherche un maître, on est content d’en avoir trouvé un.

On sent son incapacité, sa petitesse – borné, erreur.[112]

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Dans certains des écrits du Père Chevrier se trouvent d’autres listes de titres, par exemple celle-ci :

Envoyé de Dieu ou Messie

Fils de Dieu

Fils de l’homme

Sauveur-Jésus

Rédempteur

Prêtre…….)

                     ) Christ

Roi……….)

Maître

Juge[113]

Pourquoi le Père Chevrier n’a-t-il pas repris des titres aussi importants en rédigeant le Véritable Disciple ? Voici une explication.

Certaines listes étaient préparées en vue du catéchisme. Les enfants qui viennent au Prado pour se préparer à la Première communion n’ont pas toujours la foi, du moins ils n’ont pas une foi explicite. Le Père Chevrier a cherché dans l’Evangile comment leur faire découvrir progressivement la personne de Jésus :

Avec quelle sagesse et humilité et prudence, Jésus-Christ se présente au monde ; comme il va doucement, prudence et charité !

Il s’appelle l’Envoyé de Dieu, le titre le plus simple, le plus intelligible, il dit qu’il ne dit rien de lui-même, il ne s’impose pas, mais il vient de la part de Dieu, il ne commande pas, il ne dit pas : Je suis le Fils de Dieu, il faut croire en… mais il dispose les esprits à ce grand acte de foi en lui : Dieu son Père.

C’est ainsi que Moïse et les prophètes agissaient, ils disaient : c’est de la part de Dieu que je vous parle, c’est Dieu qui vous commande : toujours la même marche, même esprit.[114]

Il ne serait pas surprenant que le même cheminement ait été proposé aux jeunes élèves de l’école cléricale. Divers manuscrits le suggèrent.

Ces divers titres sont passés implicitement dans le Véritable Disciple. Il suffit de remarquer que le commentaire du prologue de saint Jean présente Jésus comme l’envoyé du Père et que le présent chapitre détaille les traits de Jésus-Christ Sauveur. On pense à l’exclamation de saint Paul : « A vos yeux ont été dépeints les traits de Jésus Christ en croix. »[115]

L’expérience spirituelle de 1856 est toujours présente dans cette méditation des titres de Jésus-Christ. Elle se montre particulièrement quand il est question de la beauté du Christ, de sa lumière.

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Pour nous faire communier à cette expérience, le Père Chevrier nous invite à la prière. Il compose la prière O verbe ! O Christ ![116] L’exercice de la foi dont nous avons parlé[117] s’épanouit en prière. Dans le même sens d’autres prières seront proposées en divers passages.[118]

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Il nous a été donné par Dieu pour être notre lumière, notre Sagesse, notre Justice, notre Sanctification et notre Rédemption. (1 Co 1,30)

Dieu ne pouvait nous faire un plus grand don, nous donner un plus grand trésor, que de nous donner son Verbe, son Fils adorable, parce qu’il est tout pour nous.

1° Notre Sagesse

Il est notre sagesse en répandant autour de nous cette lumière divine qui nous éclaire et nous montre la vérité et la juste valeur de toutes choses. Depuis le péché, l’homme a perdu la sagesse parce qu’il n’est plus éclairé par Dieu mais qu’il s’est conduit par ses propres lumières : il est tombé dans toutes sortes de vices, de malheurs et de crimes.

En nous donnant la vraie lumière qui doit nous guider dans le chemin de la vie et nous instruire

Jésus-Christ nous a été donné pour réparer ce malheur et devient notre Sagesse en nous éclairant de ses divines lumières, pour nous apprendre à distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l’injuste et à estimer chaque chose à sa juste lumière, valeur, à savoir mettre à leur place le terrestre, le spirituel, le temps et l’éternité.

Pour cela, il est la vraie lumière qui éclaire tout homme en ce monde.

C’est le Verbe divin, en lui se trouve la vie et la vie est la lumière des hommes.

Il vient d’en haut, avec toute la beauté, la gloire, la splendeur des cieux

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Aussi est-il appelé

Oriens ex alto

sol justitiae

candor lucis aeternae

splendor patris (He 1)[119]

Ce n’est pas seulement un rayon de lumière qui nous vient d’en haut, comme dans les saints et les prophètes, mais c’est toute la lumière divine qui vient nous éclairer de sa splendeur.

Aussi l’Ecriture dit-elle que le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. (Mt 4,16)

La lumière a lui dans les ténèbres. (Jn 1,5)

Nunc lux in Domino[120]

Afin que nous marchions comme des enfants de la lumière, pour savoir distinguer et connaître le vrai, le juste, le bon et le bien.

In lumine tuo videbimus lumen[121]

Afin que vous soyez des enfants de lumière et du jour. (1 Th 5,5)

Notre Seigneur ne craint pas de nous dire lui-même qu’il est la lumière du monde : Ego sum lux mundi.

Quand Dieu crée le monde, il donne le soleil pour éclairer les yeux de notre corps.

Mais quand Dieu crée nos âmes, il nous donne Jésus-Christ, son Verbe, pour éclairer nos âmes et nos intelligences,

parce que lui était la vie et que la vie était la lumière des hommes.

C’est par Jésus-Christ que nous recevons la vie et la lumière, et la vraie lumière, Lux vera, pour distinguer cette lumière d’en haut de toutes ces petites lumières humaines et terrestres qui viennent éclairer de leur faux jour nos âmes enténébrées.

Jésus-Christ est la lumière de nos âmes, comme le soleil est la lumière de nos corps. De même que le soleil réjouit nos yeux, nous éclaire, nous découvre les objets, nous fait connaître et apprécier chaque chose, chaque objet et nous montre le chemin qu’il faut prendre, nous montre la valeur, la couleur des choses, l’usage que nous devons en faire. Quel immense bienfait que le soleil pour nos corps !

Ainsi Jésus-Christ est le Soleil de nos intelligences et de nos âmes.

C’est à sa lumière que nous devons apprendre à connaître chaque chose, à connaître la vérité, la valeur spirituelle de chaque chose terrestre, à connaître le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal.

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Combien cette connaissance spirituelle des choses l’emporte sur la connaissance matérielle que nous donne le soleil pour les choses visibles et créées !

Quand donc nous voulons connaître quelque chose, l’estimer, la juger, lui donner sa valeur, nous n’avons qu’à chercher la lumière, Jésus-Christ, et il nous éclairera et nous apprendra ce que cela vaut et comment nous devons l’estimer, savoir ce qu’il en dit, ce qu’il en fait… et nous aurons la véritable lumière… le vrai jugement des choses.

Par là-même qu’il est notre vraie lumière, il est notre sagesse, parce que si nous agissons d’après cette lumière, nous ne nous tromperons pas ; si nous nous conduisons d’après cette lumière, nous ne nous égarerons pas.

Si nous apprécions les choses d’après cette lumière, nous jugerons justement, parce qu’il est la vraie lumière qui vient du ciel et qui est sortie de Dieu même pour nous éclairer.

Car la lumière du ciel est la divine sagesse.

En lui sont tous les trésors de la science et de la sagesse. (Col 2,3)

Il croissait en âge et en sagesse devant Dieu et les hommes, et la grâce était en lui.

Plein de grâce et de vérité

Ms XI 147 –

C’est lui qui est la science et la vérité,

C’est lui qui nous fait connaître la vérité, fait connaître le vrai du faux, les vrais biens, ce que c’est que le monde ; la sagesse du monde est folie pour Jésus-Christ et la sagesse de Jésus-Christ est folie pour le monde.

Cette sagesse est répandue dans toute sa vie ; ses actions, ses paroles, sont autant de traits de sagesse et de lumière qui nous éclairent et qui nous montrent comment nous devons nous conduire pour être vraiment sages.

Il est notre règle de conduite, notre modèle et nous devons regarder continuellement cette lumière pour voir comment nous devons nous conduire nous-mêmes.

Dans les grands hommes, on trouve quelque fois un petit brin de sagesse, un petit rayon de cette lumière qui nous éclaire, mais Jésus-Christ est la Sagesse toute entière, l’homme ne peut recevoir la Sagesse toute entière mais Jésus-Christ la possède toute entière parce que ce n’est pas avec mesure qu’il a reçu l’Esprit Saint.

Il n’est pas nécessaire d’aller loin pour trouver la sagesse, elle est en Jésus-Christ, il suffit de connaître, d’étudier Jésus-Christ.

Il y en a qui la cherchent dans les grands livres, dans la philosophie, dans les voyages, dans l’étude, elle est dans Jésus-Christ.

Je ne sais que Jésus-Christ, dit saint Paul et Jésus-Christ crucifié.

Nous ne sommes sages que par Jésus-Christ

……………………..

Nous ne serons justes que par Jésus-Christ

……………………..

Nous ne serons saints que par Jésus-Christ.

(on a simplifié cette finale pour faire ressortir les trois affirmations qui concluent chaque paragraphe.

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2°Notre Justice

C’est lui qui nous rend justes, qui nous fait justes.

Il est appelé le soleil de justice. Sol justitiae et saint Paul nous dit : que, par Jésus-Christ, vous soyez remplis des fruits de justice pour la louange et la gloire de Dieu (Ph 1,11)

Nous devenons justes en accomplissant la loi qu’il nous a donnée, c’est lui qui nous a donné la loi divine que nous devons suivre, les préceptes et les conseils que nous devons observer et qui nous rendront justes aux yeux de Dieu en nous faisant marcher dans la voie que Dieu lui-même nous a tracée par son Fils.

Pour l’amour de nous, Dieu a traité son Fils qui ne connaissait point le péché, comme s’il eut été le péché lui-même, faisant mourir sur la croix son propre Fils, afin qu’en lui nous devinssions justes de la justice qui vient de Dieu. (2 Co 5,21)

3° Notre sanctification

C’est encore lui qui nous rend saints, en nous communiquant la grâce qui purifie et sanctifie les âmes.

C’est de sa plénitude que nous avons reçu grâce pour grâce, dit saint Jean

La grâce et la vérité nous sont venues par Jésus-Christ. (Jn 1,17)

Il est lui-même plein de grâce et de vérité. (Jn 1,14)

Il nous sanctifie, nous rend saints, par les sacrements qu’il a établis.

Depuis que le péché est entré dans le monde, le péché régnait en nous. Mais Jésus-Christ le chasse par sa grâce.

Nous devenons saints aux yeux de Dieu par Jésus-Christ. D’impies, de méchants que nous étions, nous devenons saints par Jésus-Christ.

Il est notre sanctificateur.

4° Notre rédemption

C’est lui qui nous a rachetés en se livrant pour nous, en payant notre dette à son Père, en faisant la pénitence que nous avions méritée pour nos péchés, en mourant pour nous sur une croix, comme un coupable, comme le dernier criminel du monde, parce qu’il a voulu porter nos péchés.

Voici l’agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. Jésus nous a rachetés de la malédiction de la loi, s’étant rendu lui-même malédiction pour nous. (Ga 3,12)

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Pour l’amour de nous, Dieu a traité son Fils qui ne connaissait point le péché, comme s’il eut été le péché lui-même, faisant mourir sur la croix son propre Fils afin que nous devinssions justes de la justice qui vient de Dieu. (2 Co 5,21)

Jésus a été livré à la mort pour expier nos péchés. (Rm 3,25)

Il a aboli le décret de notre condamnation en l’attachant à la croix. (Col 11,14)

5° Il est notre roi.

Cahier Jésus roi[122]

Il vient pour nous gouverner, nous commander.

Notre seul roi.

Dieu, le grand et unique roi du monde l’a établi le roi des hommes, comme nous le voyons dans les psaumes et les prophètes.

Je te donnerai toutes les nations en héritage.

Il dominera depuis une mer jusqu’à l’autre.

Au jour de sa conception, l’ange annonce sa grandeur et sa royauté futures.

Il sera grand, il sera appelé le Fils de Dieu et le Seigneur lui donnera le trône de David son Père et il règnera dans la maison de Jacob et son règne n’aura pas de fin. (Lc 1,32)

Saint Jean-Baptiste prépare son royaume.

A sa naissance, les rois eux-mêmes viennent l’adorer et demandent à Jérusalem où est celui qui est né roi des Juifs.

Pendant sa vie, il est proclamé roi par le peuple qui bénit son nom et son règne.

Les uns le proclament, les autres le renient.

Nous n’avons point d’autre roi que César.

Nolumus hunc regnare super nos[123]

Quand Pilate lui demande s’il est roi, il répond : oui, je le suis. Si je suis né et si je suis venu dans le monde, c’est pour rendre témoignage à la vérité.

Quiconque est de la vérité écoute ma voix. (Jn 18,37)

Il explique en quoi consiste sa royauté, il est roi de la vérité.

Mon royaume n’est pas de ce monde, si mon royaume était de ce monde, mes ministres combattraient certainement pour moi, mais mon royaume n’est point d’ici.

Cette royauté de Jésus-Christ n’est point dans les soldats, les forteresses, les maisons, les frontières.

C’est une royauté toute spirituelle.

C’est le royaume de la vérité.

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C’est le roi de la vérité. Ego sum veritas.

Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité.

Ce royaume n’est pas limité, la vérité n’a pas de limites, pas de frontières, il est partout, c’est le partage des âmes. Quiconque aime la vérité prend Jésus pour roi.

Ce royaume n’est pas défendu par des armes, des forteresses ni des soldats.

C’est le royaume des âmes, il est dans tout l’univers, tout le monde y est appelé, tout le monde peut y entrer.

C’est la seule véritable royauté, c’est le seul véritable royaume, les autres ne sont que des royaumes terrestres qui se disputent un coin de terre, qui ne cherchent que la terre et des hommes.

Le royaume de Jésus-Christ est bien différent, bien supérieur.

Le chef de ce royaume spirituel est bien différent des autres rois.

Les rois de la terre ont de magnifiques châteaux, lui n’a qu’une étable pour logement et pendant sa vie il n’a pas où reposer sa tête.

Les autres rois ont une couronne d’or sur la tête, lui a une couronne d’épines, [son] trône ? une croix.

Les autres ont des manteaux d’or et de pourpre, lui n’a que des haillons pour le couvrir.

Les autres ont un sceptre d’or, lui n’a qu’un roseau pour signe de son empire.

Et cependant, malgré cet affublement si pauvre, si méprisant, Pilate le montre au peuple et leur dit : Voici votre roi.

Véritable sens de ces insignes royaux : ils sont vrais et justes pour ce roi de la vérité.

Comment ce royaume existe dans le monde ?

Ce royaume de la vérité existe réellement, il est établi depuis 1870 ans et personne n’a pu le détruire, il fonctionne.

Il a son chef, ses officiers, ses soldats, ses sujets, ses ennemis et il s’étend dans tout le monde entier.

Quel beau royaume que celui de Jésus-Christ !

Quel grand roi que Jésus-Christ ! que les rois de la terre sont petits devant Jésus-Christ, le seul et véritable roi de l’univers et des hommes !

Inclinons-nous donc devant Jésus-Christ, notre roi et saluons-le comme notre roi véritable et unique.

Rex regum, Dominus dominantium ; sedenti in throno et agno benedictio honor et Gloria in saecula saeculorum[124]

Et à la fin du monde, c’est alors qu’il apparaîtra sous le beau titre de roi, lorsqu’il viendra juger le monde, récompenser ceux qui l’avaient servi et punir ceux qui lui auraient désobéi.

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Il donnera alors le paradis aux bons et condamnera les méchants à l’enfer.

C’est alors que commencera le règne éternel de Jésus-Christ dans le ciel.

Qu’il sera grand ce royaume ! qu’il sera beau ce royaume ! qu’il sera nombreux ce royaume ! depuis Jésus-Christ jusqu’à la fin du monde, et avant lui tous ceux qui auront espéré en lui.

Royaume saint, pur.

Où il n’y aura plus alors le règne de Satan,

où tout sera dans la justice et dans la charité,

où nous nous inclinerons avec les 24 vieillards pour chanter, les vierges, les martyrs, les saints…Oh ! le beau royaume de Jésus-Christ !

6° Il est notre maître, notre unique Maître

On appelle maître celui qui nous enseigne et nous instruit.

Or Jésus-Christ est notre seul et unique Maître.

Il est le Verbe de Dieu, en lui sont tous les trésors de la science et de la sagesse.

Comme Verbe, il est la pensée même de Dieu, il possède toute la science de Dieu, toutes les connaissances du Père.

Ms XI 26

Nécessité d’un Maître – On ne peut se conduire seul, notre ignorance est si grande, notre raison si peu éclairée, on est si prompt à se tromper, à se faire illusion, à prendre le mal pour le bien, le faux pour le vrai.

Qualités de ce Maître. Si on a besoin d’un maître pour les choses matérielles, pour apprendre à lire, à écrire, les sciences profanes, pour apprendre un métier, un état… à combien plus forte raison aurons-nous besoin d’un Maître pour nous conduire dans les choses spirituelles (Manuscrit déchiré). On veut trouver en lui une supériorité d’autorité et d’intelligence… On désire trouver en lui la vérité, la sainteté, la justice, une sûreté de doctrine qui ne nous trompe pas… ; des exemples conformes à ses paroles, quelque chose du ciel sur lequel nous puissions nous appuyer sans crainte, un fondement sûr et solide quelque chose d’infaillible en lui à qui nous puissions nous livrer avec confiance. Cela est si important pour la foi et la conduite que nous devons tenir.

Où trouver un pareil Maître ? Nous ne le trouverons pas parmi les hommes, ni en nous-mêmes. Je sens que je puis me tromper et je sens que tout homme peut se tromper aussi. Ce Maître ne sera donc pas parmi les hommes, il faudra qu’il vienne de Dieu, qu’il vienne du ciel, que ce soit Dieu lui-même qui nous instruise ; autrement, rien de solide, rien de sûr, rien de certain.

Dieu a-t-il pu nous refuser ce Maître ? Non. Dieu qui nous a créés à son image, qui nous a créés avec l’intelligence, qui nous a donné la connaissance du bien, du beau, du vrai, du mal, n’a pu nous laisser errer à l’aventure sans nous instruire, sans s’occuper de nous et sans nous faire arriver à la fin pour laquelle il nous a créés : il a dû nous donner un maître. Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle. C’est là mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toutes mes complaisances : écoutez-le.

Quel est ce Maître ? C’est Jésus-Christ. Lui seul remplit toutes les conditions que nous devons demander d’un vrai maître, tel que nous le désirons et que nous avons le droit de le demander.

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Il est la parole du Père, revêtue d’une forme extérieure pour nous parler : c’est lui qui vient du ciel pour nous parler et nous faire connaître les volontés de Dieu son Père.

Il est lui-même la lettre vivante que le Père nous a envoyée afin que nous la lisions et l’accomplissions.

C’est Dieu lui-même qui nous l’apprend : Voilà mon serviteur que j’ai choisi, mon bien-aimé en qui j’ai mis mes complaisances, je ferai reposer mon esprit sur lui et il annoncera la justice aux nations. (Is 42,1)

Au jour de la transfiguration, c’est le Père qui le proclame en disant : C’est là mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis mes complaisances, écoutez-le. (Mt 17,5)

Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle. (Jn 3,16)

Sa grande fonction est d’instruire le monde

C’est ce qu’il explique aux habitants de Nazareth, quand il explique les paroles du prophète Isaïe.

L’Esprit de Dieu est sur moi.

C’est pourquoi il m’a consacré par son onction divine et il m’a envoyé pour évangéliser les pauvres. (Lc 4,18)

Il disait à ses apôtres : allons prêcher, je suis venu pour cela.

Ad hoc veni.

Il faut que j’évangélise le royaume de Dieu, je suis envoyé pour cela. (Lc 4,43)

Si je suis né et venu dans le monde, c’est pour rendre témoignage à la vérité, pour enseigner la vérité. (Jn 18,37)

Je suis la lumière du monde ; tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. (Jn 9,5)

Je suis la voie, la vérité, la vie. (Jn 14,6)

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C’est son titre

Et à ses apôtres, il disait : vous m’appelez Maître et Seigneur ; vous dites vrai, car je le suis. (Jn 13,13)

Un seul est votre Maître, c’est le Christ. (Mt 23,8)

La Samaritaine lui dit : Quand le Messie viendra, il nous enseignera toutes choses. Jésus lui répond : c’est moi-même qui te parle. (Jn 4,25)

Ce qu’il enseigne il ne l’enseigne que d’après son Père qui l’a envoyé

Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé. (Jn 7,16)

Celui qui m’a envoyé est vrai et ce que j’ai entendu de lui, je le dis dans le monde. (Jn 8,28)

Les paroles que je vous ai dites, je ne les dis point de moi-même, mais mon Père qui est en moi fait lui-même les œuvres. (Jn 14,10)

Je parle de ce que j’ai vu en mon Père, moi, homme, qui vous ai Dieu la vérité que j’ai entendue de mon Père. (Jn 8,38)

La parole que je vous ai dite n’est pas de moi mais de mon Père qui m’a envoyé. (Jn 14,24)

Je n’ai point parlé de moi-même, mais mon Père qui m’a envoyé m’a prescrit lui-même ce que je dois dire et ce dont je dois parler et je sais que son commandement est la vie éternelle ; aussi, ce que je dis, je le dis comme mon Père me l’a ordonné. (Jn 12,49)

Il connaît Dieu le Père.

Il connaît Dieu le Père, il est son Verbe, par conséquent, il est toujours avec lui et en lui. (Jn 8,35)

Personne n’a jamais vu Dieu, mais le Fils unique qui est dans le sein du Père est celui qui nous l’a fait connaître. (Jn 1,18)

Personne n’est monté, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de Dieu qui est dans le ciel. (Jn 3,13)

Celui qui m’a envoyé est avec moi et il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît. (Jn 8,29)

Vous êtes d’en bas ; je suis d’en haut. Moi, je ne suis pas de ce monde. (Jn 8,23)

Il peut donc dire en vérité : Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. (Jn 14,1)

Qui croit en moi, ne croit pas en moi mais croit en Celui qui m’a envoyé. (Jn 12,44)

En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui écoute mes paroles et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle, il a passé de la mort à la vie. (Jn 5,24)

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Il est donc véritablement notre Maître. Lui seul a le droit de nous enseigner les vérités éternelles. Il a reçu de Dieu la grande fonction d’enseigner les hommes, il a été envoyé pour cela, lui seul peut nous instruire parce que lui seul connaît Dieu et a reçu les ordres pour cela.

En l’écoutant, nous écoutons Dieu lui-même et en croyant en lui, nous avons la vie éternelle.

C’est notre Maître.

Les apôtres ne l’appellent pas autrement que Maître.

Quand ils naviguaient sur la mer et que la tempête menaçait de les engloutir, ils s’écrient : Maître, sauvez-nous, nous allons périr. (Lc 8,24)

Quand Jésus demande à la foule qui est celui qui l’a touché, Pierre lui dit : Maître, la foule vous presse et vous tourmente, et vous demandez qui vous a touché ? (Lc 8,45)

Jean, parlant à Notre Seigneur, lui dit : Maître, nous avons vu un homme qui chasse les démons et qui, cependant, n’est pas avec nous et nous l’en avons empêché. (Lc 9,49)

Les apôtres, voyant un aveugle de naissance interrogent Jésus et lui disent : Maître, qui a péché, est-ce lui ou ses parents, pour qu’il soit aveugle ? (Jn 9,2)

Quand Jésus dit à ses apôtres : retournons en Judée, ils lui disent : Maître, les juifs veulent vous lapider et vous voulez retourner en Judée ? (Jn 11,8)

Jacques et Jean veulent obtenir une faveur de Jésus et lui disent : Maître, nous voulons que tout ce que nous vous demanderons, vous le fassiez. (Mc 10,35)

En passant devant le figuier desséché, Pierre dit à Jésus : Maître, voilà que le figuier que vous avez maudit est desséché. (Mc 11,21)

Les apôtres n’ayant pas compris le sens d’une parabole, disent à Jésus : Maître, expliquez-nous cette parabole. (Mt 15,15)

En voyant les belles pierres du temple, les apôtres lui disent : Maître, voyez donc, quelles belles pierres et quel bâtiment ! (Mc 13,1)

Les apôtres voulant savoir la fin des temps lui disent : Maître, quand arriveront toutes ces choses ? (Lc 21,7)

Judas lui-même, quand il le salue pour le trahir, lui dit aussi : Maître, je vous salue. (Mt 26,49)

Enfin, c’est toujours ce titre qu’ils lui donnent parce qu’ils avaient reconnu en lui ce droit divin de les instruire et de les enseigner qui était la grande fonction de Messie Sauveur.

Les autres lui donnent ce titre et ne l’appellent pas autrement, tellement sa parole avait de l’autorité, tellement ils étaient pénétrés tous de cette grande fonction du Sauveur à leur égard.

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Marthe.

Quand Marthe appelle sa sœur pour lui dire que Jésus était là, elle lui dit : Marie, le Maître t’appelle. (Jn 11,28)

Madeleine.

Madeleine, reconnaissant Jésus après la résurrection n’a pas d’autre nom sur ses lèvres que celui de Rabboni, Maître. (Jn 20,16)

Scribes et les pharisiens

Les scribes et les pharisiens eux-mêmes ne lui donnent pas d’autres titres quand ils parlent de lui.

Un scribe veut devenir son disciple et il lui dit : Maître, je vous suivrai partout où vous irez. (Mt 8,19)

Les pharisiens disent aux apôtres : pourquoi votre Maître mange-t-il avec les pécheurs ? (Mt 9,11)

Les pharisiens et les scribes disent à Jésus : Maître, nous voulons voir un signe. (Mt 12,38)

La foule, après la multiplication des pains, ayant trouvé Jésus qui s’était réfugié à Capharnaüm lui dit : Maître, comment êtes-vous venus ici ? (Jn 6,26)

Le père du lunatique ayant apporté son enfant pour avoir sa guérison, lui dit en se mettant à genoux : Maître, je vous ai apporté mon fils. (Mc 9,16)

Les lépreux, élevant la voix, disaient à Jésus : Maître, ayez pitié de nous. (Lc 17,13)

Les pharisiens, amenant aux pieds de Jésus une femme adultère pour la faire condamner, lui disent : Maître, cette femme vient d’être prise. (Jn 7,4)

Un jeune homme qui demande, veut savoir de Jésus ce qu’il faut faire pour aller au ciel ; il dit : bon Maître, que ferai-je pour avoir la vie éternelle ? (Lc 18,18)

L’aveugle de Jéricho s’écrie : Maître, que je vois ! (Mc 10,51)

Les pharisiens indignés des applaudissements que recevait Jésus, disaient : Maître, reprenez vos disciples. (Lc 19,39)

Un docteur de la loi interroge Jésus et lui dit : Maître, quel est le plus grand commandement ? (Mt 22,35)

C’était donc le titre ordinaire que l’on donnait à Jésus. Ce doit être aussi celui que nous devons lui donner. Sa parole pour nous doit être la parole du Maître, parole vraie, parole infaillible, parole de Dieu.

Le Maître dit, cela suffit.

A qui irions-nous, vous avez les paroles de la vie éternelle.

Verba mea spiritus et vita sunt[125]

Celui qui croit en moi a la vie éternelle.

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7° Il est notre chef.

Pour nous conduire, c’est lui qui est notre tête. Notre premier. Notre conducteur. Et nous devons le suivre.

Et toi, terre de Juda, tu n’es pas la plus petite d’entre les villes de Juda, car c’est de toi que doit sortir le chef qui doit conduire mon peuple. (Mt 2,6)

En lui, habite la plénitude de la divinité et c’est lui qui est la tête. (Col 2,10)

Dieu nous a parlé dernièrement par son Fils et comme il est la splendeur du Père, la gloire, la parfaite image de sa substance, il l’a élevé au-dessus des anges, parce que son nom est plus excellent que le leur. (Hé 1,2-4)

Il est avant tous. (Col 1,17)

Dieu l’a élevé au-dessus de toutes choses et lui a donné un nom au-dessus de tous les noms. (Ph 1,2)

Dieu a mis toutes choses sous ses pieds. [Hé 1,22]

Et l’a donné pour chef à toute l’Eglise. (Eph 5,23)

Jésus est le chef de l’Eglise qui est son corps. (Eph 5,23)

Je veux que vous sachiez que le Christ est le chef de tout homme. (1 Co 2,13)

Nous croissons en toute chose dans Jésus-Christ, comme dans notre chef. (Eph 4,15)

Il est le principe, le premier né d’entre les morts, afin qu’en tout il ait la Primauté, parce qu’il a plu au Père que toute plénitude résidât en lui. (Col 1,17)

Je veux que vous sachiez que Jésus-Christ est la tête de tout homme. (1 Co 2,3)

Il est la tête de l’Eglise. (Eph 5,23)

C’est dans la tête que se trouve l’intelligence, l’œil qui voit, l’oreille qui entend, la parole qui commande. Nous, nous sommes les membres.

C’est à lui de nous conduire.

Ego sum via[126]

Suivez-moi.

Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres.

N’ayons pas d’autre chef que lui.

8° Il est notre modèle.

Il est la perfection même.

Il est l’image du Dieu invisible. (Col 1,15)

L’image de Dieu. (2 Co 4,4)

Figure de sa substance. (Hé 1,3)

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Spendor patris[127]

Speculum[128], qui me voit, voit mon Père.

En le voyant, nous voyons donc le Dieu invisible avec toutes ses perfections.

En l’imitant, nous sommes sûrs d’agir avec sagesse.

C’est là mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances. (Mt 17,5)

Il a pris, sur la terre, la forme de l’homme, afin de nous donner l’exemple.

Je vous ai donné l’exemple afin que, comme j’ai fait, vous fassiez aussi vous-mêmes. (Jn 13,15)

Sicut et ipse ambulavit et nos debemus ambulare.[129]

Imitatores mei estote sicut et ego Christi[130]

Il est lui-même la perfection même.

Ego sum via, voie

Ms X 738 – Ms X 642

Sacerdos alter Christus

Voilà notre devise. Jésus est le prêtre par excellence, il est le prêtre véritable, il est le bien-aimé du Père. Il est notre modèle. Notre devoir est de l’imiter.

Il y a deux manières d’être d’autres Jésus-Christ, par les pouvoirs et par les vertus.

Celui qui ne ressemble à Jésus-Christ que par les pouvoirs n’est qu’un homme machine, inutile, sans fruit, qui montre le chemin sans y aller, qui sauve les autres sans se sauver.

Un poteau qui montre le chemin dont l’écriteau est souvent effacé, une cymbale retentissante, un canal qui fait couler l’eau sans en rien retenir.

Il faut ressembler à Jésus-Christ par les vertus pour être véritablement d’autres Jésus-Christ. C’est en cela que consiste la véritable ressemblance entre le prêtre et Jésus-Christ.

Il importe donc beaucoup pour nous d’étudier la vie et les vertus de Jésus-Christ pour y conformer sa vie, sa doctrine, ses paroles et ses œuvres.

Tout ce que Jésus-Christ a fait sur la terre, le prêtre doit chercher à le faire aussi en fait de vertus, tout ce qu’il a dit de lui-même, le prêtre doit chercher à pouvoir le dire aussi ou le faire dire des autres.

Ressembler à Jésus-Christ, voilà donc notre travail continuel, l’attention continuelle de notre esprit et le désir sincère de notre cœur. (Ms X 738)

Tout ce que Jésus-Christ a dit de lui-même, le prêtre doit pouvoir le dire aussi de lui-même.

Notre union à Jésus-Christ doit être si intime, si visible, si parfaite que les homes doivent dire en nous voyant : voilà un autre Jésus-Christ.

Nous devons reproduire, à l’extérieur et à l’intérieur, les vertus de Jésus-Christ, sa pauvreté, ses souffrances, sa prière, sa charité. Nous devons représenter Jésus-Christ pauvre dans sa crèche, Jésus-Christ souffrant dans sa passion, Jésus-Christ se laissant manger dans la Sainte Eucharistie. (Ms X 642)

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9° Il est le principe et le Créateur de toutes choses.

Quand les juifs lui demandent qui il est, il répond : le Principe, moi qui vous parle. (Jn 8,25)

C’est par lui que tout a été fait dans le ciel et sur la terre les choses visibles et invisibles, les trônes, les dominations, les principautés, les puissances, tout a été créé par lui et pour lui. (Col 1,16)

Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu. Tout a été fait par lui et rien n’a été fait sans lui. (Jn 1,1)

Il est le principe, le premier né, parce qu’il a plu au Père que toute plénitude résidât en lui. (Col 1,18-19)

Il n’y a qu’un seul Dieu, qui est le Père duquel toutes choses tirent leur origine et qui nous a faits pour lui ; et il n’y a qu’un seul Seigneur qui est Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites et par qui nous sommes tout ce que nous sommes. (1 Co 8,6)

10° Il est le fondement de toutes choses.

C’est-à-dire que toutes choses doivent reposer sur lui.

Personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé, et ce fondement, c’est Jésus-Christ. (1 Co 3,11)

Omnia in ipso constant. (Col 1,17)

Tout repose sur lui,

Tout s’appuie sur lui.

Rien de solide ne peut subsister sans lui.

Vous êtes édifiés sur le fondement des apôtres, unis à Jésus-Christ qui est lui-même la pierre de l’angle, sur lequel tout édifice étant posé, s’élève et s’accroît pour former un temple. (Eph 2,19)

Marchez dans les voies de Jésus-Christ Notre Seigneur, enracinés et édifiés sur lui, comme sur votre fondement. (Col 2,6)

Otez Jésus-Christ de dessus la terre, quel fondement solide reste-t-il ? Aucun.

Il ne reste plus que des hommes ; or les hommes ne peuvent être des fondements solides s’ils n’ont pas Dieu pour appui eux-mêmes.

Nisi Dominus aedificaverit Domum in vanum laboraverunt qui aidificant eam.

Nisi Dominus custodierit civtatem frustra vigilat qui custodit eam.[131]

Ceux donc qui veulent bâtir, édifier quoi que ce soit sans Jésus-Christ, se trompent et ne bâtissent que des ruines.

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Il est la pierre qui est devenue la tête de l’angle de tout l’édifice de Dieu, dans le ciel et sur la terre.

Qui tombera sur cette pierre se brisera st sur qui elle tombera l’écrasera. (Mt 21,44)

Comparaison dont Jésus-Christ se sert à la fin de son sermon sur la montagne :

Celui qui écoute la parole et la met en pratique, est semblable à un homme qui bâtit sur le rocher, rien ne pourra démolir cette maison.

Mais celui qui écoute et ne fait pas, bâtit sur le sable : sa maison tombera.

Il faut donc bâtir sur Jésus-Christ, sur sa parole et la mettre en pratique, et notre maison sera bâtie sur le rocher

Ms X 21 – Ms X 635

Jésus-Christ fondement spirituel.a

(a) Article fondamental d’un des premiers essais préparatoires du Véritable Disciple

C’est en vain que nous chercherons à bâtir si Dieu n’est pas avec nous, s’il n’est pas l’architecte, s’il ne conduit les travaux, donne le plan, choisit ses ouvriers et ne commande tout lui-même. Une seule pierre mauvaise ou mal placée peut ébranler l’édifice.

Omnia per ipsum et cum ipso et in ipso (tout par lui, avec lui et en lui)

C’est donc Jésus-Christ qu’il faut chercher, c’est avec lui qu’il faut bâtir, c’est pour lui qu’il faut édifier, c’est son esprit qu’il faut chercher, c’est lui qu’il faut chercher et poser comme fondement de tout…

La connaissance de Jésus-Christ, son étude, l’oraison, voilà la première chose à faire pour devenir une pierre de l’édifice spirituel de Dieu.

Ce qui est fondé sur Jésus-Christ seul peut demeurer, ce qui est fondé sur un autre fondement ne peut durer, ni être solide. Ainsi tous les actes extérieurs d’obéissance, d’humilité, de charité, de mortification extérieure ne sont rien s’ils ne sont pas sortis de la connaissance de Jésus-Christ, de l’amour de Jésus-Christ et si Jésus-Christ n’en est pas le principe. Ces choses extérieures viennent naturellement quand la vie de Jésus-Christ y est ; au contraire, elles ne sont que des actes illusoires, forcés ou hypocrites, quand ils ne viennent pas de ce principe qui est Jésus-Christ…

C’est donc à lui à tout faire à choisir, à appeler, à bâtir, à rejeter, à appeler qui il lui plaira.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est de montrer le chemin, de faire connaître ce que Notre Seigneur a dit lui-même, la voie qu’il a suivie, et à chacun de voir ensuite s’il veut suivre Jésus ainsi et prendre place dans la maison de Dieu…

Il ne suffit pas de commencer avec Dieu, il faut agir et finir avec Dieu.

Tout ce que je vois faire à mon Père, je le fais avec lui.

Entrez vous-mêmes dans la structure de cet édifice comme étant des pierres vivantes, pour composer une maison spirituelle et un ordre de saints prêtres, afin d’offrir à Dieu des sacrifices spirituels qui lui soient agréables. (1 P 2,5)

Il faut que ce soit Jésus-Christ qui choisisse les pierres de sa maison. (X 21)

Une seule pierre mauvaise ou mal placée peut ébranler, faire crouler l’édifice. Qui osera s’ingérer dans la construction d’un édifice ? Qui osera faire l’architecte, en faire l’œuvre, l’architecte de Dieu ou Dieu lui-même ? Laisser faire Dieu. (X 635)

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11° Il est la racine d’où nous devons tirer la sève qui doit nous donner la vie

Dans un arbre, c’est la racine que l’on ne voit pas qui est la partie la plus essentielle de l’arbre. C’est elle qui donne la vie à tout l’arbre, c’est elle qui envoie la sève à toutes les feuilles et le fait vivre.

Ainsi de Notre Seigneur.

Il est pour nous cette racine, cette sève vivifiante qui nous communique la vie spirituelle et divine.

Je suis la vigne, vous êtes les branches. Celui qui demeure en moi et moi en lui, porte beaucoup de fruits parce que sans moi vous ne pouvez rien faire. (Jn 15,5)

Je suis le pain vivant, moi qui suis descendu des cieux. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. (Jn 6,51)

Celui qui me reçoit vivra par moi.

En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. (Jn 1,4)

Le pain vivant est celui qui est descendu du ciel et donne la vie au monde. C’est moi qui suis le pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais faim. Qui croit en moi n’aura jamais soif. (Jn 6,35)

Marchez dans les voies de Jésus-Christ, enracinés en lui et édifiés sur lui, comme sur votre fondement. (Col 2,6)

Il faut que, pratiquant la vérité par la charité, nous croissions dans Jésus-Christ, notre chef par qui tout le corps, ainsi étroitement uni par chaque liaison dépendante, augmente et s’édifie dans la charité, selon l’efficace et la mesure de chaque membre. (Eph 4,15)

12° Il est le centre vers lequel tout doit converger

Dans une circonférence, il y a un centre d’où partent tous les rayons et vers lequel tous les rayons se dirigent.

C’est le centre où tout doit se réunir et d’où tout doit partir.

Pour aller au ciel, il faut passer par ce centre.

La crèche, le calvaire, le tabernacle ne sont-ils pas les centres où doivent se rendre tous les hommes pour recevoir la vie, la paix et repartir de là pour aller à Dieu ?

C’est ce que saint Paul nous explique : Dieu a répandu sur nous les richesses de sa grâce avec abondance, en nous remplissant d’intelligence et de sagesse, pour nous faire connaître le mystère de sa volonté, fondé sur son bon plaisir, d’après lequel il s’est proposé lui-même, après l’accomplissement des temps

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Marqués, de réunir tout en Jésus-Christ, tout ce qui est dans le ciel et tout ce qui est sur la terre. Et c’est en lui que nous avons été appelés. (Eph 1,1)

C’est lui qui est notre paix, qui des deux peuples n’en a fait qu’un, rompant en sa chair le mur de séparation, cette inimitié qui les divisait et formant en lui-même un seul homme de ces peuples, en mettant la paix entre eux, pour les réconcilier à Dieu par sa croix, les ayant unis tous deux en un seul corps.

C’est par lui que nous avons accès les uns les autres, auprès du Père, dans un même esprit.

Vous n’êtes donc plus des étrangers, ni des hôtes, mais des concitoyens. (Eph 2,14)

Il n’y a plus ni grec, ni scythe, ni barbare. (Col 3,11)

Nous ne sommes tous qu’un en Jésus-Christ.

In ipso. Per ipsum et cum ipso.[132]

Omnia vestra sunt. Vos autem Christi.

Christus autem Dei.[133]

Il n’y a plus de juifs, ni de gentils, ni d’esclaves, ni de libres, ni hommes ni femmes : vous n’êtes tous qu’un en Jésus-Christ. (Ga 3,28)

Admirable fusion qui nous réunit tous en Jésus-Christ, seul centre dans lequel nous devons nous fondre tout entiers.

13° Il est la fin vers laquelle tout doit aboutir.

Il est notre fin, il doit être la fin de nos pensées la fin de nos désirs, la fin de nos actions, la fin de notre vie et celui vers lequel nous devons tendre de toute la force de notre âme.

C’est en Jésus-Christ que toutes les promesses de Dieu ont leur vérité et c’est aussi par lui qu’elles s’accomplissent toutes, pour l’honneur de Dieu et à notre gloire. (2 Co 1,20)

C’est devant lui que nous paraîtrons un jour pour lui rendre compte de toutes nos actions ; alors il sera lui-même notre récompense, si nous l’avons aimé et servi.

Celui qui croit en moi a la vie éternelle.

Voir Jésus-Christ, posséder Jésus-Christ, sera notre bonheur éternel.

Soit que nous vivions, soit que nous mourions, c’est à Jésus-Christ que nous sommes. (Rm 14,8)

Qui ne va pas à Jésus-Christ, va à la mort.

Il faut donc qu’il soit la fin de nos travaux, de nos actions, la fin de toute notre vie, nous lui appartenons par tous les titres.

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14° Il est la résurrection et la vie.

La résurrection dans ce monde, premièrement en nous faisant passer de la mort du péché à la vie de la grâce.

La résurrection en nous appelant un jour du tombeau pour nous donner la vie éternelle.

Résurrection des âmes, résurrection des corps, vie spirituelle, vie éternelle.

Je suis la résurrection et la vie.

Celui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra et quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais. (Jn 11,25)

En vérité, en vérité, je vous le dis : quiconque écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et il ne vient pas en jugement, mais a passé de la mort à la vie. (Jn 5,24)

Le Père réveille les morts et leur donne la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il veut. (Jn 5,21)

Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d’avoir la vie en lui-même.

Voici l’heure où les morts entendront la voix du Fils de Dieu et ceux qui l’entendront, vivront. (Jn 5,25)

Comme tous meurent en Adam, tous revivent en Jésus-Christ. (1 Co 15,22 ; Eph 2,1)

Je le ressusciterai au dernier jour. (Jn 6,40)

Je suis la vie.

Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Celui qui mange ce pain a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour.

Résumé des titres et des grandeurs de Notre Seigneur Jésus-Christ

Jésus-Christ c’est le Verbe éternel.

Ce Verbe de Dieu qui était dès le commencement en Dieu et qui, engendré par le Père, est éternel comme le Père et Dieu aussi comme lui.

C’est par lui que toutes choses ont été faites et rien n’a été fait sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes.

Il est venu sur la terre pour éclairer le monde de sa divine lumière, il est la vraie lumière.

Parce qu’il est lui-même le soleil d’en haut, l’éclat et la lumière éternelle,

la splendeur du Père,

la figure de sa substance infinie,

l’image du Dieu invisible,

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la sagesse éternelle,

la beauté infinie du ciel devenue visible sur la terre.

C’est le miroir dans lequel Dieu se contemple et se trouve reproduit lui-même.

C’est cette lumière divine qui nous ouvre les yeux à la véritable lumière, pour nous faire connaître Dieu et nous le faire aimer.

Il nous a été donné pour être

notre sagesse,

notre justice,

notre sanctification,

notre rédemption,

Il est la voie, la vérité, la vie.

Il est notre roi, notre maître, notre chef et notre modèle.

Il est le principe de toutes choses, il est le fondement sur lequel tout doit se reposer, la racine d’où nous devons tirer la sève qui doit nous donner la vie, le centre vers lequel tout doit converger, la fin vers laquelle tout doit aboutir.

Il est la résurrection et la vie.

Voilà Jésus-Christ !

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O Verbe ! O Christ ! (Prière du Père Chevrier) (chantée en françaischantée en malgache)

O Verbe ! O Christ !

Que vous êtes beau ! Que vous êtes grand !

Qui saura vous connaître ? Qui pourra vous comprendre ?

Faites, ô Christ, que je vous connaisse et que je vous aime.

Puisque vous êtes la lumière, laissez venir un rayon de cette divine lumière

sur ma pauvre âme, afin que je puisse vous voir et vous comprendre.

Mettez en moi une grande foi en vous afin que toutes vos paroles soient pour

moi autant de lumières qui m’éclairent et me fassent aller à vous, et vous

suivre, dans toutes les voies de la justice et de la vérité.

O Christ ! O Verbe !

Vous êtes mon Seigneur et mon seul et unique Maître.

Parlez, je veux vous écouter et mettre votre parole en pratique. Je veux écouter

votre divine parole, parce que je sais qu’elle vient du ciel. Je veux l’écouter,

la méditer, la mettre en pratique, parce que dans votre parole il y a la vie, la

joie, la paix et le bonheur.

Parlez, Seigneur, vous êtes mon Seigneur et mon Maître et je ne veux écouter

que vous.

Ms XI 162

O Verbe ! O Christ ! que vous êtes grand ! que vous êtes beau ! qui saura vous connaître ?

Qui pourra vous comprendre ?

Faites, ô Christ ! que je vous connaisse et que je vous aime. Laissez-moi jeter un regard

Sur vous, ô beauté infinie ! Effacez un peu votre grande lumière, afin que mes yeux puissent

Un peu vous contempler et voir vos perfections divines.

Ouvrez mes oreilles à votre divine parole, afin que je puisse entendre votre voix et méditer vos divins enseignements.

Ouvrez mon esprit et mon intelligence, afin que votre parole puisse entrer jusque dans mon cœur et que je puisse la goûter et la comprendre.

O Verbe ! ô mon Maître ! ô mon Chef, mon Roi,

Parlez, je veux écouter cette divine parole parce que je sais qu’elle vient du ciel, je veux l’écouter, la méditer, la mettre en pratique parce que dans cette parole, il y a la vie, la joie et le bonheur.

Parlez, Seigneur, je veux vous écouter.

Parlez, Seigneur, vous êtes mon Maître et je ne veux avoir d’autre maître que vous.

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V. Attachement à Jésus-Christ

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Cette partie expose les effets de la connaissance du Jésus-Christ. Chez celui qui s’y livre, cette connaissance produit nécessairement l’amour[134].

On peut comparer les premières pages (VD, p. 113-117) aux degrés de l’amour chez saint Jean de la Croix[135] ou aux degrés d’humilité de saint Ignace de Loyola[136].

Ce chapitre nous oblige à donner un sens spirituel à tout le livre. C’est-à-dire que toutes les exigences de vie évangélique exposées dans la suite ne sont concevables que comme les fruits visibles d’une grâce par elle-même invisible. Et il ne s’agit pas seulement d’un amour logique avec lui-même, il s’agit d’une grâce qui vient faire fructifier la grâce (VD, p. 118-120)

Le résultat primordial auquel doit aboutir la connaissance de Jésus-Christ est une attitude de simplicité. Cette simplicité évangélique est la disposition requise pour accomplir en spirituel le ministère sacerdotal. (VD, p. 120-127)

Le Père Chevrier esquisse cette conception spirituelle, charismatique pourrait-on dire, du ministère, à travers des explications en partie contestables sur les bons prêtres, les mauvais et les parfaits. On a mis en note un texte plus ancien où il aborde la question par la distinction classique entre les deux voies, celle des préceptes et celle des conseils.

Ici encore, il s’agit d’un effort de théologie spéculative où il n’est pas à l’aise. Il tente d’écarter les objections qu’il a entendues et qu’il faut discerner derrière son texte : si vous voulez rester dans les rangs du clergé séculier, faites donc comme tout le monde, sinon, adressez-vous à une congrégation religieuse (VD, p. 270, note). Une certaine impatience contre ces objections lui fait dire des choses inexactes au sujet des religieux

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qui ne s’y reconnaîtront pas (voir encore VD, p. 136). Le Concile Vatican II a renouvelé la manière d’aborder cette question (Voir la Constitution sur l’Eglise, Lumen Gentium, n°s 44 et 46).

Il ne faut donc pas s’arrêter à la réfutation plus ou moins habile et un peu polémique mais à la conviction qu’il veut communiquer : la situation du prêtre fait pour vivre au milieu des hommes, est par elle-même une invitation à la perfection évangélique.

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Connaître Jésus-Christ c’est tout.

Tout est renfermé dans la connaissance de Dieu et de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Haec est vita aeterna ut cognoscant te solum Deum verum et quem misisti Jesum Christum.

[La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu et ton envoyé, Jésus-Christ. (Jn 17,3)]

Jésus-Christ, c’est le Verbe éternel,

c’est la parole vivante du Père sur la terre,

c’est sa science et sa sagesse.

En lui sont tous les trésors de science et de sagesse.

Ainsi saint Paul ne souhaite-t-il rien autre à ses fidèles que de connaître Jésus-Christ.

Je fléchis les genoux devant le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, de qui découle toute paternité dans le ciel et sur la terre. Afin qu’il vous donne, selon les richesses de sa gloire, d’être fortifiés dans l’homme intérieur par son Esprit, qu’il fasse que Jésus-Christ habite par la foi dans vos cœurs, et qu’étant enracinés et fondés dans la charité vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de ce mystère et connaître l’amour de Jésus-Christ envers nous, qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez remplis des dons de Dieu dans toute leur plénitude. A celui qui, par la puissance dont il agit en nous, peut faire infiniment plus que nous demandons et tout ce que nous pensons, gloire dans l’Eglise par Jésus-Christ, dans les siècles des siècles. (Eph 3,14)

Aucune étude, aucune science ne doit être préférée à celle-là.

C’est la plus nécessaire, la plus utile, la plus importante, surtout à celui qui veut être prêtre, son disciple, parce que cette connaissance seule peut faire les prêtres. Les autres sciences ne sont qu’accessoires et de circonstances.

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Celui qui a trouvé Jésus-Christ a trouvé le plus grand trésor.

Le reste n’est rien.

Le ciel et la terre passeront mais mes paroles ne passeront point.

Il a trouvé la sagesse, la lumière, la vie, la paix, la joie, le bonheur sur la terre et dans le ciel, le fondement solide sur lequel il peut édifier ; le pardon, la grâce, il a tout trouvé.

Super aurum et topazion [Plus que l’or et le topaze. (Jb 28,19)]

(qui me invenerit inveniet vitam)[137]

Celui qui croit en moi a la vie éternelle.

Il n’aura jamais faim, il n’aura jamais soif.

Il ne mourra jamais et quand même il serait mort, il vivra.

Je suis la voie, la vérité, la vie.

Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et je vous soulagerai.

Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie ? disait-il aux juifs.

Ut vitam habeant et abundantium habeant

[Je suis venu pour que les brebis aient la vie et l’aient en abondance. (Jn 10,10)]

Il n’estime rien au-dessus de Jésus-Christ.

Parce que Jésus-Christ est tout pour lui.

Saint Paul l’exprime très bien : ce qui pouvait alors, avant ma conversion, m’être un gain, je l’ai considéré, pour Jésus-Christ, comme un désavantage. Je dis plus, tout me semble une perte auprès de cette haute science de Jésus-Christ, mon Seigneur, pour l’amour duquel je me suis privé de toutes choses, les regardant comme de l’ordure stercora, afin que je puisse gagner Jésus-Christ, que je connaisse Jésus-Christ avec la vertu de sa résurrection et la participation de ses souffrances, étant rendu conforme à sa mort. (Phi 3,7)

Je ne veux rien savoir autre que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. (1 Co 2,2)

Il quitte tout pour posséder Jésus-Christ.

Parce que Jésus-Christ est tout pour lui et qu’il n’estime rien au-dessus de Jésus-Christ.

Le royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ ; celui qui l’a trouvé le cache et à cause de la joie qu’il en a, il va, vend tout ce qu’il a et achète ce champ pour le posséder. (Mt 13,44)

Le Royaume des cieux est semblable à un marchand qui cherchait de bonnes

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perles ; or, en ayant trouvé une précieuse, il s’en alla, vendit tout ce qu’il avait et l’acheta pour la posséder. (Mt 13,45)

C’est ce que les apôtres firent quand ils eurent trouvé Jésus-Christ : ils abandonnèrent leurs filets et parents et le suivirent. (Mc 1,38) Et ayant tout quitté, ils le suivirent. (Lc 5,11)

Les apôtres dirent à Jésus : Nous avons tout quitté et nous vous avons suivi. (Lc 18,28)

Il ne veut plaire qu’à Jésus-Christ.

Parce qu’il est sa joie, son bonheur, son Maître, son Dieu.

Désiré-je à présent, dit saint Paul, être approuvé des hommes ou de Dieu ?

ai-je pour but de plaire ? Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ. (Ga 1,10)

La connaissance de Jésus-Christ produit nécessairement l’amour et plus nous connaissons Jésus-Christ, sa beauté, sa grandeur, ses richesses, plus notre amour grandit pour lui et plus nous cherchons à lui plaire et plus nous rejetons loin de nous tout ce qui ne va pas à Jésus-Christ.

C’est ce qui faisait dire à saint Paul : si quelqu’un n’aime pas Jésus-Christ, qu’il soit anathème, (1 Co 16,22) et regardait comme de l’ordure et de la boue tout ce qui le détournait de Jésus-Christ.

L’amour de Jésus-Christ nous détourne de tout ce qui ne tend pas à lui, de tout ce qui ne va pas à lui, même dans nos parents, nos amis, nos proches ; nous ne pouvons supporter quelque chose qui ne tourne pas à la gloire et à l’amour de Jésus-Christ et nous disons comme Jésus-Christ lui-même à Pierre qui ne pensait pas selon Dieu : retire-toi, Satan, tu m’es un scandale.

Il ne craint pas de déplaire aux hommes et au monde pour plaire à Jésus-Christ.

Comme les saints : saint François d’Assise.

Il ne craint pas même de passer pour un fou par amour pour Jésus-Christ

Que personne ne se trompe soi-même, dit saint Paul aux infidèles.

