Mgr Alfred Ancel: Le Prado, la spiritualité apostolique du Père Chevrier

CHAPITRE PREMIER :  QUELQUES ÉTAPES DANS LA VIE DU P. CHEVRIER

CHAPITRE II : LA CONVERSION SELON L’ÉVANGILE

CHAPITRE III : DEUX CONVICTIONS FONDAMENTALES

CHAPITRE IV :  LES TROIS SIGNES DE LA PERFECTION ÉVANGÉLIQUE  LA CRÈCHE, LE CALVAIRE, LE TABERNACLE

CHAPITRE V : L’APOSTOLAT SELON L’ÉVANGILE

CHAPITRE VI : LA COMMUNAUTÉ SELON L’ÉVANGILE

CHAPITRE VII : QUELQUES ORIENTATIONS

CHAPITRE VIII :  LE PRADO APRÈS LA MORT DU PÈRE CHEVRIER

 

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Alfred Ancel

Ancien Supérieur général des prêtres du Prado Ancien évêque auxiliaire de Lyon

Le Prado
La spiritualité apostolique du Père Chevrier

Préface de Georges Arnold, supérieur général du Prado

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DU MÊME AUTEUR ALFRED ANCEL

 

La pauvreté du prêtre, Vitte, 1946.

Cinq ans avec les ouvriers, Centurion, 1963.

Pour une lecture chrétienne de la lutte des classes, Éditions universitaires, J.-P. Delarge, 1975.

Croire aujourd’hui, Éditions universitaires, J.-P. Delarge, 1978.

Dialogue en vérité : chrétiens et communistes dans la France d’aujourd’hui, Éditions sociales, 1979.

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ABRÉVIATIONS

Bibliographie d’Antoine Chevrier

(Ch.) Chanoine CHAMBOST, Vie nouvelle du vénérable Père Chevrier, Vitte, Lyon, 1920.

(W.) Henriette WALTZ, Un pauvre parmi nous, L’Abeille, Lyon, 1942.

(S.) Jean-François Six, Un prêtre, Antoine Chevrier, fondateur du Prado, Le Seuil, Paris, 1965.

(B.) Pierre BERTHELON, Antoine Chevrier, Lyon, 1976.

Ouvrages divers

(V.D.) Antoine CHEVRIER, le Véritable Disciple, Prado, Lyon, 1968.

(V.D.A.) Le Véritable Disciple, ancienne édition, Vitte, Lyon, 1922.

(E.V.) Chanoine CHAMBOST, l’Esprit et les vertus du P. Chevrier, Vitte, Lyon, 1926.

Ouvrages polycopiés

(L.) Lettres du P. Chevrier. Pour les lettres, on a mis la référence à l’édition faite en 1987

(P.) Procès de béatification, vol. 1, 2, 3, 4.

(R.) Règlements, Prado, Lyon.

(Ms) Manuscrits I à XIII, Prado, Limonest.

N.B. Quand les textes se référant à Ch., au V.D.A. ou à E.V. se trouvent dans le procès de béatification ou dans les règlements, on met une double référence.

Quand il y a seulement la référence Ch., E.V. ou V.D.A., cela signifie que le texte a été emprunté à des carnets inédits (Duret, Grivet, Planus, Perrichon) ou qu’il a été constitué par une compilation de textes divers.

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Revues du Prado :

(P.P.F.) Prêtres du Prado – série française. (P.P.1.) Prêtres du Prado – série internationale.

Autres textes

Textes conciliaires :

(L.G.) Constitution sur l’Église (Lumen Gentium).

(D.V.) Constitution sur la Révélation (Dei Verbum). (G.S.) Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et Spes).

(P.O.) Décret sur le ministère et la vie des prêtres (Pres­byterorum Ordinis).

(A.G.) Décret sur l’activité missionnaire de l’Église (Ad Gentes).

Documents pontificaux :

(P.P.) Encyclique Populorum Progressio (26 mars 1967). (E.N.) Exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi (8 décembre 1975).

OUVRAGES DU P. ANCEL, :

(L.C.L.C.) Pour une lecture chrétienne de la lutte des classes.

(C.R.J.C.) Croire aujourd’hui — La Rencontre de Jésus-Christ.

(D.E.V.) Dialogue en vérité.

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Le Père Ancel

Né à Lyon en 1898, ordonné prêtre en 1923, le Père Ancel entre en 1925 chez les prêtres du Prado, une petite société de prêtres diocésains fondée à Lyon par le Père Chevrier au XIXème siècle pour l’évangélisation des pauvres.

De 1928 à 1942, il est professeur, puis Supérieur du Grand Séminaire du Prado à Limonest près de Lyon.

En 1942, il est élu Supérieur général des prêtres du Prado et il le restera jusqu’en 1971. Pendant toute cette longue période, l’Association des prêtres du Prado se développe en France d’abord, puis en diverses régions du monde.

Évêque auxiliaire de Lyon depuis 1947, le P. Ancel porte depuis longtemps le souci de l’annonce de l’Évangile au monde ouvrier. En 1954, quand intervient la condamnation des prêtres ouvriers, il se fait plus proche des travailleurs : il va habiter dans le quartier populaire de Gerland et, dans le logement où il demeure, à la mesure de ce que Rome l’autorise alors à faire, il travaille à temps partiel. Cela durera jusqu’en 1959.

Membre de la Commission épiscopale du Monde ouvrier depuis sa fondation en 1950, il en est le président de 1964 à 1970.

Pendant le Concile, il participe plus particulièrement à l’élaboration de la Constitution sur « l’Église dans le monde de ce temps ».

Répondant à de multiples appels, il entreprend alors de longs voyages à travers le monde comme Supérieur du Prado : en Italie, Espagne, Afrique du Nord, Afrique noire, Antilles, Amérique latine, Japon, Viêtnam, Inde, etc.

Au milieu de toutes ces activités, le P. Ancel n’a cessé d’écrire articles, brochures ou livres.

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PREFACE

PRÉFACE

Cher Père Ancel,

Merci ! C’est le premier mot qui me vient à l’esprit et au cœur, en commençant cette lettre préface.

Merci, car nous avions besoin de ce livre. Quand je dis « nous », il s’agit bien sûr de la « famille spirituelle » du Prado, fondée par le P. Chevrier. Mais, le lecteur s’en rendra compte, la portée de ce livre est beaucoup plus vaste. Ce livre n’est rien autre chose qu’un appel pressant à prendre l’Évangile au sérieux et à en tirer les conséquences les plus radicales. En vous lisant, Père, tout chrétien logique avec sa foi en Jésus-Christ comprendra qu’il est impossible de fuir la question sans trahir.

Et d’abord, merci de nous livrer, à quatre-vingt-trois ans ! une synthèse aussi pénétrante. A la lecture de ces pages, on est à la fois éclairé d’une lumière intérieure et provoqué à changer de vie. Oui, une synthèse. Et, selon vos propres termes, une « synthèse de la spiritualité apostolique » du P. Chevrier.

Ce mot « synthèse » est à expliquer. A notre époque, on se méfie des synthèses trop bien faites. Parce qu’on se méfie des théories, des systèmes, des abstractions.

Dans votre ouvrage, vous êtes aux antipodes de cela. Votre travail ne se présente même pas comme un traité. S’il y a synthèse, c’est au sens vital du terme. Au sens où une personne humaine, par exemple, intègre chacun de ses éléments pour former un tout vivant. Et si, dans cet univers en réduction, tout se tient si fortement, c’est parce qu’y vit une âme.

Voilà pourquoi la spiritualité du P. Chevrier est celle d’un fondateur, au sens chrétien du terme. Un fondateur (pensons à Benoît, François d’Assise, Ignace de Loyola, Thérèse d’Avila) est un homme ou une femme qui a tellement

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assimilé l’Évangile et s’est laissé tellement assimiler lui-même par Jésus-Christ qu’il exerce sur d’autres une puissance de séduction, ayant été lui-même séduit par son Seigneur. Par sa vie et ses écrits, un fondateur délivre un message qui attire des disciples. La force du message d’Antoine Chevrier est de cet ordre. Au départ, une grâce, une grande lumière sur le mystère du Fils de Dieu fait homme pour sauver le monde ; et aussi la réponse du disciple. A partir de cette grâce, de cette lumière et de cette réponse va s’opérer tout un déploiement. Autour d’un axe central, le mystère du Verbe fait chair, Antoine Chevrier reconstruit pour ainsi dire tout l’Évangile, dans sa vie comme dans ses écrits. Il n’y a rien de nouveau et tout est nouveau. Il n’y a rien qui ne soit le bien de toute l’Église et tout est son bien propre à lui, le bien propre de ses disciples aussi…

P. Ancel, merci de nous livrer cette synthèse vivante. Je ne crains pas de le dire : à la lecture de votre livre, on éprouve une grande joie dans l’intelligence de sa foi et l’on a hâte de se mettre en route pour changer de vie.

S’il en est ainsi, on ne s’étonnera pas que j’ajoute : Père, merci, car votre livre est aussi un témoignage.

Les vrais témoins s’effacent derrière celui qu’ils annoncent : saint Jean Baptiste, saint Paul, saint Jean. Ce n’est pas de vous-même que vous êtes témoin. Vous vous effacez derrière le fondateur du Prado. Ou plutôt, en sa compagnie et sous sa direction, vous vous faites disciple comme Antoine Chevrier s’est fait disciple de Jésus-Christ.

Quel est donc ce message dont vous témoignez ? Le maître mot de votre livre est le mot « conversion ». Vous l’exprimez en des termes simples, ceux du P. Chevrier : « vivre l’Évangile », « vivre en véritable disciple », « suivre Jésus-Christ de plus près », « devenir un autre Jésus-Christ »…

Un tel message n’a rien à voir avec une spiritualité éthérée et intimiste. Il est animé par un grand souffle apostolique à la vue du monde. Un monde passionnant, mais aussi un monde en folie. A son époque, Antoine Chevrier avait été fortement bousculé par la misère économique et religieuse du prolétariat naissant, mais aussi

 

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par les étonnantes richesses humaines et spirituelles des travailleurs.

Un monde en folie. Récemment, Monseigneur Lustiger, archevêque de Paris, déclarait : « Le signe fatal, pour nous tous (oui, pour nous tous : croyants et incroyants), ce n’est pas que les chrétiens soient moins nombreux, c’est que le nombre de chrétiens médiocres augmente. »

Cette constatation attristée est comme l’envers d’une vérité positive dont témoigne votre ouvrage, à la suite d’Antoine Chevrier, à savoir que si beaucoup de chrétiens médiocres font un tort considérable à l’Évangile et si beaucoup d’autres, simplement bons, ne le font guère avancer, un seul saint, à lui seul, élève le monde. Le Père Chevrier disait : « Un prêtre saint procure plus de gloire à Dieu que cent prêtres bons seulement… Les saints sont les hommes les plus puissants de la terre. » C’est pourquoi, cher Père, votre livre est un appel formidable à la conversion. A sa lecture, on se dit : « Si je veux que le monde change, je n’ai pas d’autre solution que celle-ci : commencer par changer moi-même. » Cela nous fait peur ? Oui, certes. Mais il n’y a pas d’autre chemin pour trouver la joie, la joie du disciple, dont vous parlez dans votre conclusion.

Responsable général du Prado comme vous l’avez été, je suis amené à séjourner dans des pays où l’Église vient à peine de naître. Pays de la pauvreté et même de la misère parfois, ils ont été aussi frustrés de l’Évangile. On y rencontre une soif intense de la Parole de Dieu. Or, au cours des retraites que j’ai données en Afrique, à Madagascar, à La Réunion, à des religieuses, des prêtres et des laïcs, j’ai pu constater que l’Évangile « parle » à tous les hommes. Africains, Asiatiques, Latino-Américains, « Occidentaux », tous peuvent s’y retrouver de plain-pied. Un jour, j’ai fait une expérience. Ayant avec moi votre manuscrit, j’ai lu la conclusion du chapitre sur la conversion[1]. C’était à Abidjan. Cette page a beaucoup frappé les participants à la retraite. Or le texte n’est pas de vous, mais du P. Chevrier dans son « Véritable

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Disciple ». J’en suis convaincu, le P. Chevrier peut « parler » partout dans le monde. Pourquoi ? Parce que « le P. Chevrier a trouvé dans sa foi et son amour pour Jésus-Christ la force de croire que Notre Seigneur n’avait pas besoin d’autre présentation que Lui-même[2] ». Voilà qui est beaucoup plus original qu’on ne pourrait croire.

C’est pourquoi, j’espère que le jour ne tardera pas où sera repris le procès de béatification et de canonisation d’Antoine Chevrier. Beaucoup le souhaitent. L’une des dernières paroles du cardinal Renard avant de quitter sa charge d’archevêque de Lyon a été ce message adressé aux responsables du Prado : « Je crois au P. Chevrier, à sa spiritualité et à son apostolat d’Église ! Puissiez-vous grandir encore et obtenir sa béatification ! » Être déclaré saint par l’Église universelle, ce n’est pas obtenir un diplôme. Quand l’Église prend de telles décisions, elle veut donner aux chrétiens du monde entier un Évangile vivant à imiter. Antoine Chevrier est de la trempe dont on fait les saints, je crois.

Vous me permettrez un dernier mot, dicté par l’amitié que je vous porte depuis que vous m’avez fait découvrir le Prado. Du P. Chevrier, vous dites dans votre livre :

« C’est un petit qui est devenu un grand. » Et moi, j’ai envie de vous dire : « Vous êtes un grand (par les origines sociales, la culture, les responsabilités) qui êtes devenu un petit. » Dieu seul peut dire si vous y avez pleinement réussi. Mais nous autres, nous voyons bien que l’appel de Dieu a porté en vous son fruit. Merci !

Georges ARNOLD
Supérieur général du Prado Lyon, Noël 1981

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AVANT PROPOS

Pourquoi présenter une étude sur la spiritualité apostolique du Père Chevrier ?

Nous savons à quel point la situation du monde d’aujourd’hui est inhumaine. Nous sommes obsédés par ces centaines de millions d’hommes qui souffrent de la faim ; nous sommes affrontés sans cesse aux diverses formes de la violence : violence de la répression, de la révolte ; violence de la guerre ; agressions de toutes sortes ; on se demande même si un geste de folie n’amènera pas un jour une guerre nucléaire et la destruction de l’humanité. Nous savons aussi les efforts admirables qui ont été accomplis par des hommes et des femmes qui ont mené, sans violence et parfois au péril de leur vie, un véritable combat pour la paix, pour la justice et pour une vraie fraternité entre les hommes. Mais ces générosités admirables, qui sont l’honneur de l’humanité, n’ont pas suffi pour conjurer les dangers qui nous menacent.

On recherche donc, à tous les niveaux, les réformes de structures qui sont indispensables pour que les efforts individuels ne restent pas inefficaces. Ces réformes sont indispensables, mais je pense qu’elles sont marquées en elles-mêmes par une insuffisance radicale.

C’est pourquoi, je veux vous crier une conviction profonde : on n’arrivera pas à construire un monde vraiment humain si, dans la manière de le construire, on ne met pas en œuvre l’esprit des Béatitudes, l’esprit de l’Évangile.

Cela a été dit bien souvent, mais la parole ne suffit pas. On l’a demandé bien souvent dans la prière et c’était nécessaire, mais la prière ne suffit pas. Pour que l’humanité réussisse à s’édifier elle-même, il faut que de véritables chrétiens prennent au sérieux la radicalité de

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l’Évangile non seulement dans leur vie individuelle, familiale et professionnelle, mais aussi dans leur vie sociale et politique. Joseph Folliet avait déjà souligné devant des évêques pendant le Concile la nécessité de la pauvreté évangélique pour résoudre les problèmes économiques internationaux.

Ce n’est pas seulement au plan humain que le monde est profondément perturbé et menacé dans son existence même, c’est aussi au plan religieux. De fait, malgré tous les efforts qui ont été réalisés au service de l’évangélisation, nous sommes envahis par la sécularisation et l’indifférence religieuse, par la morale permissive et l’immoralité, par l’athéisme et l’incroyance. Certes, il ne s’agit pas de relâcher les efforts entrepris pour évangéliser nos frères les hommes ; mais peut-être n’avons-nous pas mis assez l’accent sur l’essentiel, tel qu’il a été affirmé par Jésus lui-même au début de sa prédication : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 15). Certes, l’enseignement religieux et moral est indispensable ; les mouvements et organisations apostoliques sont irremplaçables ; et nous savons qu’il est nécessaire de prier. Mais si on ne va pas assez loin dans l’effort de conversion personnelle et collective, si on ne se donne pas tout entier au Christ, en conformant sa vie à la sienne, on ne pourra ni arrêter le mouvement de dégradation religieuse et morale qui nous envahit de plus en plus, ni déclencher un renouveau d’ensemble dans la vie chrétienne. Là aussi je vous crie ma conviction : il ne suffit plus d’être de bons chrétiens, pratiquants et irréprochables ; il faut suivre Jésus-Christ de plus près dans une vie selon l’Évangile.

Il s’agit de vivre l’Évangile de telle sorte qu’en voyant vivre les chrétiens on puisse voir le Christ en eux. Pour vivre en vérité selon l’Évangile, il ne suffit donc pas d’imprégner ses activités individuelles, ses relations familiales et sociales, ses engagements par l’esprit de l’Évangile. Il faut surtout regarder Jésus, écouter sa Parole et la mettre en pratique telle qu’il nous l’a enseignée, en faisant ce qu’il ferait à notre place. Alors nos frères humains verront Jésus-Christ en nous. Actuellement, si nous voulons vraiment un renouveau dans l’Église, si nous voulons que les incroyants puissent se poser le problème

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de Dieu, il est nécessaire que notre vie tout entière révèle Jésus-Christ.

Ce que je dis là ne s’oppose à rien de ce qui se fait de beau et de grand dans le monde et dans l’Église. Bien au contraire. Les réformes de structures et le renouveau des projets apostoliques doivent être considérés comme indispensables. L’Évangile n’exclut que ce qui n’est pas conforme aux exigences du Royaume. Mais les exigences du Royaume vont très loin. Rappelons-nous l’enseignement de Jésus sur l’argent, le pouvoir et la sexualité. Rappe­lons nous surtout ce qu’il a appelé son commandement : « Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Vivre selon l’Évangile, c’est introduire dans le monde une véritable révolution de l’amour, en commençant par soi-même.

Cet appel à vivre vraiment selon l’Évangile la vie chrétienne n’est pas encore ressenti par le grand nombre des chrétiens. Ils sont cependant de plus en plus nombreux ceux qui se posent pour eux la question d’une vie selon l’Évangile.

J’en avais déjà parlé, à l’occasion du Centenaire de la mort du P. Chevrier, dans mon homélie faite à l’église Saint-André de Lyon le 14 octobre 1979 et j’avais été étonné de l’impact qu’avaient eu alors mes paroles.

Je le redis encore aujourd’hui : le témoignage évangélique des prêtres et des religieux ne suffit plus. Le monde a besoin de trouver aussi chez des laïcs le témoignage du christ vivant dans son Église. En effet, la situation religieuse de notre pays et pas seulement dans le monde ouvrier s’est encore dégradée depuis un siècle. Au temps du P. Chevrier, on se heurtait à l’indifférence religieuse et à l’anticléricalisme mais, malgré beaucoup d’ignorance, une certaine foi subsistait et on rencontrait de partout une sorte d’humus chrétien : c’était une survivance quasi universelle du temps de chrétienté.

Cette situation s’est profondément modifiée. Sans doute, il y a encore chez nous des survivances de chrétienté : nous les connaissons à travers les sondages sur la foi et sur la pratique religieuse. Mais il ne faudrait pas que ces faits indéniables nous cachent une autre réalité, celle de la disparition progressive de la foi et même de l’humus chrétien dans des couches de plus en plus

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importantes de la population française, spécialement parmi les jeunes.

A son époque, le P. Chevrier avait perçu la nécessité d’une conversion des prêtres selon l’Évangile. Hélas ! on ne l’a pas assez écouté ! Mais aujourd’hui, cela ne suffit pas. Il ne suffit pas que des prêtres vivent selon l’Évangile pour que les incroyants se réveillent et deviennent disponibles à l’écoute de la parole de Dieu. Il est nécessaire qu’il y ait aussi des chrétiens laïcs qui se convertissent, en se donnant entièrement à Jésus-Christ pour le suivre de plus près dans la conformité à l’Évangile.

Notre époque exige en quelque sorte que des laïcs s’engagent, tout en restant laïcs, dans les voies de la perfection évangélique. Notre monde a besoin de voir un assez grand nombre de chrétiens laïcs partager avec tous la vie du mariage, le travail professionnel et les engagements terrestres, en vivant vraiment selon l’esprit des Béatitudes et en manifestant Jésus-Christ à travers toute leur vie.

Mais comment des chrétiens peuvent-ils s’engager et persévérer dans ce chemin de l’Evangile si les prêtres et les religieux ne s’y engagent pas eux aussi ? Car nous ne sommes pas prêtres et religieux pour nous-mêmes, mais pour le service des hommes dans l’Église et dans le monde. Les hommes ont des droits sur nous.

Cela ne se démontre pas ; cela se sent. Comment oserions-nous demander à des laïcs chrétiens de suivre Jésus-Christ de plus près, dans sa pauvreté de Bethléem, dans sa passion et sa croix et dans le don qu’il nous fait de lui-même dans l’Eucharistie, si nous nous refusons à entrer résolument dans cette voie ?

De fait, au cours des siècles, Dieu a continuellement suscité dans son Église des témoins vivant de son Fils Jésus. Je pourrais évoquer saint Antoine qui a réalisé la vie selon l’Évangile en se retirant dans le désert, saint François d’Assise dont nous célébrons cette année le hui­tième centenaire de la naissance, plus près de nous le P. de Foucauld et le P. Chevrier et il y en a beaucoup d’autres.

Nous avons besoin, en effet, de modèles concrets qui reproduisent, en quelque sorte, à notre portée, la physionomie

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de Jésus et de ses Apôtres[3]. Nous avons besoin d’être secoués dans notre paresse ou dans notre manque de confiance. En les regardant nous pouvons nous dire : ce que celui-ci a fait, pourquoi ne le ferais-je pas ? Le P. Chevrier disait à Jésus-Christ : « Si vous avez besoin d’un pauvre, me voici ; si vous avez besoin d’un fou, me voici ; me voici, ô mon Dieu, pour faire votre volonté. » Pourquoi ne ferions-nous pas comme lui ? A chacun de choisir le modèle qui sera son guide pour l’aider à suivre de phis pies l’unique Maître, Jésus-Christ.

Pour moi, j’ai choisi le P. Chevrier, je devrais dire plutôt : j’ai été séduit par le P. Chevrier. De fait, en raison de mon origine sociale et de ma culture, j’étais très différent de lui et même, pendant un temps, j’ai pensé qu’Antoine Chevrier manquait d’envergure. Mais ce prêtre m’a séduit parce qu’il était vrai. Il a pris l’Évangile au sérieux. Et, pour lui, l’Évangile, ce n’était pas seulement un enseignement que l’on pourrait comparer à d’autres ; l’Évangile, c’était Jésus-Christ, le Fils de Dieu, le Sauveur des hommes. Antoine Chevrier s’était donné totalement à Jésus-Christ, il voulait le suivre de près, en lui devenant semblable. Il voulait entraîner avec lui, dans la même voie, les prêtres qui accepteraient de se joindre à lui. Tout cela il l’avait voulu, parce que Dieu le lui avait demandé et aussi parce que les travailleurs de sa paroisse attendaient cela du prêtre. Ils voulaient voir en lui Jésus-Christ.

En même temps qu’il m’a séduit, le P. Chevrier a toujours

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été pour moi comme un reproche vivant, car si lui était arrivé à être vrai, moi je n’arrivais pas à être vrai comme lui. Non seulement j’éprouvais les résistances de mon être en face des exigences de l’Évangile, mais j’avais plus ou moins l’impression que je jouais la comédie, quand j’essayais de vivre comme lui. Je vous dis tout cela, parce que je ne voudrais dissimuler ni la séduction que le P. Chevrier a toujours exercée sur moi, ni les convictions qui, grâce à lui, se sont imposées à moi, ni les difficultés concrètes que j’ai éprouvées à le suivre. En tout cas, j’ai été profondément heureux de l’avoir rencontré. C’est une des plus grandes grâces de ma vie. Ce que je viens de vous dire, vous l’auriez sans doute découvert en me lisant. Je préfère vous le dire franchement tout de suite.

Je voudrais aussi transmettre à d’autres l’essentiel de ce que j’ai découvert dans le P. Chevrier. Puisque l’appel à suivre Jésus-Christ de plus près est adressé à tous aujourd’hui, quoique de manière différente, adaptée à la vie de chacun, je m’adresse à tous mes frères et sœurs dans l’Église de Dieu, évêques et prêtres, religieux et religieuses, laïcs chrétiens. Je vous demande de lire ce livre en vous laissant interroger par le Christ, chacun dans sa situation et selon la grâce qu’il a reçue de Dieu.

A vous, laïcs chrétiens qui êtes chargés, selon l’enseignement du Concile, de « la gérane des choses temporelles » (L.G. 31), je dis en toute simplicité : ne cherchez pas à copier les prêtres ou les religieux ; c’est dans votre vie de laïcs, en famille, dans le travail professionnel et dans vos engagements que vous êtes appelés à révéler Jésus-Christ, en le suivant de plus près.

Sans doute Jésus ne s’est pas marié, il a arrêté son travail professionnel quand il a commencé à évangéliser les brebis perdues de la maison d’Israël et il n’a jamais pris un engagement politique dans le sens strict du mot. Mais s’il demande aujourd’hui aux prêtres et aux religieux de le suivre dans le célibat, s’il leur demande aussi de se consacrer tout entiers, comme lui, au service du Royaume, il les met à votre service pour vous aider à bien remplir, selon l’Évangile, votre mission de laïcs qui est irremplaçable. Ne cherchez donc pas à copier les

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prêtres et les religieux : votre mission est de réaliser votre vie de laïcs selon l’Évangile.

Aussi, en lisant la vie du P. Chevrier qui était prêtre, distinguez bien, comme lui, l’intérieur et l’extérieur. Certes, vous aurez aussi à vivre la pauvreté non pas seulement intérieurement mais extérieurement, vous êtes aussi appelés au renoncement évangélique et à un don de vous-mêmes total au service des autres et ces réalisations extérieures sont, d’une certaine façon, essentielles à la vie évangélique, mais vous aurez à les découvrir vous-mêmes, en référence à l’Évangile et à votre vie. Plus vous aurez assimilé ce qui est intérieur dans la spiritualité du P. Chevrier, plus facilement vous découvrirez les réalisations extérieures qui vous conviennent. Dans ce sens, tout ce que je dirai sur la conversion du P. Chevrier, sur les convictions fondamentales qui étaient les siennes, sur la Crèche, le Calvaire et le Tabernacle, sur l’apostolat et sur la vie communautaire vaut aussi pour vous.

Vous serez provoqués, en quelque sorte, par les réalisations effectives proposées aux prêtres, à chercher vous-mêmes comment vous pourrez manifester extérieurement dans votre vie notre unique Maître et Modèle, notre unique Sauveur, Jésus-Christ.

Et à vous, mes frères prêtres, je ne vous dis pas non plus de copier littéralement ce que Jésus a fait de son temps ; je ne vous dis pas non plus de copier ce qu’a fait le P. Chevrier il y a un siècle, car la situation du prêtre n’est pas la même aujourd’hui ; mais nous pouvons, comme prêtres, nous inspirer de ce qu’a réalisé le P. Chevrier pour reproduire en nous la vie de Jésus-Christ. Comme lui, nous serons fidèles à notre célibat pour le Royaume des Cieux. Si nous sommes appelés par les exigences du Royaume à exercer un travail professionnel, comme professeurs ou ouvriers, par exemple, nous le ferons comme Jésus le ferait lui-même à notre place et même si, dans un cas déterminé, nous sommes amenés à prendre un engagement terrestre, là encore nous agirons dans l’esprit de notre sacerdoce, comme Jésus le ferait à notre place. Je n’ai pas voulu introduire des applications concrètes dans mon texte, car il s’agissait pour moi d’évoquer le P. Chevrier comme il a vécu il y a un siècle ; mais aujourd’hui non plus nous ne pouvons pas

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tricher avec l’Évangile et c’est uniquement Jésus-Christ que nous avons à révéler dans notre vie.

Enfin à vous, mes frères et sœurs religieux et religieuses, ce livre pourra rappeler d’une façon spéciale le grand principe que Vatican II a proclamé comme la « règle suprême » de tous les Instituts, à savoir que « suivre le Christ selon l’enseignement de l’Évangile est la norme ultime de la vie religieuse » (P.C. 2. a). Certes, il est magnifique le travail que vous avez accompli pour renouveler vos règles et vos constitutions selon les orientations de Vatican II dans la ligne propre de vos divers Instituts, mais ce renouveau dans les textes n’aura son efficacité et sa valeur significative que dans la mesure où il sera vécu selon l’Évangile.

Sans doute, vous avez vos sources propres, mais tous les serviteurs de Dieu sont animés par le même Esprit qui est l’Esprit de Jésus-Christ. C’est pourquoi nous pouvons puiser dans le grand trésor de l’Église sans crainte d’être entraînés en dehors de notre ligne particulière. Dans la mesure où vous chercherez dans le P. Chevrier son amour de l’Évangile et du Christ Jésus, vous pourrez être sûrs, que vous deviendrez davantage ce que votre Institut et l’Église tout entière attendent de vous.

Quant à vous tous qui êtes les membres de la famille pradosienne comme prêtres, frères et sœurs du Prado ou comme laïcs consacrés dans l’Institut féminin du Prado, je ne vous ai certes pas oubliés. J’ai même pensé spécialement à vous. Malgré nos limites, nos misères et nos infidélités, nous portons dans l’Église la responsabilité de l’héritage du P. Chevrier.

Ce serait lamentable de nous en croire pour autant ! Nous ne sommes qu’un tout petit instrument que le Seigneur a mis au service de son Église. Nous ne ferons pas mieux que le P. Chevrier et plus nous le fréquentons, plus nous sommes intimidés par lui et plus nous sentons nos déficiences. Mais l’Église de Dieu a des droits sur nous et, à notre petite place, nous devons sentir davantage l’appel à la conversion.

Je vous ai dit que je voulais vous présenter l’essentiel du Père Chevrier. Je n’avais donc pas l’intention de composer une nouvelle biographie de celui-ci. Il y en a déjà et qui sont excellentes. Je me contenterai de

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rappeler au début de mon ouvrage, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, les principales étapes de sa vie et quelques traits de sa physionomie.

J’ai voulu dégager de la vie et des écrits d’Antoine Chevrier une sorte de synthèse de sa spiritualité apostolique. J’ai bien choisi volontairement ces deux mots. Il s’agit d’une spiritualité et pas seulement d’un projet apostolique ; mais cette spiritualité est apostolique, elle est tout entière orientée vers l’apostolat. Antoine Chevrier a voulu être à la fois et dans le même mouvement un disciple et un apôtre de Jésus-Christ. II disait, parlant de sa conversion : « Je me suis décidé à suivre Notre Seigneur Jésus-Christ de plus près pour me rendre plus capable de travailler efficacement au salut des âmes. »

J’arrive à la fin de ma vie et j’ai voulu rédiger ce livre comme une sorte de testament spirituel. Cette étude du P. Chevrier m’a beaucoup apporté. Je croyais le connaître ; je l’ai découvert davantage. Tout mon désir, c’est qu’en lisant mon ouvrage, vous puissiez profiter plus profondément du message qu’il nous a apporté de la part de Dieu. Oui, je vous souhaite à tous de devenir de vrais disciples de Jésus-Christ. Que la Vierge Marie, sa parfaite disciple, vous obtienne cet amour de Dieu et des hommes qui fera de vous d’autres Jésus-Christ au service de vos frères !

Que c’est beau Jésus-Christ ! Que c’est beau une vie selon l’Évangile !

Alfred ANCEL

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CHAPITRE PREMIER :  QUELQUES ÉTAPES DANS LA VIE DU P. CHEVRIER

I. PRINCIPALES ÉTAPES DE SA VIE

Né en 1826, Antoine Chevrier est d’origine populaire, mais ses parents ne sont pas des prolétaires. Son père est agent de l’octroi et sa mère a un petit atelier : elle est dévideuse de soierie[4].

Dès l’âge de onze ans, Antoine s’est orienté vers le

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sacerdoce. Il n’est pas un premier de classe ; c’est un élève moyen ; c’est vraiment un bon séminariste sans histoire. Il avait pensé aux missions étrangères, mais il avait renoncé à son projet[5]. Ordonné prêtre en 1850, il est envoyé comme vicaire à Saint-André de la Guillotière ; il est heureux de cette nomination. Elle le met au service du prolétariat ouvrier qui, à cette époque, se développe très rapidement dans la banlieue de Lyon[6].

Vicaire à Saint-André (1850-1857)

C’est à Saint-André que Dieu a préparé Antoine Chevrier à suivre Jésus-Christ de plus près. Grâce à des témoignages assez nombreux et convergents et grâce à certains passages de ses sermons, nous savons à quel point Antoine Chevrier était préoccupé, voire même angoissé, par la situation humaine et religieuse de son peuple.

Il était tout d’abord obsédé par la misère très grande dans laquelle vivait alors le prolétariat à la Guillotière[7]. Dans un sermon sur l’amour des pauvres, il parlait « du spectacle de plus en plus effrayant de la misère humaine qui croît. On dirait, à mesure que les grands de la terre s’enrichissent, à mesure que les richesses s’enferment dans quelques mains avides qui les recherchent, que la

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pauvreté croît, le travail diminue, les salaires ne sont pas payés. On voit des pauvres ouvriers travailler depuis l’aube du jour jusqu’à la profonde nuit et gagner à peine leur pain et celui de leurs enfants[8]’ ». Il a des paroles particulièrement douloureuses quand il évoque le travail des enfants : « On dirait qu’ils n’ont pas d’autre destinée que celle des machines autour desquelles ils se meuvent, ou bien encore, comme l’a dit quelqu’un, ce sont des machines à travail faites pour enrichir leurs maîtres[9]. »

Les inondations du Rhône en 1856 ont permis au P. Chevrier d’entrer davantage en contact avec les familles des sinistrés et de constater de plus près leur situation misérable[10]. Il se sentait à la fois envahi par celte misère et incapable de la soulager.

Il parlera plus tard de la « compassion » qui s’empare de notre être à la vue de ceux qui sont dans le malheur[11]. Il emploie toujours le mot compassion dans son sens fort : c’est souffrir avec ceux qui souffrent. Ça lui faisait mal. Et ce qui lui faisait encore plus mal, c’était son impuissance à apporter à ces hommes qu’il aimait tant un soulagement suffisant. Il disait à ce sujet : « Je connais bien des misères et il est douloureux pour un prêtre de ne pouvoir les soulager[12]. »

En même temps, il était profondément angoissé par la misère religieuse de ce prolétariat. A cette époque, la plupart des hommes, même dans le monde ouvrier, conservaient une certaine foi en Dieu. Les enfants étaient baptisés et on voulait qu’ils fassent leur première communion. On se mariait à l’église et on voulait des funérailles religieuses. Mais la pratique régulière était devenue très rare et l’ignorance religieuse grandissait sans cesse. Antoine Chevrier remarque que la plupart des enfants ne voient jamais leurs parents prier et pas davantage venir à l’église pour la messe ou pour se confesser[13]. Aussi, une

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fois qu’ils ont fait leur première communion, « ils s’éloignent de nous[14] ».

Cependant, il ne condamne pas les ouvriers comme s’ils étaient eux-mêmes responsables de leur comportement religieux. Il fait explicitement le lien entre les conditions de travail et la déchristianisation du monde ouvrier : « Dans les ateliers, dit-il, le travail absorbe entièrement les ouvriers qui ne fréquentent plus l’église, qui ont oublié l’enseignement religieux, attendu que l’usine, l’atelier, la mécanique leur infligent le travail de tous les jours et de toutes les heures, sous peine de manquer de pain[15]. »

Le P. Chevrier n’est pas un homme qui se contente de faire des analyses. Il ne peut pas se résigner à cet éloignement des ouvriers par rapport à l’Église. Il voit que les pauvres ne sont pas évangélisés. Cela, il ne peut pas l’accepter.

Humainement parlant, vis-à-vis de cette misère humaine et spirituelle, Antoine Chevrier avait fait tout ce qu’il avait pu. C’était un prêtre très dévoué et en même temps c’était, au plan spirituel, un très bon prêtre ; certains disaient déjà qu’il était un saint prêtre ; cependant, il ne constatait pas de résultats ; il se sentait dépassé.

La conversion : Noël 1856

C’est dans ce contexte que se situe la « conversion » d’Antoine Chevrier. Tel est le mot qu’il a employé lui-même pour exprimer ce qui s’était passé en lui pendant la nuit de Noël 1856.

Il n’a jamais décrit, à la manière d’une sainte Thérèse d’Avila, les grâces qu’il avait reçues ; nous ne savons donc rien du « comment », mais il a parlé plusieurs fois du fait lui-même. Je retiendrai seulement trois témoignages.

Jean-Marie Laffay nous a rapporté un entretien du P. Chevrier avec ses séminaristes. Il leur disait que c’était « en méditant sur l’Incarnation devant la crèche de

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l’Enfant-Jésus qu’il s’était décidé de se donner à Dieu » et il ajoutait : « Je me disais : le Fils de Dieu est descendu sur la terre pour sauver les hommes et convertir les pécheurs. Et cependant, que voyons-nous ? Que de pécheurs il y a dans le monde. Les hommes continuent à se damner. Alors, je me suis décidé à suivre Notre Seigneur Jésus-Christ de plus près, pour me rendre plus capable de travailler efficacement au salut des âmes et mon désir est que vous-mêmes, vous suiviez Notre Seigneur de près[16]. »

Voici maintenant le témoignage de sœur Véronique. Elle nous rapporte une parole du P. Chevrier : « C’est à Saint-André qu’est né le Prado. C’est en méditant la nuit de Noël sur la pauvreté de Notre Seigneur et son abaissement parmi les hommes que j’ai résolu de tout quitter et de vivre le plus pauvrement possible »… Voici enfin le témoignage de sœur Marie : « Il datait sa conversion de la fête de Noël 1856, où il reçut des lumières tout à fait particulières sur la pauvreté de Notre Seigneur et sur sa vocation spéciale de former des prêtres pauvres[17]. »

Ces témoignages disent clairement le caractère apostolique de la conversion du P. Chevrier : s’il s’était décidé à suivre Jésus-Christ de plus près, c’est pour être plus capable de travailler efficacement au salut des hommes ; ils disent aussi son caractère communautaire : on ne peut pas faire face tout seul à une telle situation : le Père Chevrier a senti, dès Noël 1856, que le Seigneur lui demandait de s’associer d’autres prêtres. Il devrait donc

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les former. Le témoignage de sœur Marie est explicite. De fait, le P. Chevrier, malgré toutes les hésitations qui l’envahiront parfois, a toujours été persuadé que le Seigneur lui demandait de former des prêtres pauvres.

A première vue, les témoignages que nous avons cités ne semblent pas faire allusion à la situation misérable du prolétariat à la Guillotière, mais seulement à sa déchristianisation. En réalité, les deux ne font qu’un dans l’appel de Noël 1856. C’est, en effet, à l’intérieur même du mystère de l’Incarnation et dans la contemplation de la pauvreté de Jésus-Christ que le P. Chevrier a compris qu’il ne suffit pas d’avoir de la compassion pour les pauvres et de chercher à les soulager dans leur misère. Si on veut les évangéliser, on doit faire ce que Jésus a fait : on doit partager leur vie et devenir pauvres comme eux.

Tout cela, nous le verrons mieux dans la suite. En effet, ces témoignages, quelle que soit leur valeur, restent insuffisants pour exprimer pleinement la conversion du P. Chevrier et les exigences de cette conversion. Les formules employées « suivre Jésus-Christ de plus près » ou « vivre le plus pauvrement possible » restent imprécises. Si donc nous voulons vraiment comprendre la grâce de Noël 1856, nous avons besoin, comme le note très justement l’abbé Six, d’exposer toutes les conséquences que le P. Chevrier en a tirées dans sa vie[18]. Nous devons aussi recourir à ses écrits. Dans ses écrits, en effet, et surtout dans le Véritable Disciple et dans ses lettres, Antoine Chevrier a exprimé pleinement ce que signifiait sa décision de suivre Jésus-Christ de plus près. De plus, les écrits du P. Chevrier nous permettent de mieux le connaître. En effet, si le P. Chevrier n’a jamais accepté de dire explicitement les grâces qu’il avait reçues, il s’est parfois trahi lui-même en exprimant, d’une façon impersonnelle, ce qu’il avait éprouvé lui-même dans la lumière de Dieu.

Noël 1856 est pour Antoine Chevrier une référence fondamentale : sa vie est « désormais fixée[19] ». Malgré

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toutes les difficultés qu’il rencontrera, il ne doutera jamais de l’origine divine de sa vocation spéciale. Le Prado, pour lui, c’est l’œuvre de Dieu.

Réalisations successives

Appelé à suivre Jésus-Christ de plus près, spécialement dans sa pauvreté, Antoine Chevrier veut commencer tout de suite. Il aurait voulu réaliser son projet sur place, mais il se heurte à l’opposition de ses confrères[20]. Alors il s’offre pour remplacer l’aumônier de la Cité de l’Enfant-Jésus, ainsi s’appelait l’œuvre fondée par Camille Rambaud. Là il pourra vivre en pauvre et être au service des pauvres ; mais s’il est d’accord avec M. Rambaud en ce qui concerne la pauvreté et l’évangélisation des pauvres, il ne se sent pas appelé à collaborer avec lui dans son action sociale, spécialement en ce qui concerne l’œuvre des logements ouvriers. Ils doivent donc se séparer (1860)[21].

A la même époque, Antoine Chevrier était entré en contact avec le curé d’Ars dont il appréciait spécialement le sens de la prière, la manière d’enseigner et la pauvreté. Il a dit plus d’une fois que le curé d’Ars l’avait encouragé dans ses projets. Mais, prêtre à la Guillotière, Antoine Chevrier ne pouvait pas copier un curé de campagne, quelle que fût sa sainteté. La différence apparaît spécialement au niveau de l’ornementation des églises[22].

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Ne pouvant rester auprès de M. Rambaud, le P. Chevrier est amené par les circonstances à fonder, le 10 décembre 1860, une œuvre de première communion à la Guillotière, dans un ancien bal public appelé le Prado.

On ne doit jamais oublier que l’essentiel de son projet est de s’associer d’autres prêtres qui acceptent d’être pauvres, de vivre au milieu des pauvres et d’évangéliser les pauvres[23]. Cependant, on ne doit pas non plus minimiser l’importance de cette œuvre des catéchismes aux enfants. Elle est pour lui en rapport direct avec l’Évangile. Jésus ne se contente pas de nous proposer les enfants comme des modèles à imiter (Mt 18, 2-4), il nous demande aussi de les accueillir (Mc 9, 37). De fait, à son époque, les enfants du monde ouvrier étaient les plus pauvres parmi les pauvres et, pour un certain nombre d’entre eux, un séjour gratuit dans une œuvre qui les accueillerait était le moyen le plus efficace pour les catéchiser vraiment et les préparer à la première communion. Le P. Chevrier voyait aussi dans la catéchèse aux enfants une bonne préparation à cette prédication en pleine vie qu’il voulait pour ses prêtres[24]. C’est là, au Prado, que le P. Chevrier commence donc à réaliser son œuvre principale : la formation de prêtres pauvres pour le service des pauvres.

Malgré toute l’appréhension qu’il éprouvait en se sentant incapable de réaliser ce que Dieu lui demandait, malgré toutes les incompréhensions qu’il rencontrait, malgré toutes les difficultés auxquelles il se heurtait même chez ses séminaristes, malgré les échecs et les épreuves, il a persévéré dans ses efforts. Cette persévérance est un des faits qui impressionnent le plus dans sa vie, avec ses deux aspects complémentaires : certitude d’être appelé par Dieu à faire cette œuvre, fidélité à répondre à l’appel du Seigneur. Dès le début de son

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installation au Prado, il entre en relation avec quelques séminaristes et quelques prêtres[25]. Plusieurs viennent l’aider, mais aucun ne reste définitivement avec lui, en acceptant pleinement son orientation[26]. Il en souffre, mais il ne se décourage pas. Il se voit alors contraint de former lui-même les prêtres qu’il veut s’associer. En 1865 commence l’école cléricale du Prado qui sera un véritable petit séminaire.

De 1865 à 1879, en même temps qu’il continue son œuvre de première communion et qu’il exerce son apostolat auprès des pauvres dans sa chapelle du Prado, il s’occupe de la formation de futurs prêtres, soit au Prado même, soit en restant en liaison avec eux quand ils passent au grand séminaire. Il profite aussi de ses rares moments libres, ou même il se retire hors du Prado, pour rédiger son Véritable Disciple qui doit être la règle de vie de ceux qui, comme lui, voudront être des prêtres selon l’Évangile, cherchant à suivre Jésus-Christ de plus près, spécialement en imitant sa pauvreté et en se mettant au service des pauvres[27].

Nous verrons dans la suite les divers éléments de cette formation, mais je voudrais signaler dès maintenant un des aspects les plus caractéristiques de la manière d’agir du P. Chevrier. Tout ce qu’il fait, aussi bien auprès des enfants de la première communion qu’auprès des élèves de l’école cléricale, est toujours gratuit. Il ne demande rien à ceux qu’il veut former. D’autre part, il s’interdit tous les moyens humains habituellement employés pour avoir des ressources. Il ne veut rien demander à personne. Il tenait beaucoup à cette manière d’agir. Pour lui, elle est un signe que Dieu veut l’œuvre qu’il accomplit ; elle est aussi un appel à la réaliser selon l’Esprit de Dieu. Alors on peut compter sur Dieu seul.

A cette orientation fondamentale se rattachent deux initiatives très importantes à ses yeux, d’une part la prise

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en charge de la paroisse du Moulin à Vent (1867-1871)[28], d’autre part l’envoi des quatre premiers diacres à Rome pour achever leur préparation au sacerdoce (1876-1877). Il va, lui-même, passer deux mois à Rome pour travailler à leur formation (14 mars-26 mai 1877). Il pense qu’une formation spéciale est nécessaire pour former des prêtres selon l’Évangile[29]

Le P. Chevrier est mort à 53 ans, usé par le travail et la maladie. Pendant sa vie, il a été plus d’une fois encouragé par ses archevêques et il a eu de vrais amis. Mais, surtout au début, il s’est heurté à une incompréhension pénible de la part de certains chrétiens et surtout du clergé. Sans doute, les ouvriers de la Guillotière l’ont toujours considéré comme un « ami du pauvre peuple[30] », mais on n’était pas habitué à voir messieurs les prêtres agir ainsi. Peu à peu cependant, même ceux qui ne l’avaient pas compris reconnurent que c’était un homme de Dieu et que l’œuvre de Dieu se faisait au Prado. On n’avait pas tout compris, certes non, mais on avait senti que l’esprit de Dieu était là.

Ses funérailles ont eu une valeur significative. Trois cents prêtres y ont participé et on a évalué à dix mille le nombre des personnes qui suivirent le convoi[31]. On a dit aussi que cinquante mille personnes étaient venues sur le passage du cortège[32]. Toute la Guillotière était là.

II. UN PETIT QUI EST DEVENU UN GRAND

Quel est donc cet homme qui a été capable de réaliser pendant sa vie, malgré de grands obstacles et bien peu de succès apparent, une initiative vraiment étrangère à la

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mentalité et au comportement des prêtres de son temps[33] ?

Nous l’avons déjà dit, Antoine Chevrier n’a pas brillé dans ses études ; il était certainement intelligent, mais plus proche de la sagesse populaire que de la culture intellectuelle de type universitaire. Au point de vue tempérament, il est hésitant, il craint l’aventure, il n’aime pas « ce qui attire de l’opposition ou de la contrariété de la part de l’autorité ». Il pense que sa « vocation est plutôt d’être dans un petit coin, ignoré, et de faire l’ouvrage qui se présente sans aller trop en avant[34] ». Il n’est sûrement pas un ambitieux ; on peut même se demander s’il avait assez confiance en lui. Il avoue qu’il est « bien ignorant » et qu’il ne connaît pas « les auteurs qui ont traité les grandes questions de vie religieuse et sacerdotale »[35].

Cependant, il ne faudrait pas exagérer les déficiences du tempérament du P. Chevrier. S’il hésitait beaucoup avant de prendre une décision importante, il était tenace une fois qu’il l’avait prise. C’est vrai qu’il n’est pas porté à la spéculation mais, dans la vie concrète, il voit clair aussi bien pour comprendre les personnes que les problèmes à résoudre. De fait, il a bien réussi dans son apostolat. Quant aux hésitations du P. Chevrier, elles s’expliquent aussi, au moins en partie et spécialement en ce qui concerne la fondation du Prado, parce qu’il était assez intelligent pour prévoir les difficultés qu’il allait rencontrer.

Il ne faudrait donc pas, sous prétexte de rendre hommage à la grâce de Dieu, diminuer la valeur humaine du P. Chevrier. Elle n’était pas exceptionnelle, mais à travers sa vie elle apparaît nettement. Je me suis demandé si mes premières réactions spontanées vis-à-vis du tempérament du P. Chevrier ne venaient pas de ma formation et de mon milieu d’origine : je ne savais pas estimer à leur juste valeur les richesses de la sagesse populaire.

En toute hypothèse, je pense que le P. Chevrier

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n’aurait pas pu réaliser ce qu’il a fait s’il n’avait pas été convaincu que l’œuvre qu’il fondait était voulue par Dieu et s’il n’avait pas mis toute sa confiance en Dieu. De fait, Antoine Chevrier est sûr que Dieu lui demande à la fois de devenir personnellement un véritable disciple de son Fils, Jésus-Christ, et de s’associer des prêtres qui accepteront de marcher dans la même voie que lui.

Malgré cette certitude, il a connu, pendant longtemps, une véritable lutte intérieure : il était convaincu que Dieu l’appelait à cette œuvre et, en même temps, il se sentait incapable de la réaliser, aussi bien au point de vue humain qu’au point de vue spirituel.

« Un jour, nous raconte sœur Antoinette, une des premières sœurs du Prado, poursuivi par ces pensées, il se retira dans un bois et y demeura un jour entier et il pria : ‘C’est à ce moment, nous dit-il, que vaincu par une voix intérieure, il dit à Dieu : si vous avez besoin d’un pauvre, me voilà, si vous avez besoin d’un fou, me voilà.’ Depuis ce jour, il ne lutta plus et continua résolument ce que Dieu voulait de lui, son œuvre qui commençait à peine et qui rencontrait tant de contradictions. Lui-même nous dit cela plusieurs fois : "A ce moment, nous dit-il plus tard, je vis toutes les peines que j’aurais à souffrir"."[36]»

Ce témoignage qui remonte à l’époque de la fondation du Prado nous permet de pénétrer un peu plus le comportement du P. Chevrier. Humainement, il aurait risqué de se décourager ; mais sa foi en Dieu est devenue pour lui source de lumière et de force. Appuyé sur Dieu, il devient capable de faire face. Cependant, il gardait toujours son tempérament et parfois, devant les difficultés et les échecs, il avait « la tentation de se sauver dans sa petite cellule et de ne plus reparaître[37] ». Mais il savait que c’était une tentation et il continuait sa marche en avant. Sa disponibilité à Dieu lui permit de tenir jusqu’au bout et, dans son testament spirituel, tout est action de grâces. Il remercie Dieu de l’avoir choisi pour faire son œuvre et il ajoute : « C’est bien là l’accomplissement

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de cette vérité que Dieu choisit ce qu’il y a de plus petit, de moindre pour faire ses œuvres. Moi, si pauvre en science et en vertu et m’avoir appelé à faire cette œuvre du Bon Dieu qui doit porter de grands fruits dans les âmes et dans l’Église[38]. »

Grâce à ses dons humains et à sa fidélité totale et malgré ses limites, Antoine Chevrier est donc devenu une véritable personnalité. Plus je l’étudie, plus je découvre en lui des richesses à tous points de vue. Ce petit est devenu un grand, grâce à l’Évangile.

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CHAPITRE II : LA CONVERSION SELON L’ÉVANGILE

Le P. Chevrier n’est pas un théologien et nous ne trouverons pas chez lui une définition de la conversion à la vie selon l’Évangile. Il veut cependant faire comprendre ce qui la caractérise aux prêtres que Dieu appelle à entrer dans cette voie. Pour cela, il emploie un certain nombre d’expressions qui permettent de bien la situer. Antoine Chevrier semble parfois juger le genre de vie, le comportement apostolique ou la mentalité des « bons prêtres » de son temps. Non, il ne veut pas les juger, mais en évoquant ce qui n’est pas conforme à l’Évangile dans leur manière de faire, il pourra plus facilement faire comprendre ce que le Christ attend de ceux qu’il appelle à le suivre de plus près.

Le P. Chevrier a très souvent employé le mot de conversion pour dire ce que fut pour lui la nuit de Noël 1856. Et, jusqu’à la fin de sa vie, comme on le voit en particulier par ses lettres, il a demandé que l’on prie pour sa conversion.

I. DIVERSES EXPRESSIONS DU P. CHEVRIER

Voici donc diverses expressions employées par le Chevrier pour désigner ce que le Seigneur attendait de lui. J’essayerai d’en préciser le sens, en me référant aux explications qu’il a données lui-même.

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Vivre selon l’Évangile

Le P. Chevrier a proposé deux titres pour son ouvrage fondamental : le prêtre selon l’Évangile ou le Véritable Disciple de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il sait bien que tous les chrétiens doivent s’inspirer de l’Évangile dans leur vie individuelle, dans leur vie de famille, dans leur travail professionnel et dans toute leur vie sociale, mais il ne lui suffit pas de s’inspirer de l’Évangile ; il veut se conformer aussi littéralement que possible à la vie et à l’enseignement de Jésus-Christ. Pour lui, vivre selon l’Évangile, ce n’est pas seulement imprégner toutes ses activités humaines de l’esprit de l’Évangile, c’est imiter Jésus-Christ dans tout ce qu’il a fait, c’est mettre en pratique tout ce qu’il a dit. C’est donc se conformer à lui, même dans son genre de vie ; c’est accepter ses orientations, même s’il ne les impose pas comme un commandement. Par exemple, Jésus ne s’est pas marié et il a vécu pauvre. Il a parlé du célibat pour le Royaume des cieux et ses apôtres ont tout quitté pour le suivre. Cela suffit au P. Chevrier, il vivra pauvrement, même si ce n’est pas obligatoire pour le prêtre séculier ; de plus, même s’il n’y avait pas une loi sur le célibat des prêtres, il opterait librement pour le célibat, à cause de Jésus et de l’Évangile. C’est toujours dans ce sens-là que le Père Chevrier parle d’une vie selon l’Évangile.

Cette manière stricte de se conformer au Christ et de mettre en pratique ses enseignements amène nécessairement des objections et suscite une résistance dans notre être, mais, nous dit le P. Chevrier : « Celui qui veut vivre selon l’Évangile ne se laisse prendre ni par le raisonnement ni par les passions qui se révoltent. Le Maître parle. Il n’a pas d’autres pensées, d’autres désirs que de comprendre ce qu’il entend et de le mettre en pratique[39]. » Il ne dit pas : « Cela est difficile, cela est impossible ; cela est opposé à la prudence, à la manière de faire, rien de tout cela. Le Maître a parlé, le Maître l’a dit, cela suffit[40]. »

La vie selon l’Évangile comporte donc non seulement

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une conformité selon l’esprit, mais une conformité effective et totale avec les exemples et les enseignements de Jésus-Christ.

Le véritable disciple

Cette expression, dans la pensée du P. Chevrier, a le même sens que l’expression précédente, mais elle souligne l’appartenance au Christ et la dépendance totale à son égard par amour. Le vraj disciple, en effet, c’est celui qui s’est donné entièrement à Jésus-Christ, pour se conformer à ses exemples et à son enseignement, en dépendance de son Esprit, pour travailler avec lui au salut des hommes. Le P. Chevrier disait : « Le disciple de Jésus-Christ est un homme qui est rempli de l’Esprit de son Maître, qui pense comme son Maître, qui agit comme son Maître, qui le suit en tout et partout[41]. »

Le mot « véritable » a un sens fort chez Antoine Chevrier. Être vrai, c’est ne pas se contenter de généreuses intentions, c’est ne pas se faire des illusions ! Si on veut être vraiment disciple de Jésus-Christ, on devra le suivre partout. Dans le Véritable Disciple, l’étude consacrée au Disciple se termine ainsi : « Prendre sa croix, c’est accepter la souffrance qui vient de la pauvreté, du renoncement aux créatures, du renoncement à soi-même. C’est accepter les persécutions que doit attendre un disciple de Jésus-Christ. Qui ne veut pas porter sa croix et me suivre ne peut être DISCIPLE[42]. » Le mot « disciple » dans le manuscrit a été détaché du texte, comme s’il était une signature.

Là encore, le P. Chevrier rappelle les difficultés qu’on rencontre fatalement quand, pour être un vrai disciple, on s’est décidé à suivre Jésus-Christ, en se laissant conduire par son esprit. Sa manière de parler peut sembler dure, voire même exagérée. Elle est l’écho d’une expérience : « Cet esprit est peu connu, peu goûté, peu compris, même parmi ceux qui devraient le posséder et le comprendre ; les habitudes, les usages, les idées qu’on se

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fait, les raisonnements qu’on fait, les exemples extérieurs, entraînent le monde et les prêtres même à vivre selon l’esprit du monde et non selon l’esprit de Dieu. De sorte que si nous voulons agir selon l’esprit de Dieu, il faut lutter beaucoup contre les idées, les usages, les manières des autres, et c’est aussi pour cela que les saints, qui avaient l’esprit de Dieu, ont eu tant à souffrir de la part même de leurs frères[43]. »

Suivre Jésus-Christ de plus près

Par cette expression, le P. Chevrier insiste sur la réalisation effective et totale de la conformité avec le Christ et son enseignement : on suit Jésus-Christ de plus près quand on s’est décidé à se conformer à lui, non seulement affectivement mais effectivement, non seulement dans tel ou tel aspect de sa vie, mais dans sa totalité. On peut dire qu’Antoine Chevrier ne choisit pas, il prend tout. Il veut suivre Jésus-Christ dans sa pauvreté effective, dans son humilité et dans sa prédilection pour les pauvres, mais aussi dans sa souffrance, dans sa mort sur une croix et dans le don total de soi-même jusqu’à se faire la nourriture des hommes. C’est la Crèche, le Calvaire et le Tabernacle dans lesquels le P. Chevrier résume toute la vie du Christ[44]. Suivre Jésus-Christ de plus près,

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c’est aussi le suivre dans son jeûne et sa prière, dans sa douceur et son humilité, dans sa pauvreté et son amour pour les hommes, dans sa prédication et ses combats, dans ses persécutions, ses souffrances et sa mort, alors on pourra le suivre dans sa gloire[45].

Cette expression pourrait signifier aussi le caractère progressif qui caractérise la réalisation d’une vie selon l’Évangile : on veut suivre Jésus-Christ de plus près qu’on ne l’avait fait jusqu’ici. Certes, le P. Chevrier admet, pour lui et pour les autres, ce caractère progressif qui est, en effet, l’un des aspects d’une conversion selon l’Évangile. Mais autant que je le sache, il n’a jamais employé cette expression dans ce sens ; pour lui, suivre Jésus-Christ de près, de bien près, de plus près, désigne toujours le caractère absolu du choix que l’on a fait. On veut se conformer effectivement et totalement au Christ et à son enseignement. En cela consiste pour lui la perfection évangélique. C’est aussi dans ce sens qu’il parlera des prêtres bons et parfaits.

En employant ces trois expressions, le P. Chevrier se situe clairement dans le prolongement de saint François d’Assise, « l’homme tout évangélique ». En effet, « le Très Haut » avait révélé à François qu’il devait « vivre selon la forme du Saint Évangile ». Il voulait pratiquer l’Évangile « à la lettre et sans glose ». — « Il n’opérait aucun choix entre les paroles de Jésus, mais il se propose de les pratiquer toutes sans omettre ou transgresser un iota ; il voulait simplement observer l’Évangile intégral, sans glose, en toute rigueur, à la fois à la lettre et selon l’esprit[46]. »

Le prêtre : un autre Jésus-Christ

Cette expression est particulièrement chère au P. Chevrier, il l’a mise au sommet de son Tableau de Saint-Fons et il l’accompagne toujours d’un texte d’Évangile qui résume pour lui l’appel de Jésus-Christ : « Je vous ai donné l’exemple afin que vous fassiez comme j’ai fait moi-même » (Jn 13, 13).

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Le P. Chevrier sait que le prêtre participe, d’une façon qui lui est propre, au sacerdoce du Christ, en raison de son ordination, de ses pouvoirs et de sa mission ; mais il ne veut pas se contenter d’être un autre Jésus-Christ par les pouvoirs, il veut l’être par toute sa vie. Sa manière est un peu rude, mais sa pensée est claire : « Il y a, dit-il, deux manières d’être d’autres Jésus-Christ, par les pouvoirs et par les vertus. Celui qui ne ressemble à Jésus-Christ que par les pouvoirs n’est qu’un homme machine, inutile, sans fruit, qui montre le chemin sans y aller, qui sauve les autres sans se sauver. Un poteau qui montre le chemin dont : l’écriteau est souvent effacé, une cymbale retentissante, un canal qui fait couler l’eau sans en rien retenir.

« Il faut ressembler à Jésus-Christ par les vertus pour être véritablement d’autres Jésus-Christ. C’est en cela que consiste la véritable ressemblance entre le prêtre et Jésus-Christ. Il importe donc beaucoup pour nous d’étudier la vie et les vertus de Jésus-Christ pour y conformer sa vie, sa doctrine, ses paroles et ses œuvres[47]. »

Vous avez pu remarquer de nouveau les mots « véritable » et « véritablement ». Le P. Chevrier ne nie pas, pour autant, que le prêtre est un autre Jésus-Christ par son ordination, par ses pouvoirs et par sa mission ; mais parce qu’il est un autre Jésus-Christ par tout cela, Antoine Chevrier se sent appelé aussi à ressembler à Jésus-Christ dans sa pensée, ses paroles et tout son comportement. Alors il sera « véritablement » un autre Jésus-Christ.

On voit encore, par le commentaire donné à cette expression, à quel point le P. Chevrier est dominé par son désir de se conformer à Jésus-Christ effectivement et totalement : « Tout ce que Jésus-Christ a dit de luit même, le prêtre doit pouvoir le dire aussi de lui-même. Notre union à Jésus-Christ doit être si intime, si visible, si parfaite que les hommes doivent dire en nous voyant : voilà un autre Jésus-Christ. Nous devons reproduire, à l’extérieur et à l’intérieur, les vertus de Jésus-Christ, sa pauvreté, ses souffrances, sa prière, sa charité. Nous

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devons représenter Jésus-Christ pauvre dans sa crèche, Jésus-Christ souffrant dans sa passion, Jésus-Christ se laissant manger dans la Sainte Eucharistie[48]°. »

On découvre bien ainsi la « manière » du P. Chevrier. Il ne repousse pas le sens traditionnel à son époque de la formule : « Le prêtre est un autre Jésus-Christ », mais il a découvert dans l’Évangile Jésus qui est « le prêtre par excellence, le prêtre véritable, le bien-aimé du Père ». Alors, pour être vrai, il le prend pour modèle ; il veut l’imiter et il conclut : « Ressembler à Jésus-Christ, voilà donc notre travail continuel, l’attention continuelle de notre esprit et le désir sincère de notre cœur[49]. »

Prêtres bons et prêtres parfaits

Le P. Chevrier distingue parmi les prêtres les bons et les parfaits. Il ne critique pas les bons prêtres : « Ceux qui accomplissent leur devoir de prêtre, on n’a rien à dire contre leur conduite. Ils sont même édifiants[50] », mais, continue-t-il, « il y a une grande différence entre les bons prêtres et ceux qui cherchent à être parfaits ». Ceux-ci, en effet, ne cherchent que Jésus-Christ. Ils font passer Jésus-Christ avant tout.

Le P. Chevrier, se référant à son expérience personnelle et à ce qu’il a pu noter chez ses confrères, pense que la perfection évangélique est nécessairement liée à une conformité aussi littérale que possible avec la vie et les enseignements du Christ. Il se situe dans la ligne de François d’Assise. Mais s’il insiste toujours sur la réalisation effective de l’Évangile, il souligne en même temps l’aspect intérieur de cette perfection évangélique. Voici comment il parle des prêtres « parfaits » : « Les parfaits ou plutôt ceux qui tendent à la perfection, ce sont les prêtres qui cherchent à suivre Notre Seigneur de plus près, qui ont le désir de travailler à la gloire de Jésus-Christ, qui sentent en eux son amour et désirent l’imiter dans sa pauvreté, dans sa douceur, dans sa charité, dans

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son zèle pour les âmes, dans ses souffrances, dans sa croix. Il y a une grande différence entre les bons prêtres et ceux qui cherchent à être parfaits ; les bons restent dans cet état mais ne cherchent point à suivre Notre Seigneur de près, à l’imiter sérieusement ; ils repoussent même la pauvreté, le dévouement et le sacrifice ; ils ont encore soin de leur personne et ne veulent pas s’opposer trop au monde et aux goûts de leurs confrères, tandis que celui qui cherche la perfection ne voit que Jésus-Christ, il aime Jésus-Christ et fait passer Jésus-Christ avant tout. Il aime et cherche à imiter le plus fidèlement possible celui qu’il aime. C’est donc à la perfection que Jésus-Christ nous appelle et non à un état seulement bon qui est l’état du grand nombre[51]. »

Cette manière de parler peut nous choquer. En effet, personne aujourd’hui n’accepte de se situer au-dessus des autres et personne n’accepte d’être situé au-dessous des autres. J’ai voulu, malgré tout, citer ce texte parce qu’il manifeste, malgré ses déficiences, à quel point le P. Chevrier avait la conviction de présenter une voie nouvelle exigeant à la fois un don total de soi-même au Christ et la réalisation effective et aussi littérale que possible de tout l’Évangile. On ne peut donc entrer dans cette voie nouvelle que par une conversion. Il s’agit d’un vrai changement, intérieur et extérieur, par rapport à la vie qu’on menait jusque-là.

II. UNE CONVERSION APOSTOLIQUE

Le P. Chevrier veut vivre selon l’Évangile en véritable disciple ; il veut suivre Jésus-Christ de plus près jusqu’à le manifester dans sa propre vie, en devenant un autre Jésus-Christ, mais tout cela il le veut « afin de se rendre plus capable de travailler efficacement au salut des âmes ». Cette finalité de sa conversion, il l’a exprimée lui-même dans le récit qu’il en a fait à ses séminaristes et que j’ai cité plus haut[52].

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On pourrait presque dire que la sainteté personnelle, considérée en elle-même, comme un bien propre de l’individu, ne l’intéresse pas. Il parle toujours de la sainteté par rapport à Dieu et par rapport aux hommes et c’est à travers le salut des hommes qu’il cherche la gloire de Dieu (Jn 15, 8). On peut relire à ce sujet sa lettre à ses séminaristes du 24 janvier 1872. En voici quelques extraits : « Un saint, c’est un homme qui est uni à Dieu, qui ne fait qu’un avec lui, qui demande à Dieu, qui parle à Dieu et à qui Dieu obéit. C’est un homme qui a tous les pouvoirs de Dieu en sa main, c’est un homme qui remue l’univers quand il est bien uni au Maître qui gouverne toutes choses. Les saints sont les hommes les plus puissants de la terre, ils attirent tout à eux, parce qu’ils ont la charité, la lumière de Dieu, la fécondité de l’Esprit Saint[53]. »

Dans ses lettres aux séminaristes, l’appel à devenir un vrai disciple et l’appel à catéchiser les pauvres ne font qu’un[54]. Sans doute, d’une façon explicite, il insiste davantage sur le premier point, mais le second est toujours présent, au moins implicitement. Il veut des prêtres pauvres pour évangéliser les pauvres.

Cependant, il ne faudrait pas confondre l’orientation apostolique de sa conversion, même si elle en représente une dimension essentielle, avec les divers aspects humains de l’action apostolique. Nous ne sommes pas au même niveau.

Pendant la nuit de Noël 1856, le P. Chevrier a peut-être demandé au Seigneur ce qu’il devait faire pour soulager les misères de la Guillotière et évangéliser les travailleurs, mais la réponse lui a été donnée au niveau de l’être. Il a été invité à suivre Jésus-Christ de plus près pour travailler plus efficacement au salut de son peuple.

Il ne s’agit pas de séparer, ni d’opposer l’être et le faire, mais ce qui est premier pour le P. Chevrier c’est de vivre selon l’Évangile, d’être un véritable disciple et de suivre Jésus-Christ de plus près. C’est là ce qui est premier et essentiel, quelle que soit l’action à laquelle on se donne.

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Cette hiérarchie des valeurs, le P. Chevrier la présente d’une façon concrète, à sa manière, dans une réponse qu’il envoie à ses séminaristes. Ceux-ci lui avaient demandé s’ils pouvaient participer à des réunions organisées par leurs confrères, pour chercher ensemble des moyens adaptés à l’apostolat des jeunes. « Je ne m’oppose nullement à votre réunion à ces bons jeunes camarades qui ont commencé une petite réunion pour s’entretenir ensemble du moyen de travailler au salut des jeunes gens dans les paroisses. Est-ce que nous pouvons nous opposer à ce qui peut contribuer à la gloire de Dieu et au salut des âmes ? Ces petites réunions contribuent à développer en nous le zèle et l’amour de Notre Seigneur ; mais rappelez-vous que le grand moyen, c’est de devenir saint soi-même et d’être rempli de l’esprit de Dieu : si le Saint-Esprit est avec nous, nous réussissons dans tout ce que nous faisons. Cherchez, dans vos réunions, à examiner comment a fait Notre Seigneur, et, en l’imitant, vous ne vous tromperez pas et vous marcherez dans la bonne voie. Unissez-vous donc à ces bons jeunes gens et faites fleurir dans leur cœur les mystères de la vie de Notre Seigneur ; mettez en eux la dévotion au Saint-Esprit, le Rosaire et le chemin de la croix et dites-leur qu’en mettant dans les âmes l’amour de Notre Seigneur, on les convertit et on les gagne à Dieu[55]. »

A cette époque, on ne parlait ni de méthodes ni de techniques apostoliques comme on en parle aujourd’hui ; mais on était bien obligé de recourir à des moyens humains dans l’apostolat. Le P. Chevrier se servira de grands tableaux pour enseigner le catéchisme aux enfants. Ces moyens, il voulait les situer à leur place. Ils ont une certaine efficacité, à leur niveau, mais ce ne sont pas eux qui convertissent ni qui font grandir dans la vie divine. Cette efficacité vient de Dieu et Dieu la communique à l’apôtre dans la mesure où l’apôtre ne fait qu’un avec lui. Dans ce sens, le P. Chevrier disait : « Un prêtre saint fait plus de bien que cent prêtres bons seulement[56]. » Quand il parle d’efficacité, c’est toujours

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à ce point de vue qu’il se place. C’est ce que le Seigneur lui avait demandé.

Ainsi, la conversion selon l’Évangile, dans la ligne du P. Chevrier, n’a pas seulement une orientation apostolique ; elle assure elle-même l’efficacité apostolique dans son essentiel ; elle préside au choix des moyens à employer et les anime du dedans[57]. Dans la pensée du P. Chevrier, il n’y a pas de dualisme : d’un côté la vie intérieure et la sanctification du prêtre ; de l’autre côté l’action apostolique. Tout ne fait qu’un, quand on cherche vraiment à suivre Jésus-Christ de plus près dans son apostolat.[58]

L’intérieur et l’extérieur

La conversion selon le P. Chevrier est à la fois intérieure et extérieure. J’ai déjà souligné chez le P. Chevrier la volonté d’une conformité effective avec le Christ et son enseignement et aussi l’importance qu’il attache à un don de soi plénier au Christ dans l’amour ; il a dit à

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propos du véritable disciple : « C’est l’amour qui le guide et rien autre chose[59]. »

Ce qui est premier pour le P. Chevrier, c’est toujours l’intérieur[60]. On se tromperait donc si on réduisait la conversion à un changement dans le style de vie du prêtre et à la priorité donnée aux pauvres. Certes, le P. Chevrier a toujours présenté la pauvreté et le service des pauvres comme le signe de sa conversion et de la conversion qu’il demande à ses prêtres, mais cette pauvreté et cette orientation vers les pauvres ne sont vraies que dans la mesure où elles viennent de la connaissance et de l’amour de Jésus-Christ. Voici d’ailleurs comment il s’exprime lui-même : « Ce qui est fondé sur Jésus-Christ seul peut demeurer, ce qui est fondé sur un autre fondement ne peut durer, ni être solide. Ainsi tous les actes extérieurs d’obéissance, d’humilité, de charité, de mortification extérieure ne sont rien s’ils ne sont pas sortis de la connaissance de Jésus-Christ, de l’amour de Jésus-Christ et si Jésus-Christ n’en est pas le principe. Ces choses extérieures viennent naturellement quand la vie de Jésus-Christ y est ; au contraire, elles ne sont que des actes illusoires, forcés ou hypocrites, quand ils ne viennent pas de ce principe qui est Jésus-Christ[61]. »

On ne doit pas cependant négliger l’extérieur. Parler de la conversion du P. Chevrier sans aller jusqu’au chan­gement du style de vie et jusqu’au partage de la vie des pauvres, ce serait ne pas la comprendre. Il ne suffit pas de réaliser dans son cœur la conformité avec le Christ, il faut la réaliser jusque dans son comportement. D’ail­leurs, si l’extérieur ne vient pas, c’est sans doute un signe que l’intérieur n’est pas réalisé non plus. A propos de la pauvreté et de la souffrance, le P. Chevrier écrivait : « Notre Seigneur a porté extérieurement le caractère de la pauvreté et de la souffrance ; ceux qui ne l’ont

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qu’intérieurement risquent bien de ne pas l’avoir du tout[62]. »

La conversion selon l’Évangile est donc d’abord intérieure, elle est un don de soi-même au Christ ; mais, si elle est authentique, elle s’exprime nécessairement dans des changements extérieurs. Si on appartient à Jésus-Christ, on doit transformer son comportement, on doit aussi travailler avec lui au salut des hommes en employant des moyens adaptés. Ainsi une conversion selon l’Évangile n’est pas une conversion purement spirituelle. Bien au contraire, elle manifeste son authenticité dans les transformations visibles qu’elle opère et dans les activités qu’elle provoque. Rappelons-nous ce que Jésus disait : « On reconnaît l’arbre à ses fruits » (Mt 7, 15­20).

D’autre part, la conformité extérieure à Jésus-Christ s’impose au P. Chevrier au nom de l’apostolat. Il a entendu plus d’une fois des travailleurs qui, sous une forme ou sous une autre, s’exprimaient à peu près ainsi : « On est bien d’accord avec Jésus-Christ, mais on n’est pas d’accord avec les curés. Ils prêchent l’Évangile, mais ils ne le mettent pas en pratique. » Ce qu’on reprochait aux prêtres de son temps, ce n’était pas d’annoncer Jésus-Christ, c’était de ne pas vivre comme lui. Devant cette objection, Antoine Chevrier ne discute pas, il ne cherche pas à se justifier, il ne condamne pas ses confrères, mais il s’engage tout entier dans la voie de l’Évangile et il dit : « Il faut que l’on voie Jésus-Christ dans tout notre extérieur… Tout notre être doit révéler Jésus-Christ[63]. »

Ainsi l’extérieur a pour le P. Chevrier une double valeur significative. Il signifie l’authenticité de la conversion

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intérieure ; en même temps, il signifie le Christ lui-même. Le P. Chevrier voulait tellement ressembler au Cluist qu’il désirait en être comme une transparence : « Il faut qu’on voie Jésus-Christ dans tout notre extérieur[64]. »

Enfin, l’extérieur prépare et conditionne l’intérieur. Le P. Chevrier était persuadé que « la pauvreté effective aide bien à pratiquer la pauvreté intérieure[65] ». Il disait aussi : « Quand on ne peut pas pratiquer la perfection extérieure, on peut arriver à la perfection intérieure par l’indifférence de l’âme pour toutes ces choses ; c’est beaucoup plus difficile parce que quand on a la pauvreté sous les yeux avec sa gêne et ses privations, on peut plus facilement imiter Notre Seigneur et baiser ces murs grossiers et ce pavé défoncé qui nous représentent l’étable de Bethléem. Là, on n’aime rien que Jésus parce qu’il n’y a que lui seul qui se présente à nos regards et rien pour les distraire[66]. » C’est pourquoi voulant préparer des jeunes à entrer pleinement dans la voie de la pauvreté évangélique, il ne se contentait pas de les orienter vers la contemplation du Christ pauvre, mais il leur proposait une vie semblable à celle des pauvres. Dans le règlement de l’école cléricale du Prado, il y avait des « pratiques de pauvreté » assez précises : « Aller chercher des grésillons pour se chauffer l’hiver — aller chercher des chiffons pour acheter du pain, etc.[67] » De même, « le mercredi qui est ordinairement le jour fixé pour aller en promenade devient un jour de travail pour tous ou pour quelques-uns, quand le travail est nécessaire. Il faut habituer les enfants à travailler et non à se promener. Le travail sert de promenade et d’exercice pour le corps[68] ».

Il y a donc des liens étroits entre l’intérieur et l’extérieur chez le P. Chevrier. La pauvreté extérieure prépare l’esprit et le cœur à comprendre la béatitude des pauvres selon l’Évangile, et à mesure que l’amour de la pauvreté

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grandit, il s’éveille en nous comme un besoin d’une plus grande pauvreté. De plus, en regardant comment vivent les pauvres, nous pouvons dire : « Il y a tant de pauvres qui n’ont pas tant que moi, tant de pauvres qui souffrent et qui manquent du nécessaire ; et moi, quel droit ai-je donc d’être mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu que les pauvres du Bon Dieu[69] ? »

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La conversion évangélique, changement dans les rapports avec Dieu et avec les frères

Le mot de conversion a des sens bien différents, mais en toute hypothèse, quand on se convertit vraiment, on entre dans de nouveaux rapports avec Dieu. Ainsi l’incroyant se convertit quand il adhère à Dieu dans la foi ; le pécheur se convertit quand il renonce au péché pour conformer sa volonté à la volonté de Dieu. Le P. Chevrier était certes un bon prêtre, il était irréprochable aussi bien dans la fidélité à ses exercices de piété que dans le dévouement avec lequel il exerçait son ministère : mais il s’est converti en se donnant tout entier à Jésus-Christ dans l’amour, en s’efforçant de se laisser guider uniquement par son Esprit et en se conformant le plus possible, intérieurement et extérieurement, à ses exemples et à son enseignement. C’était vraiment une vie nouvelle qui commençait.

La conversion évangélique a modifié aussi ses rapports avec lés autres prêtres. Jusqu’à Noël 1856, le P. Chevrier avait un genre de vie semblable à celui de ses frères et il exerçait son apostolat comme eux. A partir de sa conversion il a été acculé, en quelque sorte, à un certain non-conformisme avec les autres prêtres, non seulement dans son genre de vie, mais aussi dans la manière d’exercer le ministère.

Quand on lit dans J.-F. Six la description du clergé à l’époque d’Antoine Chevrier[70], on se rend compte à quel point il devait paraître étrange à ses confrères et on comprend aussi pourquoi il a été amené à quitter la paroisse Saint-André.

En même temps, et par le fait même de sa conversion, le P. Chevrier était appelé à aimer davantage ses frères prêtres et à entrer plus profondément en communion avec eux. De fait, Antoine Chevrier n’a jamais critiqué personnellement ses confrères ; il les aimait vraiment et il leur rendait volontiers un service quand ils le lui demandaient. Malgré tout, il ne pouvait pas, pour autant,

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penser, parler et agir en tout comme les autres. Autrement, il n’aurait pas été fidèle à sa vocation.

Certes, il ne faudrait pas exagérer. Malgré son « originalité » évangélique, le P. Chevrier n’a jamais été un prêtre marginalisé ; cependant, tout en accomplissant les mêmes actes de ministère que ses confrères, il avait sa manière à lui et cette manière étonnait, parfois même elle choquait. En effet, il ne se référait pas en dernière analyse à la « bonne manière » de se comporter dans le clergé, mais à la manière de parler et d’agir du Christ. Ce qui choquait le plus c’était non seulement sa pauvreté, mais aussi sa manière d’agir avec les pauvres.

D’autre part, le clergé de son temps était un corps social qui n’acceptait pas facilement les non-conformistes. Certes, il ne voulait pas s’opposer à ceux qui désiraient réaliser la perfection évangélique ; mais il pensait que leur place était dans une société religieuse. Or, le P. Chevrier a voulu rester prêtre séculier. Les difficultés étaient donc inévitables[71].

Le P. Chevrier préparait ses séminaristes à cette situation inconfortable. Il leur disait : « On vous tiendra de beaux raisonnements, mes enfants, on vous fera de longs discours pour vous attirer dans une voie différente ; on mettra en avant bien des considérations, on vous fera valoir tels ou tels avantages, redouter tels ou tels inconvénients, car je sais qu’un grand nombre ne pensent pas comme moi, mais je vous le dis, restez fidèles à l’appel de Notre Seigneur. Il marche le premier et vous invite à le suivre : laissez faire, laissez dire, pour vous, suivez-moi ! J’ai tant souffert de rester si longtemps seul et incompris ! O mon Dieu, m’écriais-je souvent, vous ne m’enverrez donc personne pour m’aider, personne qui pense comme moi, personne qui veuille accepter de mener ce genre de vie et de vous suivre les yeux fermés ! Que je serai content, chers enfants, quand je vous verrai tout entiers à Notre Seigneur. O puissiez-vous devenir tous de petites copies vivantes de Jésus-Christ sur la terre ! C’est si beau un prêtre selon l’Évangile[72] ! »

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Ce texte exprime bien les deux aspects de la conversion selon l’Évangile : d’une part, il faut se conformer pleinement au Christ et, d’autre part, il ne faut pas se laisser arrêter par les incompréhensions ni par les oppositions.

Pourquoi le P. Chevrier n’a pas voulu devenir religieux ? : Je traiterai directement cette question dans le chapitre VII ; il me sera plus facile, en effet, d’exposer les raisons qui ont motivé cette décision quand j’aurai étudié les divers aspects de la vie sacerdotale, telle que la voulait le P. Chevrier. Je parlerai seulement ici du rapport de cette décision avec sa conversion.

Antoine Chevrier s’est décidé à suivre Jésus-Christ de plus près pour se rendre plus capable de travailler efficacement au salut des travailleurs de la Guillotière. Or, à son époque, devenir religieux, c’était renoncer à cet apostolat de présence aux travailleurs tel qu’il le désirait. Alors, sans faire de théorie spéciale, il revendique simplement le droit pour les prêtres séculiers de vivre selon l’Évangile.

« Il y a pour le prêtre comme pour le fidèle, disait-il, deux voies pour aller au ciel, à Dieu et remplir la mission qui lui a été confiée : la voie des préceptes et celle des conseils… Les religieux observent les conseils évangéliques, pourquoi les prêtres séculiers ne les observeraient-ils pas ? Est-ce que la perfection n’est pas pour eux aussi bien que pour les autres ?

« Est-ce que, dans le ministère, les prêtres ne doivent pas se rapprocher de Jésus-Christ aussi bien que les autres ? Et même ne le doivent-ils pas encore davantage, eux qui sont au milieu du monde et qui doivent porter partout la bonne odeur de Jésus-Christ et être la lumière vivante qui doit briller au milieu des hommes ?

« Les religieux sont dans leurs cloîtres, mais le prêtre est fait pour vivre au milieu des hommes et lui, plus que les autres, doit être plus saint et plus parfait que les autres, il est appelé à faire plus de bien ayant des rapports nécessaires avec les fidèles ; et nous devons surpasser les religieux par cette lumière, auréole de gloire et de sainteté qui doit briller dans les prêtres du ministère.

« Toutefois, ceux à qui Dieu accorde la grâce de suivre Jésus-Christ dans ses conseils, ne doivent point mépriser ceux qui n’observent que les préceptes.

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« Chacun rendra compte à Dieu des grâces qu’il aura reçues. On ne doit se glorifier de rien et se garder de dire aucune parole contraire à la charité du prochain : il faut mettre à profit la grâce de Dieu et ne juger personne[73]. »

Une grâce spéciale de Dieu

Le P. Chevrier n’a jamais prétendu que tous les prêtres devraient se conformer à ce qu’il cherchait à réaliser lui-même. Il est d’Église et il sait bien que l’Église n’a jamais imposé aux prêtres séculiers la pratique effective de la pauvreté évangélique. Aussi il parle d’une « grâce spéciale »[74] pour désigner l’appel à vivre le sacerdoce selon l’Évangile.

Pour lui, cet appel, cette grâce spéciale, se situe à l’intérieur même de l’appel au sacerdoce. Si j’ai bien compris sa pensée, je l’exprimerais ainsi : « De même que la vie religieuse est proposée aux baptisés comme un achèvement et un épanouissement complet de la grâce baptismale, ainsi la vie selon l’Évangile est proposée aux prêtres comme un achèvement et un épanouissement complet de la consécration sacerdotale. » La grâce spéciale dont il parle n’oriente donc pas vers un autre sacerdoce, mais vers une manière particulière de réaliser le ministère et la vie du prêtre.

Il s’agit donc d’un charisme que Dieu accorde à qui il veut pour le bien de tous (1 Co 12, 4-7). Ceux qui ont reçu ce charisme n’ont pas le droit de se croire meilleurs que les autres, mais le Seigneur leur demande d’être fidèles. C’est le bien de l’Église et de l’humanité tout entière qui est en cause : « Il faut mettre à profit la grâce de Dieu et ne juger personne[75]. »

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Il s’agit d’une grâce spéciale, mais pas d’une grâce extraordinaire. Le cas du P. Chevrier est un cas exceptionnel. Dieu a voulu, en effet, par la grâce de Noël 1856, faire de lui un fondateur. Il n’est pas nécessaire d’avoir reçu une telle grâce pour se décider à suivre Jésus-Christ de plus près. Il suffit d’avoir compris ce qu’est une vie selon l’Evangile et de s’être décidé à marcher dans cette voie. La grâce s’exprime à travers la lumière nécessaire pour comprendre et à travers la force nécessaire pour se décider.

De fait, c’est dans cette perspective que le P. Chevrier s’entretient avec les jeunes ou avec les prêtres sympathisants du Prado. Sa manière d’agir vis-à-vis des enfants de l’école cléricale montre bien que, pour lui, cette grâce spéciale est habituellement accordée à ceux qui acceptent, suivant leur âge et leurs possibilités, de se laisser conduire dans cette voie. Il respectait la liberté de ses séminaristes, mais, en même temps, il les exhortait positivement à avancer dans cette voie.

Il acceptait les humbles débuts. Il dit, par exemple : « Si nous apercevons une petite lumière, si nous nous sentons attirés tant soit peu vers Jésus-Christ, ah ! cultivons cet attrait, faisons-le croître par la prière, l’oraison, l’étude, afin qu’il grandisse et produise des fruits[76]. »

Puisque la grâce qui nous pousse à suivre Jésus-Christ de plus près est une grâce spéciale, mais non extraordinaire, nous pouvons la demander pour nous et pour les autres. Et cette grâce n’est pas seulement nécessaire au point de départ d’une vie selon l’Évangile, elle restera toujours nécessaire. On comprend, par là, pourquoi le P. Chevrier a tant prié et a tant demandé de prières pour lui et pour tous ceux qu’il voulait former en vue d’une vie sacerdotale selon l’Evangile. Ses lettres sont remplies

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de telles demandes. Pour le P. Chevrier, ce n’était pas une formalité. C’était une conviction qui s’imposait à lui. Il disait, en se référant à l’exemple du Christ : « Il ne faut pas nous étonner si nous voyons Notre Seigneur Jésus-Christ prier si souvent, si longtemps et se retirer si souvent pour prier…, c’est que la pratique des vertus évangéliques est si difficile à la nature… qu’il faut de grandes grâces pour y arriver[77]. »

Une réponse progressive

A travers les lettres du P. Chevrier comme dans le Véritable Disciple, on voit qu’il insiste à la fois sur l’étude de Jésus-Christ et sur la réalisation progressive de la vie selon l’Évangile. Je voudrais surtout faire remarquer le caractère progressif de la réponse à l’appel de Dieu.

C’est ainsi qu’il faut comprendre les lettres et les entretiens du P. Chevrier avec ses séminaristes. Ils avaient bonne volonté, mais ils n’avaient pas encore tout compris et ils restaient encore loin d’une réalisation parfaite. Il leur disait par exemple : « Je demanderai à Notre Seigneur que vous le connaissiez bien et que vous l’aimiez bien, jusqu’à le suivre de bien près[78]. » Il leur disait aussi : « Puissiez-vous travailler de tout votre cœur à suivre ce bon Maître, non pas de loin, mais de près, comme il le désire, afin que vous portiez des fruits et des fruits abondants[79]. »

En ce qui concerne l’étude de Jésus-Christ, il s’adaptait à l’âge et aux possibilités des jeunes. Aux débutants, il enseignait très simplement les mystères du rosaire pour les aider à découvrir Jésus-Christ ; ensuite, il les aidait à méditer l’enseignement de Jésus-Christ dans sa vie publique ; il les introduisait enfin dans son Véritable Disciple, spécialement à l’occasion des retraites qu’il leur prêchait lui-même. Il voulait ainsi les amener progressivement à se donner entièrement à Jésus-Christ dans l’amour.

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Cependant, se donner à Jésus-Christ n’est vrai que dans la mesure où l’on réalise effectivement ce que Jésus-Christ a fait et ce qu’il a enseigné. C’est là surtout que se manifestera le caractère progressif de la réalisation d’une vie selon l’Évangile. Il voulait éviter toute contrainte : il pensait même que ce qui est trop conseillé ne tient pas. Il voulait que les jeunes découvrent eux-mêmes ce que le Christ ferait à leur place. Non seulement il faisait attention à la liberté, mais encore à la maturité. Il y a, en effet, des enthousiasmes de jeunes qui, malgré leur sincérité, ne correspondent pas encore à une possibilité réelle[80].

Obstacles sur la route

Je voudrais signaler dès maintenant deux obstacles qui s’opposent d’une façon spéciale à la décision même d’une vraie conversion selon l’Évangile : ce sont les raisonnements et la peur. Le P. Chevrier les a dénoncés vigoureusement l’un et l’autre.

Voici d’abord comment il parle des raisonnements. Il parle au nom du Christ : « Si vous vous conduisez par les raisonnements humains, si vous consultez vos raisonnements, le monde, vos idées, vos passions, vous n’écouterez jamais ma parole et ne la mettrez jamais en pratique, parce que ma parole vient d’en haut et que vos raisonnements viennent d’en bas. Je suis d’en haut et vous êtes d’en bas. » Et le P. Chevrier ajoute son commentaire : « Si donc il est d’en haut, laissez-vous conduire simplement et ne cherchez pas à vous mettre au niveau de lui, puisqu’il est au-dessus de nous, et à rabaisser sa doctrine par nos petits raisonnements. C’est le raisonnement qui tue l’Évangile et qui ôte à l’âme cet

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élan qui nous porterait à suivre Jésus-Christ et à l’imiter dans sa beauté évangélique. Les saints ne raisonnaient pas tant. Et c’est parce qu’il y a tant de raisonneurs qu’il y a si peu de saints[81] ! »

Il parle moins longuement de la peur. Avec la peur, en effet, il n’y a pas à expliquer. Il s’agit de la vaincre par la foi et par l’amour. Il dit simplement : « N’ayons pas peur, nolite timere, c’est moi. Et quand il faudrait marcher sur la mer comme Pierre, ne faudrait-il pas aller à Jésus, s’il nous disait comme à Pierre : viens.[82] » Cependant il aurait pu analyser l’origine de notre peur en face des exigences évangéliques. De fait, nous avons peur parce que nous connaissons nos limites, nos déficiences,

 

 

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nos infidélités passées ! Nous avons peur parce que nous ne savons pas si, ayant perdu notre vie pour le Christ, nous la retrouverons vraiment ! Nous avons peur parce que nous devons mourir à nous-mêmes et nous ne sommes pas sûrs de vraiment ressusciter dès ici-bas ! Nous avons peur de ne pas persévérer et de ressembler à celui qui a voulu bâtir une tour et qui n’y est pas arrivé. Le P. Chevrier ne discute pas plus avec la peur qu’avec les raisonnements. Il nous renvoie à Jésus-Christ. Sa réponse nous paraît dure, mais elle est libératrice : « De quoi avez-vous peur ? Avez-vous peur d’avoir faim ? d’être persécuté, méprisé, rejeté ? Qu’est-ce que cela ? Celui qui aime Jésus-Christ peut-il avoir peur de quelque chose" ? »

Ouvrir sa porte

C’est le P. Chevrier qui va présenter lui-même la con­clusion de ce chapitre : « L’Esprit Saint dit quelque part qu’il se tient à la porte et qu’il frappe ; il dit plus encore : il dit qu’il pousse la porte pour entrer, ecce stoad ostium et pulso. Notre cœur est donc comme une porte à laquelle le Maître frappe et par laquelle il cherche à entrer.

« Or une porte peut être dans plusieurs positions. Et quand quelqu’un frappe à cette porte et que l’on vient voir pour ouvrir, on peut la laisser fermée et ne pas laisser entrer du tout, on peut l’entr’ouvrir seulement et laisser à la porte ceux qui viennent, on peut enfin l’ouvrir tout entière et laisser entrer ceux qui frappent. C’est aussi ce que nous pouvons faire à Jésus-Christ notre Maître par rapport à la porte de notre cœur, quand il cherche à entrer.

« Celui qui n’ouvre pas sa porte est celui qui refuse de laisser entrer le Maître et qui refuse entièrement de recevoir son Maître pour le suivre, qui préfère suivre ses idées, ses passions, le monde.

« Celui qui n’ouvre qu’à moitié est celui qui écoute sans laisser entrer entièrement le Maître chez lui, il reste

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maître de sa porte, il reste maître chez lui, il ne veut recevoir personne, il reste maître de sa maison et de son cœur. Il écoute mais il en prend ce qu’il veut, il en prend ce qui lui convient et laisse le reste qui ne lui plaît pas. Il reçoit le Maître avec réserve et prudence et il écoute plus sa raison, ses petites passions qui sont ses maîtres, que le Maître véritable qui veut entrer, il se défie, il a peur, il n’ouvre qu’à moitié son cœur. Et le Maître ne peut entrer pour gouverner comme il devrait le faire.

« Le dernier ouvre sa porte entièrement et laisse entrer chez lui le Maître qui frappe. Il est heureux de le recevoir et de lui donner une place d’honneur, il l’écoute avec bonheur et il n’a qu’un désir, c’est de comprendre ce qu’il dit et de le mettre en pratique. Il ne discute pas mais il cherche comment il pourra pratiquer ce qu’il entend. Il se tient en esprit aux pieds de son Maître, comme Marie, et il ne se laisse prendre ni par le raisonnement, ni par les passions qui se révoltent. Le Maître parle, il n’a d’autres pensées, d’autres désirs que de comprendre ce qu’il entend et de le mettre en pratique, d’en nourrir son âme. C’est l’amour qui le guide et rien autre chose. Il veut entrer dans le Royaume des cieux, c’est là tout son désir. Il foule aux pieds tout ce que la raison et les passions peuvent lui dire. Il n’a que Jésus-Christ pour Maître et ne veut suivre que lui.

« Âme soumise et généreuse, il ne dit pas : cela est difficile, cela est impossible, cela est opposé à la prudence, à la manière de faire, rien de tout cela ; le Maître a parlé, le Maître l’a dit, cela suffit[83]. »

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CHAPITRE III : DEUX CONVICTIONS FONDAMENTALES

Pour le P. Chevrier, vivre selon l’Évangile, être un vrai disciple de Jésus-Christ, le suivre de plus près jusqu’à devenir un autre Jésus-Christ, telle est la perfection évangélique qu’on ne réalisera jamais pleinement, mais vers laquelle on doit tendre sans cesse, pour se rendre plus capable de travailler efficacement au salut des hommes.

Vivre selon l’Évangile comporte deux aspects, l’un intérieur, l’autre extérieur. Dans ce chapitre, je dirai spécialement l’aspect intérieur de cette conversion en parlant de la connaissance de Jésus-Christ et de la dépendance vis-à-vis du Saint-Esprit ; dans le chapitre suivant, je présenterai la réalisation extérieure de la conversion selon l’Évangile, en parlant de la Crèche, du Calvaire et du Tabernacle. Cependant, s’il y a une distinction très nette entre l’intérieur et l’extérieur, cette distinction ne doit jamais devenir une séparation. La connaissance de Jésus-Christ et l’action du Saint-Esprit nous orientent vers une transformation totale de notre être, mentalité et comportement ; d’autre part, la conformité extérieure avec Jésus-Christ est à la fois préparation et signe de notre transformation intérieure en lui. Les deux aspects sont donc complémentaires et essentiels, l’un comme l’autre, chacun à sa place.

Le P. Chevrier a toujours donné la priorité à l’intérieur, j’étudierai donc d’abord les deux convictions

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fondamentales sur lesquelles s’édifie en quelque sorte la vie selon l’Évangile. Le Père Chevrier les a énoncées ainsi : « Connaître Jésus-Christ, c’est tout[84] » ; « Avoir l’esprit de Dieu, c’est tout[85]. » Il a surtout développé la première, sans jamais la séparer de l’autre ; en réalité, ces deux convictions ne font qu’un.

Quant aux moyens préconisés par le P. Chevrier pour obtenir la connaissance de Jésus-Christ et pour avoir son Esprit, ils sont classiques : ce sont la prière, l’étude de l’Evangile et le renoncement complet à soi-même et à toute créature, mais le P. Chevrier a sa manière propre de les exprimer.

I. CONNAÎTRE JÉSUS-CHRIST, C’EST TOUT

Antoine Chevrier mettait avant tout la connaissance de Jésus-Christ et il disait : « Tout est renfermé dans la connaissance de Dieu et de Notre Seigneur Jésus-Christ[86]. » En disant cela, il se référait à la parole de Jésus : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé Jésus-Christ » (Jn 17, 3).

Pour comprendre le P. Chevrier quand il parle de la connaissance de Jésus-Christ, nous devons nous référer au langage de la Bible. D’après ce langage, la connaissance ne se situe pas directement au niveau du savoir. On pourrait tout savoir sur Jésus-Christ, au plan de l’histoire et de l’exégèse, au plan de la théologie et de la spiritualité, sans le connaître, au sens biblique du mot. Cette connaissance, en effet, se situe au niveau d’une expérience spirituelle, d’une rencontre de Dieu en Jésus-Christ. Dans cette expérience spirituelle, la connaissance et l’amour ne font qu’un. On a rencontré Jésus-Christ et on s’est donné à lui dans l’amour. Antoine Chevrier disait : « La connaissance de Jésus-Christ produit nécessairement l’amour[87]. »

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Pour le Père Chevrier, cette rencontre du Christ par la connaissance et l’amour représente une telle valeur que « le reste n’est rien[88] ». Là encore, nous devons nous référer au langage biblique. Dans la Bible, on ne peut situer Dieu en comparaison avec l’homme, ni avec l’univers. Dieu seul est, le reste n’est rien. Cela ne veut pas dire que l’homme considéré en lui-même n’ait pas de valeur. D’ailleurs, Dieu est plein d’admiration pour l’univers qu’il a créé et spécialement pour l’homme qu’il a fait à son image et à sa ressemblance (Gn 1, 25-31). Mais, à strictement parler, on ne peut pas les comparer : ils ne se situent pas au même niveau.

Ainsi en est-il pour celui qui a rencontré Jésus-Christ dans la foi. En le trouvant « il a trouvé le plus grand trésor… il a tout trouvé ». Par rapport à cette rencontre de Jésus-Christ « le reste n’est rien ». Antoine Chevrier disait à propos de la connaissance de Jésus-Christ : « Aucune étude, aucune science ne doit être préférée à celle-là. C’est la plus nécessaire, la plus utile, la plus importante, surtout à celui qui veut être prêtre, son disciple, parce que cette connaissance seule peut faire les prêtres. Les autres ne sont qu’accessoires et de circonstance[89]. »

Autrement dit, cette connaissance se situe comme une rencontre de Jésus-Christ. Jésus-Christ, le Fils de Dieu, Sauveur des hommes, est devenu quelqu’un pour nous[90].

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On est appelé à se donner à lui et on éprouve le besoin de se convertir à cause de lui. C’est d’ailleurs le critère d’une vraie rencontre de Jésus-Christ, car l’illusion est possible. Il y a, en effet, une certaine connaissance de Jésus-Christ qui peut déterminer en nous de l’admiration pour lui, ou même une émotion religieuse plus ou moins intense, mais tant qu’il n’y a pas au moins un certain effort de conversion, on ne peut savoir si la rencontre de Jésus-Christ a été authentique.

Parler d’une expérience spirituelle de Jésus-Christ, parler d’une rencontre de Jésus-Christ, c’est se placer au plan mystique, car seul le Saint-Esprit peut nous faire rencontrer ainsi Jésus-Christ. Le langage biblique est en même temps un langage mystique.

Au temps du P. Chevrier le mot mystique était généralement réservé aux phénomènes extraordinaires de la vie mystique (extases ou révélations). Aussi le P. Chevrier ne l’emploie pas[91]. Il disait nettement qu’on ne doit pas désirer des grâces extraordinaires[92]. Cependant il faut dire, dans le langage moderne, que la connaissance de Jésus-Christ et la dépendance du Saint-Esprit, telles que nous les présente le P. Chevrier appartiennent au plan mystique. Il ne s’agit pas de phénomènes extraordinaires réservés à une élite de privilégiés. La connaissance mystique, comme expérience spirituelle, est normalement proposée à tous les baptisés. Si le P. Chevrier n’a jamais parlé de mystique, il a certainement vécu la connaissance de Jésus-Christ d’une manière mystique. D’ailleurs, on ne peut présenter ce qu’il a dit des effets de la connaissance de Jésus-Christ, sans recourir à des explications qui supposent une véritable rencontre avec lui. Il n’emploie pas non plus l’expression : rencontrer Jésus-Christ ; mais il parle de ceux qui ont « trouvé » Jésus-Christ !

D’autre part, bien que le P. Chevrier n’ait jamais fait des confidences sur les grâces qu’il avait reçues, il s’est

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trahi plus d’une fois lui-même. Nous le verrons, en particulier lorsque nous aurons à citer sa prière « O Verbe, ô Christ » ou quand nous parlerons de l’action du Saint-Esprit.

Qui est Jésus-Christ ?

Nous ne trouvons pas chez le P. Chevrier une christologie originale, mais nous trouvons dans sa vie et dans ses écrits un désir passionné de progresser lui-même et de faire progresser les autres dans la connaissance de Jésus-Christ. Oui, pour lui, connaître Jésus-Christ, c’est tout[93].

Ce qui est premier pour lui c’est à la fois que Jésus-Christ soit le Fils de Dieu et qu’il ait voulu devenir un homme comme nous ; c’est donc à la fois sa grandeur et son abaissement. Sa prière au Christ commence par ces deux mots : « O Verbe, ô Christ ! » Il s’adresse au Fils de Dieu, égal à son Père, ne faisant qu’un avec lui ; mais il le regarde aussitôt s’anéantissant lui-même pour devenir notre Sauveur.

Le P. Chevrier ne s’arrête jamais à contempler Jésus dans son comportement humain sans se rappeler qu’il est, en même temps, le Fils de Dieu et le Sauveur des hommes. C’est pourquoi il a donné tant de place à l’étude de sa divinité et de ses titres. Ne pouvant tout citer, je reproduirai seulement ici le résumé des titres et des grandeurs de Notre Seigneur Jésus-Christ :

« Jésus-Christ c’est le Verbe éternel. Ce Verbe de Dieu qui était dès le commencement en Dieu et qui, engendré par le Père, est éternel comme le Père et Dieu aussi comme lui. C’est par lui que toutes choses ont été faites et rien n’a été fait sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. Il est venu sur la terre pour éclairer le monde de sa divine lumière, il est la vraie lumière.