Si quelqu’un d’entre vous apparaît sage selon le monde, qu’il devienne fou pour devenir sage.

Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu, selon qu’il est écrit : je surprendrai les sages dans leurs propres artifices ; et ailleurs : le Seigneur connaît les pensées des sages et il sait qu’elles sont vaines. Que personne ne mette sa gloire dans les hommes. (1 Co 3,18)

Nous sommes fous à cause de Jésus-Christ.

Vous êtes sages en Jésus Christ.

Nous sommes faibles mais vous, vous êtes forts, vous êtres honorés ; nous nous sommes méprisés. (1 Co 4,10)

Dans cette partie, saint Paul distingue les deux sortes de gens ou prêtres qui

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Sont à Jésus-Christ : ceux qui agissent un peu selon le monde et ceux qui sont entièrement à Jésus-Christ.

Le monde ne peut recevoir Jésus-Christ, son esprit. (Jn 14,17)

Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en rien autre chose qu’en la croix de Jésus-Christ parce que le monde est crucifié pour moi et par qui je suis crucifié pour le monde. (Ga 6,14)

Celui qui est à Jésus-Christ doit donc laisser de côté entièrement l’existence du monde, de la gloire du monde. Que le monde pense ce qu’il voudra, peu m’importe ; qu’il me regarde comme un fou, peu m’importe, je suis à Jésus-Christ. Je le suis. Je marche sur ses traces, qui pie volunt vivere in Christo persecutionem patientur.

[Tous ceux qui veulent vivre dans le Christ avec piété seront persécutés. (2 Tm 3,12)

Rien ne peut le séparer de Jésus-Christ.

Saint Paul, après avoir parlé de ce que Jésus-Christ a fait pour ses élus, s’écrie : qui donc nous séparera de l’amour de Jésus-Christ ? Sera-ce l’affliction, les angoisses, la faim, la nudité, le péril, la persécution, le glaive, selon ce qu’il est écrit : nous sommes tous les jours livrés à la mort pour vous, nous sommes regardés comme des brebis destinées à la boucherie. Mais parmi tous ces maux, nous demeurons victorieux par celui qui nous a aimés.

Car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses futures, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la puissance des hommes, ni tout ce qu’il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus-Christ Notre Seigneur. (Rm 8,35)

Tout son bonheur est de suivre Jésus-Christ.

Il a entendu et compris cette parole du Maître : suivez-moi.

Il a compris cette autre parole : vous n’avez point d’autre maître que le Christ. Ego Magister, le Maître le dit.

Celui qui m’aime garde ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure.

Il a compris ces autres paroles : exemplum dedi vobis ut quemadmodum ego feci ita et vos faciatis.

[Je vous ai donné l’exemple pour que vous agissiez comme j’ai agi envers vous. (Jn 13,15)]

Et il veut se rendre conforme à l’image de Jésus, son Maître et son Modèle. (Rm 8,29)

Et il dit avec générosité et sacrifice : Seigneur, je vous suivrai partout où vous irez.

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Seigneur, je suis prêt à donner ma vie pour vous.

Allons et mourons avec lui.

Quand on aime quelqu’un sincèrement, on est heureux de le suivre, de marcher sur ses traces. On aime à le voir, à l’entendre et on fait tout pour l’imiter.

Il ne vit plus que pour Jésus-Christ.

La charité me presse, considérant que si un seul est mort pour tous, par conséquent tous sont morts, et que Jésus est mort pour tous afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et qui est ressuscité pour eux. (2 Co 5,14)

Vous n’êtes plus à vous, vous êtes à Jésus-Christ qui vous a rachetés. (1 Co 6,19)

Aucun de nous ne vit pour soi-même et aucun de nous ne meurt pour soi-même ; mais, soit que nous vivions, soit donc que nous mourions, nous sommes au Seigneur.

C’est pour cela même que Jésus-Christ est mort et qu’il est ressuscité, afin d’avoir un empire souverain sur les vivants e sur les morts. (Rm 14,7)

Jésus-Christ est sa vie.

Mihi vivere Christus est. [Pour moi, la vie c’est le Christ. (Ph 1,21)]

Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi. (Ga 2,20)

Jésus-Christ doit être notre vie, c’est-à-dire que Jésus-Christ doit être notre pensée habituelle et constante, que vers lui tous nos désirs, nos affections se portent, et la nuit et le jour.

La mère vit pour son enfant,

L’épouse pour son époux,

L’époux pour son épouse,

l’ami pour son ami,

l’avare pour son argent,

l’égoïste pour lui-même,

le marchand pour son commerce.

Voilà la vie de chacun de ces êtres, il met sa vie dans ce qu’il cherche, dans ce qu’il aime et, quand il est séparé de cet objet, il pleure, il languit, il gémit, jusqu’à ce qu’il soit réuni aux objets de son amour.

Pour nous, notre vie, c’est Jésus-Christ.

Dans une horloge, il y a un ressort qui fait mouvoir tous les rouages et donne l’heure.

C’est Jésus-Christ qui doit être en nous ce ressort invisible, caché et nous faire montrer toujours Jésus-Christ lui-même.

Là où est notre trésor, là aussi est notre cœur. Si Jésus-Christ est notre trésor,

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notre cœur et nos pensées seront toujours avec lui.

Mihi vivere Christus est.

Cupio dissolvi et esse cum Christo. [J’ai le désir de m’en aller et d’être avec le Christ. (Ph 1,23)]

Il n’a d’autre pensée, d’autre occupation que Jésus-Christ. Jésus-Christ occupe, prend toutes ses pensées.

Tout cela est bien beau mais tous le comprennent-ils ?

Non omnes capiunt verbum illud sed quibus datum est.

[Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là seulement à qui c’est donné. (Mt 19,11)]

Qui potest capere capiat. [Comprenne qui pourra ! (Mt 19,12)]

Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. (Mc 4,23)

Verbum velatum. Quand Jésus-Christ parle de sa passion à ses apôtres, les paroles qu’il leur disait étaient : verbum velatum. [Cette parole leur demeurait cachée. (Lc 18,34)]

La Sainte Vierge et saint Joseph ne comprirent pas même ce que l’Enfant Jésus leur disait dans le moment où il leur parlait et ipsi non intellexerunt verbum quod locutus est ad eos (Lc 2,50)

Il faut une grâce spéciale de Dieu pour le comprendre

Personne ne peut venir à moi si mon Père ne l’attire. (Jn 6,44)

Il faut que ce soit Dieu lui-même qui nous fasse comprendre sa parole et ce qu’il dit lui-même. Car personne ne sait ce qu’il y a dans Dieu, sinon l’Esprit de Dieu. L’homme animal et charnel ne conçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu, elles lui paraissent une folie et il ne peut les comprendre parce qu’on doit en juger par une lumière surnaturelle. (1 Co 2,11)

Nous ne sommes pas capables, par nous-mêmes, d’avoir une bonne pensée mais c’est Dieu qui nous en rend capables. (2 Co 3,5)

Il faut que ce soit le Saint Esprit qui nous donne le sens des choses spirituelles et divines et qui nous découvre Jésus-Christ, qui nous donne des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et un cœur surtout pour sentir et nous attirer à lui.

Et si nous sentons ou comprenons quelque chose, savoir que tout bon sentiment, toute bonne pensée de foi et d’amour viennent de Dieu lui-même et l’en remercier.

C’est ce que Jésus fait comprendre à Pierre quand il eut fait sa profession de foi à Jésus-Christ, en disant : je crois que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant.

Alors Jésus lui dit : tu es bienheureux, Pierre, car ce n’est ni la chair, ni le

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Sang, qui t’ont révélé ces choses mais mon Père qui est dans les cieux. (Mt 16,17)

Ego plantavi, dit Paul, Appollo rigavit sed Deus incrementum dat. Neque qui plantat est aliquide, neque qui rigar, des qui incrementum dat Deus.

[Moi j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. Or ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance, Dieu. (1 Co 3,6)]

Ainsi donc, nous avons beau faire et beau dire, si Dieu ne fait pas fructifier en nous ce que nous disons ou faisons, tout cela ne sert de rien. Cependant, s’il y a quelques plantes de perdues, toutes, ordinairement, ne le sont pas et ce n’est pas toujours et pour toutes que le jardinier voit ses peines perdues. Il faut espérer qu’il en sera ainsi de nous.

Il faut se faire quelque violence, prier, demander, faire pénitence.

Le royaume des cieux est annoncé et chacun doit se faire violence pour y entrer. (Lc 16,16)

Le royaume des cieux souffre violence et il n’y a que ceux qui se font violence qui y entrent. (Mt 11,12)

Sentez-vous naître cette grâce en vous ?

C’est-à-dire, sentez-vous un attrait intérieur qui vous pousse vers Jésus-Christ ?

Un sentiment intérieur qui est plein d’admiration pour Jésus-Christ, pour sa beauté, sa grandeur, sa bonté infinie, qui le porte à venir à nous. Sentiment qui nous touche et nous porte à nous donner à lui.

Un petit souffle divin qui nous pousse et qui vient d’en haut, ex alto, une petite lumière surnaturelle qui nous éclaire et nous fait voir un peu Jésus-Christ et sa beauté infinie.

Si nous sentons en nous ce souffle divin, si nous apercevons une petite lumière si nous nous sentons attiré tant soit peu vers Jésus-Christ, ah ! cultivons cet attrait, faisons-le croître par la prière, l’oraison, l’étude, afin qu’il grandisse et produise des fruits.

Et disons avec l’époux des cantiques : trahe me post te, curremus in odorem unguentorum tuorum

[Entraîne-moi sur tes pas, courons à l’odeur de tes parfums. (Cantique des Cantiques 1,3)]

1. Ms XI 2.

Voulez-vous être à Jésus-Christ ?

Sentez-vous le désir d’être à Jésus-Christ ?

A qui voulez-vous être, si vous n’êtes pas à Jésus-Christ ?

Ecoutez l’appel de Jésus-Christ.

Ecoutez ses promesses.

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Si nous avons cette grâce, nous devons aussi sentir l’appel de Jésus-Christ en nous.

Viens. Suis-moi.

Je suis la Sagesse. Je suis ton Maître.

Ego Magister.

Je suis la voie, la vérité, la vie.

Suis-moi. Je suis la lumière du monde. Celui qui me suis ne marche pas dans les ténèbres.

Je suis venu apporter un feu sur la terre et que désiré-je sinon qu’il brûle ?

C’est la gloire de mon Père que vous deveniez mes disciples et que vous portiez beaucoup de fruits.

Le disciple n’est pas plus que le Maître ; il suffit d’être comme son Maître.

Je vous ai donné l’exemple afin que, comme j’ai fait, vous fassiez aussi vous-mêmes.

Nolite temere, ego sum. [N’ayez pas peur, c’est moi. (Mt 14,27)]

Venite ad me omnes, jugum meum suave est et onus meum leve.

Venez à moi, vous tous… mon joug est aisé et mon fardeau léger (Mt 11,28-29)

A quoi nous appelle-t-il ?

A la perfection.

Il y a trois sortes de chrétiens dans le monde, les bons, les mauvais et les parfaits.

Il y a aussi trois sortes de prêtres dans l’Eglise, les bons, les mauvais et les parfaits.

Les bons sont ceux qui accomplissent leur devoir de prêtre, qui suivent les lois de l’Eglise, disent leur messe, leur bréviaire, prêchent quand c’est le moment, évitent le péché mortel, le scandale, font le bien qui se rencontre ; en un mot, on n’a rien à dire contre leur conduite, ils sont même édifiants.

Les mauvais sont ceux qui vivent dans le péché et l’indifférence de leur devoir, négligent les devoirs sacrés de leur ministère et donnent souvent, que trop, malheureusement, le scandale à l’Eglise. Il y a les mauvais scandaleux, qui font la honte de l’Eglise. Il y a aussi les mauvais cachés, qui vivent dans le péché, sans être connus et ne font pas moins de mal aux âmes par leur négligence et leur oubli de la prière et de toute vie spirituelle.

Les parfaits, ou plutôt ceux qui tendent à la perfection, qui cherchent à suivre Notre Seigneur de plus près, qui ont le désir de travailler à la gloire de Jésus-Christ, qui sentent en eux son amour et désirent l’imiter dans sa pauvreté, dans sa douceur, dans sa charité, dans son zèle pour les âmes, dans ses souffrances dans sa croix.

Il y a une grande différence entre les bons prêtres et ceux qui cherchent à être parfaits ; les bons restent dans cet état mais ne cherchent point à suivre Notre Seigneur de près, à l’imiter sérieusement ; ils repoussent même la pauvreté, le

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dévouement et le sacrifice ; ils ont encore soin de leur personne et ne veulent pas s’opposer trop au monde et aux goûts de leurs confrères, tandis que celui qui cherche la perfection ne voit que Jésus-Christ, il aime Jésus-Christ et fait passer Jésus-Christ avant tout. Il aime et cherche à imiter le plus fidèlement celui qu’il aime.

C’est donc à cette perfection que Jésus-Christ nous appelle et non à un état seulement bon qui est l’état du grand nombre.

La perfection est l’état du petit nombre. Il y en a peu qui le suivent ainsi. Cependant un prêtre saint fait plus de bien que cent prêtres bons seulement.

Un prêtre saint procure plus de gloire à Dieu que cent autres et il convertit plus d’âmes à Dieu que cent autres n’en convertissent à eux seuls.1

C’est donc à la perfection que Jésus-Christ nous appelle, à devenir de véritables disciples.

Les grâces particulières dont nous avons été l’objet nous le prouvent assez clairement. Grâce de choix. Vocation particulière. Soins tout particuliers de la Providence, spirituels et temporels, tout nous engage à suivre Jésus-Christ dans sa vie parfaite.

1. Ms X 739-740.

Il y a, pour le prêtre comme pour le fidèle, deux voies pour aller au ciel, à Dieu, et remplir la mission qui lui a été confiée : la voie des préceptes et celle des conseils.

La première suffit pour aller au ciel. C’est la voie du grand nombre, on n’est tenu qu’à celle-là ; elle suffit pour le salut.

Mais ceux à qui Dieu donne la lumière et la grâce doivent suivre la seconde.

La voie des conseils, c’est celle de l’amour véritable, elle glorifie davantage Dieu sur la terre, elle contribue au salut des âmes, elle attire beaucoup de grâces sur la terre et à l’Eglise et nous assure notre salut.

C’est cette voie qui nous rapproche de Jésus-Christ, de plus près, en nous conformant à lui, à sa vie, cherchant à reproduire sa vie dans la nôtre, et n’avoir d’autre désir que de chercher à l’imiter le plus parfaitement possible.

…………………………………………………………..

Les religieux observent les conseils évangéliques, pourquoi les prêtres séculiers ne les observeraient-ils pas ? Est-ce que la perfection n’est pas pour eux aussi bien que pour les autres ?

Est-ce que, dans le ministère, les prêtres ne doivent pas se rapprocher de Jésus-Christ aussi bien que les autres ? et même ne le doivent-ils pas encore davantage, eux qui sont au milieu du monde et qui doivent porter partout la bonne odeur de Jésus-Christ et être la lumière vivante qui doit briller au milieu des hommes ?

Les religieux sont dans leurs cloîtres, mais le prêtre est fait pour vivre au milieu des hommes et lui, plus que les autres, doit être plus saint et plus parfait que les autres, il est appelé à faire plus de bien en ayant des rapports nécessaires avec les fidèles ; et nous devons surpasser les religieux par cette lumière, auréole de gloire et de sainteté qui doit briller dans les prêtres du ministère.

Toutefois, ceux à qui Dieu accorde la grâce de suivre Jésus-Christ dans ses conseils, ne doivent point mépriser ceux qui n’observent que les préceptes.

Chacun rendra compte à Dieu des grâces qu’il aura reçues. On ne doit se glorifier de rien et se garder de dire aucune parole contraire à la charité du prochain : il faut mettre à profit la grâce de Dieu et ne juger personne.

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D’ailleurs c’est là notre but et je ne demande rien tant que vous répondiez à l’appel de Notre Seigneur et au nôtre.

Si vous entendez sa voix,

N’endurcissez pas vos cœurs, ne fermez pas l’oreille à sa voix.

Nous devons lui répondre avec joie.

Ecce adsum. Ego tuus sum. Ecce ego

[Me voici (1 Sm 3,4) Je suis à toi (Ps 118,94) C’est moi (Jn 6,20)]

parlez, Seigneur, votre serviteur écoute.

Seigneur, à qui irai-je ? vous avez les paroles de la vie éternelle.

Vous êtes ma lumière, vous êtes ma voie, ma vie, ma sagesse et mon amour.

Je vous suivrai, Seigneur, partout où vous irez.

Je suis prêt à mourir avec vous, je donnerai ma vie pour vous, j’irai en prison, à la mort.

Vous êtes mon roi, mon chef et mon maître.

Seigneur, si vous avez besoin d’un pauvre, me voici !

Si vous avez besoin d’un fou, me voici !

Me voici, ô Jésus, pour faire votre volonté : je suis à vous ! Ego tuus sum.2

Ecoutons le premier avertissement que Jésus-Christ nous donne pour écouter sa parole et devenir son véritable disciple.

Je vous le dis en vérité : si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. (Mt 18,3)

Quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant, n’y entrera pas. (Mc 10,15)

Je vous rends grâces, ô mon Père ! vous le Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents du siècle et que vous les avez révélées aux petits et aux humbles. (Mt 11,25)

Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume des cieux est à eux. (Mc 10, 14)

Bienheureux les pauvres d’esprit car le Royaume des Cieux est à eux ! (Mt 5,3)

Quiconque s’humiliera et se fera petit comme un petit enfant, celui-ci sera grand dans le Royaume des Cieux. (Mt 18,3)

Explication des paroles précédentes.

Il faut recevoir le royaume de Dieu, c’est-à-dire la parole de Jésus-Christ qui doit établir en nous le royaume de Dieu, recevoir cette parole comme un enfant reçoit la parole de son maître, avec attention, soumission, respect et amour.

Attention pour comprendre ce qu’il nous dit, le comprendre, le saisir.

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Soumission, sans discuter, telle qu’elle est. Nous n’avons pas à discuter avec nos maîtres, à eux de nous enseigner, à nous des les écouter et d’accepter.

Soumission d’enfant, c’est là surtout ce que Notre Seigneur nous recommande dans l’audition de la parole.

Qu’avons-nous donc à discuter avec Jésus-Christ, le divin Maître ? Ou vous voulez être parfait, ou non. Si vous ne le voulez pas, dites simplement : je ne veux pas suivre cette voie et rester dans la voie inférieure et puis c’est fini par là.

Mais si vous voulez être parfait, acceptez sa divine parole, telle qu’il la donne et cherchez à la mettre en pratique avec la grâce de Dieu et ne faites pas comme ce jeune homme riche de l’Evangile à qui Jésus-Christ dit : si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; il discute en lui-même et n’accepte pas la parole.

Cette soumission d’esprit à la parole de Jésus-Christ est absolument nécessaire pour entrer dans le royaume des cieux où il n’entre que les âmes privilégiées du bon Maître.1

Ecouter comme un enfant.

Un enfant va en classe pour apprendre et non pour discuter, il cherche à comprendre ce qu’on lui dit ; il ne va pas pour raisonner mais pour accepter.

S’il ne comprend pas, il interroge, non pour discuter mais pour s’instruire et accepter.

Que dirait-on d’un enfant, d’un ignorant, qui discuterait avec un astronome ou un géographe sur la position des étoiles ou d’un lieu terrestre, quand le savant lui dit : c’est ainsi ?

Ainsi de nous avec Jésus-Christ, nous ne pouvons discuter avec lui sur ce qu’il nous enseigne.

L’enfant reçoit, accepte la parole du maître, elle entre dans son cœur comme le doigt dans une cire fondue, il reçoit la parole.

Tandis que ceux qui ne sont pas enfants, et qui veulent discuter, raisonner, écoutent la parole mais ne la reçoivent pas. Elle fait comme une pierre, elle rebondit et retourne au lieu d’où elle est partie.2

Il y a des esprits subtils, étroits, chicaneurs, pointilleux, qui trouvent des

1. Ms XI 42 ; 81-82.

C’est le Verbe de Dieu qui nous parle. Dieu nous parle en son Fils. (42)

Il faut accepter les paroles de Dieu avec simplicité, avec cette autorité divine qui lui convient et laisser de côté ces raisonnements humains qui ne viennent que de l’orgueil ou de nos passions intérieures qui ne veulent pas accepter une doctrine si pure, si céleste.

Il ne faut pas venir avec l’intention de raisonner, de discuter, rien de tout cela : Dieu le dit, il faut le faire. (81-82).

2. Ms XI 172.

Il faut recevoir la parole comme un enfant reçoit la parole de son maître. Sachant bien que le maître en sait plus long que lui et que ce qu’il dit est vrai et qu’il faut l’accepter telle qu’elle est.

L’enfant qui ne comprend pas, interroge pour comprendre, pour savoir saisir le sens mais non pour discuter, raisonner.

Il faut respecter l’autorité de la parole, l’autorité du maître.

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difficultés partout et raisonnent sur tout, n’acceptant rien que ce qui leur va, leur convient et entre dans leur esprit1.

Rien n’est plus opposé à l’Esprit de Dieu et à ce titre d’enfant que Notre Seigneur demande pour entrer dans son royaume.

Celui qui est de Dieu écoute ma parole. Si vous n’écoutez pas ma parole, c’est que vous n’êtes pas de Dieu, disait Notre Seigneur aux Juifs.

Eux n’écoutaient pas la Parole de Dieu, ils ne la recevaient pas, ils ne l’écoutaient que pour discuter et raisonner sur cette parole et chercher même à le surprendre pour l’accuser et le condamner.

Les enfants n’ont pas encore de passions, ils ne trouvent pas encore d’opposition à la Parole de Dieu dans leurs jeunes âmes, ils l’acceptent simplement, sans opposition.

Rien n’est plus opposé à cette soumission d’esprit que nos petites passions2. La Parole de Dieu est si élevée, si pure, si céleste, si au-dessus de nous que, lorsque nous l’entendons, nos mille petites passions se soulèvent et se révoltent contre elle, parce qu’elles se trouvent en opposition directe avec cette même parole qui les condamne et les détruit.

Notre cœur et notre esprit crient.

Notre paresse, notre avarice, notre négligence, l’amour du bien-être, de ses aises, l’orgueil, la recherche de soi, de ses satisfactions, tout cela se soulève en même temps contre cette divine parole et la traite d’exagérée, d’impossible, que l’Evangile est une folie et qu’il n’est pas possible de le pratiquer.

Alors, on dit qu’on ne veut pas être exagéré, qu’il y a une prudence à avoir, que l’Evangile n’est bon que pour un très petit nombre, que pour les saints, qu’il est trop difficile d’y arriver.3

Alors, on écoute avec précaution et réserve et, sous prétexte de prudence, on laisse l’Evangile pour suivre sa petite raison.

Ceci se voit tous les jours pour ce qui concerne la pauvreté, la pénitence, le sacrifice, le dévouement, les vertus vraiment évangéliques.

l’Esprit Saint dit quelque part qu’il se tient à la porte et qu’il frappe ; il dit plus encore : il dit qu’il pousse la porte pour entrer ecce sto ad ostium et pulso.

1. Ms XI 81.

Un petit défaut, une mouche, une toile d’araignée, une petite tache les occupera plus que tout l’ensemble ; ils laisseront le beau, le grand, l’utile, pour ne réfléchir et ne penser qu’à une petite faute, à un rien qui les occupera et leur fera perdre le fruit d’une instruction ou de quelques bons exemples.

(2) Ms XI 82.

Oh ! comme il faut faire taire ses passions pour comprendre Jésus-Christ ! Il est si beau, si élevé, si pur, que ses paroles ne peuvent pas entrer dans un cœur où il y a quelque passion.

(3) Ms XI 173.

Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu

(Cette phrase vient en finale d’un verset parallèle)

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Notre cœur est donc comme une porte à laquelle le Maître frappe et par laquelle il cherche à entrer.

Or une porte peut être dans plusieurs positions. Et quand quelqu’un frappe à cette porte et que l’on vient voir pour ouvrir,

on peut la laisser fermée et ne pas laisser entrer du tout,

on peut l’entrouvrir seulement et laisser à la porte ceux qui viennent,

on peut enfin l’ouvrir toute entière et laisser entrer ceux qui frappent.

C’est aussi ce que nous pouvons faire à Jésus-Christ, notre Maître par rapport à la porte de notre cœur, quand il cherche à entrer.

Celui qui n’ouvre pas sa porte est celui qui refuse de laisser entre le Maître et qui refuse entièrement de recevoir son Maître pour le suivre, qui préfère suivre ses idées, ses passions, le monde.

Celui qui n’ouvre qu’à moitié est celui qui écoute sans laisser entrer entièrement le Maître chez lui, il ne veut recevoir personne, il reste maître de sa maison et de son cœur.

Il écoute mais il en prend ce qu’il veut, il en fait ce qu’il veut, il en prend ce qui lui convient et laisse le reste qui ne lui plaît pas.

Il reçoit le Maître avec réserve et prudence et il écoute plus sa raison, ses petites passions qui sont ses maîtres, que le Maître véritable qui veut entrer, il se défie, il a peur, il n’ouvre qu’à moitié son cœur.

Et le Maître ne peut entrer pour gouverner comme il devrait le faire.1

Le dernier ouvre sa porte entièrement et laisse entrer chez lui le Maître qui frappe.

Il est heureux de le recevoir et de lui donner une place d’honneur, il l’écoute avec bonheur et il n’a qu’un désir, c’est de comprendre ce qu’il dit et de le mettre en pratique.

Il ne discute pas mais il cherche comment il pourra pratiquer ce qu’il entend.

Il se tient en esprit aux pieds de son Maître, comme Marie et il ne se laisse prendre ni par le raisonnement, ni par les passions qui se révoltent. Le Maître parle, il n’a d’autres pensées, d’autres désirs que de comprendre ce qu’il entend et de le mettre en pratique, d’en nourri son âme.

C’est l’amour qui le guide et rien autre chose.

Il veut entrer dans le royaume des cieux, c’est là tout son désir.

Il foule aux pieds tout ce que la raison et les passions peuvent lui dire.

Il n’a que Jésus-Christ pour Maître et ne veut suivre que lui.

1. Ms XI 173

Nous n’en ferons jamais trop.

De quoi avez-vous peur ? avez-vous peur d’avoir faim ? d’être persécuté, méprisé, rejeté ? Qu’est-ce que tout cela ?

Celui qui aime Jésus-Christ peut-il avoir peur de quelque chose ?

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Ame soumise et généreuse, il ne dit pas : cela est difficile, cela est impossible, cela est opposé à la prudence, à la manière de faire, rien de tout cela ; le Maître a parlé, le Maître l’a dit, cela suffit.

Exemples de simplicité.

Zachée qui monte sur un arbre pour voir Jésus-Christ, son Maître : homme riche cependant, il aurait bien pu dire : qu’est-ce que je fais ? j’agis en enfant ; monter sur un arbre pour voir passer un homme ! Rien de tout cela, il veut voir Jésus-Christ, son Maître : il ne s’inquiète pas des hommes.

Les bergers qui vont visiter la crèche à la voix des anges.

Les mages qui quittent leurs pays et entreprennent un voyage long et inconnu pour aller voir un nouveau-né.

Sainte Madeleine qui va chez Simon le pharisien où Jésus dînait, pour lui demander pardon de ses péchés.

Saint Antoine ne raisonne pas qu’an il entend dans un église cette parole de l’Evangile : si tu veux être parfait va, vends ce que tu as et donne-le au pauvre et tu auras un grand trésor dans le ciel. Il va, vend ce qu’il a, le donne à un pauvre et se retire dans la solitude.

Saint François d’Assise entend aussi cette parole de Jésus-Christ dans une église : N’ayez ni or, ni argent, ni souliers, ni doubles vêtements. Il prend cela pour lui et quitte tout pour se faire le vrai pauvre de Jésus-Christ dans le monde.

Voilà la simplicité d’enfant que Notre Seigneur demande de ses véritables disciples.

Que de raisonnements auraient pu faire tous les saints qui ont suivi la voie évangélique, pour les empêcher d’entrer dans une voie si élevée, si parfaite, si difficile à la nature et s’ils s’étaient laissés prendre par tous ces raisonnements, ils ne seraient jamais devenus des saints.

Notre Seigneur avait donc grandement raison de dire : Si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux.

Ça veut dire : Si vous vous conduisez par les raisonnements humains, si vous consultez vos raisonnements, le monde, vos idées, vos passions, vous n’écouterez jamais ma parole et ne la mettrez jamais en pratique, parce que ma parole vient d’en haut, et que vos raisonnements viennent d’en bas.

Je suis d’en haut, vous êtes d’en bas, disait-il.

Si donc il est d’en haut, laissez-vous conduire simplement et ne cherchez pas à vous mettre au niveau de lui, puisqu’il est au-dessus de nous et de rabaisser sa doctrine par nos petits raisonnements.

C’est le raisonnement qui tue l’Evangile et qui ôte à l’âme cet élan qui nous porterait à suivre Jésus-Christ et à l’imiter dans sa beauté évangélique.

Les saints ne raisonnaient pas tant.

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Et c’est parce qu’il y a tant de raisonneurs qu’il y a si peu de saints !

N’ayons pas peur, nolite timere, c’est moi.

Et quand il faudrait marcher sur la mer comme Pierre, ne faudrait-il pas aller à Jésus, s’il nous disait comme à Pierre : VIENS.

Tenons-nous donc en esprit aux pieds de Jésus-Christ,

comme de petits enfants aux pieds de leur maître,

avec un sincère désir d’écouter sa parole,

et de la mettre en pratique.

Il faut encore une grande énergie de volonté.

Regum Dei vim patitur et violenti rapuent illud

[Le royaume des cieux souffre violence et des violents le prennent de force. (Mt 11,12)]

Il ne faut pas des gens mous, efféminés.

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Deuxième partie :
Les Cinq conditions à remplir
pour devenir un Véritable Disciple de Jésus

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On a vu, dans l’introduction générale, comment le Père Chevrier avait élaboré progressivement son plan. (VD, p. 30-32)

L’orientation est toute apostolique : il s’agit de remplir les devoirs de la charge apostolique (VD, p. 135), en donnant les signes qui doivent accompagner l’annonce de l’Evangile.

La référence aux trois parties du Tableau de Saint-Fons est explicite. Elle ne vient pas en passant mais comme la somme de ces pages, en finale. Cela confirme ce que nous avons déjà dit à ce sujet (VD, p. 30 ; cf. Annexe V, p. 33)

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Jésus voyant une grande foule qui le suivait, tire occasion de là pour apprendre à le suivre réellement d’esprit et de cœur.

Comme une grande foule de peuple allait avec Jésus, il se tourna vers eux et leur dit :

 

Si quelqu’un veut venir, vient à moi et ne hait pas son père, sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs,

et même sa propre vie,

il ne peut être mon disciple.

Et qui ne veut pas porter sa croix et me suivre, ne peut être mon disciple.

Avant de le suivre réellement il faut bien réfléchir auparavant si on le peut.

Qui d’entre vous, voulant bâtir une tour, ne s’assied pas auparavant pour calculer les dépenses qui sont nécessaires, et s’il a de quoi l’achever.

Il s’agit de bâtir une tour très élevée,
celle de la perfection.

De peur qu’après qu’il aura posé les fondements et qu’il n’aura pu achever, ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui en disant : cet homme a commencé à bâtir et il n’a pu achever.

Il s’agit de combattre des ennemis puissants.
Et pour bâtir cette tour, pour combattre ces ennemis puissants, il est aussi nécessaire de renoncer à sa famille, à soi-même et aux biens de la terre

Ou quel est le roi qui, avant d’aller faire la guerre à un autre roi, ne s’assied auparavant et ne songe pas s’il peut avec dix mille hommes aller au-devant de celui qui vient contre lui avec vingt mille ?

 

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qu’il est nécessaire à un homme d’avoir de l’argent pour bâtir une maison, qu’il est nécessaire à un roi d’avoir des soldats pour faire la guerre.

Autrement, il lui envoie des ambassadeurs lorsqu’il est encore loin et lui fait des propositions de paix.

Et celui qui entreprendrait cette guerre ou cet édifice sans avoir ce qu’il faut, ressemblerait à un homme qui voudrait bâtir sans argent ou faire la guerre sans soldats.

 

 

Ainsi quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple.
Le sel est bon.
mais si le sel devient insipide, avec quoi l’assaisonnera-t-on ?
Il ne sera bon ni pour la terre, ni pour le fumier et on le jettera dehors.

 

Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! (Lc 14,25)
Et ailleurs, Notre Seigneur nous dit : Si quelqu’un veut venir après moi, Qu’il se renonce soi-même et me suive. (Mt 16,24)

Les cinq conditions exigées par Notre Seigneur Jésus-Christ, pour devenir son Véritable Disciple.

D’après ces paroles du divin Maître, nous voyons clairement que, pour devenir son Véritable Disciple, il faut d’abord,

Renoncer à sa famille et au monde,

Renoncer à soi-même,

Renoncer aux biens de la terre.

Puis, quand on a renoncé à toutes ces choses, il faut ensuite prendre sa croix et le suivre dans la pratique de toutes les vertus évangéliques.1

 

1. Ms XI 84 – XI 583.

Si on ne remplit pas ces conditions, on n’est bon à rien.

Rien de plus logique et de plus naturel que l’accomplissement de ces conditions pour être un Véritable Disciple de Jésus-Christ

Il est tout facile de comprendre que celui qui est occupé des affaires de la terre, du commerce, d’affaires, ne peut pas s’occuper des choses de Dieu ; que celui qui a le cœur partagé entre Dieu et la créature, qui a une femme et des enfants ou qui aime les créatures, ne peut se donner tout à Dieu.

Il est facile de comprendre que celui qui s’occupe de lui-même, qui se recherche constamment, qui n’a pas renoncé à lui-même, sera constamment arrêté ; il faudra qu’il s’occupe de lui, de ses pères et mère, … enfants qui pleurent… et qu’avant de suivre vraiment Jésus-Christ il faut avoir renoncé à tout cela, sans ces conditions, on ne peut rien faire.

Comme les paroles de Jésus sont vraies ! (Ms XI 84)

Renoncement complet de toutes choses qu’on possède. Il veut que nous renoncions à tout pour être à lui. Il ne veut pas des hommes à moitié : il nous veut tout entiers. (Ms XI 583)

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Nécessité d’étudier ces cinq conditions pour devenir un Véritable Disciple de Jésus-Christ

Telles sont les conditions imposées par le divin Maître à quiconque veut devenir son disciple.

Sans l’accomplissement de ces conditions, on ne remplit qu’à demi, ou pas du tout, les devoirs de la charge apostolique qui sont d’être,

Le sel de la terre

Et la lumière du monde. (Mt 5,13)
 

 

On n’est plus qu’un sel insipide, qu’un flambeau éteint, et on n’est bon qu’à être jeté dehors, selon la parole du Maître.

Il nous reste à savoir comment il faut pratiquer,

Ce renoncement aux créatures et au monde

Ce renoncement à soi-même

Ce renoncement aux biens de la terre.

Quelle est cette croix qu’il faut porter ?

Quel est ce chemin qu’il faut prendre pour suivre véritablement Jésus-Christ et devenir son disciple.

C’est ce que Jésus-Christ nous enseigne lui-même dans son saint Evangile et que nous allons étudier dans les pages suivantes.

 

 

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Explication de ces mots : vous êtes le sel de la terre,

Sel des âmes.

Le sel à la propriété de préserver de la corruption, de conserver et de donner de la saveur aux aliments.

C’est ce que nous devons être pour les âmes chrétiennes : les préserver de la corruption du péché, les conserver dans la grâce de Dieu et leur donner la saveur spirituelle en mettant en elles la foi et l’amour de Dieu.

Vous êtes le sel de la terre que si le sel perd sa vert, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien, qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds des hommes.

Vous êtes la lumière du monde.

Vous êtes la lumière du monde.

Une ville placée sur la montagne ne peut être cachée et la lampe qu’on allume, on ne la met pas sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi, que votre lumière brille aux yeux des hommes, afin qu’ils voient vos œuvres bonnes, et qu’ils rendent gloire à votre Père qui est dans les cieux. (Mt 5,13)

Nous devons donc briller dans le monde par notre lumière, c’est-à-dire par nos bons exemples et par nos vertus.

Nous devons pratiquer les vertus opposées aux vices du monde et plus le monde est corrompu, gâté, plus nous devons briller à ses yeux par les vertus opposées, et l’entraîner, l’étonner par nos paroles et surtout par nos exemples.

Plus le monde aime le luxe et la richesse, plus nous devons aimer et pratiquer la pauvreté.

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Plus le monde aime le bien-être et la mollesse, plus nous devons briller par la mortification et la pénitence.

Charité, dévouement, sacrifice : il faut que le monde voie nos oeuvres.

Différence entre le religieux cloîtré : il vit pour lui, et le prêtre dans le monde : il vit pour les autres et se doit à tout le monde par le dévouement, le sacrifice et le bon exemple [Cf. VD, p. 111-112]

Il y a différentes lumières : soleil, lune, le gaz, la lampe, la veilleuse et le flambeau éteint, sans huile, sans mèche.

Si vous ne croyez pas à ma parole, croyez à mes œuvres, disait Notre Seigneur aux juifs.

Puissions-nous dire de même et montrer aux hommes nos œuvres pour les engager à croire et à se convertir.

Voyez comme je suis pauvre,

voyez comme je suis cloué sur la croix,

voyez comme je me laisse manger par vous, sans rien dire, pour votre bien.

Ms XI 565

Promesses de Notre Seigneur Jésus-Christ : Si vous pouvez comprendre ces choses et les mettre en pratique, vous serez heureux. (Jn 13,17)

Amour à Jésus-Christ, notre Maître !

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1ère condition : il faut renoncer à sa famille et au monde

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Après Noël 1856, Antoine Chevrier a voulu sans délai mettre en pratique le genre de vie sacerdotales qu’il venait de concevoir. Il a rencontré deux oppositions, celle de sa mère et celle de ses confrères. Il avait déjà éprouvé l’opposition maternelle lorsque, séminariste, il songeait à partir pour les missions étrangères.

Ces deux types d’opposition ne sont pas des obstacles mais des épreuves plus ou moins douloureuses, à condition que l’on recherche la liberté spirituelle à l’égard de sa famille et de tout le milieu sociologique, y compris ecclésiastique. En effet, lorsque les prêtres tendent à se conformer collectivement à un milieu sociologique déterminé, il se crée parmi eux une mentalité collective qui les asservit inconsciemment aux préjugés de ce milieu : le monde se trouve même dans les assemblées de confrères. (Ms XI 599)

Une lutte particulièrement dure, soutenue contre une mère dominatrice, explique pour une part l’importance données par le Père Chevrier au renoncement à la famille. Mais personne ne peut éluder cette question et la plupart de ceux qui ont été mis à part pour l’Evangile (Rm 1) se sont trouvés un jour ou l’autre dans la douloureuse nécessité de faire souffrir des êtres chers en décidant librement de répondre à l’appel de Dieu.

Il faut savoir, par ailleurs, qu’après la mort de son père, Antoine Chevrier a pris sa mère avec lui au Prado, tenant grand compte de ce qu’il savait d’elle et organisant les choses de telle manière qu’elle n’intervint pas dans la marche de la maison mais qu’elle se sentit tout de même utile.

Ici, les deux préoccupations majeures du Père Chevrier sont de mettre en valeur dans toute sa force la famille spirituelle et de conquérir la liberté. Liberté pour annoncer l’Evangile et pour vivre proche des pauvres.

C’est pourquoi le renoncement au monde est surtout un refus d’inféodation à un certain monde qui met son empire sociologique sur le clergé du temps, et peut-être plus ou moins en tout temps.

Ce sera, suivant le cas, le grand monde, le beau monde, le monde cultivé, les mondains, etc. On risque de rechercher avec le sacerdoce

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une promotion sociale. Or, remarque le Père Chevrier, Jésus n’élève pas sa famille selon la chair. (Ms VIII 431)

Ce renoncement au monde, c’est aussi pour le Père Chevrier, une requête de liberté à l’égard de systèmes et de groupes politiques. C’est ce qu’il veut affirmer en refusant d’aller passer sa soirée dans un salon, à causer… de politique (p. 155). Il sait, en effet, quels obstacles crée parmi les pauvres de son temps, la collusion du clergé avec les options politiques de certaines classes sociales. Ne lui demandons pas cependant de traiter des rapports de l’Eglise et du monde à la manière de Vatican II. Il n’a pas d’idée personnelle sur la question.

Il a bien senti qu’il faudrait préciser les différents sens du mot monde, mais il annonce une explication sans la donner (p. 156). L’Evangile est responsable pour une part de ce manque de clarté. Le monde désigne, dans saint Jean, soit l’univers, soit le genre humain, soit encore ceux qui refusent le Christ. Disons que, dans le Véritable Disciple, le monde c’est toute influence humaine qui pourrait nous empêcher de prendre l’Evangile entièrement au sérieux. Quand on a rencontré le Christ, comme saint Jean, comme saint Paul, on ne peut que trouver intolérable une telle prétention.

D’autres termes encore sont source d’ambiguïté : céleste et terrestre (Cf. p. 153 et ailleurs). Pour comprendre le Père Chevrier, il faut se référer, comme lui, à saint Paul (Cf. 1 Co 15,47 cité p. 197 et 269), qui oppose l’homme terrestre à l’homme céleste. Celui-ci est l’homme nouveau, recréé dans la grâce du Christ, vivifié, conduit par l’Esprit et qui n’est certes pas dispensé d’avoir les pieds sur terre. L’homme terrestre, le vieil homme, c’est celui qui est encore livré à ses convoitises comme descendant d’Adam pécheur.

Si la référence du Père Chevrier à l’Ecriture est indiscutable quand il emploie les termes de monde, céleste, terrestre, on peut cependant admettre que son langage est influencé par la rhétorique de l’époque (Cf. pp. 21-22).

Cependant, il nous pose une question que personne ne peut éviter : sommes-nous libres spirituellement à l’égard du monde et en particulier de notre famille ?

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C’est le premier acte de renoncement que Notre Seigneur Jésus-Christ demande de celui qui veut venir après lui.

C’est qu’en effet, on ne peut être à Dieu et au monde et qu’il faut nécessairement quitter l’un pour se donner à l’autre.

Et, comme dit Jésus-Christ, on ne peut servir deux maîtres.

Ou on aimera l’un et haïra l’autre ; ou on s’attachera à l’un et méprisera l’autre.

On ne peut être attaché à Dieu et au monde à cause de l’opposition qu’il y a entre Dieu et le monde. Et si, dans l’Ecriture, Dieu dit que l’épouse quittera son père et sa mère pour s’attacher à son mari, à combien plus forte raison celui qui veut s’attacher à Dieu devra-t-il quitter toutes les créatures.

C’est le premier acte que Dieu demande d’Abraham quand il l’appelle à lui.

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Doctrine de Notre Seigneur Jésus-Christ sur le renoncement à la famille et au monde.

Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais la séparation.

Car, je vous le dis, désormais dans une maison, cinq seront divisés, trois contre deux, deux contre trois.

Ils seront divisés,

le père contre le fils,

la mère contre la fille,

la fille contre la mère,

la belle-mère contre sa bru,

et la bru contre sa belle-mère. (Lc 12,51)

Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre.

Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive.

Je suis venu séparer :

l’homme contre son père,

le fils contre sa mère,

et la bru contre sa belle-mère

et les ennemis de l’homme seront

ceux de sa maison.

(Mt 10,34)

Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi et qui aime son fils ou sa fille au-dessus de moi, n’est pas digne de moi. (Mt 10,37)

Si quelqu’un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère

sa femme et ses enfants,

ses frères et ses sœurs

et même sa propre vie,

il ne peut être mon disciple. (Lc 14,26)

Renoncer au monde.

Malheur au monde, à cause des scandales ! (Mt 18,7)

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N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde.

Si quelqu’un aime le monde, l’amour de Dieu n’est point en lui. (1 Jn 2,15)

L’amour du monde est une inimitié contre Dieu. Quiconque voudra être un ami du monde, se rend ennemi de Dieu. (Jc 4,4)

Ne vous conformez point au siècle présent. (Rm 12,2)

Vous n’êtes pas du monde, disait Jésus-Christ à ses apôtres.

Personne ne peut servir deux maîtres.

Pourquoi il faut renoncer à sa famille et au monde.

Nous savons que le monde tout entier est sous l’empire du malin esprit. (1 Jn 5,19)

Le monde ne peut recevoir le Saint Esprit parce qu’il ne le connaît pas et ne le voit pas. (Jn 14,17)

Si quelqu’un aime le monde, l’amour de Dieu n’est pas en lui.

Car tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie.

Ce qui ne vient pas de Dieu, mais du monde… et le monde passe, et la concupiscence du monde passe avec lui.

Mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais. (1 Jn 2,15)

Il y a la sagesse qui vient d’en-bas, cette sagesse est terrestre, animale, diabolique.

Là où il y a de la jalousie et de la contention, il y a aussi du trouble et toute sorte de mal.

Mais la sagesse qui vient d’en-haut est, premièrement chaste, puis amie de la paix, modérée, équitable, docile, susceptible de tout bien, pleine de miséricorde et de fruits de bonnes œuvres. Elle ne juge pas. Elle n’est point double, ni dissimulée. (Jacques 3,15)

L’homme animal ne conçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu ; elles lui paraissent folie et il ne peut les comprendre parce qu’on doit en juger par une lumière surnaturelle. (1 Co 2,14)

La sagesse de ce monde est folie devant Dieu, selon ce qui est écrit : je surprendrai les sages dans leurs propres artifices.

Le Seigneur connaît les pensées des sages et il sait qu’elles sont vaines. (1 Co 3,19-20)

Je suis d’en haut,

vous êtes d’en bas,

vous êtes du monde,

moi, je ne suis pas du monde. (Jn 8,23)

Ils sont du monde, c’est pourquoi ils parlent selon le monde.

Pour nous, nous sommes de Dieu et celui qui connaît Dieu, nous écoute ;

mais celui qui n’est point de Dieu ne nous écoute point et c’est par là que

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nous connaissons ceux qui sont animés de l’Esprit du Dieu de vérité et ceux qui sont poussés par l’esprit d’erreur. (1 Jn 4,5)

Le monde place tout son bonheur dans les choses extérieures et sensuelles.

Jésus le place dans les choses spirituelles.

Marie a choisi la meilleure part.

Exemples qui confirment cette vérité : opposition entre Jésus-Christ et le monde.

Les parents de Jésus-Christ ayant appris ces choses vinrent pour se saisir de lui car ils disaient : il est devenu fou, in furorem versus est (Mc 3,21)

Ses frères ne croyaient pas en lui (Jn 7,5)

Pas un prophète n’est agréé dans sa patrie ; il n’y a pas de prophète sans honneur, si ce n’est dans sa patrie, dans sa maison, dans sa parenté. (Mc 6,4)

(il s’agit ici de bons prophètes, de bons prêtres, de bons serviteurs de Dieu, qui ne vivent pas comme le monde et non pas de ceux qui suivent les idées du monde et de la famille)

Les frères de Jésus lui dirent : pars d’ici, va en Judée afin que tes disciples voient les œuvres que tu fais car personne n’agit pour que son œuvre soit cachée, mais lui-même cherche à la manifester. Si tu fais de telles choses, manifeste-toi au monde. (Jn 7,3)

C’est à Nazareth, son pays natal, que Jésus est chassé de la synagogue, conduit sur une montagne par le peuple qui voulait l’y précipiter. Mais Jésus, passant au milieu d’eux, s’en allait, se retournant. (Lc 4,30)

Plus nous sommes à Dieu, plus nous sommes opposés aux idées et aux folies du monde et plus aussi le monde nous hait et nous persécute.

La mère de Zébédée vient à Jésus, lui demander que ses deux fils soient assis, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, dans son royaume ; les deux fils font la même demande et Jésus leur dit : vous ne savez pas ce que vous demandez ; pouvez-vous boire le calice que je bois ou être baptisé du baptême dont je dois être baptisé ? (Mc 10,38)

Pierre lui-même, avant d’avoir reçu l’Esprit de Dieu est vertement réprimandé par Jésus-Christ.

Jésus parle de sa passion et annonce ce qui doit lui arriver.

Pierre, le prenant à part, se met à le reprendre en lui disant : A Dieu ne plaise, Seigneur, cela n’arrivera pas !

Et Jésus, se retournant, regardant ses disciples, reprit Pierre en lui disant : Retire-toi, Satan, tu es un scandale pour moi, parce que tu n’entends pas ce qui est de Dieu mais ce qui est des hommes. (Mc 8,31)

Comment Jésus-Christ lui-même a pratiqué ce renoncement à la famille

A l’âge de douze ans, l’enfant Jésus reste dans le Temple pour commencer la mission que son père lui a confiée dans le monde.

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Il reste dans le Temple à l’insu de ses parents.

Et quand la Sainte Vierge se présente à lui et lui demande pourquoi il avait agi ainsi à leur égard, eux qui le cherchaient depuis trois jours, dans la douleur et la tristesse, il leur répond : Pourquoi me cherchez-vous ? Ne savez-vous pas qu’il faut que je sois aux choses qui regardent le service de mon Père ? (Lc 2,49)

Noces de Cana.

Aux noces de Cana, Jésus répond à Marie, sa mère, qui lui annonce que les convives n’ont plus de vin : Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? Mon heure n’est pas encore venue. (Jn 2,4)

Jésus sur la croix.

Et sur la croix, Jésus voyant sa mère à ses pieds, lui dit : Femme, voilà votre fils. (Jn 19,26)

Femme qui appelle Marie : Bienheureuse.

Une femme élevant la voix au milieu de la foule, s’écria : Bienheureux le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont nourri !

Et Jésus reprend : Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique. (Lc 11,27)

Quelqu’un vint dire à Jésus : Votre mère et vos frères sont là dehors qui vous cherchent et veulent vous voir, Jésus, répondant à celui-ci, dit : Qui est ma mère ? et qui sont mes frères ?

Et, promenant son regard autour de lui et étendant la main vers ses disciples, il lui dit :

Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.

Quiconque fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. (Mc 3,35)

Ce que Notre Seigneur Jésus-Christ exige de ceux qui veulent le suivre, par rapport à leur famille.

Celui qui vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, il ne peut être mon disciple. (Lc 14,26)

Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi. (Mt 10,37)

Jésus dit à un jeune homme : suis-moi. Mais ce jeune homme dit à Jésus : permettez-moi d’aller auparavant ensevelir mon père.

Jésus lui dit : suis-moi. Laisse les morts ensevelir les morts, pour toi, va et annonce le royaume de Dieu. (Lc 9,60)

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Un autre jeune homme dit à Jésus : je vous suivrai, Seigneur ; mais permettez-moi d’abord de dire adieu à ceux qui sont dans ma maison.

Jésus lui dit : Aucun homme qui, ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, n’est bon pour le royaume de Dieu. (Lc 9,61)

Règles à suivre par rapport à sa famille et au monde.

D’après les paroles et les exemples de Notre Seigneur Jésus, nous voyons qu’un véritable disciple de Jésus-Christ doit d’abord :

Quitter son père et sa mère.

Quitter son père et sa mère, selon l’exemple de l’enfant Jésus à douze ans, pour se consacrer à l’œuvre de Dieu ; et il n’a pas même besoin de leur consentement.

Quand Dieu nous appelle, il faut lui obéir.

C’est notre premier Père.

Qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi. (Mt 10,37)

Et quand ils viennent nous chercher, leur dire comme l’enfant Jésus : pourquoi me cherchez-vous ? Ne savez-vous pas qu’il faut que je sois au service de mon Père ?

Notre premier devoir est de nous occuper des choses de Dieu, qui est notre premier Père.

Nous avons un Père qui est dans les cieux, qui est au-dessus de tous les pères de la terre et auquel il faut obéir en premier lieu.

Ce Père est au-dessus de vous.

Il est votre Père et le mien.

Je viens séparer le fils de son père.

N’avoir plus rien de commun avec la famille, si ne n’est les rapports de charité et de nécessité[138].

Et quand une fois on a fait cette première séparation et que l’on s’est consacré à Dieu et à son service, on ne doit plus avoir rien de commun avec sa famille.

C’est ce que Notre Seigneur Jésus-Christ nous enseigne quand il répond à Marie, sa mère, aux noces de Cana : qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? Femme, mon heure n’est pas encore venue.

Il faut étudier chaque mot parce que chaque mot renferme une leçon.

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Examen de cette parole de Notre Seigneur : qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? Femme, mon heure n’est pas encore venue.

Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ?

C’est-à-dire, il n’y a plus rien de commun entre vous et moi.

Depuis que je vous ai quittée pour me consacrer au service de Dieu et du prochain.

J’ai quitté la famille naturelle, pour entrer dans une famille spirituelle. J’ai brisé ces liens charnels, pour prendre des liens surnaturels.

Dieu est mon Père,

L’Eglise est ma mère.

Les enfants de Dieu, mes frères et sœurs,

Voilà ma famille.

Il n’y a plus rien de commun entre vous et moi, vous n’avez plus aucun droit sur moi et je n’ai plus rien à voir avec vous.

Il ne me reste d’autre lien que le lien de la charité et de la reconnaissance qui ne peuvent être brisés.

Cela est tout simple, puisque nous sortons de la voie naturelle pour entrer dans la famille spirituelle de Dieu.

Femme

Ce mot que Notre Seigneur emploie pour parler à sa mère nous fait assez comprendre que par cela même qu’il a commencé sa mission divine sur la terre, qu’il est devenu le Prêtre éternel, Marie a perdu ses droits de mère sur lui et qu’il ne reconnaît plus en elle le droit de lui commander en ce qui concerne le royaume de Dieu et sa mission divine.

Il ne reconnaît d’autre maître, d’autre père, d’autre supérieur que Dieu, son Père. Sa mère n’est plus pour lui qu’une femme.

Mon heure n’est pas encore venue.

Je sais ce que je dois faire et quand je dois le faire.

J’ai mon Père à qui je dois obéir et qui me fixe le moment où je dois agir et comment je dois le faire.