« Parce qu’il est lui-même le soleil d’en haut, l’éclat et la lumière éternelle, la splendeur du Père, la figure de sa substance infinie, l’image du Dieu invisible, la sagesse éternelle, la beauté infinie du ciel devenue visible sur la

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terre. C’est le miroir dans lequel Dieu se contemple et se trouve reproduit lui-même. C’est cette lumière divine qui nous ouvre les yeux à la véritable lumière, pour nous faire connaître Dieu et nous le faire aimer.

« Il nous a été donné pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption. Il est la voie, la vérité, la vie. Il est notre roi, notre maître, notre chef et notre modèle.

« Il est le principe de toutes choses, il est le fondement sur lequel tout doit se reposer, la racine d’où nous devons tirer la sève qui doit nous donner la vie, le centre vers lequel tout doit converger, la fin vers laquelle tout doit aboutir. Il est enfin la résurrection et la vie. Voilà Jésus-Christ[94] ! »

On comprendra mieux la « manière » du P. Chevrier, si l’on rapproche de ses écrits, les témoignages du procès de béatification. En voici un qui semble bien refléter la réaction profonde d’Antoine Chevrier en face du mystère de l’Incarnation. Il disait à ses séminaristes : « O mes enfants ! Jésus-Christ, le Verbe incarné, c’est la lettre vivante que Dieu a envoyée au monde, et le monde ne le sait pas, et le monde ne la lit pas, ne veut pas la lire ! Oh ! il faut la lire à genoux, avec un grand respect, vous, mes enfants ; il faut étudier Jésus-Christ et l’aimer. Ah ! si vous le saviez ! » Celui qui nous rapporte ce témoignage ajoute : « Impossible d’exprimer ce qu’il éprouvait quand il pensait à l’Incarnation ou qu’il en parlait. Je me souviens d’avoir vu des larmes d’amour dans ses yeux, lorsqu’il nous entretenait de ce mystère et des abaissements de l’homme-Dieu[95]. »

Parmi les titres de Jésus-Christ, le P. Chevrier a retenu spécialement le Maître et le Modèle. Le Maître, c’est celui qui nous enseigne de la part du Père. « Personne n’a vu Dieu, mais c’est le Fils qui nous l’a fait connaître » (Jn 1, 18). En citant ce texte de saint Jean, le P. Chevrier nous rappelle comment Dieu nous a parlé, dès le début du monde, et bien souvent par les prophètes. Mais « ce qu’il n’avait fait autrefois qu’en

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passant pour ainsi dire et à la hâte, il l’a fait dans ces derniers temps d’une manière bien sensible, durable. Il a pris lui-même la forme de l’homme afin d’habiter avec nous et avoir le temps de nous parler et de nous dire tout ce que le Père voulait nous enseigner par lui[96] ».

Jésus-Christ, c’est aussi le Modèle. « Il est l’image de Dieu, la splendeur de sa gloire… Qui me voit, voit le Père. En le voyant, nous voyons donc le Dieu invisible avec toutes ses perfections. En l’imitant, nous sommes sûrs d’agir avec sagesse[97]. »

Si Jésus-Christ est le Maître, nous devons l’écouter, s’il est notre Modèle, nous devons lui ressembler. La contemplation du P. Chevrier est, en même temps, une invitation à nous transformer nous-mêmes.

Ô Verbe, ô Christ

Cette prière dans laquelle le P. Chevrier semble nous avoir livré le fond de son cœur, tout en gardant la discrétion à laquelle il tenait tant, contient les deux aspects de sa prière contemplative : elle est à la fois émerveillement dans l’amour et la louange et disponibilité totale à l’action envahissante de Dieu.

Le P. Chevrier en a laissé deux expressions qui se complètent l’une l’autre[98]. Je reproduis ici intégralement la première :

« Ô Verbe ! Ô Christ ! Que vous êtes beau ! Que vous êtes grand ! Qui saura vous connaître ? Qui pourra vous comprendre ? Faites, ô Christ, que je vous connaisse et que je vous aime. Puisque vous êtes la lumière, laissez venir un rayon de cette divine lumière sur ma pauvre âme, afin que je puisse vous voir et vous comprendre. Mettez en moi une grande foi en vous, afin que toutes vos paroles soient pour moi autant de lumières qui m’éclairent et me fassent aller à vous, et vous suivre, dans toutes les voies de la justice et de la vérité.

« Ô Christ, ô Verbe ! Vous êtes mon Seigneur et mon

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seul et unique Maître. Parlez, je veux vous écouter et mettre votre parole en pratique. Je veux écouter votre divine parole, parce que je sais qu’elle vient du ciel. Je veux l’écouter, la méditer, la mettre en pratique, parce que dans votre parole il y a la vie, la joie, la paix et le bonheur. Parlez, Seigneur, vous êtes mon Seigneur et mon Maître et je ne veux écouter que vous. »

Le début de la prière est à la fois admiration, amour et supplication. Celui qui prie se sent dépassé : « Qui saura vous connaître, qui pourra vous comprendre ? » Mais il éprouve un immense besoin de connaître davantage : « Puisque vous êtes la lumière, laissez venir un rayon de cette divine lumière sur ma pauvre âme, afin que je puisse vous voir et vous comprendre. » Dans le deuxième texte, Antoine Chevrier emploie même cette formule hardie : « Laissez-moi jeter un regard sur vous, ô Beauté infinie[99]. »

La deuxième partie de la prière, la plus longue, est orientée vers la transformation du disciple en conformité avec la parole de son Maître, mais elle ne peut se comprendre qu’en rapport avec la première partie qui est une contemplation gratuite. C’est parce qu’il a vraiment rencontré en Jésus-Christ le Verbe de Dieu dans toute la splendeur de sa lumière que le disciple demande que les paroles du Christ deviennent des lumières et qu’elles deviennent aussi une force qui le feront avancer « dans toutes les voies de la justice et de la vérité ».

Enfin parce qu’il sait qu’elle vient du ciel, le disciple sait aussi qu’il trouvera dans la parole de son « seul et unique Maître… la vie, la joie, la paix et le bonheur ».

Aimer et suivre Jésus-Christ

Cette connaissance de Jésus-Christ cultivée dans l’étude et la prière « produit nécessairement l’amour et plus nous connaissons Jésus-Christ, sa beauté, ses grandeurs, ses richesses, plus notre amour grandit pour lui[100] ». Cet amour n’est pas un amour sentimental à la

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recherche de satisfactions affectives ; il s’agit d’un amour qui décentre de soi et qui livre entièrement au Christ. C’est un amour qui est oubli de soi et don de soi. C’est un amour qui permet au véritable disciple de vaincre toutes les résistances et tous les obstacles, d’où qu’ils viennent. C’est un amour qui oriente et anime toute sa vie. Nous avons déjà cité cette parole d’Antoine Chevrier disant du vrai disciple : « C’est l’amour qui le guide et rien autre chose[101]. » Finalement, c’est à partir de cet amour que la connaissance de Jésus-Christ devient trans­formante et apostolique. C’est l’amour qui nous pousse à devenir semblable à lui et à agir, avec lui, pour le salut de nos frères.

Antoine Chevrier s’exprimait ainsi : « Quand on aime quelqu’un sincèrement, on est heureux de le suivre, de marcher sur ses traces. On aime à le voir, à l’entendre et on fait tout pour l’imiter[102]. » Ainsi la décision de devenir un véritable disciple en se conformant au Christ et en obéissant à ses enseignements ne s’impose pas comme une règle juridique : elle devient un besoin. On a besoin de lui devenir semblable parce qu’on l’aime et on est heureux de se laisser guider par son enseignement. Jésus lui-même avait dit : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, voilà celui qui m’aime » (Jn 14, 21). C’est dans le même sens qu’il faut comprendre cette affirmation d’Antoine Chevrier : « Imiter Jésus, voilà mon but unique, la fin de toutes mes pensées et actions, l’objet de tous mes vœux et désirs[103]. » Pour lui, c’est la sainteté vécue concrètement dans toutes les occupations du prêtre.

Imiter Jésus-Christ ce n’est pas le copier littéralement. C’est, comme l’expliquait le P. Chevrier, réaliser par nos paroles et nos actes ce qu’il dirait et ferait lui-même, s’il était à notre place, ayant notre tempérament et se trouvant dans notre situation[104]. Nous retrouverons la même orientation quand nous parlerons de la dépendance vis-à‑

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vis du Saint-Esprit[105]. J’ai déjà cité à ce sujet un texte fondamental. « Tous les actes extérieurs d’obéissance, d’humilité, de charité, de mortification extérieure ne sont rien s’ils ne sont pas sortis de la connaissance de Jésus et si Jésus-Christ n’en est pas le principe. Ces choses extérieures viennent naturellement, quand la vie de Jésus-Christ y est ; au contraire, elles ne sont que des actes illusoires, forcés ou hypocrites, quand ils ne viennent pas de ce principe qui est Jésus-Christ[106]. »

Connaître Jésus-Christ et le faire connaître

Le P. Chevrier a toujours établi une unité profonde entre la connaissance et l’annonce de Jésus-Christ. Il écrivait à sœur Véronique : « Ne sommes-nous pas là pour cela et pour cela seul : connaître Jésus-Christ et son Père et le faire connaître aux autres ? N’est-ce pas assez beau et n’avons-nous pas là de quoi occuper toute notre

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vie sans aller chercher ailleurs de quoi occuper notre esprit ! Aussi est-ce là tout mon désir d’avoir des frères et des sœurs catéchistes. J’y travaille moi-même avec joie et bonheur. Savoir parler de Dieu et le faire connaître aux pauvres et aux ignorants, c’est là notre vie et notre amour[107]. » Et si cela vaut pour les frères et les sœurs du Prado, à plus forte raison cela vaut pour les prêtres. Il le répète sans cesse dans ses lettres aux prêtres et aux séminaristes. Dans « le Véritable Disciple », après avoir contemplé Jésus et ses Apôtres dans leur prédication, le P. Chevrier en tire une conclusion : « Prêcher, c’est la grande mission du prêtre.[108] »

En même temps, il établit un lien réciproque entre la connaissance et l’annonce de Jésus-Christ. D’une part, si on connaît Jésus-Christ et si on l’aime vraiment, on éprouvera le besoin de l’annoncer. On ne sera pas seulement disciple, on veut devenir témoin. C’est précisément cela qui impressionnait les auditeurs du P. Chevrier. Il parlait de Jésus-Christ comme de quelqu’un qu’il connaissait vraiment et avec qui il vivait. Il disait : « Le prêtre doit toujours être prêt à parler de Notre Seigneur[109]. » Quant à sa préparation, elle « consistait surtout dans son union habituelle avec Dieu, dans son esprit d’oraison, dans la méditation continue des mystères et des vérités évangéliques[110] ».

D’autre part, se trouvant en face de l’ignorance religieuse de son temps, le P. Chevrier se sentait appelé à devenir un bon catéchiste, en prêchant comme Notre-Seigneur l’avait fait lui-même, d’une façon simple et adaptée. Jésus nous parlait de ce qu’il avait entendu de Dieu « de sorte qu’en entendant Jésus-Christ c’est le Père que nous entendons[111] ». Le P. Chevrier voulait aussi qu’en l’écoutant on entende Jésus-Christ[112].

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Passionné de Jésus-Christ

Antoine Chevrier est avant tout un passionné de Jésus-Christ. Il a trouvé Jésus-Christ et Jésus-Christ est tout pour lui. Il est devenu sa vie et il vit pour lui : « Je vis pour Jésus-Christ : il y en a qui vivent pour la terre, enfants, époux, amis. Je vis pour Jésus-Christ, c’est l’occupation de ma vie, ma pensée habituelle, le but de mon existence. Ressort qui fait mouvoir[113]. » Il y a des mots qui reviennent souvent sous sa plume, amour, désir, ardeur, folie. Pour lui, la perfection du disciple est liée au degré d’amour : « Le degré plus ou moins élevé de foi et d’amour que nous avons en lui nous rendra plus ou moins ardents pour lui et fera de nous des disciples plus ou moins parfaits[114]. » En Jésus-Christ, le P. Chevrier voit avant tout notre Dieu, notre Sauveur, notre Maître et notre Modèle : nous devons « le recevoir comme notre Dieu, l’aimer comme notre Sauveur, le suivre comme notre modèle[115] ».

Antoine Chevrier s’est donné tout entier à lui, sachant que Jésus-Christ « ne veut pas des hommes à moitié, il nous veut tout entiers[116] ». Pour lui, « toutes les paroles de Jésus-Christ sont des préceptes[117] ». Oui, « c’est l’amour qui le guide et rien autre chose[118] ». II ne veut faire qu’un avec son Maître bien-aimé.

En décrivant dans le Véritable Disciple les effets que produit la connaissance de Jésus-Christ, il laisse transparaître ce qu’il éprouvait lui-même : « Celui qui a trouvé Jésus-Christ n’estime rien au-dessus de Jésus-Christ ; il quitte tout pour posséder Jésus-Christ[119]. Il ne veut plaire qu’à Jésus-Christ, il ne craint pas même de passer pour un fou par amour pour Jésus-Christ[120]. Rien ne peut le séparer de Jésus-Christ ; tout son bonheur est de suivre

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Jésus-Christ[121]. » Finalement, « il ne vit que pour Jésus-Christ[122] ». C’est à ce niveau qu’il a conscience d’avoir « trouvé le plus grand trésor. Le reste n’est rien[123]. »

Je pense que chacune de ces affirmations représente son expérience personnelle. Cependant, il ne s’appuie pas sur cette expérience, il s’appuie sur la parole de Dieu. C’est pourquoi, nous trouvons surtout chez lui des textes d’Écriture ; mais, pour en profiter vraiment, il faut les lire comme Antoine Chevrier les lisait, comme une parole que Dieu lui adressait personnellement et qui devenait en lui lumière et vie.

Il y a seulement quelques mots de commentaire et ces mots aussi, il faut les lire comme lui-même les a écrits, comme une sorte de réaction qui se faisait en lui, en écho à la parole de Dieu. Ainsi, après avoir dit que celui qui a trouvé Jésus-Christ « n’estime rien au-dessus de Jésus-Christ », il dit simplement : « Parce que Jésus-Christ est tout pour lui. » Cette phrase peut paraître banale, mais vécue, elle devient formidable. Il est évident, en effet, que si Jésus-Christ est vraiment tout pour nous, nous ne pourrons estimer quoi que ce soit au-dessus de Jésus-Christ. Alors Antoine Chevrier cite saint Paul qui « exprime très bien » une expérience semblable à la sienne[124].

De même, celui qui a trouvé Jésus-Christ « quitte tout pour posséder Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ est tout pour lui[125] ». Nous ne sommes pas ici au niveau du raisonnement, mais au niveau d’une lumière et d’une force qui entraînent ; alors Antoine Chevrier cite les apôtres : « Quand ils eurent trouvé Jésus-Christ, ils

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abandonnèrent leurs filets et leurs parents et ils le suivirent » (Mc 1, 38)[126].

On ne peut donc comprendre ces pages qu’en reliant très étroitement les paroles de l’Écriture et l’expérience personnelle vécue par le P. Chevrier. D’où la vigueur de certaines affirmations : « Que le monde pense ce qu’il voudra, peu m’importe ; qu’il me regarde comme un fou, peu m’importe ; je suis à Jésus-Christ. Je le suis. Je marche sur ses traces[127]. » On ne peut donc se contenter de « parcourir » ces lignes, il faut se laisser pénétrer par elles. Quelle densité avait pour le P. Chevrier cette expression si simple : « Je suis à Jésus-Christ ! » Pour lui, c’était une véritable appartenance, sans limites. C’est avec la même attention que nous devons lire cette phrase : « Celui qui a trouvé Jésus-Christ a trouvé la sagesse, la lumière, la vie, la paix, la joie, le bonheur sur la terre et dans le ciel, le fondement sur lequel il peut édifier, le pardon, la grâce, il a tout trouvé[128]. »

On peut mieux comprendre alors sa formule : « Connaître Jésus-Christ, c’est tout, le reste n’est rien[129]. »

II. AVOIR L’ESPRIT DE DIEU, C’EST TOUT

Antoine Chevrier qui avait dit : « Connaître Jésus-Christ, c’est tout[130] » affirme aussi : « Avoir l’esprit de Dieu, c’est tout » et il précise : « C’est tout pour soi-même, c’est tout pour une communauté[131] ». Il y a donc un lien très étroit entre ces deux convictions fondamentales.

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De fait, si on a rencontré Jésus-Christ, on éprouve le besoin, non seulement de se donner à lui, mais aussi d’être mené par son Esprit. De même, on ne peut être sûr d’être mené par l’Esprit de Dieu que si on connaît assez Jésus-Christ pour parler et agir comme il le ferait à notre place et si on l’aime assez pour renoncer à son esprit propre, afin d’être mené par lui.

En lisant les écrits du P. Chevrier et spécialement ses lettres, on voit à quel point connaître Jésus-Christ et avoir l’Esprit de Dieu ne font qu’un. Le vrai disciple, c’est celui qui connaît Jésus-Christ, qui l’aime et fait tout pour l’imiter ; c’est aussi celui qui n’est plus conduit par son esprit propre, mais par l’Esprit de Dieu.

Illusions et fausses pistes

Quand le P. Chevrier se demande où est le bon esprit, il ne se met pas au point de vue d’une analyse théologique, il sait que le Saint-Esprit agit en toute personne et dans tous les groupes humains ; nous pouvons donc trouver partout des signes du Saint-Esprit. Il pense direc­tement à la manière d’agir des chrétiens et aux arguments qu’ils se donnent pour se justifier. Il vise non seulement les fidèles, mais aussi les prêtres et les religieuses qui peuvent aussi se faire illusion et prendre de fausses pistes.

Beaucoup à son époque mettaient toute leur confiance dans la science. « Le bon esprit n’est pas dans la science et le génie. » Il commente : « Que de savants qui, malheureusement, n’ont pas l’esprit de Dieu ! Il n’est pas dans le génie, le raisonnement, parce que les pensées des hommes sont vaines et que nous ne sommes pas capables, par nous-mêmes, d’avoir une bonne pensée. On peut être savant, savoir faire de beaux raisonnements, être grand philosophe, grand mathématicien, savoir toutes les sciences et n’avoir pas le Saint-Esprit[132]. » Et il ajoute une remarque à partir de l’Évangile : « La preuve que l’Esprit Saint n’est pas dans la science nécessairement, ni dans les savants, c’est que Jésus-Christ a choisi

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ses apôtres parmi les pauvres et les humbles pour faire sa grande œuvre[133]. »

« L’esprit de Dieu n’est pas même, dit le P. Chevrier, dans le savant philosophe, le savant théologien, quoique ces sciences viennent du Saint-Esprit ; on peut avoir ces sciences sans en avoir l’esprit qui est l’esprit de Dieu ; ne voit-on pas souvent les plus grands théologiens tomber dans l’erreur et abandonner la vérité ? La science et le raisonnement tuent souvent et détruisent souvent la simplicité et le bon sens qui vient directement de Dieu et du Saint-Esprit. »

A partir de son expérience pastorale il évoque des « petits » qui ont plus l’esprit de Dieu que certains théologiens et il dit : « Il y a des âmes qui sentent la vérité naturellement et l’acceptent avec joie et bonheur dès qu’elles la voient ; ces âmes ont plus l’esprit de Dieu que les grands savants théologiens qui ne peuvent y arriver que par des raisonnements et des déductions à n’en plus finir. Dieu a mis dans certaines âmes un sens spirituel et pratique qui renferme plus de bon sens et d’esprit de Dieu qu’il y en a dans la tête des plus grands savants. Témoins, certains bons paysans, quelques bons ouvriers, quelques bonnes ouvrières, femmes qui comprennent de suite les choses de Dieu et savent mieux les expliquer que bien d’autres[134]. »

D’autres pensent qu’il leur suffit d’avoir « des titres, des places, des dignités et des honneurs » pour avoir l’esprit de Dieu. La réponse du P. Chevrier arrive cinglante : « On peut être prêtre, chanoine, évêque, supérieur, religieux et ne pas avoir l’esprit de Dieu, parce que l’esprit de Dieu n’est pas attaché aux titres, aux honneurs, aux dignités ; elles le supposent, mais ne le donnent pas[135]. » On pensera peut-être : « Mais que devient, pour Antoine Chevrier, l’autorité hiérarchique dans l’Église ? Que devient l’obéissance aux supérieurs ? »

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J’aborderai directement ces problèmes dans la suite, mais je peux dire dès maintenant que, pour le P. Chevrier, il n’y avait pas de problème. Il savait, en effet, qu’on doit obéir aux évêques dans la foi et c’est aussi dans la foi qu’on doit obéir aux supérieurs dans une communauté. Il affirme enfin qu’il faut aimer ses supérieurs et leur obéir avec confiance. Pour lui, le problème ne se pose pas directement au niveau de ceux qui obéissent, mais au niveau de ceux qui ont l’autorité : « On doit penser charitablement, dit-il, que tous ceux qui ont une dignité, un habit saint ou un emploi élevé, ont l’esprit de Dieu ; mais ceux qui ont la dignité doivent appréhender de ne pas l’avoir et prendre tous les moyens pour l’acquérir[136] »

Le P. Chevrier dénonce d’une façon particulièrement vigoureuse la fausse piste qui nous amène à donner la priorité à l’extérieur. Il ne s’agit pas de négliger l’extérieur, il est nécessaire, mais dès lors qu’on lui donne la priorité, on fait obstacle à l’esprit de Dieu.

Il parle à ce propos des méthodes pédagogiques de son temps et, pour faire comprendre sa pensée, il présente la comparaison entre un arbre artificiel et un arbre naturel. L’arbre artificiel peut ressembler parfaitement à l’arbre naturel mais « il n’a point de vie, il est mort ; il n’a qu’une vie artificielle, une vie de ressemblance. C’est l’homme qui a fait tout cela. Dieu n’y a rien mis de lui-même… Dans l’arbre naturel, au contraire, l’homme a fait peu de choses ; l’homme a planté, taillé, arrosé, mais c’est Dieu qui l’a fait croître… Quelle que soit la beauté de l’arbre artificiel, il ne sera jamais qu’un arbre mort et l’autre sera un arbre de vie[137] ».

L’extérieur, c’est encore pour lui un certain nombre de moyens apostoliques préconisés à on époque. Il parle des grandes prédications qui ne convertissent pas. Il parle aussi des belles églises que l’on construit à grands frais et il dit : « Il y avait plus de solides chrétiens dans les catacombes que dans nos belles églises. Il y en a qui se morfondent à employer des moyens extérieurs pour attirer et

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ils pensent convertir. Comme ils se trompent et sont en contradiction avec l’Évangile[138]. »

Se référer au Christ

Pour trouver le Saint-Esprit, nous ne devons donc pas nous laisser égarer dans de fausses pistes, nous n’avons qu’à nous référer à Jésus-Christ. C’est lui la Voie. Il est aussi notre modèle. En suivant cette voie, en nous conformant à ce modèle, nous apprendrons à vivre en dépendance du Saint-Esprit.

L’Évangile dit : « L’Esprit Saint est en lui, il est resté sur lui, il l’a reçu sans mesure » (Jn 3, 34)[139]. « Parce que l’esprit de Dieu est en lui, il ne fait rien de lui-même ; toutes ses paroles et ses actions sont conformes à la pensée et à la volonté du Père, étant dictées par le Saint-Esprit qui est l’union de ces deux personnes[140]. » « En Jésus-Christ et son Père, il n’y a qu’un Esprit, qu’une manière de penser et d’agir ; c’est le même Esprit qui pense et juge ; le même Esprit qui agit toujours en union avec le Père et le Fils. De sorte qu’en entendant Jésus-Christ, c’est le Père que nous entendons ; il parle le langage de Dieu, dit saint Jean[141]. »

Puisque tels sont les rapports de Jésus avec l’Esprit Saint, le P. Chevrier n’a qu’un désir : réaliser en lui-même l’attitude même de Jésus-Christ. « Celui qui a l’esprit de Dieu ne dit rien de lui-même, il ne fait rien de lui-même. Tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait, repose sur une parole ou une action de Jésus-Christ qu’il a pris pour fondement de sa vie. Jésus-Christ est sa vie, son fondement, sa fin. "Ce n’est pas moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi" » (Ga 2, 29)[142].

Ce texte de saint Paul manifeste deux aspects complémentaires dans l’attitude du disciple. Le vrai disciple a renoncé à son esprit propre, avec tous les défauts qui le marquent et en particulier son indépendance spontanée

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vis-à-vis de Dieu[143] ; il vit donc avec un esprit nouveau qui est l’esprit du Christ, le Saint-Esprit[144].

Nous parlerons plus tard du renoncement à l’esprit propre, mais il fallait dire dès maintenant que l’on ne peut vivre sous l’influence de l’Esprit Saint que dans la mesure où l’on a renoncé à son esprit propre : c’est une vie nouvelle qui commence, toute marquée par le mystère pascal et par l’enfance spirituelle.

Jésus avait parlé à Nicodème d’une nouvelle naissance, celle qui vient d’en haut, et d’une vie nouvelle qui vient de l’Esprit (Jn 3, 3-6). Antoine Chevrier cite ces paroles[145] et les rapproche du texte de Matthieu sur l’enfance spirituelle : « Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume de Dieu » (Mt 18, 3)[146]. Cette nouvelle vie est toute marquée par l’amour : « Voilà le principe de toutes nos actions, la charité, l’amour, la vie de Dieu. L’esprit de Jésus-Christ est dans la charité : c’est là le principe de vie qui vient du Saint-Esprit, qui est amour par essence[147]. »

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Nous serons vraiment entrés dans cette vie nouvelle quand nos paroles et nos actes seront conformes à ceux de Jésus-Christ. Aussi le P. Chevrier nous demande « d’étudier Notre Seigneur, d’écouter sa parole, d’exa­miner ses actions, afin de nous conformer à lui et nous remplir du Saint-Esprit » et il ajoute : « Puisque tout ce que Jésus-Christ a dit, tout ce qu’il a fait est fait et dicté par le Saint-Esprit, il faut donc étudier ses paroles et ses actions, et conformer notre vie et nos paroles à ce qu’il a dit, à ce qu’il a fait, et alors nous agirons et parlerons selon le Saint-Esprit. Nous avons donc là une règle sûre et certaine pour nous remplir du Saint-Esprit et agir et penser selon lui[148]. »

On voit, par là, à quel point la connaissance transformante dont nous avons parlé ne fait qu’un avec la dépendance du Saint-Esprit. Et cette nouvelle vie, toute conforme à Jésus-Christ, toute dépendante de l’Esprit de Dieu sera nécessairement une vie apostolique. D’ailleurs, le seul fait de reproduire dans sa vie la vie de Jésus-Christ par l’action du Saint-Esprit est déjà une évangélisation : « Il faut se donner soi-même en spectacle au monde, en logeant dans une étable, en vivant sur une croix et en se laissant manger tous les jours comme Jésus-Christ. Alors on convertira le monde[149]. »

Comment intervient le Saint-Esprit

Antoine Chevrier affirme explicitement que « l’action du Saint-Esprit est inconnue et indépendante de l’action humaine[150] » ; cependant tout en reconnaissant l’aspect transcendant de l’action de l’Esprit et son absolue liberté par rapport à nos efforts humains, le P. Chevrier sait bien, par son expérience personnelle et par son expérience pastorale, que parfois l’action de l’Esprit Saint est plus ou moins perçue au niveau de la conscience. Je vous ai déjà dit son extrême réserve vis-à-vis des grâces mystiques. C’est pourquoi nous devons être particulièrement

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attentifs quand il parle des interventions du Saint-Esprit. Il n’y a à craindre chez lui ni inflation verbale ni inflation, sentimentale.

Il en parle d’abord au niveau de l’oraison et de la connaissance de Jésus-Christ : « Il faut que ce soit Dieu lui-même qui nous fasse comprendre sa parole et ce qu’il dit lui-même. Car personne ne sait ce qu’il y a dans Dieu, sinon l’esprit de Dieu. » … « Il faut que ce soit le Saint-Esprit qui nous donne le sens des choses spirituelles et divines et qui nous découvre Jésus-Christ, qui nous donne des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et un cœur surtout pour sentir et nous attirer à lui. Et si nous sentons ou comprenons quelque chose, savoir que tout bon sentiment, toute bonne pensée de foi et d’amour viennent de Dieu lui-même et l’en remercier[151]. »

Il ne s’agit pas ici d’interventions extraordinaires, cependant il parle d’une « grâce spéciale[152] ». Cette grâce commence à agir très humblement, même chez les débutants et il leur dit : « Sentez-vous naître cette grâce en vous ? C’est-à-dire, sentez-vous un attrait intérieur qui vous pousse vers Jésus-Christ ? Un sentiment intérieur qui est plein d’admiration pour Jésus-Christ, pour sa beauté, sa grandeur, sa bonté infinie qui le porte à venir à nous. Sentiment qui nous touche et nous porte à nous donner à lui. Un petit souffle divin qui nous pousse et qui vient d’en haut, ex alto, une petite lumière surnaturelle qui nous éclaire et nous fait voir un peu Jésus-Christ et sa beauté infinie. Si nous sentons en nous ce souffle divin, si nous apercevons une petite lumière, si nous nous sentons attirés tant soit peu vers Jésus-Christ, ah ! cultivons cet attrait, faisons-le croître par la prière, l’oraison, l’étude, afin qu’il grandisse et produise des fruits[153]. »

Ce n’est pas seulement dans l’oraison que l’Esprit-Saint se manifeste à nous. Nous devons toujours être prêts à accueillir ses interventions : « On entend ce son, mais on ne sait ni d’où il vient, ni où il va, il souffle où

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il veut. Il nous vient au moment où nous nous y attendons le moins. Quand nous le cherchons, nous ne le trouvons pas ; quand nous ne le cherchons pas, nous le trouvons ; il est indépendant de notre volonté, du moment, du temps et de l’heure ; il vient quand il veut, à nous de le recevoir quand il vient. Il a la liberté d’action, et il est indépendant de nous, mais il se communique à nous quand nous y pensons le moins ; il n’est pas dans le raisonnement, ni dans l’étude, ni dans les théories, ni dans les règles ; il est le feu divin qui bouge toujours, qui s’élève en haut de manière irrégulière, il se montre et il disparaît comme la flamme du bois ; il faut le prendre et s’en réjouir quand il se montre… et le conserver toutes les fois qu’il se communique à nous[154]. »

Pour le P. Chevrier, ces interventions du Saint-Esprit ne semblent pas extraordinaires ; elles supposent cependant que l’on a « quitté cette vie naturelle qui nous enveloppe et nous conduit » et cela ne se fait pas en un jour. « Il faut avoir lutté longtemps contre ses défauts, spirituels et charnels, il faut avoir étudié longtemps le saint Évangile, il faut avoir prié longtemps pour le demander. Combien sont rares ceux qui ont rempli toutes ces conditions[155]. » Antoine Chevrier insiste aussi sur le silence et la disponibilité : « Il est difficile d’être assez humble, assez petit, assez docile, assez silencieux pour que l’on puisse toujours bien recevoir et suivre ses inspirations. Ses inspirations sont si douces, si fines, si imperceptibles quelquefois, pour ne pas dire toujours, qu’il est difficile de les saisir, de les comprendre et de les accepter[156]. »

Ces textes nous renvoient à l’aspect mystique d’Antoine Chevrier. II n’est pas seulement un mystique dans la contemplation du Christ ; il l’est aussi dans son comportement personnel, dans son comportement apostolique. Dans tous les cas, c’est l’Esprit Saint qui mène, c’est lui qui « nous découvre Jésus-Christ[157] » et « qui

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produit en nous Jésus-Christ[158] ». C’est lui qui nous fait comprendre ce qu’il attend de nous.

N’y a-t-il pas dans cette manière d’agir un risque d’illuminisme ? C’est certain, mais Antoine Chevrier a deux références qui lui permettent de s’en protéger. Tout d’abord il se réfère constamment à l’Évangile. Ce ne sont pas ses idées ou ses théories qui le commandent, mais sa référence au Christ. D’autre part, il se réfère à l’Église et tout spécialement au pape et aux évêques. Il ne sépare jamais Jésus-Christ et l’Église. Il a d’ailleurs exprimé clairement sa pensée dans son Véritable Disciple et le texte que je vais citer se trouve à la même page où Antoine Chevrier nous parle des interventions du Saint-Esprit. Rappelant l’exemple des saints qui, dans leur fidélité au Saint-Esprit, ont rencontré des difficultés dans leur vie et dans leur action, il disait : « Il ne faut pas s’arrêter à cela ; il faut s’appuyer sur Jésus-Christ et sa parole ; c’est là le fondement inébranlable et solide sur lequel on peut s’asseoir tranquille : Jésus-Christ et l’Eglise. Appuyé sur ces deux bases, on ne peut que marcher en sûreté, malgré les contrariétés, les combats, les luttes et les persécutions[159]. »

III. COMMENT CONNAÎTRE JÉSUS-CHRIST ET AVOIR L’ESPRIT DE DIEU

Il y a des conversions qui se réalisent sans aucune pré­paration, au moins apparente. On peut citer la conversion

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de saint Paul. Normalement, nous devons nous préparer à recevoir le don de Dieu et coopérer avec Dieu dans l’œuvre de notre conversion. Après avoir reconnu que l’esprit de Dieu est rare, le P. Chevrier affirme qu’il ne tiendrait qu’à nous de l’avoir, en nous remplissant de l’Évangile et en le mettant en pratique[160]. En effet, « ceux qui ont l’esprit de Dieu, ce sont ceux qui ont prié beaucoup et qui l’ont demandé longtemps. Ce sont ceux qui ont étudié longtemps le saint Evangile, les paroles et les actions de Notre Seigneur, qui ont vu comment les saints agissaient et comment ils conformaient leur vie à celle de Jésus-Christ, qui ont travaillé longtemps à réformer en eux ce qui est opposé à l’esprit de Notre Seigneur[161] ». Ce sont aussi « ceux qui ne se laissent conduire ni par la science, ni par le raisonnement, mais par la foi et Esprit Saint[162] ». Ce sont enfin ceux qui savent accepter l’incompréhension, le mépris et parfois la persécution. En effet, « la plupart des gens trouvent l’Évangile impra­ticable, exagéré, utopie, que c’est de l’autre monde. Voilà comment beaucoup luttent contre l’esprit de Dieu et même quelquefois de bons prêtres ; on aime mieux s’en tenir à la routine, à l’habitude, l’ordinaire : on n’aime pas la persécution[163] ».

Les points sur lesquels le P. Chevrier a le plus insisté, sont donc la prière, l’étude de l’Évangile, le renoncement à soi-même. Chaque fois aussi le P. Chevrier insiste sur la persévérance dans l’effort, il faut prier beaucoup et demander longtemps ; il faut avoir étudié longtemps le saint Évangile ; il faut avoir travaillé longtemps à se réformer. Ces expressions me paraissent capitales. Il ne suffit pas de se décider une fois pour toutes. Non, cela ne suffit pas. C’est jusqu’à la fin de sa vie que le P. Chevrier a prié, qu’il a étudié l’Évangile et qu’il a travaillé à sa conversion[164].

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Demander l’esprit de Dieu

Au temps du P. Chevrier, on ne remettait pas en cause la valeur de la prière de demande et, conformément aux orientations de l’École Française, on demandait la grâce de connaître Jésus-Christ et de dépendre de son Esprit, mais, s’il est permis de s’exprimer ainsi, trop souvent on manquait d’audace dans sa prière. On n’allait pas jusqu’à demander une véritable conversion selon l’Évangile.

Pour comprendre l’enseignement du P. Chevrier sur la prière, nous devrons donc nous situer avec lui dans la perspective d’une vie conforme intérieurement et extérieurement avec Jésus-Christ et dans la perspective d’une dépendance totale vis-à-vis du Saint-Esprit.

Certes, il ne néglige pas les humbles débuts, mais persuadé qu’il faut « une grâce spéciale » pour connaître Jésus-Christ et se donner tout entier à lui, sachant que seul « le Saint-Esprit nous donne le sens des choses spirituelles et divines », il exhorte tous ceux qui veulent trouver Jésus-Christ à « se faire quelque violence, prier, demander, faire pénitence[165] ». Oui, quand on veut vraiment obtenir la grâce d’une vie selon l’Évangile, la prière devient, à un titre spécial, une nécessité absolue. C’est ainsi qu’Antoine Chevrier en parle et pour lui et pour les autres.

Il insiste particulièrement sur la prière, quand il s’agit de vivre selon l’esprit de Dieu : ceux-là ont l’esprit de Dieu « qui ont prié beaucoup et qui l’ont demandé longtemps[166] ». Il conseille de répéter souvent cette invocation : « Mon Dieu, donnez-moi votre esprit[167]. » Il

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voudrait que cette invocation devienne une prière continue : « C’est la prière que nous devons faire continuellement et toujours, à chaque instant : l’esprit de Dieu, c’est tout[168]. »

Dans l’Évangile, il a écouté l’enseignement du Christ sur la prière : « Il faut toujours prier sans jamais se lasser » (Lc 18, 1). Antoine Chevrier nous exhorte donc à prier continuellement et toujours, à chaque instant. Il contemple aussi l’exemple extraordinaire de la prière de Jésus et il réfléchit sur cet exemple : « Il ne faut pas s’étonner si on voit Notre Seigneur Jésus-Christ prier si souvent, si longtemps et se retirer si souvent pour prier et nous donner l’exemple d’une prière si assidue ; c’est que la vertu surnaturelle est si haute, la pratique des vertus évangéliques si difficile à la nature, que nous avons besoin de tant de grâces pour les pratiquer, comme nous allons le voir dans les vertus sublimes de douceur, d’humilité, de charité, de pauvreté, qu’il faut de grandes grâces pour y arriver[169]. »

En même temps qu’il revient sans cesse et de bien des manières sur la nécessité de la prière, spécialement pour ceux qui veulent devenir de véritables disciples, il met en pleine lumière une condition fondamentale pour être exaucé, c’est la disponibilité vis-à-vis de Dieu : « Il faut demander l’esprit de Dieu avec l’intention réelle de le recevoir, avec la volonté de faire tout son possible pour l’acquérir, avec la volonté de faire tous les sacrifices possibles pour l’avoir et le recevoir ; autrement nous ne pourrions le recevoir et Dieu ne pourra nous le donner[170]. » Ainsi, la prière de demande, bien loin de supprimer la responsabilité humaine et l’effort personnel, nous engage personnellement dans la ligne même que nous demandons. Vivre selon l’Évangile, c’est tout attendre de. Dieu, mais cette attente n’est pas passive ;

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elle nous oblige, par respect pour Dieu et pour notre dignité d’homme, à faire tout ce qui dépend de nous[171].

Étudier l’Évangile

Quand on sait ce qu’a été la vie d’Antoine Chevrier, on se demande comment cet homme qui a été si occupé a pu prendre le temps nécessaire pour étudier l’Évangile comme il l’a fait. Personne, je crois, n’a essayé de compter les citations de l’Évangile et des écrits apostoliques que l’on trouve dans ses manuscrits ; il profitait même de ses maladies et de ses temps de convalescence pour se remettre à l’étude. Il était vraiment l’homme de l’Évangile.

Ce qu’il avait fait lui-même, il en a fait une règle pour tous les pradosiens. A la question : « Comment on peut acquérir l’esprit de Dieu ? », il répond : « En étudiant le Saint Évangile, et en priant beaucoup. Il faut d’abord lire et relire le Saint Évangile, s’en pénétrer, l’étudier, le savoir par cœur, étudier chaque parole, chaque action, pour en saisir le sens et le faire passer dans ses pensées et dans ses actions. C’est dans l’oraison de chaque jour qu’il faut faire cette étude et qu’il faut faire passer Jésus-Christ dans sa vie. Réciter son Rosaire, faire son chemin de la croix, étudier l’enseignement de Notre Seigneur, c’est là que nous trouverons chaque jour quelque

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lumière du Saint-Esprit et que nous arriverons peu à peu à conformer notre vie à celle de Jésus-Christ[172]. »

Il ne séparait jamais l’étude de l’Évangile et la prière. En effet, l’étude de l’Évangile, telle que le P. Chevrier l’a faite lui-même et telle qu’il nous la propose, n’est pas une étude exégétique ; elle n’est pas non plus une étude théologique. Elle correspond à la parole de Jésus : « Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 11, 28). Elle est essentiellement une écoute de Dieu : « Ouvrez mes oreilles à votre divine parole, afin que je puisse entendre votre voix et méditer vos enseignements, ouvrez mon esprit et mon intelligence, afin que votre parole puisse entrer dans mon cœur et que je puisse la goûter et la comprendre. Ô Verbe, ô mon Maître, ô mon Chef et mon Roi ! Parlez, je veux écouter votre divine parole. Je veux l’écouter, la méditer et la mettre en pratique, parce que dans cette parole, il y a la vie, la joie et le bonheur[173]. »

Ainsi l’Évangile n’est pas un livre qu’on pourrait étudier en lui-même sans se référer à Dieu qui, par son Esprit, nous fait entrer dans la vérité tout entière (Jn 16, 15). L’Évangile, c’est Jésus-Christ que nous contemplons et écoutons.

Cependant, il ne suffit pas de regarder Jésus-Christ et d’écouter son enseignement, il faut « mettre en pratique », c’est-à-dire réaliser dans sa vie une vraie conformité avec les exemples et les enseignements de Jésus-Christ. C’est dans ce sens que le P. Chevrier disait : « C’est dans l’oraison de chaque jour qu’il faut faire cette étude et qu’il faut faire passer Jésus-Christ dans sa vie[174]. » Celui qui écoute la parole de Dieu et ne la met pas en pratique, disait Jésus, est semblable à un insensé qui a bâti sa maison sur le sable. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et sont venus battre cette maison et elle s’est écroulée. Et grande a été sa ruine ! » (Mt 7, 26-27).

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C’est dans cette attitude contemplative et dans ce souci de conformité avec Jésus-Christ que nous devons être attentifs au Fils de Dieu, notre Maître et notre Modèle, et à tout le concret de sa vie humaine : « L’esprit de Dieu est dans le Saint Évangile, la parole de Dieu, voilà où se trouve l’esprit de Dieu, la vérité. Dans les petits détails de la vie de Notre Seigneur, ses paroles, ses actions ; c’est là principalement que nous trouvons l’esprit de Dieu[175]. » « Pour connaître une maison, il faut y entrer et mettre à son usage les chambres qui la composent. Pour connaître l’Évangile, il faut y entrer, voir les détails et mettre en pratique les choses que nous y trouvons ; et nous n’avons qu’à y entrer un peu, à étudier ses détails pour comprendre de suite combien cette maison est belle, grande, parfaite. C’est véritablement la maison de la Sagesse. Nous trouvons dans l’étude de Notre Seigneur la véritable lumière ; nous trouvons notre règlement de vie tout fait, tout préparé, tout mâché ; seulement il faut l’y chercher et l’y trouver[176]. »

Cette attention aux détails est caractéristique de l’étude de l’Évangile selon le P. Chevrier. Elle n’a pas pour but de chercher dans l’Évangile un soutien pour nos idées propres ; elle ne nous détourne pas non plus de l’attention à la signification globale d’une action ou d’un enseignement ; mais à partir du concret de la vie et des paroles du Christ, elle veut nous faire réaliser les richesses de son Incarnation et nous amener à lui devenir semblables jusque dans les détails de notre vie quotidienne, jusqu’à ce que nous puissions dire avec saint Paul : « Ce n’est pas moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi[177]. » Il ne s’agit donc pas de copier littéralement ce que Jésus a fait dans un autre contexte historique et culturel, mais il s’agit de s’imprégner tellement de tout son comportement que l’on puisse aujourd’hui parler et agir concrètement comme il parlerait et agirait à notre place[178]. On peut lire à ce sujet l’annexe II du Véritable

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Disciple : Connaître l’Évangile[179]. Son texte commence ainsi : « Dans la vie de Notre Seigneur se trouvent la sagesse et la lumière. C’est dans ces petits détails que nous trouvons toute notre règle de conduite et que nous trouvons la perfection et un enseignement sûr et selon Dieu puisque c’est Dieu lui-même qui se montre à nous. A quoi sert l’Évangile si on ne l’étudie pas ? Pour bien connaître l’Évangile, il faut entrer dans les petits détails de chaque fait, de chaque action, c’est là que nous trouvons la sagesse. » Il ne nous demande pas pour autant de réfléchir sur chaque détail, mais de nous laisser imprégner par ces détails, comme si nous étions présents à chaque action du Christ, comme si nous écoutions chacune de ses paroles. C’est une présence concrète à Jésus dans la foi. Oui, étudier l’Évangile à sa manière, c’est profiter pleinement du mystère de l’Incarnation. Alors nous pourrons dire avec lui : « Ô Verbe, ô Christ, que vous êtes beau, que vous êtes grand… que toutes vos paroles soient pour moi autant de lumières qui m’éclairent et me fassent aller à vous et vous suivre dans toutes les voies de la justice et de la vérité[180]. »

Il faut donc lier ensemble prière, étude et effort de conformité au Christ dans nos paroles comme dans nos actions. Tout ne fait qu’un. Et quand on annoncera l’Évangile, ce sera encore en référence avec ce qu’on a étudié et vécu. Être disciple de Jésus-Christ, témoin de l’Évangile, prédicateur de l’Évangile, cela ne fait qu’un. D’ailleurs, c’est le même Esprit qui nous fait connaître Jésus-Christ, « qui produit en nous Jésus-Christ[181] » et qui nous fait annoncer Jésus-Christ.

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Renoncer à soi-même

A l’époque actuelle, nous rencontrons non seulement une opposition massive à tout ce qui est renoncement et abnégation, mais une incompréhension fondamentale vis-à-vis de tout ce qui paraît être un obstacle à l’épanouissement personnel et collectif de l’homme. Au temps du P. Chevrier, on ne s’opposait pas en principe au renoncement et à l’abnégation, mais on disait simplement qu’on n’était pas tenu d’aller si loin ; on se référait seulement à ce qui était permis ou défendu. Le P. Chevrier a voulu dépasser cette conception moraliste et vivre selon l’Évangile.

Pour lui, c’est clair, on ne peut être tout à Jésus-Christ et conduit par son Esprit si on n’accepte pas de renoncer à soi-même et aux créatures ou si on veut, sous prétexte de vivre avec les autres, se conformer pleinement à eux. Certes, il ne fait pas du renoncement ou du non-conformisme un but. Le but unique c’est de se donner tout entier à Jésus-Christ et de se laisser conduire par son Esprit. Mais on ne peut arriver à ce but sans accepter les exigences de l’abnégation et du renoncement évangélique. De même, on ne peut suivre Jésus-Christ de plus près si on se laisse entraîner par des comportements collectifs étrangers à l’esprit de l’Évangile. Il n’est pas possible de connaître vraiment Jésus-Christ, de se conformer à lui et de se laisser diriger par son Esprit si on n’accepte pas de se renoncer à soi-même et de perdre sa vie[182], suivant les formules employées par Jésus-Christ lui-même (Lc 9, 23-24.)

Le P. Chevrier nous demande surtout de renoncer complètement à notre esprit propre pour accueillir vraiment la parole de Dieu. Autrement, on ne pourra connaître Jésus-Christ, car Dieu se révèle seulement aux petits (Mt 11, 25) et on ne pourra le suivre dans son exemple et son enseignement. C’est pourquoi le P. Chevrier

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nous demande de « recevoir la parole de Dieu comme un enfant reçoit la parole de son maître[183] ». Sur ce point, Antoine Chevrier est assez dur dans ses affirmations. Il dit, par exemple : « Qu’avons-nous à discuter avec Jésus-Christ, le divin Maître ? Ou vous voulez être parfait, ou non. Si vous ne voulez pas, dites simplement : "je ne veux pas suivre cette voie" et restez dans la voie inférieure, et puis c’est fini par là[184]. » Il sait combien nous aurons à lutter pour garder cette simplicité de l’enfant et il nous dit : « La parole de Dieu est si élevée, si pure, si céleste, si au-dessus de nous que lorsque nous l’entendons, nos mille petites passions se soulèvent et se révoltent contre elle, parce qu’elles se trouvent en opposition directe avec cette même parole qui les condamne et les détruit.

« Notre cœur et notre esprit crient. Notre paresse, notre avarice, notre négligence, l’amour du bien-être, de ses aises, l’orgueil, la recherche de soi, de ses satisfactions, tout cela se soulève en même temps contre cette divine parole et la traite d’exagérée, d’impossible, que l’Évangile est une folie et qu’il n’est pas possible de le pratiquer.

« Alors, on dit qu’on ne veut pas être exagéré, qu’il y a une prudence à avoir, que l’Évangile n’est bon que pour un très petit nombre, que pour les saints, qu’il est trop difficile d’y arriver. Alors on écoute avec précaution et réserve et, sous prétexte de prudence, on laisse l’Évangile pour suivre sa petite raison. Ceci se voit tous les jours pour ce qui concerne la pauvreté, la pénitence, le sacrifice, le dévouement, les vertus vraiment évangéliques[185]. »

Oui, c’est beau Jésus-Christ, c’est magnifique de se laisser conduire par son Esprit, mais si nous voulons marcher dans cette voie, il est nécessaire de faire confiance à Dieu qui nous appelle et d’accepter sa parole, telle qu’elle est. Pour le P. Chevrier cette évidence s’impose : on ne sera prêtre selon l’Évangile que si on

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accepte de se laisser guider par Jésus-Christ, sans raisonner, ni discuter. Il faut faire confiance à Jésus-Christ qui nous appelle.

Antoine Chevrier est à la fois un réaliste et un homme de foi. Il sait bien qu’on ne peut vivre entièrement dans l’amour qu’à la condition de renoncer à soi-même. Aimer, c’est se donner en s’oubliant soi-même. Quand on veut se donner totalement, il est nécessaire que le renoncement soit total : « Jésus veut que nous renoncions à tout pour être à lui. Il ne veut pas des hommes à moitié. Il nous veut tout entiers[186]. » Il dit aussi : « Comment suivre un homme qui marche si vite et qui monte si haut… si l’on n’est pas soi-même dégagé de tout ce qui peut arrêter notre marche[187]. » Aussi, le renoncement apparaît toujours dans le P. Chevrier comme lié à l’amour. Après avoir rappelé les exigences de Jésus sur le renoncement à la famille et au monde, sur le renoncement à soi-même et aux biens de la terre, le P. Chevrier continue : « La charité est le signe distinctif du véritable disciple de Jésus-Christ, et c’est pour arriver à cette charité que Notre Seigneur exige toutes ces conditions sans l’accomplissement desquelles il n’y a pas de charité parfaite et point de véritables disciples. Comment, en effet, pouvons-nous aimer Dieu et le prochain, si nous sommes attachés aux créatures ? Comment pouvons-nous aimer Dieu et le prochain si nous nous aimons nous-mêmes ? Comment pouvons-nous aimer Dieu et le prochain, si nous sommes attachés aux biens de la terre[188] ? »

Le P. Chevrier insiste aussi sur la nécessité d’être libre si on veut suivre Jésus-Christ de plus près, en se laissant guider par l’Esprit de Dieu. Or, sans renoncement, on n’arrive pas à la vraie liberté ; on est devenu esclave de l’argent, du bien-être, de son ambition et de son égoïsme. Au contraire, celui qui s’est renoncé à lui-même ne se trouble de rien ; ne fait aucune attention aux injures, aux mépris, aux délaissements, à toutes ces

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misères qui troublent tant l’âme remplie d’elle-même. Il n’est point non plus affecté des louanges, des honneurs et des éloges. Il est indifférent à tout cela et conserve toujours la paix, la tranquillité de l’âme et du cœur. Il ne tient à rien, ni à lui-même, ni aux créatures, ni aux biens de la terre. Il vit dans une complète liberté d’esprit vis-à-vis de tout et il a l’entière liberté des enfants de Dieu. « Où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté » (2 Co 3, 17)[189]. Parlant du prêtre qui a renoncé aux biens de la terre, il dit aussi : « Quelle liberté, quelle puissance donne au prêtre cette sainte et belle pauvreté de Jésus-Christ[190]. »

Le vrai disciple doit vivre de telle façon que tout son être révèle Jésus-Christ. Nous sommes donc obligés de corriger nos défauts, au nom même du témoignage que nous devons donner. Le P. Chevrier parle de cet effort qui s’impose à nous, à propos des défauts de notre corps ; il en parle spécialement pour les prêtres, les religieux et les religieuses car, dit-il, « par leur vocation, ils sont tenus de glorifier Jésus-Christ en eux et de le porter dans tout leur extérieur[191] ». Puis il ajoute finement : « D’ailleurs nos défauts extérieurs sont toujours l’expression de nos défauts intérieurs et en travaillant à nous corriger de ceux-ci, nous nous corrigerons en même temps de ceux-là[192]. » On voit encore par ces citations à quel point le P. Chevrier était préoccupé de faire connaître Jésus-Christ. Dans cette perspective, la correction d’un défaut n’est plus une affaire seulement personnelle ; elle a une dimension apostolique.

Le non-conformisme est nécessairement une conséquence de la connaissance de Jésus-Christ ; il est aussi une condition qui s’impose à tous ceux qui veulent suivre Jésus-Christ de plus près et se laisser diriger par le Saint-Esprit. Le P. Chevrier n’avait pas un tempérament qui l’aurait porté à se singulariser ; mais lorsque l’amour intervient dans sa vie, il est capable de faire des folies.

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On avait déjà pu le remarquer pendant les inondations de 1856, pendant lesquelles il avait accepté de risquer sa vie pour venir au secours des victimes. Quand c’est par dévouement qu’on agit, on est bien vu ; mais quand c’est seulement par fidélité à l’Évangile que l’on avance, on sera vite critiqué. De fait, on lui a reproché de vouloir jouer au saint, de vouloir critiquer ses confrères, de n’avoir pas assez le souci de la dignité du prêtre. Malgré tout, il a persévéré dans sa décision de suivre Jésus-Christ de plus près. Il disait : « Un vrai disciple ne craint pas de déplaire aux hommes et au monde pour plaire à Jésus-Christ[193]. » C’est d’ailleurs ainsi que faisaient les saints : « Ils faisaient souvent des choses admirables que les hommes ne comprenaient pas, parce qu’ils étaient conduits par l’esprit de Dieu et devenaient souvent le sujet des mépris et des insultes des hommes parce que l’homme charnel ne conçoit pas ce qui vient de Dieu, il lui faudrait une lumière surnaturelle pour en juger. Ils tiraient toutes leurs inspirations et leurs pensées de l’amour infini de Dieu. Deus caritas est, dans la crèche, le calvaire et le tabernacle qui sont les trois grands flambeaux à la lueur desquels un véritable disciple doit se conduire[194]. »

Ce non-conformisme a toujours été pour le P. Chevrier une souffrance, mais il n’a pas hésité. Pour lui, c’était une question de fidélité au Christ qui l’avait appelé à vivre selon l’Évangile. D’ailleurs, le non-conformisme n’était pas pour lui un but ; c’était une nécessité qui s’imposait à lui. Quand on dit en vérité : « Connaître Jésus-Christ, c’est tout. Avoir l’Esprit de Dieu, c’est tout », on accepte à la fois les conditions et les conséquences de ce qui est devenu l’essentiel de sa vie.

Cependant et précisément parce qu’il veut se conduire d’après l’Esprit du Christ, le P. Chevrier ne présente pas le renoncement évangélique comme une règle qui s’impose du dehors, mais comme une exigence d’amour qui se révèle progressivement[195]. Le renoncement et le

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non-conformisme sont soumis eux aussi à la conduite du Saint-Esprit. Antoine Chevrier disait : « Comme il importe d’avoir l’Esprit de Jésus-Christ pour ne pas faire la guerre contre lui, plutôt que de la faire pour lui[196]. » Avec les autres surtout, il faut agir avec « ménagement et douceur : on ne met pas une pièce neuve sur un vieux tissu, ni du vin nouveau dans une vieille outre[197] ».

C’est là surtout qu’on découvre la manière du P. Chevrier. Il présente l’idéal à atteindre sans aucune réserve. Il le présente d’abord dans sa propre vie : « Il faut que je sois un autre Jésus-Christ sur la terre, afin que ceux qui viendront ici puissent être aussi, eux-mêmes, d’autres Jésus-Christ vivants ; il n’y a que cela qui peut convertir les âmes[198]. » Le P. Chevrier présente aussi dans son intégralité les exigences du renoncement et, quand on lit la conclusion du renoncement à soi-même[199], on est frappé par la force des exigences évangéliques qu’il reproduit textuellement[200].

Mais quand il s’agit de la mise en pratique, il sait bien que l’Évangile n’est pas un règlement juridique. C’est une vie qui est proposée à notre décision libre. Il aimait à répéter ces deux formules qui appartiennent à la tradition du Prado : « Tout par amour, rien par contrainte. Ce qui est trop conseillé ne tient pas[201]. » Oui, il y a des

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efforts à faire ; oui, il y a un combat à mener, mais le Royaume de Jésus-Christ n’est pas de ce monde. Il est bien plus exigeant que toutes les lois terrestres ; il est d’un autre ordre. Jésus disait : « Venez à moi vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger » (Mt 11, 28-30.) Le P. Chevrier a intitulé un des chapitres de son Véritable Disciple : « Suivez-moi dans ma douceur[202]. »

Pour mieux faire comprendre la pensée du P. Chevrier sur le caractère progressif du renoncement, voici les orientations qu’il a données à propos des vacances des futurs prêtres du Prado : « On peut permettre d’aller en vacances chez ses parents jusqu’en classe de philosophie ou de rhétorique, parce que la connaissance de Jésus-Christ n’est pas encore assez grande dans ces jeunes âmes pour faire entièrement le sacrifice de la famille ; mais en rhétorique ou philosophie, on doit commencer à comprendre les grandes maximes de Jésus-Christ et à les mettre en pratique et alors ce n’est plus l’affection qui doit conduire les âmes, mais le devoir, mais Jésus-Christ qui doit commencer à devenir le Maître de ces âmes. Ou bien, si elles ne sont pas capables d’en suivre les préceptes, elles ne peuvent aller plus avant[203]. »

Ce texte manifeste bien la ligne de sa pensée. La référence fondamentale c’est Jésus-Christ. C’est lui qui est notre Règle[204]. Il a laissé sa mère à Nazareth et il s’est donné à sa mission. Ses apôtres ont quitté leurs familles pour le suivre. Cependant, on ne peut pas imposer un renoncement qui ne viendrait pas de la connaissance de Jésus-Christ. Il faut donc savoir attendre. Cependant, il y a un moment où le discernement s’impose. Si on refuse un renoncement clairement indiqué dans l’Évangile, c’est un signe qu’on n’est pas capable d’aller plus avant dans la conformité au Christ[205].

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Avec Marie, mère de douleurs

Marie, la mère de Jésus, n’occupe pas la première place dans la vie spirituelle d’Antoine Chevrier. Il est centré tout entier sur Jésus ; mais centré sur Jésus, il rencontre sa mère. On a vraiment l’impression qu’elle est toujours là, mais discrètement. Je pense à sa présence à Cana : « La mère de Jésus était là » (Jn 2, 1) ; je pense aussi à sa présence au Calvaire : « Près de la croix de Jésus se tenait sa mère » (Jn 19, 25) et saint Luc note aussi sa présence au Cénacle, après l’Ascension de Jésus : « Les apôtres étaient assidus à la prière avec quelques femmes dont Marie, mère de Jésus » (Ac 1, 14). A Cana, elle intervient discrètement mais nettement. Elle dit à Jésus : « Ils n’ont plus de vin » et aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira. » L’Évangile ne nous dit même pas qu’on ait pensé à la remercier. Au Calvaire, pas un mot. Au Cénacle, pas un mot. Cependant, sa présence est profondément efficace, en union avec le Christ qui meurt pour nous, en union avec les apôtres qui vont recevoir l’Esprit de Dieu.

C’est ainsi que je vois la présence de Marie chez le P. Chevrier. Le P. Chevrier, à travers ses sermons, les mystères du Rosaire et la méditation du Chemin de la Croix a évoqué tous les passages d’Évangile où l’on parle d’elle. Elle est là toujours active, mais discrète.

Jésus est le Modèle de tous les chrétiens et spécialement du prêtre. Quant à Marie, elle est la parfaite disciple de Jésus ; et, comme telle, elle devient aussi notre modèle. Le P. Chevrier aime à nous la présenter ainsi dans les mystères du Rosaire ou dans les stations du Chemin de la Croix. Un passage paraît assez caractéristique

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de la manière du P. Chevrier. Il s’agit du mystère de l’Annonciation. Antoine Chevrier regarde d’abord Marie dans son comportement vis-à-vis du dessein de Dieu, puis il nous demande de nous conformer à son attitude vis-à-vis de Dieu qui nous appelle, chacun de nous, selon sa volonté : « Ce qu’il y a de particulier dans ce mystère, c’est le choix que Dieu a fait de Marie pour en faire la Mère de Dieu. Dieu choisit Marie à cause de son humilité et de sa pauvreté. Et Marie a répondu à ce choix en disant : "Me voici, je suis la servante du Seigneur…" Comme Marie, Dieu nous appelle à la sainteté, à la première communion, à une vocation particulière peut-être… C’est là le premier acte de Dieu à notre égard. A nous d’y répondre par notre bonne volonté et notre obéissance à sa voix. Quel malheur de ne pas répondre à l’appel de Dieu[206] ! »

Je ne pense pas que l’expression Marie médiatrice ait été employée par le P. Chevrier ; mais il en a vécu la réalité[207]. En effet, c’est par Marie que le P. Chevrier introduit à la connaissance de Jésus-Christ à travers les mystères du Rosaire. C’est en récitant sept fois l’Ave Maria après le Veni Creator qu’il demande les dons du Saint-Esprit. Chaque jour aussi, il récitait avec la communauté sept Ave Maria pour honorer les sept douleurs de la Vierge Marie et pour présenter à Dieu, par son intercession, les intentions de prière qui lui avaient été confiées.

La Vierge Marie intervient donc dans cette prière assidue sans laquelle on ne peut entrer vraiment dans la connaissance de Jésus-Christ ni dans la dépendance du Saint-Esprit. Grâce à la prière de Marie, nous pouvons assimiler la connaissance de Jésus-Christ qui se manifeste à nous à travers les mystères du Rosaire ; c’est aussi en nous appuyant sur sa prière que nous demanderons chaque jour les dons du Saint-Esprit. C’est toujours avec elle qu’il s’approchait de Dieu pour lui présenter, soit en

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communauté, soit d’une façon plus personnelle, les intentions qui lui étaient recommandées ou qui lui étaient particulièrement chères.

Un fait s’impose à notre attention : l’attachement du P. Chevrier à l’invocation Marie, mère de douleurs. La chapelle du Prado était dédiée à son nom et il y tenait. Une bienfaitrice du Prado lui avait promis une forte somme d’argent s’il acceptait de changer la « patronne » de sa chapelle en la dédiant à Notre-Dame des anges. Le P. Chevrier refusa. Il tenait à ce titre de Marie, mère de douleurs. Il ne nous a pas laissé d’explications de cette préférence, nous pouvons donc seulement faire des hypothèses, mais ces hypothèses sont fondées sur ce que nous savons de lui. Nous savons combien il était attaché à la méditation de la Passion de Jésus. Il était donc normal qu’il regardât spécialement Marie en rapport avec les souffrances de son Fils.

Il a lui-même beaucoup souffert et il désirait certainement près de lui la présence de celle qui, silencieuse et pleine d’amour, se tenait près de la croix de Jésus. D’autre part, il était persuadé de la fécondité de la souffrance quand elle est offerte en union avec la souffrance de Jésus. Il disait : « On instruit les âmes par la parole, mais on les sauve par la souffrance[208]. »

Cette dévotion à Marie, mère de douleurs, doit aussi être liée à la condition humaine et religieuse du peuple au milieu duquel il se trouvait. Les souffrances de son peuple lui faisaient mal et il se sentait impuissant. Alors, il éprouvait le besoin de les confier à quelqu’un qui les comprenait. Marie savait par son expérience ce que c’est que souffrir ; elle était, mieux que personne, capable de compassion. On pouvait lui recommander ceux et celles qui souffrent dans leur corps et dans leur cœur.

Enfin le P. Chevrier avait sans cesse sous les yeux l’ignorance religieuse et l’abandon spirituel dans lesquels vivait son peuple. Chaque jour, il priait, matin et soir, pour la conversion des pécheurs. Certes, il ne jugeait pas les travailleurs ; mais ça lui faisait mal de les sentir sans relations apparentes avec Dieu, parce qu’ils ne le

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connaissaient pas. Alors, c’est tout son apostolat des pauvres qu’il confiait à Marie, mère de douleurs. Là encore, il se sentait impuissant. Il avait besoin de s’appuyer sur la prière de Marie, debout près de la croix de Jésus.

C’est vrai que Marie est la Reine des anges et nous savons qu’Antoine Chevrier aimait les anges et qu’il en parlait souvent[209], mais vraiment, dans la ligne même de la fondation du Prado, il ne pouvait pas changer l’appellation de sa chapelle. Il y a trop de souffrances dans le prolétariat de la Guillotière. Et ce prolétariat n’est pas encore vraiment évangélisé. Il a besoin d’une mère qui sache souffrir avec lui et qui prie pour lui, afin qu’il puisse, peu à peu, connaître enfin Jésus, son Sauveur et son Dieu.

Ceci n’est qu’une hypothèse. Elle me semble vraisemblable[210] !

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CHAPITRE IV :
LES TROIS SIGNES DE LA PERFECTION ÉVANGÉLIQUE
LA CRÈCHE, LE CALVAIRE, LE TABERNACLE

S’adressant à ses quatre diacres à la veille de leur ordination sacerdotale, Antoine Chevrier leur disait : « Il faut que vous représentiez la Crèche, le Calvaire et le Tabernacle : ces trois signes doivent être comme des stigmates qu’il faudra porter continuellement sur vous[211]. » Le P. Chevrier donne toujours le primat à l’intérieur ; mais il veut que nous allions jusqu’à des réalisations extérieures. C’est à ce niveau qu’il parle de « signes », de « stigmates ». Une conformité purement intérieure avec le Christ n’est pas suffisante ; elle risque de ne pas être vraie. Il y a des signes du disciple comme il y a des signes du Sauveur[212].

Dans le chapitre précédent, j’ai insisté surtout sur l’aspect intérieur de la perfection selon l’Évangile : connaissance de Jésus-Christ et dépendance du Saint-Esprit. Dans ce chapitre, je me référerai sans cesse à

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l’« intérieur », mais je mettrai l’accent sur la réalisation de la perfection évangélique dans la pauvreté et l’humilité, dans la souffrance et le don total de soi-même aux autres. Pour Antoine Chevrier, l’intérieur et l’extérieur s’unifient dans le désir de se conformer au Christ. Il écrivait à l’abbé Gourdon : « Nous devons reproduire dans toute notre vie celle de Jésus-Christ, notre Modèle : être pauvre comme lui dans la Crèche, être crucifié comme lui sur la croix pour le salut des pécheurs et être mangé comme lui dans le sacrement de l’Eucharistie. Le prêtre est comme Jésus-Christ un homme dépouillé, un homme crucifié, un homme mangé[213]. »

Je vous ai dit le caractère progressif de la perfection évangélique ; il ne s’agit pas d’être parfait dès le point de départ, il s’agit de tendre à la perfection. Ce caractère progressif marque aussi la réalisation extérieure de la perfection évangélique : la Crèche, le Calvaire et le Tabernacle ne sont pas, à strictement parler, des étapes successives ; elles marquent, cependant, au cours de la vie spirituelle, une certaine priorité et une prédominance. Antoine Chevrier expliquait ainsi cette gradation ascendante : « La perfection, disait-il, est renfermée tout entière dans ces trois phases de la vie de Notre Seigneur, la Crèche, le Calvaire et le Tabernacle. La Crèche, préparation par le dépouillement et l’esprit de pauvreté ; le Calvaire, renoncement à tout en ce monde, immolation ; le Tabernacle, consommation de la sainteté dans l’amour parfait et il ajoutait : « Tout le monde n’arrive pas au deuxième degré et bien peu s’élèvent jusqu’au troisième[214]. »

Je ne présenterai pas d’une façon, complète l’enseignement du P. Chevrier sur la pauvreté et l’humilité, sur la souffrance et sur la charité. J’ai choisi seulement quelques points qui me paraissent plus significatifs. Il y en a d’autres : on les trouvera largement exprimés dans le Véritable Disciple.

 

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I. LA CRÈCHE

Sous ce titre, je parlerai à la fois des pauvres, de la pauvreté évangélique et de l’humilité. Je n’oublie pas l’orientation apostolique d’Antoine Chevrier ; cette orientation est présente partout, explicitement ou implicitement ; mais je réserve pour le prochain chapitre ce qui concerne plus directement l’apostolat selon l’Évangile.

L’option en faveur des pauvres

Cette option qui caractérise nettement Antoine Chevrier est directement évangélique. Nous en avons déjà parlé à propos de sa conversion. Le P. Chevrier était à la fois très attentif aux souffrances du prolétariat de la Guillotière et très préoccupé de son éloignement de l’Église. C’était pour lui un scandale que les pauvres ne soient pas évangélisés. Rappelons-nous aussi qu’à Noël 56, Antoine Chevrier ne s’est pas seulement senti attiré personnellement à suivre Jésus-Christ de plus près, mais aussi à former des prêtres pauvres pour le service des pauvres.

Il a rappelé bien souvent à ses séminaristes cette option pour les pauvres qui devait les caractériser. Reçus par Pie IX, ils avaient eu la joie d’obtenir de sa part une bénédiction spéciale pour les pauvres. Benedictio pauperibus, avait dit le Pape. Voici le commentaire du P. Chevrier : « Je suis bien heureux d’apprendre que vous avez eu le bonheur de voir notre Saint-Père le Pape Pie IX, et qu’il vous a bénis, et qu’il a béni en vous les pauvres, les pauvres que vous devez évangéliser, instruire, et que nous avons tous été bénis par lui en vous. Benedictio pauperibus. Comme la parole du Vicaire de Jésus-Christ s’accorde bien avec celle du Maître : "Bienheureux les pauvres". Oui, soyons toujours les pauvres du Bon Dieu, restons toujours pauvres, travaillons sur les pauvres. Que la pauvreté et la simplicité soient toujours le caractère distinctif de notre vie, et nous aurons la bénédiction de Dieu et de notre Père. Comme il fait bon travailler sur les pauvres ! On sent qu’ils sont les

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amis de Dieu et que l’on ne travaille pas en vain sur leurs âmes. Aimez donc bien les pauvres, les petits ; ne travaillez pas à grandir et à vous élever, mais travaillez à vous faire petits et à vous rapetisser tellement que vous soyez à l’égal des pauvres, pour être avec eux, vivre avec eux, mourir avec eux ; et ne craignons pas les reproches que les Juifs adressaient à Notre Seigneur : votre Maître est toujours avec les pauvres, les publicains et les gens de mauvaise vie. C’est un reproche qui doit nous honorer au lieu de nous abaisser. Notre Seigneur est venu chercher les pauvres. Misit me evangelizare pauperibus. Apprenez donc à bien aimer les pauvres et que cette bénédiction de Pie IX notre chef visible et vrai représentant de Jésus-Christ vous soit de bon augure et vous fasse aimer les pauvres et rester toujours dans la sainte pauvreté[215]. »

Ce texte met bien en valeur à la fois la dignité des pauvres qui sont, à un titre spécial, les amis de Dieu, et l’attitude que l’on doit avoir à leur égard. Cette attitude exclut, évidemment, tout mépris des pauvres et des petits, mais aussi tout paternalisme. Antoine Chevrier n’a jamais été quelqu’un qui « se penche » vers les pauvres. Il donne à ses séminaristes la consigne de se rapetisser pour être à l’égal des pauvres et partager pleinement leur vie jusqu’à souffrir avec eux et mourir avec eux. En les orientant ainsi, il entre dans la perspective de l’Incarnation : le Fils de Dieu s’est anéanti lui-même pour partager pleinement notre vie d’homme, jusque dans nos souffrances et dans notre mort. Toutes proportions gardées, le prêtre qui veut évangéliser les pauvres doit renoncer à toute notabilité sociologique ; il est appelé à être vraiment un frère pour les pauvres[216]. Devenu un frère pour les pauvres, le P. Chevrier pouvait plus facilement les estimer non seulement dans leur

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valeur spirituelle, comme les héritiers du Royaume (Jc 2, 5), mais aussi dans leurs valeurs humaines. On a remarqué qu’il se conduisait de la même façon avec eux qu’avec les bienfaiteurs de sa maison. Oui, il les considérait comme des frères et il voulait, dans la mesure du possible, tout partager avec eux[217].

L’option du P. Chevrier pour les pauvres s’imposait à lui dans la logique de sa décision de suivre Jésus-Christ de plus près. Cette option, il la voyait dans le Christ qui a voulu vivre pauvre et au milieu des pauvres. Elle n’a jamais été exclusive. Il se référait au Christ qui n’a repoussé ni Nicodème, ni Zachée. Au contraire, il a reçu Nicodème et il s’est invité chez Zachée. Malgré tout, la prédilection du Christ pour les pauvres est manifeste. Dans ce même sens le P. Chevrier disait à ses séminaristes : « Notre vocation à nous est la pauvreté et le service des pauvres, des petits, des pécheurs… Pour s’occuper des riches, les prêtres ne manquent pas ; nous, nous sommes plus particulièrement chargés d’évangéliser les pauvres[218]. »

Le mot « pauvre » aujourd’hui n’a pas exactement le même sens qu’au temps du P. Chevrier. Pour lui, les pauvres, c’était d’abord l’ensemble des travailleurs de la Guillotière, transplantés du rural et soumis à des conditions inhumaines de travail et de vie, avec des salaires généralement insuffisants même par rapport au minimum vital, sans sécurité sociale, sans congés payés. Nous nous faisons difficilement une idée aujourd’hui de ce qu’était la condition des travailleurs, en France, il y a un siècle. Pour la comprendre, il faudrait regarder ce qu’elle est dans certains pays du Tiers-Monde, en Amérique latine par exemple. En même temps, les pauvres, au temps du P. Chevrier, c’étaient les chômeurs, sans indemnité prévue par la loi ; c’étaient aussi les handicapés, dont Pierre Pacalet est resté au Prado comme le témoin privilégié ; c’étaient enfin tous ceux qui, pour des causes les plus diverses, étaient dans le besoin et la misère. Le P. Chevrier regardait les voleurs d’abord comme des

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pauvres. En eux aussi, il voyait Jésus qui avait dit : « J’étais en prison » (Mt 25, 36-43). Nous ne devons donc pas attribuer au P. Chevrier ce qu’on appelle aujourd’hui une option de classe. Il ne semble pas avoir connu Karl Marx dont il était cependant le contemporain. Il connaissait la condition ouvrière et il était considéré comme un ami du pauvre peuple[219]. Il n’a jamais parlé de la lutte des classes, mais il reconnaissait l’injustice qui pesait sur le peuple des travailleurs et, sans accuser des personnes, il dénonçait les responsables de cette situation. Il disait, par exemple : « Il est contre la sagesse et la bonté de Dieu que les uns aient en abondance et que les autres souffrent. Ce n’est pas Dieu qu’il faut accuser d’injustice, mais le riche[220]. »

L’action du P. Chevrier au service des pauvres n’a donc pas été une action politique, ni même une action sociale, à la manière de M. Rambaud, elle a été d’abord une conversion du prêtre, devenant, par sa vie, un frère des pauvres ; elle a été aussi une série de services individuels, ce qu’on appellerait aujourd’hui des dépannages, dans toute la mesure du possible et dans un esprit de partage. Ce qui caractérise le P. Chevrier, c’est à la fois l’esprit qui anime toutes ses relations avec les pauvres et le caractère effectif du partage avec eux. Voici ce qu’il disait de l’attitude du Prado vis-à-vis des pauvres : « Nous ne sommes que leurs locataires et si nous ne les servions pas bien, ils auraient le droit et même le devoir de nous faire honte et de nous mettre à la porte. Nous sommes leurs humbles serviteurs[221]. »

La pauvreté évangélique

Le P. Chevrier a découvert dans l’Évangile à la fois le sens du pauvre et la pauvreté évangélique. Lui qui dénonçait l’injuste répartition des biens de la terre et qui

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s’était décidé à partager la vie des pauvres pour mieux les comprendre et mieux les servir, est en même temps celui qui s’est engagé à fond dans la réalisation effective de la pauvreté par amour pour le Seigneur et par amour pour les hommes, pour les pauvres d’abord, mais aussi pour l’ensemble des hommes.

On peut certainement dire que le P. Chevrier a voulu être pauvre parce qu’il aimait les pauvres et parce qu’il voulait partager leur vie. Dans ce sens-là, c’est bien l’amour des pauvres qui explique sa pauvreté personnelle. Mais cela ne suffit pas. Il n’y a pas seulement dans le P. Chevrier un désir de partager la vie des pauvres en acceptant leur pauvreté ; il y a chez lui un véritable amour pour la pauvreté et une réalisation amoureuse de la pauvreté. Cet amour, on ne peut l’expliquer sans se référer, par-dessus tout, à son amour pour le Seigneur Jésus. On disait de lui : « Il aimait la pauvreté comme les gens du monde aiment et recherchent les richesses. Il la conservait avec plus de soin que l’avare ne veille sur son trésor[222]. » Le Père Bruno, religieux capucin, portait sur lui ce témoignage : « Je ne crois pas qu’il y ait un religieux voué à la pauvreté qui l’ait pratiquée mieux que lui, effective et affective ; et cependant il n’y était tenu par aucun vœu, c’était le seul attrait de la grâce qui le poussait dans cette voie[223]. »

La pauvreté évangélique ne lui apparaît pas comme une privation, mais comme une richesse[224]. Aussi, la demande-t-il avec ardeur : « Ô pauvreté, que tu es belle ! Jésus-Christ, mon Maître, t’a trouvée si belle qu’il t’a épousée en descendant du ciel, qu’il a fait de toi la com­pagne de sa vie et qu’il a voulu mourir avec toi sur la croix. Donnez-moi, ô mon Maître, cette belle pauvreté. Que je la cherche avec sollicitude, que je la prenne avec joie, que je l’embrasse avec amour, pour en faire la compagne

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de toute ma vie et mourir avec elle sur un morceau de bois, comme mon Maître[225]. »

Cet amour passionné pour la pauvreté a donc sa source dans la contemplation et dans la prière. Antoine Chevrier regarde Jésus qui a voulu être pauvre. Voici les paroles qu’il met sur ses lèvres : « Ce que je demande de vous, je l’ai pratiqué moi-même. J’ai voulu être pauvre, j’ai choisi des parents pauvres, je suis né comme un pauvre. La pauvreté a été mon signe, caractère distinctif. J’ai vécu comme un pauvre, j’ai travaillé comme un pauvre, je me suis mis au rang des pauvres. J’ai souffert comme un pauvre, j’ai enduré comme un pauvre, j’ai manqué d’abri comme un pauvre (exil), je me suis conduit comme un pauvre, je me suis humilié comme un pauvre. J’ai eu soif comme un pauvre, j’ai été nu comme un pauvre, je suis mort comme un pauvre. Et tout cela parce que je l’ai voulu. Comme mon Père m’a commandé, je fais[226]. »

Pour comprendre la manière d’agir du P. Chevrier, on doit donc se référer avant tout à la connaissance de Jésus-Christ qui produit l’amour et un besoin intense de se conformer à celui que l’on aime[227]. C’est dans ce sens qu’il disait : « Plus une maison ressemble à l’étable de Bethléem, mieux on y trouve Jésus. [228] » On ne peut

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comprendre les orientations minutieuses qu’il donne pour les maisons du Prado, sans cette référence[229]. Ce qu’il désirait c’est « que nos maisons et nos cellules ressemblent à l’étable de Bethléem[230] ». C’est dans le même désir de conformité à l’Évangile qu’il présente la réalisation effective de la pauvreté dans la nourriture ou le vêtement[231]. Il voudrait que tout l’extérieur dans la vie du prêtre oblige en quelque sorte à penser à Jésus pauvre. Il veut que nous révélions Jésus-Christ par toute notre vie[232].

Ce qui est premier dans la réalisation de la pauvreté évangélique, c’est donc l’amour de Jésus-Christ et le besoin de se conformer à lui. Il y a, en même temps, un regard sur les pauvres qui est regard de foi et d’amour. En regardant les pauvres, il voit le Christ pauvre et il veut se conformer aux pauvres. En même temps, il est obligé de reconnaître qu’il n’arrive pas à être pauvre autant qu’eux : « Il faut bien se rappeler que la pauvreté volontaire et recherchée ne vaut pas la pauvreté effective du monde des pauvres de la terre, des mères de famille, des ouvriers sans travail, des pauvres sans nourriture et sans logement… et que jamais un pauvre volontaire religieux ne souffrira autant que les pauvres du monde. C’est pour cela que saint François qui aimait vraiment la pauvreté, enviait le sort des pauvres et travaillait à devenir semblable à eux[233]. » En regardant Jésus-Christ et les pauvres, le P. Chevrier s’est efforcé de décrire la vie du véritable pauvre, c’est-à-dire de « celui qui a choisi la pauvreté par amour pour Notre Seigneur[234] ». Voici une description qu’il nous propose : « Il se contente de peu (1 Tm 6, 7) ; il ne laisse rien perdre (Jn 6, 12) ; il reçoit tout avec reconnaissance (Lc 10, 7-8) ; il a un grand respect pour ce qu’on lui donne, respect de l’aumône ; il ne se plaint de rien (Ph 4, 11) ; il travaille pour gagner sa vie, il n’a pas de domestique, il se passe de tout le monde, il fait tout l’ouvrage de sa maison, il n’emploie

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les ouvriers que dans les cas de nécessité. Il ne craint pas de faire les choses les plus humbles et pauvres, les plus basses, il a horreur de tout ce qui sent le grand, le luxe, la vanité (bourgeois), il rend service à tout le monde, il a bien soin de tout ce qu’il a, il évite la profusion, la prodigalité, il ne fait pas de dépenses inutiles, il est économe sans avarice[235]. »

Le P. Chevrier nous apporte donc une double référence pour pratiquer la pauvreté évangélique, et cette double référence ne fait qu’un en Jésus-Christ ; il nous présente aussi un principe qui doit nous guider dans nos réalisations et il l’exprime ainsi : « Avoir le nécessaire et savoir s’en contenter[236]. » Il n’est pas facile d’obéir à ce principe et il le dit franchement : « On commence bien par la pauvreté mais, peu à peu, on trouve que ce n’est pas assez commode, pas suffisant, que ce n’est pas assez solide, pas assez propre… que ça ne dure pas assez et mille autres raisons spécieuses : et alors on ajoute, on change, on embellit, on trouve que c’est plus convenable, que ça dure plus et peu à peu on se trouve d’avoir une chambre commode, à l’aise, où rien ne manque ; d’avoir une table confortable où l’on trouve au-delà du nécessaire ; d’avoir des habits convenables, qui durent davantage, qui sont plus solides et mieux en rapport avec les goûts du monde ; de changement en changement, on arrive à faire comme tout le monde et à perdre l’esprit de pauvreté[237]. »

Antoine Chevrier donne alors deux critères complémentaires, le critère d’un dépouillement progressif et le critère de la souffrance : « Celui qui a l’esprit de pauvreté, il a toujours de trop, il tend toujours à retrancher , celui qui a l’esprit du monde n’a jamais assez, il n’est jamais content, il lui faut toujours quelque chose de plus[238]. » II ajoute : « Là où il n’y a pas à souffrir quelque chose, il n’y a pas de véritable pauvreté… La véritable pauvreté est une souffrance[239]. » Il revient

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encore une fois à sa double référence qui est référence d’amour : « Celui qui a l’esprit de pauvreté se dit en lui-même : j’ai encore bien plus qu’il ne faut, il y a tant de pauvres qui n’ont pas tant que moi, tant de pauvres qui souffrent et qui manquent du nécessaire ; et moi, quel droit ai-je donc d’être mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu que les pauvres du bon Dieu[240] ? » Il dit aussi : « Le disciple n’est pas plus que le Maître. Quel droit ai-je d’être mieux traité, mieux logé, mieux nourri que Jésus-Christ, que les apôtres, que les pauvres eux-mêmes ? Le pauvre qui travaille ne nous fait-il pas honte ? Eh quoi ! nous mangeons de bons morceaux et les autres n’auront que du pain noir, quel droit avez-vous ? Les autres travailleront toute la journée péniblement, et vous, vous ne ferez rien, quel droit avez-vous devant Dieu[241] ? »

Les motifs apostoliques qui poussent Antoine Chevrier à être pauvre ne font qu’un avec l’amour de Jésus pauvre et l’amour des pauvres. Il sait bien, en effet, à quel point la richesse ou même la simple apparence de richesse détourne les pauvres du prêtre. Pensant aux révolutions qui ont dépouillé l’Église de ses biens, il s’exprime ainsi : « N’est-ce pas souvent pour punir notre avarice et notre attachement aux biens de la terre que Dieu envoie des révolutions et nous fait dépouiller par les fidèles eux-mêmes de tout ce que nous possédons ? C’est la première chose que font les révolutionnaires : nous dépouiller, nous rendre pauvres. Ne dirait-on pas que le bon Dieu veut nous punir de notre attachement aux biens de la terre et nous forcer par là à pratiquer la pauvreté, puisque nous ne voulons pas la pratiquer volontairement ? Et c’est quelquefois bien heureux que cela arrive parce que nous nous endormirions dans les richesses et le bien-être et nous ne nous occuperions plus des choses de Dieu. Quand Dieu dit : malheur aux riches, il le dit encore plus pour ses ministres que pour les autres parce que si quelqu’un doit pratiquer la pauvreté, c’est bien surtout les prêtres, ses serviteurs[242]. » Il

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tire de tout cela des conséquences pratiques : « Comment détruire ces mauvaises impressions dans le cœur des peuples ? Comment y faire renaître la confiance et le respect pour le prêtre ? Ce sera par le détachement et la pauvreté que nous retrouverons notre place dans le cœur des peuples. Comme on aime généralement un prêtre désintéressé ! même le plus méchant ! et comme on méprise un prêtre avare, intéressé ! Plus nous serons pauvres et désintéressés, moins nous serons exigeants, plus nous serons amis du peuple et plus le bien nous sera facile[243]. » Sur ce point, le P. Chevrier avait réussi, on le connaissait à la Guillotière comme « un ami du pauvre peuple[244] ». Le P. Chevrier a surtout étudié l’appel à la pauvreté évangélique en rapport avec l’apostolat des pauvres, mais en voyant que le monde devient de plus en plus esclave de l’argent et de la recherche égoïste du bien-être, il élargit son appel à la pauvreté du prêtre par rapport au monde entier : « Nous devons pratiquer les vertus opposées aux vices du monde et plus le monde est corrompu, gâté, plus nous devons briller à ses yeux par les vertus opposées, et l’entraîner, l’étonner par nos paroles et surtout par nos exemples. Plus le monde aime le luxe et la richesse, plus nous devons aimer et pratiquer la pauvreté[245]. » C’est pour le P. Chevrier une telle évidence qu’il demande au prêtre non seulement de ne pas suivre le monde mais de devenir son maître : « Aujourd’hui, plus que jamais il faut être pauvre pour lutter contre le monde, contre les jouissances terrestres, le luxe et le bien-être qui prennent un accroissement prodigieux partout. Le prêtre ne doit pas suivre le monde, il doit aller devant et être son maître pour l’arrêter et le conduire. Si le prêtre fait comme le monde, comment pourra-t-il le conduire et l’instruire[246] ? »

En contemplant Jésus, le Fils de Dieu qui s’est fait pauvre pour nous libérer de l’idolâtrie de l’argent et nous permettre de vivre dans l’amour de Dieu et de nos frères,

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le P. Chevrier n’a pu retenir son enthousiasme en faveur de la pauvreté et il a composé un éloge du prêtre pauvre : « Qu’il est beau cet homme de Dieu dont les pieds touchent à peine la terre ! Qu’ils sont beaux les pieds des messagers de paix, des messagers de bonnes nouvelles ! (Rm 10, 15 ; Is 52, 7). Ni les mains, ni le cœur ne touchent à la terre. Et les pieds même sont beaux, parce qu’ils ne font qu’effleurer la terre. Quelle liberté, quelle puissance donne au prêtre cette sainte et belle pauvreté de Jésus-Christ ! Quelle force il acquiert pour lutter contre les vices du monde ! Quel exemple il est pour le monde, ce monde qui ne travaille que pour l’argent, qui ne pense qu’à l’argent, qui ne vit que pour l’argent ! Et à côté de ce monde matériel, sensuel, un homme tout spirituel, qui ne vit pas pour la terre, qui méprise l’argent et les biens de ce monde, qui ne veut rien de ces choses de la terre et qui dit au monde : garde ton or et ton argent, mon trésor est dans le ciel, ma vie, c’est Jésus-Christ. Qui se contente du strict nécessaire, qui ne demande rien à personne, qui ne travaille que pour Dieu seul, ne se dispute pas, ni pour sa robe, ni pour son manteau et ne redemande pas ce qu’on lui a pris ; et qui s’abandonne entre les mains de la divine Providence. Qu’il est beau ! Qu’il est grand ! Qu’il est admirable cet homme ! Et comme le monde doit se retourner en le voyant et admirer en lui la puissance de la foi, de l’amour et de la confiance en Dieu. Où sont-ils ces hommes, ils feront des choses admirables, dit la Sagesse[247]. » On comprend ce que représentait, pour lui, la mission de former des prêtres pauvres. Il criait sa conviction : « Que Dieu a besoin de bons prêtres pauvres[248]. »

L’humilité selon l’Évangile

A première vue, il ne semblerait pas que l’humilité puisse être un signe du disciple ; il s’agit, en effet, d’être humble « d’esprit et de cœur »[249]. Malgré tout, il y a un

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comportement qui peut devenir signe d’une véritable humilité. Mais là surtout, nous devons éviter toute hypocrisie. Ce serait lamentable de jouer à l’humilité. Aussi la première condition pour pratiquer l’humilité selon l’Évangile, c’est qu’elle soit vraie, « vis-à-vis de Dieu, des hommes, de soi-même[250] ».

Pour que l’humilité soit vraie, il faut qu’elle soit enracinée dans l’amour de Jésus-Christ et dans la dépendance du Saint-Esprit. Ce qui est fondamental dans notre orgueil, c’est à la fois qu’il nous centre sur nous-mêmes et nous fait agir d’une façon indépendante de Dieu. En se donnant totalement à Jésus-Christ, on ne s’appartient plus à soi-même, on est centré sur lui : « Jésus-Christ doit être notre pensée habituelle et constante ; vers lui tous nos désirs et toutes nos affections se portent, et la nuit et le jour[251]. » Quand on a trouvé Jésus-Christ, on ne cherche qu’à lui plaire et à le suivre de son mieux. Par le fait même, on ne cherche plus sa propre gloire mais la gloire de Jésus-Christ et on ne s’inquiète pas de ce que pensent les autres. Cela ne compte plus[252]. De même, quand on veut vivre vraiment en dépendance de l’Esprit de Dieu, on est obligé de renoncer complètement à son esprit propre pour être conduit par l’Esprit Saint. Ainsi la formation à l’humilité ne fait qu’un avec la connaissance et l’amour de Jésus-Christ et avec la dépendance du Saint-Esprit. L’humilité, ce n’est pas une petite vertu que l’on peut négliger : elle ne fait qu’un avec la vérité dans l’amour.

Conformément à sa méthode habituelle, le P. Chevrier s’est efforcé de réaliser lui-même un comportement humble à partir des enseignements et des exemples de Jésus-Christ. On pourra se reporter ici au chapitre du Véritable Disciple intitulé : « Suivez-moi dans mon humilité[253] ». Antoine Chevrier nous invite à méditer dans ces pages les enseignements de Jésus en ce domaine, ainsi que la manière dont il a lui-même pratiqué l’humilité

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dans son incarnation, sa naissance, sa vie cachée à Nazareth, son ministère apostolique et sa passion.

Il nous présente ainsi un chemin sûr pour pratiquer l’humilité dans la vérité. Il écrivait à une sœur du Prado : « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. En suivant Notre Seigneur, on ne se trompe pas. Or, jamais nous ne nous ferons si petits que lui, jamais si humbles, jamais si pauvres, jamais si humiliés, jamais si charitables[254]. »

Parmi les traits qui caractérisent l’humilité du prêtre selon l’Évangile, il en est un qui a attiré davantage l’attention du P. Chevrier, en raison même de son importance au plan apostolique. Il savait à quel point les hommes en général et le monde ouvrier en particulier refusent un prêtre qui se prétendrait supérieur aux autres et qui voudrait les récupérer et les faire marcher. Aussi il se réfère au Christ qui s’est anéanti lui-même en prenant la condition d’esclave et qui a voulu laisser un exemple à ses apôtres en leur lavant les pieds (Ph 2, 6-7 ; Jn 13, 1-17). A ce niveau aussi, amour et humilité ne font qu’un dans la vérité. Antoine Chevrier écrivait à ses premiers prêtres : « Que vous allez être grands quand vous serez prêtres, mais qu’il faudra être petits en même temps pour être véritablement de nouveaux Jésus-Christ sur la terre… les serviteurs de tous, les esclaves des autres par la charité, les derniers de tous par l’humilité. Que c’est beau, mais que c’est difficile. Il n’y a que le Saint-Esprit qui puisse vous le faire comprendre. Puissiez-vous le recevoir avec abondance ! Vous aurez tout si vous le recevez dans votre ordination[255]. » Sous cet aspect,

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Antoine Chevrier n’hésite pas à demander aux prêtres un changement profond dans leur comportement social. En son temps le prêtre était, même au point de vue humain, un notable, un peu à la manière de ceux qui ont le pouvoir dans le monde. Telle n’était pas la pensée du Christ qui avait dit à ses apôtres : « Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations leur commandent en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous » (Mc 10, 42-43) et il s’était donné lui-même en exemple : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption du monde » (Mt 20, 24)[256]. Le prêtre, à l’époque du P. Chevrier, se croyait supérieur aux laïcs ; mais cette notion de supériorité est étrangère à l’Évangile où les derniers sont les premiers. Jésus avait dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9, 35)[257]. Quand on rapproche la lettre du P. Chevrier à ses premiers prêtres des textes d’Évangile qu’il a médités dans son Véritable Disciple, on y voit un exemple concret de la manière du P. Chevrier, quand il nous présente le prêtre selon l’Évangile. Pour lui, l’attitude de serviteur s’impose d’une façon absolue au disciple de Jésus, s’il veut marcher selon la vérité. Dans le tableau de Saint-Fons, l’inscription qui domine l’ensemble est précisément la parole de Jésus à ses apôtres quand il leur a lavé les pieds : « Je vous ai donné un exemple afin que vous fassiez comme j’ai fait moi-même » (Jn 13, 15).

Le problème de l’humilité est capital parce qu’il conditionne au niveau des rapports de l’apôtre avec Dieu l’efficacité apostolique : c’est le problème de la véritable confiance en Dieu dans l’apostolat. Il y a des hommes

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qui ont spontanément une robuste confiance en eux-mêmes et qui risquent de s’appuyer davantage sur leurs aptitudes humaines et sur leur formation théologique et pastorale que sur Dieu. Antoine Chevrier n’a pas couru ce danger, mais il rappelle l’enseignement de l’Évangile et de saint Paul sur ce point. Jésus lui-même « attribue à son Père les œuvres bonnes qu’il a faites[258] ». Quant à nous, nous sommes des « serviteurs inutiles[259] ». Saint Paul qui était, semble-t-il, plus doué et plus cultivé que les autres apôtres, n’a pas voulu recourir aux « discours persuasifs de la sagesse humaine » (1 Co 2, 4) afin que la foi des Corinthiens « reposât non point sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2, 5). Parlant de son action et de celle d’Apollon, il la considérait comme rien en la comparant à l’action de Dieu : « Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. Or ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance, Dieu » (1 Co 3, 6-7). Antoine Chevrier a rapporté fidèlement l’enseignement de saint Paul[260], mais son problème se situait autrement. Il avait plutôt la tentation de se décourager devant une œuvre qui le dépassait. Il ne sentait en lui ni le tempérament, ni la compétence, ni la valeur spirituelle qui lui semblaient nécessaires pour aller en avant. Il ne pouvait mettre sa confiance qu’en Dieu seul, en s’acceptant tel qu’il était. Puisque Dieu l’avait choisi, il n’avait qu’à marcher, sans s’inquiéter. Pour comprendre la confiance du P. Chevrier on doit avoir présent à l’esprit son sentiment d’impuissance. En 1865, au moment de la fondation de l’école cléricale, il écrivait : « Beaucoup de gens très instruits et même du clergé disent que l’œuvre du Prado ne peut pas tenir parce que je suis trop bête ; ceux-là ont bien raison et ce sera la vérité que si notre œuvre réussit, ce ne sera vraiment pas moi qui l’aurai fait réussir mais bien le bon Dieu[261]. » La même année, il revient sur ce sujet et avoue

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son désarroi. Il n’hésite pas à croire que Dieu veut cette œuvre, mais prenant une fois de plus conscience de ses limites humaines et de ce qu’il appelle sa lâcheté, sentant enfin sa solitude devant un travail qui le dépasse, il est désemparé. Malgré tout, il n’hésite pas et demande l’aide de la prière : « Aidez-moi à faire ce que le bon Dieu demande, surtout cette œuvre de prêtres pauvres pour les paroisses[262]. »

On avait donné au P. Chevrier une maisonnette située sur le territoire de la commune de Saint-Fons, dans la banlieue sud de Lyon.

La maisonnette, qui a été conservée, était alors au milieu des champs, sur un plateau qui domine la vallée du Rhône, le plateau des Clochettes. Elle fut aménagée en maison de retraite et, dans la salle du rez-de-chaussée où se trouvait une mangeoire pour les animaux, le P. Chevrier eut l’idée de repro­duire, sur les murs, un tableau qu’il avait déjà transcrit depuis longtemps sur papier. D’où l’habitude prise au Prado d’appeler ce tableau le tableau de Saint-Fons.

La disposition des lieux invita le P. Chevrier à modifier l’ordre qu’il avait mis sur le papier. Le tableau devint ainsi un véritable triptyque : le mystère de l’Eucharistie est au centre avec la porte qui ouvre sur la petite chapelle tandis que le volet de la crèche et celui de la croix convergent sur ce panneau central.

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Le P. Chevrier n’était pas humble parce qu’il se sentait incapable de faire ce que Dieu lui demandait. Il était humble parce qu’il savait s’accepter comme il était et, s’appuyant sur Dieu, marcher quand même en avant. Nous sommes donc très loin d’une fausse humilité, celle qui diminue un homme et le paralyse. L’humilité c’est la vérité. L’humilité apostolique nous situe non comme des dominateurs, mais comme des serviteurs ; elle nous fait dépasser toute suffisance et toute crainte, car c’est Dieu seul qui convertit et qui sanctifie. C’est grand l’humilité[263] !

Ce que je viens de dire sur la pauvreté évangélique et sur l’humilité, le P. Chevrier l’a rendu visible en quelque sorte dans la première partie du tableau de Saint-Fons[264]. La salle des inscriptions était autrefois une étable. Au-dessus de la mangeoire que l’on a conservée telle quelle, il a écrit deux titres : Pauvre et Humble. Au-dessous de pauvre, il y a une première colonne : dans le logement, le vêtement, la nourriture, les biens, le travail, lé ministère. Au-dessous de humble, il y a une deuxième colonne : d’esprit, de cœur, vis-à-vis de Dieu, des hommes, de soi-même. Au-dessous des deux colonnes, on lit : le prêtre est un homme dépouillé, et, de chaque côté, les deux inscriptions complémentaires : Plus on est pauvre, plus on glorifie Dieu ; plus on s’abaisse, plus on est utile au prochain[265].

Inutile de commenter ! Se laisser imprégner dans la lumière du Christ, sous l’influence du Saint-Esprit, cela suffit !

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II. LE CALVAIRE

Parler de la croix et de la souffrance a toujours révolté les hommes, Jésus l’a appris par sa propre expérience, car son apôtre Pierre s’est opposé vigoureusement à lui quand il a annoncé sa passion (Mt 16, 21-23). De même, l’apôtre Paul reconnaissait que la prédication de la croix était « scandale pour les juifs et folie pour les païens » (1 Co, 1, 23).

A notre époque, la réaction se fait de plus en plus dure : cela tient en partie à des présentations jansénistes ou doloristes du mystère de la croix ; mais ce refus de la croix vient surtout de la baisse générale de la foi chrétienne : beaucoup n’acceptent dans le christianisme que ce qui leur semble assurer l’épanouissement de l’homme ; aussi ils refusent à la fois la valeur expiatoire de la souffrance et sa fécondité apostolique. En raisonnant ainsi, ils enlèvent à la souffrance toute valeur significative. Ils vont même parfois jusqu’à refuser l’existence du péché et la valeur du sacrifice. Au temps du P. Chevrier, on ne se posait pas toutes ces questions. On maintenait dans les milieux chrétiens les exigences d’une morale rigoureuse avec une interprétation plus ou moins janséniste. Cette morale rigoureuse était plus une morale du permis et du défendu qu’une morale de l’amour. Alors on se permettait facilement ce qui n’était pas un péché. Or ce n’est pas un péché de s’enrichir, de bien s’habiller, de faire de bons dîners, etc., etc. Telle était la mentalité générale dans les milieux aisés de ce temps-là, et nous savons que le clergé se conformait volontiers au comportement des « gens biens », des « bonnes familles ». Peu à peu, la vie du clergé était devenue une vie « bourgeoise ». Quant aux exigences de l’Évangile, comme je l’ai déjà dit, on pensait qu’elles étaient réservées aux religieux. Les prêtres séculiers n’y étaient pas soumis. Parmi les travailleurs de la Guillotière, les réactions étaient différentes. Leur vie était dure et ils ne pouvaient ni s’enrichir, ni porter de beaux vêtements ; ils ne mangeaient pas toujours à leur faim. Le clergé « bourgeois » était mal jugé par eux. Cela, le P. Chevrier le savait. C’est pourquoi, la double référence à la

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vie des bourgeois et à la rude vie des travailleurs est constamment présente à son esprit et, par conséquent, à sa vie et à ses écrits. Il a opté pour les pauvres. Il veut vivre de telle façon que les pauvres puissent l’accueillir.

Cependant, son choix n’est pas un choix politique ; il ne choisit pas une classe sociale contre une autre ; il se met seulement au plan de l’Évangile. Il regarde vers « Jésus qui au lieu de la joie qui lui était proposée, endura une croix » (He 12, 2). Il ne discute pas, il se donne à Jésus pour le suivre jusqu’au bout. Rien ne pourra l’arrêter. Il choisit lui aussi le chemin de la croix et il demande tout simplement à ceux qui veulent suivre Jésus-Christ de plus près d’accepter l’Evangile tel qu’il est et de le mettre en pratique. On ne peut pas être disciple du Christ si on n’accepte pas de porter sa croix, et il conclut ainsi son étude du disciple : « Prendre sa croix, c’est accepter la souffrance qui vient de la pauvreté, du renoncement aux créatures, du renoncement à soi-même ; c’est accepter la persécution qui doit atteindre un disciple de Jésus-Christ. Qui ne veut pas porter sa croix et me suivre ne peut être mon disciple[266]. »

Pour suivre Jésus-Christ de plus près, nous devons nous conformer à lui non seulement dans sa pauvreté mais aussi dans sa souffrance. D’autre part, de même qu’il ne suffit pas d’être pauvre en esprit, il faut être pauvre effectivement ; de même, il ne suffit pas de porter intérieurement le caractère de la souffrance : il faut le porter extérieurement. La souffrance est donc « le deuxième caractère du disciple ». Parlant de la souffrance de Jésus, Antoine Chevrier disait : « Notre Seigneur a porté extérieurement le caractère de la pauvreté et de la souffrance ; ceux qui ne l’ont qu’intérieurement risquent bien de ne pas l’avoir du tout[267]. » Il s’agit d’un véritable choix : il ne s’agit pas d’aimer la souffrance en elle-même ; mais si l’on veut suivre Jésus-Christ de plus près, on rencontrera nécessairement la souffrance ; on devra porter sa croix. Le P. Chevrier disait : Jésus-Christ « n’est pas venu sur terre pour jouir et vivre à l’aise ; il

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est venu pour convertir le monde, lutter contre et donner aux hommes l’exemple des vertus, et cela n’a pas pu se faire sans souffrance. Instruire, reprendre, corriger, donner l’exemple, convertir, expier, tout cela n’a pas pu se faire sans souffrance[268] ».