Ce n’est plus à vous à me dire ce que je dois faire, ni à me fixer le moment de mes actions.

Je n’ai aucun ordre à recevoir de vous, pour ce qui regarde ma mission divine.

C’est à Dieu seul à qui je dois obéissance et c’est à lui à fixer le moment de mes actions.

Quand j’agis, je ne dois obéir ni à la chair, ni au sang, ni à aucun sentiment naturel, je ne dois consulter que la volonté de mon Père.

Quelle grande leçon Notre Seigneur nous donne dans ces paroles et c’est pour nous instruire qu’il les a prononcées dans ces circonstances, ces paroles dures en apparence nous montrent la séparation qui doit se faire entre un prêtre et sa famille.

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Nous devons former entre nous une véritable famille spirituelle.

Quelqu’un vient de dire à Jésus : votre mère et vos frères sont là dehors qui vous cherchent et veulent vous voir.

Jésus, répondant à celui qui lui parlait dit :

Qui est ma mère et qui sont mes frères ?

Et, promenant son regard autour de lui et étendant sa main vers ses disciples, il dit :

Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.

Car quiconque fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. (Mc 3,31)

Comme Notre Seigneur nous fait bien comprendre par ces paroles que la famille naturelle disparaît pour faire place à une famille spirituelle, qui n’a plus pour lien ni la chair, ni le sang, mais qui a pour lien Dieu, sa parole et la pratique de cette même parole.

C’est là le grand lien des âmes.

Et les liens de cette famille spirituelle sont plus intimes et plus forts que ceux qui existent dans les familles de la terre, qui ne sont que des liens terrestres et charnels.[139]

Quand deux âmes, éclairées par l’Esprit Saint, écoutent la Parole de Dieu et la comprennent, il se forme dans ces deux âmes une union d’esprit très intime dont Dieu est le principe et le nœud.

C’est le véritable lien de la religion, le véritable lien de l’âme et du cœur.

Cette connaissance de Dieu produit d’abord l’amour de Dieu et aussi l’amour de celui qui pense comme nous et selon Dieu ; et ce lien d’esprit, fondé sur Dieu, est infiniment plus intime et plus fort que tout autre lien naturel.

Et quand à ce lien spirituel vient se joindre la pratique de cette même parole, alors se forme une famille vraiment spirituelle, une communauté chrétienne, ayant Dieu pour fondement, sa divine parole pour lien et les mêmes pratiques pour but.

Et il ne peut y avoir de famille ou de communauté chrétienne sans cette union d’esprit fondée sur la connaissance de Jésus-Christ, de sa divine parole, et la pratique des mêmes œuvres.

L’amour de Jésus-Christ, le désir de garder sa parole est le fondement de toute famille chrétienne et nous ne serons réellement unis d’esprit et de cœur qu’autant que ce précieux fondement sera posé au milieu de nous.

C’est alors que s’accomplit pour nous cette parole de Jésus-Christ : Ceux-là sont mes frères qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.

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Nous devenons ses frères, puisque nous sommes unis par la foi et les mêmes pensées et que son sang coule dans nos veines.

Nous devenons sa mère en le produisant sur l’autel et en donnant naissance spirituelle à d’autres enfants par l’enseignement de la foi et par les sacrements.

Heureuse famille ! heureux liens qui unissent tous les membres de cette même famille dans la même charité et le même désir de faire connaître et aimer Jésus-Christ !

Et quand cette famille existe réellement, nous devons trouver dans cette famille tout ce qui se trouve dans une véritable famille : l’amour, l’union, le support, la charité, tous les soins spirituels et temporels qui sont nécessaires à chacun des membres, sans avoir besoin d’aller chercher ailleurs ce qui est nécessaire pour les besoins de l’âme ou du corps, autrement la famille n’est pas entière ni véritable.

C’est ce qu’expriment d’ailleurs ces titres de frères, de sœurs et de pères que nous nous donnons les uns les autres. Ces titres ne doivent exprimer que ce qui doit exister intérieurement, autrement ils ne sont que dérisoires et mensongers.

D’après les paroles de Notre Seigneur, nous voyons donc clairement qu’un véritable disciple de Jésus-Christ doit quitter son père et sa mère pour se dévouer au service de Dieu, n’avoir plus rien de commun avec eux et entrer dans la famille spirituelle des enfants de Dieu et ne reconnaître pour père et mère que Dieu et ses supérieurs et pour frères et sœurs, ceux qui sont à Jésus-Christ.

Idées fausses que les parents continuent à avoir sur leurs enfants quand ils sont prêtres.

Les parents croient toujours conserver des droits sur leurs enfants quand ils sont prêtres.

Et parce qu’ils ne sont pas cloîtrés, qu’ils sont prêtres dans le monde, ils pensent qu’ils peuvent toujours les conseiller, les conduire, les avoir avec eux, leur donner des conseils et comme leurs conseils sont tout terrestres, que c’est toujours de ne pas trop se fatiguer, pour avoir soin d’eux, ne pas tant se donner de peine, ces conseils sont toujours nuisibles au bien des âmes et à leurs propres enfants, en leur inspirant la négligence.

Ils ne considèrent pas le bien des âmes[140] mais le bien de leurs enfants.

C’est alors qu’il faut avoir dans l’esprit et sur les lèvres ces paroles de Jésus-Christ, notre Maître qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ?

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Et cette autre de Notre Seigneur à saint Pierre : retire-toi, Satan, tu m’es un sujet de scandale parce que tu ne comprends pas ce qui est de Dieu mais ce qui est des hommes.

Malheur à celui qui se laissera conduire par ces conseils nuisibles et pernicieux ! Il ne mène plus qu’une vie toute naturelle, il ne sert plus Dieu mais il se sert lui-même et ses parents.

Dans quel sens nous devons haïr nos pères et mères.

Celui qui vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants… (Mt 10,37)

Cette parole ne veut pas dire qu’il faille mépriser ses parents, leur vouloir du mal, ne pas les regarder, ne pas faire attention à eux, ne leur rendre aucun service. Non. Mais cette parole veut dire que nos parents étant dans la voie naturelle et terrestre, et nous étant dans une voie spirituelle et céleste, nos pensées, nos idées, nos aspirations, nos affections, doivent être aussi élevées au-dessus d’eux que le ciel est élevé au-dessus de la terre.

Les pensées et les affections de nos parents sont ordinairement toutes terrestres ; nos pensées, nos désirs, nos aspirations, doivent être tout célestes.

Nostra conversation in caelis est. (Ph 3,20)

Nous devons puiser nos pensées et nos affections dans le ciel et non sur la terre, ni dans les créatures.

Nous devons haïr et mépriser tout ce qui est terrestre et ne rechercher et n’aimer que ce qui est céleste et imiter Notre Seigneur dans sa conduite à l’égard de saint Pierre, qu’il aimait cependant beaucoup et que, cependant, il ne craint pas d’appeler Satan, quand il lui exprime des pensées si différentes et si opposées à celles du Maître.

Retire-toi, Satan ! tu m’es un scandale.

C’est ainsi que nous devons répondre à quiconque veut nous détourner de notre devoir et du véritable chemin que nous devons suivre.

Nous devons haïr nos pères et mères, c’est-à-dire ne pas craindre de leur faire de la peine dans certaines circonstances, en allant directement contre leurs idées, quand il s’agit de la gloire de Dieu et du salut des âmes.

Ce qui nous retient souvent dans nos déterminations, c’est la crainte de leur faire de la peine, l’ennui que notre conduite leur occasionnera : si je fais telle chose, quel chagrin pour eux ! ils vont dire : il ne m’aime plus, il ne tient plus à moi, il m’abandonne ; c’est un ingrat.

C’est précisément l’occasion d’accomplir la parole du divin Maître et de se conduire vis-à-vis d’eux comme si on ne les aimait pas, comme si on les abandonnait, quoiqu’au fond on les aime bien sincèrement.

Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi.

C’est dans ces circonstances qu’il faut paraître cruel et lutter contre les sentiments de la nature et mettre à exécution les paroles du Maître : haïr son père et sa mère.

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Nous devons nous tenir toujours dans une grande liberté d’action en tout ce qui regarde le service de Dieu et le salut des âmes.

Nous devons aimer et estimer plus nos frères spirituels que nos frères selon la chair.

C’est ce que Notre Seigneur Jésus-Christ nous fait entendre dans la réponse qu’il fit à cette femme qui, élevant sa voix au milieu de la foule, s’écria : Bienheureux le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont nourri.

A ces paroles, dites toute à la louange de Marie, Jésus répond : Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique. (Lc 11,27)

C’est ainsi que le titre de mère disparaît devant celui de serviteur de Dieu et qu’il préfère un vrai serviteur de ci à celui qui n’aurait qu’un vain titre de père ou de mère.

On peut tirer aussi la même conclusion de ces autres paroles adressées à celui qui l’avertissait que sa mère et ses frères le demandaient, et lui, montrant les disciples, dit : ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.

La véritable famille, les véritables frères qui méritent toute l’affection de notre cœur et la première place dans notre affection, ce sont ceux qui aiment Dieu et mettent la parole en pratique.

Nous n’avons pas de conseils à demander à nos parents, ni aux gens du monde, en ce qui regarde notre ministère.

Ceci découle de l’article précédent : les idées de nos parents, des gens du monde, sont terrestres et nous, nous devons être tout célestes.

Nous ne devons pas aller nous plaindre aux gens du monde, leur raconter nos affaires, nos peines, nos ennuis.

Ces gens-là sont incapables de nous donner de bons conseils, généralement, à moins qu’ils ne soient dans une région plus élevée que les gens du monde.

C’est ce que fit Judas, qui alla se plaindre dans le monde, aux juifs, aux pharisiens, il ne reçut que des paroles de découragement, il perdit sa vocation vendit son Maître et alla se pendre.

Il reçoit des conseils de celui-ci, ce celle-là, conseils opposés à l’esprit de Dieu et il se perdit.

Nous ne devons avoir avec les gens du monde que des rapports de nécessité et pour le bien de leurs âmes.

Vous n’êtes pas du monde. Je vous ai choisis et séparés du monde, dit Notre Seigneur à ses apôtres. (Jn 15,19) Puisque nous ne sommes pas du monde, que nous avons été choisis

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et séparés du monde par Jésus-Christ, nous ne devons pas aimer le monde, ni suivre le monde, ni faire comme le monde.

Nous devons sentir de la répugnance et de l’opposition, même de la haine pour toutes les futilités, les vanités de ce monde, ses conversations, ses fêtes, ses dîners, ses plaisirs, ses jouissances ; autrement, nous n’avons pas l’amour de Dieu en nous, parce que saint Jean dit : si quelqu’un aime le monde, l’amour de Dieu n’est pas en lui. (1 Jn 2,15)

Et saint Jacques dit aussi : l’amour du monde est une inimitié contre Dieu. (Jacques 4,4)

En allant souvent dans le monde, on prend nécessairement les goûts et les idées du monde.

Nous sommes tellement portés aux choses naturelles, nous avons tant de peine à nous tenir à la hauteur de notre vocation que le contact du monde ne peut nous être que très funeste.

On devient très vite mondain, en fréquentant les gens mondains.

Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es.

C’est encore une grande perte de temps que d’aller souvent dans le monde : que de choses inutiles ! que de conversations banales qui ne signifient rien ! Qu’il est triste de voir un prêtre passer sa soirée dans un salon, à causer de pluie et de beau temps, de politique et autres choses inutiles, perdre son temps quand il y a tant d’âmes à convertir[141] !

Un prêtre ne devrait jamais s’asseoir pour causer et dire des choses inutiles.

Quand un prêtre va souvent dans le monde, il perd vite son autorité, son ascendant sur les autres.

Il faut être de grands saints pour aller dans le monde et conserver son autorité de prêtre sur les autres, surtout quand on est jeune.

Les gens du monde voient vite nos défauts, nos misères ; ils les examinent, en font le sujet de leurs conversations et nous devenons facilement le sujet de leur critique et de leurs blâmes et au lieu de les avoir édifiés, nous les avons au contraire scandalisés.

Il est bien difficile de se tenir à la hauteur de son ministère et de ne pas faiblir quelquefois ; il vaut mieux que les gens viennent nous voir que d’y aller nous-mêmes.

Les gens nous invitent, nous pressent à aller chez eux, nous font mille politesses, mille avances flatteuses. Ne les croyons pas. Il vaut mieux passer pour sauvage, dans ce cas, que de passer pour être des visiteurs.

On ne devrait, il me semble, voir le prêtre qu’en chaire, au confessionnal et à l’autel ; chez les pauvres et les malades.

Partout ailleurs, le prêtre s’expose à la critique et à devenir lui-même mondain en prenant les goûts et les idées du monde.

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Il me semble que le prêtre devrait fuir même les lieux publics où le monde va ordinairement prendre ses loisirs.

Le prêtre doit fuir tout ce qui sent le monde et, quand il a besoin de se délasser un peu, il doit aller dans un lieu à part.

Il faut aussi de la prudence et de la discrétion avec tout le monde, mais surtout avec les gens du monde.

Quand Notre Seigneur Jésus-Christ invite ses apôtres à prendre quelque repos, il ne les mène pas dans le monde et les fêtes, il les conduit à l’écart : venit seorsum in desertum locum requiescite pusillum[142].

Il faut fuir le monde.

Ce qu’il faut entendre par le monde

Ne pas sortir sans nécessité et quand nous allons dans le monde, nous rappeler que nous sommes le sel de la terre et la lumière du monde.

Nous sommes le sel de la terre.

Nous sommes la lumière du monde, selon la parole de Jésus-Christ.

Quand donc nous allons dans le monde, ce n’est pas pour faire comme le monde et dire Amen à tout ce qui se dit, à tout ce qui se fait, comme on fait, malheureusement trop souvent ; mais c’est pour être l’exemple du monde. Il faut que le prêtre soit au milieu du monde comme une lampe qui brille dans tout son éclat.

Nous devons montrer que nous ne sommes pas du monde, que nous sommes les maîtres du monde et non ses serviteurs.

Imiter en cela Notre Seigneur Jésus-Christ, qui se montre Maître partout : il est Maître chez les pharisiens, à leur table, comme dans la synagogue ; il parle, il reprend, il instruit, il fait la leçon à tout le monde, au chef de la maison, aux docteurs, aux scribes.

A son exemple, nous ne devons pas perdre – jamais – notre autorité de prêtres et nous devons la faire respecter partout où nous sommes.

Mais comme il est difficile de le faire et qu’il faut une grande sagesse, une grande prudence, et que souvent on peut faire plus de mal que de bien par ses imprudences et ses gaucheries.

Il vaut mieux rester chez soi que d’aller chez les autres et leur faire la leçon ; pour cela, il faut une grande autorité, une grande prudence, une grande sagesse.

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Accepter la haine et le mépris du monde, qui sont la juste conséquence de notre conduite avec lui.

En agissant ainsi avec le monde, avec nos parents, nos amis, en nous conduisant d’une manière si opposée au monde, nous ne pourrons moins faire que d’attirer son mépris, sa haine et ses sarcasmes.

Mais c’est précisément notre gloire et ce qui fait notre bonheur et nous donne l’assurance d’être véritablement à Jésus-Christ.

Puisque Jésus-Christ dit lui-même : Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le premier, avant vous.

Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ; mais parce que vous n’êtes pas du monde et que je vous ai choisis et séparés du monde, c’est pour cela que le monde vous hait.

Mais souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : Le serviteur n’est pas plus que le Maître. (Jn 15,18)

Je leur ai donné votre parole et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi-même je ne suis pas du monde. (Jn 17,14)

Je suis crucifié au monde et le monde m’est crucifié. (Ga 6,14)

Le monde m’a haï gratuitement.

Le monde me hait parce que je rends témoignage que ses œuvres sont mauvaises. (Jn 7,7)

Puisque vous méprisez le monde et ses maximes, le monde ne peut que vous mépriser aussi.

A quoi connaît-on que l’on aime le monde ?

Quand on y va avec plaisir, que l’on préfère la société du monde ou de sa famille à celle de ses frères.

Quand on a de la peine à refuser les invitations et les sociétés du monde.

Quand on parle avec plaisir de sa famille, du monde, de leur grandeur, de leurs titres, de leur bonheur, de leurs richesses surtout ; de leur campagne, de leurs revenus, de leurs manières.

Tout cela indique un attrait pour le monde et le luxe.

Promesses de Jésus-Christ à celui qui aura quitté sa famille et le monde pour lui.

Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. (Mt 12,50)

Nul n’aura quitté pour moi sa maison ou ses frères ou ses sœurs, ou son père ou sa mère, ou ses enfants et ses terres que, présentement, dans ce siècle même, il n’en reçoive cent fois autant, des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants, des terres, avec des persécutions.

Et, dans le siècle à venir, la vie éternelle. (Mc 10,29)

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Conclusion pratique de ce chapitre sur le renoncement à sa famille et au monde.

Nous devons quitter notre père et notre mère pour nous dévouer au service de Dieu.

Nous devons haïr notre père et notre mère dans le sens chrétien.

N’avoir plus rien de commun avec notre famille si ce n’est pour accomplir les devoirs que la charité nous impose.

N’aller dans sa famille ou chez ses parents que pour des motifs de vraie charité et non pas seulement pour satisfaire les sentiments affectueux de la nature d’une part ou d’une autre.

Former entre nous une famille vraiment spirituelle.

Aimer et estimer bien plus nos frères spirituels que nos frères selon la chair.

Ne jamais demander des conseils aux gens du monde[143], ni se plaindre ou se raconter.

N’avoir des rapports avec les gens du monde que par nécessité et pour le bien de leurs âmes… direction, prudence.

Ne pas sortir sans permission et, quand nous allons dans le monde, nous rappeler toujours que nous sommes le sel de la terre et la lumière du monde.

Accepter la haine et le mépris du monde et de sa famille, qui sont la juste conséquence de notre conduite avec le monde. Il est fou.

Se reposer sur les paroles de Notre Seigneur qui promet le centuple à celui qui aura tout quitté pour lui.

Vacances.

(On peut permettre d’aller en vacances chez ses parents jusqu’en classe de philosophie ou de rhétorique, parce que la connaissance de Jésus-Christ n’est pas encore assez grande dans ces jeunes âmes pour faire entièrement le sacrifice de la famille ; mais en rhétorique ou en philosophie, on doit commencer à comprendre les grandes maximes du Jésus-Christ et à les mettre en pratique et alors ce n’est plus l’affection qui doit conduire les âmes, mais le devoir, mais Jésus-Christ, qui doit commencer à devenir le Maître de ces âmes. Ou bien si elles ne sont pas capables d’en suivre les préceptes, elles ne peuvent aller plus avant[144].)

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Deuxième condition : Il faut se renoncer à soi-même

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La partie précédente traitait déjà abondamment de renoncement.

Parler de renoncement à soi-même aide à comprendre qu’il s’agit d’une liberté à acquérir et non de faire comme si les choses n’existaient pas. Renoncer au monde ne consiste pas à vivre comme si le monde n’existait pas mais à prendre la liberté de suivre Jésus-Christ, Sauveur du monde, de même que renoncer à soi-même n’est pas courir au suicide mais avoir compris pratiquement que pour suivre le Maître, il faut être entièrement libre de tout, de soi-même comme du reste[145]

Ne pourrait-on trouver une autre expression, peut-être plus juste que celle du renoncement, par exemple de dépassement ?

Le Père Chevrier a trouvé dans Mastaï-Ferretti la traduction qu’il a reproduite dans le VD : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce soi-même[146]. Il a senti qu’il était difficile de bien exprimer cette parole de Jésus-Christ, c’est pourquoi il reproduit encore le texte latin et tente de s’expliquer en inventant même un mot ce qu’il ne fait nulle part ailleurs : s’abnéger[147]

Par ailleurs, parler de dépassement ou autre expression semblable ne correspondrait pas à la pensée du Père Chevrier. Cela ne correspondrait d’ailleurs à aucun des commentaires que les maîtres spirituels ont donné de Jésus. Tous ont refusé d’édulcorer l’enseignement du Christ, parce qu’ils avaient expérimenté qu’en prenant l’Evangile au sérieux, il fallait opérer une telle dépossession de soi-même et du reste, qu’on ne pouvait en parler en termes d’abnégation.

Le renoncement qui ne sort pas de la connaissance de Jésus-Christ ne vaut rien[148] et la connaissance de Jésus-Christ produit nécessairement l’amour, mais cela ne se produit qu’à travers une expérience spirituelle que seuls peuvent évoquer des termes comme ceux de renoncement, de rien, de mort. Ce serait tellement dommage de ne

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pouvoir arriver au Tout parce qu’on aurait refusé d’admettre qu’il faut passer par le Rien.

Sous ce rapport, l’enseignement du Père Chevrier est incontestable.

Il y a place, au contraire, pour la discussion au sujet des motifs donnés pour expliquer la nécessité du renoncement. Sur ce point la Tradition Catholique véhicule deux courants, l’un qu’on peut appeler pessimiste et l’autre optimiste. L’un et l’autre affirment la corruption de la nature humaine héritée d’Adam mais un courant estime cette corruption plus profonde, avec des conséquences plus larges que ne le pense l’autre courant. L’un et l’autre reconnaissent qu’il reste quelque chose de bon en l’homme corrompu, que la grâce du Christ restaure la nature humaine plus magnifiquement que ne l’avait établie la création dans la grâce originelle et que cette restauration a lieu par la Croix.

Nous donnons ces explications sommaires pour essayer de bien situer le Père Chevrier. Parfois on entend dire à ce sujet : n’est-il pas encore un peu marqué de jansénisme ? La question n’est pas là du tout.

Le jansénisme, en tant que tel, n’est pas d’abord une conception exagérément pessimiste de la corruption de l’homme mais plutôt une conception étriquée de la puissance de salut de Dieu. Le Père Chevrier est aux antipodes de cette doctrine.

La question est celle-ci : appartient-il au courant pessimiste ?

Si le Véritable Disciple était un ouvrage de théologie, je crois qu’il faudrait répondre oui. Tout ce que nous apportons de cette naissance d’Adam est gâté et corrompu, écrit le Père Chevrier[149]. Mais, sur ce plan théologique, il n’a pas de position personnelle et ne se soucie pas d’en avoir une. Il est cependant influencé dans ses expressions par le courant théologique pessimiste qui domine, à son époque et ses expressions sont un peu brutales pour nous car c’est le courant optimiste qui domine à l’heure actuelle. (ce n’est pas une raison pour juger hérétique le courant pessimiste quand il reste dans de justes limites.)

Mais le Véritable Disciple n’est pas un ouvrage de théologie spéculative. Répétons-le, le Père Chevrier se place au point de vue de l’expérience spirituelle et, de ce point de vue, qui hésiterait à dire qu’une impureté congénitale, faite d’orgueil et d’égoïsme se mêle aux meilleures de nos actions ? Ce n’est qu’en espérance que nous sommes sauvés[150] Cela ne veut pas dire que la nature humaine n’est essentiellement que corruption, on ne se prononce pas sur son degré de corruption, on affirme simplement, d’expérience, qu’à tout instant, les effets d’une certaine corruption sont présents et l’homme spirituel, illuminé par la pure lumière du Christ, voit qu’en tous ses actes, se trouve une certaine impureté, un mélange, dit le Père Chevrier et ce mélange est, devant Dieu, inadmissible[151]

Par ailleurs, l’expérience apostolique ne fait que confirmer cette coexistence

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inextricable en tout homme du bien et du mal et on se demande bien quel apôtre pourrait contredire, d’expérience, des phrases comme celle-ci :

Il est très difficile de garder entièrement la chasteté[152]

Il est très difficile de quitter entièrement sa raison, sa science, sa vie naturelle, ses défauts d’esprit, pour se remplir de l’Esprit de Dieu et n’agir que selon l’Esprit de Dieu[153]

On fait difficilement le sacrifice parfait de sa volonté[154].

Celui qui n’a pas renoncé à lui-même est toujours dans le trouble, l’agitation, l’inquiétude[155].

D’ailleurs tout le monde est vite convaincu de tout cela ; mais il y a ceux qui continuent, malgré leur faiblesse et leur infidélité, à espérer en la Parole de Dieu et ceux qui trouvent plus commode de conclure : Dieu n’en demande pas tant.

Alors, le Père Chevrier est-il pessimiste ? Je ne sais.

Sur le plan où il se place, celui des vrais apôtres du Christ, demandons-lui un optimisme imperturbable dans l’œuvre de salut opérée par le Christ, et il a cet optimisme :

Plus on est mort, plus on a la vie, plus on donne la vie[156].

C’est un écho de saint Paul : « Ainsi la mort fait son œuvre en nous et la vie est en vous[157]. »

Demandons-lui aussi d’être réaliste. Que sert à l’homme de se croire sain, s’il est malade ? Seulement, voilà : celui qui n’a pas découvert le médecin préfère ne pas regarder de trop près à sa santé de peur de tomber dans le désespoir. Aussi bien la vraie connaissance du péché en nous qui fait partie intégrante du renoncement à soi-même sort de la connaissance de Jésus-Christ.

C’est à sa lumière que nous devons apprendre à connaître chaque chose, à connaître la vérité, la valeur spirituelle de chaque chose terrestre, à connaître le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal[158].

Le Père Chevrier nous annonce une division en quatre parties, considérant que nous sommes corps, cœur, esprit, volonté. Il a certainement appris au catéchisme que l’homme est formé d’une âme et d’un corps. Plus tard, en classe de philosophie, on lui a commenté cette définition. Mais ici, la division indiquée montre bien qu’il ne s’agit pas d’une semblable distinction. Il s’agit de délimiter comme quatre domaines de l’activité humaine, d’une activité qui nous prend d’ailleurs toujours tout entiers, corps et âme.

Le corps, c’est tout le secteur d’activité qui est au service de notre subsistance

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Biologique, comme par exemple le fait de manger et tout ce qu’il faut faire pour préparer la nourriture. Le cœur, c’est tout le domaine de la vie affective, l’esprit toute l’activité que nous déployons au service de la pensée et la volonté, c’est le domaine de l’action, c’est-à-dire toutes nos entreprises.

Cette division paraît satisfaisante, vue sous cet aspect pratique. Elle est simple et correspond au bon sens. Par là, elle convient certainement au Père Chevrier.

Comment l’a-t-il élaborée ? Son bon sens personnel, ses dons de réflexion à partir de l’expérience pouvaient y suffire. Les divers manuscrits du VD portent les traces d’une certaine recherche, d’une hésitation, soit sur le nombre de parties à adopter, par exemple le cœur n’est pas toujours mentionné ; soit sur l’ordre de succession des quatre parties.

Il ne serait pas étonnant cependant que le Père Chevrier ait emprunté à un autre cette division. De fait, nombre d’ouvrages de spiritualité peuvent mettre sur cette voie ; mais nous ne pouvons dire avec certitude, ni même avec vraisemblance, lequel aurait servi au Père Chevrier.

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Il faut se renoncer soi-même.

C’est le second acte que Notre Seigneur Jésus-Christ demande de ceux qui veulent venir après lui.

Après avoir renoncé à sa famille et au monde, il faut aussi renoncer à soi-même, pour pouvoir suivre Jésus-Christ.

On doit comprendre facilement que, pour suivre Jésus-Christ, on ne doit pas être embarrassé de sa famille, ni appartenir au monde.

On ne doit pas non plus être embarrassé de soi-même et de toutes les misères qui nous accompagnent, autrement, on serait obligé de s’arrêter à chaque instant[159].

Doctrine de Notre Seigneur Jésus-Christ sur le renoncement à soi-même.

Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce soi-même, qu’il prenne sa croix et me suive. (Mt 16,24)

Voilà la parole de Notre Seigneur.

Abneget semetipsum.

S’ « abnéger », se renoncer, se regarder comme rien.

Il faut regarder comme rien tout ce qui est soi-même, tout ce qui compose notre être, tout ce que nous sommes, tout ce qui constitue notre personne.

Qu’avons-nous à nous-même ?

Nous pouvons considérer comme étant nous-mêmes, comme formant notre nous-même, notre personne, notre individualité,

notre corps,

notre esprit,

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notre cœur,

notre volonté.

Voilà ce qui réellement constitue notre être, forme notre personne.

Et bien ! Jésus-Christ veut que nous renoncions à tout cela, pour le suivre.

Pourquoi Jésus-Christ veut-il que nous renoncions à nous-mêmes ?

Parce que, nous dit-il, tout ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’esprit et esprit. (Jn 3,6)

C’est-à-dire, tout ce que nous apportons de cette naissance d’Adam est gâté, corrompu, il faut renaître de nouveau pour reprendre une nouvelle vie.

Si un homme ne renaît de nouveau, il ne peut entrer dans le royaume des cieux. (Jn 3,2)

Nous avons été conçus dans l’iniquité et nous sommes nés dans le péché, de sorte qu’il ne peut rien y avoir de bon en nous.

Une source impure ne peut donner des eaux claires et limpides.

Le premier homme est terrestre, étant formé de la terre et ses enfants sont terrestres. (1 Co 15,47)

Depuis le péché d’Adam, nous avons été vendus au péché par la concupiscence, c’est ce que saint Paul explique en termes énergiques quand il dit :

Je suis charnel, vendu pour être assujetti au péché.

En effet, ce que je fais, je ne l’approuve pas, parce que je ne fais pas le bien que je veux mais, au contraire, je fais le mal que je déteste. (Rm 7,15)

Je suis soumis à la loi de Dieu par l’esprit et à la loi du péché par la chair. (Rm 7,25)

Et Jésus dit : si le grain de froment, tombant dans la terre, ne meurt pas, il reste seul, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. (Jn 12,24)

Image de ce que nous sommes. Si nous ne faisons pas mourir en nous cette nature charnelle et grossière, nous ne porterons aucun fruit, mais si elle meurt, nous porterons des fruits.[160]

Les arbres ne portent pas naturellement de bons fruits : les fruits qui viennent naturellement sont ordinairement âpres et sauvages ; que fait le jardinier ? il coupe la tête de l’arbre, le fend et place au milieu de cette fente une branche bonne.

Cette bonne branche grandit, se fortifie et porte de bons fruits et l’arbre devient bon, mais s’il pousse une tige en dehors de cette branche, elle ne vaut rien.

Image de ce que nous sommes. Cette bonne branche, c’est Jésus-Christ.

Ces branches qu’il faut couper, c’est nous-mêmes, ce sont nos œuvres naturelles qui ne valent rien.

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C’est Jésus-Christ qu’il faut placer au milieu de nous pour nous rendre bons ; sans lui, nous ne produirons que des fruits sauvages et inutiles pour le ciel. Il faut donc renoncer à tout ce qui vient de cette première nature, à tout ce que nous avons apporté de cette première naissance viciée et corrompue.

Il faut renoncer à soi-même,

se renoncer à soi-même.

Qu’est-ce que renoncer à soi-même ?

Renoncer à soi-même,

C’est renoncer à tout ce qui nous compose nous-mêmes, c’est-à-dire c’est renoncer

à son corps,

à son esprit,

à son cœur,

à sa volonté.

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Renoncer à soi-même c’est 1° renoncer à son corps

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Voilà un chapitre difficile à présenter. Ces pages du Père Chevrier sont souvent choquantes à notre époque. Etaient-elles moins choquantes pour les contemporains ? Certainement car la mentalité, encore imprégnée de romantisme, admettait des manières de parler qui, pour nous, manquent de sobriété. Mais ne croyons pas que tout cela était facilement accepté. Quand le Père Chevrier parle de la gourmandise et de l’oisiveté, il dénonce des abus qu’il a constatés dans le clergé de son époque. Et si jamais, dans les choses qui nous choquent, il dénonçait justement des abus de notre époque ?

Pourtant, pour bien comprendre sa pensé, il faut replacer ces pages dans leur temps.

Les conditions de vie étaient différentes. Il n’était pas question de bains ou de douches pour les pauvres et dans les milieux populaires, on ne se rasait qu’une fois par semaine.

La mentalité était différente, notamment au sujet des relations entre hommes et femmes. Il n’était pas pensable de voir une femme médecin, avocat, député car on ne voyait pas de jeune fille à l’Université, même pas dans l’enseignement secondaire[161]

Enfin, en matière de spiritualité, on trouvait normal les examens minutieux sur de multiples défauts. Cela n’altérait pas la bonne humeur des gens qui écoutaient toutes ces choses comme un refrain connu aux paroles duquel on ne fait plus attention.

Il faut aussi replacer ces pages dans la vie du Père Chevrier.

Les gens trouvaient qu’il faisait bon vivre avec lui. Ce n’était pas l’homme soupçonneux, flairant le mal partout, sévère et sombre comme un reproche vivant.

Il avait soin de procurer plus que le nécessaire à tout le monde afin que chacun puisse manger à sa faim et les jours de Première communion au Prado, la table était garnie comme pour une noce de campagne. Il se préoccupait de donner à ses collaborateurs le temps de repos nécessaire. Il avait, avec les sœurs du Prado ou

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telle personne de l’entourage féminin, une simplicité de rapports qui n’était peut-être pas très courante à l’époque.

Après cela, que reste-t-il de tout ce qu’il nous dit sur le renoncement à son corps ? Il reste d’abord le dessin général d’une spiritualisation progressive du corps, c’est-à-dire une emprise de plus en plus profonde de l’Esprit Saint. Rien en nous ne devrait rester étranger à l’influence de l’Esprit de Dieu et il faudrait que tout notre comportement visible rende témoignage qu Christ dont nous sommes les membres.

Il reste aussi que, par sa vie même, Antoine Chevrier a montré comment un prêtre se consacre physiquement à la mission reçue.

Sous le rapport de la chasteté d’abord, il a voulu vivre en toute vérité le célibat qu’il avait accepté, sans loucher vers ces petites compensations qui dégénèrent trop souvent en manquements graves, l’expérience le prouve. Si, à notre époque, on est plus optimiste au sujet de la nature humaine qu’au temps du Père Chevrier, on est parfois beaucoup plus naïf, ce qui n’est pas un progrès.

Il s’agit d’avoir une grande estime de la chasteté[162] et de bien savoir ce qu’elle est. Quant aux domaines du travail et de la nourriture, il suffit de dire que le Père Chevrier est « mort de faim »[163] à 53 ans, réalisant ce qu’il avait écrit :

« Il vaut mieux vivre dix ans de moins en travaillant pour Dieu que de vivre dix ans de plus en ne rien faisant[164]. »

compte-tenu donc des adaptations nécessaires avec le changement des conditions de vie, écoutons, à travers ces pages sur le renoncement au corps, un appel à prendre au sérieux les paroles de Celui qui a dénoncé vigoureusement le riche qui mangeait bien, tandis que le pauvre Lazare avait faim[165], le serviteur paresseux qui n’a pas fait le travail de son maître[166], l’homme qui regarde la femme d’un autre avec convoitise[167].

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En étudiant la doctrine de Notre Seigneur et de son apôtre saint Paul, nous trouvons que le renoncement à son corps consiste premièrement :

à ne point se laisser gouverner par le corps,

à ne point trop cultiver son corps,

à renoncer aux péchés du corps,

à faire de son corps un instrument de pénitence,

à faire de son corps une hostie vivante par la pratique de la justice et de la vertu,

à corriger les défauts extérieurs du corps,

à accepter volontairement les souffrances et la mort à son corps

1° Ne point se laisser gouverner par le corps

Dieu dit à Caïn : tu domineras tes mauvais instincts (Gn 4,3)

Conduisez-vous selon l’esprit et n’accomplissez pas les désirs de la chair. (Ga 5,16)

Ne cherchez pas à contenter la chair en satisfaisant ses désirs. (Rm 13,14)

Et ailleurs : ne savez-vous pas que si vous vous rendez esclaves de quelqu’un pour lui obéir, vous demeurez esclaves de celui à qui vous obéissez, soit du péché pour y trouver la mort, soit de l’obéissance pour y trouver la vie. (Rm 6,16)

D’après toutes ces paroles de la Sainte Ecriture, nous voyons que ce n’est pas au corps de commander, mais à obéir ; qu’il ne faut pas satisfaire ses désirs, contenter sa chair, obéir à ses caprices, ne pas se rendre esclave.

Ce n’est pas au corps à commander, mais à obéir.

Nous devons considérer notre corps comme un serviteur et non comme un maître.

Il doit être soumis à l’esprit ; le corps n’est qu’un instrument dont on doit se servir pour le travail et pour toutes les choses extérieures qui peuvent contribuer à la gloire de Dieu et au bien des autres. C’est un serviteur qui doit obéir ;

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il faut le conduire et le diriger comme on conduit un animal, comme on commande à un serviteur.

Si on donne trop de liberté à un serviteur, il en abuse et devient insupportable et fait ce qu’il ne devrait pas faire.

Conclusion pratique.

Regarder son corps comme un serviteur qui doit obéir à l’âme et non comme un maître à qui nous devons nous soumettre.

Commander à son corps avec autorité et fermeté.

2° C’est renoncer au culte de son corps.

Saint Paul nous dit qu’il faut vêtir son corps avec modestie et sobriété et non avec des frisures et des parements d’or et de pierreries ou d’habits somptueux. (1 Tm 2,9)

Saint Pierre le recommande aussi dans ses épîtres : ne mettez point votre ornement à vous parer au dehors par la frisure des cheveux, les enrichissements d’or ou d’argent et la beauté des habits ; mais cherchez à parer l’homme caché dans le cœur, par la pureté incorruptible d’un esprit plein de douceur et de paix, ce qui est un riche et magnifique ornement devant Dieu. (1 P 3,3)

Nous devons donc retrancher de notre extérieur toute parure inutile et nous occuper bien plus à parer l’homme intérieur qu’on ne voit pas, qu’à parer l’homme extérieur qui se voit.

Nous devons retrancher tout ornement extérieur tels que bagues, fleurs, pendants d’oreilles, chaînes d’or ou d’argent, boucles, montre en or, pierrerie, quand même ces objets viendraient de la famille.

Nous devons avoir aucun ornement extérieur, pas même de dévotion excepté le crucifix.

Nous devons retrancher de nos habits tout ce qui sent le luxe, l’élégance, l’étiquette, le fin, la recherche, l’arrangement, la propreté excessive, tels que le linge fin, repassé, cols, manchettes, souliers vernis, franges, etc. tout ce qui plaît, est joli, gracieux, aimable, qui flatte le regard.

Nous devons éviter de prendre un soit trop grand de notre corps, de nos chaussures, de notre visage, de nos mains, de nos ongles, de notre peau. Ne jamais nous servir de pommades, de parfum, de savon odoriférant, de glace : il suffit d’avoir un miroir pour se faire la barbe ou se laver le visage et se peigner une fois ; ne pas s’admirer, se contempler, ni chercher la bonne façon, la tournure, le bon ton, etc.

Ne jamais se servir de ces choses délicates et soyeuses dont on se sert dans le monde ; on fait de son corps une petite idole que l’on pare pour le faire admirer dans le monde ou chez soi.

Combien ce culte du corps est opposé à l’esprit évangélique !

Perte de temps, occupation de soi, oubli de Dieu et de ses devoirs ; plus on pense à soi, moins on pense à Dieu et aux autres.

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Le véritable ornement du corps est la pureté et la modestie.

Dans le monde, on s’occupe beaucoup du corps.

Les saints s’en occupaient peu : saint Benoît, saint Hilarion, saint François, Benoît Labre.

Quand on cherche Dieu et son prochain, on n’a pas le temps de s’occuper de son corps.

Pratiques.

A tout ceci, on peut ajouter :

Porter les cheveux courts,

une soutane de serge, sans taille prononcée,

souliers simples et pauvres et le reste de même.

Se faire la barbe deux fois par semaine.

Ne prendre des bains que quand cela est nécessaire.

Se faire faire la tonsure à genoux pour nous rappeler ce renoncement à notre corps et aussi notre royauté spirituelle sur le monde et toutes ses vanités.

Renoncer à son corps, c’est renoncer aux péchés du corps.

Saint Paul nous dit : que le péché ne réside point dans votre corps mortel, en sorte que vous obéissiez à ses désirs déréglés, et ne fournissez pas non plus vos membres au péché comme des instruments pour commettre l’iniquité. (Rm 6,12)

Conduisez-vous selon l’esprit et vous n’accomplirez pas les désirs de la chair, car la chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair, ils sont opposés l’un à l’autre.

Et les œuvres de la chair sont aisées à connaître, ce sont : la fornication, l’impudicité, l’impureté, la luxure, l’idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les dissensions, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les envies, les meurtres, les ivrogneries, les débauches et beaucoup d’autres crimes semblables au sujet desquels je vous déclare que ceux qui les commettent ne possèderont pas le royaume de Dieu. (Ga 5,19)

Nous voyons par tous ces discours qu’il faut renoncer au péché qui est en nous, ne pas accomplir les désirs de la chair et ne pas faire servir ses membres aux péchés.

Nous voyons que les principaux péchés du corps sont : l’impureté, la gourmandise et la paresse et que, par conséquent, il faut renoncer à ces trois sortes de péchés.

Il faut renoncer à l’impureté.

Faire mourir, dit saint Paul, les membres de l’homme terrestre qui est en vous, la fornication, l’impureté, les pensées honteuses, les mauvais désirs. Car ce sont ces choses qui attirent la colère de Dieu. (Col 3,5)

Le corps n’est point fait pour l’impureté mais pour le Seigneur,

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Et le Seigneur est pour le corps. (1 Co 6,13)

La volonté de Dieu est que vous soyez saints et que vous vous absteniez de toute impureté, que chacun de vous sache posséder le vase de son corps saintement et honnêtement, non point en suivant les mouvements de la concupiscence comme font les païens qui ne connaissent pas Dieu, car Dieu ne nous a point appelés pour être impurs, mais pour être saints. (1 Th 4,3)

D’après ces paroles, nous devons renoncer à toute impureté, à toute sensualité, à tout désir déshonnête et savoir posséder le vase de son corps saintement et honnêtement.

Le corps est naturellement porté à l’impureté et à toutes ces jouissances sensuelles et déshonnêtes.

Notre corps est comme un bourbier, un marais infect.

A la surface, l’eau paraît claire et pure mais au fond, il y a une vase immonde.

Dès que l’on vient à jeter dans cette eau un corps étranger ou qu’un vent léger vient effleurer la surface, l’eau s’agite et se trouble aussitôt et la vase du fond remonte et rend toute cette eau impure.

Ainsi en est-il de notre pauvre corps, tant que rien ne l’agite ni le trouble, il paraît calmes et pur à la surface.

Mais dès qu’un corps étranger vient à y pénétrer ou que le vent léger d’une pensée ou d’une affection passe dessus, alors il s’agite, il se trouble.

La vase impure remonte à la surface et alors naît le trouble, l’agitation, l’impureté, le plaisir honteux qui se trouve dans ce mélange d’un corps étranger qui a pénétré dans notre esprit, notre cœur ou notre corps.

Ce qui est opposé à la pureté, car la pureté ne souffre aucun mélange, aucun contact ; tien ne doit pénétrer en nous sinon Dieu qui est la pureté même, le corps est au Seigneur, il lui appartient, lui seul a le droit d’en jouir[168] a.

C’est donc à tout mélange étranger, à tout contact qu’il faut renoncer pour rester entièrement pur et savoir, comme dit saint Paul, posséder le vase de son corps saintement et honnêtement.

Saint Paul compare notre corps à un vase : de même que, quand on porte une liqueur précieuse dans un vase fragile, on fait attention, on marche avec précaution, on fait en sorte de ne le pencher ni à droite, ni à gauche, de peur d’en répandre quelques gouttes, de même devons-nous porter avec précaution le vase de notre corps pour le conserver toujours dans les bornes de la chasteté et de l’honnêteté.

Ms XI 648

C’est-à-dire que nous sommes à Dieu et qu’il n’y a que lui qui a le droit de pénétrer en nous, parce que lui seul en est le maître, lui seul ne le souille pas, comme les rayons de soleil ne souillent pas l’eau dans laquelle le soleil pénètre, au contraire, ils ne la rendent que plus elle et plus radieuse, ainsi en est-il du Seigneur. Tandis que quand un objet étranger s’y plonge, il la trouble et l’obscurcit ; ainsi les créatures étrangères font de même dans notre cœur quand elles y pénètrent.

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Règles de pureté

Renoncer à tout acte contraire à la pureté.

Pour se conserver pur, il faut renoncer à tout plaisir défendu dans son corps, à toute agitation, émotion, qui trouble la chair et lui procure des sensations sensuelles,

à toute action coupable, ou agréable, telles que caresses, attouchements inutiles qui peuvent émouvoir la chair et lui être agréable.

Il faut renoncer non seulement à ce qui nous concerne nous-mêmes, à ce qui regarde notre corps, mais aussi à tout ce qui peut venir des créatures et ne pas permettre à une créature d’entrer dans notre cœur en dehors de Dieu[169]

Eviter tout ce qui peut nous faire tomber dans le péché.

Notre Seigneur nous parle en termes énergiques, quand, nous parlant de la nécessité d’éviter toute occasion de pécher dans ce genre, il nous dit : Si votre œil vous scandalise, arrachez-le, si votre main… (Mt 5,29)

Renoncer à toute affection trop naturelle.

Il faut renoncer à toute affection trop naturelle, pour qui que ce soit ; on reconnaît qu’une affection est trop naturelle, quand on pense souvent à une personne, qu’on aime à y penser, que cette pensée attendrit le cœur, réveille les sens, que l’on recherche la compagnie et la société de ces personnes.

Il arrive même souvent que le désir de faire du bien à ces personnes, de leur être utiles spirituellement, n’est qu’un précieux prétexte qui nous cache le mal qui est en nous.

Etre modeste dans ses regards.

Il faut éviter des regards affectueux ou prolongés pour qui que ce soit et surtout sur des personnes du sexe différent.

C’est par le regard que l’amour entre dans le cœur et va jusque dans le corps pour l’émotionner.

On ne doit jamais fixer personne en face, surtout dans les yeux, outre que cela n’est pas honnête ni convenable, c’est tout à fait contraire à la chasteté et à la modestie chrétienne.

Il y a des personnes qui ont l’habitude de fixer ceux à qui ils parlent ; cela indique toujours une tendance à l’affection et un désir d’être aimé.

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David est tombé dans le péché, parce qu’il a commencé à regarder.

Eve a regardé le fruit défendu et son regard prolongé a enflammé en elle la concupiscence et l’a fait tomber dans le mal.

Job avait fait un pacte avec ses yeux.

Quiconque aura regardé une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère dans son cœur.

Que si ton œil te scandalise, arrache-le…

Eviter tous les rapports inutiles avec les femmes.

Nous voyons dans l’Evangile les apôtres très étonnés de voir Jésus parler à la Samaritaine, cependant c’était sur le chemin, dans un lieu public.

Cet étonnement des apôtres nous découvre toute la conduite de Notre Seigneur Jésus-Christ avec les femmes, avec quelle réserve il leur parle et quels exemples de prudence il donne à cet égard.

Pour nous, suivre ces exemples de Notre Seigneur :

Nous ne recevrons point de femmes seules dans notre chambre, nous recevrons les femmes dans un parloir public,

Il faut que les portes du parloir soient vitrées,

On peut recevoir dans sa chambre les femmes, quand elles sont accompagnées de leur mari ou de leurs enfants, mais jamais seules, et que cela peut être nécessaire dans certains cas particuliers.

Ne pas faire de visites aux femmes sans nécessité.

Nous devons nous interdire des visites inutiles et fréquentes aux femmes et personnes dévotes, que l’on fait souvent pour passer son temps, par agrément ou par légère affection.

Ces visites ne font qu’entretenir une affection souvent trop naturelle, on ne s’occupe ordinairement que de choses inutiles et frivoles ; les femmes interrogent, questionnent, veulent savoir ce qui se passe dans les cures, les maisons, les œuvres ; on se laisse aller à des médisances, à des indiscrétions, des imprudences qui, plus tard, ont des suites fâcheuses.

Les femmes dévotes surtout, invitent beaucoup les prêtes à venir les voir, surtout celles qui n’ont rien à faire. Ces visites finissent toujours par scandaliser le prochain qui est toujours plus porté à juger en mal qu’en bien et on finit souvent par devenir le sujet des conversations de tout un quartier ou d’une paroisse.

On ne saurait combien cet article est important et combien de prêtres se sont perdus par des visites inutiles.

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Agir avec prudence et réserve dans les rencontres, les promenades, les voyages où l’on peut se rencontrer avec des femmes.

Il faut, par prudence, éviter de tenir des conversations trop longues avec des femmes dans la rue, si on rencontre quelque personne de sa connaissance et que l’on ait quelque chose de sérieux ou de nécessaire à dire ; il faut être court et bref dans ces rencontres. Et, sans être impoli ni malhonnête, savoir se dégager honnêtement de leur compagnie, disant qu’on ne peut rester plus longtemps.

Il ne convient pas non plus d’aller et venir dans une rue avec une femme.

Il faut aussi éviter de faire des promenades avec les femmes, à pieds ou en voiture, cela ne convient pas du tout.

Nous ne saurions trop prendre de précautions sur ce sujet, dans les temps mauvais et corrompus où nous vivons.

Il ne faut pas donner aux autres l’occasion de dire du mal de nous ; ils en disent assez sans que nous leur donnions la cause.

Il faut bien consulter les règles de la prudence et de la sagesse avant d’entreprendre des voyages avec des femmes, ce qui est toujours très désagréable pour soi-même, et aussi souvent scandaleux pour les autres, surtout lorsqu’on va dans les hôtels.

Ce que nous disons des femmes s’entend aussi des religieuses qui ne sont pas moins sujettes à la critique que les autres.

Eviter toute familiarité avec les femmes.

Nous devons éviter toute familiarité ou témoignage extérieur d’affection avec les femmes, tels que embrassements, rapprochements, serrements de mains ou autres choses semblables qui, sans être toujours des péchés mortels, sont trop souvent des péchés véniels, attestent une affection trop naturelle, réveillent les sens et scandalisent le prochain quand il s’en aperçoit.

Notre Seigneur, en disant à Madeleine, après sa résurrection, noli me tangere, nous montre par là que si autrefois il lui avait permis de lui embrasser les pieds, quand elle était pécheresse, c’était pour lui montrer qu’il acceptait ses larmes et ses regrets, mais que maintenant elle n’avait plus besoin de ces signes extérieurs pour l’aimer et qu’il fallait savoir se sevrer de toutes ces marques extérieures quand on était sérieusement à Dieu, pour mener une vie vraiment spirituelle.

Il y a des gens qui cherchent à vous baiser la main (c’est l’usage dans beaucoup de pays d’embrasser la main du prêtre), on peut le laisser faire aux hommes sans inconvénient.

Quant aux femmes, il faut savoir distinguer celles qui le font réellement par respect pour le prêtre, et celle qui le font seulement pour avoir le plaisir de vous embrasser la main et par un sentiment d’affection naturelle ; à ces dernières, il faut le leur interdire en retirant sa main.

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Quand une fois on est prêtre et même dès que l’on porte la soutane, on ne doit plus embrasser en public ses sœurs, ses cousines, ses parents, ni les tutoyer, surtout celles qui sont jeunes.

Quant aux parentes âgées, telles que mères, tantes, femmes âgées, on ne doit le faire que lorsque cela paraît convenable et nécessaire, dans certaines circonstances, aux fêtes, au retour de voyage.

On ne peut cependant refuser les embrassements de ces personnes quand on voit surtout qu’elles le font avec tant de simplicité.

Il faut cependant éviter de le faire en public, parce qu’il y a toujours des yeux méchants qui ajoutent de la malice et de la méchanceté où il n’y a pas lieu.

Embrassements affectueux entre personnes de même sexe.

Attrait réciproque inter virum et mulierem.

Dieu a mis entre l’homme et la femme une attraction toute naturelle parce qu’ils ont été créés l’un pour l’autre et que c’est par une grâce toute surnaturelle et un secours tout spécial qu’ils peuvent vivre séparés l’un de l’autre et se passer l’un de l’autre.

Ceci existant, il faut une grande grâce de Dieu pour se garantir d’un certain plaisir naturel à se trouver ensemble, à vivre ensemble et à se rendre mutuellement les secours que la Providence a mis à la disposition de l’un pour l’autre.

Il faut donc prendre garde à soi dans les rapports avec les femmes parce que, lors même que l’on a renoncé à une femme comme épouse, on n’a pas détruit en soi le sentiment naturel qui nous porte vers elles, et quand on s’aperçoit que l’on éprouve une affection, quelque légère qu’elle soit, pour une personne, femme, il faut de suite se mettre en garde pour s’en détourner ; et quand on s’aperçoit de son côté qu’une femme nous aime tant soit peu, il faut de même l’éloigner de nous pour ne pas lui donner l’occasion de nous aimer davantage.

Il doit être très difficile à un homme de vivre avec une femme sans éprouver quelque tentation d’affection à son sujet, et réciproquement, il doit être très difficile à une femme de vivre avec un homme et de le servir sans éprouver aussi quelque tentation d’affection à son sujet ; s’il n’y a pas une grâce spéciale qu’ils doivent puiser l’un et l’autre et constamment dans la prière, la communion et les règles d’une grande prudence et d’une grande réserve vis-à-vis l’un de l’autre.

Pour nous rendre la chasteté plus facile sous ce rapport, pour pratiquer mieux l’esprit de mortification et de pénitence à l’exemple de saint Paul, nous ne prendrons point de femmes à notre service particulier, mais nous prendrons un homme, un garçon ou deux qui seront employés au service de l’église et de la maison.

En cas de maladie, si nous n’avons pas d’homme capable, nous pouvons prendre une garde-malade parmi les religieuses ou les femmes âgées.

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Ne pas recevoir de cadeaux de la part des femmes.

Les cadeaux entretiennent l’affection et les rapports mutuels.

On ne peut rien recevoir pour soi, mais on peut recevoir des choses pour l’église, pour la communauté, les pauvres, des choses qui peuvent servir à tout le monde.

Ne pas aller chez les religieuses sans nécessité.

Les religieuses ne sont pas plus exemptes de la critique que les autres et elles le sont peut-être même davantage, quand elles sont assidues et qu’elles fréquentent trop souvent les prêtres ou que l’on va trop souvent chez elles.

On ne doit aller chez elles que par nécessité et, si on y va, ne pas s’y asseoir, remplir un devoir, mais ne jamais s’y arrêter pour y causer, passer son temps, tenir des conversations inutiles.