Notre attitude vis-à-vis de la souffrance et de la croix nous permettra de savoir si nous sommes capables de suivre Jésus-Christ de plus près. Un apparent rigorisme ne doit pas éloigner ceux que Dieu appelle à vivre selon l’Évangile, mais il ne faut pas, pour faire accepter plus facilement le message du P. Chevrier, édulcorer son enseignement. Antoine Chevrier a exprimé le mystère de la souffrance, tel qu’on le pensait et le vivait de son temps, mais l’essentiel de ce mystère ne change pas. « On ne peut le comprendre que par l’Esprit de Dieu[269]. » Jésus-Christ crucifié restera toujours un « signe en butte à la contradiction » (Lc 2, 35).

La souffrance dans la vie du Christ

Seuls la connaissance et l’amour du Christ nous permettront de le suivre jusqu’au Calvaire en portant notre croix à sa suite. Aussi il n’est pas étonnant que le P. Chevrier ait tant insisté sur la contemplation de Jésus dans sa passion. J’évoquerai simplement ici quelques-uns des aspects qui ont impressionné davantage Antoine Chevrier[270]. En premier lieu le jeûne des quarante jours dans le désert. Le P. Chevrier, dans son Véritable Disciple, a consacré un chapitre spécial à ce sujet : « Suivez-moi dans mon jeûne. » Il ne pense pas seulement au jeûne qui est une « pénitence volontaire »[271] ; il évoque aussi avec une émotion contenue ce qu’il appelle le « jeûne de charité ». Il regarde Jésus fatigué, ayant faim et soif, et qui oublie tout parce qu’une femme est venue, une

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Samaritaine qui avait besoin de connaître le don de Dieu. On dirait qu’il n’a plus ni faim ni soif et quand ses apôtres l’invitent à manger, il leur dit : « Moi, j’ai une nourriture que vous ne connaissez pas, ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père » (Jn 4, 34). Voici le commentaire du P. Chevrier : « Quelles belles paroles ! La volonté de son Père, c’est sa nourriture ; lorsque les autres ne pensent qu’à manger, qu’à acheter, qu’à préparer ce qu’ils doivent manger, Jésus-Christ ne pense qu’à faire la volonté de son Père et oublie, pour ainsi dire, cette nourriture du corps que nous cherchons tant. La volonté de son Père passe avant tout ; il laisse tout pour accomplir cette sainte volonté.

« Quel bel exemple pour nous qui craignons tant de retarder nos repas, de manquer d’un plat, du dessert ! Comme il s’occupait peu de cette nourriture corporelle ! Assis sur le bord du puits de Jacob, il demande un peu d’eau à la Samaritaine (Jn 4, 7). Quand les apôtres lui apportent à manger, il leur dit qu’il a une nourriture qu’ils ne connaissent pas. Nourriture invisible qui est de faire la volonté de son Père[272]. »

Certains penseront peut-être que ce texte est banal mais il exprime bien la manière du P. Chevrier. Il vit dans la contemplation du Christ sans oublier le concret de la vie. Pour lui, la connaissance de Jésus-Christ est une invitation à lui devenir semblable.

Le Christ a souffert aussi à cause des combats et des persécutions qui sont la conséquence d’une prédication authentique. Deux autres chapitres sont consacrés à ce sujet : « Suivez-moi dans mes combats ; suivez-moi dans mes persécutions[273]. » Jésus n’est pas un révolutionnaire au sens politique du mot. Cependant, en rendant témoignage à la vérité (Jn 18, 37), « il est venu apporter la[274]». « Il vient lutter contre l’erreur, le mensonge et le péché qui règnent dans le monde… Guerre inévitable[275]. » Jésus-Christ lutte d’abord contre « l’incrédulité des Juifs et leurs idées terrestres et mondaines[276] ».

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Il lutte aussi « contre le pharisaïsme, contre le mauvais esprit des uns et la fausse religion des autres[277] ». Ce n’est pas seulement par la parole que Jésus a lutté, c’est aussi par sa manière de vivre : « A tous les vices, il opposera ses exemples de vertu. Il renversera l’orgueil par son humilité, l’avarice par sa pauvreté, la sensualité par sa pénitence, sa charité, sa patience. Voilà ses armes, voilà en quoi consiste ce grand combat qui va avoir lieu sur la terre. Il commence chez le peuple juif, puis les disciples du Christ le continueront après lui sur toute la terre[278]. » Il s’agit donc d’un combat spirituel, mais ce combat spirituel est engagé dans le terrestre. Aussi il suscite la persécution et la mort. « Dans ce combat, il n’y a rien de terrestre, c’est la guerre de l’humilité contre l’orgueil, du désintéressement contre l’avarice, de l’esprit contre la chair, du bien contre le mal, du ciel contre la terre. Il est démontré que dans un combat, il faut qu’il y en ait un qui succombe. Il y en aura un qui succombera de corps, mais il vaincra par l’esprit, parce qu’il n’est pas venu lutter par le corps mais par l’esprit[279]. » Je ne sais comment les contemporains du P. Chevrier ont compris ce langage. Ils ne pensaient pas que le P. Chevrier fût un révolutionnaire ; d’autre part, on ne pouvait le prendre pour un janséniste ni pour un moraliste rigoriste. Ils étaient mis devant le mystère du Christ. Il est certain, en effet, que les com­bats du Christ ont déclenché contre lui une opposition qui a abouti à sa mort.

Voici le texte d’Antoine Chevrier : « Il est persécuté par ses parents, par ses apôtres, par les juifs, les pharisiens, le peuple, les prêtres, les soldats. Il a été persécuté jusqu’à la mort, méprisé, insulté, haï. Il a eu à subir : la haine, la méchanceté, les contradictions, les discussions à son sujet, les mépris, les injures, les calomnies, les moqueries, les oppositions les plus fortes. On a produit contre lui, pour le perdre, tout ce que la jalousie peut

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inventer en fait de mensonges, de cabales, de complots, d’excitations, d’humiliations.

« On a interprété en mal ses pensées, ses paroles les plus vraies, ses actions les meilleures, les plus saintes, les plus charitables. On a détourné de lui le peuple par les inventions et les suppositions les plus absurdes. On lui a tendu toutes sortes de pièges pour le surprendre et le compromettre. Il a eu à subir les condamnations les plus injustes, les humiliations les plus grandes, les accusations les plus fausses, les plus profonds mépris, les moqueries les plus piquantes, les insultes les plus outrageantes et, en plus, la trahison de ses apôtres[280]. » Et pourquoi tout cela ? Parce qu’il a rendu témoignage à la vérité. « Le monde me hait parce que je rends témoignage que ses œuvres sont mauvaises » (Jn 7, 7). Et il annonce à ses apôtres les mêmes persécutions (Jn 15, 20).

Ainsi la souffrance a marqué toute la vie du Christ ; elle a culminé dans sa passion, depuis son agonie jusqu’à sa mort sur la croix. C’est surtout en étudiant les mystères douloureux du Rosaire et les stations du chemin de la croix que le P. Chevrier a cherché à s’intérioriser à la passion de son Maître. Il a fait aussi une étude spéciale sur la passion du Christ. Voici un extrait des mystères du Rosaire : c’est comme un résumé des vertus pratiquées par Jésus-Christ pendant sa passion :

« L’humilité jusqu’aux humiliations. — La pauvreté jusqu’au dénuement. — Le délaissement jusqu’à être abandonné de Dieu et des hommes. — L’amour de Dieu jusqu’à l’immolation de soi-même. — L’amour du prochain jusqu’à mourir pour lui. — La charité jusqu’à s’oublier soi-même pour ne penser qu’aux autres. — La patience jusqu’à la possession complète de soi-même, jusqu’à ne se plaindre de rien. — La douceur jusqu’à l’amabilité à l’égard de ses ennemis. — L’obéissance jusqu’à la mort. — Le calme et la dignité devant ses ennemis. — La miséricorde et la bonté jusqu’à faire du bien à ses ennemis, jusqu’à pardonner sur sa croix. ­L’oubli de soi jusqu’à ne vouloir aucune consolation. ­La pénitence jusqu’à l’abandon de son corps entre les

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mains de ses ennemis. — Le silence jusqu’à ne pas même se défendre dans les accusations injustes qu’on lui fait. — La grandeur et le calme dans la mort[281]. »

Ne cherchons pas dans le P. Chevrier une théologie de la passion ; c’est une simple contemplation, pleine d’amour et transformante. Il savait bien que « le disciple n’est pas au-dessus du maître. Il est parfait s’il est comme son Maître » (Lc 6, 40).

La croix de Jésus-Christ dans la vie du P. Chevrier

On se tromperait grandement si on pensait que le P. Chevrier aimait la souffrance pour elle-même. Il n’y a aucune trace de dolorisme en lui. Très sensible, il s’est trouvé plus d’une fois accablé, mais il est resté libre. J’ai trouvé dans saint Paul une description des souffrances de l’apôtre qui nous permet de comprendre ce que fut la vie du P. Chevrier : « Nous sommes pressés de toutes parts, mais non pas écrasés ; ne sachant qu’espérer, mais non désespérés ; persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non annihilés. Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. Quoique vivants en effet, nous sommes sans cesse livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre chair mortelle. Ainsi la mort fait son œuvre en nous, et la vie en vous (2 Co 4, 8-12). »

Il a eu des épreuves personnelles qui venaient à la fois de sa santé et de son tempérament. Sa santé a toujours été fragile et il ne s’est jamais ménagé. Sa vie est mar­quée par la maladie, surtout depuis le 8 décembre 1855. Après s’être donné à fond pendant une mission, au ser­vice des paroissiens de Saint-André, il a craché le sang[282]. Il a été obligé, pendant son séjour chez M. Rambaud, d’accepter quelques suppléments de nourriture[283]. Quand il fut au Prado, nous voyons par des témoignages et par

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des lettres qu’il a été plusieurs fois malade et qu’il était obligé de se reposer pour reprendre des forces. En 1874, une grave fluxion de poitrine faillit l’emporter[284]. Enfin, en 1876, son médecin, M. Levrat, diagnostique un ulcère à l’estomac. Ce fut cette maladie qui l’a emporté[285]. Les trois dernières années du P. Chevrier furent particulièrement pénibles, spécialement depuis le mois de mai 1878 ; à partir du 31 octobre, il ne peut plus célébrer la messe. Des vomissements très douloureux le faisaient beaucoup souffrir. Il ne se plaignait jamais. J’ai souvent pensé que cette dernière année vécue dans la souffrance et l’inaction a été l’année la plus féconde de sa vie. C’est alors qu’il a vraiment fondé le Prado.

S’il ne se plaignait pas de ses souffrances physiques, il a plus d’une fois exprimé la souffrance qu’il éprouvait parce qu’il se sentait dépassé par sa tâche. Il y avait chez lui une sorte d’évidence qu’il n’était pas capable de remplir la mission que Dieu lui avait confiée. S’il ne pouvait douter de l’appel de Dieu, il ne se sentait pas moins incompétent et inapte. Parfois il était comme paralysé, alors il se croyait lâche et paresseux. S’il fut assez fort pour surmonter cette épreuve et pour réaliser jusqu’au bout ce que Dieu attendait de lui, la souffrance demeurait. « Je sens tellement mon impuissance, écrit-il, mon incapacité que je dis souvent au bon Dieu : "Mon Dieu, est-ce que vous ne vous êtes pas trompé en mettant à la tête d’une grande œuvre un pauvre aussi chétif que moi. Je suis si pauvre, si pécheur, si ignorant, que vraiment si le bon Dieu n’envoie pas quelqu’un pour faire son ouvrage il ne peut que périr. Que de qualités, que de vertus il faut pour établir quelque chose, pour faire bien comme il faut l’œuvre de Dieu. Je sais bien que Dieu choisit ceux qu’il veut et les plus petits et les plus pauvres souvent pour manifester sa gloire et sa puissance et que tout le monde puisse bien dire : c’est bien Dieu qui a fait cela ; mais il faut aussi que ce pauvre être corresponde bien à la grâce ; il faut qu’il soit un homme de prière et de sacrifice et je sens que je résiste toujours à la

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sainte volonté de Dieu, que je retarde son œuvre. Il me faudrait quelqu’un là, constamment à côté de moi qui me pousse et me rappelle ce que je dois faire. Que je suis malheureux ! Que je suis à plaindre !"[286]. »

Il nous est facile aujourd’hui de comprendre la signification spirituelle de cette épreuve, d’ailleurs Antoine Chevrier le sentait confusément ; mais les vues de foi ne suppriment pas la souffrance. C’était bien en portant sa croix que le P. Chevrier allait en avant et, malgré sa souffrance, il trouvait dans la connaissance de Jésus-Christ « la joie et le bonheur[287] ». Cette coexistence de ces sentiments si opposés ne s’explique guère humainement. Cependant, si nous voulons comprendre Antoine Chevrier, nous ne devons laisser de côté ni l’inquiétude et la tristesse qui parfois l’envahissaient, ni la paix et la joie profonde qui lui ont permis de persévérer jusqu’au bout.

Le P. Chevrier n’était pas un « activiste », mais il se donnait totalement à sa mission et, ayant pris tout le temps qui lui semblait nécessaire pour la prière, il se donnait tout entier et sans réserve à sa tâche de prêtre[288]. Il aimait à citer les paroles dites par les apôtres quand ils établirent sept hommes pour le service des tables : « Quant à nous, nous resterons assidus à la prière et au service de la parole » (Ac 6, 4). En se donnant ainsi totalement, Antoine Chevrier allait jusqu’à la limite et même au-delà de la limite de ses forces. Il dira que le prêtre doit « donner sa santé et sa vie[289] ». Ce qu’il a fait, il a demandé à ses prêtres de le faire, tout en les engageant à être plus prudents, spécialement en ce qui concerne la nourriture et le sommeil. Il leur disait cependant : « Je me suis tué à l’œuvre, il faut vous y tuer à votre tour[290]. » Pour expliquer cet acharnement au travail apostolique,

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nous devons nous référer à la fois à la connaissance qu’il avait de la rude vie des travailleurs et à la conscience de sa responsabilité dans l’évangélisation du monde ouvrier. C’était comme un soufflet pour lui quand on lui disait : « Bonjour, Monsieur l’abbé. Vous allez vous promener, vous venez de vous promener. Comme si on ne faisait que se promener toute la journée. Voilà la réputation que nous avons dans le monde, nous promener, perdre notre temps. Triste réputation ! » et il ajoutait : « Le prêtre, plus que personne, doit travailler toute la journée. Les maçons travaillent bien tout le jour, les charpentiers, les menuisiers, les cultivateurs, les tailleurs, etc. Tous ces gens-là travaillent tout le jour et même quelquefois la nuit, pour gagner leur vie et celle de leurs enfants, et le prêtre aura donc un sort plus doux que les autres, lui qui a un emploi bien plus élevé que ceux-ci[291]. »

Antoine Chevrier avait une conscience très vive de sa responsabilité de prêtre, elle était pour lui un appel à travailler sans arrêt. Il allait jusqu’à dire : « Perdre son temps est une chose irréparable… C’est être injuste envers le prochain[292]. » Oui, les hommes ont des droits sur nous, leurs prêtres, ils ont le droit d’exiger que nous soyons tout entiers et tout le temps à leur service : « Si quelqu’un doit travailler sur la terre, c’est bien surtout le prêtre puisque son travail est si relevé, si important, pour lui et pour les autres. Puisque sa mission vient de Dieu et que de son travail sur la terre dépendent la gloire de Dieu et le salut des âmes[293]. »

Cette conviction qu’il exprime avec tant de fougue, le P. Chevrier en vivait lui-même. Il s’est vraiment tué à l’œuvre. Il n’admettait que « le repos nécessaire pour remettre son corps en état de travailler[294] ». On comprend alors l’expression qu’il a employée dans le tableau de Saint-Fons : « S’immoler dans le travail[295]. »

L’incompréhension et les oppositions sont une autre

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forme de sa souffrance. Il a d’abord souffert de l’incompréhension de sa mère et cette incompréhension s’est développée à mesure qu’il avançait davantage dans sa conformité avec Jésus. Il a été aussi critiqué et par des laïcs et par des prêtres. C’est surtout l’incompréhension de ses confrères qui lui faisait mal. On disait de lui : « C’est un orgueilleux, c’est un fou[296]. » Il savait accepter et il disait : « Hélas, comme on a raison de m’appeler orgueilleux et insensé ! Comme on me connaît bien ! » C’était très douloureux pour lui et il disait : « J’avais honte de moi, quand je voyais un prêtre, j’aurais voulu me cacher dans un trou[297]. » Plus dures étaient encore pour lui les oppositions qu’il trouvait dans sa propre maison, de la part de ses coopérateurs. Là aussi, nous retrouvons l’héroïsme de sa patience. Un jour qu’il avait subi des observations très dures, il n’avait rien répondu et il disait ensuite : « Il est bon d’être remis quelquefois à sa place, cela fait du bien[298] » ; mais il se sentait bien seul et il lui est arrivé de se plaindre de sa solitude : « Si le bon Dieu m’envoyait un bon confrère, qui comprît bien l’œuvre de Dieu, alors je me sentirais plus de courage, plus de force, mais seul, toujours seul, je sens que je n’ai pas la force ou il faudrait une grâce extraordinaire que je n’ai pas encore méritée[299]. »

Plus dures que tout, étaient les incompréhensions qu’il découvrait chez ses séminaristes. Ses lettres de Rome au P. Jaricot en sont un témoignage douloureux. Voici un passage significatif : « Quant à nos jeunes abbés, je sens que mon autorité est bien faible. Duret et Delorme semblent mieux entrer dans nos pensées, et mieux comprendre la pauvreté et la vie du Prado. Broche et Farissier ont beaucoup de raisonnements ; Broche surtout ne dit rien et semble avoir d’autres idées arrêtées, il raisonne, il est savant ; l’autorité de MM. Jaillet, Dutel et du séminaire a du poids sur eux. Il faut prier[300]. » Grâce aux trois mois passés avec eux, le P. Chevrier est arrivé à

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redresser la situation et l’ordination sacerdotale de ses quatre premiers prêtres se fait dans un climat de joie. Peu après, l’épreuve réapparaît. Le P. Jaricot est entré à la trappe de Tamié, le P. Duret veut aller à la Grande Chartreuse, le P. Farissier veut devenir missionnaire, le P. Broche préfère rester à Limonest plutôt que de travailler au Prado, quant au P. Delorme, il n’a pas de santé et ne pourra pas faire seul. C’est donc l’écroulement de tout son projet, de toute sa vie. Cette fois-ci, le P. Chevrier n’en peut plus et il écrit sa souffrance au P. Jaricot, le 5 avril 1878. Il est sûr que son projet vient de Dieu et que « d’autres feront mieux que nous ». Pour lui c’est sa seule consolation et sa seule espérance. Mais son être est brisé par l’épreuve. Voici la fin de cette lettre : « J’éprouverais tout de même une certaine peine de voir le Prado désert et sans enfants, lorsque pendant dix-huit ans il a été le lieu de tant de sueurs et de travaux et de conversions. Allez-vous en tous prier et faire pénitence dans le cloître. Je regrette de ne pouvoir y aller moi-même, car j’en ai bien plus besoin que vous, étant plus âgé et par conséquent ayant beaucoup plus de péchés que vous. Mais, si je n’y vais pas, j’irai peut-être à Saint-Fons, et j’aurai la consolation d’avoir fait des trappistes et des chartreux et des missionnaires, si je n’ai pas réussi à faire des catéchistes ; quoique ce me semble, ce doit être aujourd’hui le besoin de l’époque et de l’Église. A Dieu, mon cher ami, priez pour nous et pour moi surtout qui pensais avoir fait quelque chose, une œuvre, et je vois que je n’ai rien fait. Puisse cette humiliation m’instruire et expier tous mes péchés d’orgueil et autres de ma vie. » Il introduit sa signature par ces mots « Votre frère en Jésus-Christ délaissé sur sa croix[301]. »

Ce que j’ai dit montre suffisamment la place de la croix dans la vie du P. Chevrier. On se réfère alors instinctivement à l’une de ses dernières paroles : « Le Maître est bon, mais il est juste ; il fait payer les grâces qu’il donne et pour obtenir de grandes grâces il faut les acheter[302]. » Ces épreuves apparaissent bien suffisantes.

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Antoine Chevrier a pensé qu’il fallait encore y ajouter une pénitence volontaire. Voici comment il la situe : « Il y a une pénitence qui vient du prochain, en supportant tout ce qui vient de sa part, sans se plaindre et sans le faire remarquer. Il y a une pénitence qui vient de nous-mêmes, en nous infligeant des pénitences volontaires[303]. » Parmi les pénitences volontaires, il met en première place le jeûne. En effet, Jésus est resté quarante jours au désert « et il ne mangea rien en ces jours-là » (Lc 4, 2)[304]. Antoine Chevrier s’est toujours mortifié dans la nourriture et son médecin, le docteur Levrat, n’hésite pas à lui dire quand il eut diagnostiqué son ulcère à l’estomac : « Père, ce sont les excès de table qui vous ont mis dans cet état… on peut commettre deux sortes d’excès, l’un qui consiste à trop manger et l’autre à ne pas manger assez. » Antoine Chevrier s’excuse en disant : « Peut-être bien, il se peut que vous ayez raison, mais que voulez-vous ? Je n’ai pas le temps, on vient à moi à toute heure. Je ne peux cependant pas, quand je suis là, renvoyer ces pauvres gens sans consolation, ou sans les réconcilier avec Dieu, et il m’arrive de laisser passer l’heure des repas. » Antoine Chevrier finit par avouer à son médecin qu’il passait quelquefois vingt-quatre heures sans rien prendre[305]. C’est là le jeûne de charité dont j’ai déjà parlé ; il l’ajoutait aux jeûnes prescrits par l’Église et par la Règle du Tiers-Ordre de Saint-François (mercredi et vendredi pendant l’Avent et le Carême ; et tous les vendredis de l’année)[306].

Le P. Chevrier signale quelques pratiques de pénitence en plus du jeûne : « Prendre la discipline au moins une fois par semaine, porter quelque instrument de pénitence

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quelquefois avec la permission de ses supérieurs. Coucher quelquefois sur la planche, avec la permission de ses supérieurs. Se lever quelquefois la nuit pour prier, dire par exemple 5 Pater et Ave les bras en croix[307]. » Voici les motifs qu’il présente pour justifier son attitude : « La pénitence, dit-il, expie les péchés passés, préserve des fautes pour l’avenir, donne la vigueur à l’âme pour la pratique de la vertu, nous empêche de tomber dans la tiédeur et la mollesse, et nous fait mériter beaucoup de grâces pour nous et pour les autres. La pénitence nous rend conformes à Jésus-Christ et nous donne part à ses mérites[308]. »

Avec son souci de se cacher soi-même, le P. Chevrier nous oblige à deviner ses sentiments à travers ce qu’il enseigne. Il n’a jamais éprouvé un amour morbide pour la souffrance. Mais il vibre avec saint Paul dans la communion aux souffrances du Christ, en lui devenant semblable dans sa mort (Ph 3, 10) ; l’amour de la croix et la joie dans la croix s’expliquent par son amour de Jésus crucifié ; ils s’expliquent aussi par son amour des hommes. Il veut à tout prix les sauver et c’est par la croix qu’ils seront sauvés. C’est pourquoi il désire tant porter sa croix comme Jésus-Christ l’a portée lui-même. C’est ce qu’expriment les quelques lignes suivantes. Pour

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les comprendre, il faut communier à l’amour du P. Chevrier pour le Christ et à son amour pour les hommes. Il disait, en effet, parlant de la souffrance : « C’est le grand signe de l’amour véritable.[309] ». Ce passage a pour titre : Comment nous devons porter la croix ? Le P. Chevrier répond : avec soumission, avec patience, avec joie.

« Avec soumission. C’est la volonté de Dieu… c’est notre devoir de disciple. Qui ne prend pas sa croix (Lc 14, 27) ; comme un devoir puisqu’il faut accomplir dans sa chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ (Col 1, 24). Brebis au milieu des loups.

« Avec patience. Quand on vous frappe sur la joue droite. Bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous persécutent. Ne pas résister au mal. Vaincre le mal par le bien. Ne craignez pas ceux qui tuent le corps.

« Avec joie. En pensant que c’est par la croix que nous ressemblons à Jésus-Christ, que nous gagnons le ciel et que nous convertissons les âmes. Souffrir avec une douceur, patience accompagnée de joie (Col 1, 11 Vulg.) en pensant aux fruits qui découlent de la croix. Quand je serai élevé sur la croix, j’attirerai tout à moi. Je meurs chaque jour pour vous acquérir la gloire (1 Co 15, 31). Portant toujours en notre corps la mort de Jésus (2 Co 4, 10)[310]. »

Il ne suffit pas de lire une fois ce texte, il faut le relire et l’assimiler. Il nous aide à pénétrer dans l’essentiel du message d’Antoine Chevrier. On resterait loin de lui, si on voyait seulement en lui quelqu’un qui a introduit des changements dans le comportement des prêtres, jusqu’à leur demander de partager pleinement la vie des pauvres. Tout cela est important mais il faut aller jusqu’à la source, un amour transformant qui pousse le disciple à suivre Jésus-Christ jusqu’au bout, jusque dans ses souffrances et dans sa mort[311].

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L’enseignement du P. Chevrier sur la souffrance

Antoine Chevrier insiste avant tout sur la nécessité d’accepter franchement de porter sa croix ; si on n’accepte pas de porter sa croix, on ne peut être disciple de Jésus. Aussi, il parle nettement, presque rudement : « Cette condition est si essentielle que Notre Seigneur dit que celui qui n’accepte pas cette croix, qui ne prend pas sa croix, ne peut être son disciple. Ainsi donc, si on ne veut pas accepter, prendre cette croix offerte par Jésus-Christ le Maître, il faut y renoncer[312] » et il se répète : « Si quelqu’un ne prend pas sa croix, il n’est pas digne de moi. Dieu n’en veut pas pour son disciple. Notre Seigneur veut donc avec lui des âmes courageuses, généreuses. Il faut avoir le courage d’accepter cette croix que Notre Seigneur nous présente ou bien y renoncer parce que Notre Seigneur ne veut pas de nous. Non est me dignus[313]. »

Antoine Chevrier est comme obsédé par la souffrance des ouvriers qui, de son temps, travaillaient habituellement douze heures par jour, souvent même le dimanche jusqu’à midi, et sans congés payés. Pour lui ce serait un scandale si on devenait prêtre ou religieux « pour s’amuser, vivre en bourgeois, se faire une position, ramasser de l’argent, avoir du bon temps, être plus heureux que dans le monde[314] ». Il a peur qu’autour de lui on ne comprenne pas assez. Il reprend encore : « Quand on se fait prêtre ou religieux, ce n’est donc pas pour mener une vie agréable, plus commode que les autres, que les gens du monde. Non, bien loin de là ; au con­traire, c’est pour prendre une croix plus lourde que celle des gens du monde, pour mener une vie plus stricte, plus

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parfaite, plus pénible à la nature. Il faut prendre sa croix, prendre la croix que Jésus nous donne. Croix dans une vie stricte et rigoureuse, vie évangélique[315]. »

Il n’y a pas de fidélité à l’Évangile sans renoncement, le P. Chevrier l’a dit et redit pendant près de deux cents pages du Véritable Disciple[316]. Le renoncement est d’abord une libération ; il est aussi, à la fois, condition et conséquence d’un amour qui veut s’épanouir ; mais il comporte nécessairement une souffrance, car tout renoncement est une privation : il est donc une croix. Sur ce point, le P. Chevrier est particulièrement précis et il dit : « Quand on a quitté tous ses biens, on est pauvre et la pauvreté est une croix. Quand on a renoncé aux créatures et au monde, on n’a pas le secours des hommes, leur protection, leur affection, c’est une croix. Quand on a renoncé à soi-même, c’est-à-dire aux jouissances de l’esprit, à l’affection du cœur, aux aises de son corps, aux actes de sa volonté, on a à souffrir, c’est une croix[317]. »

Ce serait dommage de s’arrêter en route, dès que la conformité à l’Évangile impose une souffrance. D’ailleurs Jésus-Christ a bien prévenu ceux qui voulaient le suivre. Nous connaissons son enseignement sur l’homme qui veut bâtir une tour ou sur le roi qui veut faire la guerre à un autre roi (Lc 14, 28-33). Avant de se décider il faut bien réfléchir. Le P. Chevrier commente ainsi la parole de Jésus : « Il s’agit de bâtir une tour très élevée, celle de la perfection. Il s’agit de combattre des ennemis puissants. Et pour bâtir cette tour, pour combattre ces ennemis puissants, il est aussi nécessaire de renoncer à sa famille, à soi-même et aux biens de la terre qu’il est nécessaire à un homme d’avoir de l’argent pour bâtir une maison, qu’il est nécessaire à un roi d’avoir des soldats pour faire la guerre. Et celui qui entreprendrait cette guerre ou cet édifice sans avoir ce qu’il faut, ressemblerait à un homme qui voudrait bâtir sans argent ou faire la guerre sans soldats[318]. » Accepter la souffrance est

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donc une condition essentielle, si on veut vivre en vrai disciple de Jésus.

Sans nous présenter une théologie du mystère pascal, Antoine Chevrier nous montre bien les deux aspects complémentaires de la fécondité de la souffrance. Elle se situe d’abord d’une façon invisible dans la communion aux souffrances et à la mort du Christ ; mais elle com­porte aussi un aspect visible. Quand il nous dit que « la croix pauvre et ensanglantée a attiré le monde[319] », il ne pense pas seulement à l’efficacité invisible de la souffrance offerte à Dieu, mais aussi au témoignage visible de son efficacité. Il écrit : « La pauvreté et la souffrance attireront plus que tous les fastes et les beautés extérieures du monde[320]. » Pour lui, cette double efficacité de la souffrance, intérieure et extérieure, ne fait qu’un. Il applique à la vie pauvre, souffrante et toute donnée du prêtre les paroles que Jésus avait dites à propos de ses miracles : « Si vous ne croyez pas à ma parole, croyez à mes œuvres, disait Notre Seigneur aux juifs. Puissions-nous dire de même et montrer aux hommes nos œuvres pour les engager à croire et à se convertir. Voyez comme je me laisse manger par vous, sans rien dire, pour votre bien[321]. » Dans les deux cas, en effet, il s’agit d’une valeur significative, capable de provoquer les hommes à la conversion. Le P. Chevrier rappelle l’enseignement de Jésus : « Si le grain meurt, il porte beaucoup de fruits » (Jn 12, 24)[322]. « Et moi, quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12, 32-33)[323]. Il nous montre le Christ qui « s’immole lui-même pour sanctifier les autres dans la vérité » (Jn 17, 17-19)[324]. Ce que Jésus fait lui-même, il le propose à ses disciples. « A ses deux apôtres qui lui demandent les premières places », il répond : « Pouvez-vous souffrir ? Il ne s’agit pas de place ni d’honneur, il s’agit de souffrir[325]. »

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Antoine Chevrier écoute aussi saint Paul qui regarde ses souffrances comme marques de son apostolat (2 Co 12, 12-15), comme des stigmates de Jésus (Ga 6, 14­17)[326]. « Saint Paul, nous dit-il encore, se réjouit de voir son sang répandu pour le salut des fidèles… Il se réjouit dans les souffrances parce qu’il accomplit dans sa chair ce qui reste à souffrir à Jésus-Christ… Il endure tout pour l’amour des élus, afin qu’ils acquièrent le salut[327] » « Nous sommes tous les jours livrés à la mort pour vous » et il conclut : « Celui qui accomplit toutes ces choses, il pourra dire avec vérité : "ma vie, c’est Jésus-Christ" (Ph 1, 21). » « Sachant cela, heureux serez-vous si vous le faites » (Jn 13, 17)[328]. Nous devons nous référer à l’Évangile et à saint Paul pour comprendre les expressions du P. Chevrier. Parfois d’ailleurs, ses paroles reproduisent les paroles de l’Écriture : « Le salut des autres s’accomplit par nos souffrances… La mort opère en nous et sa vie en vous[329]. » Pendant sa dernière maladie, après une crise particulièrement douloureuse, le P. Chevrier disait simplement : « On instruit les âmes par la parole, mais on les sauve par la souffrance[330]. »

J’ai voulu donner une particulière importance à la deuxième étape, celle du Calvaire. Oui, elle est décisive. Quand on veut suivre Jésus-Christ de plus près, on n’a pas le droit de s’arrêter, sous prétexte que l’on aura à souffrir ; on n’a pas le droit non plus de traîner sa croix, il faut la porter. « Il y en a, dit-il, qui prennent la croix et qui la rejettent, dès qu’elle fait un peu mal. Ce n’est pas cela. Il faut la porter[331]. » Si on n’accepte pas de souffrir avec Jésus-Christ, on ne sera jamais un vrai disciple. D’autre part, si on n’accepte pas le dépouillement de la crèche et l’immolation de la croix, on n’arrivera jamais à la consommation de la sainteté dans l’amour.

Écoutons encore une fois le P. Chevrier qui nous dit sa conviction profonde. La souffrance, « c’est le grand

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signe de l’amour véritable. Effet de la souffrance. Rien n’attire plus que la souffrance. La souffrance a un attrait qui convertit les âmes les plus dures, attire les cœurs les plus endurcis. C’est le cachet des grandes âmes. Partout où il y a souffrance, il y a générosité, dévouement, sacrifice, amour[332] ».

Pour terminer cette étude du Calvaire, je voudrais simplement reproduire ici les inscriptions du tableau de Saint-Fons. Elles résument, en quelque sorte, tout ce que nous venons de dire. Sous le titre général : Sacerdos alter Christus, il écrit : Mort à soi-même et puis, sur une colonne : Mourir à son corps, son esprit, sa volonté, sa réputation, sa famille, au monde ; sur l’autre colonne, il écrit : S’immoler dans la solitude, la prière, la pénitence, le travail, la souffrance, la mort. Au-dessous des deux colonnes il inscrit cette phrase : Le prêtre est un homme crucifié. En bas, enfin, par une dernière inscription, il

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Nous ouvre au mystère de la résurrection : Plus on est mort, plus on donne la vie. Entre les deux colonnes, on nous ouvre au mystère mort, plus on donne la voit un crucifix[333] !

III. LE TABERNACLE

Quand le P. Chevrier parle du Tabernacle, la troisième étape du tableau de Saint-Fons, il le présente comme étant « la consommation de la sainteté dans l’amour parfait[334] ». Il est bien dans la ligne de l’Évangile, car Jésus nous a révélé les exigences de l’amour du prochain en disant : « Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). Antoine Chevrier nous rappelle aussi que nous devons nous aimer les uns les autres, comme Jésus nous a aimés. Et Jésus nous a aimés jusqu’à donner sa vie pour nous et jusqu’à devenir notre nourriture dans l’Eucharistie : « Prenez et mangez, ceci est mon corps[335]. »

Le P. Chevrier ne se fait pas d’illusion. Après avoir parlé du tabernacle « comme consommation de la sainteté dans l’amour parfait », il ajoute que bien peu s’élèvent jusqu’à ce degré, dans la conformité à Jésus-Christ[336]. Cependant, à la manière du Christ, il présente à tous et dans sa totalité le but vers lequel nous sommes appelés. Que chacun s’engage dans cette voie de perfec­tion suivant la grâce qu’il a reçue et en sachant que la réalisation de la perfection évangélique se fait d’une façon progressive.

Le divin et l’humain dans la croissance de l’amour

En même temps qu’il se réfère à la perfection du Père et de son Fils Jésus-Christ, le P. Chevrier ne néglige pas les aspects humains de l’amour. Il les trouve d’ailleurs

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réalisés aussi en Jésus-Christ devenu un homme comme nous. Il insiste spécialement sur la compassion et sur le dévouement dans le don de soi. Il va jusqu’à dire que « la compassion est le fondement de la charité. C’est le premier sentiment qui doit s’emparer de notre âme à la vue de qui que ce soit qui est dans le malheur. Celui qui reste froid, insensible à la vue des maux, est incapable de toute charité[337] ». En Jésus-Christ il admire « ce sentiment de compassion qui le saisit à la vue de nos maux, de tendresse ; ce trouble, ce frémissement qu’il éprouve en lui-même ; ces pleurs qu’il répand sur nous et ce désir qu’il a de les soulager[338] ». L’aptitude à se donner et à se dévouer était aussi, pour le P. Chevrier, le point de départ d’un amour authentique. Quand il s’agissait d’accueillir ceux et celles qui venaient se mettre au service du Prado, le P. Chevrier était plus attentif à leur manière d’agir qu’à leurs paroles. L’extérieur n’est pas seulement signe de l’intérieur ; il en est aussi la préparation.

Il n’existe pas non plus d’apostolat à l’état pur. Tout apostolat emploie des moyens humains. Non seulement le P. Chevrier ne s’y opposait pas, mais il disait à ses séminaristes de participer aux réunions où l’on étudierait ces moyens. Le P. Chevrier ne négligera donc jamais l’humain dans la charité envers le prochain, qu’il s’agisse de compassion, de dévouement ou des moyens apostoliques, mais cela ne lui suffit pas. Il sait, en effet, qu’on peut donner tous ses biens aux pauvres et livrer son corps aux flammes sans avoir la charité (1 Co 13, 3). Jésus avait même dit que l’on peut prophétiser, chasser les démons et faire des miracles sans être reconnu par lui (Mt 7, 22-23). Aussi, ce que désire le P. Chevrier, ce n’est pas seulement d’avoir des prêtres pauvres et dévoués. Il veut des prêtres pour qui Jésus-Christ est tout et qui soient d’autres Jésus-Christ. L’essentiel pour lui c’est qu’on se soit donné entièrement à Jésus-Christ pour coopérer avec lui au salut des hommes, sous l’influence de son Esprit. N’est-ce pas ainsi que se réalisera

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progressivement la consommation de la sainteté dans l’amour parfait[339] ?

Amour de Dieu et des hommes

Cet amour parfait dont parle le P. Chevrier, c’est l’amour envers les hommes. C’est aux hommes que nous sommes appelés à nous donner tout entiers, c’est aux hommes que nous devons donner la vie. C’est pour eux que nous devons devenir du bon pain, c’est par eux que le prêtre sera « mangé ». C’est bien d’ailleurs dans la ligne de l’Eucharistie ; c’est à ses disciples que Jésus avait dit : « Prenez et mangez ». Mais on se tromperait grandement si on pensait que l’amour des hommes, d’après Antoine Chevrier, passe avant l’amour de Dieu. Pour lui, en effet, l’amour de Dieu dans le Christ Jésus est absolument premier. Connaître Jésus-Christ c’est tout ; mais l’amour de Jésus-Christ nous entraîne à aimer tous ceux pour qui il est mort et à les aimer comme il les a aimés lui-même (Jn 13, 34). Puisque lui « il a donné sa vie pour nous, nous devons aussi donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3, 16). Dans le tableau de Saint-Fons, nous sommes au niveau du signe, des stigmates. Pour signifier que l’on suit Jésus-Christ de près, on se dépouille de tout à la Crèche, on porte sa croix avec lui et on se donne totalement à ses frères, comme il l’a fait lui-même dans l’Eucharistie. Les mots donner, donner la vie, qui sont les deux sous-titres du Tabernacle, attestent, en quelque sorte, l’origine divine de l’amour des hommes. Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique (Jn 3, 16). Le Bon Pasteur est celui qui donne sa vie pour ses brebis (Jn 10, 11.15.17). Je suis le pain vivant descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et le pain que moi je donnerai, c’est ma chair pour la vie du inonde (Jn 6, 51).

On comprend alors les exigences exprimées par le P. Chevrier dans les deux colonnes du Tableau de Saint-Fons. Il s’agit de tout donner, c’est-à-dire « son corps, son esprit, son temps, ses biens, sa santé, sa vie » et il

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s’agit de donner la vie par « sa foi, sa doctrine, ses paroles, ses prières, ses pouvoirs, ses exemples[340] ». C’est vraiment le don total dans l’amour qu’il présente à ceux qui veulent vivre selon l’Évangile.

Charité et apostolat

De même qu’il est vain d’opposer l’amour envers Dieu et un véritable amour envers le prochain, car l’amour du prochain découle de l’amour de Dieu et il en est un signe authentique, de même à l’intérieur de l’amour du prochain, on doit distinguer sans jamais les séparer celui qui répond aux besoins temporels de l’home et celui qui répond à ses besoins spirituels. Jésus a envoyé ses apôtres « prêcher et guérir » et lui-même, bien qu’il donne toujours la priorité à l’annonce de la Bonne Nouvelle, ne néglige jamais les besoins terrestres de l’homme. Il a passé en faisant le bien (Ac 10, 38). Non seulement il a guéri les malades, mais il a nourri des foules qui avaient faim ; il a même ressuscité des morts. Tous ces bienfaits terrestres avaient valeur de signe pour sa mission (Mt 11, 2-6) ; ce qu’il n’acceptait pas, c’est que l’aspect temporel de son action défigure sa mission elle-même. C’est pourquoi il s’est sauvé dans la montagne lorsqu’il s’est aperçu, après la première multiplication des pains, qu’on voulait le faire roi (Jn 6, 15. 26-29). En réalité, c’est du même amour des hommes que jaillissent la vérité et la grâce d’une part, les guérisons et les autres bienfaits terrestres d’autre part (Lc 5, 20-25)[341].

Antoine Chevrier n’est jamais entré dans toutes ces considérations, mais il les a vécues tout simplement. Ami du pauvre peuple[342], il était surtout préoccupé de

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« catéchiser les pauvres ». C’était sa mission. Nous en reparlerons au chapitre suivant. Mais avec un grand respect et une très grande délicatesse, sans en faire un moyen pour attirer les gens, il s’est ouvert aux besoins terrestres de ses frères.

Voici les consignes données aux prêtres, aux frères et aux sœurs qui vivaient à la maison du Prado : « Nous demanderons à Dieu de faire naître en nous une grande compassion pour les pauvres et les pécheurs, qui est le fondement de la charité et, sans cette compassion spirituelle, nous ne ferons rien. Nous exciterons en nous cette divine charité afin que nous puissions aller au-devant des misères du prochain et dire comme Jésus-Christ : Venez à moi.

« Nous imiterons Notre Seigneur dans sa bonté pour les enfants, les appelant à lui et leur donnant des témoignages tout particuliers de tendresse et d’affection. Nous leur servirons de père et de mère, nous occupant d’eux avec une sincère affection pour gagner leurs âmes à Dieu. Nous recevrons, quand l’occasion se présentera, les parents de nos enfants à notre table, ainsi que les pauvres, nous faisant un bonheur de les servir et de leur montrer toute notre affection pour eux.

« Nous pardonnerons, nous rappelant bien cette parole du Maître : j’aime mieux la miséricorde que le sacrifice, et qu’il faut gagner les cœurs par l’amour et non par la rigidité et la sévérité.

« Nous ferons la charité à tous ceux qui nous la demanderont, quand ce ne serait qu’une image ou une bonne parole, nous rappelant cette parole de saint Pierre : je n’ai ni or, ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne. Nous ne refuserons jamais de rendre service à qui que ce soit, avec joie et bonheur, nous regardant, par charité, comme les serviteurs de tout le monde.

« Nous prendrons pour devise de charité cette parole de Notre Seigneur : prenez et mangez, nous regardant

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comme un pain spirituel qui doit nourrir tout le monde par la parole, l’exemple et le dévouement[343]. »

Une telle manière d’agir a une vraie valeur de témoignage. J’ai dit plusieurs fois qu’on l’appelait l’ami du pauvre peuple. Voici dans quelles circonstances ce titre lui fut donné. Un jour, le P. Chevrier revenait de Saint-Fons ; un ouvrier s’approche de lui et lui posant la main sur l’épaule lui dit : « Il y a de la canaille là-dessous » et il lui débite tout son vocabulaire contre les curés. Le P. Chevrier tranquillement se met à causer avec lui, lui parle de son œuvre. « Mais alors vous êtes le P. Chevrier. — Lui-même, mon ami — Oh ! vous alors, je vous connais, je sais que vous êtes un ami du pauvre peuple.[344] » Un titre comme celui-là est un titre qui vaut cher. On peut citer aussi, dans le même sens, les réflexions de la foule qui assistait à ses funérailles. Ces funérailles avaient été, en quelque sorte, triomphales dans leur simplicité. Voici ce qu’on disait : « C’est lui qui m’a préparé à ma première communion ; il a appris le catéchisme à mes enfants ; il a trouvé de l’ouvrage à mon mari, une place à ma fille ; sans lui, nous aurions manqué de pain ; il a payé l’apprentissage de mon garçon ; il était si bon[345]. » Le peuple l’avait tout de suite canonisé à sa façon : « Celui-là, il est bien sûr de sa place au paradis[346]. »

Devenir du bon pain

C’est clair, en parlant ou en agissant ainsi, le P. Chevrier a dépassé les limites d’une générosité humaine, si héroïque soit-elle ; nous sommes ici devant la consommation de la sainteté dans l’amour parfait. Sans doute, le P. Chevrier n’a jamais cru y être arrivé, lui qui jusqu’à la fin de sa vie demandait des prières pour sa conversion. Mais il s’efforçait d’avancer sur la bonne route. J’ai parlé longuement de sa conversion ; j’ai cité ensuite les

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deux convictions fondamentales qui l’ont toujours animé. Connaître Jésus-Christ, c’est tout. Avoir l’esprit de Dieu, c’est tout. Il ne suffit pas cependant de nourrir des convictions dans son cœur, il faut qu’elles passent dans la vie. Si les convictions intérieures sont vraies, elles nous poussent à agir. C’est alors qu’apparaissent les signes, les stigmates du vrai disciple. Là encore, il y a un ordre à observer, une progression à faire. Pour devenir ce bon pain qui donne la vie aux hommes il faut passer par le dépouillement de la crèche et l’immolation du Calvaire.

Sur ce point, Antoine Chevrier s’est exprimé d’une façon explicite : « Avant d’être un pain de vie, il faut passer par la crèche et le Calvaire. Ainsi, le blé, il faut le battre, le dépouiller de la paille, puis le faire moudre, il perd sa forme ; ensuite il peut devenir un pain utile à nos corps. Ainsi, nous ne pouvons être utiles au prochain pour l’âme et pour le corps que lorsque nous avons passé par la mort.[347] » Il parle de la mort par laquelle on arrive à la vie et par laquelle on donne la vie. Pensant au renoncement et à l’immolation du prêtre, Antoine Chevrier disait : « Plus on est mort, plus on a la vie, plus on donne la vie[348]. » Nous sommes donc appelés à devenir, à l’exemple du Christ, un pain vivant qui donne la vie au monde. Nous sommes appelés à devenir du bon pain. Sans doute, personne ne pourra prétendre qu’il est arrivé. Mais c’est déjà beaucoup de chercher à avancer dans la voie qui conduit à la consommation de la sainteté dans l’amour parfait.

En terminant ce chapitre sur les signes du disciple, je vous invite à relire un passage d’une lettre du P. Chevrier à l’abbé Gourdon. Elle montre bien à la fois la grandeur de l’idéal à atteindre et l’humble acceptation de ce que nous sommes dans notre marche vers l’idéal. Le P. Chevrier lui parle du mystère de l’Incarnation et il s’exprime ainsi : « C’est ce mystère qui m’a amené à demander à Dieu la pauvreté et l’humilité et qui a fait que j’ai quitté le ministère pour pratiquer la sainte pauvreté de Notre Seigneur. Je désire et demande tous les

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jours à Dieu qu’il veuille bien remplir les prêtres de l’esprit de Jésus-Christ et que nous ressemblions de plus en plus à Jésus notre Divin Modèle, le grand modèle des prêtres. Oh ! si nous étions conformes à Jésus-Christ notre Sauveur, que de bien, que de bonnes œuvres se feraient dans la Sainte Église de Dieu. Convertissons-nous, mon bon frère, aidez-moi à me convertir et prions ensemble pour devenir les dignes représentants de Jésus-Christ sur la terre et les dispensateurs de ses grâces. Le prêtre est un autre Jésus-Christ, c’est bien beau. Priez pour que je le devienne bien véritablement. Je sens que je suis si éloigné de ce beau Modèle que je me décourage quelquefois, si éloigné de sa pauvreté, si éloigné de sa mort, si éloigné de sa charité. Priez et prions ensemble pour que nous devenions conformes à notre beau Modèle.[349] »

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CHAPITRE V : L’APOSTOLAT SELON L’ÉVANGILE

Si on veut suivre Jésus-Christ de plus près, c’est pour se rendre plus capable de travailler efficacement au salut des hommes. Après avoir étudié la conversion de l’apôtre, je parlerai maintenant de son action apostolique. Je ne reviendrai donc pas sur ce que doit être l’apôtre s’il veut porter beaucoup de fruit ; mais je dirai comment il doit agir pour que son apostolat soit plus conforme à l’Évangile.

I. QUELQUES CARACTÉRISTIQUES DE L’ACTION APOSTOLIQUE SELON L’ÉVANGILE

La prière et la souffrance jouent l’une et l’autre un rôle primordial dans l’apostolat selon l’Évangile. Je ne crois pas utile d’y revenir. Je parlerai seulement de la présence aux hommes, de l’annonce de la parole de Dieu et du souci d’écarter, autant que possible, ce qui pourrait faire obstacle à l’Évangile. En terminant, je ferai mention brièvement de l’importance donnée par le P. Chevrier à la messe et aux sacrements. Cela aussi est essentiel, mais le P. Chevrier ne semble pas avoir eu, par rapport à la pastorale sacramentelle, le même charisme qu’il avait reçu par rapport à la catéchèse et à la prédication[350].

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Présence aux hommes selon l’Évangile

Antoine Chevrier en fondant le Prado a prononcé cette parole qui est sous-jacente à toutes ses activités apostoliques : « J’irai au milieu d’eux et je vivrai de leur vie[351]. » En parlant ainsi le P. Chevrier soulignait l’aspect sociologique d’une présence évangélique et nous avons vu à quel point il sentait la nécessité de partager la vie des pauvres pour pouvoir être accueilli par eux. Il disait à ses séminaristes : « Ne travaillez pas à grandir et à vous élever, mais travaillez à vous faire petits et à vous rapetisser tellement que vous soyez à l’égal des pauvres, pour être avec eux, vivre avec eux, mourir avec eux[352]. » Si nous voulons comprendre le P. Chevrier, nous n’insisterons jamais assez sur ce partage de vie, sur cet « être avec ». C’est pour lui un aspect caractéristique du mystère de l’Incarnation. Avant de les orienter vers une vie avec les pauvres, Antoine Chevrier avait déjà dit à ses séminaristes : « Aimez bien les pauvres, les petits[353]. » La présence selon l’Évangile est motivée par l’amour et elle ne peut être vécue vraiment que dans l’amour. C’est par amour que le Fils de Dieu s’est fait homme et a vécu parmi nous. D’ailleurs, on n’est vraiment présent à quelqu’un que dans la mesure où il se sent aimé tel qu’il est, au plan individuel comme au plan social. Aimer quelqu’un ne signifie pas qu’on soit d’accord avec tout ce qu’il pense ou avec tout ce qu’il fait ; mais aimer quelqu’un selon l’Évangile signifie qu’on s’intériorise à lui tel

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qu’il est, personnellement et collectivement, avec ses souffrances comme avec ses aspirations, avec ses valeurs comme avec ses misères. Ainsi a fait Jésus-Christ et c’est dans ce sens que le P. Chevrier parlait de la compassion comme fondement de la charité[354]. La présence aux hommes selon l’Évangile est donc avant tout une présence d’amour. On ne doit pas négliger l’aspect sociologique de cette présence, mais si cette présence se réduisait à une simple conformité dans le comportement, elle resterait strictement insuffisante.

La présence selon l’Évangile nous demande aussi de révéler Jésus-Christ à travers nos comportements humains, comme Jésus-Christ a révélé son Père à travers sa vie terrestre. La manière de manifester le Christ à travers notre vie peut varier suivant les circonstances : Jésus n’a pas manifesté son Père de la même façon à Nazareth, dans sa vie publique et sur la croix, mais il pouvait toujours dire : « Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9). Nous ne pouvons donc pas nous contenter de partager la vie des hommes, sans plus. Même si le moment n’est pas encore arrivé où nous pourrons annoncer explicitement Jésus-Christ, nous pouvons toujours le dire, en quelque sorte, à travers notre comportement.

On a beaucoup parlé d’une spiritualité de l’Incarnation. Ce qui caractérise l’Incarnation, ce n’est pas seulement que le Fils de Dieu se soit fait homme, c’est aussi que cet homme ait manifesté Dieu (1 Jn 1, 1). Antoine Chevrier disait : « Il faut que l’on voie Jésus-Christ dans notre extérieur, dans notre maintien, dans notre parole, dans nos actions, dans tout notre être, parce que tout notre être doit révéler Jésus-Christ[355]»

Le prêtre ne peut pas copier complètement la vie des pauvres. Dans toute vie collective, qu’il s’agisse de pauvres ou de riches, il y a nécessairement du péché ; ce péché n’est pas toujours conscient, spécialement quand il est collectif. Nous n’avons pas le droit de « vivre avec » jusqu’au partage du péché. C’est vrai, nous restons toujours faibles et nous sommes de pauvres pécheurs,

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comme les autres, mais nous ne pouvons pas nous résigner au péché, pas plus qu’à l’erreur. Jésus avait dit à son Père en parlant de ses apôtres : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. » Il lui disait aussi : « Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du mal » (Jn 17, 13-18). On peut donc appliquer à l’« être avec » du P. Chevrier ce qu’il dit sur le renoncement à la famille et au monde[356]. Le P. Chevrier voyait surtout le danger du monde dans les contacts du prêtre avec les milieux aisés, mais son enseignement est universel. Un prêtre selon l’Évangile ne peut jamais être d’accord avec l’erreur et le péché.

D’autres limites viennent de la situation de l’Église et de la manière de vivre du clergé à une époque déterminée. Certes, le P. Chevrier était bien décidé à partager la vie des travailleurs ; mais rien ne permet de supposer qu’il ait pensé à travailler en usine avec eux. Quand il parle du travail manuel pour le prêtre, c’est pour nous dire qu’à l’exemple des pauvres un prêtre doit faire « tout l’ouvrage de sa maison » et n’employer « les ouvriers qu’en cas de nécessité[357] » ; mais quand il affirme qu’un prêtre pauvre doit gagner sa vie par le travail, il pense d’abord et avant tout à son travail de prêtre, donc à un travail qui est surtout un « travail spirituel[358] ». Nous pouvons supposer que le P. Chevrier serait d’accord aujourd’hui avec les prêtres-ouvriers ; mais de son temps, une telle orientation était impensable ! Enfin, certaines limites viennent des exigences d’une vie selon l’Évangile. Le P. Chevrier n’a jamais pensé au mariage comme moyen de partager la vie des travailleurs ; cela ne veut pas dire qu’il le dépréciait ; mais il voulait se conformer totalement à Jésus-Christ et mettre en pratique son enseignement, même lorsqu’il n’était pas donné à tous de le comprendre (Mt 19, 11-12).

La présence aux hommes selon l’Évangile peut être orientée, en fait, vers un groupe déterminé, à la manière

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de Jésus disant : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15, 24) ou à la manière de l’apôtre Paul disant que l’apostolat des païens lui était confié comme à Pierre celui des juifs (Ga 2, 7-10). Cependant elle doit toujours être ouverte à tous, quelle que soit leur nation ou leur race, et quelle que soit leur attitude au plan religieux. Jésus parle à la Samaritaine et reste deux jours à Sychar (Jn 4, 1-42). Il avait proposé d’aller chez un centurion romain (Mt 8, 7). Il exauce la prière d’une Syrophénicienne (Mc 7, 24-30). Des Grecs cherchent à le voir (Jn 12, 20-42) et il parle explicitement des brebis qui ne sont pas dans sa bergerie et dont il veut s’occuper (Jn 10, 16). Quant à saint Paul, tout en restant fidèle à sa mission principale, il n’oublie jamais les juifs, non seulement au plan apostolique, mais aussi au plan de l’entraide (Ga 2, 10). Il dit même qu’il s’est fait juif afin de gagner les juifs et qu’il s’est fait « tout à tous afin d’en gagner à tout prix quelques-uns » (1 Co 9, 20-22). Le P. Chevrier avait fait une option très nette et il disait : « Pour s’occuper des riches, les prêtres ne manqueront pas, nous, nous sommes plus particulièrement chargés d’évangéliser les pauvres[359]. » Mais on voit bien par sa correspondance et par les visites qu’il faisait ou recevait, qu’il n’avait jamais exclu les riches de son souci apostolique. A eux aussi il enseignait l’Évangile.

A son époque, le clergé s’occupait presque exclusivement des chrétiens pratiquants, habituels ou occasionnels. Lui, il présente une large ouverture missionnaire : « Quand on nous le permettra, nous irons faire le catéchisme dans les paroisses, dans les hameaux, dans les vil­lages, dans les quartiers, dans les fabriques, pour ramener à Dieu tous ces pauvres gens qui s’éloignent de nous, imitant ainsi les apôtres qui allaient prêchant en public et dans les maisons, devenant ainsi de vrais petits missionnaires[360]. » On voit cependant, soit par le règlement des paroisses, soit par son comportement dans la paroisse du Moulin à Vent, qu’il ne négligeait pas non

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plus les chrétiens pratiquants. Il avait organisé une mis­sion paroissiale ; il avait fondé une école catholique[361]. Pour comprendre le P. Chevrier, on ne peut se contenter d’un fait ou d’une formule. Il faut tout regarder. Être prêtre « selon l’Évangile », c’est à la fois très simple et assez complexe. Cela n’a rien à voir avec une théorie. Il s’agit de faire, en dépendance du Saint-Esprit, ce que Jésus ferait à notre place.

La prédication et le catéchisme

Sans doute, Antoine Chevrier n’a pas rencontré l’incroyance comme nous la rencontrons aujourd’hui, mais il ne se serait certainement pas contenté de partager la vie des hommes et de leur manifester le Christ par sa vie. Il aurait admis sans doute un temps de préparation, mais il n’aurait jamais pu renoncer à dire la parole qui sauve. Même-si des hommes refusent toute prédication parce qu’ils ne veulent pas être endoctrinés, ils peuvent du moins accepter que nous leur disions ce que la foi est pour nous. L’amitié, arrivée à un certain niveau, demande que l’on se dise mutuellement ce qui est le fondement de notre vie. L’expérience m’a appris qu’il y a une manière de dire sa foi qui n’est jamais récusée. Cela ne signifie pas que les auditeurs se convertiront ; mais quand nous sommes devenus vraiment leurs amis, ils ont le droit de savoir notre foi. Ne pas la leur dire, ce serait leur manquer de confiance… Ce serait aussi manquer à notre devoir : « Malheur à moi si je ne prêchais pas l’Évangile » (1 Co 9, 16).

En tout cas, à son époque, le P. Chevrier ne s’est posé aucun problème sur la possibilité d’annoncer l’Évangile. Pour lui, la prédication, « c’est la grande mission du prêtre[362] » et il dit : « La mission de prêcher est la plus importante de toutes, c’est elle qui passe avant toutes les autres ; il faut prêcher avant de baptiser, avant de confesser, pour convertir, éclairer, instruire. Mission fondamentale. Sans elle, rien dans le monde[363]. » Antoine Chevrier

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utilise souvent le mot prédication, mais il préfère le mot catéchisme. Il veut former des catéchistes. Le catéchisme, pour lui, c’est une instruction simple, à la portée de tout le monde et qui a pour but « la foi, l’amour et l’action ». Il ne suffit pas de former des gens qui « savent » ; il faut former des èhrétiens qui croient, qui aiment et qui se décident à agir selon l’Évangile[364]. Il ne condamne pas les grands sermons, il constate seulement qu’ils ne convertissent pas ; en tout cas, pour sa mission qui est d’évangéliser le monde ouvrier, cela ne conviendrait sûrement pas. D’où l’exclusion des « prédications grandes et solennelles » et le choix délibéré d’« ins­tructions simples et familières[365] ».

Il écrivait à ses séminaristes : « Catéchiser les hommes, c’est là la grande mission du prêtre aujourd’hui. Il faut instruire, non par de grands discours qui ne vont pas jusqu’au fond du cœur des ignorants, mais par des instructions très simples et à la portée du peuple. Il faudrait de nos jours aller catéchiser partout, parler simplement[366]. »

Le P. Chevrier ne pensait pas cependant qu’il suffise de prêcher pour que les gens accueillent vraiment la parole de Dieu. La prédication a besoin d’être fécondée par la prière et la souffrance ; elle requiert normalement cette présence évangélique dont je viens de parler ; elle exige enfin de celui qui enseigne non seulement qu’il croie vraiment ce qu’il dit, mais aussi qu’il vive ou du moins qu’il s’efforce de vivre selon ce qu’il dit. Le P. Chevrier a longuement contemplé le Christ dans ses prédications. C’est « sa grande mission, il parcourt les villes et les bourgades et il prêche partout et tous les jours[367] ». Il remarque aussi que Jésus parle avec fidélité, avec simplicité, avec autorité et avec fermeté[368]. Parlant de Jésus-Christ, Antoine Chevrier cite ses paroles : « Je n’ai point parlé de moi-même mais celui qui m’a envoyé m’a lui-même prescrit ce que je devais dire » (Jn 12, 49). « Je

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dis ce que mon Père m’a ordonné. Je dis ce que j’ai entendu de mon Père » (Jn 8, 26). « Je parle comme mon Père m’a enseigné. Mon Père est avec moi ; je parle de ce que j’ai vu en mon Père » (Jn 8, 38)[369]. Il applique ces paroles de Jésus au prêtre qui doit, lui aussi, « prêcher avec fidélité ». Par conséquent on doit « ne parler que de ce que Dieu nous a enseigné, l’Évangile. Si nous disons quelque chose de nous, ce n’est plus la parole de Dieu, c’est la parole humaine. Ne pas se prêcher soi-même, prêcher Jésus-Christ. On se prêche soi-même quand on cherche tout par l’étude, la combinaison, les recherches, les satisfactions ». Tout se retrouve en positif dans cette note du P. Chevrier : « Parler avec sincérité, de la part de Dieu, en présence de Dieu et dans l’esprit de Jésus-Christ[370] » Nous touchons ici l’essentiel de la prédication d’après le P. Chevrier. Le prédicateur selon l’Évangile est un homme qui, tout donné au Christ, peut parler de lui comme de quelqu’un avec qui il vit et de son message comme d’un idéal qu’il s’efforce de pratiquer. Sa prédication sera donc le témoignage de ce qu’il croit et de ce qu’il vit. De même que Jésus ne parlait pas comme faisaient les scribes de son temps (Mt 7, 29), mais il se référait toujours au Père pour annoncer ce qu’il avait vu et entendu auprès de Lui, ainsi Antoine Chevrier ne se contentait pas de donner une bonne vulgarisation théologique, un peu comme on donnerait un enseignement profane, mais il disait ce qu’il avait découvert dans le Christ et ce qu’il avait assimilé de son message[371]. Ainsi, il pouvait, à sa manière, être témoin de Jésus-Christ, comme Jésus-Christ a été le témoin fidèle de son Père[372]. Saint Paul

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disait : « Nous croyons, c’est pourquoi nous prêchons » (2 Co 4, 13).

Le P. Chevrier était un doux, il était conciliant et il aimait vivre en paix avec les autres, nous devons donc être particulièrement attentifs quand, dans son Véritable Disciple, après avoir parlé de la prédication en général, il introduit un nouveau chapitre sous le titre : « Suivez-moi dans mes combats[373]. » Nous avons déjà dit à propos du Calvaire, que le prêtre doit accepter de souffrir à cause des incompréhensions et des persécutions qui résulteront de sa prédication. Ici, j’en parlerai en raison même de la fidélité qui doit marquer notre prédication. On ne peut pas ne pas réfléchir quand on entend le P. Chevrier nous dire de Jésus-Christ : « Il est venu apporter la guerre… Il ne peut y avoir de paix entre la vérité et l’erreur, Jésus-Christ et le monde… Il vient lutter contre l’erreur, le mensonge et le péché qui règnent dans le monde[374] » et quand il ajoute : « Il nous a établis pour continuer sur la terre la guerre[375]. » Il développe ainsi sa pensée : « Le mal est dans le monde, nos âmes, nos cœurs et nos esprits. Le démon a pris la place de Dieu, il est appelé prince de ce monde. Ténèbres, erreur, mensonge, orgueil, cruauté, impureté, envie, homicide. Instruire et reprendre. Il ne suffit pas d’instruire, il faut reprendre ; il ne suffit pas de labourer un champ, d’y planter, il faut arracher les mauvaises herbes, couper, tailler, sans cela le premier travail est inutile. Il faut reprendre, combattre constamment contre le mal, l’arracher partout où on le trouve. Travail important, plus difficile peut-être que le premier et aussi nécessaire, l’un devient inutile sans l’autre. On trouve beaucoup plus facilement des gens qui instruisent que des gens qui corrigent[376]. »

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Attention ! Cette guerre ne ressemble pas plus aux guerres terrestres que la paix du Christ ne ressemble à la paix que le monde nous donne. Aussi le P. Chevrier nous avertit : « Comme il importe d’avoir l’esprit de Jésus-Christ pour ne pas faire la guerre contre lui, plutôt que de la faire pour lui[377]. » II contemple donc le Christ pour combattre comme lui : « De quelles armes s’est-il servi dans ce grand combat : paroles, exemples, agneau au milieu des loups, douceur. Nous combattons avec les armes de la justice (2 Co 6, 5-10) ; nous ne combattons pas selon la chair (2 Co 10, 1-5). Conditions pour bien reprendre et combattre : être pleins de charité et de science afin que vous puissiez vous avertir mutuellement (Rm 15, 14). Science, sagesse et charité. Il reprend tout le monde avec douceur et prudence, discernement, force et charité ; quelle différence dans la manière de reprendre chaque individu[378] ! »

Ce que le P. Chevrier nous dit de sa méthode catéchis­tique vaut aussi pour toute prédication. Cette méthode est très simple. Elle se réfère d’une part à son expérience pastorale et, d’autre part, à l’Évangile lui-même. Je ne prétends pas la présenter d’une façon complète, je vou­drais seulement en tracer les grandes lignes. Elle est vrai­ment une méthode selon l’Evangile. Voici un premier texte qui vaut pour le catéchisme des enfants comme pour toute prédication : « Le but de toute instruction, c’est de faire connaître, aimer et servir Dieu. C’est d’éclairer l’intelligence par la connaissance, de toucher le cœur par l’amour et de déterminer la volonté à agir. La foi, l’amour et l’action, voilà les trois effets qu’il faut chercher à produire dans toute instruction. Donner la foi par la connaissance, le raisonnement, la vue des choses. Faire naître l’amour pour la vérité que l’on enseigne et porter à faire des actions en rapport avec la vérité connue et aimée. Pour arriver à ces trois effets, il faut prendre tous les moyens possibles et, comme dit saint Paul, il faut enfanter comme une mère, se faire nourrice et père et donner sa vie par la charité.

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« Avant de faire son catéchisme, il faut prier pour soi et pour les enfants. Il faut étudier le catéchisme pour bien le comprendre. Il faut le faire avec goût, avec le désir d’apprendre aux autres ce qu’on sait soi-même. Si on ne sent pas en soi ce désir, on ne peut pas bien faire cette fonction[379]. »

Sans exclure aucunement le rôle de la mémoire, le P. Chevrier n’accepte pas que l’on commence par elle. « Vouloir commencer par des mots, par la mémoire, c’est perdre un temps considérable et décourager souvent les enfants et les maîtres. Cette répétition continuelle ne peut rien sur l’âme et le cœur. On passe des heures entières à apprendre des mots et on n’est pas plus avancé qu’avant[380]. » Il faut donc d’abord faire comprendre, mais pas par des raisonnements abstraits. « Il faut chercher ses preuves dans la parole de Jésus-Christ et… dans les choses naturelles, sensibles, ou que l’on trouve en soi-même[381]. » Mais, ajoute-t-il, « si on ne parle qu’à l’intelligence on n’a rien fait. Il faut arriver au cœur[382]… » Et cela, c’est à la fois le rôle de la grâce et le rôle du catéchiste. Il disait ailleurs : « Pour communiquer la foi, il faut l’avoir[383]. » Il insiste sur le rôle de la prière de la part du catéchiste et de l’enfant. Il faut enfin arriver à l’action et faire pratiquer ce que l’on croit, « à mesure que l’on fait connaître une vérité, tout de suite en faire produire les actes[384] ».

Au temps du P. Chevrier, on insistait beaucoup sur la nécessité d’établir de l’ordre et de la discipline dans les maisons d’éducation et on croyait que cette régularité imposée aux jeunes aurait une véritable efficacité pour leur formation. Le P. Chevrier, à partir de l’esprit de

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l’Évangile et à partir de l’expérience qu’il avait acquise dans son œuvre de première communion, dans son école cléricale et dans les patronages, a réagi vigoureusement. C’est à cette occasion surtout qu’il a parlé de l’intérieur et de l’extérieur dans la formation chrétienne. Il s’est exprimé avec force et précision : « L’esprit de Dieu, disait-il, n’est pas dans cette régularité extérieure ou discipline que l’on admire tant de nos jours ; dans ces exercices pédagogiques qui font des hommes de véritables machines, que l’on fait tourner ou mouvoir par des signes. Quand vous aurez bien mis tout ce système extérieur d’ordre, d’arrangement, de régularité mécanique dans vos hommes, si vous croyez que l’esprit de Dieu y est, vous vous trompez, il peut fort bien n’y être pas du tout, car l’esprit de Dieu n’est pas dans l’extérieur, il est dans l’intérieur[385]. » Il ajoutait ce commentaire : « En nous, c’est l’Esprit Saint qui doit produire tout l’extérieur. Il faut commencer à mettre en nous l’esprit de Dieu et, quand il y est, il fait comme la sève de l’arbre, il produit en nous tout l’extérieur. Il faut s’occuper beaucoup plus de l’intérieur que de l’extérieur, attacher beaucoup plus d’importance à l’intérieur qu’à l’extérieur ; mettez l’intérieur dans les âmes, l’extérieur viendra toujours ; mettez l’extérieur, vous n’avez rien fait[386]. »

Le P. Chevrier ne pensait pas cependant qu’il fallait « négliger l’extérieur et ne rien exiger de ce côté-là. Non, il faut de l’ordre et de la régularité. Mais il faut poser comme fondement principal l’intérieur, la sève spirituelle qui doit donner la vie à l’extérieur, autrement, on ne fait rien de solide, de vrai, de durable[387] ». Nous nous trouvons ici devant une règle fondamentale de la pédagogie du P. Chevrier. Comme il l’avait fait pour la méthode catéchétique, il réfère sa pédagogie à l’Évangile et à la manière d’agir de Jésus avec ses apôtres : « Il ne leur donne pas d’autre règlement que celui-ci : Suis-moi, je suis ton règlement, ta vie, la forme extérieure que tu dois imiter. Il y en a qui commencent par des règlements extérieurs,

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font beaucoup de règles ; tout cela n’est rien. Le véritable règlement qu’il faut imposer aux autres, c’est celui-ci : suis-moi, fais comme moi, je ne te demande pas des choses plus difficiles que je ne le fais moi-même. Suis-moi : voilà le grand règlement.

« Pendant les trois ans qu’il a passés avec eux pour les former à la vie évangélique et apostolique, nous ne le voyons pas du tout s’appliquer à leur donner des formes extérieures et régulières, disciplinaires ; ils vivaient selon le temps, comme ils pouvaient. Mais nous le voyons s’occuper constamment de la transformation intérieure de ses apôtres. Il les instruisait sans cesse, il les reprenait à chaque instant, il les mettait à tout, les formait à tout.

« Instruire, reprendre et mettre en action, faire agir, voilà la grande méthode pour former les gens et leur donner la vie intérieure. Instruire, reprendre et mettre en action, faire faire, voilà la vie, la sève et le moyen de la communiquer ; mais encadrer le monde dans une niche, le mouler dans une forme, c’est forcer le monde, refouler les défauts et non les corriger[388]. »

Le P. Chevrier a rédigé lui-même un certain nombre de règlements, en particulier pour les frères et sœurs du Prado (1864) et pour l’école cléricale (1865)[389]. Ces règlements sont toujours conçus en référence à l’Évangile ; un règlement, pour lui, c’est une manière concrète d’aider les uns et les autres à se conformer à l’Évangile. Il n’y a donc rien d’absolu dans ces règlements et il disait au début du Règlement pour les frères et les sœurs du Prado : « Une once de charité vaut plus que cent livres de règles[390]. » Quant à la Règle, elle est unique et il l’affirme au moment où il va donner des orientations sur la pauvreté : « Notre règle, c’est Jésus-Christ, sa parole, ses exemples. Fondement solide, inébranlable[391]. »

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Éviter ce qui peut être obstacle à l’Évangile

Antoine Chevrier ne se présente pas comme un réformateur de l’Église, mais il dit franchement ce qui, à son époque, lui paraît faire obstacle à l’Évangile de Dieu et il demande, pour lui et pour ceux qui voudront s’associer à lui, la permission de ne pas faire ce qui pourrait être obstacle à l’Évangile. Quand il n’a pas besoin de permission pour aller en avant, il marche résolument. Il veut, à tout prix, éviter de « scandaliser un frère pour qui le Christ est mort » (1 Co 8, 7-13).

Antoine Chevrier a été spécialement préoccupé par le problème du casuel. Il ne lui appartenait pas de le supprimer par sa propre autorité, mais il constatait à quel point cette coutume faisait obstacle à l’évangélisation, spécialement dans la population ouvrière de la Guillotière. Il avait noté avec soin les réactions populaires et il les exprimait dans toute leur vivacité. Il disait : « Que voulez-vous demander à des gens qui méprisent déjà le prêtre, qui regardent le prêtre comme un avare et un homme de bonne chère, à des hommes qui ne viennent que trois ou quatre fois à l’église durant leur vie : aux mariages, aux baptêmes et aux enterrements et qui, toutes les fois qu’ils viennent à l’église, entendent du prêtre ou du sacristain ces paroles : vous devez tant, et cela avec autorité et exigence. Ces manières de faire ne font que détourner de l’Église et ils s’en vont en jurant, en critiquant la religion et en appelant la religion une religion d’argent[392]. » Il           ne peut pas se résigner. Il cherche sa lumière dans l’Évangile : Jésus a dit : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8). Quant à Saint Paul, il ne veut rien accepter des Corinthiens. Il veut les évangéliser gratuitement « pour n’apporter aucun obstacle à l’Évangile de Jésus-Christ » (1 Co 9, 12). Il cherche enfin le témoignage de la Tradition et il trouve dans la préface du rituel romain qu’on ne doit rien exiger ni même demander ; cependant on peut accepter ce que les fidèles offrent spontanément[393].

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Et il ajoute simplement : « Si l’usage contraire a prévalu en France, ce n’est que par une concession tirée des circonstances fâcheuses où se trouvait le clergé après la Révolution[394]. »

Il savait aussi comment on justifiait théologiquement l’usage actuel ; mais pour lui ce qui est premier ce n’est pas la possibilité de justifier théologiquement ce qu’on fait ; ce qui est premier, ce sont les conséquences pastorales de notre manière d’agir. Du moment que l’Évangile et la Tradition dans l’Église sont d’accord avec la gratuité du ministère, on peut aller en avant, non pas pour condamner ce qui se fait dans l’Église, non pas pour imposer aux prêtres une autre manière de faire, mais pour demander humblement la permission, en faveur de ceux qui le désirent, de suivre Jésus-Christ de plus près. Aussi après avoir reproduit les diverses étapes de sa réflexion et après avoir parlé de sa démarche auprès du pape qui renvoyait la question aux évêques, le P. Chevrier conclut : « Nous demandons la permission d’exercer le ministère gratuitement et de ne recevoir dans nos fonctions saintes que ce que les fidèles voudront bien nous donner librement et spontanément et de ne jamais rien exiger pour les fonctions du saint ministère. »[395] Il savait bien, en effet, qu’il ne pouvait pas, sans une permission spéciale, entrer dans cette voie nouvelle. Il y a, en effet, des coutumes qui se sont introduites dans l’Église pour faire face à des conditions historiques déterminées et qui sont devenues comme des lois qui s’imposent aux prêtres et aux fidèles.

Nous verrons dans la suite comment le P. Chevrier a agi vis-à-vis du pape et des évêques pour rester toujours en communion avec l’Église ; mais il fallait d’abord situer, vis-à-vis de l’évangélisation des pauvres, la manière dont le problème se posait et le travail préparatoire que le P. Chevrier avait accompli avant de se décider à faire des démarches auprès du pape et des évêques. Il ne s’agissait pas d’une théorie personnelle, mais après avoir constaté les réactions du peuple et après avoir

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cherché la pensée de Dieu sur ce problème dans l’Ecriture et la Tradition, il s’est adressé au magistère de l’Église à qui est confiée l’interprétation authentique de la Parole de Dieu. Qu’il s’agisse de la vie personnelle du prêtre ou qu’il s’agisse de son apostolat, Antoine Chevrier ne se présente donc pas comme un réformateur du clergé ; mais puisqu’il a été appelé par Dieu à réaliser avec d’autres, à l’intérieur du clergé séculier, une vie et un apostolat « selon l’Évangile », il demande les nécessaires pour réaliser ce renouveau évangélique en communion avec le magistère de l’Église.

Le problème des constructions est différent du problème précédent. On ne peut pas renoncer aux constructions comme on peut renoncer au casuel. Cependant le P. Chevrier sent qu’il y a une manière d’agir vis-à-vis des constructions qui n’est bonne ni pour les prêtres ni pour le peuple. Alors, il nous fait part de sa recherche et s’efforce, là aussi, de suivre Jésus-Christ de plus près. Il regarde donc comment Jésus a agi. « Dans la fondation de l’Église, la plus grande œuvre du Tout-puissant, la plus belle œuvre du monde, Notre Seigneur n’emploie aucun moyen extérieur, il prend un homme auquel il communique sa vie, son esprit, il en choisit douze qu’il forme à la vie évangélique ; mais ce n’est ni en les casernant, ni en les faisant marcher au pas qu’il les forme ; il ne bâtit, ni ne bat de la grosse caisse, ni musique, ni concert, ni théâtre ; au contraire, il leur défend d’employer tout moyen extérieur ; sans argent ni belle apparence ; je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups, ite, docete ; prêcher, instruire, guérir ; virtus de illo exibat ; les moyens extérieurs n’aboutissent à rien[396]» Il ne nie pas la nécessité qui s’impose à notre époque d’avoir des lieux de rassemblement pour l’enseignement et la prière des fidèles, parfois même d’avoir des locaux pour recevoir ceux qui en ont besoin pour leur formation religieuse, mais il sait bien que ce ne sont pas les églises qui convertiront, pas plus que les maisons. Aussi il réagit contre la passion de bâtir qui sévissait à

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son époque : on voulait construire et embellir églises, presbytères et maisons d’œuvres. « Non pas qu’il faille condamner le culte extérieur, non, puisque l’Église le demande et que nous sommes composés d’un corps et d’une âme et que les choses extérieures doivent nous porter à Dieu. Mais ne nous laissons pas aller à cette passion qui existe de nos jours et ne prenons pas l’accessoire pour le principal[397]. » Il ne condamne pas les autres ! S’il réagit, c’est surtout en raison de sa mission propre. Il disait : « Nous devons représenter la crèche et le calvaire ; laissons aux autres le soin de représenter les mystères glorieux. Pour nous, contentons-nous de la petitesse et de la pauvreté, c’est là notre lot et nous ne devons pas en sortir ; les pauvres ne doivent pas sortir de leur rang, même pour le bon Dieu. Ne pas s’exposer à agir par ostentation et orgueil et plutôt pour satisfaire sa vanité que pour plaire à Dieu[398]. »

Il y a cependant des arguments qui ont une valeur universelle. Quand on a beaucoup de soucis matériels, on risque de « laisser l’œuvre spirituelle, l’œuvre des âmes pour ne s’occuper que de l’œuvre matérielle, les pierres, les murs, les chaires, les autels… et on est obligé de laisser le catéchisme, la prière, la confession, l’œuvre des âmes[399] ». On risque aussi « de croire qu’on attire par cet éclat extérieur. On peut exciter la curiosité. Mais produire la grâce par les moyens extérieurs : on se trompe. Un prêtre pauvre et saint convertira plus de monde par son exemple que tous les lustres du monde, que toutes les bougies du monde, que toutes les beautés extérieures que l’on étale mal à propos pour attirer vainement les hommes[400] ». Il ajoutait : « Un prêtre pauvre et saint dans une église de bois convertira plus de pécheurs qu’un prêtre ordinaire dans une église d’or et de marbre et ornée de toutes sortes de beautés extérieures. » Il disait enfin avec une pointe de malice : « C’est qu’il est plus facile d’avoir des bougies, des lustres, des troncs, des

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baldaquins et tout cet attirail que d’avoir la sainteté ; une once de sainteté et de pauvreté vaut plus que tout l’éclat du monde[401]. »

Enfin, il pensait aux réactions du milieu populaire. Déjà, à son époque, la mentalité dans les banlieues ouvrières était toute différente de la mentalité rurale vis-à-vis des dépenses faites pour les églises et leur ornementation. Certes, le P. Chevrier avait beaucoup d’admiration pour le curé d’Ars, mais sur ce point-là, il réagissait autrement que lui et il disait : « Nous devons porter cet esprit de pauvreté et de simplicité et nous contenter du nécessaire jusque dans nos églises et les objets du culte. Il ne faut rien dans nos églises et dans nos ornements qui excite la curiosité ou la jalousie des fidèles[402]. » Il disait aussi : « Avec plus de simplicité et par conséquent moins de dépenses superflues dans les églises, les pauvres s’y sentiraient mieux chez eux. On pourrait peut-être se dispenser de leur faire payer leur place, ce serait préférable et la dévotion, au lieu d’y perdre, y gagnerait sans doute[403]. »

Il ne désirerait pas, pour autant, des églises nues ; ce qu’il n’aimait pas, ce sont les ornementations qui ne disent rien, mais il aurait voulu « que les murs parlent et instruisent le monde. Tout devrait parler et instruire dans une église[404] ».

Par une sorte de paradoxe, le P. Chevrier a été con­traint par les circonstances de beaucoup construire et aménager. Mais c’était une nécessité qui s’imposait à lui, et tout ce qu’il a fait est vraiment marqué par la simpli­cité et la pauvreté. D’autre part, il ne s’est jamais laissé préoccuper par ces diverses constructions. Il était tout entier donné à la prière et à l’annonce de la parole.

Dans les affaires temporelles, non plus, on ne peut donner de règle absolue, mais il y a pour le prêtre une manière d’agir qui lui permettra de suivre Jésus-Christ de plus près. C’est dans ce sens que le P. Chevrier va cher‑

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cher et ce sera toujours en référence à son expérience pastorale et à l’Évangile. « Quand Notre Seigneur envoie ses apôtres, il ne les envoie pas pour s’occuper du monde, travailler, bâtir, faire le commerce ; mais il les envoie pour prêcher et guérir ; voilà les deux grandes missions que Jésus-Christ leur confie : prêcher et guérir. Je vous envoie comme mon Père m’a envoyé… Les apôtres qui avaient reçu l’enseignement du Sauveur nous donnent l’exemple de ce devoir, ainsi que nous le voyons dans les Actes des apôtres ; regardant le soin des pauvres comme une occupation qui les absorbait trop et prenait un temps qui devait être employé entièrement au spirituel, ils établirent des diacres pour s’occuper des pauvres et ils gardèrent pour eux la prière et la prédication comme étant leur occupation unique et véritable (Ac 6, 4)[405]. »

Concrètement, le P. Chevrier exprime ici trois préoccu­pations différentes. 1. Par référence à ce qu’il a vu chez M. Rambaud et à qu’il sait des Providences-ateliers, il ne veut pas que ses prêtres s’occupent d’œuvres sociales, comme elles existaient de son temps : « Il faut laisser de côté toute occupation de biens, de terres, de cultures, d’affaires, de ventes, d’achats, de négoce, tout ce qui sent le commerce ou qui se fait pour gagner de l’argent ; tout ce qui met en rapport avec les hommes d’affaires. » 2. Par référence à son œuvre de première communion, il refuse tout travail salarié pour les enfants, afin que les cinq mois qu’ils passent au Prado soient entièrement consacrés à leur formation chrétienne[406]. 3. En référence à une propriété qui lui avait été donnée à Limonest : il veut « n’avoir que le nécessaire en fait d’habitation : maison, cour et jardin, pour n’avoir pas à s’occuper de culture, de ferme, d’ouvriers, de domestiques ou de fermiers[407] ». Ces affaires temporelles ne sont pas en elles-mêmes des activités apostoliques et il veut que ses

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prêtres soient, à la manière des apôtres, totalement consacrés à la prière et à la prédication. Non seulement elles nous prennent du temps, elles envahissent aussi notre esprit et deviennent un obstacle pour bien faire notre travail de prêtre ; parfois même, elles sont une occasion de scandale pour le peuple : le P. Chevrier pense spécialement à l’opposition des travailleurs vis-à-vis des Providences-ateliers qui leur faisaient concurrence[408].

On ne peut cependant nier l’importance des œuvres sociales. Le Père Chevrier le sait bien, mais dans son désir de réserver au prêtre l’essentiel de sa mission, il pense qu’elles doivent être confiées à des laïcs : « Il faut laisser ces choses aux laïcs : les prêtres ne doivent pas y toucher du bout des doigts[409]. » Cette idée de transférer à des laïcs les responsabilités temporelles semble être venue au P. Chevrier à partir de l’institution des Sept (Ac 6, 1-6). Les apôtres se réservaient pour la prière et la prédication et ils avaient confié aux Sept l’organisation du service des tables[410].

La messe et les sacrements

Le P. Chevrier n’a pas manifesté à ce sujet la même originalité dont il a fait preuve à propos de la présence aux hommes ou de la prédication. C’est sans doute la déficience de sa formation théologique et liturgique qui l’a empêché de bien situer les liens très intimes qui existent entre la vie et l’enseignement de Jésus-Christ d’une part, la messe et les sacrements d’autre part. Ses contemporains ont remarqué sa manière de célébrer l’eucharistie[411]. Malheureusement, les descriptions qu’ils nous ont laissées ne permettent pas de découvrir son attitude. Il est certain qu’il impressionnait ceux qui assistaient à sa messe, mais nous ne pouvons pas découvrir son secret.

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Par ailleurs, le P. Chevrier avait constaté que « les gens s’ennuient à la messe » et c’est une des raisons pour lesquelles ils n’y viennent pas. Aussi il s’est efforcé de rédiger des « méthodes pour entendre la sainte messe » et des « explications » de la messe. Nous avons une dizaine de textes de cinq à vingt pages chacun. Se référant à la parole du Christ : « Faites ceci en mémoire de moi », il s’efforçait de montrer comment les diverses parties de la messe évoquent les divers mystères de la vie du Christ. Dans ces méthodes et explications, il y a de beaux passages, mais on ne peut guère en profiter. C’est la partie de l’œuvre du P. Chevrier qui a le plus vieilli[412].

De même, en ce qui concerne les sacrements, nous regrettons de ne pas trouver cette saveur évangélique qui caractérise l’ensemble de son œuvre. Il note, à propos de la communion eucharistique, qu’elle « doit nous changer en Jésus-Christ et non pas changer Jésus-Christ en nous[413], ce qui a lieu cependant quand, ayant communié, nous continuons à agir par nous-mêmes au lieu de laisser agir Jésus-Christ en nous ». On trouve ici une ébauche de ce que pourrait être un enseignement sur la communion selon l’Évangile, mais cela reste trop bref.

II. L’ŒUVRE DE DIEU

L’action apostolique du P. Chevrier n’est pas seulement une action qui a ses caractéristiques propres ; elle est, pour lui, avant tout l’œuvre de Dieu. Il est vrai que l’action apostolique est à la fois notre action et l’action de Dieu. Cependant l’accent peut être mis davantage sur Dieu où sur nous. Pour le P. Chevrier, l’accent était mis nettement sur Dieu. Il voulait faire l’œuvre de Dieu.

Laisser faire Dieu

Le P. Chevrier voulait seulement être l’instrument de

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Dieu dans tout son apostolat. Il disait : « Il faut beaucoup réfléchir et prier avant d’entreprendre une chose pour savoir si elle est de Dieu[414]. » Il disait aussi : « Il faut laisser agir Dieu. Restons les instruments de sa divine Providence. Nos œuvres doivent être marquées par l’esprit de Dieu. Tout ce que j’ai voulu faire par moi-même, j’ai dû le défaire[415]. »

Deux textes nous font connaître sa pensée sur la manière d’agir dans l’apostolat. Voici d’abord ce qu’il écrit sur Jésus-Christ, le fondement spirituel : « C’est en vain que nous cherchons à bâtir, si Dieu n’est pas avec nous, s’il ne conduit pas les travaux, donne le plan, choisit ses ouvriers et ne commande tout lui-même. Une seule pierre mauvaise ou mal placée peut ébranler l’édifice… C’est donc à lui à tout faire, à choisir, à appeler, à bâtir, à rejeter, à appeler qui il lui plaira… Il ne suffit pas de commencer avec Dieu, il faut agir et finir avec Dieu… Qui osera s’ingérer dans la construction d’un édifice ? Qui osera faire l’architecte… L’architecte de Dieu ou Dieu lui-même ? Laisser faire Dieu[416]. »

Antoine Chevrier disait à Mademoiselle Tamisier, la fondatrice des congrès eucharistiques[417] : « Les œuvres de Dieu ne se font pas par nous, c’est Dieu qui les fait. Avec vos écritures, de l’encre et du papier, vous n’aboutirez à rien. Dieu fait les œuvres quand il veut. Les saints, dans les œuvres qu’ils font, ne savent pas où ils

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vont. ils commencent et Dieu les conduit. Inutile de me dire vos projets, vos enchaînements d’œuvres, tout cela ne vaut rien. Servez le bon Dieu humblement. Disparaissez… Votre empressement, votre indiscrétion gâtent tout. N’employez aucun moyen humain. Laissez Dieu diriger tout par les événements. Vous le retardez par votre action propre… Les œuvres ne se font pas avec les prévisions humaines, ni par l’argent, ni par nos calculs et nos combinaisons. Dieu prend une âme, il la tourne, la retourne, la façonne, la jette, la reprend, la place ici, puis là. Et il en choisit une autre et une autre. Il les groupe et, en son temps, il fait éclore la grâce. Nous devons être des canaux et c’est tout, l’homme n’est rien[418].

On voit clairement la préoccupation du P. Chevrier : il veut que notre action apostolique soit vraiment l’œuvre de Dieu : « C’est à lui à tout faire… laisser faire Dieu… Les œuvres de Dieu ne se font pas par nous, c’est Dieu qui les fait… Dieu les conduit… Nous devons être des canaux et c’est tout, l’homme n’est rien. » Il ne faut pas supposer que Dieu va nous parler comme un homme parle à un homme ; malgré tout, quand on cherche vraiment à savoir ce qu’il attend de nous, il s’exprime. Pour le P. Chevrier, il y a quatre références complémentaires : les appels intérieurs, la Parole de Dieu, les événements et finalement le magistère de l’Église. Je voudrais spécialement insister ici sur les événements. Le P. Chevrier disait lui-même : « Laissez Dieu diriger tout par les événements. » On ne peut expliquer les grandes décisions du P. Chevrier sans se référer à la misère humaine et religieuse des ouvriers de son temps. C’est pour travailler plus efficacement à leur salut qu’il s’est décidé à suivre Jésus-Christ de plus près, à titre personnel et dans son apostolat. C’est aussi pour le service des pauvres qu’il s’est décidé à former des prêtres pauvres. D’autres événements sont intervenus dans les décisions prises par le P. Chevrier, par exemple sa rencontre avec M. Rambaud. En même temps, la manière d’agir de M. Rambaud au plan social a aidé le P. Chevrier à préciser sa propre

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conception apostolique. Ses collaborateurs à la Cité, spécialement frère Louat, sœur Amélie et sœur Marie, ont joué un rôle important dans la fondation de l’œuvre de première communion au Prado.

Les échecs qu’il a rencontrés pour s’associer des prêtres l’ont conduit à la fondation de l’école cléricale et les difficultés rencontrées par ses séminaristes lui ont fait désirer une formation spéciale. On ne peut donc pas expliquer les décisions du P. Chevrier seulement par des appels intérieurs ou par la référence à l’Évangile. Il s’est laissé diriger par les événements. Par contre, on n’arriverait pas à comprendre comment le P. Chevrier s’est laissé conduire par les événements sans des références à des appels intérieurs et à son étude continuelle de l’Évangile et des écrits apostoliques. L’attitude fondamentale est simple, mais elle engage à la fois dans une disponibilité totale, dans une attention continuelle à la vie et dans une recherche continuelle de fidélité à la parole de Dieu. Nous sommes très loin d’un projet personnel que l’on prépare, décide et réalise soi-même. Le P. Chevrier n’a jamais rien voulu faire par lui-même ; mais nous sommes aussi loin d’une pure passivité qui supprimerait l’effort humain. Le P. Chevrier l’a dit : « Je me suis tué à l’œuvre. »

Quant à la certitude de l’origine divine de telle ou telle orientation apostolique, elle ne peut être absolue. Cependant, cette certitude peut être suffisante pour qu’on s’engage dans l’action. Antoine Chevrier, malgré toutes les difficultés qu’il a rencontrées, était vraiment persuadé que Dieu l’avait appelé à suivre Jésus-Christ de plus près et à s’associer des prêtres qui accepteraient de marcher dans le même sens que lui. Voici d’ailleurs ce qu’il a écrit dans son Testament spirituel : « Je remercie Dieu parce qu’il m’a choisi pour faire son œuvre ; c’est bien là l’accomplissement de cette vérité que Dieu choisit ce qu’il y a de plus petit, de moindre pour faire ses œuvres. Moi si pauvre en science et en vertu et m’avoir appelé à établir cette œuvre du bon Dieu qui doit porter de grands fruits dans les âmes et dans l’Église ! Oui, que toute gloire vous revienne à vous seul, ô mon Dieu, parce que je puis bien dire avec vérité que je n’ai rien fait moi-même, mais que c’est vous seul qui avez tout

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fait. A Domino factum est istud. Achevez, ô mon Dieu, ce que vous avez commencé en moi. Que votre œuvre grandisse et se multiplie sous votre divin regard et sous la protection de nos supérieurs.

« Je remercie Dieu de tant de grâces spirituelles et temporelles qu’il m’a accordées pendant ma vie, et surtout depuis mon sacerdoce, en m’appelant à une vie plus parfaite et plus évangélique, pour me rapprocher davantage de Jésus-Christ mon divin modèle[419]. »

Cette attitude fondamentale ne concerne pas seulement les décisions les plus importantes, comme la fondation du Prado, mais aussi la réalisation et l’organisation de cette œuvre et toutes les activités apostoliques, quelles que soient leurs formes. « Il ne suffit pas de commencer avec Dieu, il faut agir et finir avec Dieu[420]. » Pour Antoine Chevrier, le disciple du Christ, s’il veut le suivre de près, ne cherche pas à faire son œuvre ; il cherche uniquement à faire ce que Dieu veut. Il veut seulement travailler à l’œuvre de Dieu selon l’Esprit du Christ.

Ne rien demander à personne et compter sur Dieu seul

Dans un livre déjà ancien j’avais essayé de présenter la pauvreté du prêtre[421]. Ici, je l’étudierai seulement dans ses rapports avec la conception que le P. Chevrier a de l’œuvre de Dieu. En effet, ses deux devises : Ne rien demander à personne et compter sur Dieu seul étaient pour lui comme une garantie qu’il accomplissait la volonté de Dieu et non pas son œuvre propre. Dans le but fondamental de l’Association des prêtres du Prado, il écrit : « Notre caractère particulier de pauvreté dans le monde est de ne rien demander à personne, nous appuyant sur cette parole du divin Maître : cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît. Quand on donne la vie spirituelle, Dieu donne toujours la vie temporelle[422]. »

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Cependant, faire l’œuvre de Dieu ne signifie pas seulement faire ce que Dieu veut, cela demande aussi qu’on agisse comme Dieu le veut, spécialement en ce qui concerne la pauvreté. Il y a, en effet, une liaison étroite entre la fidélité du prêtre aux exigences de l’Évangile et l’intervention de Dieu pour qu’il puisse vivre : « Il faut être réellement pauvre et ne s’occuper sérieusement que de l’œuvre de Dieu. Sans ces deux conditions, Dieu ne peut pas se charger de nous. Si nous voulons vivre comme des bourgeois : bonne table, beau salon, beaux ameublements, rouler voiture, avoir de beaux habits et faire l’œuvre de Dieu négligemment, il est bien certain que Dieu n’est pas tenu de nourrir ces sortes de gens.

« C’est pour cela qu’appuyés sur ces deux principes, nous ne voulons laisser ni fondations, ni rentes, ni biens. Si vous êtes des saints, vous n’avez pas besoin de tout cela, vous en aurez plus que vous n’en voudrez, et si vous n’êtes pas des saints, vous n’aurez rien et ce sera bien fait, parce que vous ne le mériterez pas et que vous en feriez un mauvais usage et qu’il vaut mieux laisser périr les œuvres si elles ne contribuent pas à la gloire de Dieu et s’il n’y a pas l’esprit de Dieu[423]. » On sent dans les expressions du P. Chevrier une sorte de certitude tranquille, une véritable sécurité. Cette sécurité s’appuie directement sur le Christ, dans la foi. Il disait : « Quand le Maître envoie ses apôtres dans le monde, il ne les envoie pas pour quêter, demander, bâtir, construire, s’établir dans le monde, il les envoie pour enseigner, instruire et baptiser. Voilà la grande fin. Et s’ils travaillent pour lui, il leur promet de leur donner leur salaire. Quand on fait travailler un ouvrier, on doit le payer ; l’ouvrier est digne de son salaire ; puisque c’est Dieu qui envoie, il se charge de ses ouvriers. Quand donc nous allons dans un endroit quelconque, la première chose à faire, c’est d’instruire, de faire le catéchisme, de baptiser, de guérir, de rendre service à tout le monde ; voilà notre première mission. Si on commence par bâtir, arranger, aligner, acheter, demander, quêter, on ne fait pas l’œuvre de Dieu : on fait l’œuvre matérielle. Il faut commencer

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par l’œuvre spirituelle. L’œuvre matérielle ne vient qu’après[424]. »

Quand on s’efforce de faire l’œuvre de Dieu et de la faire comme Dieu veut, on ne doit jamais s’inquiéter : « Notre Seigneur veut que nous bannissions de notre cœur toute inquiétude de l’avenir et il ne craint pas de parler longuement de cette confiance que nous devons avoir en Dieu et d’entrer dans de longs détails, afin de nous montrer que Dieu veut être véritablement notre Père et que ce serait lui faire une grave injure que de s’inquiéter quand on travaille pour lui[425]. » Vous avez remarqué la force de l’expression : « Ce serait lui faire une grave injure de s’inquiéter quand on travaille pour lui. » Alors Antoine Chevrier évoque devant nous l’ensei­gnement de l’Évangile sur la confiance. Il nous rappelle en particulier ce que Jésus dit sur les oiseaux du ciel et sur les fleurs des champs ainsi que les consignes qu’il donne à ses apôtres et il conclut en disant : « Par tous ces discours, Notre Seigneur veut bannir de notre âme toute inquiétude de l’avenir. Nous sommes ses enfants, ses ouvriers, ses serviteurs : il aura soin de nous. L’ouvrier est digne de son salaire. S’il a soin des petits oiseaux, à plus forte raison de nous qui sommes ses privilégiées, ses ouvriers qu’il envoie travailler à sa vigne. On ne fait pas travailler un ouvrier sans le payer[426]. »

Il y a d’ailleurs des signes qui manifestent que Jésus-Christ tient ses promesses. Antoine Chevrier les évoque d’abord au plan de l’Évangile. Jésus disait : « Quand je vous ai envoyés sans sac et sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose ? — De rien, répondirent les apôtres » (Lc 22, 35)[427]. Autrement dit, rien ne leur avait manqué, quand il les avait envoyés sans rien. Ces signes, le P. Chevrier les a vus se réaliser sous ses yeux au Prado. Lui qui ne parlait jamais des grâces extraordinaires qu’il recevait intérieurement, cite bien souvent l’expérience qu’il a faite de la bonté extraordinaire de

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Dieu vis-à-vis du Prado. Il disait : « Si nous sommes vraiment les ouvriers de Dieu, nous aurons notre salaire, Dieu nous l’enverra. Notre maison n’est-elle pas une preuve de cette grande vérité ? Où sont nos ressources ? Où sont nos revenus ? Et cependant Dieu nourrit près de deux cents personnes chaque jour ; n’est-ce pas là une preuve évidente de la Providence de Dieu sur nous ? Et que si nous continuons à vivre comme nous avons commencé, nous aurons toujours l’appui de Dieu et son secours[428] ? » Pour lui, les interventions de Dieu pour faire vivre le Prado étaient un miracle normal[429].

Ses consignes sont assez strictes et elles expriment bien sa pensée : « Pour observer cette règle de pauvreté, de foi et de confiance en Dieu, nous nous proposons d’abord de ne nous occuper exclusivement en tout que des œuvres de Dieu et de faire passer l’œuvre de Dieu avant tout ; de ne jamais commencer par le temporel mais de commencer par le spirituel, de ne point solliciter les gens du monde à nous donner quoi que ce soit, de ne jamais employer aucun de ces moyens humains assez en usage dans le monde pour avoir de l’argent tels que loteries, concerts, soirées, réunions, sermons et autres où l’on fait des quêtes. Tous ces moyens d’attirer l’argent ne sentent pas la charité, la confiance, l’humilité ; il ne faut pas tirer de l’argent, ni forcer le monde à nous en donner. Il faut, au contraire, que tout l’argent ou biens que nous recevons soit tout à fait l’argent de la Providence et que les fidèles nous le donnent librement, volontairement, affectueusement, spontanément[430]. » Il ne refuse pas les offrandes spontanées, mais il n’accepte pas les procédés qui « rapportent ». Il renonce, par le fait même, à avoir beaucoup de ressources, mais le nécessaire lui suffit. Il ne blâme pas ceux qui recourent aux moyens humains pour avoir de l’argent, mais il les plaint. Il est vraiment inquiet de tout ce qu’on fait de son temps pour construire, embellir, développer et agrandir. Il disait : « Que penser de ceux qui ne pensent qu’à bâtir, qu’à embellir leur cure, leur église ?, qui, pour cela, ne font

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que courir chez les maires, les préfets, les messieurs, les dames ? Hélas, ils laissent les âmes pour courir après les pierres. On n’a pas besoin de tant d’affaires pour convertir. Nous ne sommes pas envoyés pour bâtir mais pour convertir. Aujourd’hui on n’a jamais tant construit d’églises et de cures et jamais il n’y a eu si peu de foi et de religion. On ne doit bâtir ou faire des choses extérieures que quand on y est forcé et quand on a largement de quoi y subvenir sans se déranger[431]. »

A son successeur, le P. Duret, qui était inquiet devant l’apparente rigidité de ces consignes, il apporte confiance et encouragement. Mais il ne déroge en rien à ses orientations. Et à une dernière question dans laquelle le P. Duret exprime bien le fond de son inquiétude : « Et si le pain n’arrive toujours pas, si après avoir attendu, patienté, prié, souffert, les ressources font toujours défaut et les factures s’accumulent ? » le Père a répondu : « Vous n’en arriverez pas à cette extrémité ou bien alors, mes enfants, il faudrait en conclure que vous n’avez pas l’approbation de Dieu ou qu’il ne vous juge pas dignes d’accomplir ses desseins ; il faudrait alors respecter ses décrets divins et s’y soumettre. A vous donc de vous rendre dignes de votre vocation, d’en acquérir les vertus et de mériter par la souffrance les secours dont vous avez besoin, car jusqu’à présent tout me prouve que nous faisons l’œuvre du bon Dieu et qu’il aime notre Prado[432]»

Nous ne pouvons pas laisser de côté de telles consignes. L’Évangile est toujours là, présent et actuel. D’ailleurs, si nous lisons à la suite, dans le Véritable Disciple, les pages qui se rapportent à la confiance en Dieu, nous sentirons avec quelle chaleur le P. Chevrier les a écrites. Il se sent tellement dans la main de Dieu qu’il ne peut être inquiet. La seule question, c’est de faire l’œuvre de Dieu, non son œuvre propre, et d’être fidèle à Dieu dans la conformité à son Fils Jésus. L’éloge du prêtre pauvre arrive tout naturellement comme la conclusion de ces pages de foi, de confiance et d’amour[433].