Eviter les caresses trop affectueuses avec les enfants.

Nous sommes tellement portés au mal que nous trouvons, même dans les enfants quelque fois, une occasion de réveiller en nous la concupiscence, surtout quand ils ont quelques qualités naturelles, quelques grâces extérieures ; l’affection naît souvent de ces qualités et elles nous portent à des embrassements, à des caresses inconvenantes, qui réveillent les sens et portent au péché.

Il faut veiller sur ces rapports, même avec les enfants ; non pas qu’il faille éviter tout témoignage d’affection et de tendresse, puisque nous voyons Notre Seigneur lui-même embrasser les petits enfants ; mais il faut le faire dans un but honnête, pour les attirer et les porter à Dieu et non pour se satisfaire.

Eviter toute parole grossière, équivoque ou déshonnête. (Eph 4,29)

Il est difficile de garder entièrement la chasteté.

Moyens de garder la chasteté.

La vigilance.

La prière

Le travail

La pénitence

Avoir une grande estime de la chasteté.

Renouveler de temps en temps son vœu de chasteté.

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Résumé et conclusions pratiques.

Renoncer à tout acte contraire à la pureté.

Renoncer à toute affection trop naturelle.

Garder la modestie dans ses regards.

Eviter tout rapport inutile avec les femmes.

Ne pas recevoir de femme seule dans sa chambre.

Ne pas faire de visite aux femmes sans nécessité.

Agir avec prudence et réserve dans les rencontres, promenades, voyages.

Eviter toute familiarité avec elles, même avec celles de sa famille.

Ne point prendre de femme à son service particulier.

Ne point recevoir de cadeaux de leur part pour soi-même.

Ne pas aller chez les religieuses sans nécessité.

Eviter les caresses trop affectueuses même avec les enfants.

Eviter les paroles grossières, équivoques ou déshonnêtes.

Veiller, prier et travailler pour garder la chasteté.

Et renouveler chaque année son vœu de chasteté.

Il faut renoncer à la gourmandise, deuxième péché du corps.

(il y a beaucoup de choses dans ce chapitre qui doivent entrer dans le chapitre de la pauvreté)

La gourmandise est le deuxième péché du corps auquel il faut renoncer.

Il ne s’agit pas ici de ces excès qui font perdre la raison, ce serait une abomination de voir des âmes privilégiées, appelées par Dieu à une vocation si sainte que celle du sacerdoce, se laisser aller à de pareils excès et déshonorer leur habit et leurs frères en faisant, comme dit saint Paul, un dieu de leur ventre.

Il s’agit ici de ce qui blesse la modestie, la mortification, la pauvreté et de savoir comment un véritable disciple de Jésus-Christ doit prendre sa nourriture.

Le corps recherche naturellement sa nourriture ; elle lui a été donnée par Dieu pour la conservation de sa vie. Mais, si on ne modère pas cette action, ardeur naturelle à prendre la nourriture, si la foi ne vient pas modérer cette action toute animale, on s’y porte avec avidité et gourmandise, on recherche trop ce qui est bon, on savoure les mets, on en prend plus que le nécessaire, on le considère avec jouissance, on mange avec avidité, on boit, on mange plutôt par satisfaction et plaisir que pour satisfaire une nécessité de la vie, ou bien on n’est jamais content de rien, c’est toujours trop chaud, trop froid, trop salé, trop mauvais, trop clair, trop épais.

Paroles et exemples de Notre Seigneur sur ce sujet.

Nous pouvons tirer des paroles que Notre Seigneur Jésus-Christ a dites sur ce sujet, et des exemples qu’il

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nous a donnés, toutes les leçons qui nous sont utiles pour régler notre conduite dans cette matière.

Dans sa tentation dans le désert, lorsque le démon lui dit de faire un miracle pour apaiser sa faim, Jésus lui répondit :

L’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Dans une autre circonstance, Jésus ayant soif, se tenait sur le bord du puits de Jacob et attendait patiemment qu’une circonstance le favorisât pour boire ; arrive une Samaritaine qui vient puiser de l’eau ; il demande à boire et trouve dans cela l’occasion de l’instruire et de lui donner l’eau vive de la foi.

Ses apôtres arrivant, lui disent : Maître, mangez ; et il réponde ces admirables paroles :

J’ai une nourriture que vous ne connaissez pas, ma nourriture est de faire la volonté de mon Père.

Ailleurs, il dit qu’il est lui-même la nourriture :

Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel ; celui qui mange de pain, vivra éternellement.

Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts ; celui qui mangera le pain que je lui donnerai ne mourra jamais.

Par ces paroles, Jésus-Christ nous montre que notre première nourriture est la Parole de Dieu, que nous devons avoir plus d’ardeur pour nourrir notre âme que pour nourrir notre corps, que notre véritable nourriture, c’est Jésus-Christ lui-même, puisqu’il est le pain vivant qui donne la vie.

Tandis que le pain de la terre n’est qu’un pain de mort :

Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts.

Celui qui mangera de ce pain ne pourra jamais.

Que nous devons avoir pour les œuvres de Dieu et sa divine parole, autant d’ardeur que les gens du monde en ont pour la nourriture de leur corps.

Ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père.

Nous ne devons pas ajouter plus d’attention ou d’importance à cette nourriture du corps que Jésus en apportait lui-même, quand, ayant soif, il attendait patiemment quelqu’un qui vint lui donner à boire sur le bord du puits de Jacob, quand, ayant faim, il broyait des épis dans ses mains avec ses apôtres, quand ayant faim, il cherche des figues sur un figuier de Jérusalem ou qu’il refuse de faire un miracle au démon, pour satisfaire sa faim.

D’après ces paroles du divin Maître, nous devons conclure que le disciple, à l’exemple du Maître, doit prendre sa nourriture avec foi, humilité, reconnaissance et sobriété.

Prendre sa nourriture avec foi.

En prenant cette nourriture matérielle, nous devons penser à cette nourriture spirituelle et divine qui est la seule véritable, puisque celle-là seule nous conduit à la vie éternelle et que la nourriture corporelle ne peut nous faire échapper

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à la mort, que notre véritable nourriture est Jésus-Christ, sa parole divine, sa chair sacrée, son sang adorable,

qu’un jour nous serons appelés à ce festin éternel du ciel où nous nous nourrirons de la lumière éternelle qui sera notre vie.

Avec humilité.

Cette nourriture animale nous met au rang des bêtes : comme elles nous mangeons l’herbe des champs, les fruits des arbres et les animaux de la terre, que nous devons manger qu’autant que nous l’avons bien gagné, par le travail puisqu’il nous a été dit, après le péché : tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.

Que nous sommes indignes de vivre puisque le pécheur qui offense Dieu ne mérite pas de vivre, puisqu’il emploie sa vie à outrager Dieu, et que celui qui ne sert pas son Maître est indigne de vivre.

Avec reconnaissance.

Parce que tout vient de Dieu et que c’est lui qui nous envoie chaque jour les aliments qui nous sont nécessaires pour vivre.

C’est lui qui couvre chaque année la terre de fleurs et de fruits pour nourrir les hommes et met à notre disposition les animaux de la terre, de la mer et de l’air pour nous nourrir, et qu’il nous nourrit nous autres, d’une manière encore plus particulière et plus providentielle que les autres et que nous ne devons jamais oublier les prières qui précèdent et suivent les repas à l’exemple du divin Maître qui rendait toujours grâces à son Père dans ces moments.

Ces prières sont :

avant le déjeuner,     le Benedicite simple

et les grâces de même

avant le dîner, nous dirons en abrégé celles du bréviaire

soit Kyrie eleison

Christe eleison

Kyrie eleison

Pater

Benedicite, Dominus ; nos et ea quae sumus sumpturi benedicat dextera Christi[170]

après le repas, Agimus tibi gratias

Pater

Benedicamus Domino

Fidelium animae

au souper, les mêmes prières que pour le dîner.

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Avec sobriété.

Nous devons manger pour entretenir la vie du corps, nous devons nous contenter du nécessaire et na pas aller au-delà.

Parce que le surplus est plus nuisible qu’utile, de quelque façon que ce soit.

Saint Paul le remarque souvent dans ses épîtres,

Sobrius esto [Sois sobre. (2 Tm 4,5)]

La sobriété est la gardienne de la chasteté ; ceux qui mangent et boivent au-delà du nécessaire ne peuvent être chastes que très difficilement.

Vinum res luxuriosa [Le vin porte à l’excès. (Prov 20,1)]

La sobriété nous laisse toujours le corps libre et dispos, tandis que l’intempérance, même légère, nous ôte l’ardeur au travail, nous engourdit ou nous agite et nous porte à beaucoup de fautes intérieures et extérieures.

Saint Jean-Baptiste dans le désert vinum et siceram non bibet.

[il ne boira ni vin, ni liqueur fermentée. (Lc 1,15)]

Tous les saints ont été d’une grande sobriété pour la nourriture.

Ne pas se servir trop abondamment,

avides, délicats, gloutons, trop manger.

Sobriété et mortification.

Il y a la sobriété pendant le repas.

Il y a aussi la sobriété et mortification hors des temps des repas.

C’est tout à fait contraire à la mortification de manger à chaque instant, d’avoir des friandises dans sa chambre ou dans sa poche et d’en prendre à chaque instant, sans nécessité.

Quand on va à la cuisine ou ailleurs, de prendre des fruits, des raisins, pommes ou autres, pour le seul plaisir de les goûter, de les manger.

Ces habitudes indiquent un homme sans retenue, sans mortification et qui se laisse aller à tous les désirs de sa chair, sans les réprimer.

Il faut agir en tout avec réserve et modération.

La gourmandise nous porte beaucoup à voler, et cela sans nous en apercevoir, car ces gourmandises sont très souvent des petits vols faits au prochain.

Et le scandale qui en résulte pour le prochain, surtout pour les enfants qui sont portés à prendre ; en agissant ainsi, on autorise ces défauts dans les autres.

Sucre, bière, liqueurs, fruits, goutte[171], infusion, bonbons.

Mortification dans les repas, il ne faut pas manquer les autres en les pressant de boire

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ou de manger, ce qui est contraire à la politesse, à la convenance et à la mortification.

La nourriture doit remplir plusieurs conditions pour arriver au but de la divine Providence.

Ces conditions, ces qualités, sont la propreté, la quantité et la simplicité.

Propreté.

La propreté est la première des qualités parce qu’elle est la plus utile à la vie ; la malpropreté est nuisible au corps et à la santé et indique dans ceux qui préparent les aliments la paresse, la négligence et le manque de charité.

C’est donc un grand devoir pour les cuisinières de préparer proprement leurs aliments, laver, éplucher les légumes, tenir propres les aliments, ne pas les laisser traîner.

Les maladies, malaises qui arrivent viennent souvent de la malpropreté ou de la négligence que l’on a mis à préparer la nourriture.

On doit faire ces choses avec charité et se faire aider quand on ne peut faire tout seul.

Exactitude.

Dans une communauté, il faut que les repas soient prêts à l’heure indiquée par le règlement, autrement cela cause beaucoup de dérangements.

Et aussi, tout le monde doit prendre ses repas ensemble et à la même heure, à moins de raisons graves qui nous en dispensent.

L’ordre et l’édification dépendent de l’accomplissement de cet article.

Si chacun vient prendre ses repas à l’heure qui lui plaît, alors c’est un grand dérangement pour les frères ou sœurs cuisiniers, et manquer de charité en rendant leur emploi, si pénible déjà, plus pénible encore.

Quantité.

La nourriture a pour but d’entretenir la vie du corps, il faut donc donner au corps la nourriture qui lui est nécessaire.

La quantité varie selon l’âge, le tempérament, la santé.

Il y a des personnes à qui il faut beaucoup de nourriture, d’autres moins.

Nous ne devons jamais examiner ce que les autres mangent.

Mais nous devons, avec charité, leur fourni le nécessaire pour ne pas les exposer à n’avoir pas assez, sans examiner si l’un prend plus, l’autre moins ; cela est à la conscience de chacun. Ceux qui mangent davantage font quelque fois plus d’actes de mortification que ceux qui mangent moins.

Déjeuner : une soupe, deux desserts

Dîner :       soupe, deux plats, deux desserts

       ou trois plats et deux desserts

souper :      soupe, un plat, deux desserts.

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La qualité.

Cette condition regarde les malades et ceux que l’on doit soigner par charité.

La charité nous fait un devoir de soigner ceux qui sont malades ou faibles, et ce serait une faute de le laisser manquer de ce qui leur convient, quand on le peut.

La simplicité.

La simplicité consiste à retrancher de la nourriture tout ce qui sent le luxe, la vanité, la recherche, la satisfaction du goût et de la gourmandise.

Ce ne sont pas les mets raffinés, succulents, parfumés, bien apprêtés, bien colorés, qui sont le plus utiles à la santé.

Au contraire, ils nuisent grandement au corps en l’excitant, en l’énervant, en attaquant le système nerveux et sanguin et font naître beaucoup de maladies. Le Saint Esprit dit que l’intempérance a tué plus d’hommes que l’épée ; on abrège beaucoup sa vie par l’usage de mets recherchés et bien apprêtés.

Une nourriture au contraire simple et frugale entretient la force et la vigueur du corps et nous préserve de beaucoup de maladies.1

1. Ms XI 707 –

Plus on se rapproche de la simplicité en tout, plus on est dans le vrai. Il en est de la nourriture comme des modes : plus on s’éloigne de la simplicité dans le vêtement, plu son est ridicule ; plus on s’éloigne de la simplicité dans la nourriture, plus on nuit à sa santé. Il faut se rapprocher de la simplicité le plus possible pour avoir une bonne santé. Plus on prend les choses à l’état naturel, meilleures elles sont ; plus les hommes mettent de leur savoir, plus ils les gâtent.

Manger à la hâte et sans cérémonie.

Il me semble que c’est une fonction que l’on de devrait faire qu’en passant et sans y mettre cette importance qu’on y met ordinairement.

Ne semble-t-il pas que l’on met beaucoup trop d’importance à cette fonction animale ?

Cette préparation des tables, de salles, de couverts, de lingerie, d’assiettes, d’instruments élégants et précieux et même multipliés pour les diverses sortes de mets et de vins.

Combien cela est opposé à la simplicité et à la mortification ; comme les pauvres vivent plus simplement ! Ils ne mettent pas tant d’importance à des préparations à leurs repas.

Souvent, ils n’ont pour tables que leurs genoux, pour chaise, un banc ou une pierre, pour instrument une écuelle de terre ou de bois et un mur pour appuyer leur dos fatigué par le travail.

Et que trouve-t-on sur leur table ?

Une soupe de pommes de terre, du formage, des légumes, quelques fois de la viande.

Si nous pouvions faire comme eux et manger en pauvres !

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Notre Seigneur ne mangeait-il pas souvent et presque toujours en pauvre, quand il était assis au bord du puits de Jacob et que ses apôtres lui disaient de manger ?

Ne mangeait-il pas en pauvre quand ses apôtres, forcés par la faim, froissaient des épis dans leurs mains pour se nourrir ?

Ne mangeait-il pas en pauvre quand il cherchait quelques figues sur un figuier pour se nourrir, car il avait faim ?

C’est que cette nourriture corporelle lui importait peu, il avait une autre nourriture dont il nourrissait son âme : j’ai une nourriture que vous ne connaissez pas.

Laissons donc aux gens du monde, aux bourgeois, ce soin des tables, cette importance, ce travail, cet apparat, ces cérémonies qu’ils mettent à nourrir ce pauvre corps.

Contentons-nous de peu, prenons bien le nécessaire mais évitons ces appareils, ces cérémonies, en usage chez les riches et les bourgeois, mangeons comme des voyageurs et des pauvres1.

Comme ce serait simple et pauvre de faire, comme les soldats, tout cuire dans une marmite : viande, légumes, mettre la marmite sur la table ou un autre grand plat qui contiendrait toute la nourriture et puiser ce qui nous est nécessaire et manger sa part, droit ou assis sur un banc, ou debout contre un mur, comme les pauvres, comme les voyageurs.

Comme ce serait plus simple, plus conforme à la pauvreté et à la mortification.

Les soldats ne font-ils pas ainsi et ils ne s’en portent pas plus mal pour cela.

Ne sommes-nous pas les soldats du bon Dieu ?

C’est alors qu’en méprisant ainsi cette nourriture terrestre et matérielle, nous pourrions arriver à dire comme le divin Maître : j’ai une nourriture que vous ne connaissez pas : ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père.

En vivant ainsi, quel bon exemple n’en sortirait pas pour les fidèles et les enfants !

Les fidèles et les enfants n’ont-ils pas toujours les yeux sur ce que nous mangeons ?

Si on a quelque chose de plus fin, de plus délicat, de plus appétissant, cela n’excite-t-il pas leur envie et leur jalousie ? et ils ne cessent de dire ou de penser : il est bien mieux que nous.

Si nous voulons avoir de l’ascendant sur eux, il faut se faire pauvre avec eux, se faire petit.

Il ne faut pas se séparer des pauvres, même pour la nourriture et ne pas les exposer à dire : il est bien mieux traité que nous.

A quoi bon se faire pauvre, si on ne vit pas comme les pauvres ?

1. Ms XI 672.

Il faut qu’il y ait dans la nourriture la propreté, la quantité et la simplicité ; le reste n’est rien. N’arrive-t-il pas souvent que, lorsque l’on mange à la table des grands, on est moins nourris qu’à la table des pauvres ? et que les cérémonies et les appareils ne sont pas la nourriture ?

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Et ce point est capital, parce que c’est de la bouche que vient en partie la bonne ou la mauvaise édification, l’édification ou le scandale.

Est-ce que nous ne devrions pas avoir honte d’être mieux traités, mieux nourris que les autres ? d’avoir de bons et beaux morceaux sur notre table ? des mets bien assaisonnés, bien préparés, bien dorés ? tandis que les autres n’ont que le juste nécessaire.

Ne devrions-nous pas faire part aux pauvres, à nos enfants, de tout ce que nous mangeons ? un père ne partage-t-il pas avec ses enfants ?

Les saints faisaient tous peu de cas de la nourriture et regardaient cette fonction, pour ainsi dire, comme la plus humiliante de toutes.

Combien était beau et édifiant le pauvre curé d’Ars, traversant la place avec son pot de soupe à la main et mangeant sa soupe en allant voir son malade !

Il n’avait pas le temps de manger, comme il est dit dans l’Evangile des apôtres eux-mêmes : ils mangeaient en travaillant, en marchant, comme font les pauvres et ils convertissaient plus de pécheurs en vivant ainsi qu’en mangeant à une bonne table, parce que ce genre d’exemple frappe plus que les autres, vu que le monde est si porté à se satisfaire de ce côté là.

Le bon curé d’Ars faisait cuire ordinairement une marmite de pommes de terre qu’il mangeait avec du pain, tant que durait la provision ; il avait même essayé de manger l’herbe dans les champs.

Il achetait le pain des pauvres, quêté de porte en porte et leur donnait le sien, pour avoir le bonheur de manger comme les pauvres.

Comme les saints se traitaient mal sous ce rapport !

Et comme ils aimaient la pauvreté et la simplicité et repoussaient de leur table tout ce qui sent le uxe, la recherche, les cérémonies, l’apparat, le bien-être !

Petit corollaire sur le tabAc

Il est défendu de fumer et on ne doit priser que par nécessité.

Résumer et conclusions pratiques.

Renoncer à la gourmandise,

c’est renoncer à tout excès qui peut troubler l’esprit, la raison ou amollir le corps,

c’est renoncer à tout ce qui n’est pas nécessaire et qui ne sert qu’à flatter le goût, la palais, tels que mets délicats, vins fins, liqueurs, café, douceurs, choses rares et recherchées.

on ne doit user de ces choses que quand il y a une vraie nécessité et avec une grande modération ; on ne doit en user chez soi qu’avec la permission,

on ne doit pas s’exposer à la tentation, en gardant chez soi des liqueurs, vins ou autres choses semblables, mais ces comestibles doivent être à part pour être donnés quand il y a réellement besoin,

c’est renoncer à tout ce qui sent le luxe, la recherche, le bien-être, l’apparat, les cérémonies dans les repas,

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c’est se contenter d’aliments ordinaires en ce qui regarde le pain, la viande, les fruits, les légumes, etc. à moins qu’on ne soit malade,

c’est ne pas manger hors des repas sans nécessité,

s’est éviter d’aller dîner dehors parce que la gourmandise y trouve trop souvent sa satisfaction,

éviter d’aller chez les gens pour y prendre du café ou de petites réfections,

ne rien prendre chez les autres, quand on va quelque part, par là on évite beaucoup la gourmandise et beaucoup de petits scandales et de dépenses inutiles aux autres, ce n’est que la nécessité qui peut nous dispenser de ce point.

Il faut éviter de perdre son temps à table, on doit manger à la hâte et sans cérémonie.

Il faut renoncer à la paresse.

La paresse est le troisième péché du corps.

Notre Seigneur Jésus-Christ nous parle souvent, dans l’Evangile des tristes conséquences de ce malheureux défaut.

Quand il parle du figuier stérile qui sera coupé et jeté au feu, parce qu’il ne porte pas de fruits,

de l’ouvrier à qui le maître avait confié un talent et qui fut mis en prison pour ne l’avoir pas fait fructifier,

des serviteurs qui se sont endormis et qui ont laissé semer l’ivraie dans les champs du père de famille,

tous ces exemples et ces paraboles nous montrent combien Dieu hait la paresse et il la punit, même dès ce monde et surtout dans l’autre.

La paresse est une grande apathie à laquelle on se laisse aller et qui nous fait entièrement négliger nos devoirs religieux ou temporels.

La paresse nous porte à l’oisiveté, au sommeil et à la mollesse qui sont pour ainsi dire les trois filles de la paresse.

L’oisiveté.

L’oisiveté consiste à passer son temps à ne rien faire.

Nous avons été condamnés au travail par Dieu, nous sommes nés pour le travail.

Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.

Jésus-Christ a travaillé comme un pauvre jusqu’à 30 ans.

Saint Paul travaillait de ses mains, nuit et jour quelque fois, pour subvenir à ses besoins et n’être à charge à personne et il disait lui-même : celui qui ne travaille pas, ne doit pas manger.

Il y a différentes sortes de travaux, il y a des travaux manuels et des travaux spirituels.

Chacun doit faire le travail auquel il est appelé avec zèle, activité, soumission et charité.

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Perdre son temps est une chose irréparable, c’est désobéir à Dieu, c’est être injuste envers le prochain et se rendre malheureux et insupportable à soi-même. L’oisiveté est la mère de tous les vices. L’homme oisif est exposé à toutes les tentations. Celui qui travaille, au contraire, est à l’abri de beaucoup de mauvaises pensées ; quand l’esprit est occupé au travail, il n’a pas le temps de penser au mal.

Si quelqu’un doit travailler sur la terre, c’est bien surtout le prêtre puisque son travail est si relevé, si important, pour lui et pour les autres.

Puisque sa mission vient de Dieu et que de son travail sur la terre dépendent la gloire de Dieu et le salut des âmes, le bonheur ou le malheur des hommes, dans ce temps et dans l’éternité ; devant une pareille mission, un si grand devoir, le prêtre doit-il un seul instant cesser de travailler puisque en cessant de travailler il peut être cause que beaucoup d’âmes se perdent.

O prêtre, combien ta responsabilité est grande et comme tu dois te consumer dans le travail pour la gloire de Dieu et le salut des âmes !

Et cependant, s’il y a un homme sur la terre qui passe pour ne rien faire, c’est le prêtre !

Il est bien vrai que son ouvrage est tout spirituel et qu’on ne le voit pas toujours, mais il est bien vrai aussi que l’on voit souvent le prêtre inoccupé et passer son temps inutilement[172].

Cela est si vrai que si l’on sort dehors pour quelque raison sérieuse, on trouve des gens qui vous jettent le soufflet à la figure et nous disent : Bonjour, Monsieur l’abbé. Vous allez vous promener, vous venez de vous promener. Comme si on ne faisait que se promener toute la journée. Voilà la réputation que nous avons dans le monde, nous promener, perdre notre temps. Triste réputation ! Hélas ! si on nous voyait moins souvent dans les rues et sur les places, moins souvent à dîner chez les uns, chez les autres, moins souvent rendre des visites inutiles, plus occupés des pauvres, des malades, de bonnes œuvres, prêcher plus souvent et attirer le monde par notre foi et notre charité, on ne nous demanderait pas si souvent si nous allons nous promener.

Le prêtre, plus que personne, doit travailler toute la journée. Les maçons travaillent bien tout le jour, les charpentiers, les menuisiers, les cultivateurs, les tailleurs, etc. Tous ces gens-là travaillent tout le jour et même quelque fois la nuit, pour gagner leur vie et celle de leurs enfants et le prêtre aura donc un sort plus doux que les autres, lui qui a un emploi bien plus élevé que ceux-ci.

N’est-ce pas parce que le prêtre n’a pas travaillé, ou mal travaillé, que le champ du Père de famille est en si mauvais état ? que l’ignorance a envahi nos propres ouvriers et qu’ils se soulèvent aujourd’hui contre nous ?

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Si nous avions bien travaillé et que nous eussions fait du bon ouvrage, nous ne serions pas si malheureux, ni si persécutés. Si le champ est inculte et ne produit que de mauvaises herbes, c’est parce que nous ne l’avons pas semé, ni défriché.

Il faut travailler à prêcher, à catéchiser, nuit et jour. Voilà notre travail ! il ne faut pas que les fidèles et les gens du monde voient le prêtre oisif, inoccupé ; c’est le plus grand scandale que nous pouvons lui donner parce que, de notre oisiveté, ils en concluent beaucoup d’autres choses.

Il ne faut pas avoir l’air de se promener, de n’avoir rien à faire.

Quand on a besoin de prendre l’air ou un peu de récréation, il faut tâcher de le faire dans un lieu solitaire, de façon à n’être pas vu du monde.

Causer dans les rues, s’arrêter, dire des choses inutiles…

Nous voyons Notre Seigneur inviter ses apôtres à prendre du repos après les grands travaux de leur mission, mais ils ne vont pas dans le monde, chercher le repos dans les fêtes du monde, il les conduit à l’écart seorsum in desertum lovum requiescite pusillum[173]

récréations

promenades

vacances

salons

Disposer son temps avec ordre.

Si on ne met pas d’ordre dans son travail, on ne fait rien ou, si l’on travaille, on fait peu d’ouvrage parce que le travail n’est pas suivi.

Il y en a qui arrivent à la fin de leur journée, de leur semaine, de leur année, et de leur vie et qui n’ont rien fait parce qu’ils n’ont pas fait un travail suivi ; ils ont commencé beaucoup de choses et n’ont rien terminé, beaucoup d’entreprises et rien achevé : travail infructueux.

Il faut que le travail soit constant, persévérant et régulier chaque jour, chaque semaine et alors on arrive à faire quelque chose, à avoir quelque chose de fini.

Autrement, rien. Et combien, malheureusement, tombent dans ce défaut d’irrégularité et d’inconstance dans leur travail ; on dirait, à les voir, qu’ils travaillent beaucoup ; ils s’agitent, ils vont, ils viennent, ils ont parlé beaucoup, ils se sont beaucoup remués pour ne rien faire et n’aboutir à rien. C’est là un grand malheur.

Le curé d’Ars, en parlant de ces gens-là, et de lui-même par humilité :

Beaucoup de travail et peu d’ouvrage.

Il faut fixer le temps de son travail et, quand on a commencé quelque travail, quelque ouvrage, ne pas l’abandonner qu’on ne l’ait achevé, pour en reprendre un autre.

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Il ne faut pas non plus perdre sont temps dans les petites visites que l’on peut se rendre entre frères.

S’habituer à être court ; il arrive que l’on perd beaucoup [de temps] dans les visites de chambres : on s’assied, on cause, on babille, on perd son temps. Il faut dire ce qui est nécessaire et, quand on a fini, on s’en va pour ne pas perdre son temps et ne pas le faire perdre aux autres.

Ce qui s’appelle en terme de rue, flâner, flâneur, qui ne fait rien, qui passe son temps à jaser, à s’étendre, assis, aller de ci, de là, pour tuer le temps.

On l’est plus ou moins.

Il est bon d’avoir un travail sérieux à faire et d’avoir une volonté ferme de l’achever, d’y fixer constamment son attention et son esprit et de peu se distraire de cet ouvrage que l’on peut faire et achever.

Alors, on a l’esprit occupé.

Résumé.

Le prêtre doit être un homme de travail par excellence.

Il ne faut pas qu’on le voit jamais oisif et inoccupé.

Il faut mettre de l’ordre dans son travail et être constant dans ce que l’on fait.

Il faut s’occuper à un travail sérieux et non pas perdre son temps à des choses inutiles et frivoles.

Il ne faut pas perdre sont temps en conversations ou visites inutiles chez ses confrères ; ne pas être du nombre de ceux qu’on appelle flâneurs.

Etre toujours occupé pour ne pas donner occasion aux fidèles de nous regarder comme des paresseux, des gens qui n’ont rien à faire.

Le sommeil.

Le sommeil est un repos que le bon Dieu nous a donné pour réparer nos forces perdues par le travail de la journée.

Il ne faut prendre que le repos nécessaire pour remettre son corps en état de travailler. Rester au lit sans nécessité, pour le seul plaisir, est une faute de paresse.

Et quand on reste au lit sans dormir et sans nécessité, on s’expose à beaucoup de tentations et de fautes.

Se rappeler que c’est pendant que les ouvriers dormaient que l’ennemi est venu semer l’ivraie dans le champ du père de famille.

Et ce reproche que Jésus-Christ adressait à Pierre quand il lui dit : Pierre, tu dors ? eh quoi ! tu ne peux veiller une heure avec moi ?

Il faut se coucher de bonne heure et se lever matin.

Savoir que le travail du soir est pénible, nuisible à la santé et que c’est un grand tort de renvoyer au soir son travail, son bréviaire, ses prières ; on les fait mal, pour s’en débarrasser, plutôt que pour remplir son devoir et on n’en retire aucun fruit.

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En se levant le matin, la journée est toujours mieux remplie, l’oraison toujours faite, le bréviaire dit à l’heure ; on est plus content, tout va mieux dans la journée, on ne se trouve pas en retard.

Si on commence mal sa journée, on ne la finit pas mieux.

Pratique.

Le temps nécessaire au repos en général, pour ceux qui se portent bien, est de 7 heures à 7 heures ½

On doit se coucher à 9 heures ou 9 heures ½ et se lever à 4 heures ½, c’est la règle de la maison ; si on a des raisons pour agir autrement, on ne doit pas le faire, jamais, sans permission ; la santé s’altère souvent parce qu’on ne prend pas le repos nécessaire ou que l’on se couche trop tard. Ne perdons pas notre temps dans la journée et nous aurons le temps de tout faire. Fixons bien nos heures de travail et d’occupations diverses et tout ira mieux pour le lever et le coucher. Le lever et le coucher est un article très important pour bien passer sa journée.

On ne doit pas dormir dans la journée sans nécessité, ni permission ; on s’accuse de l’avoir fait quand cela est arrivé.

La mollesse.

La mollesse est une attitude molle, efféminée ou nonchalante du corps, que l’on prend et qui vient de la paresse.

Il faut renoncer à la mollesse.

La mollesse dénote une âme qui cherche ses aises, ses commodités, qui ne veut rien souffrir, rien endurer, une âme sans force, sans énergie, qui ne sait rien supporter, pas même la plus petite gêne.

On peut être mou, nonchalant dans beaucoup de circonstances.

Il faut éviter de se tenir mal au lit, dans sa chambre, sur les chaises, quand on est assis ; à l’église quand on est à genoux ou assis.

Eviter de s’appuyer nonchalamment quand on est droit ou assis, prendre des positions molles en s’appuyant le dos, les coudes.

Eviter d’étendre les bras, les jambes, de bailler, de croiser les jambes, surtout en compagnie.

Et même seul.

Eviter de s’étendre sur les chaises, les fauteuils, les canapés de se renverser en arrière, de prendre aucune position molle ou efféminée.

Ne pas choisir les places les plus commodes quand on va dans un endroit quelconque, mais surtout à l’église ; il vaut mieux se passer de prie-Dieu et se placer au premier endroit venu, laissant les bonnes places aux autres. Un chrétien et surtout un prêtre ou religieux doit toujours avoir une tenue honnête, chrétienne, bonne, mortifiée.

Il faut glorifier Dieu dans son corps.

Le corps nous porte naturellement au péché, ses inclinations sont terrestres

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et sensuelles et nous portent continuellement à la paresse, à la gourmandise, à l’impureté.

A nous de lutter continuellement contre ce pauvre corps et la lutte est bien constante et bien fatigante.

C’est ce qui faisait dire à saint Paul,

O malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort ? (Rm 7,24)

4° Renoncer à son corps, c’est faire de son corps un instrument de justice et de pénitence.

Après avoir renoncé aux péchés du corps, il faut encore faire pénitence pour obéir à la parole de Notre Seigneur qui le recommande tant dans l’Evangile.

Faites pénitence, dit Jésus-Christ. Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous. (Lc 13,13)

Faites donc de dignes fruits de pénitence, disait saint Jean Baptiste dans le désert, à ceux qui venaient le voir,

et ne dites pas : nous avons Abraham pour père, car je vous dis que Dieu est assez puissant pour faire sortir de ces pierres des enfants d’Abraham. (Lc 3,8)

C’est ce que les apôtres prêchaient lorsque Notre Seigneur les envoyait annoncer la parole aux peuples : faites pénitence, car le royaume de Dieu est proche. (Mt 3,2)

Saint Paul ne cesse de nous parler de pénitence dans tous ces écrits.

Ne faites pas servir vos membres au péché, comme des instruments pour commettre l’iniquité, mais donnez-vous à Dieu comme vivants, de mort que vous étiez et que vos membres lui soient des armes de justice. (Rm 6,13)

Armes de justice pour vous punir[174].

Il nous dit encore que ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés. (Ga 5,24)

Mortifiez les membres de votre corps qui sont sur la terre. (Col 3,5)

Et, parlant de lui-même, il disait : je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché moi-même je ne sois réprouvé moi-même. (1 Co 9,27)

L’obligations de faire pénitence est donc clairement démontrée par toutes ces paroles de Notre Seigneur et de saint Paul.

Il faut faire pénitence,

faire de dignes fruits de pénitence,

faire de ses membres des instruments de justice, après en avoir fait des instruments de péché.

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Il faut châtier son corps,

il faut crucifier sa chair.

On crucifie sa chair en lui refusant ce qu’elle demande.

On crucifie ses pieds en n’allant pas où ils voudraient aller, en les condamnant au repos,

ses mains en ne faisant pas le mal, en les tenant étendues en forme de croix.

On châtie son corps en prenant la discipline, en portant quelque instrument de pénitence, en le parquant des signes de la Passion, comme saint Paul : je porte sur mon corps les stigmates de Jésus-Christ. (Gal 6,17) En l’étendant sur la croix, sur le bois.

On réduit son corps en servitude en ne le laissant pas commander, en le tenant soumis à l’esprit et à la foi, comme un esclave doit être soumis à son maître. Il a bien le temps d’être exigeant et maître quand il souffre et qu’il est malade. La pénitence expie les péchés passés, préserve des fautes pour l’avenir, donne la vigueur à l’âme pour la pratique de la vertu, nous empêche de tomber dans la tiédeur et la mollesse, et nous fait mériter beaucoup de grâces pour nous et pour les autres.

La pénitence nous rend conformes à Jésus-Christ et nous donne part à ses mérites.

Saint Paul Dit qu’il achevait en lui ce qui manquait à la passion du Sauveur.

Se rendre conforme à la passion du Sauveur pour avoir part à sa résurrection.

Tous les saints ont fait pénitence ; nous ne pouvons pas lire la vie d’un saint sans être étonnés des pénitences qu’il a faites.

Pratiques.

Prendre la discipline au moins une fois par semaine,

porter quelque instrument de pénitence quelque fois, avec la permission de ses supérieurs.

Coucher quelque fois sur la planche, avec la permission de ses supérieurs.

Se lever quelque fois la nuit pour prier, dire par exemple 5 Pater et Ave les bras en croix.

Supporter sans se plaindre les incommodités de la vie.

Accomplir son devoir, malgré les répugnances de la nature.

On peut trouver occasion de faire pénitence dès le matin, jusqu’au soir,

Si on veut profiter des occasions journalières qui se présentent.

Il y a une pénitence qui vient de Dieu, qui se trouve dans le travail, la souffrance et la mort.

Il y a une pénitence qui vient du prochain, en supportant tout ce qui vient de sa part, sans se plaindre et sans le lui faire remarquer.

Il y a une pénitence qui vient de nous-mêmes, en nous infligeant des pénitences volontaires.

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5° Renoncer à son corps, c’est faire de son corps une hostie vivante par la pratique de la justice et de la vertu.

Le corps est au Seigneur, nous dit saint Paul. (1 Co 6,15)

Si nos corps sont au Seigneur, ils doivent servir à son usage, nous ne pouvons pas en fait ce que nous voulons et nous devons faire en sorte qu’ils le servent le mieux possible.

Et c’est pour cela que saint Paul nous dit aussi et ajoute :

Glorifiez Dieu dans vos corps mortels. (1 Co 6,20)

Le Christ sera glorifié dans mon corps. (Ph 1,20)

Il dit plus encore, il dit : nos corps sont les membres de Jésus-Christ. (1 Co 6,15)

C’est pour cela qu’il tire cette conclusion en disant :

Je vous conjure donc, mes frères, par la miséricorde de Dieu, de lui offrir vos corps comme une hostie vivante, sainte et agréable à ses yeux, pour lui rendre un culte raisonnable. (Rm 12,1)

D’après ces paroles, nous voyons qu’il faut glorifier Jésus-Christ dans son corps.

Que si nos corps sont les membres de Jésus-Christ, il faut les rendre dignes de cette gloire.

Qu’il faut vivre en homme tout céleste, ainsi que saint Paul le dit aux Corinthiens[175]

Comme le premier homme est terrestre, ses enfants sont aussi terrestres, et comme le second homme est céleste, ses enfants sont aussi célestes ; comme donc nous avons porté l’image de l’homme terrestre, portons donc maintenant l’image de l’homme céleste. (1 Co 15,47)

S’il faut vivre en homme céleste, il faut, pour cela, faire mourir l’homme terrestre qui est en nous, le faire disparaître autant que nous le pouvons. Il faut faire de notre corps une hostie vivante, porter la mort de Jésus-Christ dans notre corps afin que la vie de Jésus-Christ y paraisse.

Nous devenons des hosties vivantes en nous consumant pour Dieu comme une victime qui s’immole chaque jour pour lui, comme un cierge qui se consume par le feu, comme l’encens qui se consume en brûlant et s’anéantit en répandant une bonne odeur devant Dieu.

Tout en nous doit répandre cette bonne odeur de Jésus-Christ, doit respirer dans notre extérieur cette vie céleste, cette vie divine que nous devons avoir intérieurement.

Nous devons faire à Dieu le sacrifice de tout nous-mêmes et Jésus-Christ doit sortir de nous.

Nous sommes les membres de Jésus-Christ.

Il faut donc que l’on voit Jésus-Christ dans nos membres, dans tout notre

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extérieur et que nous fassions disparaître de notre extérieur tout ce qui déshonorerait ce titre de membre de Jésus-Christ.

Il faut que l’on voit Jésus-Christ dans notre extérieur, dans notre maintien, dans notre tenue, dans notre parole, dans nos actions, dans nos mains, dans nos pieds, dans nos yeux, notre tête, parce que tout notre être doit révéler Jésus-Christ et répandre la bonne odeur de ses vertus. Le corps est l’expression de l’âme. C’est par le corps que nous édifions. C’est aussi par le corps que nous scandalisons. Les fidèles ne voient pas l’âme, ils ne voit que le corps.

C’est donc par le corps que nous devons édifier le prochain et reproduire Jésus-Christ qui est en nous.

Ce n’est pas moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi.

Il faut donc faire disparaître de son extérieur tout ce qui est grossier, charnel, terrestre, tout ce qui sent la chair, la mollesse, la sensualité, la paresse, devenir des hommes célestes, ne prendre de la terre que ce qui est nécessaire pour entretenir la vie du corps et en faire des organes de Jésus-Christ.

De même que, lorsqu’on ouvre un vase de parfum, la bonne odeur s’échappe du vase, ainsi de nous-même, quand nous parlons ou que nous agissons, la bonne odeur de Jésus-Christ doit sortir de nous, c’est-à-dire sa foi, son amour, sa douceur, son humilité, sa charité.

[6° Il faut se défaire et se corriger de tous ses défauts extérieurs du corps qui sont un obstacle à la gloire de Jésus-Christ en nous et n’édifient pas le prochain.]

Nous avons tous des défauts extérieurs qui, sans être des péchés, sont cependant un obstacle à la manifestation de Jésus-Christ en nous et éloignent le prochain de nous, en l’exposant à nous critiquer ou à se moquer de nous. Nous devons donc chercher à connaître ces défauts extérieurs et travailler à nous en corriger pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

S’il y a des âmes qui doivent travailler à se corriger de ces défauts, ce sont surtout les prêtres, les religieux et religieuses qui, par leur vocation sont tenues de glorifier Jésus-Christ en eux, de le porter dans tout leur extérieur.

Qu’un homme du monde paraisse grossier, nigaud, malhonnête, empresse, brusque, on n’y fera pas trop attention ; mais qu’un prêtre ou religieux aient ces défaut extérieurs, ils nuiront grandement à eux-mêmes, à la religion, à Dieu et à ses frères en religion.

Il est donc important de travailler à se corriger de ses défauts extérieurs.

De plus, les prêtres, les religieux, ne sont-ils pas les favoris de Dieu, ses enfants privilégiés, ses enfants choisis, les courtisans qui forment sa cour sur la terre, qui représentent Dieu parmi les hommes et qui doivent donner aux hommes une grande idée de Dieu, puisqu’ils sont avec lui, ses hommes choisis.

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Or, n’est-ce pas déshonorer Dieu que d’être rempli de défauts extérieurs et le représenter si mal aux yeux du monde et en nous voyant avec tous nos défauts, nos misères, ne seront-ils pas tentés de se moquer de nous et de mépriser Dieu que nous représentons si mal.

Par là, nous devons conclure combien il importe à chacun de nous de nous corriger de nos défauts extérieurs.

D’ailleurs nos défauts extérieurs sont toujours l’expression de nos défauts intérieurs et en travaillant à nous corriger de ceux-ci, nous nous corrigerons en même temps de ceux-là.

Différents défauts extérieurs du corps.

On peut avoir des défauts extérieurs,

dans son air,

dans son maintien,

dans sa tenue,

dans ses manières,

dans son ton,

dans ses démarches,

dans sa voix ou paroles,

dans son regard,

dans ses actions,

dans ses gestes,

dans son port,

dans l’ensemble du corps,

dans l’extérieur.

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Défauts extérieurs du corps[176]

Air

Fier
hautain
dédaigneux

Maintien

Gauche
emprunté
remuant
décontenancé

ton

Haut
brusque
arrogant
impérieux
de colère
ou d’irritation
irrité

Air

Fâché
colère
irrité

Posture

Lâche
inconvenante
déshonnête

ton

Affecté
câlin
doucereux

Air

Arrogant
hardi
effronté

Tenue

Sale
négligé
sans ordre

ton

Pleureur
plaignard
niais

Air

Léger
dissipé
étourdi

Tenue

Trop soignée
recherchée
calfeutrée
à la mode

ton

Grognard
geignard[177]

Air

Timide
embarrassé
nigaud
gnongnon

Manières

Affectées
mondaines
empressées
excentriques
grimacières
remarquées

Le

Grand ton
bon ton
mauvais ton

Air

Triste
sauvage
boudeur
ennuyé

Manières

Brusques
grossières
malhonnêtes

Démarche

Brusque
cavalière
bruyante
précipitée

Air

Indifférent
distrait

 

maladroit

Démarche

Lente
lourde
pesante

Air

Content
satisfait de soi
à son aise

 

 

paroles

Aigres
douces
flatteuses
piquantes
mordantes
moqueuses
saccadées
insolentes

 

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regard

Hypocrite
en dessous
malin
mauvais

extérieur

Doux
agréable
poli
honnête
avenant
trompeur

 

 

regard

Tendre
fixe
amoureux

extérieur

Dur
sévère
raide
repoussant

 

 

regard

Scrutateur
curieux
jaloux
envieux

extérieur

Elégant
recherché
remarqué

 

 

Port

Droit
raide
voûté
courbé
de côté
balancé

 

 

 

 

Action

Lente
précipitée
empressée

 

 

 

 

geste

Fatigant
déplacé
nerveux
accentué

 

 

 

 

 

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Tels sont les principaux défauts extérieurs du corps, si nous reconnaissons en nous quelques-uns de ces différents défauts, c’est un devoir pour nous de nous en corriger et de pratiquer la vertu opposée à nos défauts extérieurs.

Il faut glorifier Jésus-Christ dans son corps.

Il faut le porter en nous et, pour cela, travailler à faire disparaître ces défauts extérieurs.

La principale vertu extérieure, c’est cette modestie que saint Paul nous recommande et qui façonne tout notre être : modestia vestra nota sit omnibus hominibus, être modeste en tout. (Ph 4,5)

Résumé et conclusions.

Nous devons avoir un air grave et sérieux,

un maintien digne,

une tenue propre et convenable

des manières polies et honnêtes,

un ton plein de douceur et de charité,

une démarche calme et silencieuse,

le regard humble et modeste,

la parole pleine de réserve et de prudence.

Tout l’ensemble de notre corps doit édifier le prochain et lui rappeler que nous portons Dieu en nous et que nous le représentons au monde.

7° Renoncer à son corps, c’est accepter les souffrances et la mort du son corps

Souffrir et mourir, voilà la condition de notre corps sur la terre.

Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière.

Il a été décrété que tout homme doit mourir une fois.

La souffrance annonce la mort, chaque jour, et nous prévient que nous ne sommes pas immortels, mais que notre corps aura une fin.

C’est pour cela que saint Paul disait : je meurs chaque jour. Quotidie morior.

Souffrir et mourir, voilà notre destinée.

La prière soumise de Notre Seigneur Jésus-Christ au jardin des olives nous montre avec quelle soumission nous devons accepter la souffrance et la mort quand le bon Dieu nous l’envoie,

Que votre volonté se fasse et non la mienne !

Je dois être baptisé d’un baptême et il me tarde de le voir s’accomplir.

Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais craignez ceux qui tuent l’âme.

Celui qui a réellement renoncé à son corps doit être dans ces dispositions vis-à-vis de la mort.

Il accepte les misères journalières de son corps, avec humilité et soumission à la volonté de Dieu.

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Il évite de se plaindre continuellement pour des riens ou des petits maux qui n’en valent pas la peine.

Il évite ces petits soins, ces recherches de soi-même, ces soins exagérés de son corps, de sa santé.

Soins exagérés.

Il n’a pas ces appréhensions que donne la mort à ceux qui ont trop aimé leur corps.

Il ne s’occupe de son corps que lorsque cela est nécessaire ou qu’il ne peut plus aller.

Le corps s’en va tous les jours.

Quotidie morior.

Il faut assister à la dissolution de son corps tous les jours et en faire le sacrifice à chaque instant.

Il faut, chaque jour, perdre quelque chose de soi : les cheveux, une dent, un jour c’est un membre qui ne fonctionne plus, un autre jour, ce sera un autre.

Tout cela, ce sont des avertissements que la mort approche et que nous ne vivrons pas toujours.

Tempus resolutionis meae instat[178].

Heureux celui qui sait prendre ces avertissements comme il faut et à temps, en ne se faisant pas illusion sur sa mort prochaine.

La charité nous commande d’avoir soin de ceux qui souffrent.

Et le renoncement à notre corps nous commande de nous oublier nous-mêmes et de ne pas trop faire attention à notre corps.

On appelle soins exagérés, par exemple :

s’écouter dans sa maladie,

faire de grandes dépenses pour se guérir, se traiter, aller dans les pays étrangers, faire venir des médecins étrangers.

Soins exagérés du corps.

Il y a bien des petits soins exagérés qui ne conviennent nullement à une âme généreuse et chrétienne.

Celui qui a renoncé à son corps a toujours trop,

il est ennuyé de voir que l’on a soin de lui, il refuse plutôt qu’il accepte, et, s’il accepte, c’est avec beaucoup de reconnaissance et d’humilité.

Celui qui aime son corps, au contraire, n’a jamais assez, il est toujours à demander des soins particuliers, il n’est jamais content, il est exigeant, il lui faut 36 domestiques, il occupe tout le monde autour de lui, il faut aller

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Ici et là pour lui apporter toutes sortes de choses, coussins, fauteuils, traversins, il se plaint continuellement […][179]

Rien n’est plus opposé à l’esprit d’humilité et de reconnaissance et de pauvreté que toutes ces exigences et cela scandalise aussi les gens du dehors, autant que les gens de l’intérieur.

Pratique.

Pour nous entretenir dans ces sentiments, nous supporterons avec soumission et humilité les petites indispositions du corps ; nous éviterons de nous plaindre à chaque instant, d’être exigeants dans nos souffrances, nos maladies, répétant souvent ces parles de Notre Seigneur :

Que votre volonté se fasse et non la mienne !

Une fois par mois, nous ferons une retraite du mois pour nous préparer à la mort et nous retremper dans la ferveur et la mort à soi-même ; on peut la faire en mendiant ; il faut faire en sorte que nos devoirs n’en souffrent pas.

Comment il faut se conduire dans les maladies des confrères

Comment il faut assister les mourants.

Sacrements, agonie, enterrement.

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Pour renoncer à soi-même, il faut
2° renoncer à son esprit

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Que faut-il comprendre quand il est question de notre esprit ?

Cela peut-être entendu en deux sens. Ou bien il s’agit de notre faculté de comprendre et de juger, de notre intelligence. En ce sens, il n’est pas question d’y renoncer, cela ne veut rien dire. Ou bien il s’agit de notre manière propre et spontanée de penser, de juger, on pourrait assez bien dire notre mentalité personnelle et alors on peut parler de renoncement à son esprit.

Renoncer à son esprit ne consiste pas à supprimer l’exercice de son intelligence. Cela ne veut pas dire : je renonce à comprendre et à juger. Personne ne peut arriver à ce résultat et ceux qui croient y arriver se font illusion. Renoncer à son esprit, c’est vouloir mettre de côté sa manière propre et spontanée de penser pour en adopter une autre parce qu’on sait que cette autre manière est plus juste.

Par conséquent, renoncer à son esprit veut dire : je tiens à penser, à juger autant que possible, de la manière la plus intelligente et, pour cela, je ne veux pas me cramponner à mes idées mais adopter les idées de ceux qui savent mieux que moi. Ainsi donc, l’acte même de renoncer est un exercice d’intelligence et au niveau simplement naturel, c’est ce qu’on appelle le bon sens. Mais malheureusement, nous sommes portés à penser que ceux qui n’ont pas nos idées raisonnent en dépit du bon sens. C’est là une fausse idée du bon sens. Le vrai bon sens consiste à se demander d’abord qui est le mieux placé pour savoir la vérité sur telle chose.

Il arrive souvent qu’on ne puisse admettre les exigences surnaturelles du renoncement à son esprit parce qu’on n’a pas accepté ces exigences naturelles[180], le Père Chevrier parle de renoncement à son esprit au plan surnaturel. C’est-à-dire qu’il s’agit de faire céder son esprit propre, sa mentalité, pour adopter l’esprit, la mentalité du Christ ; c’est-à-dire qu’il s’agit de soumettre l’exercice de son intelligence à l’action de l’Esprit Saint.

Article principal et le plus important de tous, dit le Père Chevrier et, pour convaincre de cette importance, il établit une liste impressionnante des défauts

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de l’esprit. Que ces défauts existent et bien d’autres encore, c’est indubitable. Il ne s’en suit pas que chacun de nous les ait tous à la fois, mais bien sot serait celui qui se croirait exempt de tout défaut d’esprit. Regardons autour de nous, nous n’avons pas beaucoup de peine à découvrir que celui-ci est un charmant compagnon mais il est inconstant ; celle-ci est pleine de bonne volonté mais elle est vraiment peu pratique ; tel autre est homme de devoir mais terriblement autoritaire, etc.

Comme il serait important d’arriver à une certaine lucidité pour reconnaître nos propres déficiences. Cependant il s’agit d’aller au-delà de cette lucidité. Le Père Chevrier ne s’arrête pas à l’analyse psychologique. Il nous parle en spirituel. Il sait que, pour s’ouvrir totalement à la lumière et à l’impulsion de l’Esprit de Dieu, il faut s’unir, dans l’obscurité de la foi, au jugement de Dieu sur notre esprit. Celui qui voudrait s’en tenir à la lucidité qu’il peut acquérir, resterait dans la chair et ne pourrait faire que les œuvres de la chair, comme dit saint Paul[181].

Article principal et le plus important de tous, parce qu’il laisse entrevoir l’idée essentielle du Père Chevrier sur le prêtre et l’expérience spirituelle que le Père avait de cet état.

Cette idée essentielle, on la trouve exprimée avec simplicité dans les lignes suivantes :

Jésus-Christ est l’envoyé du Père.

Le prêtre est l’envoyé de Jésus-Christ.

Tout ce que Jésus-Christ dit de lui-même sous ce titre, le prêtre doit se l’appliquer à lui-même.

Il est revêtu, comme Jésus-Christ, des caractères d’un envoyé et doit en remplir les obligations[182].

Ceci n’est qu’une sobre explication de la parole de Jésus aux apôtres : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie[183].

Le prêtre est envoyé comme Jésus-Christ, c’est-à-dire, selon le Père Chevrier, Jésus connaît son Père, il parle d’après lui, il agit d’après lui et tout ce qu’il fait et dit, il le fait et [dit] dans l’union de son Père.

Ainsi le prêtre doit agir et parler d’après Jésus-Christ et être uni à lui et en faisant ainsi, il sera uni au Père et fera tout selon Dieu[184].

Comment cela peut-il se faire ? En renonçant à son esprit car, dit encore le Père Chevrier,

c’est peut-être l’article le plus important de tous et c’est de lui que découle tout le reste. Renoncer à son esprit pour prendre l’Esprit de Dieu, l’esprit de Jésus-Christ. Et ce n’est qu’autant que nous

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comprendrons les choses de Dieu, que nous deviendrons spirituels et nous accomplirons ce que l’Esprit nous enseigne[185].

Ici encore, nous avons un commentaire de l’Evangile : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Ceci dit, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint[186]. »

Importance encore de cet article à cause des conséquences pratiques tirées par le Père Chevrier. Ces conséquences concernent principalement la formation apostolique. A première vue, elles sont comme en contradiction avec ce qui est dit sur la nécessité du renoncement.

Voilà notre misères, nous avons été conçu dans l’iniquité, nous sommes tout charnels et tout mauvais, pas capables même d’avoir une bonne pensée[187]

Parti sur cette lancée, on pourrait s’attendre à des conclusions fort rigides sur la nécessité de dicter aux gens la conduite à tenir, sinon ils vont suivre leur nature et s’égarer. C’est tout le contraire :

L’Esprit de Dieu n’est pas non plus dans cette régularité extérieure ou discipline. Quand vous aurez bien mis tout ce système extérieur d’ordre, d’arrangement, de régularité mécanique dans vos hommes, si vous croyez que l’Esprit de Dieu y est, vous vous trompez ; il peut fort bien n’y être pas du tout[188]

Le Père Chevrier prône longuement une méthode de formation toute en souplesse, de libéralité. C’est qu’en effet, Dieu seul peut produire en nous un authentique renoncement à son esprit qui soit un acte d’intelligence surnaturelle. Il y faut la grâce de l’Esprit de sagesse et d’intelligence et ce ne peut être l’œuvre d’un homme mais celle de Jésus-Christ[189].

Méthode de formation libérale, mais méthode exigeante et d’abord pour le formateur qui doit se donner tout entier,

Le véritable règlement qu’il faut imposer aux autres, c’est celui-ci : Suis-moi, fais comme moi[190]

Cette libéralité et cette exigence se retrouvent en ci qui concerne la vie d’une communauté apostolique[191]. Ici plus, que jamais, le Père Chevrier parle d’expérience. Esprit de Dieu, l’expression revient souvent dans les pages suivantes. Faut-il écrire avec E, c’est-à-dire s’agit-il de l’Esprit Saint, la troisième personne de la Sainte Trinité ? ou faut-il écrire avec e, c’est-à-dire s’agit-il de la tournure d’esprit produite en nous quand nous nous laissons guider par l’Esprit Saint ? Le Père a écrit sans faire attention à ce détail d’écriture.

On ne peut pas trancher avec certitude. De toute manière, l’un ne va

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pas sans l’autre. Cette difficulté pour distinguer entre ces deux sens se trouve déjà dans la Bible.

Quand il est question d’acheter, d’acquérir l’Esprit de Dieu[192], il n’y a pas de doute, il s’agit de cette tournure d’esprit, de cette transformation de mentalité produite en nous sous l’influence de l’Esprit Saint. Il ne saurait être question d’acheter, d’acquérir l’Esprit Saint qui se communique gratuitement dans une souveraine liberté[193] ; mais c’est lui qui nous donne d’accomplir les actions coûteuses nécessaire à notre renouvellement spirituel[194].

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Après avoir renoncé à son corps qui est la partie extérieure de notre être, il faut renoncer à son esprit qui est la principale partie de nous-mêmes, puisque c’est la partie intelligente, et que c’est lui qui nous gouverne, qui pense et qui donne l’impulsion à tout notre être.

On peut dire avec vérité que c’est l’article principal et le plus important de tous, puisque c’est par l’esprit que nous pensons, que nous nous conduisons et que, si l’esprit est bon, tout le reste sera bon, mais que si l’esprit est mauvais, tout le reste sera mauvais.

L’œil est la lampe de notre corps, si notre œil est simple, tout le corps sera dans la lumière, si notre œil est mauvais, tout le corps sera dans les ténèbres. (Mt 6,22 ; Lc 11,34)[195]

Doctrine de Notre Seigneur Jésus-Christ sur le renoncement à son esprit.

Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. (Mt 16,24)

Qu’y a-t-il de plus que nous mêmes que notre esprit, puisque c’est par lui que nous sommes ce que nous sommes ?

Jésus, en parlant à Nicodème, lui dit : En vérité, en vérité, je te le dis : si un homme ne renaît pas une seconde fois, il ne peut voir le royaume de Dieu.

Nicodème, ne comprenant pas ce que Jésus voulait lui dire, Jésus lui explique en lui disant : si un homme ne renaît de l’eau et de l’esprit, il ne peut voir le royaume de Dieu. (Jn 3,5)

Renaître de l’eau et de l’Esprit Saint, qu’est-ce à dire, sinon réformer son esprit, quitter son premier esprit pour prendre l’Esprit de Dieu ?

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Et ailleurs, Jésus nous dit : Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu. (Mt 18,3.)

Quiconque ne reçoit pas le royaume de Dieu comme un petit enfant, n'y entrera pas. (Mc 10,15.)

Explication et confirmation de cette doctrine.

Notre Seigneur ne pouvait s'expliquer plus clairement pour nous montrer la nécessité de renoncer à notre esprit, puisqu'il veut que nous renaissions dans un esprit nouveau, celui de l'Esprit Saint, que nous devenions comme de petits enfants. Ce n'est pas par le corps que nous pouvons devenir petits et que nous pouvons renaître, mais bien par l'esprit.

Pourquoi il faut renoncer à notre esprit

Notre Seigneur nous le dit encore lui-même, quand il explique cette seconde naissance à Nicodème :

Ce qui est né de la chair, est chair,

ce qui est né de l'esprit, est esprit. (Jn 3,6.)

Quoique notre esprit ne naisse pas de la chair, cependant il participe aux défauts de la chair et, en venant en nous, il perd sa beauté, sa justice, ses qualités premières qu'il tient de Dieu par son origine, il participe à notre malheur… au vice de notre naissance d'Adam, aux vices de notre chair.

Nous avons été conçus dans l'iniquité.

Saint Paul nous dit que le Seigneur connaît les pensées des hommes, et il sait qu'elles sont vaines. (1 Co 3,20.)

Nous ne sommes pas capables, par nous-mêmes, d'avoir seulement une bonne pensée. (2 Co 3,5.)

Voilà notre misère, nous avons été conçus dans l'iniquité, nous sommes tout charnels et tout mauvais, pas capables même d'avoir une bonne pensée, mais, au contraire, nous ne pouvons en produire que de mauvaises, sans la grâce de Dieu[196].

Qu'est-ce que renoncer à son esprit ?

C'est d'abord être bien convaincus que nous ne sommes que misères par nous-mêmes et que nous n'avons que des défauts et que nous devons y renoncer sérieusement et travailler de tout son cœur à se réformer dans son esprit.

C'est renoncer à tous les défauts de son esprit.

Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous sommes remplis de défauts sans le savoir et il arrive que nous prenions nos défauts pour des qualités.

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Quels sont les défauts de notre esprit ?

Notre Seigneur, parlant aux juifs et voulant nous faire comprendre le mal qu'il y a en nous… quel est le fond mauvais que nous avons, dit ces paroles :

C'est du dedans du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, les adultères, les fornications, les homicides, les larcins, les avarices, les méchancetés, la fraude, les impudicités, l’œil mauvais, les faux témoignages, le blasphème, l'orgueil, la folie.

Toutes ces choses mauvaises viennent du dedans et ce sont elles qui souillent l'homme. (Mt 15,19 ; Mc 7,21)

Saint Paul, énumérant les œuvres charnelles, c'est-à-dire les œuvres qui ne viennent pas de Dieu mais de nous, de notre fond, de notre esprit, du dedans de nous, dit :

Les œuvres de la chair sont : la fornication, l'impureté, l'idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les dissensions, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les hérésies, les envies, et beaucoup d'autres semblables, dont je vous déclare que ceux qui commettent ces crimes ne seront point héritiers du royaume des cieux. (Ga 5,19).

Il est important d’énumérer un peu les différents défauts de l'esprit afin qu'on puisse se reconnaître soi-même et travailler à se corriger.

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Défauts de l’esprit[197]

 

esprit
d’orgueil
de fierté
d’indépendance
d’ostentation
d’arrogance
de domination

esprit
de critique
de raillerie
de méchanceté

esprit
savant
présomptueux
connaisseur
entreprenant
cassant
tranchant

esprit
raisonneur
entêté
désobéissant

Esprit
d’opposition
de querelle
de discorde
de révolte
de division

esprit
malade
rempli d’imaginations
 d’inquiétudes
 d’illusions
 de chimère
 de folies

esprit
susceptible
exigeant

Esprit
taquin
chicaneur
hargneux

esprit
plaisant
caustique
bouffon

esprit
léger
superficiel
poétique
voyageur
distrait
peu pratique
pas constant

esprit
subtil
étroit
scrupuleux
pharisaïque
défiant
raide
tenace
pas liant

esprit
en l’air
capricieux
braque
changeant
insouciant

esprit
d’accaparement
d’égoïsme
de vengeance
de mépris
de domination

esprit
gai
badin
rieur
enfant

esprit
triste
sauvage
ombrageux
fermé

esprit
d’hypocrisie
de mensonge
de finesse
de ruse
de fourberie

Esprit
exagéré
faux
de travers

esprit
causeur
loquace
lambin
paresseux

 

Esprit
curieux
bavard
cancannier

 Faiseur d’esprit
grand parleur
flatteur, bel esprit[198]

 

 

 

 

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Par l'énumération de tous ces défauts on voit l'importance de cet article

A combien de défauts d'esprit nous sommes sujets, et cependant, c'est d'après tous ces défauts que nous nous conduisons, que nous jugeons, que nous dirigeons.

Delà, que de fausses démarches ! que d'abîmes où nous nous précipitons !

Comme dit Notre Seigneur :

L'œil est la lampe de votre corps, si votre oeil est mauvais, tout votre corps sera dans les ténèbres.

Si nous sommes aveugles par l'esprit, comment pourrons-nous [nous] conduire nous-mêmes et conduire les autres ?

Un aveugle ne peut pas conduire un autre aveugle, ils tomberont tous les deux dans la fosse.

Les défauts sont comme des nuages, des voiles qui sont devant nous et qui nous empêchent de voir et de nous conduire.

Il est donc de la dernière importance de nous corriger de nos défauts de l'esprit et de demander chaque jour le bon esprit.

Chercher à acquérir le bon esprit, comme c'est important, c'est tout !

Il y a en nous trois lumières qui nous éclairent,

La raison,

le démon,

et le bon Dieu.

Il est bien difficile de bien distinguer quelle est la lumière qui nous éclaire, si nous n'avons une lumière surnaturelle qui nous éclaire sur notre propre lumière qui n'est souvent que ténèbres.

Comment il faut travailler à ce renoncement de l'esprit.

Il faut d'abord lutter contre ses défauts spirituels.

Nous devons savoir que tout ce qui vient de la chair est chair et que nous devons lutter contre la chair, c'est-à-dire contre ce qui vient de cette nature viciée et corrompue, comme dit saint Paul.

Conduisez-vous selon l'esprit de Dieu et vous n'accomplirez pas les œuvres de la chair car la chair lutte contre l'esprit et l'esprit lutte contre la chair ; ils sont opposés l'un à l'autre. (Ga 5,16)

Je vous conjure, par le Seigneur, dit encore saint Paul, de ne plus vivre comme les gentils qui suivent, dans leur conduite, la vanité de leurs pensées, qui ont l’esprit rempli de ténèbres, qui sont éloignés de la vie de Dieu, à cause de l’ignorance où ils sont et de l’aveuglement de leur cœur. (Ep 4,17)

Je suis charnel, vendu pour être assujetti au péché, en effet, ce que je fais, je ne l’approuve pas, je ne fais pas le bien que je veux mais, au contraire, je fais le mal que je déteste. (Rm 7,14)

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Il faut d'abord lutter contre soi-même, c'est le grand combat que nous avons à faire ; lutte terrible, incessante, que nous ne pouvons faire sans une grande grâce de Dieu.

Quand une fois nous connaissons quelques uns des défauts de notre esprit, ou un seul, nous devons lui déclarer la guerre et lutter contre lui, jusqu'à ce que nous l'ayons vaincu avec la grâce de Dieu.

Il faut se dépouiller du vieil homme.

Ce n'est qu'en luttant continuellement contre ses défauts que l'on arrive, peu à peu, à se dépouiller du vieil homme.

Il faut arriver à se dépouiller.

Dépouillez-vous du vieil homme et de ses œuvres et revêtez-vous de l'homme nouveau qui, par la connaissance de Dieu, se renouvelle selon l'image de celui qui l'a créé. (Col 3,9)

Et ailleurs, il nous dit,

Purifiez-vous du vieux levain, afin que vous soyez une pâte nouvelle, comme vous êtes vraiment des pains azymes, car notre agneau pascal a été immolé, c'est pourquoi célébrez cette fête non avec le levain de la malice et de la corruption mais avec les azymes de la sincérité. (1 Co 5,7)

Se renouveler dans l'intérieur de l'âme.

Se renouveler, c’est-à-dire détruire ce qui est ancien, vieux, pour prendre quelque chose de nouveau.

Saint Paul dit aux Éphésiens qu’ils ont été instruits dans l'école de Jésus Christ, à dépouiller le vieil homme selon lequel vous avez vécu dans votre première vie qui se corrompt, en suivant l’illusion de ses passions et à vous renouveler dans l’intérieur de votre âme, et à vous revêtir de l’homme nouveau, qui est créé selon Dieu, dans une justice et une sainteté véritable (Ep 4,22)

Et devenir un homme nouveau par une nouvelle naissance de l'Esprit Saint.

Il faut se revêtir de l'homme qui a été créé selon Dieu, dans une justice et une sainteté véritable. (Ep 4,24)

Nova creatura.

Il faut devenir un homme nouveau, en se faisant petit enfant, en quittant peu à peu tout ce que l’on a reçu de sa première naissance mauvaise et en prenant peu à peu tout ce qu’il y a de bon dans le nouvel homme qui nous est proposé. Si un homme ne renaît de l’eau et de l’Esprit Saint, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu.

Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux.

Cette nouvelle naissance est donc nécessaire pour entrer dans ce royaume des enfants de Dieu qui forme le royaume de Dieu.

Les bonnes communautés sur la terre, qui commencent le royaume des cieux.

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Cette naissance nouvelle s’opère en se remplissant du bon esprit, du SAINT ESPRIT.

Remplissez-vous du Saint Esprit. (Ep 5,18)

C'est cet Esprit de Dieu qui, se communiquant peu à peu à nous, forme en nous des hommes nouveaux.

Comme les apôtres qui ont été transformés par l’Esprit-Saint, quand ils l’eurent reçu.

Chez nous, c'est le travail de chaque jour qui doit opérer ce changement, c'est la grâce de Dieu, l'étude, la prière.

Où trouver le bon Esprit?

Il n'est pas dans le monde.

Le monde ne peut recevoir l'esprit de Dieu, il ne le connaît pas et ne le voit pas.

Il a y trop d’opposition entre Dieu et le monde pour qu’il puisse s’y trouver.

La sagesse du monde est une folie devant Dieu, dit saint Paul, selon qu’il est écrit : Je surprendrai les sages dans leurs propres filets. (1 Co 3,19)

L’homme animal ne conçoit pas les choses qui sont de l’esprit de Dieu, elles lui paraissent une folie et il ne peut les comprendre, parce qu’on doit en juger par une lumière surnaturelle. (1 Co 2,14)[199]

Le bon esprit n'est pas non plus dans la science et le génie.

La science enfle, dit saint Paul, et ne donne pas toujours le Saint Esprit.

C’est le Saint Esprit qui donne la vraie science, mais la science qui ne vient pas du Saint Esprit ne communique pas l’esprit de Dieu.

Que de savants qui, malheureusement, n’ont pas l'esprit de Dieu !

Il n’est pas dans le génie, le raisonnement, parce que les pensées des hommes sont vaines et que nous ne sommes pas capables, par nous-mêmes, d’avoir une bonne pensée.

On peut être savant, savoir faire de beaux raisonnements, être grand philosophe, grand mathématicien, savoir toutes les sciences et n’avoir pas le Saint Esprit.

C'est saint Paul lui-même qui nous l'enseigne : Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges même, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain sonnant, une cymbale retentissante.

Quand j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères et que

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j’aurais toutes les sciences et toute la foi possible, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. (1 Co 13,1)

On peut donc avoir la science, toutes les connaissances possibles, avoir un génie transcendant, sans avoir l'esprit de Dieu.

Hélas ! que d'exemples de ce genre, même dans [l’Église][200] ; ne voit-on pas souvent les plus beaux génies, les plus grands savants, faire la culbute et tomber dans l’erreur et le mal ? Ils étaient savants mais n'avaient pas l’esprit de Dieu ou bien ils l’ont perdu après l’avoir reçu.

La preuve que l’Esprit Saint n'est pas dans la science nécessairement, [ni] dans les savants, c’est que Jésus Christ a choisi ses apôtres parmi les pauvres et les humbles pour faire sa grande œuvre.

Infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia.[201]

Et Notre Seigneur rend grâce à son Père de ce qu’il se communique aux petits et aux humbles et qu'il se cache aux grands et aux superbes.

Qu’est-ce à dire, sinon que les grands et les superbes, quelque savants qu’ils soient, quelque grands génies qu'il soient, sont souvent indignes et incapables de recevoir l’esprit de Dieu.[202]

Notre Seigneur nous dit que les voies du Saint Esprit nous sont inconnues ; on ne sait d’où il vient, ni où il va ; s’il venait de la science, on comprendrait ses voies. On voit souvent la science avec la méchanceté et l’impiété.[203]

Il n’est pas même dans le savant philosophe, le savant théologien, quoique ces sciences viennent du Saint Esprit ; on peut avoir ces sciences sans en avoir l’esprit qui est l’esprit de Dieu ; ne voit-on pas souvent les plus grands théologiens tomber dans l’erreur et abandonner la vérité ? La science et le raisonnement tuent souvent et détruisent souvent la simplicité et le bon sens qui vient directement de Dieu et du Saint Esprit.

Il y a des âmes qui sentent la vérité naturellement et l'acceptent avec joie et bonheur, dès qu’elles la voient ; ces âmes ont plus l’esprit de Dieu que les grands savants théologiens qui ne peuvent y arriver que par des raisonnements et des déductions à n’en plus finir.

Dieu a mis dans certaines âmes un sens spirituel et pratique qui renferme plus de bon sens et d’esprit de Dieu qu’il y en a dans la tête des plus grands savants. Témoins, certains bons paysans, quelques bons ouvriers, quelques bonnes ouvrières, femmes qui comprennent de suite les choses de Dieu et savent mieux les expliquer que bien d'autres.

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Il n'est pas dans les choses extérieures.

Il n’est ni dans le logement, ni dans les habits, ni dans les richesses, ni dans les titres, ni dans les positions basses ou élevées.

Ni même dans les pratiques extérieures de piété, puisque les pharisiens jeûnaient, priaient et faisaient l’aumône, et que Notre Seigneur condamne toute leur justice, quelque grande et rigoureuse qu’elle paraisse aux yeux des hommes,

Saint Paul dit lui-même : Quand je distribuerais tout mon bien aux pauvres et que j’aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien.

Il n’est ni dans les titres, ni dans les places, les dignités, les honneurs ; les choses extérieures supposent l’esprit de Dieu mais ne le donnent pas ; on peut être prêtre, chanoine, évêque, supérieur, religieux et ne pas avoir l’esprit de Dieu, parce que l’esprit de Dieu n’est pas attaché aux titres, aux honneurs, aux dignités ; elles le supposent mais ne le donnent pas.[204]

Quelle grossière erreur commettent ceux qui croient avoir l’esprit de Dieu, la sagesse, la vertu, parce qu'ils sont affublés d'un costume, d'une soutane ou d'une dignité quelconque et que, sous ce dehors extérieur, ils peuvent impunément gouverner, commander, comme bon leur semble, comme il leur vient à la tête, faire valoir leur titre, leur position, comme si cela les rendait plus sages, plus expérimentés, plus éclairés et surtout incapables de se tromper. On voit surtout des jeunes abbés agir sans réserve et sans prudence, sans sagesse et cependant se croire infaillibles et exiger que tout le monde s'incline devant eux et subisse leur autorité, leur gouvernement.

Quelle erreur ! quelle folie ! et combien ces sortes de gens se font mépriser eux-mêmes et surtout mépriser l’habit qu’ils portent.

Comme il faut agir avec réserve et prudence, crainte et tremblement, surtout quand on est jeune et sans expérience, parce que l’on est exposé à faire beaucoup de bêtises et ne pas croire que notre soutane nous donne la sagesse et la vertu.

Il n'y a que Dieu qui nous donne son esprit et on ne peut l’avoir sans l’avoir acheté, même bien cher et à ses propres dépens.[205]

On doit penser charitablement que tous ceux qui ont une dignité, un habit saint ou un emploi élevé, ont l’esprit de Dieu ; mais ceux qui ont l’habit et la dignité doivent appréhender de ne pas l’avoir et prendre tous les moyens pour l’acquérir de plus en plus en le demandant à Dieu chaque jour.

L’esprit de Dieu n'est pas non plus dans cette régularité extérieure ou discipline, que l'on admire tant de nos jours ; dans ces exercices pédagogiques

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qui font des hommes de véritables machines, que l’on fait tourner ou mouvoir par des signes.

Quand vous aurez bien mis tout ce système extérieur d'ordre, d’arrangement ; de régularité mécanique dans vos hommes, si vous croyez que l’esprit de Dieu y est, vous vous trompez ; il peut fort bien n’y être pas du tout, car l’esprit de Dieu n’est pas dans l’extérieur, il est dans l’intérieur : regnum dei intra vos est[206]. Où y a-t-il plus d'ordre, de discipline, de régularité que dans une caserne, dans une prison, dans une école communale ? et cependant, où y a-t-il moins l’esprit de Dieu ?[207]

L'extérieur suppose l’esprit de Dieu mais ne le donne pas.[208] Voici une comparaison qui peut faire comprendre ce point.

Voici deux arbres, l’un est artificiel et l’autre naturel. Ils sont parfaitement semblables.

L’arbre artificiel a été fait de main d’homme : le tronc, les branches, les feuilles, les fleurs, les fruits sont beaux, de belles couleurs, de belles formes ; il ressemble parfaitement à l’arbre naturel, c’est ravissant d’ordre, d’arrangement, de forme, de couleur et de ressemblance ; mais cet arbre n’a ni racine, ni sève ; il n’a point de vie, il est mort, il n’a qu’une vie artificielle, une vie de ressemblance.

C'est l'homme qui a tout fait cela, Dieu n’y a rien mis de lui-même.

Il est beau à la vue mais il n’a pas de vie intérieure et n’a pas de fruits véritables, ses fruits ne sont pas bons à manger et les oiseaux du ciel ne viennent pas s’y reposer pour se nourrir.

Dans l'arbre naturel, au contraire, l’homme a fait peu de choses, l'homme a planté, taillé, arrosé mais c'est Dieu qui l’a fait croître.

Il y a une sève intérieure et mystérieuse que l’on ne voit pas mais qui vient de Dieu et qui donne la vie ; c'est cette sève mystérieuse qui a produit le tronc, les fleurs, les feuilles, les fruits ; et les fruits sont bons à manger.

Il y a, dans cet arbre, une vie intérieure qui vient de Dieu et qui n’existe pas dans l'autre : quelle que soit la beauté de l’arbre artificiel, il ne sera jamais qu’un arbre mort et l’autre sera un arbre de vie.

Il en est de même de tout ce travail extérieur auquel on s’applique tant, surtout de nos jours et auquel on attache tant d'importance dans nos maisons, dans nos écoles laïques et même chrétiennes ; on s’occupe beaucoup plus de l’extérieur que de l’intérieur. On ne met pas la sève vivifiante, on fait des arbres artificiels, on fait des arbres morts.

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C’est qu'il est beaucoup plus facile de faire un arbre artificiel qu’un arbre vivant.

L'arbre artificiel n’exige qu’un peu de soin, de travail, de fermeté, d’exactitude, de régularité.

Tandis que pour faire un arbre vivant, il faut trouver la sève vivifiante, il faut communiquer cette sève dans les âmes que l’on instruit et, pour la communiquer, il faut l’avoir, il faut donner la grâce, la vie, la foi, l’amour vivifiant et cela ne se donne pas si on ne l’a pas et on ne l’acquiert pas sans peine et sans Dieu.

C'est un travail spirituel bien plus difficile que le travail matériel. En nous, c'est l’Esprit-Saint qui doit produire tout l’extérieur.

Il faut commencer à mettre en nous l’esprit de Dieu et, quand il y est, il fait comme la sève de l'arbre, il produit en nous tout l’extérieur.[209]

Il faut s'occuper beaucoup plus de l’intérieur que de l’extérieur, attacher beaucoup plus d’importance à l’intérieur qu’à l’extérieur ; mettez l’intérieur dans les âmes, l’extérieur viendra toujours ; mettez l’extérieur, vous n’avez rien fait.

On dira que l’extérieur est l’indice de l’intérieur ; pas toujours, il y a des gens qui peuvent mieux se contenir extérieurement que d’autres et qui sont moins agréables à Dieu que d'autres, qui ont moins d’extérieur et plus d'intérieur, qui ont plus de bonne volonté, font plus d’efforts.

Ne jugez pas selon les apparences, selon le visage, dit Notre Seigneur. Mettre l’extérieur sans l’esprit de Dieu, c’est un corps sans âme.

Commencer par l’extérieur, c’est bâtir en l’air, sans fondement, c’est faire des machines, des girouettes.

Il faut, avant tout, mettre la foi, l’amour de Dieu, la sève intérieure. Spiritus est qui vivificat caro non prodest quidquam.[210]

L’extérieur est comme un habit dont on se couvre, il peut être beau, bien fait, donner un air élégant, gracieux, noble, mais il ne donne pas la santé ; quand le médecin veut savoir si vous vous portez bien, il ne regarde pas votre habit, mais il tâte le pouls, il regarde votre langue, il s'assure de la régularité et de la force du sang, c'est là que se trouve la santé, la force, la vie.

L’extérieur n’est rien et ne peut faire constater notre vie, notre santé.[211]

Ce n’est pas qu’il faille négliger l’extérieur et ne rien exiger de ce côté là. Non, il faut de l’ordre et de la régularité.

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Mais il faut poser comme fondement principal l’intérieur, la sève spirituelle qui doit donner la vie à l’extérieur, autrement, on ne fait rien de solide, de vrai, de durable.

Haec oportuit facere et illa non omittere[212], dit Notre Seigneur aux pharisiens en parlant des deux préceptes intérieurs et extérieurs.

N’est-ce pas aussi ce que nous remarquons dans la conduite de Jésus Christ à l’égard de ses apôtres ? Il les choisit d'abord.

(En même temps qu-il leur donnait les grands principes de la vie évangélique et parfaite, il la leur faisait pratiquer en les mettant à l'action.

Il ne leur donne pas d'autre règlement que celui-ci :

Suis-moi, je suis ton règlement, ta vie, la forme extérieure que tu dois imiter. Il y en a qui commencent par des règlements extérieurs, font beaucoup de règles ; tout cela n'est rien. Le véritable règlement qu'il faut imposer aux autres, c'est celui-ci : Suis-moi, fais comme moi, je ne te demande pas des choses plus difficiles que je ne le fais moi-même. Suis-moi : voilà le grand règlement.)

Pendant les trois ans qu’il a passés avec eux pour les former à la vie évangélique et apostolique, nous ne le voyons pas du tout s’appliquer à leur donner des formes extérieures et régulières, disciplinaires ; ils vivaient selon le temps, comme ils pouvaient.

Mais nous le voyons s’occuper constamment de la transformation intérieure de ses apôtres. Il les instruisait sans cesse, il les reprenait à chaque instant, il les mettait à tout, les formait à tout.

Instruire, reprendre et mettre en action, faire agir, voilà la grande méthode pour former les gens et leur donner la vie intérieure.

Instruire, reprendre, et mettre en action, faire faire, voilà la vie, la sève et le moyen de la communiquer ; mais encadrer le monde dans une niche, le mouler dans une forme, c'est forcer le monde, refouler les défauts et non les corriger. Il faut laisser paraître les défauts pour avoir occasion de les reprendre et les corriger. Si on les force à se cacher, on ne peut les connaître et, par conséquent, les corriger.

(Dans la fondation de l’Église, la plus grande œuvre du Tout-puissant, la plus belle œuvre du monde, Notre Seigneur n'emploie aucun moyen extérieur, il prend un homme auquel il communique sa vie, son esprit, il en choisit douze qu’il forme à la vie évangélique ; mais ce n’est ni en les casernant, ni en les faisant marcher au pas qu’il les forme ; il ne bâtit, ni ne bat de la grosse caisse, ni musique, ni concert, ni théâtre ; au contraire, il leur défend d'employer tout moyen extérieur ; sans argent ni belle apparence ; je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups, ite, docete[213]° ; prêcher, instruire, guérir ; virtus de illo exibat[214]° ; les moyens extérieurs n'aboutissent à rien, la croix, la souffrance, la grâce, la patience.)

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Vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres.

Voilà le principe de toutes nos actions : la charité, l’amour, la vie de Dieu ;

l’esprit de Jésus Christ est dans la charité : c’est là le principe de vie qui vient du Saint Esprit qui est amour par essence.

Il faut se donner soi-même en spectacle au monde, en logeant dans une étable, en vivant sur une croix, et en se laissant manger tous les jours, comme Jésus Christ, alors on convertira le monde.

(Tout le monde courait à Jésus pour l’entendre, être guéri et délivré du démon. il faut que les gens viennent à nous pour nous entendre, être guéris et délivrés du malin esprit ;
voilà ce qui doit amener le monde, voilà comment nous devons attirer à nous, et non par des moyens extérieurs qui ne doivent venir que longtemps après .
Il y avait plus de solides chrétiens dans les catacombes que dans nos belles églises.
Il y en a qui se morfondent à employer des moyens extérieurs pour attirer et ils pensent convertir. Comme ils se trompent et sont en contradiction avec l'Évangile !
Avis donc pour les oeuvres spirituelles que l'on peut entreprendre.
Il faut se donner soi-même en spectacle au monde, en logeant dans une étable, en vivant sur une croix et en se laissant manger tous les jours, comme Jésus Christ; alors on convertira le monde.)

L'amour de Dieu et du prochain, voilà le principe et la sève vivifiante de tout, qui doit produire tout en nous ; quand il y a cela dans une âme, il y a tout ce qu’il faut.

Mieux vaut la charité sans extérieur qu’un extérieur sans charité.

Mieux vaut le désordre avec l’amour que l’ordre sans amour.

C'est ce que le curé d’Ars exprimait d’une manière assez drôle quand, parlant des petites filles de sa Providence que l’on conduisait d'après ces principes, puisque sa fille Catherine ne connaissait pas les méthodes disciplinaires, et parlant de ce genre de vie et le comparant à la nouvelle manière que l’on introduisait dans sa Providence, quand une fois on l’eût forcé de laisser le gouvernail à d’autres, plus habiles selon le monde, il disait qu’il aimait bien sa petite bourdifaille d'autrefois.

C'est-à-dire que, de son temps, les enfants agissaient par le cœur et non par le signal, ils venaient à lui, l'aimaient et menaient une vie de famille et non pas une vie de régiment.

Textes qui viennent à l'appui de cette doctrine.

Regnum Dei intra vos est.

Caro non prodest quidquam, spiritus est qui vivificat.

Martha, Martha, sollicita es et turbaris ergs plurima, porro unum est necessarium. Maria optimam partem elegit quae non auferetur ab ea.

Exercitatio corporalis ad modicum utilis est, pietas auteur ad omnia utilis est.

Quinimo beati qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud.[215]

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Ne pas s’attacher trop à l’écorce ; beaucoup ne pensent qu’à l’écorce ne voient que l’écorce, ne jugent que par l’écorce ; il faut de l’écorce pour conduire la sève, porter la sève, mais qu’est-ce que écorce sans sève ? un arbre mort ; il faut protéger l’écorce de l’arbre mais il faut surtout arroser, fumer l’arbre pour avoir une bonne sève forte et vivifiante et l’arbre sera beau et magnifique.

Avoir soin des racines.

l’Esprit de Dieu ou le bon esprit est dans Jésus-Christ.

Jésus vint à Nazareth et entra, selon sa coutume, dans la Synagogue et se leva pour lire.

On lui donna le livre du prophète Isaïe et, l’ayant déroulé, il trouva l’endroit où il est écrit :

l’Esprit du Seigneur est sur moi, c’est pourquoi il m’a consacré par son onction, il m’a envoyé pour évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer la délivrance aux captifs et la vue aux aveugles ; rendre les opprimés à la liberté, publier l’année salutaire du Seigneur et le jour de la rétribution. Et, ayant replié le livre, il le rendit au ministre et s’assit et tous avaient les yeux fixés sur lui.

Et il commença à dire : aujourd’hui, cette Ecriture s’est accomplie à vos oreilles. (Lc 4,16)

Saint Jean, parlant de l’Esprit Saint qu’il avait vu descendre sur Jésus-Christ, après son baptême, pendant qu’il était en prière, dit :

Les cieux furent ouverts ; et alors il vit l’Esprit de Dieu descendre en une forme corporelle, semblable à une colombe, et venir sui lui et s’y reposer, et une voix se fit entendre du ciel, disant : Tu es mon Fils bien-aimé, c’est en toi que j’ai mis mes complaisances. (Mt 3,16 et parallèles).

Et ailleurs, Jean dit : J’ai vu l’Esprit descendre comme une colombe du ciel et il est resté sur lui, et moi, Jean, je ne le connaissais pas, mais Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau me dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et rester, c’est celui-là qui baptise dans l’Esprit Saint. (Jn 1,32)

Et ailleurs, saint Jan dit : Celui que Dieu a envoyé parle le langage de Dieu, parce que ce n’est pas avec mesure que Dieu lui donne son Esprit. (Jn 3,34)

L’Esprit Saint est donc venu sur lui et est resté sur lui, il l’a reçu sans mesure, et il est resté tout entier en lui.

Tels sont les témoignages de saint Jean et de Jésus-Christ lui-même.

C’est parce que l’Esprit de Dieu est en lui qu’il ne dit tien de lui-même, qu’il ne fait rien de lui-même et que toutes ses paroles et toutes ses actions sont conformes à la pensée et à la volonté du Père, étant dictées par le Saint Esprit qui est l’union de ces deux personnes.

Aussi ne craint-il pas de dire : Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé. (Jn 7,16).

Celui qui m’a envoyé est vrai et ce que j’ai entendu de lui, je le dis dans le monde. (Jn 8,26)

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Les paroles que je vous ai dites, je ne les dis pas de moi-même, mais le Père qui est en moi fait lui-même les œuvres. (Jn 14,10)

Je parle de ce que j’ai vu en mon Père, moi, homme, qui vous ai dit la vérité que j’ai entendue de mon Père. (Jn 8,38)

La parole que je vous ai dite n’est pas de moi, mais de mon Père qui m’a envoyé. (Jn 14,24)

Je n’ai point parlé de moi-même, mais mon Père qui m’a envoyé m’a prescrit lui-même ce que je dois dire, ce dont je dois parler, et je sais que son commandement est la vie éternelle.

Aussi, ce que je dis, je le dis comme mon Père me l’a ordonné. (Jn 12,49)

Comme j’entends, je juge et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté mais la volonté de celui qui m’a envoyé. (Jn 5,30)

Le Fils ne peut rien faire de lui-même, si ce n’est ce qu’il voit que le Père fait car tout ce que le Père fait, le fils le fait pareillement. (Jn 5,19)

C’est ainsi qu’en Jésus-Christ et son Père, il n’y a qu’un Esprit, qu’une manière de penser et d’agir ; c’est le même esprit qui pense et juge ; le même esprit qui agit toujours en union avec le Père et le Fils.

De sorte qu’en entendant Jésus-Christ, c’est le Père que nous entendons, il parle le langage Dieu, dit saint Jean.

En voyant agir Jésus, nous voyons les actions même du Père, parce que le Fils ne fait rien de lui-même et que c’est le Père qui fait lui-même ses œuvres.

Quelle belle harmonie ! Quel accord entre le Père et le Fils et le Saint Esprit, dans Jésus-Christ !

Qu’avons-nous donc à faire ?

d’étudier Notre Seigneur Jésus,

d’écouter sa parole,

d’examiner ses actions,

afin de nous conformer à lui et nous remplir du Saint Esprit.

Puisque tout ce que Jésus-Christ a dit, tout ce qu’il a fait et dicté par le Saint Esprit, il faut donc étudier ses paroles et ses actions, et conformer notre vie et nos paroles à ce qu’il a dit, à ce qu’il a fait, et alors nous agirons et parlerons selon le Saint Esprit.

Nous avons donc là une règle sûre et certaine pour nous remplir du Saint Esprit et agir et penser selon lui.

L’Evangile contient les paroles et les actions de Jésus-Christ.[216]

L’Esprit de Dieu est répandu dans toute sa vie, dans toutes ses actions.

Ses paroles, ses actions sont comme autant de lumières que le Saint Esprit nous donne depuis la crèche jusqu’au calvaire.

Chaque parole de Jésus-Christ, chaque exemple est comme un rayon de lumière qui vient du ciel pour nous éclairer et nous communiquer la vie.

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Celui qui veut se remplir de l’Esprit de Dieu doit étudier Notre Seigneur chaque jour : ses paroles, ses exemples, sa vie ; voilà la source où nous trouverons la vie, l’Esprit de Dieu.

Dans le petit traité de l’oraison, nous parlons de cette étude de Notre Seigneur pour recevoir, acquérir son esprit.1

L’Esprit de Dieu est dans l’Eglise.

L’Esprit de Dieu est dans notre Saint Père le Pape.

L’Esprit de Dieu est dans les saints.2

L’Esprit de Dieu est dans un bon règlement tiré de l’Evangile et approuvé par l’Eglise.

L’Esprit de Dieu est dans nos supérieurs.[217]

Combien il est nécessaire que nos supérieurs aient bien l’Esprit de Dieu.

Nécessité de choisir pour supérieurs que ceux qui ont bien l’Esprit de Dieu.

Ne pas considérer que la science, ni l’habileté, ni le talent, ni la richesse, mais considérer la charité forte et éclairée ; m’aimes-tu ? disait Jésus-Christ à saint Pierre, avant de lui donner le gouvernement de son Eglise…[218]

Comme j’entends, je juge, et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. (Jn 5,30)

1. Ms XI 118 – Ms XI 545.

L’Esprit de Dieu est donc dans le Saint Evangile, la parole de Dieu, voilà où se trouve l’Esprit de Dieu, la vérité.

Dans les petits détails de la vie de Notre Seigneur, ses paroles, ses actions ; c’est là principalement que nous trouvons l’Esprit de Dieu. Toute la vie spirituelle est renfermée, la pensée de Dieu y est. (Ms XI 118)

2. Ms XI 239

Les saints étaient des hommes remplis de l’Esprit de Dieu.

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Comment on peut acquérir l’Esprit de Dieu[219]

En étudiant le Saint Evangile et en priant beaucoup.

Il faut d’abord lire et relire le Saint Evangile, s’en pénétrer, l’étudier, le savoir par cœur, étudier chaque parole, chaque action, pour en saisir le sens et le faire passer dans ses pensées et dans ses actions.[220]

C’est dans l’oraison de chaque jour qu’il faut faire cette étude et qu’il faut faire passer Jésus-Christ dans sa vie.

Réciter son rosaire, faire son chemin de la croix, étudier l’enseignement de Notre Seigneur, c’est là que nous trouverons chaque jour quelque lumière du Saint Esprit et que nous arriverons peu à peu à conformer notre vie à celle de Jésus-Christ.

Il faut une prière assidue,

bien faire chaque jour sa dévotion au Saint Esprit, c’est-à-dire, après déjeuner, réciter le Veni Creator, 7 Ave en l’honneur des 7 dons et l’oraison,

répéter souvent cette invocation : Mon Dieu, donnez-moi votre Esprit ! afin que nous agissions toujours en union avec cet Esprit de Jésus-Christ, notre Maître et notre lumière.1

Qui sont ceux qui ont l’Esprit de Dieu ?

Ce sont ceux qui ont prié beaucoup et qui l’ont demandé longtemps.

Ce sont ceux qui ont étudié longtemps le Saint Evangile, les paroles et les actions de Notre Seigneur, qui ont vu comment les saints agissaient et comment ils conformaient leur vie à celle de Jésus-Christ, qui ont travaillé longtemps à réformer en eux ce qui est opposé à l’esprit de Notre Seigneur.2

Celui qui a l’Esprit de Dieu, il ne dit rien de lui-même, il ne fait rien de lui-même ;

1. Ms XI 546

Mais il faut le demander avec l’intention réelle de le recevoir, avec la volonté de faire tout son possible pour l’acquérir, avec la volonté de faire tous les sacrifices possibles et exigés pour l’avoir et le recevoir, autrement, nous ne pourrons le recevoir et Dieu ne pourra nous le donner.

2. Ms XI 121

On connaît que quelqu’un a l’Esprit de Dieu à ses paroles. La bouche parle de l’abondance du cœur. Jésus-Christ disant à saint Pierre : ce n’est ni la chair, ni le sang qui t’ont révélé ces choses, mais mon Père qui est dans les cieux ; il avait l’Esprit de Dieu dans cette circonstance, mais il ne l’avait pas dans cette autre circonstance lorsque, reprenant Jésus-Christ, son Maître qui parlait de sa passion, il lui dit qu’il n’en serait pas ainsi ; ils ne l’avaient pas non plus ces apôtres qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur la Samarie. Jésus leur dit : vous ne savez pas de quel esprit vous êtes.a

a Cette partie de Lc 9,55 est une variante considérée comme inauthentique par beaucoup d’exégètes.

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tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait repose sur une parole ou une action de Jésus-Christ qu’il a pris pour fondement de sa vie ; Jésus-Christ est sa vie, son principe, sa fin.

Ce n’est pas moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi.

Il ne se laisse conduire ni par la science, ni par le raisonnement, mais par la foi et l’Esprit Saint qui agit en lui.

Et souvent on ne le comprend pas, parce que les voies du Saint Esprit sont souvent inconnues aux hommes, l’Esprit souffle où il veut, on ne sait ni d’où il vient, ni où il va ; il vient d’en-haut.

Aussi les saints faisaient-ils souvent des choses admirables que les hommes ne comprenaient pas, parce qu’ils étaient conduits par l’Esprit de Dieu et devenaient souvent le sujet des mépris et des insultes des hommes parce que l’homme charnel ne conçoit pas ce qui vient de Dieu, il lui faudrait une lumière surnaturelle pour en juger.

Ils tiraient toutes leurs inspirations et leurs pensées de l’amour infini de Dieu.

Deus caritas est[221], dans la crèche, le calvaire et le tabernacle qui sont les trois grands flambeaux à la lueur desquels un véritable disciple doit se conduire[222].

L’Esprit de Dieu est rare.

Oui, l’Esprit de Dieu est rare, parce qu’il est très difficile de quitter entièrement sa raison, sa science, sa vie naturelle, ses défauts d’esprit, pour se remplir de l’Esprit de Dieu et n’agir que selon l’Esprit de Dieu1.

Il est difficile d’être assez humble, assez petit, assez docile, assez silencieux, pour que l’on puisse toujours bien recevoir et suivre ses inspirations.

Ses inspirations sont si douces, si fines, si imperceptibles quelque fois, pour ne pas dire toujours, qu’il est difficile de les saisir, de les comprendre et de les accepter.

La science, la raison, le monde, font au contraire tant de bruit autour de nous, ainsi que les habitudes de la vie, qu’il est très difficile de l’entendre et de le suivre parfaitement.

Pour avoir le Saint Esprit, il faut avoir quitté cette vie naturelle qui nous enveloppe et nous conduit.

Il faut avoir lutté longtemps contre ses défauts, spirituels et charnels, il faut

Ms XI 18

Combien il est rare ! Combien il est triste de voir tant d’âmes, surtout des religieux, des prêtres, être si peu animé de cet esprit, si susceptibles, jaloux, méchants, haineux, colères… ne cherchant que leur propre intérêt et non celui du prochain ; agissant par un principe naturel et nullement surnaturel, remplis d’eux-mêmes, gourmands, paresseux, ne suivant que leurs propres idées.

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avoir étudié longtemps le saint Evangile, il faut avoir prié longtemps pour le demander.

Combien sont rares ceux qui ont rempli toutes ces conditions.

D’ailleurs la vie naturelle est si forte en nous et la vie spirituelle si élevée, si opposée à notre nature, que l’on est tenté de regarder comme impossible les inspirations du Saint Esprit, que l’on traite de chimères. Les grands enseignements de l’Evangile, les conseils sont regardés comme impossibles et on aime mieux suivre la voie habituelle, la voie ordinaire que d’embrasser les voies élevées et souvent arides à la nature, qui viennent de l’Esprit Saint1. Et puis, par le raisonnement, on détruit tout l’Evangile, on trouve toujours moyen d’arranger les choses et de garder la vie naturelle.

Le raisonnement tue l’Evangile et détruit tout ce qu’il y a d’élevé, de grand, de spirituel, dans les préceptes et les conseils de Notre Seigneur ; comme en ce qui concerne la pauvreté, le détachement, la charité, le renoncement, la mortification, la pénitence.

Aussi, quand on trouve quelqu’un sur la terre qui a l’Esprit de Dieu, comme on le recherche ! comme on court à lui ! on vient chercher cet esprit, ces conseils qui viennent d’en-haut ; il semble alors que l’on est avec Dieu et que c’est le ciel sur la terre ; c’est rare et cependant, il ne tiendrait qu’à nous de l’avoir en nous remplissant de l’Evangile et en le mettant en pratique.

L’Esprit de Dieu ! C’est le plus grand trésor que Dieu puisse faire à quelqu’un que de le lui donner. C’est aussi le plus grand trésor que Dieu fait à la terre que de donner son Esprit à quelques hommes pour que les autres puissent le voir, le consulter et le suivre, en profiter.

Demandons-le à Dieu et ne cessons de le demander pour nous et pour les autres.

Il est difficile à acquérir et difficile à conserver.

Parce qu’il faut continuellement lutter contre sa nature, ses penchants, sa raison, sa science quelque fois et aussi contre le monde qui ne le comprend pas et que ne cesse de traiter d’insensé et de fou ceux qui agissent en opposition avec lui2.

1. Ms XI 241

Quelle différence entre cette vie naturelle et cette vie surnaturelle. Opposition entre la nature et l’Esprit de Dieu ; la plupart des gens trouvent l’Evangile même impraticable, exagéré, utopie, que c’est de l’autre monde ; voilà comment beaucoup luttent contre l’Esprit de Dieu et même quelque fois de bons prêtres ; mais on aime mieux s’en tenir à la routine, à l’habitude, l’ordinaire ; on n’aime pas la persécution. Via trita (Chemin battu)

Ms XII 18

Il faut ressusciter l’esprit de Jésus-Christ en nous et dans le monde. La chair lutte contre l’esprit et, malheureusement, c’est la chair qui gagne presque toujours dans ce combat ; il est plus facile d’obéir à la chair, de servir la chair que l’esprit. Cet esprit se conserve dans les communautés ferventes où la pauvreté et la souffrance se maintiennent ; mais il se perd vite dès que ces deux marques disparaissent et, dans le monde, il est plus difficile à renaître.

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Ceux qui suivent l’Esprit de Dieu sont souvent persécutés, exposés au mépris, à la haine des autres, et pour lutter constamment contre soi-même et contre les autres, il faut une grande dose de force et d’énergie et de grâce pour ne pas faiblir et se relâcher dans les voies de l’Esprit Saint.

Et l’esprit de division qui se glisse partout et vient lutter contre ceux qui agissent uniquement pour Dieu !

Marques auxquelles on connaît qu’une âme est remplie de l’Esprit de Dieu.

Saint Paul nous dit que l’Esprit de Dieu porte des fruits particuliers en nous et qu’il est aisé à reconnaître. Les fruits de l’Esprit, nous dit-il, sont : la charité, la joie, la paix, la patience, l’humilité, la bonté, la persévérance, la douceur, la foi, la modestie, la continence, la retenue, la chasteté. (Gal 5,23)

Explication de chacun de ces fruits, la discrétion, la prudence.

Un mot sur la discrétion :

La prudence, la réserve dans ses paroles,

celui qui est indiscret, parle à tort et à travers, qui révèle les choses inutiles, cause beaucoup d’ennuis.

Revêtez-vous, comme élus de Dieu, saints et bien-aimés, d’entrailles de miséricorde, de bonté, d’humilité, de modestie, de patience, vous supportant les uns les autres ; chacun de vous remettant à son frère les sujets de plaintes qu’il peut avoir ; comme le Seigneur vous a pardonné, pardonnez-vous aussi à vos frères ; par dessus tout, gardez la charité qui est le lien de la perfection. (Col 3,12)

que tout ce qui est vrai,

tout ce qui est honnête,

tout ce qui est juste,

tout ce qui est saint,

tout ce qui est aimable

tout ce qui peut donner bonne réputation,

tout ce qui est louable dans le règlement des mœurs, occupe vos pensées. (Ph 4,8)

Tels sont les fruits que produit en nous l’Esprit Saint.

Nos paroles et nos actions sont autant de fruits saints et bénis qui sortent du dedans de nous et produisent de bons effets, comme un bon arbre produit de bons fruits et un mauvais arbre de mauvais fruits.

Ainsi en est-il de ceux qui ont l’Esprit Saint et de ceux qui ne l’ont pas :

l’un produit de bons fruits et l’autre ne produit de mauvais.

Nul homme n’a jamais vu Dieu ; mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeurera en nous et son amour est parfait en nous ; ce qui nous fait

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connaître que nous demeurons en lui et lui en nous, c’est qu’il nous a fait part de son esprit. (1 Jn 4,12)

Nous avons tous été baptisés dans un même esprit, pour n’être, tous ensemble, qu’un même corps. (1 Co 12,13)

Combien l’Esprit de Dieu est nécessaire dans une communauté.

Si l’Esprit de Dieu est nécessaire pour soi, en particulier pour avoir la sagesse et l’amour, à plus forte raison, il est nécessaire dans une communauté.

Avoir l’Esprit de Dieu, c’est tout.

C’est tout pour soi-même.

C’est tout pour une communauté.

C’est l’Esprit de Dieu qui forme l’unité dans une maison, qui met la fusion dans les esprits et les cœurs, qui fait que tous ne font qu’un.

Ut unum sint.

C’était la prière ardente et souvent répétée de Notre Seigneur Jésus Christ, après la dernière Cène.

Qu’ils soient tous uns dans un même esprit.

La vraie unité n’est ni dans les pierres, ni dans l’argent, ni dans les maisons, ni dans les habits, ni dans la cohabitation, ni dans les titres de frères ou de sœurs, qu’on se donne ; tout cela suppose l’unité mais ne la fait pas ; tout cela n’est rien au fond.

La vraie unité est dans l’union d’un même esprit, d’une même pensée, d’un même amour et c’est Jésus-Christ qui en est le centre par le Saint Esprit.

Demeurez en moi et moi en vous, que nous soyons tous, pour ainsi dire, les uns dans les autres et qu’en voyant l’un on voit aussi l’autre : voilà la vraie famille, la vraie communauté, la vraie union ; les mêmes pensées, les mêmes vues, les mêmes inspirations en Jésus-Christ.

L’Evangile nous donne un véritable exemple de cette union d’esprit et de cœur, dans les premiers chrétiens qui n’avaient tous qu’un cœur et qu’une âme.

Combien ceux qui n’ont pas le bon esprit sont nuisibles et à craindre dans une maison, dans une communauté ! Comme ils font du mal aux autres par leurs paroles et par leurs exemples ! Ils sont constamment à dire du mal de celui-ci, de celui-là, de celle-là ; ils ressemblent, comme dit Notre Seigneur, à ces petites vipères, ces serpents qui sont là à épier le moment où elles pourront vous mordre pour répandre le poison qu’elles portent continuellement dans leur sein.

Paroles de blâme, de critiques, paroles à tort et à travers, inutiles, perte de temps, bouffonneries, etc., etc.

Il faudrait leur mettre un bâillon à la bouche, jusqu'à ce qu'ils se soient convertis.

« Races de vipères », (Mt 12,34) disait Notre Seigneur en parlant aux Pharisiens, parce que

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leur cœur était mauvais et qu'ils ne cherchaient qu'à le mordre et à répandre leur méchanceté sur lui et ses apôtres.

Et, ordinairement, ce sont ceux-là qui veulent dominer et qui cherchent toujours à dominer par leur esprit malin et de critique ; ils sont orgueilleux et veulent toujours avoir l'empire sur les autres.

Il faut surveiller ces mauvais esprits et ne pas les garder parce qu'ils sont une peste et un venin qui seront toujours nuisibles et mortels et qui, non seulement empêchent le bien, mais ruinent les maisons et les détruisent.

Ces gens, dans une maison, ressemblent à des démolisseurs ; ils font plus d'ouvrage en un moment que trente autres n'en font dans une matinée. Quand il y en a qui cherchent à bâtir et d'autres qui démolissent continuellement, il est inutile de perdre son temps à bâtir ; les démolisseurs iront toujours plus vite que les bâtisseurs.

Le meilleur moyen, pour obvier à ces graves inconvénients, ce serait de les mettre en solitude et de leur faire garder le plus parfait silence ; c'est là le seul et unique remède ; mais comme ces gens-là sont toujours très orgueilleux et dominants, ils veulent toujours parler et parler plus fort que les autres et veulent dominer tout le monde et ne se soumettre à personne.1

Le meilleur moyen, c'est de les renvoyer ; il vaut mieux sacrifier une personne que de sacrifier toute une communauté et de voir une maison toujours mal marcher et vivre sans union et sans charité, à cause de quelques mauvaises têtes ; il faudrait leur mettre un bâillon sur la bouche tous les Jours, jusqu'à ce qu'ils aient perdu leur mauvais esprit.

Notre Seigneur dit cette parole : « Tout royaume divisé contre lui-même tombera en ruines ». (Mt 12,25)

« Qui n'est pas avec moi, est contre moi et qui n'amasse pas avec moi, dissipe ». (Mt 12,30)

Celui qui n'est pas avec son supérieur, quand bien même, en apparence, il ne ferait rien contre lui, qui se contente d'être indifférent, de ne pas l'approuver, il est contre son supérieur.