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III. RENOUVEAU ÉVANGÉLIQUE DANS LA COMMUNION AVEC L’EGLISE

A première vue, il semble qu’un renouveau évangélique dans la vie et le ministère des prêtres peut se réaliser sans rencontrer de difficulté ni de la part du magistère ni de la part des autres prêtres. D’ailleurs, le magistère a toujours affirmé que l’Église devait sans cesse travailler à son renouveau selon l’Évangile. De fait, quand il s’agit d’un renouveau purement spirituel qui n’entraîne pas par lui-même de changement extérieur ni dans le style de vie ni dans les réalisations apostoliques, on ne voit pas apparaître de vraies difficultés ; mais le P. Chevrier ne voulait pas se contenter d’un renouveau purement spirituel, il désirait un renouveau dans toute la vie et le comportement des prêtres au plan personnel comme au plan apostolique ; il voulait aussi réaliser ce renouveau en restant prêtre séculier. Il n’a jamais demandé que ce renouveau fut imposé à tous les prêtres et il ne se présentait pas comme un réformateur du clergé. Il ne s’est jamais permis de condamner ses confrères parce que leur manière d’agir ne lui paraissait pas assez évangélique, il demandait seulement la permission pour lui et pour les prêtres qui s’associeraient à lui, de vivre selon l’Évangile, tout en restant prêtres séculiers. Il demandait, en particulier, la permission d’exercer le ministère gratuitement.

Même en agissant ainsi, Antoine Chevrier s’est attiré d’énormes difficultés. Je vous en ai déjà parlé et il ne faudrait pas s’en étonner. Ces difficultés étaient inévitables. Concrètement, en ne se conformant pas à la vie de ses confrères, le P. Chevrier, même s’il ne les critiquait pas, avait l’air de les condamner. On pouvait craindre aussi que les fidèles, remarquant ces différences, ne méprisent plus ou moins les prêtres qui s’en tiendraient aux traditions du clergé. En permettant au P. Chevrier d’exercer le ministère gratuitement, l’autorité ecclésiastique ne rendrait-elle pas très difficile le recours des autres prêtres aux exigences habituelles ? On devrait alors se poser le problème des ressources nécessaires à la vie du clergé. De plus, la préférence pour les pauvres, telle qu’elle était voulue par le P. Chevrier, était non seulement

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opposée à la mentalité habituelle du clergé, mais elle pouvait susciter des difficultés auprès des « bonnes familles » qui se présentaient comme le principal soutien du clergé.           .

A sa petite place, le P. Chevrier s’est situé à la manière de ceux qui ont le plus travaillé dans l’Église à son renouveau évangélique, je pense spécialement à saint François d’Assise et à saint Dominique. Il aimait à dire : « L’esprit de Dieu est dans les saints[434]. » Il a voulu réaliser un renouveau évangélique authentique dans une communion parfaite avec l’Église. Sa manière de faire n’était pas la seule possible. Je dois avouer qu’elle m’a toujours profondément impressionné[435].

Le P. Chevrier, le pape, les évêques

Antoine Chevrier a toujours eu une attitude de foi et d’obéissance envers le pape et les évêques. Certes, il n’y a rien d’exagéré dans son attitude : il n’hésite pas à dire qu’on peut être évêque sans avoir l’esprit de Dieu[436] et il fait des réserves sur les grandes cérémonies romaines. Il écrivait à propos d’une messe pontificale célébrée à la chapelle sixtine : « Tout cela est imposant et nulle part la religion ne revêt plus de grandiose et de splendeur. Cependant j’aurais préféré voir la crèche de Jésus et être berger pour avoir le bonheur d’être dans l’étable du Sauveur[437]. »

Si le pape et les évêques ne sont pas le Christ, ils le représentent et ils en sont un signe. Il disait : « En voyant le pape, on voit Notre Seigneur Jésus-Christ[438]… Nous lui devons obéissance parce qu’il représente Jésus-Christ lui-même[439]» « Nos évêques sont les représentants

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de Dieu sur la terre et, unis au pape, ils nous manifestent aussi la volonté de Dieu[440]. » Quand il parlait du pape et des évêques, il ne restait pas au niveau d’une foi purement surnaturelle, il manifestait aussi, en toute simplicité, son affection filiale et sa confiance : « Notre Saint-Père le pape est notre père à tous : il nous porte tous dans son cœur et nous devons l’aimer » et il ajoutait : « Plus on lui fait des misères, plus nous devons l’aimer et prier pour lui, c’est le devoir de ses enfants[441]. » Annonçant aux fidèles réunis dans la chapelle du Prado la mort du cardinal de Bonald, il s’exprimait ainsi : « C’est de lui que j’ai reçu l’onction sacerdotale ; c’est lui qui a béni les premiers travaux de mon ministère ; c’est lui qui m’a soutenu, dirigé, conseillé, encouragé dans la fondation du Prado, dans les épreuves et les difficultés ; c’est grâce à lui que j’ai le bonheur aujourd’hui d’évangéliser vos âmes. C’est de lui que j’ai reçu la mission[442]. »

En même temps, le P. Chevrier a conscience de l’appel qu’il a reçu de Dieu. Il a la conviction que le Seigneur lui a demandé de se convertir en suivant Jésus-Christ de plus près ; il a aussi la conviction qu’il doit s’associer d’autres prêtres pour marcher avec lui dans la même ligne et que ces prêtres devront transformer non seulement leur vie personnelle, mais aussi leurs rapports apostoliques avec les hommes dans le sens de l’Évangile. Cette voie d’initiatives dans laquelle le Seigneur le pousse à entrer, il ne l’oppose pas à l’obéissance due au pape et aux évêques. Bien au contraire, il cherche sans cesse à avancer dans sa fidélité au Christ et à ceux qui le représentent dans l’Église. Il disait : « Nous nous soumettrons d’esprit et de cœur à toutes les décisions de l’Église et du pape[443]. »

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Pour mieux comprendre comment le P. Chevrier a cherché à réaliser sa mission en communion avec le pape et les évêques, il sera bon de voir ce qu’a été, en général, l’attitude du pape et des évêques à son égard.

Antoine Chevrier a été en rapport avec les archevêques de Lyon, c’est-à-dire le cardinal de Bonald (t 1870), Mgr Ginouilhac (t 1876) et le cardinal Caverot (t 1887). Parmi leurs collaborateurs, on nomme spécialement un évêque auxiliaire, Mgr Thibaudier, et un vicaire général, M. Richoud. Ses rapports avec l’évêché de Grenoble ont été assez brefs (1867-1871) ; nous les connaissons mal ; ils ne concernent que la paroisse du Moulin à Vent. Au plan personnel, les archevêques de Lyon ont toujours été bienveillants et très confiants à son égard. Le cardinal de Bonald l’a vraiment soutenu dans la fondation de l’œuvre de première communion au Prado. On n’a pas trace de difficultés en ce qui concerne la fondation de l’école cléricale. En recevant dans son école des élèves qui ne payaient pas de pension, il permettait l’accès au sacerdoce à des enfants pauvres. A une époque où il n’y avait pas d’œuvre des vocations, le P. Chevrier rendait un vrai service au diocèse de Lyon. Mgr Ginouilhac et le cardinal Caverot ont eu la même attitude de bienveillance, de confiance et de soutien. Cependant, il faut noter chez le cardinal de Bonald et Mgr Ginouilhac une certaine réserve. Le cardinal Caverot est le premier archevêque de Lyon qui a rendu visite au Prado. C’était en 1878, dix-huit ans après la fondation. Mgr Ginouilhac explique tout simplement sa réserve en écrivant au P. Chevrier : « J’irais bien vous voir, mon bon Père, dans votre Prado, mais je n’ose pas m’aventurer dans vos quartiers[444]. » Nous ne savons rien des motifs qui ont empêché le cardinal de Bonald de rendre visite au P. Chevrier.

En ce qui concerne sa fondation essentielle, une association de prêtres pauvres au service des paroisses pauvres,

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on sent une profonde hésitation de la part de l’archevêché de Lyon. On pourrait l’exprimer ainsi : l’Abbé Chevrier est un saint, d’accord, mais est-il un fondateur ? C’est sans doute ainsi qu’il faut expliquer les refus réitérés qui ont été opposés à l’abbé Gourdon pour entrer au Prado, ainsi que le refus opposé par Mgr Ginouilhac pour l’envoi des séminaristes du Prado à Rome. Quant à la gratuité du ministère, elle semble avoir été formellement exclue. De fait, l’archevêque de Lyon n’a jamais proposé de paroisse au P. Chevrier et il a fallu attendre 1891, douze ans après la mort du P. Chevrier, pour qu’une paroisse soit confiée à des prêtres du Prado. Ne serait-ce pas à cause de son désaccord au sujet de la gratuité dans le ministère que l’évêché de Grenoble retira la paroisse du Moulin à Vent au P. Chevrier ? En effet, dans le post-scriptum d’une lettre adressée au P. Chevrier, M. Orcel, vicaire général de Grenoble, s’était exprimé ainsi : « Je pense bien que vos délégués pour le Moulin à Vent se conforment à la volonté de Monseigneur et reçoivent le casuel[445]. » Cependant, le cardinal Caverot semble avoir dépassé ses prédécesseurs dans la confiance qu’il a témoignée au P. Chevrier et à ses orientations. En effet, c’est lui qui a autorisé les quatre premiers diacres du Prado à faire leurs études à Rome ; et, malgré l’opinion contraire de son vicaire général, il les a laissés, une fois ordonnés prêtres, à la disposition du P. Chevrier. C’est lui aussi qui a approuvé, « provisoirement et par manière d’essai », le règlement du Prado, le 25 janvier 1878. Dans ce règlement, il n’est pas question du casuel (d’ailleurs le Prado n’était pas une paroisse) ; on dit seulement ceci : « Nous nous sommes interdit toute recherche d’argent… nous nous bornons à faire la quête le dimanche aux offices et le soir à la prière[446]. » Approuver ce règlement, c’était approuver que l’on ne fasse pas payer « sa chaise ». C’était déjà quelque chose ! De plus, dans ce règlement, on soumettait au cardinal le désir « d’aller faire le catéchisme dans les ateliers, dans les villages, dans les maisons,

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pour aller chercher tant d’âmes qui s’éloignent aujourd’hui de Dieu et de l’Église[447] ».

Auprès du pape, Antoine Chevrier a trouvé à peu près le même accueil qu’auprès des archevêques de Lyon. Très bien accueilli et avec beaucoup de bienveillance, à titre personnel et pour son œuvre de première communion, le P. Chevrier n’a jamais reçu l’approbation qu’il aurait tant désirée pour l’association de prêtres qu’il voulait fonder ou pour la gratuité du ministère. D’ailleurs, il n’a jamais eu d’audience privée. Il a été cependant accueilli deux fois par Pie IX, à la fin d’une audience accordée à Mgr Dubuis[448]. Tout s’est donc passé par l’intermédiaire et avec l’appui des Pères capucins et de Mgr Dubuis. Je citerai la réponse de Pie IX au Père Piscivillo qui avait présenté au pape la supplique d’Antoine Chevrier (12 octobre 1864). Dans cette supplique, le P. Chevrier avait exprimé le désir de plusieurs prêtres qui voulaient « exercer le saint ministère sans autre rétribution que celle que les fidèles offriront spontanément ». Le pape répondit : « L’œuvre est bonne, mais avant de l’approuver, il faut que les années s’écoulent, que les évêques en témoignent l’opportunité et le succès ; pour le moment, je ne puis qu’approuver les intentions et bénir les personnes, ce que je fais de tout mon cœur[449]. »

On ne peut pas dire que le pape ou les évêques aient reconnu juridiquement Antoine Chevrier dans ce qui était l’essentiel de sa mission, à savoir une association de prêtres séculiers décidés à vivre selon l’Évangile dans leur vie et leur ministère de prêtres diocésains ; ils ne l’ont pas non plus autorisé à reprendre la coutume ancienne, mentionnée dans la préface du rituel romain, sur la manière de recevoir les offrandes des fidèles à l’occasion

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du culte. Mais s’ils ne l’ont pas reconnu juridiquement, ils l’ont certainement encouragé positivement et le P. Chevrier s’est vraiment réjoui de la parole du pape Pie IX : « L’œuvre est bonne. » Je reviendrai plus loin[450] sur l’approbation du pape, mais je voudrais dire dès maintenant que nous ne pouvons pas nous arrêter seulement aux réserves et aux refus. L’aspect positif des encouragements reçus l’emporte de beaucoup sur les réserves faites. D’une certaine manière, le pape Pie IX ouvrait la porte aux évêques qui auraient envisagé de donner une permission au P. Chevrier en vue de l’exercice gratuit du ministère.

Fidèle à sa mission

Face à ces incompréhensions, d’autres se seraient découragés ou se seraient révoltés ; ou bien ils auraient passé outre aux interdits pour réaliser ce qu’ils auraient cru nécessaire. Antoine Chevrier ne veut que ce que Dieu veut et il ne conçoit même pas que l’on puisse faire la volonté de Dieu en dehors de la communion à l’Église. Mais, il n’envisage pas l’obéissance d’une façon purement passive ; aussi devant ces difficultés, il ne s’arrête pas ; bien au contraire nous le voyons plein d’initiatives, sachant réaliser ce qui est possible, sachant insister pour avoir les permissions nécessaires, sachant attendre, sans se désespérer jamais. Il n’a jamais condamné les autres prêtres et, tout en maintenant son orientation, il ne se permettait jamais des critiques personnelles. Il exprimait franchement sa pensée et il dénonçait nettement les inconvénients qui résultaient de certaines manières d’agir. Parfois même, il s’est exprimé avec vivacité ou avec humour, par exemple en parlant des prêtres qui passent leur temps à quêter pour construire ou pour embellir leur église : « Ils sont obligés de courir continuellement chez M. le Préfet, chez le maire, chez l’empereur, chez M. Un tel ou Mme Une telle. Est-ce là l’œuvre de Dieu ! Non, c’est l’œuvre humaine[451]. » Mais ce qui est critiqué, c’est

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la manière d’agir : ce ne sont pas les personnes ; et s’il parlait ainsi, c’était à ses séminaristes ou à ses prêtres, pour qu’ils ne fassent pas comme les autres. Il leur disait aussi : « Chacun rendra compte à Dieu des grâces qu’il aura reçues. On ne doit se glorifier de rien et se garder de dire aucune parole contraire à la charité du prochain : il faut mettre à profit la grâce de Dieu et ne juger personne[452]. » Quand il a besoin d’une permission, il ne la demande pas au nom d’une théorie qui s’imposerait à tous ; il demande simplement qu’on l’autorise à ne pas employer certaines manières d’agir qui risquent d’écarter les hommes de l’Église. Quand il n’a pas besoin d’autorisation spéciale, Antoine Chevrier sait profiter de sa liberté pour vivre selon l’Évangile. Il sait bien qu’en réalisant une pauvreté effective « dans le logement, le vêtement, la nourriture, etc. » il peut gêner d’autres prêtres et se faire critiquer par eux, mais quand on ne critique pas ceux qui vous critiquent, on finit par faire accepter cette forme d’originalité qui consiste à vivre selon l’Évangile[453].

Même si on n’est pas toujours bien compris, on peut travailler progressivement à la réalisation d’un projet. Le P. Chevrier avait cherché des confrères qui accepteraient d’entrer dans ses vues et de s’associer à lui. De ce côté-là, et malgré certaines réussites temporaires, je pense

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particulièrement au P. Jaricot, ce fut un échec. Aussi, dès 1865, Antoine Chevrier se décide à fonder une école cléricale afin de pouvoir former quelques jeunes dans la ligne du Prado. Il ne pouvait alors les garder que jusqu’à la rhétorique. Ensuite, il devait les confier au grand séminaire. Il ne les abandonne pas pour autant, il les visite, leur écrit, les reçoit pendant les vacances, et continue, jusqu’à un certain point, à les former dans la ligne de l’Évangile. Malgré tout, il sent combien les influences extérieures au Prado deviennent un obstacle[454]. Il sent la nécessité d’une formation spéciale.

Dès 1873, le P. Chevrier avait demandé à Mgr Ginouilhac la permission d’envoyer ses séminaristes à Rome[455] ; en 1876, il réitère sa demande à Mgr Caverot pour ses quatre diacres ; de nouveau, c’est un refus[456].

Dix jours après, se trouvant à l’archevêché pour la con­firmation des enfants du Prado, le P. Chevrier aborde Mgr Caverot qui faisait son action de grâces à son prie-Dieu. A genoux, auprès de lui, le P. Chevrier insiste : « Je croyais que vous y aviez renoncé, dit Mgr Caverot.

–           Il me semble impossible d’y renoncer, Monseigneur.

–           Vous y tenez donc bien ? — Oui, Monseigneur, la chose me paraît nécessaire. Notre vocation est particulière, il y faut une formation particulière[457]. » Contre toute attente, Mgr Caverot accepte. Il lui dit : « Faites comme vous désirez, mon bon ami. Je ne veux pas con­trarier les desseins de Dieu sur vous et sur votre œuvre[458]. » Cet entretien me semble caractéristique de la manière du P. Chevrier. Il est intimement persuadé que Dieu demande une formation spéciale pour ses futurs prêtres ; il constate que la formation reçue au grand séminaire de Lyon ne peut être suffisante ; alors il demande et il insiste. Une obéissance dans la foi n’est ni passive, ni résignée ; elle est humble, elle exige qu’on propose des initiatives et que l’on sache persévérer.

Un autre problème le préoccupait. L’archevêque de

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Lyon laisserait-t-il à sa disposition ses quatre premiers prêtres ? Au plan canonique, Antoine Chevrier n’avait aucun droit sur eux. Les avoir formés jusqu’en rhétorique aux frais du Prado ; avoir payé leur pension au grand séminaire ; les avoir pris en charge personnelle­ment, au moment du sous-diaconat, tout cela constituait un motif valable, mais pas un droit. Cependant, c’était une bonne préparation à la décision du Cardinal Caverot qui, finalement, mit ces jeunes prêtres à la disposition du P. Chevrier. Nous voyons ainsi la « manière » du P. Chevrier : il n’attend pas que les autorisations arrivent d’elles-mêmes ; il sait les préparer.

Les faits que j’ai énumérés manifestent déjà clairement les trois caractéristiques de l’action chez Antoine Chevrier : réalisme, prudence, persévérance. Elles s’enracinent dans cette sagesse populaire qui repose plus sur l’intuition et l’expérience que sur les raisonnements ; mais elles ne s’expliquent pleinement qu’en référence à cette sagesse de Dieu que le P. Chevrier avait puisée dans l’Évangile. Voici encore un fait qui manifeste son réalisme. Submergé de travail, Antoine Chevrier ne pouvait pas faire face tout seul aux exigences de l’œuvre de première communion et de l’école cléricale. Alors il accepta le concours de prêtres qui, généralement, n’étaient pas à la hauteur des tâches qu’il leur confiait, mais qui cependant pouvaient l’aider. S’il avait été un théoricien, il ne les aurait pas acceptés, mais il aurait dû renoncer à son projet. Réaliste, il a fait ce qu’il a pu avec les collaborateurs qu’il pouvait avoir. De même, connaissant bien la mentalité générale de son temps, Antoine Chevrier n’a pas manifesté la totalité de son projet ni au moment où il fondait l’œuvre de première communion, ni au moment où il a commencé à recevoir des enfants dans son école cléricale. Il était prudent. Il lui suffisait d’avoir les permissions nécessaires pour réaliser ce qu’il avait à faire chaque jour. Il ne pouvait pas voir non plus dès le point de départ la forme précise que prendrait son projet. Ce qu’il avait vu, c’est qu’il devait fonder une association de prêtres pauvres pour le service des pauvres. Au plan de la réalisation, il se tenait en dépendance du Saint-Esprit en se laissant guider par les événements. Cela surtout est la vraie prudence ! Ce qui frappe le plus

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dans l’attitude du P. Chevrier, c’est sa persévérance. Il ne s’est laissé arrêter ni par les incompréhensions de ses supérieurs hiérarchiques, ni par les difficultés que lui créaient sans cesse ses confrères, ni par les résistances et même parfois les échecs dans la formation de ses futurs prêtres. Il continuait quand même.

Il souffrait beaucoup de sa solitude. Il en a fait d’ailleurs la confidence. C’était en 1865, au moment où il faisait des démarches pour accueillir l’abbé Gourdon, mais ces démarches n’ont jamais abouti. Il écrivait : « Si le bon Dieu m’envoyait un bon confrère, qui comprît bien l’œuvre de Dieu, alors je me sentirais plus de courage, plus de force, mais seul, toujours seul, je sens que je n’ai pas la force ou il faudrait une grâce extraordinaire que je n’ai pas encore méritée[459]. »

Il souffrait d’autant plus de sa solitude qu’il se sentait incapable de faire face à sa responsabilité. On ne pourra bien comprendre la valeur de sa persévérance qu’en la situant au milieu des obstacles extérieurs et intérieurs auxquels il se heurtait chaque jour. Au mois de septembre 1864, au moment de présenter sa supplique au pape, il écrivait : « Je suis si pauvre, si misérable, j’ai si honte de me trouver au monde et en présence du monde que je me cacherais tout entier dans un petit trou[460]. » Eh bien ! malgré tout cela, il ne s’est pas arrêté, il a continué à marcher. La persévérance du P. Chevrier n’était pas un simple attentisme. En 1878, il avait eu l’impression que toute son œuvre s’écroulait ; le P. Jaricot était parti à la Trappe et deux de ses jeunes prêtres pensaient le quitter, un pour la Grande Chartreuse et un pour les missions étrangères. Il ne se contente pas d’accepter cette épreuve dans la foi, il est décidé à lutter encore. Tout en respectant la liberté des personnes, il écrit au P. Jaricot, il s’entretient longuement avec le P. Duret et brusquement la crise se dénoue. Le P. Jaricot revient au Prado et les deux jeunes prêtres décident de rester avec le P. Chevrier. Il avait tenu jusqu’au bout ; il en avait été malade, mais il ne s’était pas laissé écraser[461].

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Il a reconnu lui-même dans son testament spirituel que la main de Dieu était avec lui. Il était soutenu spécialement par deux pensées qui étaient devenues pour lui des certitudes :

1. « Si on met vraiment l’intérieur, l’extérieur viendra toujours »[462]

2. « Quand le bon Dieu veut une chose, il sait incliner le cœur de nos supérieurs à nous l’accorder en temps utile ; il faut prier et savoir attendre[463]. »

Savoir attendre, c’est attendre non seulement en priant, mais en réalisant tout de suite ce qui peut être réalisé, en préparant l’avenir et en réitérant les démarches et les demandes nécessaires, non par entêtement, mais par fidélité[464], non pour faire pression, mais pour aider nos supérieurs à mieux comprendre ce que Dieu attend de nous. Travailler ainsi, c’est contribuer à un renouveau évangélique dans la communion à l’Église, c’est faire l’œuvre de Dieu.

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CHAPITRE VI : LA COMMUNAUTÉ SELON L’ÉVANGILE

Antoine Chevrier a dit plusieurs fois qu’il souffrait de la solitude au Prado. Cependant, il n’a jamais été seul ; il a eu, dès le début, des frères et des sœurs et, au bout d’un certain temps, il a eu des prêtres avec lui. C’est lui qui était le supérieur, donc il pouvait bien organiser au moins une certaine vie de communauté et il l’a fait. D’où lui venait cette impression douloureuse de solitude ? Pour lui, il ne suffit pas de vivre ensemble, même avec une bonne organisation pour qu’il y ait vie de communauté. Pour lui, l’organisation de la vie communautaire, les exercices faits en – commun, c’est de l’extérieur et, pour lui, l’extérieur compte, sans doute, il est même nécessaire, mais il ne suffit jamais. Ce qu’il faut, c’est chercher avant tout l’intérieur, c’est-à-dire ce qui fera la véritable unité. Il disait : « La vraie unité n’est ni dans l’argent, ni dans les habits, ni dans la cohabitation, ni dans les titres de frères qu’on se donne ; tout cela suppose l’unité mais ne la fait pas ; tout cela n’est rien au fond. Combien ces titres de frères ou de sœurs sont ridicules et mensongers souvent[465]. »

Nous allons donc retrouver, à propos de la vie de communauté, un des aspects caractéristiques du P. Chevrier. D’un côté, il présente ce qui lui paraît être l’essentiel

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dans la vie de communauté, ce qui en fait la vérité ; d’autre part, et sans jamais perdre de vue l’idéal qu’il s’est proposé, il réalise à mesure ce qui est possible et il demande à ceux qui se sont associés à lui de marcher eux aussi vers cet idéal. Parfois, on a l’impression d’un échec en raison de la distance qui sépare l’idéal de la réalisation ; en réalité, c’est une marche en avant pleine d’espérance, car, à travers tous les obstacles, il poursuit son effort.

Si pour l’essentiel la pensée du P. Chevrier est vraiment originale, dans ce sens qu’elle est pleinement évangélique, quand il s’agit de la réalisation, il n’hésite pas à faire des emprunts à la vie religieuse, tout en maintenant toujours la subordination des pratiques communautaires aux exigences de l’apostolat. Les orientations du P. Chevrier sont donc à la fois originales et marquées par son temps ; nous les présenterons telles qu’il les a présentées lui-même[466].

I. LA FAMILLE SPIRITUELLE

Le P. Chevrier a toujours affirmé la nécessité d’un supérieur et d’un règlement ; il voulait aussi la cohabitation

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et la mise en commun des biens. Il tenait à la régularité des réunions et des exercices communautaires. Tout cela, pour lui, n’était pas l’essentiel, n’était pas premier. L’essentiel, ce qui est premier pour lui, il l’a exprimé dans deux textes fondamentaux[467].

Après avoir dit que l’« esprit de Dieu, c’est tout, c’est tout pour soi-même, c’est tout pour une communauté », le P. Chevrier ajoute : « C’est l’esprit de Dieu qui forme l’unité dans une maison, qui met la fusion dans les esprits et les cœurs, qui fait que tous ne font qu’un. » Se référant ensuite à la prière du Christ après la dernière Cène (Jn 17, 11. 20-26) et à la vie des premiers chrétiens qui n’avaient qu’un cœur et qu’une âme (Ac 4, 32), il réitère sous une autre forme la même affirmation : « La vraie unité est dans l’union d’un même esprit, d’une même pensée, d’un même amour et c’est Jésus-Christ qui en est le centre par le Saint-Esprit[468]. » Autrement dit, la communauté telle qu’il la veut ne peut exister qu’entre des personnes qui ont personnellement pris la décision de suivre Notre Seigneur Jésus-Christ de plus près. Cela ne veut pas dire qu’elles y soient déjà arrivées ; d’ailleurs, on ne peut jamais réaliser pleinement la perfection

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évangélique ; mais cela suppose qu’elles soient vraiment décidées à marcher dans ce sens.

Suivre Jésus-Christ de plus près s’étend à toute la vie du prêtre et à tout son ministère. L’association qu’il voulait fonder ne pouvait être une association purement spirituelle, se limitant à ce qu’on appelle « la vie intérieure ». Elle comporte nécessairement la réalisation effective de la vie évangélique. Cependant, cette association ne peut pas être marquée seulement par le choix d’un style de vie pauvre et par un apostolat orienté vers les pauvres. Il faut que ce style de vie et cette orientation vers les pauvres aient été choisis à partir de la connaissance et de l’amour de Jésus-Christ et dans le but de faire connaître Jésus-Christ. Pour former une vraie communauté selon l’Évangile, les prêtres doivent donc communier dans la même décision de se donner entièrement à Jésus-Christ, en vivant en dépendance de son Esprit et en exerçant leur apostolat selon l’Évangile.

Le deuxième texte se réfère au passage de l’Évangile dans lequel Jésus nous dit qui sont son frère, sa sœur et sa mère (Mc 3, 31). Il rejoint profondément le texte précédent, mais il insiste sur la mise en pratique et précise ce qu’est une famille spirituelle. En voici quelques extraits plus significatifs : « Quand deux âmes, éclairées par l’Esprit Saint, écoutent la parole de Dieu et la comprennent, il se forme dans ces deux âmes une union d’esprit très intime dont Dieu est le principe et le nœud… Cette connaissance de Dieu produit d’abord l’amour de Dieu et aussi l’amour de celui qui pense comme nous et selon Dieu ; et ce lien d’esprit, fondé sur Dieu, est infiniment plus intime et plus fort que tout autre lien naturel. Et quand à ce lien spirituel vient se joindre la pratique de cette même parole, alors se forme une famille vraiment spirituelle, une communauté chrétienne ayant Dieu pour fondement, sa divine parole pour lien et les mêmes pratiques pour but. Et il ne peut y avoir de famille ou de communauté chrétienne sans cette union d’esprit fondée sur la connaissance de Jésus-Christ, de sa divine parole et la pratique des mêmes œuvres[469]. » La « famille spirituelle » exige donc de ses

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membres non seulement la connaissance de Jésus-Christ, mais aussi la « pratique des mêmes œuvres ». Il n’y aura donc pas de famille spirituelle sans réalisations extérieures. De même qu’il n’y a pas de pauvreté authentique si elle reste au niveau d’un détachement de l’esprit et du cœur.

Parmi ces pratiques, parmi ces réalisations, il en est une qui est spécifique de la vie de communauté selon l’Évangile, c’est la vie de famille. De même que le P. Chevrier se référait à la pauvreté des pauvres pour découvrir comment il devait vivre en pauvre, ainsi il se réfère à une « véritable famille » pour déterminer la pratique de la famille spirituelle. Cependant, le fait de se référer aux pauvres ou à la famille ne constitue pas un absolu et finalement tout doit s’éclairer à la lumière de l’Évangile. Tel est le réalisme évangélique d’Antoine Chevrier. Ce n’est pas seulement la réalité vécue par les pauvres ou par les familles qui devient une règle de vie, mais cette réalité éclairée par l’Évangile. Il ne s’agit pas de se conformer strictement à ce que vivent les pauvres ou les familles, mais il faut en tenir compte, car Jésus nous forme à travers la vie des pauvres ou des familles, pourvu que nous sachions les regarder dans sa lumière. Voici d’ailleurs comment Antoine Chevrier décrit la famille spirituelle : « Quand cette famille existe réellement, nous devons trouver dans cette famille tout ce qui se trouve dans une véritable famille : l’amour, l’union, le support, la charité, tous les soins spirituels et temporels qui sont nécessaires à chacun de ses membres, sans avoir besoin d’aller chercher ailleurs ce qui est nécessaire pour les besoins de l’âme ou du corps, autrement la famille n’est pas entière ni véritable.[470] »

Cet essentiel de la vie communautaire, dans la communion d’esprit et de cœur avec Jésus, dans un effort constant de conformité effective avec l’Évangile et dans le soutien fraternel d’une vraie vie de famille, tel est le but vers lequel s’oriente sans cesse le P. Chevrier. Il ne se décourage jamais malgré les difficultés ; aussi bien dans la formation de ses futurs prêtres que dans la formation

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de ses sœurs, il s’efforce sans cesse d’établir une vraie vie de communauté selon l’Évangile. Il en sentait profondément le besoin pour lui, comme pour ses prêtres.

II. L’APPUI COMMUNAUTAIRE

Antoine Chevrier s’est situé à deux niveaux pour parler de la nécessité d’un appui communautaire pour les prêtres. Dans le règlement des paroisses, qui a été probablement écrit pendant qu’il était curé du Moulin à Vent (1867-1871), il décrit surtout les « pratiques » communautaires et c’est normal puisqu’il s’agit d’un règlement. Dans d’autres écrits et spécialement dans ses lettres, il nous parle directement de la nécessité d’une communauté évangélique pour être fidèle à sa vocation de disciple de Jésus. Autrement dit, si on veut suivre Jésus-Christ de plus près, on ne doit pas rester seul, on a besoin de ses frères comme nos frères ont besoin de nous. On ne doit pas opposer ces deux aspects d’un même besoin. Ils sont complémentaires ; mais ils ne se situent pas au même niveau. Dans la perspective du P. Chevrier, c’est le second qui est le plus important. La pratique communautaire reste nécessaire.

Dans le préliminaire du règlement des prêtres de paroisse, Antoine Chevrier décrit la grandeur du ministère paroissial et les difficultés rencontrées par les prêtres pour être fidèles à leur vocation. Puis il fait une constatation : « La solitude dans laquelle le prêtre se trouve, quoique vivant parfois avec des confrères, fait qu’il remplit moins bien ses devoirs, qu’il néglige de continuer à s’instruire et qu’il n’accomplit pas entièrement la mission que Jésus lui a confiée. » En effet, le prêtre, s’il veut être à la hauteur de sa tâche, « a besoin de soutien, d’appui, d’ami, de conseiller ». Il a besoin d’amitié pour pouvoir « communiquer ses idées et travailler à leur réalisation ». Le soutien qu’Antoine Chevrier attend de la communauté est donc multiforme : il se situe au plan affectif, spirituel et apostolique.

Ce préliminaire se termine ainsi : « Quelques prêtres, désirant se sauver et sauver les autres, s’engagent à vivre

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dans la pauvreté, l’obéissance aux supérieurs et à l’union entre eux ; à prier, à étudier et à se livrer à toutes les œuvres de zèle qui conviennent au ministère des paroisses[471]. » Antoine Chevrier énumère ensuite une série de prescriptions marquées à la fois par sa préoccupation de pauvreté et par les circonstances concrètes dans lesquelles se déroulait alors le ministère paroissial. Il veut donc aider les prêtres à sortir de leur individualisme et à s’orienter, à tous points de vue, dans un sens communautaire. On sent, en effet, que le P. Chevrier ne réduit pas la vie communautaire au domaine de l’apostolat ou au domaine des exercices spirituels en commun ; il voudrait qu’elle s’étende à toute la vie du prêtre.

Antoine Chevrier a exprimé lui-même non seulement la souffrance qui résultait de sa solitude, mais aussi le besoin qu’il éprouvait d’un soutien communautaire pour pouvoir répondre à l’appel de Dieu. Dans une lettre écrite en 1865 — c’était l’époque où l’abbé Gourdon faisait des démarches pour être admis au Prado, démarches qui, hélas, n’aboutiront pas — il s’exprimait ainsi : « Si le bon Dieu m’envoyait un bon confrère qui comprît bien l’œuvre de Dieu, alors je me sentirais plus de courage, mais seul, toujours seul, je sens que je n’ai pas la force ou il faudrait une grâce extraordinaire que je n’ai pas encore méritée[472]. » Quand le P. Chevrier nous dit que « seul, toujours seul, il n’a pas la force », il ne pense pas seulement à sa vie personnelle de disciple de Jésus, mais à tout ce que Dieu lui a demandé pendant la nuit de Noël 1856, c’est-à-dire à la fondation d’une association de prêtres vivant selon l’Évangile. C’est surtout par rapport à cette fondation qu’il se sent écrasé dans sa solitude. Mais l’ensemble de ses lettres exprime bien sa conviction profonde. On ne peut pas arriver tout seul à vivre vraiment selon l’Évangile ; on a besoin d’un appui communautaire. Autrement dit, une vie communautaire selon l’Évangile est nécessaire pour que l’on arrive à suivre Jésus-Christ de plus près, au plan personnel comme dans l’apostolat. Le P. Chevrier veut, pour ses prêtres, un apostolat selon l’Évangile.

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Par ailleurs, il est difficile de préciser en quoi consiste cette « grâce extraordinaire » qui seule pourrait lui permettre de vivre selon l’Évangile et de réaliser sa mission sans appui communautaire. Peut-être pensait-il au curé d’Ars ! peut-être, se sentant écrasé par son incompétence, son impuissance et ce qu’il appelait sa lâcheté, éprouvait-il le besoin d’être aidé davantage par Dieu. En tout cas, et sans pouvoir donner d’autres précisions, on pourrait bien exprimer la pensée du P. Chevrier en disant : la vie communautaire selon l’Évangile est norma­lement nécessaire à ceux qui veulent suivre Jésus-Christ de plus près. C’est pourquoi il a toujours cherché des confrères avec qui il puisse communier dans un même désir de conformité totale avec Jésus-Christ. En janvier 1866, il espérait que l’abbé Gourdon pourrait le rejoindre au Prado. Il lui écrivait des lignes remplies d’espérance : « Venez, nous méditerons ensemble ces choses (il s’agit de la crèche, de la croix et du tabernacle) et nous les mettrons en pratique. Je sens que j’ai besoin de quelqu’un qui comprenne le bon Sauveur et qui l’aime. Oh ! non, comme vous le disiez dans votre lettre, nous ne serons plus seuls, nous serons deux et Jésus sera notre Maître. Tout peut se comprendre avec lui, tout peut s’unir en lui. Il est le lien fort et inséparable qui unit les cœurs vraiment désireux de le suivre[473]. » Malheureusement, l’autorisation fut refusée. Certes, Antoine Chevrier réagit dans la foi et la charité. Il arrive à comprendre les motifs du refus. « Ces messieurs, dit-il, ne peuvent deviner le motif qui nous fait agir[474] ». Mais le coup est dur : « J’ai quelquefois si honte, si peur, qu’il ne tient à rien que je me sauve. Hier encore, j’étais fortement tenté de me sauver dans ma petite cellule et de ne plus reparaître… Que j’aurais besoin d’un bon confrère pour me pousser.[475] » Le Seigneur ne l’a pas abandonné dans son épreuve et Antoine Chevrier a continué à chercher des prêtres pour l’aider, mais ils n’étaient pas tels qu’il les aurait voulus. Il souffre toujours de sa solitude. En

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1869, il fait encore un essai avec l’abbé Dutel et il précise bien sa pensée : « Imiter Notre Seigneur, suivre Jésus-Christ, devenir un autre Jésus-Christ sur la terre, voilà le but que je me suis proposé dès le commencement. Si le Saint-Esprit vous inspire de venir nous aider à accomplir ce travail et à vivre ensemble cette vie, venez[476] » ; et il ajoutait : « Je vois par expérience que ceux qui viennent ici, conduits par leur esprit propre ou pour se placer, ne font rien et ne sont plutôt que des entraves, au lieu d’être des aides[477]. » L’abbé Dutel fut autorisé à venir au Prado. C’était un prêtre sérieux ; il était même très austère ; mais il avait ses idées sur le Prado et il critiquait sans cesse le P. Chevrier. Il ne fut pas, pour le P. Chevrier, l’ami dont il avait besoin.

Heureusement, Antoine Chevrier rencontra l’abbé Jaricot. Celui-ci était limité dans ses moyens humains, mais bien décidé à suivre Jésus-Christ de plus près. Le P. Jaricot sera prêtre en 1869. On voit à travers la correspondance qu’il a eue avec lui de 1866 à 1878, à quel point le P. Chevrier était préoccupé de l’essentiel. D’une façon ou d’une autre, il revient sans cesse sur l’appel à suivre Jésus-Christ de plus près. C’est au P. Jaricot que, pendant son séjour à Rome en 1877, il fait part de ses inquiétudes au sujet de ses futurs prêtres qui ont beaucoup de raisonnements et qui ont subi toutes sortes d’influences, au séminaire et au Prado même[478]. Il ne se décourage pas pour autant, mais il sent combien « il sera difficile de détruire ce qui est déjà établi dans les esprits de nos jeunes abbés[479] ». Aussi, il va « doucement ![480] ». On comprend alors pourquoi le P. Chevrier tenait tant à la possibilité de donner à ses futurs prêtres une formation spéciale[481].

Notons que la vie communautaire fait partie de l’appel que le P. Chevrier a entendu à Noël 1856. Il se sentait appelé par Dieu non seulement à suivre Jésus-Christ de

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plus près, mais aussi à s’associer d’autres prêtres dans la même décision de vivre selon l’Évangile. Or c’est bien cela l’essentiel de la vie communautaire. Autrement dit, le P. Chevrier n’aurait pas été fidèle au Christ, s’il n’avait pas établi au Prado une vie communautaire selon l’Évangile.

III. LA RÉALISATION D’UNE COMMUNAUTÉ SELON L’ÉVANGILE

Antoine Chevrier n’a jamais pu réaliser pleinement une communauté selon l’Évangile, telle qu’il la désirait. Cependant, il a essayé d’en ébaucher les grandes lignes et il s’est surtout efforcé chaque jour, avec sa patience, sa bonté et sa ténacité inébranlable, de réaliser ce qu’il pouvait. Il se réfère d’abord pour cette réalisation à ce que nous avons dit jusqu’ici sur l’essentiel d’une communauté selon l’Évangile et sur la famille spirituelle ; mais, au plan de la pratique communautaire, il se réfère aux coutumes de la vie religieuse autant qu’elles sont compatibles avec le ministère des prêtres de paroisse[482]. Cependant, il a sa manière à lui de se conformer à ces coutumes. J’insisterai surtout sur l’esprit qui anime ces réalisations et sur ce qui est original dans sa manière de pratiquer la vie de communauté.

La vie commune

Même quand on ne vit pas ensemble, on peut s’aider mutuellement grâce à des rencontres régulières. Parfois, c’est la seule possibilité qui est donnée aux prêtres séculiers. On constitue ainsi des équipes. Le P. Chevrier ne s’est jamais placé dans cette perspective. Il voulait réaliser une vie commune. C’est dans ce sens que, dès le mois de mai 1858, pendant une retraite faite à Maubec, il écrivait cette résolution : « Je promets à Jésus de chercher des confrères de bonne volonté, afin de me les associer

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pour vivre ensemble de la même vie de pauvreté et de sacrifice afin de travailler plus efficacement à notre salut et à celui de nos frères[483]. » En 1865, à l’époque où il fondait son école cléricale, il écrivait ceci : « Que je voudrais avoir des confrères avec moi pour mener une vie évangélique, pratiquant la pauvreté et l’obéissance, comme dans les communautés, tout en s’adonnant au ministère paroissial[484]. » Dans le règlement des paroisses qu’il pensait soumettre à l’archevêque de Lyon, il avait écrit : « Nous promettons de lui obéir, alors même qu’il nous enverrait dans les paroisses les plus éloignées, les plus chargées, les plus difficiles ; nous le prions seulement de ne pas nous séparer[485]. »

On aurait pu dire au P. Chevrier que la vie commune n’est pas strictement indispensable pour réaliser un appui communautaire. Se serait-il lancé dans un débat théorique, je ne le pense pas. Sa réponse peut tout de même être dégagée de sa vie et de ses écrits. Il insiste beaucoup sur l’importance de la vie commune : c’est en vivant ensemble que l’on réalise une famille spirituelle selon l’Évangile ; c’est en vivant ensemble que l’on s’aide mutuellement à suivre Jésus-Christ de plus près ; c’est en vivant ensemble que les prêtres de paroisse trouveront le soutien humain et apostolique dont ils ont besoin ; en même temps, dans la mesure où la vie commune n’est pas possible ou pas réalisée, on doit faire tout son possible pour suppléer à son absence ou à ses déficiences. Il y a donc chez lui une double orientation : faire tout son possible pour réaliser une vraie vie commune selon l’Évangile ; prendre tous les moyens nécessaires pour réaliser, malgré tout, un appui communautaire quand la vie commune n’a pas pu être établie ou quand elle est insuffisante. De fait, il n’a jamais pu réaliser complètement son idéal, même au Prado, et, dans la seule paroisse qui lui a été confiée, le P. Martinet vivait seul, sauf quand le P. Chevrier pouvait s’absenter du Prado pour partager sa vie et son apostolat. Rappelez-vous aussi qu’il n’a pas pu

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former ses futurs prêtres, pendant leur philosophie et leur théologie, en les gardant avec lui au Prado. Il a dû les confier au grand séminaire de Lyon. Réaliste comme il l’était, le P. Chevrier ne s’est jamais découragé. Malgré les déficiences qui existaient au Prado, les diffi­cultés et les oppositions qu’il ressentait, il s’est toujours efforcé de réaliser une certaine famille spirituelle et d’avoir un certain nombre d’exercices communs. En ce qui concerne ses séminaristes, il suppléait au manque de vie commune soit par sa correspondance, soit en leur procurant le soutien de réunions régulières entre eux. De plus, pendant la période des vacances, il les regroupait au Prado pour leur faire réaliser, au moins pendant quelques semaines, une vraie vie commune et les initier à un apostolat communautaire. Enfin, il avait insisté pour réa­liser à Rome une équipe de vie commune pour ses futurs prêtres.

On sent, à travers sa manière d’agir, combien la préoccupation de la vie commune lui était présente. Dans le concret de la vie quotidienne, il faisait ce qu’il pouvait, il était assez réaliste pour se contenter du possible, mais il n’oubliait jamais le but qu’il poursuivait et il orientait vers ce but ses réalisations de chaque jour.

Règlements et obéissance

Le P. Chevrier a présenté son enseignement sur l’obéissance aux supérieurs et aux règlements dans le Véritable Disciple[486]. On peut se référer aussi aux consignes données au P. Duret son successeur[487] et aux témoignages rassemblés dans Esprit et Vertus à ce sujet[488]. Quand on lit les textes du P. Chevrier, on risque de les trouver très traditionnels et reflétant la mentalité de son temps. Mais quand on réfère ces textes à sa vie, on sent que sa manière de penser et d’agir est toute renouvelée grâce à l’Évangile. Il a conservé un certain nombre d’expressions parmi les plus traditionnelles et surtout

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celles qui sont d’origine biblique ; il les a dépouillées du sens plus ou moins sclérosé qu’elles avaient revêtu et il leur a fait retrouver leur saveur originale. C’est ainsi qu’il parle du renoncement, de règlements, d’obéissance ou du « supérieur ». Le P. Chevrier a toujours donné la priorité à l’intérieur par rapport à l’extérieur. Il dit à propos de ceux qui « commencent par des règlements extérieurs et font beaucoup de règles, que tout cela n’est rien[489] ». Malgré tout, il a fait lui-même un assez grand nombre de règlements. Rappelons au moins le règlement pour les frères et les sœurs du Prado, le règlement de récole cléricale, le règlement des paroisses[490]. Ce qui est sûr, c’est que le P. Chevrier n’absolutise pas les règlements. Il dit, par exemple, à ses séminaristes de changer leur règlement quand ils le jugent utile[491]. En même temps, il tient compte de notre tendance à l’arbitraire et de notre individualisme. Il pense donc à la nécessité d’un règlement pour assurer la conformité à la volonté de Dieu dans le renoncement à soi-même et pour assurer une certaine harmonie entre ceux qui vivent en communauté. En toute hypothèse, nous savons qu’un règlement n’est valable que dans la mesure où il se réfère à l’Évangile[492]. Lui qui fait passer avant tout la connaissance et l’amour de Jésus-Christ dans la dépendance du Saint-Esprit, fait aussi « de l’obéissance notre vertu principale[493] ». Nous retrouvons ici la même préoccupation, celle de remettre toute chose à sa place, Le P. Chevrier ne veut pas transformer l’obéissance ni les règlements en absolu : mais ils sont des moyens nécessaires pour que nous renoncions à notre esprit propre et à notre volonté propre afin que nous nous laissions guider

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par l’Esprit de Dieu. C’est pourquoi il nous demande d’obéir avec foi, avec soumission et avec amour.[494]

Il donne enfin au « supérieur » un rôle très important au service de la communauté. J’ai mis le mot « supérieur » entre guillemets parce que c’est le mot qu’il emploie, mais il lui donne une signification strictement évangélique[495]. Il commence par bien situer la fonction des supérieurs en rappelant qu’il n’y a « qu’un seul Maître et Supérieur dans le ciel et sur la terre qui est Jésus-Christ[496] ». C’est pourquoi le supérieur « ne peut rien dire et faire de lui-même ». A travers la longue description qu’il communique au P. Duret et en référence à la manière dont il a vécu sa charge de supérieur, on voit apparaître ce que doit être un responsable de communauté selon l’Évangile : un homme tout donné au Christ et à ses frères dans l’amour, « le père et l’ami de tous[497] » ; un homme qui ne s’impose pas, mais qui devrait pouvoir dire : « Suis-moi, fais comme moi[498] » ; un homme qui sait écouter et patienter ; un homme qui sait s’intéresser aux besoins humains de chacun. En même temps, il affirme que le supérieur est un homme qui doit être ferme et capable de reprendre.

Ainsi règlements et supérieurs sont mis à leur vraie place ; ils sont au service de la famille spirituelle pour l’aider à se réaliser dans la fidélité et dans l’amour.

La mise en commun des biens

Antoine Chevrier insiste spécialement sur la mise en commun des biens comme signe d’une communauté selon l’Évangile. Ce signe est d’autant plus important qu’il se

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réfère à la première communauté chrétienne (Ac 2, 42-47 ; 4, 32-35). Cette mise en commun des biens doit se réaliser d’abord au niveau des membres de la communauté elle-même. Pour lui, c’est choquant d’entendre dire : « C’est à moi, c’est ma chambre, c’est mon lit, c’est ma montre, c’est ma table, c’est à moi, je ne veux pas que vous le touchiez[499]. » Et il donne des indications concrètes pour cette mise en commun : « Nous ne garde­rons que ce qui est nécessaire pour notre usage personnel[500]. »

Le P. Chevrier ne se réfère pas seulement à l’exemple de la première communauté chrétienne, il contemple Jésus disant à son Père : « Tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi » (Jn 17, 10) et Jésus avait ajouté : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais pour ceux-là aussi qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 20-21). Alors, le P. Chevrier élargit la mise en commun des biens à la foule des pauvres. Sa devise est celle-ci : « Tout ce qui est à moi est à vous… Si quelqu’un vient et qu’il soit pauvre… il lui dit : le voilà, voilà ma chambre, voilà mon lit… voilà ma bourse : tout ce qui est à moi est à vous[501]. » On sent très bien tout ce qu’il y aurait d’exagération dans une application littérale de ces paroles, mais il est facile d’éviter l’exagération. Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est l’attitude d’une communauté repliée sur elle-même et qui refuserait de s’ouvrir aux besoins des autres.

Pratiques communautaires

Antoine Chevrier insistait beaucoup sur les réunions de communauté, soit pour une révision de la semaine, soit pour une réalisation progressive et communautaire du règlement du Prado[502]. Il désirait aussi que les prières

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soient faites en commun, mais il n’a jamais voulu imposer la récitation commune de l’office divin. Ce qui était toujours premier pour lui, c’était le ministère du prêtre. Aussi, il disait simplement : « Nous réciterons ensemble ou séparement, selon la possibilité, l’office divin[503]. »

Je n’ai pas l’intention d’énumérer même brièvement les pratiques communautaires indiquées par le P. Chevrier. On les trouvera soit dans le règlement des paroisses[504] ; soit dans le Véritable Disciple[505] ; soit dans le règlement approuvé par le cardinal Caverot en janvier 1878[506]. D’ailleurs, ce n’est pas au niveau des pratiques communautaires que le P. Chevrier manifeste davantage son originalité. Ce qui fait surtout l’originalité de la communauté évangélique, c’est ce que nous avons dit sur l’essentiel de ia vie de communauté ; c’est aussi le primat qui est toujours donné à l’apostolat, aussi bien dans l’orientation générale de la communauté que dans son organisation et ses pratiques. Le P. Chevrier n’a donc jamais eu l’intention de faire du Prado une communauté monastique, mais il n’en goûtait pas moins la valeur d’une récitation en commun de l’office divin. Il récitait parfois « le bréviaire en commun, avec quelques-uns des prêtres de la maison, surtout le P. Jaricot, le soir, après la fermeture de la chapelle, lorsqu’il en avait la facilité et que les circonstances le lui permettaient. Il aurait désiré le réciter ainsi régulièrement, car il aimait à prier en commun. Outre les grâces promises à la prière commune, il y trouvait un charme particulier. Aussi, lorsque nous étions jeunes prêtres, et même dès notre sous-diaconat, nous recommandait-il de dire notre bréviaire tous ensemble et il souhaitait qu’on pût établir cette pratique comme exercice de communauté parmi les prêtres du Prado, sinon pour l’office tout entier, du moins pour telle partie désignée, par exemple Matines et Laudes, en attendant mieux[507] ».