Celui qui fait des œuvres en dehors de son supérieur, œuvres bonnes il est vrai, mais si ces œuvres ne sont pas faites par le supérieur lui-même, vues et sanctionnées par lui, en union avec lui, vous n'amassez pas avec lui, vous dissipez, c'est-à-dire que vous travaillez en dehors et vous dissipez le bien et les œuvres.

Il est bien difficile qu'il n'y ait pas, dans une maison de petites divisions, de petites oppositions d'esprit et de vues et de manières de faire ; chacun a son

1. Ms XI 723

Comme il faut garder le silence et le faire garder à ceux qui n'ont pas l'esprit de Dieu ! et ne pas leur permettre de parler, car les babilleurs, les parleurs, n'ont pas l'esprit de Dieu ; prompt à écouter, lent à parler ; il faut se défier de ces gens qui parlent beaucoup, qui connaissent tout, qui discutent sur tout, qui ne doutent de rien ; quel est l'esprit qui les fait parler et agir ? L'esprit propre, l'orgueil et non l'esprit de Dieu…

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esprit et ses vues, comme chacun a son visage ; mais il faut faire tout fondre, son esprit, ses vues particulières dans les vues générales d'une œuvre, d'une maison et savoir faire le sacrifice de ses pensées, de ses vues, pour le bien et ; ne jamais se mettre en dehors de ceux avec qui nous sommes et devons être à moins de quitter entièrement ceux avec qui on doit être et former une société à part, en dehors de la communauté mais jamais dedans. Et, quand on ne peut s'unir, il vaut mieux se séparer ; cela évite beaucoup de souffrances de part et d'autre.1

Saint Paul, en voyant les querelles et les divisions qui existaient parmi les Corinthiens, leur disait : « adhuc carnales estis » (1 Co 3,3) ; vous êtes encore charnels.

On peut bien le dire à beaucoup d'autres ; vous vous laissez conduire par la chair et non par l'esprit de Dieu.

 

Résumé : Qu'est-ce que renoncer à son esprit ?

Renoncer à son esprit, c'est être bien convaincu d'abord que nous avons beaucoup de défauts spirituels et que, si nous agissons ou jugeons d'après nos pensées, nos idées, nous ne pouvons que nous tromper bien souvent et faire beaucoup de mal.

C'est renoncer à sa tête, à ses idées, à ses jugements, ses pensées, pour se soumettre aux jugements et aux pensées d'un autre.
C'est garder le silence dans la crainte de dire des choses qui ne soient pas conformes à l'Esprit.

C'est ne rien dire et ne rien faire de soi-même, à l'exemple de Notre Seigneur ; mais, avant de dire ou de faire quoi que ce soit, examiner si ce que nous disons ou faisons est bien conforme aux pensées et aux idées de Jésus Christ, notre Maître, à son humilité, à sa douceur, à sa pauvreté, à sa charité.2

C'est demander conseil à ses supérieurs dans les choses douteuses quoique l'on craint d'agir par soi-même.

C'est se soumettre d'esprit et de cœur à toutes les décisions de l'Eglise et du Pape.

C'est soumettre son esprit et son jugement aux décisions et jugement de ses supérieurs.

C'est ne faire qu'un avec eux, puisqu'ils nous représentent Jésus Christ sur la terre et que nous devons être avec eux et pour eux en toutes circonstances.

1. Ms XI 244

Cette fusion d'esprit et de cœur se fait dans la connaissance et la pratique d'un même règlement de vie fondé sur Jésus Christ qui doit être le centre de notre amour ; marchant au même but ; mêmes moyens.

2. Ms XI 247

Eviter d'assurer des choses que l'on ne connaît pas certainement ; s'appuyer toujours sur une parole de Jésus Christ ou une décision de l'Eglise ou de ses supérieurs.

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C'est s'appuyer toujours sur une parole ou une action de Notre Seigneur Jésus Christ, pour parler ou agir.

Pratiques

Nous nous défierons beaucoup de nous-mêmes, de nos pensées, de nos jugements, de nos idées.[223]

Nous garderons beaucoup le silence dans la crainte de dire des choses contraires à l'esprit de Dieu, surtout si nous sommes jeunes.

Nous étudierons beaucoup l'Evangile qui renferme les actions et les paroles de Jésus Christ, en qui l'Esprit-Saint résidait tout entier.

Nous réciterons chaque jour, après déjeuner, le Veni Creator, 7 Ave Maria pour demander les dons du Saint Esprit et l'oraison du Saint Esprit. (Le "Veni Creator" est ad libitum, on le récitera le dimanche, les jours de fêtes et de retraite).

Nous nous soumettrons d’esprit et de cœur à toutes les décisions de l'Eglise et du Pape.

Nous nous soumettrons aux décisions et jugements de nos supérieurs en qui nous devons reconnaître l'esprit de Dieu.

Nous éviterons tout schisme et toute division entre nous, travaillant tous à n'avoir qu'un cœur et qu'une âme, qu'un même esprit en Jésus Christ, qui doit être le centre de toutes nos pensées et de toutes nos affections, nous rappelant ces mots que nous disons tous les jours à la Sainte Messe : « per ipsum, et cum ipso, et in Ipso ».[224]

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Renoncement a soi-même
3°) A son cœur.
[225]

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Le renoncement à son cœur concerne particulièrement ce que nous appelons aujourd'hui l'affectivité.

Cependant, il y a, dans ce chapitre, une certaine confusion car le mot cœur a de multiples sens.

En français, par exemple, « on dit prendre son travail à cœur », c'est-à-dire qu'on s'y met avec « courage » ; on peut dire aussi de quelqu'un qu'il a « bon cœur », c'est-à-dire qu'il est effectivement sensible au bonheur et au malheur des autres ; on dit encore « avoir mal au cœur », pour dire qu'on a la nausée, il s'agit donc d'un état physiologique.

Dans la Bible, le mot « cœur » est souvent employé mais avec des sens encore différents. C'est ainsi qu'il peut signifier ce qui est le plus intime, le plus profond, comme lorsque nous disons « aller au cœur d'une question » c'est-à-dire à l'essentiel. Le cœur de l'homme, c'est son secret le plus intime et le plus personnel, comme dans la parole de Jésus, « Où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ».[226]

Le Père Chevrier a bien senti cette multiplicité de sens. Durant un temps, il a même pensé, semble-t-il, mettre tous les renoncements sous le titre « renoncement à son cœur ». En effet, si « les quatre objets qui peuvent attirer notre cœur » sont les biens de la terre, les créatures (c'est-à-dire les hommes), soi-même et Dieu, en traitant du renoncement à son cœur, on peut parler de la pauvreté, du renoncement à la famille et au monde et du renoncement à soi-même.

Finalement, le Père Chevrier a choisi d'introduire le renoncement à son cœur simplement comme une partie du renoncement à soi-même. Il s'agit donc spécialement de notre vie affective, appelée ici « l'amour des créatures ». Le sujet n'est qu'ébauché. Du reste la question a été abordée sous un autre aspect à propos de la chasteté.[227]

On notera que renoncer à son cœur, ce n'est pas renoncer à aimer, mais c'est passer d'un amour naturel à un amour surnaturel.

Malheureusement, ici encore, nous avons une source de confusion car le Père Chevrier n'emploie pas les mots naturel et surnaturel avec un sens théologique assez précis.

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L'amour naturel désigne le penchant spontané, la sympathie qui peut nous porter vers les autres, en particulier l'intérêt spontané d'un homme pour une femme et vice-versa. Cet amour naturel, dit le Père Chevrier, est permis aux gens du monde parce qu'il a un but honnête qui est le mariage[228]. Il faudrait ajouter que, selon la volonté de Dieu, ce penchant naturel peut être vécu de manière surnaturelle, spécialement quand il y a la grâce du sacrement de mariage.[229]

En tout cela, le Père Chevrier est tributaire de son époque. Les "gens du monde" semblent réduits à une triste condition peu favorable à la vie surnaturelle. Heureusement nous avons appris à redécouvrir La grandeur surnaturelle de la condition laïque et du mariage. Le chrétien laïc, comme le prêtre, quoique dans un autre style, est dans le monde sans être du monde, comme Jésus n'est pas du monde.

Mais la préoccupation du Père Chevrier reste vraie : quiconque renonce au mariage à cause du Royaume de Dieu, renonce à un certain type de relations entre homme et femme car le dynamisme de ces relations conduit au mariage. Il faut être logique avec ce qu'on a voulu.

L'amour surnaturel ne consiste pas cependant en un amour inhumain, froidement rationnel, dépourvu de tout élan affectif. Nous avons déjà trouvé cet amour surnaturel décrit avec la part qui revient à la sensibilité[230]. Nous le retrouverons encore dans un chapitre ultérieur[231].

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Quand Notre Seigneur Jésus Christ dit qu'il faut renoncer à soi-même, il ne fait aucune exception : le cœur faisant partie intégrante de nous-mêmes il est donc compris aussi dans ce renoncement que Jésus Christ exige de ceux qui veulent être entièrement à lui.

Le cœur est le siège de l'amour.

Le cœur est le siège de l'amour, c'est par le cœur que nous aimons. L'amour est un attrait, un penchant qui nous porte vers les créatures ou vers Dieu. Or ce penchant, ce sentiment, cet attrait, peut être bon ; comme il peut être mauvais ; cet attrait a besoin d'être conduit, dirigé et il a ses défauts comme l'esprit a les siens.

Par là même que l'esprit a ses défauts, le cœur a aussi les siens, parce que le cœur suit l'esprit et n'aime ordinairement que ce qu'il connaît, que ce qu'il voit.

Le cœur a donc aussi ses défauts, et de graves défauts et ce sont ces défauts qu'il faut éviter et auxquels il faut renoncer pour devenir un véritable disciple de Jésus Christ.

Le cœur pèche par défaut de connaissance de l'esprit et aussi par entraînement.

Le cœur a besoin d'aimer, c'est sa vie, c'est une nécessité pour lui d'aimer, c'est sa vie comme c'est la vie de l'esprit de penser et la vie du corps d'agir. Il faut donc diriger le cœur dans ses affections et le faire renoncer à toute affection qui n'est pas selon Dieu.

Les quatre objets de l'amour de notre cœur.

Notre cœur a quatre objets vers lesquels il peut se porter.

Il peut se porter

vers l'argent, les biens de la terre,

vers les créatures,

vers soi-même

vers Dieu.

Voilà les quatre objets qui peuvent attirer notre cœur et devenir l'objet de son amour :

l'amour de l'argent,

l'amour des créatures,

l'amour de soi-même,

l'amour de Dieu.

Nous avons donc à examiner quels sont les défauts qui peuvent se glisser dans l'amour de ces objets afin d'y renoncer et de faire régner en nous le véritable amour.

1°)L'amour de l'argent.

Sous ce mot, on comprend l'amour des biens de la terre.

Notre Seigneur condamne cet amour de l'argent et des biens de la terre,

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quand il dit que personne ne peut servir deux maîtres ; ou on aimera l'un et haïra l'autre ; on s'attachera à l'un et méprisera l'autre ; on ne peut servir Dieu et l'argent". (Mt 6,24, Lc 16,13)

Ce qui peut s'appliquer aussi à l'amour des créatures, et à l'amour de soi-même.

Parce que, là où est votre trésor, là aussi est votre cœur.

A quoi on reconnaît que l'on a l'amour de l'argent ?

On le reconnaît quand on est désireux et avide d'en acquérir,

Quand on est inquiet dans sa possession et triste, désespéré en le perdant.

Explication.

Avide d'acquérir.

Inquiet en possédant.

Et triste en le perdant.

Mauvais effets que cet amour fait sur nous-mêmes.

Celui qui est avare et qui est possédé par l'amour de l'argent est inquiet, sombre, soucieux ; donc froid, insensible aux malheurs des autres.

Excuse de l'avare.

Economie, prudence.

Autre défaut opposé à l'amour de l'argent.

Le défaut opposé à l'amour de l'argent est l'insouciance et la prodigalité ; sans économie, sans ordre, dissipe les biens de Dieu, abuse des dons de Dieu.

Gens qui n'ont jamais gagné leur vie, qui ne savent pas ce que c'est que de vivre, comme on dit dans le monde ; ils sont dépensiers, larges sans raison ; ils ruinent les maisons, ils apportent leur défaut de prodigalité dans les maisons où ils sont et ruinent les maisons où ils sont comme ils ont ruiné la leur si les supérieurs ne mettent ordre ; prodigue dans l'argent, prodigue dans les aliments, dans le linge, dans le chauffage, l'éclairage ; prodigue dans les ouvriers, font faire et défaire sans raison, sans motif, au plus une petite apparence. Ils appellent ça de la largeur, de la charité, il faut appeler ça du désordre et de la prodigalité… Laisse traîner, n'a souci de rien, ne ramasse rien insouciant, le contraire de l'avare.

"In medio stat virtus".[232]

La vertu de pauvreté doit diriger notre conduite par rapport aux biens de la terre.1

Ms XII 46

Nous trouverons dans la pauvreté évangélique les règles à suivre qui détruisent l'amour de l'argent.

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2°) L'amour des créatures.

On entend par le mot de créatures, le prochain, c'est-à-dire les êtres que le bon Dieu a créés semblables à nous et que nous devons aimer comme nous-mêmes et par rapport à Dieu.

Dans l'amour du prochain, il peut se glisser beaucoup de défauts

On peut aimer le prochain d'une manière naturelle,

d'une manière passionnée,

d'une manière intéressée,

d'une manière surnaturelle.

De là quatre sortes d'amour :

l'amour naturel,

l'amour passionné,

l'amour intéressé,

l'amour surnaturel.

Amour naturel.

C'est aimer quelqu'un à cause de ses qualités naturelles.

Il y a l'amour de la famille, du père et de la mère pour ses enfants et des enfants pour leurs parents.

Aimer quelqu'un à cause de ses qualités intérieures ou extérieures.

L'amour naturel des créatures entre elles et qui sont du même genre et de la même famille.

L'amour naturel pour les malheureux.

L'amour [… de reconnaissance].[233]

L'amour naturel qui se glisse dans les gens qui vivent ensemble.

L'amour naturel qui se glisse surtout entre personnes de différents sexes.

Nullité de cet amour.

Cet amour n'est pas mauvais en soi ; il est au contraire bon, naturel, honnête.

Mais il est nul pour le salut parce qu'il ne procède pas d'un principe de foi et de charité et tant qu'il reste à l'état de nature, il est nul pour le ciel.[234]

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Danger de l'amour naturel.

Il est peut-être même dangereux, surtout quand il existe entre personnes de différent sexe, à cause de notre tendance au mal et que l'amour naturel n'étant pas guidé par la foi et la vraie charité, ne peut que dégénérer et devenir, peu à peu, un amour passionné, si on ne prend pas garde à soi et aux tentations qu'il peut faire naître en nous.

Pour obvier à toutes ces tentations, éviter le danger, moyens pratiques.

On connaît que l'amour naturel dégénère et devient trop naturel, c'est-à-dire arrive un peu à la passion, quand on pense trop à la même personne. quand on aime à se trouver ensemble, quand on recherche sa compagnie. que le temps dure de n'être pas avec elle, que l'on s'inquiète trop de ce qu'elle fait ; il faut donc veiller sur cet amour naturel et le rendre surnature : afin de le rendre utile au salut et d'éviter des chutes qu'il peut nous faire faire quand on le laisse trop croître en nous.

Cet article est très important. C'est parce qu'on ne veille pas assez sur ce point que beaucoup tombent dans le mal.

Cet amour naturel qui peut être permis aux gens du monde, parce qu'il peut avoir un but honnête et permis, qui est le mariage, ne l'est pas pour de prêtres et des religieuses qui ont renoncé au mariage et qui, par conséquen : doivent réprimer en eux tout sentiment naturel qui pourrait aboutir à une pareille fin. On a beau dire, l'amour naturel tend à un amour plus sensible on ne peut s'arrêter dans le chemin de l'amour.

1°Entre personnes de même sexe.

2°Cet amour naturel se glisse facilement entre personnes de différent sexe, à propos de service : confesseur et pénitent, attrait réciproque inter..) à propos de : confesseur et pénitent (e), prêtre et religieuse, personnes qui ont l'occasion de se voir souvent par rapport à un emploi, maître et domestique, servante ; maladies ; affligées et consolateur…

Attrait naturel, personnes qui se vont de suite : supérieur et inférieur ; service ; parenté, direction, rapport de caractère ; qualités naturelles…

Marques de cet attachement : pensée, témoignages extérieurs, lettres fréquentes, tentations, émotions.

Excuses fausses que nous savons trouver pour légitimer cet amour naturel ; bien spirituel des âmes.

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Règles à suivre pour éviter, ne pas tomber, dans cet amour naturel

Amour passionné.

C'est un amour qui cherche la satisfaction des sens.

C'est un amour qui ne peut exister sans péché.

Amour sensible et passionné.

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Renoncement à soi-même
4°) A Sa Volonté

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D'où vient que, dans les communautés, on tient tant à l'obéissance ? Il semble que le Père Chevrier se soit posé la question.[235]

Très couramment, en effet, dans les communautés sacerdotales et les communautés religieuses, on a fait de l'obéissance un thème central. On a même eu tendance à traiter ce thème en l'isolant du reste de la vie chrétienne, au point que l'obéissance a pu paraître supplanter la charité ou la remplacer purement et simplement.

On a donné deux arguments principaux pour motiver l'importance donnée à l'obéissance : elle est le plus court chemin vers la perfection spirituelle et, par ailleurs, celui qui obéit ne se trompe jamais. Le Père Chevrier reprend ces explications sans les discuter.[236]

A l'heure actuelle, nous ne pouvons plus supporter un tel simplisme. Nous savons trop comment on a pu maintenir "la vérité captive de l'injustice"[237] en exigeant des malheureux une soumission inconditionnée, soi-disant voulue par Dieu, à ceux qui détiennent le pouvoir. Nous le savons trop aussi, certains ont commis des crimes contre l'humanité et ils ont prétendu s'excuser en déclarant qu'ils étaient seulement les exécutants d'ordres venus de plus haut.

Par ailleurs, la situation a changé. Par exemple, la moniale cloîtrée sort de temps à autre pour exercer son droit de vote. Ce faisant, elle n'obéit pas à sa supérieure, elle exerce la part d'autorité qu'elle détient comme citoyenne selon la constitution de sa nation. Dans la détermination de son vote, elle est laissée à sa responsabilité propre devant sa conscience de citoyenne et de chrétienne. Sa fidélité à Dieu ne peut donc pas se réduire purement et simplement à l'obéissance religieuse.

Les temps ont changé aussi sous un autre rapport. Un apôtre, aujourd'hui comme hier, doit prendre des initiatives, mais la coordination, l'harmonisation de ces initiatives, ne peut pas se faire en observant simplement les lois de l'Eglise et les directives des supérieurs.

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Tous ceux qui travaillent sur un même terrain doivent s'associer pour découvrir ensemble 1'action à mener, les initiatives à prendre.

Dans de telles conditions, ce chapitre du Véritable Disciple est-il dépourvu d'intérêt pour nous ? Non, car il est centré sur la recherche de la volonté de Dieu et l'obéissance proprement dite est ainsi remise dans un ensemble sans lequel elle n'est pas authentique.[238]

Pour le Père Chevrier, l'importance décisive n'est pas au niveau de l'obéissance mais au niveau de la dépendance voulue, recherchée, à l'égard de l'Esprit de Dieu. Si quelqu'un vit dans cette dépendance, il s'engagera dans l'obéissance sur les pas de Jésus Christ, c'est pourquoi l'article le plus important reste celui du renoncement à son esprit.

Il s'agit donc de rechercher une intelligence spirituelle de l'obéissance dont voici les principaux aspects.

L'obéissance prend place dans une recherche plus large de la volonté de Dieu. Elle n'en est pas le seul moyen car la volonté de Dieu se manifeste encore par d'autres voies. Mais l'obéissance a une place privilégiée car elle garantit la sincérité la vérité de notre recherche, l'authenticité de notre charité. "L'obéissance est la plus grande marque de notre amour de Dieu".[239]

L'obéissance est une adhésion à Dieu et à l'autorité des supérieurs à cause de Dieu, par amour de Dieu et non par affection ou par crainte des supérieurs en eux-mêmes. Il faut obéir avec foi.[240]

Il faut savoir mettre en ordre les divers types d'autorité car une seule autorité est totale et absolue, c'est celle de Dieu et, en chaque situation, on doit se demander à qui obéir.[241]

On ne se soumet pas à Dieu si on accorde à un supérieur plus d'autorité que Dieu ne lui en accorde. Mais dans ces conditions, on peut bien dire que le devoir de l'obéissance doit passer avant tout.[242] En effet, nous ne pouvons pas nous comporter comme si Dieu nous avait constitués autorité suprême pour juger toutes les autres.

Il faut garder la vue constante du but de l'obéissance, spécialement dans la vie apostolique : elle assure la cohésion des forces pour le service de l'œuvre de Dieu elle nous donne l'assurance d'être collaborateurs de Dieu. C'est le sens de ce que le Père Chevrier appelle un "règlement"[243].

Par ailleurs cette conception de l'obéissance est d’abord un appel à ceux qui détiennent l'autorité. Ils sont au service de l'autorité du Christ et au service de chacun. Ils doivent être bien plus soucieux de se soumettre au Christ que d'obtenir la soumission des autres. "Comme il est difficile d'être supérieur".[244]

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Enfin, il ne faut pas oublier que l'obéissance sera toujours plus ou moins coûteuse, douloureuse, crucifiante même, un jour ou l'autre, pour celui qui cherche vraiment l'accomplissement de la volonté de Dieu. Ainsi en fut-il pour Jésus "obéissant" à son Père "jusqu'à la mort de la croix", ne voulant plaire ni aux Grands prêtres, ni à Pilate, ni à lui-même, mais au Père seul.[245]

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C'est le quatrième acte de renoncement que nous avons à faire pour arriver au parfait renoncement à nous-mêmes.

Doctrine de Notre Seigneur Jésus Christ sur ce sujet.

"Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même qu'il prenne sa croix et me suive" ! (Mt 16,24)

Or, qu'y a-t-il de plus nous-mêmes que notre volonté, puisque notre volonté est l'expression de notre pensée, de nos jugements ? C'est la traduction extérieure de notre âme.

En nous ordonnant de renoncer à nous-mêmes, Notre Seigneur demande donc le renoncement à notre volonté.

Qu'est-ce que renoncer à sa volonté ?

C'est ne point agir selon sa volonté propre mais c'est soumettre sa volonté à celle d'un autre.1

Ms XI 124.

En quoi consiste ce renoncement à sa volonté ? A ne plus faire ce que je veux mais à faire ce que Dieu veut.

Pourquoi faut-il renoncer à sa volonté ?

Parce que notre volonté est soumise à tous les défauts de notre esprit, à toutes les passions de notre cœur ; nous ne voulons et nous ne faisons que ce que notre esprit connaît, comprend et ce que notre cœur désire.

Et comme notre esprit et notre cœur sont remplis de défauts, il s'ensuit que notre volonté est conforme à notre esprit, à nos jugements et à nos désirs.

Et tant que notre cœur ne sera pas entièrement pur, que notre esprit ne sera pas entièrement éclairé de la divine lumière, notre volonté sera mauvaise et

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soumise à toutes les erreurs de l'esprit et à toutes les passions du cœur, soumise à toutes les erreurs de l'esprit et à toutes les passions du cœur, et nos actions seront en rapport avec ces différentes passions ; il faut donc soumettre notre volonté à une volonté supérieure pour ne pas s'exposer à beaucoup de fautes et de misères.

Quels sont les défauts de notre volonté ?

Notre volonté étant soumise à notre esprit et à notre cœur, nous pouvons dire qu'elle a tous les défauts du cœur et de l'esprit, puisque la volonté c'est l'esprit agissant, le cœur agissant ; si l'esprit est mauvais, la volonté sera mauvaise ; si le cœur est mauvais, la volonté sera mauvaise.

Si notre esprit est orgueilleux, fier, léger, inconstant, méchant, étroit, exagéré, faux, capricieux, notre volonté sera de même.

Si notre cœur est jaloux, susceptible, passionné, intéressé, notre volonté sera aussi jalouse, intéressée, elle fera des actions conformes aux passions de notre cœur.

Cependant, parmi les défauts particuliers de la volonté, on peut remarquer le défaut de faiblesse, de raideur, d'inconstance, de domination…

propre volonté, chancelante, indéterminée, d'indécision.

Défauts de la volonté :

de faiblesse, d'inconstance, d'indécision,

de raideur, de domination, de mollesse.1

Importance de ce renoncement.

Il importe grandement de renoncer à sa volonté, parce que le renoncement à sa volonté entraîne avec lui le renoncement à son esprit et le renoncement à son cœur.

Quand on soumet entièrement sa volonté à son supérieur, à quelqu'un, on lui soumet par là même son esprit et son cœur et le renoncement devient alors complet et parfait par le seul fait du renoncement à sa propre volonté.

C'est le chemin le plus court pour arrivez au parfait renoncement, mais c'est aussi le plus difficile, parce qu'on fait difficilement le sacrifice parfait de sa volonté, c'est cependant ce que l'on devrait faire pour arriver sûrement et plus vite à la perfection.

C'est pour cela aussi que, dans les communautés, on tient tant à l'obéissance parce que c'est le plus court chemin pour arriver à la perfection ; mais il faut

1. Ms XI 254 – Défauts de la volonté :

Raideur, pas de soumission, ne faire que ce que l'on veut ; caprices, agir par caprice ; ne vouloir se soumettre à rien ; dire je veux, je ne veux pas.

Notre volonté doit être soumise à celle de Jésus Christ, de l'Eglise et de nos supérieurs.

Volonté propre : qui ne cède pas au bien général.

Faible : qui cède à tout vent, pour faire plaisir, fermeté, inconstance.

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dire aussi que l'on ne peut faire que des esclaves et des…[246] s'il n y a pas, avant tout, la connaissance de Jésus Christ, la foi et l'amour de Dieu ; mais quand il y a la foi, l'amour de Dieu et la soumission vraiment chrétienne alors il y a véritablement obéissance.[247]

En quoi consiste l'obéissance ?

La véritable obéissance ne consiste pas seulement à dire, mais à faire.1

Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur ! Seigneur qui entreront dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux ; beaucoup me diront en ce jour : Seigneur, nous avons prophétisé en votre nom, nous avons fait des prodiges et je leur dirai ; je ne vous ai pas connus" (Mt 7,21-23)

"Ayez soin de mettre cette parole en pratique, et ne vous contentez pas de l'écouter, en vous séduisant vous-même, car celui qui écoute la parole de Dieu sans la pratiquer, est semblable à un homme qui, jetant les yeux sur un miroir voit son visage et oublie aussitôt qui il était ; mais celui qui considère sérieusement la loi parfaite de la liberté et qui y demeure attaché, ne se contentant pas seulement de l'écouter, mais la mettant en pratique, celui-là sera heureux dans ses oeuvres". (Jc 1,22-25)

"Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi, mais ceux qui la mettent en pratique, qui sont agréables à Dieu". (Rm 2,13)

La parabole des deux fils : l'un dit oui et ne fait rien ; l'autre dit non et fait ; c'est le dernier qui a fait la volonté de Dieu et recevra la récompense.

1. Ms XII 24

En quoi elle consiste, l'obéissance ? 

Sacrifice de sa volonté… entier.

"Non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez". (Mc 14,37)

Dans l'offrande entière de sa volonté.

"Que votre volonté se fasse et non la mienne. Me voici, ô Dieu, pour faire votre volonté". (He.10,9)

Comment Notre Seigneur Jésus Christ a pratiqué lui-même l'obéissance.

Notre Seigneur Jésus nous donne lui-même les plus grands exemples d'obéissance et nous apprend par là comment nous devons obéir nous-mêmes ;

Il n'est point venu sur la terre pour faire sa volonté.

"Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé". (Jn 6,38)

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Il s'est offert lui-même à son Père pour faire sa volonté et non la sienne.

"Me voici, ô mon Père, pour faire votre volonté". (He 10,9)

"Vous n'avez point voulu, ni agréé les hosties, les oblations qui vous sont offertes pour le péché, selon la loi ; alors j'ai dit : "Me voici, ô mon Père, pour faire votre volonté". (He.6,7)

"Erat subditus illis". (Lc 2,51)[248]

"Ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon Père". (Jn 4,34)

Il ne cherche point à faire sa volonté

"Je ne cherche point ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé". (Jn 5,30)

Il est difficile de ne pas chercher à faire un peu sa volonté, même en demandant ses permissions ; on cherche, on fait en sorte d'obtenir, de façon qu'on nous laisse faire.

Il ne fait rien de lui-même.

"Le Fils ne fait rien de lui-même, si ce n'est ce qu'Il voit que le Père fait". (Jn 5,19)

"Je ne puis rien faire de moi-même". (Jn 5,30)

Il se soumet entièrement à la volonté de son Père.

"Que votre volonté se fasse, et non la mienne". (Lc 22,42)

"Non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez". (Mc 14,36)

Il obéit sans raisonner.

"Comme mon Père me commande, je fais". (Jn 14,31)

Il ne cherche point ce qui lui plaît, mais ce qui plaît à son Père.

"Je fais toujours ce qui lui plaît".(Jn 8,29)

Il agit toujours en union avec lui.

"Mon Père agit sans cesse, et moi j'agis avec lui". (Jn 5,17)

"Il est toujours avec moi, parce que je fais toujours ce qui lui plaît". (Jn 8,29)

"Qui n'est pas avec moi est contre moi.

"Qui n'amasse pas avec moi, dissipe". (Lc 11,23)

L'obéissance est devenue sa nourriture

Il répond à ses apôtres qui lui disent de manger,

"j'ai une nourriture que vous ne connaissez pas, c'est de faire la volonté de mon père". (Jn 4,32)

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Il fait passer l'obéissance à son Père avant tout.

"Pourquoi me cherchez-vous ?

ne savez-vous pas qu'il faut que je sois à ce qui regarde le service de mon Père". (Lc 2,49)

Il est obéissant même dans les plus petites choses.

"Je ne suis pas venu pour abolir la loi mais pour l'accomplir. Un seul iota ne passera pas sans que je l'accomplisse". (Mt 5,17-18)

Il pousse l'obéissance jusqu'à faire les choses à l'heure et au moment indiqués par son Père.

"Mon heure n'est pas encore venue". (Jn 2,4)

"C'est l'heure". (Jn 17,1)

"C'est votre heure". (Lc 22,53)

Il ne cherche point à se délivrer de l'obéissance à cause des souffrances qui en sont la suite.

Il va volontairement au jardin des oliviers, quoiqu'il sait bien ce qu'il doit y souffrir.

Il reprend vertement Pierre qui cherche à le défendre et lui dit que, s'il voulait, il pourrait bien appeler douze légions pour sa défense, mais il faut qu'il en soit ainsi.

"Comme mon Père me commande, Je fais". (Jn 14,31)

Il voit dans ses juges et ses bourreaux l'action et l'autorité de son Père.

Il répond à Pilate qui lui dit qu'il avait le pouvoir de le délivrer et de le crucifier : "Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi, s'il ne t'avait été donné d'en haut". (Jn 19,11)

Il a poussé l'obéissance jusqu'à la mort et à la mort de la croix.

"Il a été obéissant jusqu'à la mort jusqu'à la mort de la croix". (Ph 2,8)

Il dépose sa vie de lui-même, personne ne la lui ravit, c'est le commandement qu'il a reçu de son Père.

Il sait mieux que personne ce que coûte l'obéissance.

"Quoiqu'il fût Fils de Dieu, il a appris ce que coûtait l'obéissance, par ce qu'il a souffert". (He 5,8).

Saint Paul disait aux [Hébreux] ; "vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang". (He 12,4)

Règles d'obéissance.

D'après les paroles et les exemples de Notre Seigneur Jésus Christ, nous voyons comment un véritable disciple de Jésus Christ doit pratiquer l'obéissance et on ne peut établir de règles plus sûres et plus justes, que celles qu'il a pratiquées lui-même.

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En suivant donc Notre Seigneur, notre Chef et notre Modèle, nous devons savoir et bien graver ces choses dans notre cœur,

– Que nous ne sommes pas venus ici pour faire notre volonté mais pour faire la volonté de Dieu et de nos supérieurs.

– Qu'à l'exemple de Jésus Christ, notre Maître et notre Modèle, nous devons nous offrir et nous dévouer pour faire la volonté de Dieu et de nos supérieurs.

– Que nous ne devons point chercher à faire notre volonté.

– Que nous ne devons rien faire de nous-mêmes.

– Que nous devons soumettre entièrement notre volonté à celle de Dieu et de nos supérieurs.

– Que nous devons obéir sans raisonner.

– Que nous ne devons point chercher à faire ce qui nous plaît, mais ce qui plaît à Dieu et à nos supérieurs.

– Que nous devons toujours agir en union avec nos supérieurs.

– Que l'obéissance doit être notre nourriture spirituelle.

– Que le devoir de l'obéissance doit passer avant tout.

– Que nous devons être obéissants jusque dans les plus petites choses.

– Que nous devons être obéissants jusqu'à faire les choses commandées à l'heure et au moment indiqué par la règle.

– Que nous ne devons pas chercher à nous soustraire à l'obéissance, à cause des souffrances que nous pourrons y rencontrer.

– Que nous devons pousser l'obéissance jusqu'à la mort, dans les cas de persécution et de salut.

Telles sont les différentes règles d'obéissance que nous déduisons de la conduite et des paroles de Notre Seigneur Jésus Christ.

A qui devons-nous obéir ?[249]

A Jésus Christ, à l'Eglise, à nos supérieurs et à notre règlement.

Jésus Christ, c'est le grand Maître, c'est lui qui nous a manifesté la volonté de Dieu sur la terre et qui l'a faite consigner dans les Saints Evangiles.

Il est notre Roi, notre Maître, notre Chef et notre Modèle.1

A l'Eglise, qui est composée de Notre Saint Père le Pape, infaillible dans ses décisions et à qui nous devons obéissance, parce qu'il représente Jésus Christ lui-même et qu'il nous communique les décisions du ciel ; [de] nos évêques…

1. Ms XI 125

Pour nous, il nous importe surtout de connaître la volonté de Jésus Christ, notre Maître ; il nous l'a manifestée dans son Evangile. C'est là qu'il nous a dicté tout ce que nous avions à faire. Avec quel respect, soumission et amour ne devons-nous pas lire et étudier le Saint Evangile, pour l'accomplir !

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qui sont les représentants de Dieu sur laterre et qui, unis au Pape, nous manifestent aussi la volonté de Dieu sur la terre.[250]

A nos supérieurs légitimes.

Les supérieurs légitimes, c'est-à-dire ceux qui ont été désignés par l'autorité de l'Eglise, de l'évêque et du Pape, ont le pouvoir de commander en son nom et nous leur devons obéissance, parce qu'ils représentent l'Eglise, et représentent Jésus Christ lui-même qui nous commande par la bouche de ses représentants : "qui vous écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me méprise". (Lc 10,16)

Comme il est difficile d'être supérieur : il faut qu'un supérieur soit rempli de l'esprit de Dieu, il faut qu'un supérieur connaisse la volonté de Dieu à chaque instant et la fasse exécuter par ses inférieurs. Quelle tâche ! Quelle responsabilité ! Quelle union il doit avoir avec Jésus Christ, cet homme, afin de ne dire et ne faire faire que ce que Jésus Christ veut et désire voir s'accomplir dans ses membres ! (Cf. p. 226, (note 3)) 1

1. Ms XI 722 ; XI 256.

Combien il est difficile d'être supérieur d'une communauté ! d'être prêtre pour donner le bon esprit aux autres, pour commander selon Jésus Christ, pour diriger selon Jésus Christ, pour conduire selon Jésus Christ : chaque maison, chaque personne, chaque âme en particulier. Il faut que tout ce que l'on dit, commande, soit conforme à la pensée, à l'esprit de Jésus Christ. Comme il faut qu'un supérieur étudie Notre Seigneur, son esprit, sa doctrine ! (Ms XI 722.)

Devenir comme de petits enfants qui n'ont d'autre volonté que celle de leur père. (Ms XI 256).

Le règlement.[251]

Un règlement tiré de l'Evangile et approuvé par l'Eglise est encore l'expression de la volonté de Dieu sur nous.

Il y a le règlement général de l'Eglise qui est pour tous les fidèles et qui se trouve dans les commandements de Dieu et de l'Eglise ; tout chrétien est obligé de suivre cette règle de conduite imposée par Dieu sous peine de damnation.

Mais, outre ce règlement général, chaque ordre, chaque maison, chaque communauté a un règlement particulier, parce que chaque maison, chaque communauté a un but particulier qui tend, d'une manière différente à la gloire de Dieu et [au] salut des âmes.

Quand donc on sort du monde pour entrer dans une communauté, tout en conservant l'obligation des commandements de Dieu et de l'Eglise, on s'impose,

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en plus, l'obligation de suivre le règlement, en usage dans la maison. Obligation sérieuse et importante ; et quoique cette obligation n'est pas toujours sous peine de péché, elle est cependant indispensable à notre sanctification, au bon exemple et le non accomplissement ne peut qu'entraîner la ruine d'une maison et de tous ceux qui la composent.

Quand donc on a accepté un règlement de vie dans une maison, on doit se faire un devoir de l'accomplir ; et si on ne voulait pas l'accomplir, on ferait beaucoup mieux de se retirer, parce qu'on ne peut être alors qu'un sujet de scandale et de désordre pour tous les autres et contribuer à la ruine de la communauté.

On doit regarder le règlement comme l'expression de la volonté de Dieu sur nous.

Et, en obéissant au règlement d'une maison depuis le matin jusqu'au soir, on est sûr de faire la volonté de Dieu et de ses supérieurs, de faire son salut et de marcher dans la voie de la perfection, parce que les règlements des communautés sont tous faits pour nous faire marcher dans la voie de la perfection évangélique.

Ayons donc un grand respect, une grande affection, un grand amour pour notre règle, la regardant comme l'expression de la volonté de Dieu sur nous.

Avoir l'esprit de sa règle, ne pas se contenter de la lettre, c'est-à-dire faire les choses par amour et non par crainte ou par force, dans la crainte d'être puni.

Comment devons-nous obéir ?

Nous devons obéir avec foi, soumission et amour.

Avec foi.

Nous rappelant que nos supérieurs tiennent la place de Dieu, qu'ils nous commandent au nom de Dieu et qu'en leur obéissant à eux ou à notre règle, nous obéissons à Dieu lui-même,

"qui vous écoute, m'écoute,

"qui vous méprise, me méprise". (Lc 10,16)

Avec soumission.

Soumission intérieure, prompte et entière.

Nous devons soumettre notre esprit et notre jugement à nos supérieurs, non pas seulement une soumission extérieure mais une soumission intérieure de notre âme.

Soumission prompte, qui ne discute pas, qui ne cherche pas à s'évader, à trouver des moyens pour ne pas se soumettre.

Et entière, en faisant tout ce qui nous est commandé, de la manière qui nous est commandée et au temps qui nous est commandé.

Devenir comme de petits enfants. Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux.

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Saint Paul dit : "Obéissez à vos conducteurs, demeurez soumis à leurs ordres, afin que, ainsi qu'ils veillent pour vos âmes comme devant en rendre compte à Dieu, ils s'acquittent de ce devoir avec joie et non en gémissant, ce qui ne serait pas avantageux pour vous". (He 13,17)

Avec amour.

C'est ce que Pierre nous recommande quand il nous dit : "Rendez vos âmes chastes et pures par une obéissance d'amour et que l'affection sincère que vous avez pour vos frères vous donne une attention continuelle à vous témoigner les uns aux autres une tendresse qui vienne du fond du cœur". (1 P 1,22)

C'est pour notre bien qu'on nous commande.

C'est pour notre bien que nous devons obéir.

Excellence de l'obéissance.

"L'obéissance vaut mieux que les sacrifices et les holocaustes". (Mc 12,33 ; Hb 10,8)

L'obéissance est la plus grande marque de notre amour pour Dieu.

C'est Notre Seigneur lui-même qui nous l'assure :

"celui qui a mes commandements et les garde, c'est celui-là qui m'aime vraiment". (Jn 14,21)

"L'amour de Dieu consiste à garder ses commandements, nous connaissons que nous aimons Dieu quand nous gardons ses commandements". (1 Jn 5,2)

"Celui qui garde la parole de Dieu et fait ce qu'elle ordonne, l'amour de Dieu est vraiment parfait en lui". (1 Jn 2,5)

Et Notre Seigneur dit lui-même : "Afin que le monde sache que j'aime mon Père, comme mon Père me commande, je fais". (Jn 14,31)

L'obéissance est aussi la marque la plus sûre du respect et de l'amour que l'on a pour ses supérieurs.

L'obéissance est le plus court moyen d'arriver à la perfection et au renoncement.

En faisant le sacrifice de sa volonté, on fait par là même le sacrifice de son esprit et de son cœur, puisque la volonté est l'expression des pensées de l'esprit et des attachements du cœur.

L'obéissance est le moyen le plus court pour établir l'ordre et l'union dans une maison, et aussi la force.

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La force

"Celui qui écoute la parole de Dieu et la met en pratique est semblable à un homme qui bâtit sur le rocher, rien ne peut l'ébranler… "Celui qui écoute et ne fait pas, bâtit sur le sable" (Mt 7,24-26)

Il en est de même des communautés.

"Funis triplex non rumpitur". (Qo 4,12)[252]

L'obéissance est la seule véritable marque de salut.

"Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur ! Seigneur ! qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux.

"Beaucoup me diront au grand jour : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en votre nom, et, en votre nom, chassé les démons, et, en votre nom, opéré beaucoup de prodiges ? Et alors je leur dirai hautement : Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, artisans d'iniquité". (Mt 7,21-23)

L'obéissance est aussi le moyen le plus sûr d'établir en nous la paix, la tranquillité d'esprit et de cœur.

"Paix aux hommes de bonne volonté" ! (Lc 2,14)

"Celui qui m'a envoyé est avec moi et il ne me laisse jamais seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît". (Jn 8,29)

"L'homme obéissant racontera ses victoires". (Pr 21,28)

"Comme j'entends, je juge et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté mais la volonté de celui qui m'a envoyé" (Jn 5,30)

Celui qui obéit se met à l'abri de toute responsabilité vis-à-vis de Dieu et de sa conscience.[253]

L'obéissance est aussi le moyen dont Dieu se sert pour nous élever à des degrés supérieurs.1

"Courage, bon et fidèle serviteur, parce que tu as été fidèle dans les petites choses, je t'établirai sur des grandes". (Mt 25,33)

1. Ms X 253

Nous ferons de l'obéissance notre vertu principale et comme étant celle qui peut le plus contribuer à la gloire de Dieu, au bon ordre d'une maison et à la sanctification de nos âmes.

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Les plus belles promesses sont faites à l'homme obéissant.

"Celui qui a mes commandements et les garde est celui-là qui m'aime ; or celui qui m'aime sera aimé de mon Père et moi je l'aimerai et je me manifesterai à lui". (Jn 14,21)

"Et mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure". (Jn 14,23)

"Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi-même j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour". (Jn 15,10)

C'est la méditation du juste.

"Mens justi meditabitur obedientiam". (Pr.15,28)[254]

Conclusions pratiques.

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 (Conclusion du renoncement à soi-même)

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Avec les pages de conclusion sur le renoncement à soi-même, le ton ne s'adoucit pas. On reprend le mot de l'Evangile : haïr sa propre vie.

Ce serait une erreur néfaste de comprendre qu'il faut avoir des sentiments de haine pour soi-même. Ce comportement morbide ne procurerait rien de bien à l'œuvre de Dieu.

L'abnégation de quelqu'un ne se juge par au niveau des sentiments qu'il a envers lui-même mais à la manière dont il va son chemin.[255]

Celui qui entretient des sentiments, flatteurs ou haineux envers lui-même est replié sur lui. Il fait donc tout le contraire de ce que demande l'Evangile. C'est le "malheureux état de ceux qui n'ont pas renoncé à eux-mêmes".[256]

Le Père Chevrier indique un certain nombre de moyens à prendre pour arriver à ce renoncement[257]. Il ne fait que reprendre les moyens généralement prescrits ou recommandés à l'époque, notamment dans les séminaires et surtout les communautés religieuses. Certaines de ces manières de faire n'ont plus guère cours aujourd'hui. D'autres manières se sont instaurées qui visent le même but ; mais elles sont mieux adaptées à ce que nous sommes.

On peut noter l'attention spéciale du Père Chevrier à un effort communautaire pour progresser ensemble dans la vie évangélique. Pour cela, il a cherché comment rendre efficace pour l'avancement d'une maison, l'exercice classique de la coulpe.[258]

Quant au règlement[259], il est utile de savoir que le Père Chevrier a composé et recomposé maints règlements pour sa maison. Il ne cherchait pas le règlement définitif. Il voulait que tout se passe, autant que possible, dans l'unité et que chacun sache bien ce qu'il avait à faire. Mais il trouvait normal que l'organisation propre à un groupe

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soit remise à la responsabilité commune de ce groupe. Il n'hésitait pas à écrire aux quatre séminaristes du Prado, seuls à Rome :

J'ai reçu votre règlement de vie ; tâchez d'y être fidèles ; modifiez-le selon la nécessité et que la charité soit votre grande règle.[260]

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Notre Seigneur veut que nous portions ce renoncement à nous-mêmes jusqu'à nous haïr nous-mêmes.

"Quiconque vient à moi et ne hait pas son père et sa mère..

et même sa propre vie,

ne peut être mon disciple". (Lc 14,26)

Il faut donc se haïr soi-même, il faut haïr son corps, ses pensées terrestres, ses affections naturelles, cette volonté perverse : haïr tout ce qui vient de soi et non de Dieu.

"Qui aime son âme la perdra". (Jn 12,25)

L'âme et l'esprit, différence entre les deux, selon le sens de l'Ecriture.

L'esprit vient de Dieu.

L'âme est ce qui est en nous, qui tient à nous, qui participe à nos misères, à nos penchants, à nos passions, c'est la vie animale, terrestre.

L'âme, c'est soi-même, avec ses misères, ses passions ; l'âme a participé au péché d'Adam, elle reçoit d'Adam la tache du péché et en a tous les funestes effets ; tandis que l'esprit, c'est cet esprit de Dieu que nous recevons dans notre baptême et notre confirmation et qui nous fait vivre d'en haut. Qui aime son âme, c'est-à-dire qui aime son âme en suivant ses désirs, ses penchants, ses passions ; qui aime son âme en tenant à ses idées, ses caprices, ses jugements terrestres, se perd.

Ceux qui s'aiment, se perdent, parce qu'ils s'aiment contre la volonté de Dieu, contre le devoir, malgré leur conscience et préfèrent leur plaisir, leur satisfaction à la volonté de Dieu.

"Qui hait son âme en ce monde, la conserve pour la vie éternelle" (Jn 12,25)

[qui hait son âme en ce monde, c’est-à-dire :] ses passions, ses penchants, ses idées terrestres et mondaines, opposées à l'Evangile et aux vertus chrétiennes,

tout ce qui vient de soi, de son cœur, gâté, corrompu,

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qui fait marcher son corps dans la pénitence, le jeûne et la prière, qui sait commander à son corps et le faire obéir…

"Qui veut conserver sa vie la perdra". (Mt 16,25)

Qui veut conserver sa vie au dépend de la loi de l'Evangile, de Dieu, de la religion, du règlement de vie, pour le soin inutile de son corps, par la mollesse, la négligence, la paresse, la gourmandise les soins excessifs, perd son âme.

"Qui perdra sa vie à cause de moi, la retrouvera". (Mt 16,25)

Par le travail, la pénitence, la mortification, les souffrances la mort, comme ont fait tant de saints, qui ont été les martyrs de tous les instants par les souffrances continuelles de la vie qu'ils ont endurées pour Dieu et pour les âmes ; ils retrouveront la vie qu'ils auront perdue, vie meilleure, plus heureuse…

Heureux effets que produit en nous le renoncement à nous-mêmes.

Il nous purifie de nos défauts.

Le renoncement à nous-mêmes nous dégage de tout ce qui est mauvais en nous, nous purifie d'abord de nos défauts, de nos passions ; dépouillez vous du vieil homme.

C'est ce premier travail qui est la base essentielle de la vie évangélique, sans laquelle il ne peut rien y avoir de bon en nous.

Il nous rend apte à pratiquer la vertu.

Par le renoncement à nous-mêmes, nous devenons aptes à la vertu, alors la vertu ne trouve plus d'obstacle en nous.

Nous pouvons pratiquer facilement, avec la grâce de Dieu, l'humilité, la douceur, la charité, la pauvreté.

Celui qui a renoncé à lui-même et qui a poussé le renoncement jusqu'à la haine de lui-même, il ne trouvera pas difficile de s'abaisser aux yeux de lui-même et du prochain, il ne trouvera pas difficile de supporter les humiliations, les mépris du monde, d'être regardé comme l'ordure des rues, la balayure du monde, puisque déjà il se hait et se méprise lui-même ; il a renoncé à tout ce qui peut l'honorer, lui être agréable ; si on le frappe sur la joue gauche, il présentera volontiers la droite.

Celui qui a renoncé à lui-même ne trouvera pas difficile de pratiquer la pauvreté, au contraire, il aimera à être pauvre, à se faire petit, à être privé de beaucoup de choses, à être au rang des pauvres ; il a renoncé à la gloire, à l'estime du monde, à tout ce qui brille dans le monde.

Celui qui a renoncé à lui-même ne trouvera pas difficile de pratiquer la charité, ne tenant pas à lui, il ne craindra pas de se déranger, de se dévouer pour les autres, de faire deux mille pas quand on lui en demande mille, de servir les autres, puisqu'il se considère comme le dernier de tous.

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Il fait de nous des hommes nouveaux.

"Si quelqu'un est en Jésus Christ, il est devenu une nouvelle créature ; ce qui était vieux est passé, tout est devenu nouveau". (2 Co 5,17)

Le renoncement à nous-mêmes nous rend capables de recevoir les grâces abondantes qui nous sont nécessaires pour devenir d'autres créatures en Jésus Christ, le vieil homme se détruisant peu à peu, l'homme nouveau se forme en nous de plus en plus, par la grâce du Saint Esprit.1

De véritables enfants de Dieu.

Parce que, en détruisant le vieil homme, nous naissons à une vie nouvelle, et s'accomplit cette parole du Sauveur "Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu" (Mt 18,3) ; ce qui nous empêche de devenir petits enfants, ce sont nos défauts naturels ; en les détruisant, nous renaissons. "Ce qui est né de la chair, est chair" (Jn 3,6) ; nous détruisons en nous ce qui est de la chair pour acquérir l'esprit des enfants de Dieu.

Des hommes tout célestes.[261]

"Comme le premier homme est terrestre, dit saint Paul, ses enfants sont terrestres et comme le second est céleste, ses enfants sont célestes ; comme nous avons porté l'image de l'homme terrestre, portons maintenant l'image de l'homme céleste". (1 Co 15,47-49)

"J'ai été crucifié avec Jésus Christ, et je vis, ou plutôt ce n'est pas moi qui vis, c'est jésus Christ qui vit en moi ; car si je vis maintenant dans ce corps mortel, j'y vis en la foi du Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi". (Ga 2,19-20)

"Regardez-vous comme morts au péché et vivants pour Dieu seul en Jésus Christ, Notre Seigneur". (Rm 6,11)

Pour nous, nous vivons déjà dans le ciel.

"Nostra conversatio in caelis est". (Phi 3,20)[262]

Quand nous nous sommes débarrassés de nous-mêmes, nous sommes légers

1. Ms XI 131 – XII 19.

"Dépouillez-vous du vieil homme et revêtez-vous de l'homme nouveau qui, par la connaissance de Dieu se renouvelle selon l'image de celui qui l'a créé". (Col 3,9-10). Avant de se revêtir, il faut se dépouiller. (Ms XI 131).

Quand on s'est dépouillé, on peut se revêtir de l'homme nouveau. (Ms XII 19).

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et nous montons au ciel par l'esprit et le cœur, n'étant plus retenus par les pensées et les affections terrestres.

Notre conversation est toute céleste.

Quelle différence d'idées, de pensées, de conversation, entre une âme qui a renoncé à elle-même, et une âme qui est remplie d'elle-même.

"Vous êtes morts et votre vie est cachée avec Jésus Christ, en Dieu, et lorsque paraîtra Jésus Christ, votre vie vous paraîtra aussi avec lui dans la gloire". (Col 3,4)

"Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si vous faites mourir, par l'esprit les oeuvres de la chair vous vivrez, parce que ceux qui sont poussés par l'esprit de Dieu sont enfants de Dieu". (Rm 8,13-14)

Celui qui a renoncé à lui-même ne se trouble de rien, il ne fait nulle attention aux injures, aux mépris, aux délaissements, à toutes ces misères qui troublent tant l'âme qui est remplie d'elle-même.1

Il n'est point non plus affecté des louanges et des honneurs et des éloges ; il est indifférent à tout cela et conserve toujours la paix, la tranquillité de l'âme et du cœur ; il ne tient à rien, ni à lui-même, ni aux créatures, ni aux biens de la terre ; il vit dans une complète liberté d'esprit vis-à-vis de tout et il a l'entière liberté des enfants de Dieu.

"Ubi Spiritus ibi libertas".[263]

1. Ms XI 132, Ms X 193

Celui qui a renoncé à soi-même ne se trouble de rien, il ne fait pas attention à toutes ces petites misères du monde, aux injures, aux mépris, aux insultes, aux coups même. Il va son chemin. (Ms XI 132).

C'est parce qu'on n'a pas renoncé à soi-même que l'on est toujours dans la tristesse, l'ennui, le découragement. (Ms X 193)

Heureuse est la maison où les sujets ont renoncé à eux-mêmes.

Quand, dans une maison, règne ce véritable renoncement, on ne trouve plus des âmes qui ne s'occupent que d'elles-mêmes et des autres ; tout le monde s'occupe de Dieu et des âmes pour les porter à Dieu et les sauver ; alors règne la paix, la joie, la charité, l'union, la force et l'entraînement au bien et l'amour.

Quand, au contraire, dans une maison, il n'y a pas ce renoncement à soi-même il y a alors des oeuvres de la chair dont parle Notre Seigneur et saint Paul, son apôtre ; et ces oeuvres sont : l'impureté, la mollesse, l'avarice, le larcin, la méchanceté, la fraude, l'œil mauvais, l'orgueil, la folie, les inimitiés, les

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divisions, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les dissensions, les hérésies, l'envie et d'autres encore qui font de cette maison une maison du monde et non une maison de Dieu, parce que ce n'est plus le règne de Dieu qui existe mais le règne de soi-même et, quand on voit cela on peut dire avec vérité, comme saint Paul disait aux corinthiens :

"Adhuc carnales estis". (1 Co 3,3)

"Vous êtes encore charnels", c'est-à-dire vous vous conduisez selon la chair et non selon l'esprit de Dieu.

Cette maison n'est pas le règne de Dieu.

Malheureux état de ceux qui n'ont pas renoncé à eux-mêmes.

Celui qui n'a pas renoncé à lui-même est toujours dans le trouble, l'agitation, l'inquiétude ; il réfléchit continuellement sur ce qui se passe autour de lui, il pense à ce que l'on dit, à ce qu'on lui a fait et croit toujours qu'on a dit ou fait quelque chose contre lui. Il est continuellement dans un état de jalousie, de susceptibilité, de soupçon ; il croit toujours qu'on en fait plus pour les autres que pour lui ; il s'occupe continuellement des autres et de lui-même ; il est toujours en l'air pour se plaindre et chercher des consolations et des satisfactions, parce qu'il est toujours dans l'ennui, le trouble et l'inquiétude ; ces troubles, ces inquiétudes, ne sont rien au fond que de petits riens qui seraient dissipés par une seule pensée de foi et d'amour de Dieu, d'humilité ; mais parce qu'il n'y a, dans ces âmes, ni foi, ni humilité, ni amour de Dieu, ni force, ni action alors elles ne peuvent rien supporter et ces petits riens sont des montagnes pour elles et elles regardent comme insupportable ce à quoi les autres ne feraient nulle attention ; tout cela vient de l'amour de soi-même, de l'attachement à soi.

Qu'elles sont malheureuses ces âmes qui se recherchent continuellement qui ne s'occupent que d'elles !

Quelle vie insupportable pour elles-mêmes et pour les autres et pour ceux qui les gouvernent !1

1. Ms XII 51.

L'amour de soi-même.

Le véritable amour de soi, pour son bien, pour la gloire de Dieu ; nous sommes à Dieu et au prochain, nous ne sommes pas à nous-mêmes exclusivement. L'amour de soi, quand il arrive à un certain degré qui s'appelle égoïsme, est la plus terrible des maladies. Le grand défaut de cet amour, c'est l'égoïsme. Il y a l'égoïsme qui vient du cœur et l'égoïsme qui vient de l'orgueil de l'esprit. L'égoïste fait tout rapporter à lui, ne voit que lui, ne cherche que lui ; il veut que tout revienne à lui, il est jaloux, susceptible, méchant, exigeant, rancuneux, soupçonneux, curieux.

Le culte du moi.

Il est toujours à chercher si on l'aime ou si on ne l'aime pas ; il est malade pour un manque d'égard, pour une prévenance qu'on aura pour un autre ; il ne veut pas que les autres fassent quelque effort, dans la crainte qu'ils soient récompensés aussi.

Point de dévouement.

Il ne supporte pas qu'on travaille pour lui.
Il se plaint de tout le monde, dans la crainte qu'on le blâme lui-même ou qu'on estime les autres plus que lui.
Il n'aime personne, il n'aime que lui-même.
Il ne cherche que lui dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il dit ; on voit qu'il se recherche, qu'il ne cherche que des satisfactions du cœur ; il est content de voir les autres humiliés parce qu'il lui semble que ça le relève ; il est triste de voir les autres honorés et bien faire, parce qu'il croit que ça l'abaisse.
Il est content du mal qui arrive aux autres et il est triste du bien qui leur arrive.

Quel triste état que l'amour de soi-même, que d'être égoïste ! quel malheur ! quelle vie triste il mène ! toujours dans l'inquiétude, l'ennui, le chagrin. Aussi vous le voyez : il n'est jamais en place, il court toujours, il est toujours inquiet, toujours malheureux.

"Celui qui aime son âme, la perdra". (Jn 12,25)
"Celui qui hait son âme, la conserve". (Jn 12,25)
"Celui qui perd son âme, la retrouvera". (Mt 16,25)

A ces gens-là, il faut toujours leur dire de belles choses ; on ne peut leur dire la vérité, parce que la vérité les tuera ; ils croient qu'on exagère, qu'on ne les connaît pas ; ce sont toujours les autres qui ont tort et jamais eux-mêmes ; ils n'ont pas le temps de s'occuper d'autre chose que d'eux-mêmes ; leur devoir est négligé.
Le remède à tout cela est l'humilité et la charité.

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Un peu de renoncement à elles-mêmes ferait disparaître tout cela et mettrait la paix et le contentement dans leurs âmes, qui n'existeront jamais tant qu'elles se laisseront conduire par l'attachement à [elles-mêmes].

C'est Dieu qui nous a enseigné cela et quand le Maître parle, il dit la vérité.

Mon Dieu, donnez-nous à tous ce vrai renoncement à nous-mêmes afin que, détachés de nous, nous puissions vous aimer et servir le prochain et n'être jamais arrêtés dans les voies de la justice, du dévouement et de la charité.

Moyens à prendre pour arriver à ce renoncement à nous-mêmes.

Il faut :

1°. Demander sincèrement à Dieu la grâce de se connaître soi-même, son défaut dominant, ses défauts particuliers, et avoir un véritable désir de s'en corriger.

2°. Choisir un ami véritable qui nous fasse connaître nos défauts et nous avertisse charitablement quand nous tombons dans quelques fautes

3°. Faire chaque jour son examen particulier sur son défaut dominant, sur la partie du renoncement qui nous concerne et sur la vertu opposée à ce défaut.

4°. Faire à notre supérieur (ou a celui que nous avons choisi comme moniteur), l'aveu de nos principales fautes dans ce genre et demander toujours une pénitence.

5°. Faire chaque semaine sa coulpe ou l'aveu public de ses manquements extérieurs.

6°. Tenir le chapitre chaque mois, où l'on doit recevoir avec humilité les reproches ou remarques que l'on a pu faire sur notre conduite extérieure.

7°. Se confesser chaque semaine et s'y préparer sérieusement, pour obtenir la contrition parfaite et un vrai amendement de sa vie.

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La coulpe.

La coulpe, c'est l'aveu public de ses fautes extérieures, non intérieures, les fautes intérieures regardent le confesseur.

Les fautes extérieures qui font partie de la coulpe sont les fautes :

contraires au règlement

contraires à son emploi

et les défauts de caractère.

Il y a certainement une grande grâce attachée à l'accusation publique de ses fautes extérieures, si on le fait comme il faut.

Pour le faire humblement et avec fruit, il faut le faire à genoux et, après avoir dit ce que l'on sait, prier ses frères ou supérieurs de nous dire ce qu'ils auraient pu remarquer en nous qui serait opposé, contraire au bon exemple et à l'édification que nous nous devons mutuellement les uns les autres, pour la gloire de Dieu et le salut du prochain, et demander une pénitence.

On doit faire la coulpe tous les huit jours et fixer un jour et une heure pour cet exercice, afin qu'il se fasse régulièrement, parce qu'il est très important. Cet exercice nous empêche de tomber dans le relâchement, nous force à faire attention à nous-mêmes et met une sanction publique à nos fautes ce qui n'est pas peu excitant pour les faibles, afin qu'ils fassent davantage attention à eux-mêmes.

Pour rendre la coulpe et l'examen particulier plus faciles, nous avons fait des petites cartes sur lesquelles sont indiqués les différents articles du règlement et les divers points qui peuvent faire le sujet de notre examen et de notre accusation ; on peut et doit se servir de ces cartes pour noter chaque Jour ses manquements et les accuser au jour de la coulpe. C'est la dernière manière de faire ; ce moyen ne doit être employé que quand la maison marche bien ;

autre moyen indiqué plus long mais plus efficace :

Avant de faire la coulpe, on commence par lire l'abrégé du règlement, afin de se renouveler dans l'esprit de l'œuvre, voir sommairement ses

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obligations et se préparer ainsi avec humilité à l'aveu de ses fautes et à la pénitence qui doit nous être imposée pour nos manquements.

Moyen de rendre la coulpe utile aux particuliers et efficace pour l'avancement d'une maison.

Moyen de rendre la coulpe efficace et utile à toute la maison :

Outre le règlement général de la maison, l'emploi et le caractère, qui doivent faire le sujet ordinaire de la coulpe de chaque semaine, il sera bon de fixer pour un mois ou pour plus longtemps, un sujet particulier, en commençant par le premier article du renoncement à la famille et au monde, ensuite à soi-même, c'est-à-dire à son corps, esprit, etc. ; on reste sur le même sujet jusqu'à ce qu'on ait obtenu un bon résultat général et, quand on a obtenu ce résultat, on passe au sujet suivant ; c'est ainsi que l'on peut parcourir tous les articles du Véritable disciple de Jésus Christ et arriver ainsi à quelque résultat heureux pour toute la communauté.

Ce moyen paraît long et laborieux mais il paraît aussi plus sûr et plus facile. Il faut que les supérieurs soient fermes et persévérants ; commencer par montrer la nécessité d'une vertu, de tel acte de renoncement et, quand tout le monde en sent la nécessité, chacun doit travailler de tout son courage pour y arriver.

On peut, même on doit, lire avant la coulpe l'article qui a rapport au sujet d'examen, chaque fois, tant que l'on n'est pas arrivé à le remplir exactement ; sans cela, on n'arrivera jamais à rien de solide et de durable ; les choses se font sans assez de sérieux et on ne peut arriver à cette union d'esprit et de cœur qui se trouve dans la poursuite des mêmes vertus, l'ensemble d'une même vie.[264]

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Troisième condition : Renoncer aux biens de la terre[265]

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Le chapitre que voici est un des plus étendus du Véritable Disciple. Plus loin, le sujet sera abordé de nouveau sous la titre "Suivez-moi dans ma pauvreté"[266]. En annexe, on trouvera encore un autre texte : "Pensées sur la pauvreté – Le prêtre, homme dépouillé".[267]

Cela correspond à La place tenue par la pauvreté dans la pensée et la vie du Père Chevrier.

Un temps, il a songé parler de la pauvreté au sens large, le sens qu'on trouve dans l'Evangile : "Heureux les pauvres en esprit"[268]. Sous le titre général de pauvreté, on trouve ce fragment :

"Or, nous possédons trois sortes (de) biens,
                                                            les biens de la terre,
                                                            les créatures,
                                                           et nous-mêmes".

Pour être à Jésus Christ, il faut donc renoncer à ces trois sortes de biens.[269]

Des cahiers ont été préparés dans cette perspective, mais le Père Chevrier les a corrigés et le titre général de pauvreté a disparu. Le mot est réservé pour la pauvreté au sens strict, par rapport aux biens matériels.

Pourquoi cela, alors que l'Evangile l'invitait à conserver le sens large ? C'est que le Père Chevrier a ressenti fortement un danger. A force de parler de pauvreté au sens large, de pauvreté intérieure, les premiers disciples du Père en arrivaient à conclure qu'ils pouvaient fort bien vivre comme tout le clergé de l'entourage Mais le Père pensait que Dieu avait fait le Prado pour qu'il y eût des prêtres pauvres[270]. Des prêtres réellement, visiblement pauvres parce qu'il y a toujours des pauvres parmi nous, des pauvres qui n'ont certes ni le loisir, ni le goût de cultiver une pauvreté

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tout intérieure, des pauvres frustrés de leur part dans les biens de la terre et dont la clameur parvient aux oreilles du Seigneur.[271]

Il écrit de Rome, en avril 1877 :

"Quant à nos jeunes abbés, je sens que mon autorité est bien faible. Duret et Delorme semblent mieux entrer dans nos pensées et mieux comprendre la pauvreté et la vie du Prado. Broche et Farissier ont beaucoup de raisonnements, Broche surtout, ne dit rien et semble avoir d'autres idées arrêtées, il raisonne, il est savant ; l'autorité de MM. Jaillet, Dutel et du séminaire ont du poids sur eux. Il faut prier".[272]

Sur le manuscrit intitulé "Suivez-moi dans mes souffrances"[273], sont rajoutées au début ces lignes :

"Notre Seigneur a porté extérieurement le caractère de la pauvreté et de la souffrance. Ceux qui ne l'ont qu'intérieurement risquent bien de ne pas l'avoir du tout".[274]

Enfin, sur le cahier même où il traite du renoncement aux biens de la terre il griffonne quelques mots au début du cahier. Ces mots sont le schéma d'un entretien préalable qui se résume probablement ainsi :

Il faut que nous nous mettions bien d'accord sur une même orientation de vie pour agir dans l'unité ; ce sera notre force.

Ce que nous allons dire de la pauvreté repose sur la connaissance de Jésus Christ, sur sa parole et ses exemples. En procédant ainsi, nous construisons sur le roc.

Cette mise en pratique de la pauvreté n'est peut-être pas très répandue, mais ce doit être justement le caractère particulier de notre famille, comme d'autres choses peuvent caractériser d'autres groupes.[275]

On imagine volontiers qu'au moment d'aborder cette épineuse question de pauvreté avec les séminaristes, sentant son autorité bien faible, il éprouve le besoin de revenir avec eux aux convictions fondamentales qui, seules, peuvent entraîner une adhésion profonde à la vie de pauvreté. Le Père Chevrier sentait son autorité bien faible auprès de ses premiers disciples. Pourtant, sur cette question de pauvreté, il parle avec autorité. II parle franchement du manque de pauvreté dans le clergé. Il déplore qu'un asservissement à de petites choses comme les modes dans les habits, même ecclésiastiques empêchent d'aller grandement.[276]

Il ne mâche pas Les mots pour dire que le quêteur qui s'enrichit de cette manière est un trompeur et même que quêter sans nécessité, c'est un vol.[277]

Il dénonce les conséquences apostoliques de cette situation : elle crée un obstacle

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à l'annonce de l'Evangile aux pauvres qui voient dans la religion, une religion d'argent.[278]

D'où lui vient cette autorité ? Elle lui vient de l'expérience. Tout ce qu'il recommande, il l'a vécu. Il a mis à l'épreuve ce genre de vie avant de le proposer à d'autres. Il applique ici le principe d'éducation qu'il a donné : Suis-moi, fais comme moi, je ne te demande pas des choses plus difficiles que je ne le fais moi-même[279]. La meilleure description qu'on puisse avoir de la vie du Père Chevrier au milieu des pauvres, dans le quartier du Prado, se trouve dans ce chapitre.

Et on y trouve en même temps la vie que menaient les pauvres du quartier. Il parle d'expérience parce qu'il a su se faire proche des pauvres, les écouter, les aimer, les comprendre. Il sait qu'il y a des choses qui font crier dans le monde des pauvres et il est sensible à ce cri[280]. Il sait que jamais un pauvre volontaire religieux ne souffrira autant que les pauvres du monde[281]. Il sait que, pour les gens de son quartier porter des souliers à caoutchouc, voire une médaille d'or, est un luxe réservé à des privilégiés.[282] Les temps ont changé, mais la leçon demeure.

Alors, le Père Chevrier parle avec force parce qu'il défend le droit des pauvres à entendre l'Evangile. C'est pour ne créer aucun obstacle à l'Evangile qu'il veut se contenter du nécessaire dans les églises et qu'il désire exercer gratuitement les fonctions du ministère.[283]

L'autorité d'Antoine Chevrier lui vient de l'expérience, elle vient plus encore de sa foi. Il parle parce qu'il croit[284]. Tout ce qu'il dit sur la pauvreté du prêtre manifeste avec quel sérieux il compte sur le salaire promis à l'ouvrier de l'Evangile qui fait son travail : Dieu l'a promis[285]. La parole de Dieu est là et il veut que nous ayons confiance[286].

Cette foi d'Antoine Chevrier est simple. Elle est grande. Elle voit la grandeur de la mission apostolique, du ministère du prêtre[287], la grandeur de l'œuvre à faire, qui doit se régler non d'après la quantité de revenus que nous avons mais d'après la charité.[288]

Cette foi engendre une pauvreté généreuse pour les autres, pauvreté de celui qui estime qu'on ne paie jamais assez les sueurs de l'ouvrier et du pauvre.[289]

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Une pauvreté respectueuse de la justice, qui n'achètera ou ne fera travailler que si on peut payer de suite[290]. Une pauvreté réaliste qui ne proclame pas avec désinvolture "Dieu payera bien"[291], qui sait qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.[292] Une pauvreté source de paix et d'équilibre car elle unifie la vie autour de l'Unique nécessaire, la chose importante, essentielle qu'il faut faire bien, après quoi le reste va bien aussi.[293]

Le Père Chevrier parle avec autorité aussi et surtout parce qu'il parle pour le Prado. Il est bien clair que son autorité spirituelle n'est pas engagée de la même manière en tout ce qu'il dit. Autre chose est de savoir s'il faut porter ou non une tunique de laine grise ou marron et autre chose de savoir s'il faut se contenter du nécessaire dans le vêtement[294]. Cependant même les détails d'application inadaptés pour notre situation actuelle ont un sens qu'il faut découvrir et conserver. Un prêtre qui a voulu vivre parmi les pauvres, non plus dans la banlieue de Lyon, mais dans la banlieue d'une grande ville d'Asie a pu écrire : "Combien je redécouvrais toute la force et toute l'actualité du Véritable Disciple, jusque dans ses détails. Les détails sur la pauvreté dans le logement, pauvreté dans le vêtement qui finissent par nous paraître presque mesquins en Europe où nous sommes habitués à un haut standard de vie, trouvent tout leur réalisme ici".

Pour comprendre profondément la pensée du Père Chevrier, il faut savoir quelque chose de la vie des pauvres qui l'entouraient. Sur ce point J.F. Six apporte une contribution irremplaçable.[295]

Le jugement du Père Chevrier sur les Providences[296], ces ateliers qui font crier dans le monde[297] se comprend fort bien quand on sait de quoi il s'agissait. Ces espèces de couvents-ateliers où étaient recueillis des enfants, des jeunes délinquants ou des filles repenties, travaillaient pour des salaires très inférieurs, enlevant ainsi du travail aux ouvriers.[298]

Quand il est question d'affaires temporelles[299], il s'agit de caractériser le but réel d'une entreprise. Dieu sait si le Père a connu les travaux et les soucis d'un économe ! Il ne s'est pas déchargé paresseusement sur les autres de tout ce qu'il fallait faire pour que tout le monde soit nourri, logé, vêtu dans la maison du Prado qui comptait une centaine de personnes. Mais jamais il n'oubliait le but du Prado : bien faire le catéchisme, c'était le but de la Maison du Prado, évangéliser les pauvres[300], c'est le but de toutes Les communautés du Prado.

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Pour maintenir fermement cette orientation, il a imaginé l'institution des pères et mères temporels, dont il esquisse le rôle[301]. L'idée lui en était venue pendant son séjour à la Cité de l'Enfant Jésus, où il avait vu une oeuvre apostolique menacée de se transformer en entreprise de logements à bon marché. Ce projet du Père Chevrier ne semble pas au point. Le plus certain, c'est qu'il veut garder toute sa liberté d'apôtre dans l'emploi des revenus[302] et qu'il consent à utiliser des revenus uniquement pour les maisons de formation, ce qu'il appelle "écoles et maîtrises".[303]

La question de la gratuité du ministère n'a pas été sans difficulté. Il en voyait l'importance, il trouvait des directives claires dans la préface du Rituel romain, un document émané du Saint Siège, et il se heurtait, dans la pratique, à une coutume contraire.[304] On n'a peut-être pas assez remarqué la contradiction précise entre les dispositions du rituel et la coutume.

D'après le rituel, dans certaines conditions, le ministre peut recevoir un don fait à l'occasion du ministère accompli, mais on reconnaît à l'évêque le pouvoir d'interdire même cette concession et donc d'imposer une gratuité rigoureuse.

La coutume rencontrée par le Père Chevrier établit, au contraire, le principe général de l'offrande, selon un tarif officiel. Cette fois, le pouvoir de l'évêque impose la non-gratuité et il faut recourir à une permission exceptionnelle pour exercer gratuitement le ministère. Dans l'abstrait, les théologiens moralistes arrivaient fort bien à montrer qu'il y avait, dans tous les cas, gratuité. La chose était moins claire dans l'esprit des usagers ou plutôt elle était trop claire. Pour tout acte de ministère il fallait payer.

Pratiquement, lorsque le Père Chevrier a voulu exercer gratuitement le ministère dans la paroisse qu'on Lui avait confiée aux environs de Lyon, l'évêché de Grenoble, dont dépendait la paroisse, a refusé la permission. C'était en 1869.[305]

Nous avons peut-être ici la raison pour laquelle le Père Chevrier a modifié le plan du chapitre sur la pauvreté. Primitivement, il avait prévu une partie spéciale intitulée : "4°- Exercer gratuitement le ministère[306]. Ce titre a été rayé dans plusieurs plans et le sujet introduit sous le titre plus général : "Ne rien demander à personne". C'est plus discret. Mais le Père ne renonce pas à son idée et il tient à nous dire que Pie IX l'avait trouvée "bonne".[307]

La parole d'Antoine Chevrier fait toujours autorité pour le Prado, aujourd'hui. Nous sommes bien avertis que, dans cette vocation, "les richesses et les trésors perdent les maisons ; la pauvreté les conserve et les entretient dans la vigueur et la charité.[308]

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L'élévation générale du niveau de vie n'est pas un motif qui puisse nous détourner de la pauvreté. Au contraire. Car lorsque "le luxe est à son comble, que tout le monde recherche le bien-être, la commodité, le confortable, il faut que le prêtre, au contraire recherche la pauvreté".[309]

En tout temps et sous toutes les latitudes, il restera vrai que "se contenter du nécessaire.. : comprend tout l'ensemble de la vie évangélique[310], que l'esprit de pauvreté consiste à ne nous considérer "comme maîtres propriétaires de rien", mais à regarder "toutes choses comme étant à Dieu et aux pauvres".[311]

Et les consignes ont été résumées de telle manière qu'elles se gravent à jamais dans nos mémoires :

"Si vous ne suivez pas les règles de la pauvreté, de la sagesse, de la prudence, Dieu ne vous doit rien. Il aura soin de vous tant que vous serez vraiment pauvres et que vous souffrirez en silence – Etre appelé de Dieu – Chercher le royaume de Dieu – Travailler – Etre pauvre – Ne pas faire d'imprudence".[312]

Les consignes sont claires. Mais La phrase du Père Chevrier reste toujours vraie : "Nous allons commencer à voir la pratique : c'est là qu'il y aura probablement quelques difficultés".[313]

Il y a aussi une autre difficulté. En livrant ces consignes au public, tout le monde peut alors demander des comptes au Prado ; tous les pauvres surtout, s'ils les connaissaient, pourraient nous dire : Où en êtes-vous ? que faites-vous ? Hélas ! nous sommes loin du compte ; mais Dieu s'est montré extraordinairement fidèle envers des ouvriers bien peu consciencieux.

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Nécessité d'une règle
Union
Force

Notre règle, c'est Jésus Christ,
sa parole, ses exemples.
Fondement solide, inébranlable.

C'est ce qui caractérise une oeuvre,
une congrégation.

Véritable disciple de Jésus Christ,
fond…[314]

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Comment nous devons renoncer aux biens de la terre.

En étudiant sérieusement la doctrine de Notre Seigneur Jésus Christ et des apôtres, sur le renoncement aux biens de la terre.

Nous trouvons que, pour pratiquer la pauvreté évangélique, il faut,

1°) Renoncer d'esprit et de cœur aux biens de la terre.

2°) Se contenter du nécessaire.

3°) Donner à qui demande.

4°) Ne pas se mêler d'affaires temporelles.

5°) Ne rien demander à personne, sinon dans les cas prévus par le règlement.

6°) Ne pas s'inquiéter de l'avenir.

7°) Compter sur Dieu seul.

1°) Renoncer d'esprit et de cœur à tous les biens de la terre.

C'est la condition formelle que Notre Seigneur exige de quiconque veut venir à lui.

"Quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut être mon disciple". (Lc 14,33)

C'est la condition expresse qu'il exige de ce jeune homme riche de l'Evangile qui demande à être parfait ; il avait accompli toute la loi et Notre Seigneur lui dit : "Une seule chose te manque encore, si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens et suis-moi". (Mc 10,21)

"Mais lui, entendant cela, affligé de cette parole, s'en alla triste, car il était fort riche et avait de grands biens".

"Et Jésus, le voyant devenir triste, regarda autour de lui et dit à ses disciples : Que ceux qui ont de l'argent entreront difficilement dans le royaume de Dieu" !

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(Les richesses rendent le salut très difficile, presque impossible ; c'est pour cela qu'il faut renoncer d'esprit et de cœur, sinon réellement.)

"En vérité, en vérité, je vous le dis, qu'un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux". (Mt 19,23)

"Les disciples étaient stupéfaits de ce langage.

"Mais Jésus, prenant de nouveau la parole dit : Je vous le dis encore, mes bien-aimés, qu'il est difficile à ceux qui se confient dans leurs richesses d'entrer dans le royaume de Dieu. Car il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu.

En entendant ces choses, ses disciples étaient grandement étonnés et se disaient : Qui donc pourra être sauvé ?

Et Jésus, les regardant, leur dit : Aux hommes, cela est impossible, mais ce qui est impossible aux hommes, est possible à Dieu, car tout est possible à Dieu". (Mc 10,24-27)

On ne peut servir deux maîtres.

"Nul ne peut servir deux maîtres, car ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il supportera l'un et méprisera l'autre. (Mt 6,24)

"Ainsi, vous ne pouvez servir Dieu et l'argent". (Mt 6,24)

"Où est votre trésor, là aussi est votre cœur". (Mt 6,21)

Epines.

Les richesses sont des épines qui étouffent la bonne semence de la parole de Dieu.

Source et racine de toutes sortes de maux d'afflictions et de peines.

"Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans les pièges du diable et en désirs inutiles et pernicieux qui précipitent les hommes dans l'abîme de la perdition et de la damnation.

"L'amour des richesses est la racine de tous les maux et quelques-uns en étant possédés se sont égarés de la foi et se sont embarrassés dans une infinité d'afflictions et de peines". (1 Tm. 6,9)[315]

Vendre ce que l'on a et s'amasser un trésor spirituel.

"Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à votre Père céleste de vous donner le royaume de Dieu". (Lc 12,32)

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"Vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres".

"Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, amassez-vous dans le ciel un trésor qui ne s'épuise pas, dont les voleurs ne puissent approcher et que les vers ne puissent corrompre".(Lc 12,33)

C'est pour cela que Notre Seigneur demande de ceux qui veulent le suivre ce grand renoncement à tous les biens de la terre et d'être disposés à le suivre, lui qui n'a pas une pierre pour reposer sa tête[316].

Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête.

Un jeune homme, rempli d'admiration pour Jésus Christ, avait formé le désir de le suivre et dit à Jésus : "Seigneur, je vous suivrai partout où vous irez.

"Jésus lui répondit : Les renards ont leurs tanières, les oiseaux ont leurs nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête". (Lc 9,57-58)

Il ne faut plus songer à retourner dans le monde, même pour ses affaires.

Il répond à un autre qui lui demande la permission d'aller arranger ses affaires avant de le suivre : "Quiconque, ayant mis la main à la charrue, regarde derrière lui, n'est point propre au royaume de Dieu". (Lc 9,62)

Saint Jean.

C'était la pratique de saint Jean dans le désert.

Quelle pauvreté réelle il avait, vivant dans le désert ! "Il avait un vêtement de poils de chameau, une ceinture de cuir autour des reins et sa nourriture était des sauterelles et du miel sauvage, et tous les habitants de Jérusalem et de toute la Judée venaient à lui". (Mt 3,4-5)

Les apôtres.

C'était la pratique des apôtres, qui avaient tout quitté et qui l'avaient suivi.

"Nous avons tout quitté et nous vous avons suivi". (Mc 10,28)

Premiers chrétiens.

C'était aussi la pratique des premiers chrétiens ; nous voyons dans les actes des apôtres, que "toute la multitude de ceux qui croyaient n'était qu'un cœur

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et qu'une âme ; nul ne considérait ce qu'il possédait comme étant à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux.

"Il n'y avait point de pauvres parmi eux, parce que tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons les vendaient et en apportaient le prix qu'ils mettaient aux pieds des apôtres, et on les distribuait ensuite à chacun, selon qu'il en avait besoin" (Ac 4,32)

C'était aussi le conseil de saint Paul aux chrétiens, disant : "le temps est court ; que ceux qui pleurent soient comme ne pleurant point ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant point, ceux qui achètent comme ne possédant point, enfin ceux qui usent du monde comme n'en usant pas, car la figure de ce monde passe" (1 Co 7,29-31)

Tout ce qui est à moi est à vous.

Et Notre Seigneur exprime très bien en deux mots comment nous devons nous conduire par rapport aux choses de la terre, quand, parlant des rapports de biens qu'il a avec son Père, de cette communauté qui existe entre lui et son Père, il dit : "Tout ce qui est à moi, est à vous et tout ce qui est à vous, est à moi". (Jn 17,10)

Pour entrer dans cette disposition d'esprit, nous devons regarder toutes choses comme étant à Dieu et aux pauvres ; nous ne sommes maîtres de rien, propriétaires de rien devant Dieu, nous sommes seulement les économes du bon Dieu et les distributeurs des biens des pauvres.

Nous pouvons nous en servir selon notre nécessité, mais il faut être disposé à le donner à quiconque en a besoin.

C'est cette première disposition d'âme qui détruit en nous cet esprit de propriété, qui est si opposé à la charité, à la pauvreté, au dévouement et au sacrifice.

Quoi de plus choquant, en effet, d'entendre dire à chaque instant, dans une maison de frères en Jésus Christ et de véritables pauvres : c'est à moi, c'est ma chambre, c'est mon lit, c'est ma montre, c'est ma table, c'est à moi, je ne veux pas que vous le touchiez.

Celui, au contraire, qui entre dans cet esprit de Jésus Christ, il ne tient à rien, ni à ses biens, ni à son logement, ni à ses meubles, ni à ses vêtements, ni à son argent, ni à sa bourse, ni à rien ; ni à rien de ces choses terrestres auxquelles le monde tient tant ; sa devise à lui est celle-ci : tout ce qui est à moi, est à vous. Si quelqu'un vient et qu'il soit pauvre et qu'il ait besoin de quelque chose, il lui dit : le voilà, voilà ma chambre, voilà mon lit, voilà mon vêtement, voilà ma bourse ; tout ce qui est à moi, est à vous.

Qu'il est beau cet homme qui ne tient à rien et qui dit aux pauvres du bon Dieu : tout ce qui est à moi, est à vous ! et qui se dépouille ainsi jusqu'à devenir aussi pauvre que les plus pauvres ; comme les saints qui ne pouvaient souffrir de voir des hommes plus pauvres qu'eux et qui donnaient tout jusqu'à ce qu'ils n'aient plus rien à donner, alors ils se donnaient eux-mêmes.

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Règles concernant ce premier article.

Pour mettre donc en pratique ce premier conseil évangélique de la pauvreté, Nous ne nous regarderons comme maîtres ou propriétaires de rien, mais nous regarderons toutes choses comme étant à Dieu et aux pauvres

Nous mettrons en commun tout ce que nous avons, pour nous en servir ou le donner aux pauvres selon la volonté de nos supérieurs.

Il y aura une chambre commune où nous mettrons tout ce que nous avons et, quand nous aurons besoin de quelque chose, nous le demanderons à celui qui est chargé de nous le donner.

Nous n'aurons pas de bourse particulière, nous ne recevrons rien pour nous personnellement ; il y aura un tronc général où nous déposerons toutes les offrandes.

(Chaque mois.)[317]

Nous ne prendrons rien sans permission ; nous ne garderons que ce qui est nécessaire à notre usage personnel et, de temps en temps, on visitera notre vestiaire, notre chambre et nos placards, pour voir s'il n'y a rien de contraire à la pauvreté et au détachement.[318]

On garde la propriété des biens immeubles, terres, maisons, mais on perd la jouissance des revenus.

A 40 ans, ou après dix ans de religion, nous pourrons distribuer nos biens et en faire trois parts : une à la famille, la deuxième aux pauvres et la troisième aux oeuvres.

Mettre en commun les revenus que l'on peut retirer de ses biens patrimoniaux ou d'ailleurs.

La communauté doit pourvoir à tous les besoins personnels et extérieurs de chaque membre et on doit se faire un bonheur et un devoir de charité de s'entraider les uns les autres, de pourvoir joyeusement à tous les besoins de ses frères, et même à ceux de la famille au premier degré, quand cela est jugé nécessaire.Notre devise est cette parole de Notre Seigneur : Tout ce qui est à moi, est

Ms XII 251

Tout disposé à changer de logement, de livres, de vêtements, si on le juge convenable, si c'est utile aux autres, par charité, convenance ; ne s'attacher à rien pour être tout à Dieu. On s'attache souvent à un rien, on ne veut pas s'en dessaisir, on y tient. Par l'accomplissement de cet article, on détruit en soi tout attachement aux plus petites choses et on se trouve dans la disposition de donner, de prêter, de rendre service à qui a besoin et à pratiquer cette communauté de biens qui existait chez les premiers chrétiens et que nous devrions faire revivre dans nos maisons.

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à vous et tout ce qui est à vous, est à moi, selon les règles de la charité, de la prudence et de l'obéissance.

On peut avoir pour les autres, mais jamais pour soi.

Les prêtres garderont les honoraires de leurs messes, non pour eux, mais pour les pauvres ; parce qu'il convient que les prêtres puissent donner quelque chose aux pauvres, quand on leur demande.

On laisse aux prêtres les honoraires des messes pour les besoins de leur famille, quand ils ont des parents pauvres à soutenir. La communauté fournit le surplus quand cela ne suffit pas et, quand cela est plus que suffisant, on remet le surplus en communauté ; on ne peut pas en user pour soi, mais pour les pauvres.

"Bienheureux les pauvres d'esprit car le royaume des cieux est à eux" ! (Mt 5,3)

2°) Se contenter du nécessaire.

Voilà un article très important : il comprend tout l'ensemble de la vie évangélique.

C'est ce que Notre Seigneur recommande à Marthe quand [il était] dans sa maison ; elle se plaignait de ce que sa sœur Marie ne lui aidait pas à préparer le repas ; et Jésus la reprend en lui disant : "Marthe, Marthe, vous vous troublez et vous vous embarrassez dans le soin de beaucoup de choses ; or, une seule est nécessaire : Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera pas ôtée" (Lc 10,41-42), lui faisant entendre par là qu'il ne faut pas tant se tourmenter pour les choses de la terre, mais qu'il faut plutôt s'occuper des choses du ciel ; mais que, pour les choses terrestres, il faut se contenter du strict nécessaire. "Unum necessarium". (Lc 10,42)[319]

C'est encore ce que saint Paul nous dit clairement quand, écrivant à son cher fils Timothée, il lui dit : "Nous n'avons rien apporté en ce monde et il est certain que nous ne pouvons non plus rien en emporter ; ayant donc de quoi nous nourrir et de quoi nous vêtir, nous devons être contents". (1 Tm 6,7-8)

Pour nous conformer donc à cet enseignement de Notre Seigneur et de saint Paul, nous devons nous contenter du nécessaire.

Ce nécessaire se rapporte au logement, à la nourriture et au vêtement.

Nécessaire dans le logement.

L'étable de Bethléem à la naissance de Jésus Christ ne pouvait être un logement plus pauvre. La maison de Nazareth, telle qu'on la voit encore à Lorette, était pauvre.

Pendant sa vie publique, Notre Seigneur n'avait souvent d'autre logement

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que la solitude des montagnes, le jardin des oliviers ; et il dit que "les renards ont leurs tanières, les oiseaux ont leurs nids mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête". (Lc 9,58, Mt 8,20).

Saint Paul dit qu'il n'a point d'habitation permanente. "Non habemus hic manentem civitatem sed futuram inquirimus". (He 13,14)

Pour entrer dans cet esprit de pauvreté de Notre Seigneur, nous retrancherons de notre logement tout ce qui sent le luxe, la vanité, le superflu, l'inutile.

Nous n'admettrons dans nos chambres ni tapisserie, ni boiserie, ni glace, ni fauteuil, ni marbre, ni dorure, ni peinture, ni aucun ornement qui puisse plaire à l'œil ou au goût ou contenter la vanité, l'amour-propre ou le bien-être.

Tout doit respirer la simplicité, la pauvreté et la souffrance de l'étable[320] ;
murs grossiers ou crépis au mortier ;
deux ou trois chaises en paille grise ou en bois ;
une table, un bureau en bois simple, sans ornement ;
un crucifix en bois peint ;
un prie-Dieu simple qui pourrait servir de placard au besoin ;
un placard simple s'il est nécessaire ou quelques chevilles de bois recouvertes d'un rideau ou même encore sans rideau ;
un lit composé de deux tréteaux supportant trois planches de sapin,
une paillasse, un ou deux draps, un traversin ; mais jamais une étoffe de soie ou travaillée ; on peut y assujettir à la tête une petite traverse en bois pour soutenir le traversin ; on peut mettre une couverture sur la paillasse, si on en a besoin ; en cas de maladie, on peut avoir un matelas ;
quelques images, cadre de bois simple sans couleur ni vitre, ni peinture ;
quelques rayons sur la table, pour mettre les livres et les cahiers ;
s'il est nécessaire, des rideaux en lustrine verte ou bleue aux croisées[321] ;

Il faut qu'en entrant dans notre chambre on y trouve et on y respire la pauvreté, la simplicité et la souffrance.

Il faut retrancher tout ce qui sent le bourgeois, le bien-être, la commodité ; il ne faut pas qu'en entrant chez nous on puisse dire : il est bien ; ce n'est pas mal ; il faut qu'on puisse dire : il souffre.[322]

Aujourd'hui où le luxe est à son comble, que tout le monde recherche le bien-être, la commodité, le confortable, il faut que le prêtre, au contraire, recherche la pauvreté et la souffrance, afin qu'il puisse être un exemple au milieu du monde.

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"Vos estis lux mundi". (Mt 5,14)

"Ut videant opera vestra bona et glorificent Patrem".[323] (Mt 5,16)

Il faut bien se garder de se faire pauvre pour être vu des hommes et attirer leur compassion et paraître sage ; malheur à celui qui aurait de telles intentions !

Mais il faut faire cela par amour pour Notre Seigneur, pour imiter sa sainte pauvreté et aller à l'opposition du monde, puisque nous sommes pour éclairer le monde et nous opposer à ses maximes, et ses usages.

Le nécessaire dans la nourriture.

Il est assez difficile de traiter cet article, vu que les besoins de chacun varient selon leur âge, leur tempérament et les circonstances, l'appétit.

Chacun doit avoir son nécessaire et le prendre avec simplicité et liberté de conscience.

La charité nous fait un devoir de le donner et la sagesse nous défend de ne juger personne en ce qui concerne les besoins de nos frères ;

l'un prend plus, l'autre moins, chacun doit consulter sa conscience et ses besoins et garder la règle du nécessaire selon son tempérament.

Pour observer la règle du nécessaire en général, nous retrancherons de la table tout ce qui sent le luxe, la bonne chère, la gourmandise.

Les instruments de la table seront en métal ordinaire ; jamais en or ou argent, ni argenté.

Les assiettes et les plats, en terre ou faïence, pas en porcelaine.

La table sera unie, et propre, sans nappe ni ornement, excepté les jours où nous recevrions un évêque à notre table.

On servira autant que possible le vin et l'eau dans un pot de terre et non dans des bouteilles.

Chacun aura son couvert et sa serviette.

Le matin : une soupe, avec un ou deux desserts.

A dîner : [deux][324] plats et deux desserts ; on peut servir un potage avant, mais il n'est pas de règle.

Le soir : soupe, un plat et deux desserts.

Nous devons nous abstenir de liqueurs, de café, de vins fins.

Il n'y a que dans les cas extraordinaires que ces choses sont permises : cas de réceptions ou d'invitations nécessaires.

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(Cet article peut se placer dans celui de la charité).

On doit se faire un honneur et un bonheur de recevoir à sa table les pauvres, les nécessiteux, se rappelant les paroles du Maître : "quand vous donnerez à dîner ou à souper, ne conviez ni vos amis, ni vos parents, ni vos frères, ni vos voisins qui sont riches, de peur qu'ils ne vous invitent à leur tour et ne vous rendent ce qu'ils ont reçu de vous.

Mais, lorsque vous faites un festin, conviez-y les pauvres, les boiteux, les estropiés, les aveugles et vous serez heureux de ce qu'ils n'auront pas de quoi vous rendre car cela vous sera rendu dans le ciel.

(Cet article peut se trouver dans le renoncement aux créatures et au monde).

Il faut éviter d'aller dîner chez les autres, sans une très grande nécessité et de faire des invitations car ces dîners sont toujours des occasions, des pertes de temps, des causeries inutiles, souvent mauvaises, et contraires à la charité et aussi de dépenses folles et de gourmandises qu'un véritable pauvre de Jésus Christ ne doit pas se permettre.

Donner l'hospitalité et la table à ceux qui se présentent, à ceux qui ont besoin, aux voyageurs fatigués, aux pauvres, oui ; quand la charité est le motif de nos actions, on peut toujours le faire, mais quand elles n'ont d'autre motif que notre gloire, notre satisfaction, notre gourmandise ou un passe-temps, jamais. Voir l'article de la gourmandise… simplicité et pauvreté.

Nécessaire dans le vêtement.

Dans l'origine, la grâce seule était notre vêtement ; mais, après le péché, la honte est devenue notre partage et Dieu nous a donné, pour nous humilier, un vêtement de peaux de bêtes. Le vêtement nous a donc été donné pour nous couvrir et non pour nous enorgueillir.

Malheureusement, le vêtement est trop souvent, pour un grand nombre, une occasion et une source de vanité, de recherche de satisfaction, d'amour-propre, d'ostentation, d'orgueil.1

Pour éviter tout cela et entrer dans l'esprit de Notre Seigneur, nous devons nous contenter du nécessaire dans le vêtement, comme dit saint Paul et ne pas en faire une affaire de vanité ou d'amour-propre.

Se contenter d'une étoffe pauvre et simple.

1. MANUSCRIT Ms X 646

C'est le luxe et la vanité qui ont inventé toutes ces recherches, les modes dans les habits, même ecclésiastiques. Nous devons rechercher ce qu'il y a de plus simple, de plus tôt fait et on ne doit rechercher en rien la vanité, la recherche, la bonne façon, le fin. Les gens du monde, les tailleurs, mettent toujours quelque chose de ce monde dans ce qu'ils font, un petit ton, une petite grâce, une petite couture ici, un petit point là, pour faire mieux aller. Est-ce qu'un homme de Dieu doit s'attacher à cela ? II faut éviter tout cela et aller grandement, pas s'attacher à de petites choses, se rappeler que le vêtement est pour se cacher et non pas pour se rechercher.

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Ne point mettre de recherche dans la forme, éviter tout ce qui sent le fin, le goût, la recherche, la beauté, l'élégance ; tout cela est inutile et ne sert qu'à contenter l'amour-propre et à plaire aux hommes.

Pour éviter donc tout cela et plaire à Jésus Christ pauvre et simple, imiter les saints, en particulier saint Jean-Baptiste et saint François :

Nous retrancherons de nos habits tout ce qui sent le luxe et la vanité.

Nous ne porterons point d'étoffes fines ou précieuses, ni soie, ni velours ni broderie, ni liseré, ni franges, ni aucune fantaisie du monde.

Notre soutane sera en drap de serge, ample et large, sans queue et sans taille prononcée ; boutons de même étoffe et à distance.

Notre ceinture sera en laine, sans frange ; ou bien, mieux encore, si on nous le permet, un gros cordon noir qui tiendra lieu du cordon de saint François.

Un manteau de même étoffe que la soutane, à collet droit et à manches, descendant jusqu'aux genoux.

Un chapeau simple.

Une tunique de laine grise ou marron, pour nous conformer au règlement de saint François.[325]

Tous les autres vêtements seront en laine grise ou marron ou de serge.

Nous ne porterons aucun ornement extérieur tel que chaîne de montre ou même des objets de dévotion extérieurs.

Nous aurons une petite poche sur le côté gauche pour porter notre crucifix et nous en servir dans le besoin.

On peut porter, en été, un petit camail de même étoffe.

Il faut éviter de porter des souliers ou pantoufles en drap ou étoffe, velours brodé, etc. cette chaussure respire la délicatesse, la prétention, la recherche ; souliers ordinaires, lacés, sans caoutchouc ; des sandales seraient bien préférables.

Vestiaire de chacun :

deux soutanes,

trois chemises,

douze mouchoirs de poche.

Se contenter du nécessaire.

"Bienheureux les pauvres d'esprit car le royaume des cieux est à eux". (Mt 5,3)

"C'est une grande richesse que la piété et la modération d'un esprit qui se contente de ce qui suffit pour les besoins de la vie présente". (1 Tm 6,6)

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C'est un article très important et dont il faut bien se pénétrer pour ne pas sortir de la véritable pauvreté, parce que la véritable pauvreté et l'esprit de pauvreté se trouvent renfermés dans ce mot :

Avoir le nécessaire et savoir s'en contenter.

C'est parce qu'on ne sait pas se contenter du nécessaire que l'on manque à la pauvreté.1

On commence bien par la pauvreté mais, peu à peu, on trouve que ce n'est pas assez commode, pas suffisant, que ce n'est pas assez solide, pas assez propre… que ça ne dure pas assez et mille autres raisons spécieuses ; et alors, on ajoute, on change, on embellit, on trouve que c'est plus convenable, que ça dure plus et peu à peu, on se trouve d'avoir une chambre commode, à l'aise, où rien ne manque ; d'avoir une table confortable où l'on trouve au-delà du nécessaire d'avoir des habits convenables, qui durent davantage, qui sont plus solides et mieux en rapport avec les goûts du monde ; de changement en changement, on arrive à faire comme le monde et à perdre l'esprit de pauvreté.

Le monde ne cesse de dire : Ah ! que vous êtes mal logés, mal couchés, mal nourris, mal habillés ! faites donc comme ceci, faites donc comme cela.

A nous de répondre au monde comme Notre Seigneur répondit à saint Pierre : "Retire-toi, Satan ; vous m'êtes un sujet de scandale, parce que vous ne goûtez point les choses de Dieu mais celles des hommes". (Mt 16,23)

Celui qui a l'esprit de pauvreté, il a toujours de trop, il tend toujours à retrancher ; celui qui a l'esprit du monde n'a jamais assez, il n'est jamais content, il lui faut toujours quelque chose de plus.

Le vrai pauvre de Jésus Christ va toujours en retranchant, en diminuant.

Celui qui a l'esprit du monde va toujours en croissant, en augmentant.

Celui qui a l'esprit de pauvreté se dit en lui-même : j'ai bien encore plus qu'il ne faut, il y a tant de pauvres qui n'ont pas tant que moi, tant de pauvres qui souffrent et qui manquent du nécessaire ; et moi, quel droit ai-je donc d'être mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu que les pauvres du bon Dieu ?

Là où il n'y a pas à souffrir quelque chose, il n'y a pas de véritable pauvreté.2

1. MANUSCRIT Ms X 698

Se contenter du nécessaire, article important. Réflexion sur cet article. Qu'il est difficile de se contenter du nécessaire ! On cherche toujours à embellir, à orner, à rendre plus facile, plus aisé. Ce qui rend plus facile, plus aisé, n'est plus le nécessaire et il est plus facile d'embellir que de rester dans le nécessaire, dans ce juste milieu qui constitue la vertu, que de s'élever. Le nécessaire dans le vêtement, le logement la nourriture, il vaut [mieux] rester en deçà que d’aller au-delà, il vaut [mieux] souffrir que d'être à l'aise… dans l'ornementation des églises et des lieux… "regnum Dei intra vos est". (Le règne de Dieu est en vous. (Lc 17,21) Le pauvre manque souvent du nécessaire.

2. MANUSCRIT Ms XII 248. X 721

Observation : C'est parce qu'on ne veut pas se contenter du nécessaire que l’on manque très souvent à la pauvreté et que l'on fait ou fait faire beaucoup de dépenses inutiles. Que de chose inutiles, qui ne sont pas nécessaires et dont on pourrait bien se passer ! mais on cherche malheureusement ses aises, ses commodités dans le logement, le vêtement, la nourriture, et alors on sort de cette voie de pauvreté, si agréable à Notre Seigneur. Sous le plus léger prétexte, on fait agrandir, embellir, arranger et alors cette sainte pauvreté disparaît et ce n'est plus le nécessaire, c'est le beau, le confortable, l'agréable. Avant de faire quoi que ce soit, il faut toujours se demander à soi-même et aux autres : puis-je m'en passer ? est-ce absolument nécessaire ? Et alors, si on peut s'en passer absolument, ne pas le faire. Est-ce que les pauvres de la terre ont toujours eux-mêmes le nécessaire ? est-ce que les pauvres n'ont pas à souffrir ? Là où il n'y a rien à souffrir, il n'y a pas pauvreté ; la véritable pauvreté est une souffrance. (Ms XII 248)

Règles de pauvreté :

"Le disciple n'est pas plus que le Maître". Quel droit ai-je d'être mieux traité, mieux logé, mieux nourri que Jésus Christ, que les apôtres, que les pauvres eux-mêmes ? Le pauvre qui travaille ne nous fait-il pas honte ? Eh quoi ! nous mangeons de bons morceaux et les autres n'auront que du pain noir, quel droit avez-vous ? Les autres travailleront toute la journée péniblement, et vous, vous ne ferez rien, quel droit avez-vous devant Dieu ? (Ms X 721).

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C'est en se pénétrant de cet esprit que, peu à peu, on se dépouille de tout ce qui n'est pas nécessaire ; on a horreur de tout ce qui sent le luxe, la vanité le brillant, le voyant et que l'on choisit toujours ce qu'il y a de plus pauvre et de plus simple. Pourvu que ça me couvre, pourvu que ça tienne, c'est tout ce qu'il faut. Ça peut encore durer, gardons-le.1

C'est une erreur de croire que les choses extérieures, grandes, belles, distinguées, apparentes, donnent par elles-mêmes de l'estime, de la confiance ou de l'autorité ; que c'est par là qu'on attire le monde et que l'on gagne les âmes à Dieu ou à soi ; c'est [une] erreur !

Ces choses extérieures peuvent bien frapper pour un moment, désigner extérieurement ceux qui commandent, ceux qui ont l'autorité et ceux à qui nous devons le respect et l'obéissance mais ces choses là ne les donnent pas par elles- mêmes. C'est la vertu, c'est la charité qui inspirent réellement la confiance et l'amour des peuples.

Il ne faut pas croire que parce qu'on aura de belles robes, de beaux manteaux de belles maisons, de beaux ameublements, de beaux ornements, on attirera le monde et gagnera leur confiance. Non, c'est la vertu.

Si ces choses extérieures eussent été nécessaires, Notre Seigneur Jésus Christ les aurait bien employées ; mais non. Il les a rejetées bien loin de lui. Il n'a eu pour maison qu'une étable, pour lit qu'un peu de paille, pour parents que des gens pauvres et pour mourir une rude croix. Et il disait : quand je serai élevé sur la croix, j'attirerai tout à moi.

Ce n'est donc pas par le luxe et la grandeur qu'il a attiré le monde, mais par la pauvreté et la souffrance.

Les saints employaient-ils d'autres moyens ?

1. MANUSCRIT Ms XII 249

On ne craindra pas de raccommoder ses vêtements de s'accommoder de ce qu'il y a de plus pauvre et de plus simple.

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Saint Jean-Baptiste dans son désert n'avait qu'une peau de chameau sur les épaules et une ceinture de cuir autour de ses reins, et toute la Judée venait à lui.

Et saint François d'Assise, qui courait les pieds nus et un sac sur le dos, attachait-il de l'importance à ces frivolités ? et cependant que d'âmes il attirait à lui ! il comptait de son vivant dix mille religieux qui avaient embrassé sa vie.

C'est la vertu qui attire les âmes et gagne les cœurs à Dieu.

Il y en a qui parlent de rang, de dignité et qui, sous ce prétexte spécieux, croiraient s'avilir et se rabaisser en se faisant pauvre, en s'habillant comme un pauvre, en vivant comme un pauvre, en fréquentant les pauvres, en faisant comme les pauvres.

Ils croiraient se déshonorer en prenant la forme d'un pauvre, et c'est pourtant ce que faisait Notre Seigneur.

Il s'est fait pauvre et c'est précisément ce que les pharisiens lui reprochaient quand ils disaient aux apôtres : "Votre Maître est toujours avec les pécheurs et les publicains". (Mt 9,11)

[Nécessaire dans les églises.]

Nous devons porter cet esprit de pauvreté et de simplicité et nous contenter du nécessaire jusque dans nos églises et dans les objets du culte.

Il ne faut rien dans nos églises et dans nos ornements qui excite la curiosité ou la jalousie des fidèles.

Nos églises, nos autels, nos ornements doivent être simples et modestes.

Le plus bel ornement d'une église, c'est le prêtre.

Le plus beau lustre d'une église, c'est le prêtre.

La plus belle cloche d'une église, c'est le prêtre.

Le plus beau meuble d'une église, c'est le prêtre.

Mettez un prêtre saint dans une église de bois, ouverte à tous les vents, il attirera et convertira plus de monde dans son église de bois qu'un autre prêtre dans une église d'or.

C'est le prêtre qui donne la vie ; ce ne sont ni les pierres, ni les calices, ni les ornements, ni les lustres, ni les beaux autels, ni les belles chaires qui convertissent ; elles attirent pour la curiosité, elles ne convertissent pas, ni ne guérissent.

Et aujourd'hui, cependant, on travaille beaucoup plus à faire de belles églises, de belles cures, qu'à faire des saints.

C'est qu'il est plus facile de faire une belle église que de faire un saint.

Et on ne pourra jamais remplacer la sainteté par les plus belles choses extérieures.

Un jour les apôtres montraient le temple à Notre Seigneur et lui faisaient admirer les belles pierres qui le composaient et Notre Seigneur leur dit que ce temple serait détruit et qu'il n'en resterait pas pierre sur pierre.

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C'est la destinée de toutes les grandes choses. Il n'y a que la vertu qui reste et a de bonnes racines et produit de bons fruits.

Notre Seigneur n'avait rien de toutes ces choses extérieures, ni temple, ni maison. Les arbres, les montagnes, le rivage de la mer, voilà son abri et cependant tout le monde courait à lui pour le voir et l'entendre.

C'est que "virtus de illo exibat et sanabat omnes"[326] ; il tirait toute sa puissance de lui-même, de sa vertu, de sa sainteté ; "virtus de illo exibat". (Lc 6,19)

N'attachons donc pas de l'importance à toutes ces choses extérieures ; servons-nous en, mais sans y ajouter trop d'importance et ne faisons pas passer l'accessoire avant le principal, les pierres avant la vertu, les ornements avant la sainteté.

"Martha, Martha, sollicita es et turbaris erga plurima"[327] (Lc 10,41)

Nous nous contenterons du nécessaire, même pour les objets du culte ; pauvres, simples et propres ; rien de ce qui paraît, de ce qui est clinquant, élégant, qui excite la curiosité ; il faut que tout soit grave modeste, solide. Le beau et le grand peuvent être très simples : ainsi un calice en or peut être très simple et cependant il sera beau et grand. Rien surtout de ce qui excite la curiosité ou l'envie des gens, rien de ce qui sent la profusion.

On met facilement de la vanité, de la recherche, de l'élégance dans les aubes, les surplis, les ornements, l'ornementation. On recherche ce qui est joli, gracieux, on sort vite de la simplicité parce que ceux qui travaillent ces choses, n'ayant pas l'esprit de pauvreté, y mettent leur goût, leur mondanité ; si on ne les reprenait, on sortirait tout de suite de l'esprit de simplicité et de pauvreté et on est dominé par les idées des marchands ou du monde. Les surplis et les aubes doivent être en toile forte et solide ; on ne doit que très peu les empeser, y mettre seulement quelques plis ; on doit très rarement se servir d'aubes brodées, seulement les très grands [jours] solennels et encore cela n'est pas nécessaire. On dit toujours : mais c'est pour le bon Dieu, il faut bien que cela soit beau ; illusion ! le bon Dieu se moque bien de nos beautés et colifichets surtout ; il faut servir Dieu en esprit et en vérité, c'est l'essentiel et, ordinairement, plus on met de choses extérieures moins il y a de l'intérieur ; plus on s'occupe des choses extérieures, moins il y a de fond intérieur. Instruire le monde, voilà l'essentiel.

Nous devons représenter la crèche et le calvaire ; laissons aux autres le soin de représenter les mystères glorieux.

Pour nous, contentons-nous de la petitesse et de la pauvreté, c'est là notre lot et nous ne devons pas en sortir ; les pauvres ne doivent pas sortir de leur rang, même pour le bon Dieu. Ne pas s'exposer à agir par ostentation et orgueil et plutôt pour satisfaire sa vanité que pour plaire à Dieu.

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Devenons des saints, cela vaudra mieux que tout le reste.

Et, en devenant saints, tout le reste nous viendra sans que nous nous inquiétions…

"C'est une grande richesse que la piété et la modération d'un esprit qui se contente de ce qui suffit pour les besoins de la vie présente". (1 Tm 6,6).

"Unum est necessarium".

"Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera pas ôtée".

Cet unique nécessaire pour nous, c'est de bien catéchiser et de prier, le reste n'est rien. On attache beaucoup d'importance à ces riens et ces choses extérieures deviennent toujours des causes de dispute, de querelles : l'un veut d'une manière, l'autre d'une autre ; peu importe. Oh ! comme on garderait la paix et l'union et la charité si on s'appliquait avant tout au seul nécessaire l'amour de Dieu. "Pietas ad omnia utilis est exercitatio corporalis ad modicum" (1 Tm 4,8)[328] ; cet extérieur est peu, "caro non prodest quidquam" (Jn 6,63)[329] ; ainsi que ce soit blanc, noir, peu importe, pourvu que cela n'empêche pas d'aimer le bon Dieu.

Il faut nous rappeler que nous sommes pauvres, que nous vivons d'aumônes nous ne devons pas faire comme les riches qui peuvent faire des dépenses sans blesser la pauvreté ; vouloir faire comme les riches serait sortir de notre rang, nous ressemblerions à ces pauvres qui portent de beaux habits et qui n'ont rien dessous ; nous devons garder notre rang et glorifier Notre Seigneur dans notre pauvreté, comme le riche doit le glorifier dans la grandeur et l'opulence. Prenons et gardons toujours ce qu'il y a de plus simple et de plus pauvre ; entre deux choses, toujours choisir ce qu'il y a de plus simple et de plus pauvre. N'ayons pas cette manière de toujours vouloir faire du nouveau, de toujours chercher à embellir, à orner, à parer ; on perd son temps à s'occuper de ces choses et on laisse le solide et le seul nécessaire ; devenir des saints et instruire le monde.

Une seule chose est nécessaire : aimer Dieu, pour chacun de nous ; instruire les pauvres pour les prêtres et ceux qui y sont destinés. Instruire et guérir, le reste n'est rien. On se casse la tête, on se froisse pour des riens. L'un veut une chose, l'autre en veut une autre ; l'un veut d'une manière, l'autre d'une autre manière et on se dispute, on se boude pour des (riens).

Ne nous occupons donc pas de ces choses inutiles, une seule chose est nécessaire : bien faire son catéchisme. Quand une chose importante se fait bien le reste va bien aussi.

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3°)"Donner à qui demande". (Lc 6,29)

Dans son instruction à ses apôtres, Notre Seigneur, voulant leur inspirer la charité autant que le détachement des choses de la terre, leur dit :

"Si quelqu'un vous prend votre manteau laissez-lui encore votre robe.

Donnez à tous ceux qui vous demandent et ne redemandez point votre bien à celui qui vous l'emporte".

"Prêtez sans rien espérer et vous serez les enfants du Très Haut qui est bon envers les ingrats et les méchants". (Lc 6,35)

Voilà jusqu'où Notre Seigneur veut que nous portions le détachement des choses de la terre, jusqu'à donner à qui nous demande tant que nous avons quelque chose à nous, jusqu'à ne pas redemander notre bien à qui l'emporte.

Pouvait-il porter plus loin l'esprit de détachement et de douceur ?

Combien ces paroles renferment de détachement, de douceur et de charité ! combien l'accomplissement de ces paroles, ou plutôt l'esprit nous met à l'abri de tout sentiment de trouble, de rancune, d'ennui de procès, d'agitation, de haine et nous maintient dans le calme, la paix de l'âme !

C'est presque toujours l'attachement aux biens de la terre qui nous fait refuser l'aumône à ceux qui nous demandent.

Parmi ceux qui nous demandent, on distingue : les pauvres, les ouvriers qui ont travaillé pour nous, les marchands, les emprunteurs, les chicaneurs et les voleurs.

Notre Seigneur entre lui-même dans tous ces détails et nous marque la conduite que nous devons tenir dans ces circonstances pour être de véritables disciples de Jésus Christ.

(Pauvres des paroisses dont on n'est pas chargé).[330]

Quant aux pauvres, nous ne devons jamais refuser de donner à tout pauvre qui nous demande l'aumône et lui donner tout ce que nous pouvons en argent, en vêtement, en nourriture et aussi le logement s'il est nécessaire.

Notre Seigneur ne fait pas d'exception : "donnez à qui demande". (Lc 6,29)

Les prétextes que l'on prend souvent pour ne rien donner en disant que ce sont des paresseux, qu'ils pourraient travailler, qu'on ne les connaît pas, ne sont que des prétextes pour déguiser notre attachement et notre avarice ; donnez à qui demande, selon votre pouvoir, selon vos moyens ; mais ne refusez à personne et si vous n'avez pas d'argent ou que nous ne pouvons rien donner, nous devons faire l'aumône spirituelle et dire comme saint Pierre : "Je n'ai ni or, ni argent ; mais ce que j'ai, je te le donne". (Ac 3,6), en leur donnant quelque petite chose : image, chapelet et priant Dieu pour eux.

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Pour accomplir ce précepte du Seigneur, il y aura, dans chaque maison, un prêtre chargé de distribuer les aumônes et, quand on sortira, on aura toujours quelques sous dans sa poche pour donner aux pauvres que l'on rencontrera.

Quant aux créanciers et aux ouvriers qui ont travaillé pour nous il est de toute justice de les payer, non seulement quand ils le demandent mais même de suite après leurs travaux : "Dignes est operarius mercede sua" (Lc 10,7, Lv.19,13)[331], et c'est une faute de les faire attendre et on ne doit jamais ni acheter, ni faire travailler qui que ce soit, si on ne peut les payer de suite. Il vaut mieux souffrir et attendre soi-même que de s'exposer à faire attendre ou faire souffrir les autres.1

Quant aux emprunteurs, il faut leur prêter ce que l'on peut et sans intérêt. "Prêtez sans intérêt" (Lc 6,35), dit Notre Seigneur.

Mais il vaut bien mieux donner que de prêter ; on donne ce que l'on peut et alors tout est terminé, surtout quand il s'agit d'argent généralement, les gens qui empruntent ne peuvent pas rendre et alors arrivent mille peines, mille difficultés.

Si on compte sur ce que l'on a prêté pour payer ou faire face à quelques affaires, on se trouve alors dans l'embarras et on nuit aux autres pour avoir rendu service à quelqu'un ; et souvent ce service que vous avez rendu à votre prochain devient une cause de froideur et d'éloignement, s'il ne va pas jusqu'à la brouille et à la méchanceté ; si vous redemandez ce que vous avez prêté et qu'il ne puisse pas vous le rendre, comme cela arrive presque toujours, il vous reçoit mal et trouve bien mal de votre part de redemander si tôt… et le malheur ne fait qu'aigrir…

Quand on [vous] demande 100 francs à emprunter, il vaut mieux donner 50 francs ou 20 francs, si on le peut et n'avoir plus rien à réclamer ; par ce moyen, on fait une bonne action, on n'est pas obligé de redemander à ces pauvres qui ne peuvent pas rendre et on conserve l'amitié et la charité avec tout le monde.

S'il ne s'agissait pas d'argent mais s'il s'agit simplement d'objets particuliers, tels qu'ustensiles, vêtements ou autre objet, ça n'a pas le même inconvénient et encore ne faut-il prêter vraiment que ce que l'on a réellement l'intention de donner, afin de n'avoir pas la déception de ne plus le revoir.

Toutefois l'accomplissement de cette parole nous aide grandement à pratiquer la pauvreté parfaite et si réellement on veut arriver à devenir vraiment pauvre, on n'a qu'à prêter à tous ceux qui demandent et à donner tout ce qu'on demande, vous êtes sûr de n'avoir bientôt plus rien à vous.

1. MANUSCRIT Ms XII 253

Ce serait manquer gravement à la pauvreté que de refuser de payer ses dettes, de les renvoyer à un autre jour (…) il faut tâcher de payer toujours au comptant ce que l'on achète, parce que le fournisseur peut avoir besoin de son argent ; et ne pas payer tout de suite, quand on le peut, c'est garder de l'argent qui ne nous appartient pas et manquer à la pauvreté et manquer à la charité, parce que le fournisseur peut en avoir besoin.

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Quant aux chicaneurs, Notre Seigneur nous dit : "Si quelqu'un veut plaider contre vous, pour vous prendre votre manteau, laissez-lui encore prendre votre robe". (Mt 5,40)

Voilà jusqu'où nous devrions porter l'esprit de détachement dans le monde pour éviter toutes contestations avec le monde pour les choses de la terre.

Rien de plus opposé à l'esprit de pauvreté que ces contestations journalières qui arrivent dans le monde et, très souvent, même entre des personnes pieuses et chrétiennes ; on se dispute pour des riens, pour un chiffon, pour une patte, pour un sou on se brouille on garde de la haine, de la rancune jusqu'à la mort ; n'est-ce pas là ce qui arrive dans un grand nombre de familles, surtout dans les partages ?

Oh ! évitons bien cet esprit de rapacité et d'avarice et rappelons toujours dans ces cas ces paroles du Maître : "Si on veut vous prendre votre manteau, donnez encore votre robe" (Lc 6,29), plutôt que de vous disputer et de vous chicaner pour des choses, si petites, si viles, si terrestres.

Les âmes grandes et spirituelles ont l'esprit au-dessus de la terre et leur cœur est au ciel : "Là où est votre trésor, là est aussi votre cœur". (Mt 6,21)

Pour entrer dans cet esprit de détachement et de mépris des choses de la terre nous éviterons toutes contestations, toutes disputes en ce qui concerne les choses de la terre ; pas de procès avec personne.1

C'est encore opposé à l'esprit de détachement que de trop contester avec les marchands, de trop marchander, de liarder[332], ne faut-il pas que l'ouvrier et le marchand gagnent [leur] vie ? Donnons ordinairement, ou à peu près, ce qu'on nous demande2 ; il faut bien avoir un peu de confiance en ceux qui nous vendent ou nous fournissent. Si nous n'avons pas confiance en eux n'allons pas chez eux. Si nous savons qu'ils nous trompent, n'y retournons pas ; tâchons d'avoir à faire toujours à de braves gens.

Il y en a aussi qui ne veulent jamais se rapporter aux ouvriers, il faut toujours des tiers pour examiner, pour mesurer ; ne vaut-il pas mieux s'entendre aimablement et faire les choses à la bonne foi ? Toutes ces précautions ne viennent que du manque de confiance et de bonne foi ; tant pis pour ceux qui nous trompent ! ils n'emporteront rien dans l'autre monde.

Agissons avec simplicité et bonne foi ; ayons un peu de confiance dans les autres, quand même ils ne le mériteraient pas.

1. MANUSCRIT Ms XII 254

Ne jamais aller en justice pour des choses semblables, à moins qu'on exige évidemment des choses tout à fait injustes et sur lesquelles on n'ait aucun droit. Mais ne jamais traduire soi-même en justice, mais attendre qu'on soit traduit soi-même.

2. MANUSCRIT Ms XII 253

Pour gagner quelques sous, on perd l'estime, la charité on se fait traiter d'avare, d'ambitieux, d'égoïste. Soyons large avec l'ouvrier qui travaille ; il a bien ses peines ; on ne paie jamais assez les sueurs de l'ouvrier et du pauvre.

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Il vaut mieux que l'on dise de nous : c'est un imbécile, je l'ai bien attrapé, il l'a bien payé ; que si on disait de nous : c'est un avare, c'est un chicaneur on n'en finit jamais avec lui ; il se ferait pendre poux un sou.

Combien ces réflexions que l'on fait malheureusement trop souvent à l'égard des personnes religieuses sont nuisibles à la religion et opposées à l'esprit de Jésus Christ !

Dans tout, il faut être large et généreux et ne pas manquer à la charité.

Il y en a qui, sous prétexte d'esprit de pauvreté, de vertu d'économie, de bonne gestion, de savoir faire, de bien conduire le ménage, sont toujours à marchander, à calculer, à courir de côté et d'autre. Tout cela n'est souvent que prétexte pour cacher l'avarice, l'attachement aux choses de la terre ou la crainte de manquer et la défiance en la Sainte Providence.

Soyons pour les autres comme vous voulez que le bon Dieu soit pour vous, large et miséricordieux.

C'est la sagesse de l'Esprit-Saint qui donne aux âmes cette sagesse pour tenir ce juste milieu qui fait que l'on pratique le détachement et qu'en même temps on conserve les intérêts de Dieu et de ses pauvres.

Quant aux voleurs, on ne peut pas prendre grand chose à celui qui n'a rien et qui ne tient à rien ; ce conseil du Sauveur : "Ne redemandez pas votre bien à celui qui vous l'emporte" (Lc 6,30), est pour nous faire éviter les procès, les haines, les tribunaux, les disputes, les soupçons injustes, les jugements téméraires, nous faire conserver la paix au dedans de nous-mêmes et nous faire pratiquer la douceur et la charité et le détachement, quand même on nous prend notre bien. Par là, on évite les troubles de l'esprit, les recherches inutiles, la perte de temps, les mensonges, car celui qui a volé ne voudra pas l'avouer.

Si on nous prend quelque chose, il faut penser que ceux qui nous le prennent en avaient besoin et plus besoin que nous ; qu'ils n'osaient pas nous le demander et que le bon Dieu le permet pour nous forcer à pratiquer le détachement et la charité.

Tout doit tourner à bien pour celui qui est juste.

Si on vient à découvrir le voleur, il faut lui donner ce qu'il a volé, si on le peut et surtout s'il ne peut le rendre, en lui disant qu'il aurait mieux fait de nous le demander, qu'on pourrait bien le faire punir mais que, par amour pour Dieu et le bien de son âme, on lui pardonne et on le lui donne afin qu'il ne soit pas damné pour cela.

Par ce moyen, on évite beaucoup de troubles, de misères, d'inquiétudes ; le Seigneur est glorifié ; nous avons fait un grand acte de vertu et nous aurons gagné probablement notre frère à Dieu parce que les exemples de douceur, de détachement et de charité convertissent bien plus les âmes que la poursuite et la sévérité.

Notre Seigneur, après nous avoir donné ces règles de conduite si élevées, si opposées à nos idées terrestres, ajoute : "Si vous faites ces choses, vous serez

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les enfants du Très-Haut qui est bon envers les ingrats et les méchants et fait pleuvoir sur les justes et les injustes". (Mt 5,45)

4°)Ne pas se mêler d'affaires temporelles.

Le ministère du prêtre est un ministère tout spirituel.

Quand Notre Seigneur envoie ses apôtres, il ne les envoie pas pour s'occuper du monde, travailler, bâtir, faire le commerce ; mais il les envoie pour prêcher et guérir ; voilà les deux grandes missions que Jésus Christ leur confie : "prêcher et guérir". "Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé". (Jn 20,21)

Les apôtres qui avaient reçu les enseignements du Sauveur, nous donnent l'exemple de ce devoir, ainsi que nous le voyons dans les Actes des apôtres, regardant le soin des pauvres comme une occupation qui les absorbait trop et prenait un temps qui devait être employé entièrement au spirituel. Ils établirent des diacres pour s'occuper des pauvres et ils gardèrent pour eux la prière et la prédication comme étant leur occupation unique et véritable : "nos vero oratione et praedicationi instantes erimus". (Ac 6,4)

Saint Paul le dit formellement dans ses épîtres à Timothée : "Que celui qui est enrôlé dans le service de Dieu ne s'embarrasse point dans les affaires du siècle pour ne s'occuper qu'à plaire à celui à qui il s'est donné". (2 Tm 2,4)[333].

Il ne faut donc point s'embarrasser dans les affaires temporelles.

C'est-à-dire qu'il faut laisser de côté toute occupation de biens, de terres, de cultures, d'affaires, de ventes, d'achats, de négoce, tout ce qui sent le commerce ou qui se fait pour gagner de l'argent ; tout ce qui met en rapport avec les hommes d'affaires ; il faut laisser ces choses aux laïcs : les prêtres ne doivent pas y toucher du bout des doigts.[334]

Il faut employer de bons laïcs pour tout ce qui concerne les affaires temporelles. Pour nous conformer à cet esprit de l'Evangile, nous éviterons de créer des maisons ou providences[335] où l'on s'occupe à des travaux manuels ; le prêtre à la tête de ces maisons de travail est obligé de s'occuper de toutes sortes de choses, de menuiserie de ferronnerie, de cordonnerie, de ventes, d'achats, avoir des correspondances, des rapports avec des hommes d'affaires, avoir des magasins, des dépôts ; on dirait vraiment un négociant en entrant dans la chambre ou la maison de ces directeurs.

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Notre but doit être tout spirituel et nous ne devons prendre les enfants, comme les grandes personnes, que pour les instruire, leur apprendre leur religion, et non pour les faire travailler.

On ne trouve pas à redire qu'un enfant de bonne famille ou même de simples ouvriers, passe trois ans, quatre ans, dix ans à l'école ou dans des pensionnats sans rien faire, seulement pour son instruction ou son éducation et on nous trouvera à redire, à nous, de garder pendant cinq mois des enfants pauvres pour les former à la vie chrétienne, leur apprendre leurs devoirs, sans les faire travailler.[336]

Il faudrait peu comprendre l'importance de l'éducation ou de l'instruction pour nous reprocher ce peu de temps qu'ils passent sans travailler… temps que nous trouvons nous-mêmes pas même toujours suffisant.

Nous ne désapprouvons pas cependant un petit travail d'occupation d'un instant dans le courant de la journée, travail d'occupation utile… utile à la maison, moral, propre à occuper leur corps et à leur apprendre à se tirer d'embarras, tel que se raccommoder, préparer les repas, nettoyer, laver, faire des chapelets bêcher un petit jardin, etc. nous n'avons point de domestiques et nous devons faire notre ouvrage, voilà notre travail : être menuisier, maçon, plâtrier, balayeur, laver, raccommoder ; mais nous rejetons tout métier : usine, fabrique, travail pour le dehors, tout travail qui sent le commerce, qui se fait pour gagner de l'argent. Tout ceci est l'affaire de bons laïcs et non l'affaire des prêtres.

C'est encore pour nous conformer à cet esprit et de pauvreté et d'éloignement pour tout ce qui sent le monde, que nous ne posséderons ni terres, ni biens, ni maisons, en dehors des maisons que nous habitons.

Nous ferons en sorte de n'avoir que le nécessaire en fait d'habitation : maison, cour et jardin, pour n'avoir pas à s'occuper de culture, de ferme, d'ouvriers, de domestiques ou de fermiers. Toutes ces choses entraînent toujours avec elles beaucoup d'inconvénients et d'embarras et sont opposées à la pauvreté évangélique et nous jettent dans toutes sortes d'embarras qu'il faut éviter.

Si le bon Dieu nous envoie des biens pour nos Providences, nos écoles et nos oeuvres, nous établirons des pères ou des mères temporels qui possèderont ces biens, les feront valoir en leur propre nom, en auront la direction, la gestion et en donneront les revenus au supérieur général qui les distribuera lui-même aux différentes oeuvres, sans que ces personnes aient à se mêler de l'emploi de ces revenus.[337]

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Tout cela doit se faire sous la direction générale des supérieurs ecclésiastiques de la congrégation.

Il faut distinguer le travail que l'on fait par humilité, par obéissance, par nécessité, pour gagner sa vie, comme faisait saint Paul, et un travail qui sent le commerce, qui se fait pour gagner de l'argent et entraîne avec lui des embarras d'affaires, des rapports, des dérangements tout à fait opposés au ministère.1

Il y a un travail qui est dans l'esprit de pauvreté, qui est même nécessaire utile et conforme à l'esprit évangélique, puisque Jésus Christ dit "qu'il n'est pas venu pour être servi mais servir" (Mt 20,28) ; le pauvre doit travailler et faire ce qu'il peut pour gagner sa vie.2

5°) Ne rien demander à personne.

Quand Notre Seigneur Jésus Christ envoie ses apôtres dans le monde, il leur dit : "Allez, enseignez toutes nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit". (Mt 28,19)

"N'ayez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures ; ni double vêtement, ni chaussures mais des sandales". (Mt 10,9 ; Mc 6,9)

"En quelque maison que vous entriez, dites d'abord : Que la paix soit dans cette maison" ! (Lc 10,5)

"Mangez et buvez ce qu'on vous donnera, l'ouvrier est digne de son salaire et de sa nourriture". (Lc 10,7)

Et ailleurs : "Ne vous inquiétez pas en disant : Que mangerons-nous, que boirons-nous ou de quoi nous vêtirons-nous ? Votre Père céleste sait que vous en avez besoin. (Lc 12,30)

"Cherchez le royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par dessus". (Mt 6,31-33)

Quand donc le Maître envoie ses ouvriers, apôtres dans le monde, il ne les envoie pas pour quêter, demander, bâtir, construire, s'établir dans le monde, il les envoie pour enseigner, instruire et baptiser. Voilà la grande fin.

Et s'ils travaillent pour lui, il leur promet de leur donner leur salaire.

Quand on fait travailler un ouvrier, on doit le payer ; l'ouvrier est digne de son salaire ; puisque c'est Dieu qui envoie, il se charge de ses ouvriers.

Quand donc nous allons dans un endroit quelconque, la première chose à

1. MANUSCRIT Ms XII 185

Ainsi faire travailler les latinistes pour leur apprendre à pratiquer l'humilité, leur faire comprendre ce que c'est que de gagner sa vie, la peine que les autres ont pour faire croître les fruits, pour tenir leur linge propre ; il faut au contraire faire par humilité et pauvreté tout le travail de la maison : nettoyer, laver, blanchir les murs… employer le moins possible les ouvriers du dehors, faire soi-même le travail.

2. MANUSCRIT Ms XII 151

"Mais c'est que nous avons voulu nous donner nous-mêmes pour modèles, afin que vous nous imitassiez en travaillant pour manger". (2 Th 3,7). Petits travaux humbles, utiles aux maisons, pour donner l'exemple du travail et de l'humilité. Jésus travaillait.

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faire, c'est d'instruire, de faire le catéchisme, de baptiser, de guérir, de rendre service à tout le monde ; voilà notre première mission. Si on commence par bâtir, arranger, aligner, acheter, demander, quêter, on ne fait pas l'œuvre de Dieu : on fait l'œuvre matérielle.

Il faut commencer par l'œuvre spirituelle. L'œuvre matérielle ne vient qu'après.1

Quand les apôtres ont parcouru le monde, ils n'ont pas commencé par quêter, demander, construire et bâtir des maisons, des églises. Non.

Ils ont commencé par planter une croix et, au pied de cette croix, ils instruisaient le monde ; ou ils instruisaient dans les synagogues, les maisons ; et quand le monde se convertissait, les fidèles construisaient eux-mêmes les églises parce qu'ils en sentaient la nécessité.[338]

La conversion du monde passe avant tout.

Il ne faut pas laisser les âmes pour courir après les pierres ; à quoi servent les pierres quand on a pas des âmes ? Il faut donc faire passer l'œuvre spirituelle avant tout ; instruire, catéchiser, voilà le premier devoir à remplir.2

Si on n'a pas ce qu'il faut, peu importe. Notre Seigneur avait-il ce qu'il fallait quand il est venu sur la terre ?

Avait-il ce qu'il fallait dans ses voyages dans la Galilée, la Judée, la [Décapole] ?

Avait-il ce qu'il fallait quand il était sur sa croix ?

S'il y a à souffrir, tant mieux ! l'œuvre de Dieu n'en sera que plus solide et

1. MANUSCRIT Ms XIl 262

Nous devons donc commencer les œuvres et les paroisses par évangéliser, catéchiser, prier, répandre la vie spirituelle, laissant à Dieu le soin de nous envoyer de l'argent ou des maisons ; à quoi servent les maisons et l'argent, si on ne fait pas l'œuvre de Dieu ? N'est-ce pas mettre l'accessoire avant le principal que de commencer par des maisons, des quêtes, des visites ?… Que savez-vous si Dieu vous appelle à cette œuvre ? Que savez-vous si Dieu veut cette oeuvre que vous méditez ? si vous êtes dignes de cette église que vous voulez fonder, cette oeuvre que vous voulez construire ? Commencez d'abord par les âmes.

2. MANUSCRIT Ms XII 264

Que penser de ceux qui ne pensent qu'à bâtir, qu'à embellir leur cure, leur église ? qui, pour cela, ne font que courir chez les maires, les préfets, les messieurs, les dames ? Hélas ! ils laissent les âmes pour courir après les pierres. On n'a pas besoin de tant d'affaire pour convertir. Nous ne sommes pas envoyés pour bâtir mais pour convertir. Aujourd'hui, on n'a jamais tant construit d'églises et de cures et jamais il n'y a eu si peu de foi et de religion. On ne doit bâtir ou faire des choses extérieures que quand on y est forcé et quand on a largement de quoi y subvenir sans se déranger.

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ne réussira que mieux ; on attire plus et on gagne plus d'âmes à Dieu par la pauvreté et la souffrance que par le bien-être et les richesses.

Les fidèles nous donneront bien mieux ou plutôt seront bien mieux disposés à nous donner, quand ils nous verront pauvres et souffrants.

Si le bon Dieu ne nous envoie pas des ressources, c'est une preuve qu'il veut que nous souffrions et que nous méritions, par la souffrance, ce dont nous avons besoin.

Que nous manquons de prudence et de sagesse en allant trop vite ! présomption.

C'est peut-être aussi une preuve que le bon Dieu ne veut pas cette oeuvre ou que nous sommes pas dignes de la faire, de l'établir, de la bien conduire ; et qu'il vaut mieux ne pas l'entreprendre que de vouloir la faire par force.

Toute oeuvre de Dieu doit d'abord porter le cachet de la pauvreté et de la souffrance.

D'ailleurs, les quêtes n'entraînent-elles pas avec elles de grands inconvénients ? ne faut-il pas perdre beaucoup de temps pour aller chez l'un, chez l'autre atteindre Monsieur, Madame, faire salon, dire beaucoup de paroles inutiles même quelquefois des mensonges ; vanter ce que l'on fait et même souvent ce que l'on ne fait pas ? raconter les peines que l'on a ou que l'on a pas, entendre des paroles flatteuses, de louanges ? et on ne revient souvent qu'avec l'esprit du monde et rempli de fadaises ; en faisant ainsi, est-ce faire l'œuvre de Dieu ?et le bon Dieu attache-t-il le succès de son oeuvre à lui à des choses si vaines et si puériles ?

On dira qu'il y a beaucoup de mérite à faire la quête. Oui, sans doute, il y a peines, affronts, humiliations ; mais il y a aussi du mérite à souffrir et à attendre tout de la Providence.

Et les gens du monde ne sont-ils pas très souvent fatigués de voir continuellement à leur porte des quêteurs ? et on ne leur donne souvent qu'à regret et on ne manque pas de blâmer et de critiquer ces quémandeurs continuels.

D'ailleurs ce ne sont ni les terres, ni les maisons, ni l'or, ni l'argent qui font les oeuvres de Dieu. Ce sont les hommes, des hommes généreux, dévoués qui savent souffrir, animés de l'esprit de Dieu. Voilà ce qu'il faut pour faire les oeuvres.

Donnez-moi une âme qui soit généreuse, dévouée, qui sache souffrir elle vaudra plus qu'un million ; et quand, à côté de cette âme, il s'en joint une autre du même désir et marchant vers le même but et unies ensemble par l'amour de Dieu, l'œuvre est fondée.[339]

C'est l'Esprit-Saint qui le dit : "Bienheureux l'homme pur et sans tache, qui ne court pas après l'or et n'a pas placé sa confiance dans l'argent et les trésors il fera des choses admirables pendant sa vie. (Si 31,8-9)

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Quand on fait le bien spirituel, le temporel vient toujours. Dieu l'a promis.

Si nous donnons pour une once de biens spirituels, Dieu nous donnera cent livres de biens temporels. C'était notre devise en commençant le Prado.

On comprend que des laïcs faisant une oeuvre demandent l'aumône pour la faire, la continuer, l'agrandir.

Mais le prêtre, lui si riche, si puissant, qui possède tous les trésors célestes, qui distribue les dons de Dieu, a-t-il besoin d'aller courir chercher de l'argent pour lui ou pour les autres ?

Tout le monde a besoin de lui, les pauvres et les riches plus encore que les pauvres. Il est le médecin des âmes, le consolateur de tout le monde ; il donne à tout le monde les dons de Dieu ; les gens ont plus besoin de lui que lui n'a besoin des autres ; il donne plus que personne ne lui donnera ; et ce qu'on leur donne n'est rien en comparaison de ce qu'il donne lui-même, il est plus riche que tous les riches de la terre et les riches ont plus besoin de lui que lui n'a besoin des riches.

Si donc le prêtre connaît ses richesses et s'il sait distribuer comme il faut les grâces de Dieu, il ne manquera jamais des biens de la terre.

Et courir après les biens de la terre, c'est annoncer publiquement sa misère spirituelle, c'est avouer qu'il ne travaille pas selon Dieu, puisque Dieu ne le paie pas, c'est avouer qu'il ne donne rien au monde puisque le monde ne lui donne rien.

Le prêtre qui donne au monde la vie spirituelle n'a pas besoin de s'occuper des choses temporelles. Dieu les lui enverra au delà. "Cherchez le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît". (Mt 6,33)

Le prêtre qui travaille pour Dieu sera d'abord nourri et entretenu par les pauvres et puis après viendront les riches, c'est la règle.1

Indications pratiques.

Pour observer cette règle de pauvreté, de foi et de confiance en Dieu, nous nous proposons d'abord de ne nous occuper exclusivement en tout que des oeuvres de Dieu et de faire passer l'œuvre de Dieu avant tout ; de ne jamais commencer par le temporel mais de commencer par le spirituel,

de ne point solliciter les gens du monde à nous donner quoi que se soit, de ne jamais employer aucun de ces moyens humains assez en usage dans le monde pour avoir de l'argent tels que loterie, concert, soirées, réunions, sermons et autres où l'on fait des quêtes. Tous ces moyens d'attirer l'argent ne sentent pas la charité, la confiance, l'humilité ; il ne faut pas tirer de l'argent, ni forcer le monde à nous en donner.

1. MANUSCRIT Ms XII 266

Le prêtre n'est-il pas envoyé pour soulager et guérir ? Or que de malades, que de pauvres dans le monde… (…) Cherchons Dieu et ne nous inquiétons pas du reste ; vivons pauvrement et dans la charité et nous deviendrons bien trop riches…

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Il faut, au contraire, que tout l'argent ou biens que nous recevons soit tout à fait l'argent de la Providence et que les fidèles nous le donnent librement volontairement, affectueusement, spontanément. Nous pouvons faire connaître nos besoins à ceux qui nous le demandent, mais non à ceux qui ne nous le demandent pas. Nous pouvons aller chez ceux qui nous disent d'aller chez eux pour aller chercher quelque chose1[340] mais non chez ceux qui ne nous connaissent pas ou ne nous disent rien. Nous pouvons faire la quête à l'église en disant pour quel motif, chacun donne ce qu'il veut. Nous pouvons aller à la porte d'une église, comme les pauvres, demander l'aumône.

(Il est bien défendu de faire payer ses services, de solliciter des parents dont nous avons les enfants, de leur demander quoi que ce soit, ce serait perdre sa liberté d'action, s'exposer à des bassesses perdre sa dignité et aller contre l'esprit de Jésus Christ. On est plus heureux de donner que de recevoir, rendre service à tout le monde sans intérêt)

Dans tous les cas, c'est l'argent de la Providence et non un argent sollicité, tourmenté, qu'on ne donne souvent qu'à regret, et pour se débarrasser de nous. Nous pouvons encore, par esprit de pauvreté, d'humilité et de pénitence aller demander l'aumône pour nous mêmes, comme un pauvre, demandant de porte en porte ou sur le chemin, sans rien dire… il y a la quête du pauvre qui demande du pain quand il a faim… Celle-ci n'est pas défendue quand elle est réellement nécessaire et qu'elle est pour soi.

Quand nous n'avons rien, nous devons d'abord travailler comme saint Paul afin de n'être à charge à personne et, quand nous ne pouvons subvenir à nos besoins, nous devons diminuer nos dépenses et vendre ce que nous avons de trop. Il arrive souvent que l'on a beaucoup de choses inutiles que l'on a beaucoup d'abondance, que l'on n'est pas réellement pauvre et c'est pour cela que l'on ne reçoit pas ; alors vendez ce que vous avez de trop et travaillez pour gagner votre vie et Dieu vous enverra ce qui vous manque.

Ce n'est que lorsqu'on a tout vendu ce que l'on a de trop et que l'on travaille comme de véritables pauvres, que l'on peut aller demander, si réellement on manque du nécessaire. Et, quand on demande, le faire toujours avec humilité, réserve et prudence et se rappeler bien toujours que personne ne [nous] doit rien. Il y en a, malheureusement, qui croient que, parce qu'ils font une œuvre qu'ils ont telle ou telle charge, que tout le monde doit les aider, les bien

1. MANUSCRIT Ms XII 266

Le prêtre n'est-il pas envoyé pour soulager et guérir ? Or que de malades, que de pauvres dans le monde… (…) Cherchons Dieu et ne nous inquiétons pas du reste ; vivons pauvrement et dans la charité et nous deviendrons bien trop riches…

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recevoir, leur donner ; ceux-là ne sont que des orgueilleux ; ils ne méritent que des coups de bâton et ne sont pas dignes de faire l'œuvre de Dieu. Les quêteurs sont souvent des gens sacrifiés pour le spirituel et pour leur vocation.

Il arrive aussi que l'on s'habitue à la quête et que souvent on ne quête plus pour avoir le strict nécessaire mais pour s'agrandir, pour arranger, pour s'accommoder, pour s'enrichir. Alors, on ne fait plus l'œuvre de Dieu : c'est l'œuvre du diable parce que Dieu a dit : "Malheur aux riches" ! (Lc 6,24) et celui qui devient riche par la quête n'est qu'un trompeur et tombe dans les pièges du diable.[341]

Ne recevoir que des choses conformes à la pauvreté.

Ne rien recevoir pour soi en particulier mais pour les œuvres et les maisons.

Ne pas recevoir sans permission et, si l'on reçoit quelque chose le remettre au supérieur qui en dispose selon qu'il le juge convenable et le donne à qui il croit devoir le donner.

Ne rien demander á personne dans les fonctions du saint ministère.

Notre Seigneur, donnant ses instructions à ses apôtres, leur dit aussi ces paroles : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement". (Mt 10,8)

Ce conseil de perfection que Notre Seigneur recommande à ses apôtres, saint Pierre le recommande aussi aux prêtres de l'Eglise et saint Paul le met à exécution dans toute sa rigueur, dans sa conduite envers les fidèles de Corinthe, de Thessalonique et d'Ephèse et de toute l'Achaïe et le rituel romain en parle dans sa préface adressée aux prêtres.

Saint Pierre, écrivant aux prêtres et évêques, leur dit : "Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, veillant sur sa conduite, non par une nécessité forcée mais par une affection toute volontaire, qui soit selon Dieu, non par un honteux désir du gain mais par une charité désintéressée". (1 P 5,2)

Saint Paul s'exprime avec vigueur et nettement sur ce point et nous montre jusqu'où il pousse le détachement et la charité sur ce point.

Voilà ce qu'il dit aux corinthiens : "Si nous avons semé en vous des biens spirituels, est-ce une grande chose que nous recueillions de vos biens temporels ? Si d'autres se servent de ce pouvoir à votre égard, pourquoi n'en userions nous pas plutôt qu'eux ? Mais nous n'en avons point usé et nous souffrons, au contraire de toutes sortes d'incommodités pour n'apporter aucun obstacle à l'Evangile de Jésus Christ" (1 Co 9,11-12). "Dieu a ordonné à ceux qui annoncent l'Evangile de vivre de l'Evangile ; pour moi, je n'ai usé d'aucun de ces droits et je ne vous écris"

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point ceci afin qu'on en use ainsi envers moi, puisque j'aimerais mieux mourir que de souffrir que quelqu'un me fit perdre cette gloire d'évangéliser gratuitement" (1 Co 9,14-15)

Ecrivant dans un autre temps aux mêmes fidèles, il leur dit encore : "C'est la troisième fois que je me prépare pour aller chez vous et ce sera encore sans vous être à charge parce que c'est vous que je cherche et non pas votre bien. "Ce n'est pas aux enfants à amasser des trésors pour leurs pères mais aux pères à amasser des trésors pour leurs enfants. Aussi, pour ce qui est de moi, je donnerai volontiers tout ce que j'ai et je me donnerai encore moi-même par dessus, pour le salut de vos âmes, quoi qu'ayant tant d'affection pour vous, vous en ayez si peu pour moi". (2 Co 12,14-15)

Dans ses adieux aux évêques d'Ephèse, il dit : "Veillez en vous souvenant que durant trois ans je n'ai point cessé, jour et nuit, de vous exhorter chacun de vous, avec larmes et maintenant je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce". (Ac 20,31)

"Je n'ai désiré recevoir de personne ni or, ni argent, ni vêtement et vous savez vous-même que ces mains que vous voyez ont fourni à tout ce qui nous était nécessaire, à moi et à tous ceux qui étaient avec moi. Je vous ai montré, en tout, que c'est ainsi, en travaillant de ses mains et annonçant gratuitement l'Evangile, qu'il faut ménager les faibles" (et leur ôter tout lieu de croire que l'on prêche par intérêt) "et se souvenir de cette parole que le Seigneur a dite lui-même, qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir". (Ac 20,33-35)

Il écrit encore aux corinthiens : "Je ne pense pas avoir été inférieur en rien aux plus grands des apôtres. Est-ce que j'ai fait une faute lorsque, afin de vous élever, je me suis rabaissé moi-même, en vous prêchant gratuitement l'Evangile de Dieu ? Il est vrai que j'ai reçu des autres églises ce dont j'avais besoin pour vous servir et que, lorsque j'étais parmi vous et que j'étais dans la nécessité, je n'ai été à charge à personne ; mais mes frères de Macédoine ont suppléé aux besoins que je pouvais avoir et j'ai pris garde à ne vous être à charge en quoi que ce fut, comme je le ferai à l'avenir. Le Verbe de Jésus Christ est en moi et on ne me ravira point cette gloire dans toute l'Achaïe" (2 Co 11,5,7-10) ; et qu'on ne dise point que j'ai reçu quelque chose de ceux à qui j'ai annoncé l'Evangile.

Ecrivant aux Thessaloniciens, il leur rappelle encore sa conduite à leur égard, en disant : "Et nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne ; mais nous avons travaillé de nos mains, jour et nuit, avec peine et avec fatigue, pour n'être à charge à aucun de vous ; ce n'est pas que nous n'en eussions le pouvoir, mais c'est que nous avons voulu nous donner nous-mêmes pour modèle" (2 Th 3,8-9) afin que vous nous imitiez en travaillant vous-mêmes pour manger.

Et ailleurs, il dit encore aux corinthiens : "Jusqu'à cette heure nous endurons la faim, la soif, la nudité, les mauvais traitements ; nous n'avons point de demeure stable ; nous travaillons avec beaucoup de peines de nos propres mains nous sommes maudits et nous bénissons, en butte à la persécution et"

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nous la souffrons. Nous sommes devenus comme les ordures du monde, comme les balayures qui sont rejetées de tous". (1 Co 4,11-13)

"Exposés à toutes sortes de travaux, de fatigues, de nombreuses veilles, à la faim, à la soif, à des jeûnes réitérés, au froid, à la nudité". (2 Co 11,27)

Voilà comment se conduisait le grand saint Paul.

Voilà jusqu'où il portait le dévouement, la pauvreté, la charité.

Où en sommes-nous ?

Quelle différence entre notre vie et la sienne !

Prescriptions du rituel romain.

Ouvrant le rituel romain qui nous donne, dans la préface, les règles que nous devons suivre dans l'administration des sacrements, nous trouvons ces mots :

"Illud porro diligenter caveat ne, in sacramentorum administratione, aliquid, quavis de causa vel occasione, directe vel indirecte exigat, aut petat ; sed ea gratis administret, et ab omni simoniae atque avaritiae suspicione, nedum crimine, longissime absit". "Si quid vero, nomine Eleemosynae aut devotionis studio, peracto jam sacramento, sponte a fidelibus offeratur, id licite pro consuetudine locorum accipere poterit, nisi aliter Episcopo videatur.[342] (Rituale Rom. Préface.)

Exercer gratuitement le saint ministère.

On ne peut trouver quelque chose de plus clair, de plus précis, sur cet article et si l'usage contraire a prévalu en France, ce n'est que par une concession tirée des circonstances fâcheuses où se trouvait le clergé après la Révolution.

En 1864, étant à Rome, nous adressâmes à Sa Sainteté Pie IX, une supplique pour lui demander la permission d'exercer gratuitement le saint ministère. Voici la teneur de la supplique et la réponse de Sa Sainteté.

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Supplique à Sa Sainteté

Très Saint Père,
L'abbé Antoine François Marie Chevrier, du Tiers Ordre de saint François, prosterné humblement aux pieds de Votre Sainteté, lui expose le désir que plusieurs prêtres ont de se réunir, autant que l'autorité diocésaine le leur permettra, pour mener une vie régulière et exercer le Saint ministère sans autre rétribution que celle que les fidèles leur offriront spontanément.
Il demande pour lui et ses prêtres la bénédiction de Sa Sainteté

Rome 1 octobre 1864

Voici la réponse que Sa Sainteté nous a adressée par le Père Piscivillo, secrétaire de Sa Sainteté et rédacteur de la Civilta cattolica, qui avait bien voulu présenter notre supplique au Pape :

Réponse de Sa Sainteté, par le Père Piscivillo

Mon respectable ami,

Dans l'audience du 12 du mois d'octobre, je présentai à Sa Sainteté votre supplique. Il daigna la lire avec toute attention. Il me fit des demandes et me questionna sur plusieurs petites choses qui pouvaient regarder votre manière de vivre. J'y répondis de mon mieux et comme je pus.

Après ces renseignements, Sa Sainteté me dit : Je ne puis rien signer, il s'agit d'affaire très grave dans laquelle le Saint Siège procède avec toute lenteur et prudence.

Je bénis de tout mon cœur l'abbé Chevrier et ses compagnons, et je vous charge de leur transmettre ma bénédiction.

L'œuvre est bonne, mais avant de l'approuver, il faut que les années s'écoulent, que les évêques en témoignent l'opportunité et le succès ; pour le moment je ne puis qu'approuver les intentions et bénir les personnes, ce que je fais de tout mon cœur.

Rome le 1er novembre 1864
Charles Piscivillo

Le Saint Père dit que l'œuvre est bonne, mais que, pour l'approuver il faut trouver des évêques qui nous reçoivent et nous admettent avec cette manière de vivre, et rendent témoignage du succès, que pour le moment il ne peut qu'approuver les intentions et bénir les personnes.

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Nous ne pouvions pas avoir une réponse plus favorable et plus sage en même temps.

Nous demandons donc la permission d'exercer le ministère gratuitement et de ne recevoir, dans nos fonctions saintes, que ce que les fidèles voudront bien nous donner librement et spontanément, et de ne jamais rien exiger pour les fonctions de saint ministère, afin de mettre en pratique cette parole de Notre Seigneur : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement et de conformer notre conduite à celle de saint Paul qui travaillait de ses mains plutôt que de demander et qui se faisait une gloire et un bonheur d'évangéliser gratuitement.1

Nous mettrons donc un tronc dans la sacristie et dans l'église, destiné à recevoir les offrandes des fidèles à l'occasion de l'administration des sacrements et du Saint Sacrifice de la messe.2

Nous ferons passer un frère ou une sœur dans l'église, après les offices pour recevoir l'aumône à l'occasion des chaises. Nous éviterons de placer dans nos églises et sacristies ces affiches, ces tarifs qui fixent le prix des choses saintes, des enterrements et des chaises.3

Les fidèles qui ont la foi comprennent ce devoir envers le prêtre et donnent facilement aux prêtres qui ont rempli une fonction sainte. Mais que voulez-vous demander à des impies, à des gens qui méprisent déjà le prêtre, qui regardent le prêtre comme un avare et un homme de bonne chère, à des gens qui ne viennent que trois ou quatre fois à l'église durant leur vie : aux mariages, aux baptêmes et aux enterrements et que, toutes les fois qu'ils viennent à l'église, entendent du prêtre ou du sacristain ces paroles : vous devez tant, et cela avec autorité et exigence.

Ces manières de faire ne font que détourner de l'église et ils s'en vont en jurant, en critiquant la religion et appelant la religion une religion d'argent.

C'est un fait certain que très peu de gens donnent de bon cœur leur argent aux prêtres et on ne le quitte ordinairement qu'en disant quelques paroles injurieuses.

C'est pour cette raison que saint Paul ne voulait rien recevoir des corinthiens, thessaloniciens et autres, et qu'il recevait des macédoniens, pour nous montrer qu'il ne faut pas demander à ceux qui ne sont pas affermis dans la foi, pour leur donner l'exemple du détachement et ne pas mettre d'obstacle à l'Evangile.

1. MANUSCRIT Ms X 700…

nous rappelant que si on doit faire la charité, c'est bien surtout dans les choses spirituelles et que Notre Seigneur est mort pour nous.

2. MANUSCRIT Ms XII 256 -…

afin de laisser une plus grande liberté aux fidèles et qu'on n'ait pas lieu de répondre à leur interrogation : Combien est-ce ?, mettant de côté ces affiches et ces tarifs qui sentent le commerce et qui annoncent au peuple qu'il faut payer aux messes et aux offices.

3. MANUSCRIT Ms XII 257 –

Se contenter de ce qu'on nous donne : "Mangez ce qu'on vous donnera" (Lc 10,7), dit le Seigneur. C'est cette exigence des prêtres dans les églises, dans leurs fonctions, qui indigne le peuple, le détourne de Dieu et de l'Eglise.

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Comment détruire ces mauvaises impressions dans le cœur des peuples ? comment y faire renaître la confiance et le respect pour le prêtre ? Ce sera par le détachement et la pauvreté que nous retrouverons notre place dans le cœur des peuples.

Comme on aime généralement un prêtre désintéressé, même le plus méchant ! et comme on méprise un prêtre avare, intéressé ! Plus nous serons pauvres et désintéressés, moins nous serons exigeants, plus nous serons amis du peuple[343] et plus le bien nous sera facile.1

Il vaut mieux dire : Donnez ce que vous voulez, que de dire : "vous me devez tant, c'est tant"

Ne dirait-on pas un commerce quand on dit : Vous me devez tant ? et quand les fidèles vous demandent : "Combien est-ce ? combien la messe" ? Et puis, comme il est difficile de ne pas faire les choses un peu pour de l'argent ! de ne pas avoir des égards pour ceux qui donnent davantage ! de ne pas préférer une messe ou une autre fonction mieux payée, à une autre fonction moins rétribuée !et d'être tenté de demander ou de désirer de recevoir davantage ! "Je n'ai désiré ni or, ni argent, ni rien". (Ac 20,33)

Comme l'argent tente ! comme il fait envie généralement et qu'il est difficile de ne pas faire quelque faute de ce genre, de ne pas imiter Judas : "combien me donnerez-vous et je vous le livrerai" (Mt 26,15), donnerai ?[344] Avec quelle vigueur Notre Seigneur chasse les vendeurs du temple ; c'est un péché qui afflige grandement son cœur, il faut retrancher des choses saintes tout ce qui sent l'argent, le commerce, le trafic.

N'est-ce pas souvent pour punir notre avarice et notre attachement aux biens de la terre que Dieu envoie des révolutions et nous fait dépouiller par les fidèles eux-mêmes de tout ce que nous possédons ? C'est la première chose que font les révolutionnaires : nous dépouiller, nous rendre pauvres.

Ne dirait-on pas que le bon Dieu veut nous punir de notre attachement aux biens de la terre et nous forcer par là à pratiquer la pauvreté, puisque nous ne voulons pas la pratiquer volontairement ? Et c'est quelquefois bien heureux que cela arrive parce que nous nous endormirions

1. MANUSCRIT Ms XII 257 –

Je ne nie point le droit que Dieu a donné au prêtre de vivre de l'autel. Mais saint Paul a fait abandon de ce droit en faveur des mauvais chrétiens de Corinthe et il s'en faisait gloire, et il aimait à leur rappeler qu'il ne leur demandait rien et que, bien plus, il travaillait de ses mains pour n'être à charge à personne et ne pas nuire à l'Evangile ; pourquoi donc aujourd'hui ne verrions-nous pas revivre des hommes détachés comme saint Paul, animés de son zèle pour les âmes, au point de céder leur droit en faveur des pauvres pécheurs, pour les ramener à l'Eglise et leur rendre la foi et l'estime du prêtre l'amour de Jésus Christ ? Saint Pierre dit à Simon le magicien qui lui demande de lui vendre le pouvoir de donner le Saint Esprit… (Ac 8,20)

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dans les richesses et le bien être et nous ne nous occuperions plus des choses de Dieu[345] Quand Dieu dit : "Malheur aux riches" (Lc 6,24), il le dit encore plus pour ses ministres que pour les autres parce que si quelqu'un doit pratiquer la pauvreté, c'est bien surtout les prêtres, ses serviteurs.

6°) Ne pas s'inquiéter de l'avenir.

Notre Seigneur veut que nous bannissions de notre cœur toute inquiétude de l'avenir et il ne craint pas de parler longuement de cette confiance que nous devons avoir en Dieu et d'entrer dans de longs détails, afin de nous montrer que Dieu veut être véritablement notre Père et que ce serait lui faire une grave injure que de s'inquiéter quand on travaille pour lui.1

Ecoutons ce qu'il nous dit : "Je vous le dis, ne soyez pas inquiets pour votre vie, de ce que vous mangerez ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. "La vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? "Regardez les oiseaux du ciel qui ne sèment pas, ni ne moissonnent, ni ne recueillent dans leurs greniers et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas plus qu'eux ? "Qui de vous, à force de calcul, peut ajouter à sa taille une coudée ? "Et pour votre vêtement, pourquoi vous inquiétez-vous ? "Regardez les lis des champs, comme ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent et je vous dis que Salomon lui-même dans toute sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. "Mais si Dieu vêt ainsi l'herbe des champs qui est aujourd'hui et qui, demain, sera jetée dans le four, combien plus vous, gens de peu de foi ? "Ne vous inquiétez donc pas en disant : que mangerons-nous ? ou que boirons nous ? ou de quoi nous vêtirons-nous ? "Car toutes ces choses, ce sont les gentils qui les recherchent. "Mais votre Père céleste sait que vous avez besoin de ces choses" (Mt 6,25-32) "Ne vous inquiétez-donc pas du lendemain : le jour de demain sera inquiet pour lui-même, à chaque jour suffit sa peine". (Mt 6,34 ; Lc 12,22-30).

1. MANUSCRIT Ms XII 261 ; X 650

Il ne veut pas que nous nous défions de lui en amassant des tr&ea