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Création permanente de la communauté

Il ne suffit pas de fonder une communauté et de bien l’organiser pour qu’elle vive. Une communauté a besoin de se renouveler sans cesse selon les exigences de l’Esprit de Dieu. Le P. Chevrier le savait bien. Aussi, avait-il un souci permanent de rappeler les exigences d’une vie conforme à l’Évangile. Lettres, visites, réunions, tout était pour lui occasion de rappeler l’essentiel. Pour faire vivre une communauté, il ne suffit pas de mettre ensemble des hommes de bonne volonté qui la désirent. Il faut que tous ensemble, en quelque sorte, recréent chaque jour leur communauté. Une communauté ne peut pas être vivante si ses membres ne sont pas fidèles à la prière, à l’étude de l’Évangile, à la « dévotion » au Saint-Esprit.

La vie de communauté exige de tous ses membres un effort constant de renoncement à soi-même. Sur ce point, le P. Chevrier est particulièrement exigeant. On ne peut vivre en communauté, si on se laisse mener par son égoïsme. L’égoïsme, pour lui, est « la plus terrible des maladies… il y a l’égoïsme qui vient du cœur et l’égoïsme qui vient de l’orgueil de l’esprit[508] ». Il parle aussi de ceux qui cherchent toujours à « dominer par leur esprit de critique… ils veulent toujours avoir l’empire sur les autres[509] ». Il parle enfin des individualistes qui veulent agir selon « leurs vues particulières » sans tenir compte des « vues générales[510] ».

On doit donc constamment renoncer à soi-même pour se laisser diriger par l’esprit de Dieu : c’est lui qui mettra l’unité[511]. Pour que ce renoncement soit efficace, il faut qu’il soit animé par l’amour, l’amour du Christ, bien sûr, mais aussi l’amour de ceux à qui on se donne. C’est en s’oubliant soi-même et en se donnant au Christ et aux autres qu’on arrivera à renoncer à son esprit propre et à sa volonté propre. Dans une lettre à sœur Véronique, Antoine Chevrier insiste sur l’amour de Notre Seigneur

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et le don de soi à l’évangélisation des pauvres. C’est là le grand moyen de dépasser les difficultés inévitables et il dit : « Savoir parler de Dieu et le faire connaître aux pauvres et aux ignorants, c’est là notre vie et notre amour[512]. » Il disait aussi : « Ayez bien une grande et juste idée de votre sublime vocation[513]. » Quand on a une grande idée de sa vocation, on peut plus facilement marcher en avant et rester unis ensemble, même s’il y a « quelques petites divisions, quelques petites oppositions ».[514]

Finalement, la création permanente d’une communauté est œuvre de l’amour. C’est en se donnant totalement au Christ et aux autres qu’on est capable de s’oublier soi-même pour travailler ensemble à l’œuvre de Dieu. Elle vaut aussi pour la communauté, la formule que le P. Chevrier a appliquée directement au disciple du Christ : « C’est l’amour qui le guide et rien autre chose[515]. »

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CHAPITRE VII : QUELQUES ORIENTATIONS

J’ai regroupé dans ce chapitre trois études complémentaires qui ont moins pour but d’approfondir l’essentiel du message du P. Chevrier ou de souligner tel ou tel aspect dans la réalisation de son idéal, que de situer des orientations par rapport à la vie religieuse, par rapport au pape et aux évêques et par rapport à la formation spéciale des prêtres qui veulent vivre selon l’Évangile, non seulement pendant le temps de leur préparation au sacerdoce, mais aussi d’une façon permanente pendant toute leur vie de prêtre. Par là, nous pourrons mieux situer l’originalité du P. Chevrier dans l’effort constant accompli par l’Église pour son renouveau évangélique.

I. LE P. CHEVRIER ET LA VIE RELIGIEUSE

Le P. Chevrier a pensé plus d’une fois à la vie religieuse, soit en affiliant son œuvre à une congrégation déjà existante, soit en organisant lui-même le Prado en congrégation religieuse. D’ailleurs, ses meilleurs amis et protecteurs (le P. Bruno, capucin, et Mgr Dubuis, évêque de Galveston) semblent l’avoir orienté dans ce sens[516]. Lui-même a fait positivement des démarches pour s’affilier à

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la congrégation des prêtres du Saint-Sacrement, fondé par le P. Eymard (mars-mai 1861)[517].

On doit noter, en même temps, l’opposition du cardinal de Bonald à son affiliation au P. Eymard et l’opposition de l’archevêché de Lyon à la transformation du Prado en tiers-ordre régulier franciscain. Ces refus successifs ont sans doute influé sur la décision finale du P. Chevrier. Cependant, l’on peut discerner aussi chez le P. Chevrier des motifs qui lui sont personnels et qui ont définitivement fixé sa décision. En effet, celle-ci est claire : « Nous voulons, dit-il, rester prêtres séculiers et vivre dans le monde[518] »

On se tromperait si on attribuait au P. Chevrier la moindre opposition à la vie religieuse en tant que telle. Suivre Jésus-Christ de plus près, observer les conseils évangéliques, sont des formules qui caractérisent la vie religieuse et qu’il accepte sans réserve. Il a toujours eu des amis chez les religieux et il n’a pas hésité à leur rendre service à des moments difficiles, par exemple au temps de la Commune[519]. Son père spirituel a été pendant longtemps un capucin. Il se réfère explicitement à la vie religieuse dans ce qu’il appelle le But fondamental de l’Association des Prêtres du Prado (1878), et il écrit : « Nous voulons mener une vie régulière et nous rapprocher le plus possible de la vie des religieux, tels que les Franciscains, les Carmes, les Dominicains, en prenant de leur vie sérieuse et austère tout ce qui peut être compatible avec notre ministère apostolique dans le monde[520]. »

Je voudrais donc essayer de dégager de la vie et des écrits du P. Chevrier les motifs qui l’ont poussé finalement à opter pour la vie du prêtre séculier. On pourra

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peut-être contester telle ou telle expression qu’il emploie, quand il parle de la vie religieuse. Il n’est pas un théologien, ni un canoniste. Il reconnaît lui-même qu’il ne connaît pas les auteurs qui ont traité les grandes questions de la vie religieuse[521]. Je dirai donc tout simplement les motifs qui l’ont amené à ne pas vouloir la vie religieuse telle qu’il la concevait lui-même et telle qu’il l’a vu pratiquer de son temps.

Partager la vie des hommes

Le principal motif qui le guide, c’est le désir de rester dans le monde et de partager la vie des hommes. Pour lui, la vie religieuse comporte nécessairement une séparation du monde et lui, il veut aller aux pauvres et vivre de leur vie. Voici une de ses expressions qui manifeste bien sa pensée : « Les religieux sont dans le cloître, mais le prêtre est fait pour vivre au milieu des hommes[522]. » Pour lui, il y a toujours un peu de « cloître » dans toute vie religieuse. Il ne critique pas ceux qui, pour mieux réaliser leur sanctification ou pour se consacrer plus facilement à la louange de Dieu, veulent une certaine séparation d’avec les hommes, mais ce n’est pas sa voie. Certes, il veut que le prêtre prie et qu’il étudie la parole de Dieu ; mais il ne veut pas qu’il se sépare des hommes. Il y a là un problème difficile à résoudre ; il en a fait l’expérience ; mais il craint que la vie religieuse avec la séparation qu’elle implique, d’une façon ou d’une autre, devienne un obstacle qui l’empêche de partager vraiment la vie des hommes. Oui, c’est un risque de vouloir réaliser la perfection évangélique en plein monde ; mais ce risque, Antoine Chevrier l’accepte en mettant sa confiance en Dieu et dans la disponibilité du prêtre à l’Esprit de Dieu[523].

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Sous l’autorité des évêques

D’autre part, il a remarqué que, d’une façon quasi habituelle, les religieux tendent à échapper à l’autorité de l’évêque pour se rattacher directement à Rome. Or lui veut rester toujours dépendant des évêques. C’est dit explicitement dans son projet de Règlement des paroisses : « Nous regarderons monseigneur l’archevêque comme notre véritable supérieur[524]. » « Nous promettons de lui obéir, alors même qu’il nous enverrait dans les paroisses les plus éloignées, les plus chargées, les plus difficiles ; nous le prions seulement de ne pas nous séparer.[525] » Même quand il recourt directement au pape pour avoir la permission d’exercer gratuitement le ministère, il y a explicitement référence à l’évêque et il dit : « Autant que l’autorité diocésaine le leur permettra[526]. » Il renonce d’une façon absolue à toute exemption[527].

Le P. Chevrier n’accepte pas, pour autant, de se conformer en tout au style de vie des prêtres séculiers et à leur manière d’exercer le ministère. Nous avons parlé de son non-conformisme. Il ne s’agit pas non plus pour lui de renoncer à la vie commune ; il veut même une formation spéciale pour ses prêtres ; mais pour la réalisation de tout cela, il veut dépendre entièrement des évêques. Il tient à la vie commune, mais il prie seulement l’archevêque de Lyon de ne pas séparer les pradosiens. Il aurait bien voulu que le pape approuve son désir d’exercer gratuitement le ministère, mais même avec cette approbation, il ne voulait avancer que dans la mesure où l’autorité diocésaine le permettrait.

Ainsi, le P. Chevrier veut renoncer non seulement à toute exemption particulière, mais même aux avantages

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que pourrait lui procurer la législation de l’Église sur les instituts religieux, spécialement sur ceux qui sont de droit pontifical.

En agissant ainsi, le P. Chevrier manifeste certainement toute sa confiance dans l’évêque, mais il le met dans une situation difficile. Il faut, en effet, que l’évêque accepte, dans son clergé, un certain pluralisme dans la manière de vivre de ses prêtres. On ne doit pas cependant exagérer les risques qui résultent d’un pluralisme dans le clergé diocésain. Dans la mesure où tous les prêtres sont bien décidés à vivre dans la communion avec leur évêque, ils arriveront bien à s’accepter les uns les autres dans leur diversité. Ce serait vraiment dommage qu’un clergé diocésain ne puisse pas accepter en lui-même des prêtres qui, sans vouloir s’imposer aux autres, voudraient seulement qu’on leur permette de suivre Jésus-Christ de plus près.

Sanctification personnelle et orientation apostolique

Quand le P. Chevrier fait des emprunts à la vie religieuse, il introduit toujours une limite qui n’est pas seulement, pour lui, une clause de style. Il n’accepte dans la vie religieuse que « ce qui est compatible avec notre ministère apostolique dans le monde[528] ». On dirait que, pour lui, la vie religieuse donne le primat à la sanctification personnelle par rapport à l’apostolat.

Or, pour lui, la sanctification personnelle n’est pas un but en elle-même ; elle est tout entière orientée vers l’efficacité réelle de l’apôtre. Cela ne veut pas dire que le P. Chevrier renonce tant soit peu à la perfection évangélique, mais il la situe par rapport à l’apostolat.

De même, la primauté donnée à l’orientation apostolique entraîne une autre manière de concevoir et de pratiquer la perfection évangélique. C’est spécialement visible quand il s’agit de la pauvreté, mais cela s’étend, sous des formes diverses, à tout l’extérieur dans la vie et le ministère des prêtres. Le P. Chevrier est toujours très attentif aux réactions des hommes, spécialement des plus pauvres

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et des plus éloignés de l’Église. Il attache une très grande importance non seulement au témoignage, mais aussi aux conséquences des contre-témoignages. Il s’agit de vivre de telle façon que les hommes et spécialement les plus pauvres voient le Christ dans notre manière d’agir ; il s’agit d’éviter avec le plus grand soin ce qui risquerait de scandaliser les hommes et de les détourner de nous.

On peut noter enfin une assez grande différence dans la manière de se situer vis-à-vis de la règle. Pour Antoine Chevrier, la régularité est nécessaire, mais elle ne se situe jamais au premier plan. Il avait écrit au début de son règlement pour les frères et les sœurs du Prado : « Une once de charité vaut mieux que cent livres de règles[529]. » D’autre part, il distingue fortement la Règle qui pour lui est Jésus-Christ et son Évangile[530], et les règlements qui doivent toujours se référer à l’Évangile, mais qui peuvent être modifiés. C’est un point sur lequel il revient souvent. En effet, dans la même fidélité à l’Évangile, un règlement doit s’adapter à la diversité des personnes, des circonstances et surtout des besoins apostoliques.

N’étant pas un juriste, le P. Chevrier n’emploie pas toujours dans un sens assez strict les mots règle et règlement ; il aurait dû distinguer davantage ce qui est règle de vie, constitutions, directoire ou règlement intérieur. Quoi qu’il en soit et tout en étant exigeant sur l’obéissance au règlement, il situe la régularité d’une autre façon qu’elle n’était située habituellement dans les sociétés religieuses de son temps. Pour lui, la seule règle au sens plénier du mot, c’est Jésus-Christ et la dépendance vis-à-vis du Saint-Esprit.

Antoine Chevrier ne néglige pas pour autant l’importance des règlements. Il avait trop de bon sens pour croire que les hommes peuvent se passer de règles, s’ils veulent sérieusement rechercher la perfection évangélique. Il ne voulait pas cependant mettre au même niveau l’Évangile et un règlement, si parfait fût-il. Il aurait pu dire : « Suivre Jésus-Christ de plus près, c’est tout ; le

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règlement n’est rien. » En tout cas, il n’a jamais fait sienne une formule qui était classique dans les sociétés religieuses de son temps et qui, d’ailleurs, peut fort bien s’expliquer d’une façon valable : « Celui qui vit pour la règle vit pour Dieu. » Ne disons pas qu’il y a opposition, mais la manière de situer la régularité est assez différente.

On pourrait sans doute discuter chacun de ces arguments mais l’impression d’ensemble paraît claire. Par fidélité à ce qu’il croyait être l’appel de Dieu en lui, le P. Chevrier n’a pas voulu pour le Prado un statut juridique de congrégation religieuse. Il a voulu que ses prêtres soient des prêtres séculiers.

II. L’APPROBATION DU PAPE

J’ai déjà parlé de l’attitude du P. Chevrier vis-à-vis du pape et des évêques et j’ai dit à quel point il avait le sens de l’évêque, je voudrais essayer de montrer maintenant comment, sans chercher jamais aucune exemption par rapport à son évêque, il éprouvait le besoin d’être approuvé par le pape. Ce sera aussi l’occasion de bien situer le rapport au magistère et le rapport au Saint-Esprit. C’est à travers le comportement du P. Chevrier dans ses initiatives, dans ses demandes d’approbation et dans ses épreuves que l’on peut discerner son attitude profonde. Cette attitude me semble vraiment évangélique.

En 1864, le P. Chevrier n’avait avec lui au Prado qu’un seul prêtre, le P. Bernerd ; il avait aussi quelques relations avec des prêtres qui éprouvaient le même désir que lui. Mais rien de plus. On se demande alors pourquoi il voulait obtenir la signature du Saint-Père sur ce qui était, à cette époque, un simple projet, à peine en voie de réalisation.

Certes, il y a chez lui, comme l’a noté explicitement le P. Bruno, ce capucin qui fut pendant longtemps son confesseur, un « attrait irrésistible » pour Rome. De fait, lui qui n’a jamais été à Paris, est allé quatre fois à Rome et, dans son premier voyage, en 1858, il n’avait rien à demander pour le Prado… qui n’était pas encore fondé !

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Cependant, ce qui l’attirait à Rome, ce n’était pas la somptuosité des cérémonies pontificales, bien au contraire[531] ; ce n’était pas non plus une certaine conception mythique du pape, si éloignée de sa manière de croire au Christ, le « seul Maître et supérieur dans le ciel et sur la terre[532] ».

En réalité, l’attrait du P. Chevrier pour Rome s’explique avant tout par le rapport que sa foi établissait entre le pape et le Christ. Quand on est persuadé que connaître Jésus-Christ, c’est tout, on éprouve nécessairement le désir de voir celui qui en est, à titre spécial, le signe visible. D’où cette parole d’Antoine Chevrier : « O mes frères, disait-il à l’homélie de sa messe en revenant de Rome, qu’on est heureux de voir le pape ! En le voyant, on voit Notre Seigneur Jésus-Christ[533]. »

Mais il y a autre chose : en effet, le P. Chevrier n’est pas seulement allé à Rome pour voir le pape. A partir de son deuxième voyage (1864), il cherche à avoir une approbation du pape pour les prêtres pauvres. On dirait qu’il y a chez lui une sorte d’acharnement à avoir cette approbation. Comment l’expliquer ?

Ce n’était sûrement pas pour passer par-dessus la tête des évêques et afin d’obtenir une approbation qui s’imposerait par elle-même. Le P. Chevrier veut faire pleinement confiance aux évêques, sans chercher jamais aucune espèce d’exemption.

Au plan subjectif et personnel, Antoine Chevrier est persuadé que le Seigneur lui demande non seulement de se faire pauvre et d’évangéliser les pauvres ; mais il lui demande aussi de fonder une association de prêtres pauvres pour le service des pauvres. Deux points lui paraissent spécialement importants : il voudrait que ces prêtres pauvres puissent réaliser ensemble une vie selon l’Évangile et il voudrait que ces prêtres pauvres puissent renoncer à toute exigence d’argent dans l’exercice de leur ministère.

Subjectivement, il n’hésite pas. D’ailleurs, il a soumis

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ses attraits spirituels au jugement de M. Denavit, son père spirituel au grand séminaire. Il en a même parlé au curé d’Ars. Des deux côtés, il reçoit approbation et encouragement[534]. Aussi, malgré toutes les incompréhensions et les oppositions, malgré toutes les difficultés et les échecs, malgré la répugnance de sa nature qui reste hésitante et craintive, il est décidé à tous les sacrifices pour réaliser ce qui s’impose à lui comme voulu par Dieu ; mais il sait aussi que ce que le Seigneur lui demande de fonder, c’est une œuvre d’Église. Aussi, il voudrait avoir, en plus de sa certitude subjective et des encouragements de ses conseillers spirituels, une approbation de l’Église[535].

Cette approbation, il aurait pu la demander à l’archevêque de Lyon, mais, dès le point de départ, le P. Chevrier était persuadé que le Seigneur lui demandait de fonder cette œuvre de prêtres pauvres, pas seulement au niveau du diocèse de Lyon, mais au niveau de l’Église universelle. De fait, dès la supplique de 1864, le P. Chevrier parle « du désir que quelques prêtres de Lyon et d’autres diocèses ont de se réunir, autant que l’autorité diocésaine le leur permettra, pour mener une vie régulière et exercer le saint ministère sans autre rétribution que celle que les fidèles leur offriront spontanément[536] ». Cette orientation universelle de l’œuvre entreprise par Antoine Chevrier se manifeste encore dans son testament spirituel. Il remercie Dieu de l’avoir choisi pour cette œuvre « qui doit porter de grands fruits dans les âmes et dans l’Église[537] ».

Par conséquent, il devait s’adresser directement au pape. Lui seul pouvait, en quelque sorte, donner à son projet une approbation au niveau de l’Église universelle.

Le P. Chevrier attendait certainement du pape une véritable approbation de sa supplique avec toutes les con‑

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séquences qui en découleraient. Certes, il n’aurait pas eu la prétention d’imposer aux évêques la décision du Saint-Père ; mais il savait bien que ses relations avec les évêques seraient facilitées s’il pouvait leur montrer l’approbation du pape. Enfin et surtout, étant donné la confiance toute spéciale qu’il avait envers le vicaire de Jésus-Christ, il se serait senti personnellement beaucoup plus fort dans son travail de fondateur.

La réponse du pape, tout en étant positive, a été très réservée. Je l’ai déjà citée en parlant, d’une manière générale, de l’attitude du pape et des évêques vis-à-vis du P. Chevrier. Je la reproduis ici dans un autre contexte pour en approfondir la signification. Le pape disait donc qu’il ne pouvait rien signer, mais il disait, en même temps, que l’œuvre était bonne et il concluait en ces termes : « Avant de l’approuver, il faut que des années s’écoulent et que les évêques en témoignent l’opportunité et le succès[538]. » En agissant ainsi, le pape décevait sans doute le P. Chevrier qui attendait davantage, mais il entrait pleinement dans ses préoccupations. En lui disant que l’œuvre était bonne, il lui donnait cette reconnaissance dont il avait besoin pour poursuivre son action en toute sécurité ; en lui disant de s’en remettre pour chaque diocèse à l’approbation des évêques, il le renvoyait en quelque sorte à son propre refus d’exemption. Aussi, le P. Chevrier, comme il l’a écrit dans son Véritable Disciple, a pu affirmer : « Nous ne pouvions pas avoir une réponse plus favorable et plus sage en même temps[539]. »

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C’est pourquoi, bien loin de se décourager, il reçoit cette réponse comme un encouragement et il écrit dans son Véritable Disciple : « Nous demandons donc la permission d’exercer le ministère gratuitement et de ne recevoir dans nos fonctions saintes que ce que les fidèles voudront bien nous donner librement et spontanément et de ne jamais rien exiger pour les fonctions du saint ministère[540]. »

Le troisième voyage du P. Chevrier (mai 1875) ne lui apporte rien de nouveau. Il peut voir le pape à la fin d’une audience de Mgr Dubuis ; mais le pape ne dit pas un mot d’approbation. Ses amis le poussèrent alors à demander la transformation de son petit groupe de prêtres en congrégation religieuse. L’archevêque de Lyon s’opposa à cette démarche. Et le P. Chevrier n’en parla plus jamais[541].

Il n’a pas cependant renoncé à son désir d’une approbation plus explicite de la part du pape. Deux lettres écrites au moment de son quatrième et dernier voyage à Rome (1877) en font encore mention[542] ; mais après avoir dit : « Peut-être réussirons-nous », il ajoute : « Mais ce n’est pas l’important ; l’important, c’est de bien faire notre catéchisme… le reste viendra après.[543] » Ainsi sa pensée se purifie peu à peu de ce qu’il pouvait y avoir de trop humain dans son désir d’être approuvé. Il écrit de Rome le 16 avril 1877 : « Je ne suis pas venu ici pour chercher des approbations, faire des constitutions, mais je suis venu ici pour mettre, autant que je pourrai, l’esprit de Jésus-Christ dans nos cœurs. Quand nous

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aurons l’esprit de Dieu, ça ira bien… les approbations ne nous manqueront pas, mais si nous n’avons pas l’esprit de Dieu, à quoi nous serviraient-elles ? A rien, elles ne serviraient qu’à notre honte et notre condamnation. Demandons donc d’abord l’esprit de Dieu. Que l’Esprit Saint nous communique sa charité, son humilité surtout, sa douceur, son zèle et tout ira bien, mais sans cela nous ne serons jamais rien et nous ne ferons jamais rien[544]. » Quelques jours après, le 20 mai, le P. Chevrier était une fois de plus présenté au pape par Mgr Dubuis, à la fin de son audience. Mgr Dubuis expliqua à Pie IX ce que faisait le P. Chevrier. Alors le pape dit simplement : « Évangéliser les pauvres, rendre au peuple la connaissance et l’amour de Jésus-Christ, c’est bien là l’œuvre du jour. J’espère que votre zèle ne s’arrêtera pas à la seule ville de Lyon[545]. » Ce n’était pas une approbation juridique, mais c’était un encouragement. Une fois de plus, le P. Chevrier avait été renvoyé à l’essentiel. Avoir l’esprit de Dieu, c’est tout.

Depuis la grâce de Noël 1856, près de douze ans se sont écoulés. Antoine Chevrier a pris de plus en plus conscience de l’origine divine de l’appel intérieur qu’il a ressenti. Il s’était référé pour cela aux règles habituelles du discernement des esprits et à l’avis de ses conseillers spirituels. Il avait cherché aussi, pour ce qui lui apparaissait le plus important dans son projet, l’approbation du Saint-Siège. Le pape lui avait dit que l’œuvre était bonne mais que, pour avoir une approbation juridique du Saint-Siège, il fallait attendre le témoignage des évêques. Il ne restait plus qu’une chose à faire : aller en avant dans la fidélité à l’esprit de Dieu. D’ailleurs, l’approbation du pape, quelle que soit sa valeur, ne saurait jamais dispenser de la fidélité à l’esprit de Dieu. On ne peut faire l’œuvre de Dieu que dans la mesure où l’on est mené par l’esprit de Dieu.

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III. LA FORMATION SPÉCIALE

Le P. Chevrier désirait certainement une formation spéciale pour ses futurs prêtres, nous l’avons déjà dit. Là encore les circonstances se sont opposées à la réalisation de ce qu’il aurait tant désiré. Même à l’école cléricale du Prado, son action était freinée par ses collaborateurs ; et le séjour au grand séminaire n’avait pas favorisé non plus la formation évangélique de ses futurs prêtres. Il aurait au moins désiré que le P. Jaricot reste avec ses quatre diacres à Rome, mais il ne peut obtenir cette autorisation. Alors, il se décida, lui qui était si pris par le Prado, à s’absenter pendant plus de deux mois pour travailler à leur formation évangélique.

Pour comprendre cette insistance du P. Chevrier en vue d’une formation spéciale, on peut se référer à ce que nous avons déjà dit du clergé de son temps, mais on ne la comprendra pleinement qu’en se référant à l’Évangile. Pour le P. Chevrier, le modèle absolu de la formation sacerdotale, c’est Jésus-Christ formant ses apôtres.

La référence au Christ éducateur des apôtres

Antoine Chevrier a d’abord remarqué que Jésus ne donne pas à ses apôtres d’autre règlement que celui-ci : « Suis-moi, je suis ton règlement, ta vie, la forme extérieure que tu dois imiter. Il y en a qui commencent par des règlements extérieurs, font beaucoup de règles ; tout cela n’est rien. Le véritable règlement qu’il faut imposer aux autres, c’est celui-ci : suis-moi, fais comme moi, je ne te demande pas des choses plus difficiles que je ne fais moi-même. Suis-moi, voilà le grand règlement[546]. »

Le P. Chevrier ajoutait : « Pendant les trois ans qu’il a passés avec eux pour les former à la vie évangélique et apostolique, nous ne le voyons pas du tout s’appliquer à leur donner des formes extérieures et régulières, disciplinaires ; ils vivaient selon le temps, comme ils pou­vaient. Mais nous le voyons s’occuper constamment de la

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transformation intérieure de ses apôtres. Il les instruisait sans cesse, il les reprenait à chaque instant, il les mettait à tout, les formait à tout. Instruire, reprendre et mettre en action, faire agir, voilà la grande méthode pour former les gens et leur donner la vie intérieure[547]. »

Je l’ai déjà dit, Antoine Chevrier est persuadé de la nécessité d’un règlement ; mais pour lui, ce n’est pas l’essentiel. Pour lui, l’essentiel, c’est toujours se conformer à l’Évangile. Et, dans l’Évangile, il remarque en premier lieu le rôle de l’éducateur qui partage la vie de ses disciples ; ce qui lui permet de les mettre en action et de les reprendre sans cesse.

Cet essentiel, Antoine Chevrier ne le voyait pas suffisamment réalisé dans les séminaires de son temps. Certes, il ne s’est pas opposé à eux, mais il aurait voulu, pour pouvoir former des disciples de Jésus, se rapprocher davantage de la manière de Jésus.

Il a essayé d’être lui-même par rapport à ses séminaristes ce que Jésus était par rapport à ses apôtres[548], et dans la mesure où cela lui était possible, il s’efforçait de les mettre à l’action.

A l’école cléricale, les élèves faisaient eux-mêmes tout le travail de la maison. Il n’y avait pas de domestiques[549]. Non seulement les « latinistes » ne devaient pas être servis, mais ils devaient apprendre à servir. Le P. Chevrier les faisait passer après les enfants de la première communion et il voulait qu’ils les servent à table[550]. J’ai dit aussi comment pour les former à un style de vie pauvre il les envoyait faire ce que font les pauvres : « Aller chercher des grésillons pour se chauffer l’hiver. Aller chercher des chiffons pour acheter du pain », etc.[551]. Ainsi ses futurs prêtres ne risquaient pas de prendre un style de vie qui les séparerait des pauvres.

En même temps, il cherchait à développer en eux cet attachement à Jésus-Christ qui est toujours l’essentiel

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pour ceux qui veulent le suivre de plus près. Tel était le but qu’il poursuivait grâce à l’étude des mystères du Rosaire, au chemin de la croix et, par-dessus tout, grâce à la participation au sacrifice eucharistique. Il les formait aussi à cette étude de l’Évangile dont nous avons parlé. Mais ne pouvant les garder avec lui jusqu’au sacerdoce, Antoine Chevrier s’efforçait de leur communiquer, au cours de l’année et pendant les vacances, ce qu’ils ne recevaient pas au grand séminaire.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la dernière année de préparation au sacerdoce dans une équipe, en dehors d’un séminaire, à Rome. Le cardinal Caverot lui avait proposé de faire entrer ses diacres au séminaire français de Rome. Le P. Chevrier s’y opposa. Il voulait une formation spéciale.

Cependant, il faut bien préciser ce que signifiait, pour le P. Chevrier, une formation hors séminaire. Elle n’avait pas pour but de transformer ses séminaristes en simples étudiants. Bien au contraire, elle avait pour but de donner aux séminaristes du Prado la possibilité de suivre effectivement Jésus-Christ de plus près. Ce n’était donc pas une vie d’indépendance et de laisser-aller qui leur était proposée, mais, au contraire, une vie bien plus exigeante. Il s’agissait pour eux non seulement d’approfondir leur connaissance et leur amour de Jésus-Christ, mais aussi de commencer une realisation effective de la pauvreté.

Réalisme et communion à l’Église

Le P. Chevrier savait très bien que, depuis le concile de Trente, la formation au sacerdoce se faisait normalement dans les séminaires. Ce qu’il aurait voulu, quand il parle de formation spéciale, c’est qu’on lui accordât la permission de former ses futurs prêtres dans une maison du Prado. Aussi, on se tromperait si on voyait dans l’équipe des quatre diacres à Rome un modèle définitif préconisé par le P. Chevrier. Malgré un certain nombre de différences, son école cléricale, au Prado ou à Limonest, ressemblait aux petits séminaires de son temps.

Il ne nous est donc pas possible de dire ce qu’aurait été un grand séminaire du Prado, tel que l’aurait voulu

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le P. Chevrier. D’ailleurs, pour lui, l’extérieur est toujours secondaire. Cependant, à travers ses lettres et ses écrits, nous voyons bien qu’il aurait voulu, quelle que soit la structure extérieure des maisons de formation, un lieu dans lequel, sans négliger aucunement la régularité et en donnant aux études le temps nécessaire, on mettrait particulièrement l’accent sur les trois points suivants : 1. Un effort spirituel de connaissance et d’amour du Christ avec la transformation en lui. 2. Un style de vie qui rapprocherait les futurs prêtres de la vie des pauvres afin qu’ils puissent plus facilement, une fois prêtres, partager cette vie. 3. Des réalisations apostoliques adaptées, pendant l’année et au temps des vacances. Ces trois points sont d’ailleurs profondément liés entre eux : il s’agit de former des prêtres qui devront être d’autres Jésus-Christ au milieu des hommes, ce qui suppose à la fois leur intimité avec le Christ, leur transformation intérieure et extérieure en conformité avec lui et un commencement d’action avec lui, en référence à la mission temporaire des apôtres.

Ainsi, le P. Chevrier ne voyait pas dans la formation spéciale qu’il voulait pour les futurs prêtres du Prado, une formation moins exigeante que celle qui était donnée dans les grands séminaires de son temps. Bien au contraire, il aurait voulu que, dès le séminaire, les futurs prêtres soient orientés vers la perfection évangélique, en suivant Notre Seigneur Jésus-Christ de plus près[552].

Pour devenir de vrais disciples de Jésus-Christ, on ne peut pas se contenter de la formation reçue pendant

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qu’on se prépare au sacerdoce. Pour le P. Chevrier la formation du prêtre doit durer toute sa vie. C’est pendant toute sa vie que le prêtre est appelé à progresser dans la connaissance et dans l’amour de Jésus-Christ, dans l’effort de conformité avec lui et dans une coopération habituelle avec lui. C’est dans ce contexte général de formation spirituelle et apostolique que le P. Chevrier situe, dans le règlement des paroisses, les études du prêtre et la vie communautaire.

IV. LA JOIE DU DISCIPLE

Jésus a promis d’une façon spéciale le bonheur à celui « qui écoute la parole de Dieu et la met en pratique » (Lc 11, 28). Il a promis le centuple « dès maintenant en ce monde » à ceux qui auront tout quitté pour le suivre (Mc 10, 30). Et après avoir dit à ses apôtres ; « Je vous ai donné l’exemple pour que vous agissiez comme j’ai agi envers vous », il ajoute : « Vous serez bienheureux si vous comprenez ces choses, pourvu que vous les mettiez en pratique » (Jn 13, 15-17). Le bonheur dont parle ici Jésus ne ressemble pas aux jouissances purement terrestres ; mais c’est un bonheur réel ; c’est à la fois une joie, une paix et un sentiment de plénitude. Nous avons à ce sujet le témoignage de ceux qui ont voulu suivre Jésus-Christ de plus près. Jésus ne nous a pas trompés.

La joie dans l’Évangile

Dès le début, l’Évangile se présente comme une bonne nouvelle et l’ange annonce aux bergers « une grande joie qui sera celle de tout le peuple » (Lc 2, 10). La prédication de Jésus commence sans doute par un appel à la conversion (Mc 1, 15), mais elle est aussi, dès le début, la proclamation des béatitudes. Huit fois, Jésus proclame bienheureux ceux qui acceptent vraiment le Royaume de Dieu (Mt 5, 2-12). Et quand il achève de donner ses enseignements, il dit à ses disciples : « Je vous ai dit

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toutes ces choses afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit pleine » (Jn 15, 11).

Cette joie est telle que rien ne pourra la faire disparaître. Aussi, parlant de la joie pascale, c’est-à-dire de la joie qu’auront ses apôtres après sa résurrection, il leur disait : « Maintenant, vous êtes tristes, mais je vous reverrai et votre cœur se réjouira et votre joie, nul ne pourra vous la ravir » (Jn 16, 22). C’est en effet une joie qui peut exister même dans la souffrance. Lorsque les apôtres, arrêtés par ordre du Sanhédrin, furent relâchés après avoir été battus de verges, « ils s’en allèrent tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le nom de Jésus » (Ac 5, 41). Quant à saint Paul,

« il surabonda de joie au milieu de ses tribulations » (2 Co 7, 4) et, écrivant aux Colossiens, il leur dit : « Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église » (Col 1, 24).

Cette joie du disciple n’est donc pas une joie qu’il cherche pour sa propre satisfaction, c’est la joie de l’amour, de l’amour vrai qui est don de soi dans l’oubli de soi. Comme nous l’avons déjà dit et répété, c’est l’amour qui guide le disciple et rien autre chose[553]. Sa joie, c’est d’être tout à Jésus-Christ en lui devenant semblable et en se donnant tout entier avec lui au salut des hommes. Alors la vie humaine prend la plénitude de son sens ; on est sûr à la fois de sa réussite et de sa fécondité, même si elle apparaît sans résultat. Jésus disait :

« Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruits » (Jn 15, 5), et saint Paul apportait des précisions : « Tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8, 28). Il disait aussi : « Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous » (Rm 8, 31), et encore :

« Nous sommes plus que vainqueurs en Celui qui nous a aimés » (Rm 8, 37).

Il y a une condition pour que tout cela se réalise : il ne faut pas tricher avec l’Évangile. Je ne parle pas ici de nos faiblesses et de nos impuissances ; je ne parle même

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pas de nos lâchetés et de nos infidélités. Le Seigneur nous connaît et nous pardonne. Il est plus puissant que nous ne sommes faibles et saint Paul disait : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12, 10). Jésus lui avait dit : « Ma grâce te suffit, car ma puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9).

Tricher avec l’Évangile, c’est s’abriter derrière des raisonnements ou se laisser entraîner par la manière commune de penser, de parler ou d’agir pour refuser un oui total et sans limites ; tricher avec l’Évangile, c’est ne pas vouloir perdre sa vie, sous prétexte de la sauver ; tricher avec l’Évangile, c’est s’inquiéter, avoir peur et finalement lâcher, sous prétexte qu’on n’est pas capable de suivre Jésus-Christ de plus près. Il faut être vrai avec Jésus-Christ, vrai dans la conscience de son impuissance et de sa misère, vrai dans la certitude qu’il est notre Sauveur et que tout est possible à celui qui croit (Mc 10, 23).

La joie dans la vie du P. Chevrier

Ce que je viens de dire, le P. Chevrier ne l’a jamais dit de cette façon, mais il l’a vécu. Sans doute, il n’a pas le tempérament de François d’Assise : sa joie n’est pas exubérante, sa mère était du Dauphiné et son père était lyonnais. Mais il n’a pas triché avec l’Évangile, il s’est donné tout entier au Christ et aux autres. Alors, lui aussi, il parle de joie, de paix, de bonheur : il ne les a pas cherchés, mais le Seigneur lui a fait goûter cc qu’il avait promis. Il parle aussi de beauté. Ce mot revient plus qu’une fois chez lui. Il était capable de s’émerveiller. Rappelons-nous cette phrase du P. Planus déjà cité : « Il savait nous enthousiasmer quand il nous parlait de Jésus-Christ. » Pour lui, c’est dans la joie qu’on se donne à Jésus-Christ quand il nous appelle[554] et celui qui a trouvé Jésus-Christ « a trouvé la sagesse, la lumière, la vie, la paix, la joie, le bonheur[555] ». Il disait aussi, parlant du vrai disciple : « Tout son bonheur est de suivre Jésus-Christ[556] » et il s’explique : « Quand on aime

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quelqu’un sincèrement, on est heureux de le suivre, de marcher sur ses traces. On aime à le voir, à l’entendre et on fait tout pour l’imiter[557]. »

C’est comme un frémissement d’amour que l’on sent à travers ces pages du Véritable Disciple où il nous parle de son attachement à Jésus-Christ[558].

Connaître Jésus-Christ, c’est d’abord un don gratuit de Dieu, mais c’est aussi une récompense accordée à celui qui s’est décidé à suivre Jésus-Christ de plus près. Celui-ci l’a promis explicitement, il a dit en effet : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, voilà celui qui m’aime, et celui qui m’aime sera aimé de mon Père et je l’aimerai et me manifesterai à lui » (Jn 14, 21). Les derniers mots rendent compte de la connaissance que le P. Chevrier a eue de Jésus-Christ. Vraiment le Christ s’est manifesté à celui qui n’avait qu’un désir, être un vrai disciple, afin d’être un vrai témoin.

Alors on comprend sa prière au Christ. Il découvre sa beauté et sa grandeur ; sa beauté d’abord : « O Verbe, ô Christ, que vous êtes beau, que vous êtes grand » et il supplie le Seigneur de l’éclairer davantage : « Puisque vous êtes la lumière, laissez venir un rayon sur ma pauvre âme afin que je puisse vous voir et vous comprendre. » Oui, il voudrait le voir : « Laissez-moi jeter un regard sur vous, ô beauté infinie[559]. » Il y a la joie de connaître et d’aimer le Christ ; il y a aussi la joie de le suivre. Antoine Chevrier est disciple, il veut écouter sa parole et la mettre en pratique. Mais cela aussi est un don de Dieu. Alors il prie : « Parlez, je veux vous écouter et mettre votre parole en pratique. Je veux écouter votre divine parole, parce que je sais qu’elle vient du ciel. Je veux l’écouter, la méditer, la mettre en pra­tique, parce que dans votre parole il y a la vie, la joie, la paix et le bonheur. Parlez, Seigneur, vous êtes mon Sei­gneur et mon Maître et je ne veux écouter que vous[560]. »

Nous pouvons comprendre maintenant pourquoi le

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P. Chevrier a trouvé la joie dans la pauvreté et la souffrance et pourquoi il rayonnait de bonté. Nous avons déjà cité son éloge de la pauvreté. Pour lui, elle est devenue une richesse. Là encore, il parle de beauté : « O pauvreté que tu es belle ! Jésus-Christ, mon Maître, t’a trouvée si belle qu’il t’a épousée en descendant du ciel, qu’il a fait de toi la compagne de sa vie et qu’il a voulu mourir avec toi sur la croix. Donnez-moi, ô mon Maître, cette belle pauvreté. Que je la cherche avec sollicitude, que je la prenne avec joie, que je l’embrasse avec amour, pour en faire la compagne de toute ma vie et mourir avec elle sur un morceau de bois, comme mon Maître » ![561]

C’est le même enthousiasme qu’il exprime, quand il parle du prêtre pauvre : « Quelle liberté, quelle puissance donne au prêtre cette sainte et belle pauvreté de Jésus-Christ… Et à côté de ce monde matériel, sensuel, un homme tout spirituel, qui ne vit pas pour la terre, qui méprise l’argent et les biens de ce monde, qui ne veut rien de ces choses de la terre et qui dit au monde : garde ton or et ton argent, mon trésor est dans le ciel, ma vie, c’est Jésus-Christ ! qui se contente du strict nécessaire, qui ne demande rien à personne, qui ne travaille que pour Dieu seul, ne se dispute pas, ni pour sa robe, ni pour son manteau ; qui laisse emporter son manteau et ne redemande pas ce qu’on lui a pris ; et qui s’abandonne entre les mains de la divine Providence. Qu’il est beau ! Qu’il est grand ! Qu’il est admirable cet homme ! Et comme le monde doit se retourner en le voyant et admirer en lui la puissance de la foi, de l’amour et de la confiance en Dieu. Où sont-ils ces hommes, ils feront des choses admirables, dit la Sagesse[562]. »

Antoine Chevrier parlera aussi de la joie dans la souffrance : alors le ton se fait plus grave. En elle-même, la souffrance est un mal. Seul l’amour peut lui donner un sens. Cependant, parce qu’elle est, à la fois, le signe de notre amour pour Jésus-Christ et de notre ressem blance avec lui et parce qu’elle assure d’une façon

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spéciale la fécondité de notre apostolat, nous devons non seulement accepter notre croix de chaque jour mais « la porter avec joie et amour » et il répète deux fois cette affirmation[563]. Le P. Chevrier sait non seulement par l’Évangile mais aussi par son expérience que si l’on porte sa croix avec Jésus-Christ, il est plus facile de la porter. Il s’exprime ainsi : « Cette croix, c’est Jésus qui nous la présente et nous dit : Prenez mon joug sur vous, mon joug est doux et mon fardeau léger[564]. »

Cette joie qu’il a trouvée dans sa vie pauvre et crucifiée, il l’a manifestée dans une bonté qui a frappé ses contemporains. C’est vrai, le visage que nous présentent les photographies du P. Chevrier est un visage grave et austère, mais ce n’était pas son visage habituel. Un de ses premiers séminaristes du Prado parle de son bon sourire[565] et nous savons à quel point il était aimé par les enfants qui se préparaient à la première communion. On peut citer aussi cette réflexion d’une ouvrière qui avait été reçue par le P. Chevrier : « Mon Dieu, si vous êtes aussi bon que le P. Chevrier, je n’aurai pas peur de vous quand vous me jugerez[566]. »

Dans la mesure où une communauté vit selon les exigences de l’Évangile, dans la mesure spécialement où ses membres acceptent de renoncer à leur esprit propre pour être conduits par l’Esprit de Jésus-Christ, cette communauté connaît une véritable joie selon l’Évangile. Le P. Chevrier l’affirme explicitement : « Quand, dans une maison, règne ce véritable renoncement, on ne trouve plus des âmes qui ne s’occupent que d’elles-mêmes ; tout le monde s’occupe de Dieu et des âmes pour les porter à Dieu et les sauver ; alors règnent la paix, la joie, la charité, l’union, la force et l’entraînement au bien et l’amour[567]. »

Ce que je viens de dire apparaîtra peut-être comme

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une folie, non seulement aux incroyants, mais à beaucoup de chrétiens. Cependant, c’est la vérité de l’Évangile, c’est aussi l’expérience de ceux qui ont voulu vivre selon l’Évangile sans tricher. Cette joie selon l’Évangile n’empêche pas les épreuves ni les difficultés. Un vrai disciple du Christ pauvre connaît des heures de Gethsémani. Mais il garde toujours la paix du Christ au fond de son être. Ce n’est pas d’une manière humaine que Jésus nous a promis la paix ; mais il nous l’a promise : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (Jn 14, 27). Et saint Paul savait que la paix de Dieu dépasse tout sentiment (Ph 4, 7).

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CHAPITRE VIII :
LE PRADO APRÈS LA MORT DU PÈRE CHEVRIER

Sans avoir la prétention de rédiger une histoire du Prado, je voudrais dire brièvement comment il a vécu après la mort du P. Chevrier. Je parle surtout des prêtres du Prado mais la famille du Prado comporte d’autres branches : frères, sœurs, laïcs. Nous nous sentons tous profondément unis dans notre effort pour suivre Jésus-Christ de plus près, chacun en fonction de ce que nous sommes. De fait, nous nous sommes enrichis mutuellement. Le P. Chevrier avait écrit un Règlement pour les frères et les sœurs du Prado (1864), bien avant son Règlement pour les paroisses (1869 ?). Nous avons vraiment conscience, dans le respect de nos diversités, de constituer une véritable famille spirituelle[568].

I. LES PRÊTRES DU PRADO

Malgré l’unité profonde qui se manifeste au cours de l’histoire du Prado, on peut discerner dans cette histoire un certain nombre de périodes avec leurs caractéristiques propres[569].

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Première période : 1879-1922

Cette première période me semble vraiment caractérisée par un souci de fidélité aux enseignements du P. Chevrier. C’est cette fidélité qui a permis au Prado de subsister au milieu des difficultés qu’il rencontrait et des crises intérieures qu’il traversait.

Pendant cette période, le Prado s’est développé très lentement. En 1922, il ne comptait que trente-deux prêtres. Il faut le dire franchement : on ne lui faisait guère confiance. Parfois même on détournait de lui des séminaristes et des prêtres qui auraient désiré s’y agréger. Alors on comprend que le Prado se soit un peu raidi dans une attitude de défense afin de rester lui-même, malgré les oppositions et les incompréhensions.

Pendant toute cette période, le Prado n’avait pas d’autre statut juridique que le règlement composé par le P. Chevrier et qui avait été approuvé par le cardinal Caverot, archevêque de Lyon, le 25 janvier 1878. Le P. Chevrier parlait de l’Association des prêtres du Prado. Cependant, avec le plein accord de l’autorité épiscopale, il se comportait comme une société religieuse de droit diocésain. Il avait directement la charge des œuvres qu’il avait fondées et des paroisses qui lui avaient été confiées. En outre, il mettait à la disposition de l’autorité épiscopale les prêtres pradosiens qui étaient en surplus.

Peu à peu, malgré tout, une évolution se faisait. L’enthousiasme du cardinal Mercier pour le P. Chevrier et sa visite au Prado en 1910 furent un signe pour beaucoup. La cause de béatification du P. Chevrier était officiellement introduite à Rome le 11 juin 1913. En même temps, à l’intérieur du clergé séculier, une évolution commençait à se faire sentir dans un sens plus évangélique et plus communautaire. En 1922, il y eut cinq nouveaux prêtres au Prado : une période nouvelle commençait.

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Deuxième période : 1922-1934

Cette période est marquée tout d’abord par un accroissement assez lent mais régulier. Au noviciat, institué en 1924, il y a chaque année environ deux ou trois nouveaux prêtres. Ainsi, peu à peu, le nombre des paroisses confiées au Prado va en augmentant, aussi bien dans la banlieue de Lyon que dans le milieu rural.

Au plan juridique, le Prado était devenu en 1924 une société de vie en commun sans vœux. C’était, en effet, la forme juridique qui semblait la plus souple et la plus capable de s’adapter à ce que le P. Chevrier avait voulu.

Cette période est marquée par un renouveau spirituel. Je dois citer, à ce sujet, l’influence très discrète et très profonde qu’a exercée à cette époque le P. Lauzier, qui était supérieur du petit séminaire du Prado à Notre-Dame de la Roche. Il avait su développer parmi ses élèves une vraie vie spirituelle, un esprit de famille très profond et très ouvert. Le P. Lauzier deviendra quatrième supérieur du Prado en 1925.

Par ailleurs, la publication de la vie et des écrits du P. Chevrier attirait l’attention sur lui et permettait de mieux le connaître. Le P. Chambost avait publié une vie du P. Chevrier en 1920. Le Véritable Disciple est imprimé pour la première fois en 1921. Ensuite apparaissent successivement les Lettres du P. Chevrier, l’Esprit et les Vertus du P. Chevrier et les Sujets d’oraison tirés de ses écrits. Le Père Chevrier, d’Antoine Lestra, connaît aussi un vrai succès.

Dans cette atmosphère détendue et qui devient de plus en plus sympathique, les pradosiens peuvent plus facilement découvrir les dimensions diocésaines de leur vocation. Ils sont très unis aux autres prêtres du diocèse non seulement par le temps passé au Grand Séminaire, mais aussi dans la collaboration apostolique. Ils protestent quand on les soupçonne de ne pas être diocésains. Cependant, jusqu’en 1934, il n’y avait des pradosiens que dans le diocèse de Lyon, les jeunes qui étaient originaires d’autres diocèses et qui entraient au Prado étaient incardinés à Lyon, dès leur première ordination.

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Troisième période : 1934-1956

Cette période est marquée par une triple caractéristique.

A partir de 1934, le Prado accepte des jeunes qui seront incardinés dans leurs diocèses d’origine. Cette décision coïncide avec une évolution toujours plus profonde à l’intérieur du clergé séculier. Les séminaristes et les jeunes prêtres sentent toujours davantage le désir d’une vie plus pauvre et plus évangélique, plus communautaire et plus missionnaire. Beaucoup viendront chercher au Prado un appui pour réaliser leur idéal.

D’autre part, la sympathie envers le P. Chevrier et le Prado va croissant et les évêques donnent facilement à leurs séminaristes et à leurs prêtres la permission de devenir pradosiens. C’est surtout après la Deuxième Guerre mondiale que le développement du Prado a été rapide. Il se situe à une époque d’élan missionnaire. Que l’on pense à la Mission de France, aux Fils de la Charité et à tant d’initiatives apostoliques qui naissent ou se développent de partout.

En même temps, et c’est la deuxième caractéristique de cette période, le Prado entre pleinement et sans réticence dans le courant diocésain. Cette ouverture diocésaine a été à la fois le résultat de l’expansion du Prado hors du diocèse de Lyon et la conséquence d’une volonté très nette des jeunes pradosiens non seulement de rester soumis à leur évêque dans une dépendance filiale, mais aussi de rester très unis à tous les autres prêtres de leur diocèse.

Sans doute, cette union avec les autres prêtres diocésains aurait pu constituer un obstacle au point de vue de la fidélité à l’idéal pradosien. Ne risquait-on pas, sous prétexte d’être diocésain, de se conformer en tout aux autres prêtres ? Aussi, et ce fut la troisième caractéristique de cette période, nous avons cherché à approfondir notre vocation propre à l’intérieur du clergé diocésain. Nous avions conscience de ne pas avoir assez mis en valeur toutes les dimensions de notre idéal évangélique. Certains qui avaient été surtout attirés au Prado par son idéal missionnaire et qui n’avaient pas perçu suffisamment ses exigences spirituelles, nous quittèrent et c’était

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normal. D’autres hésitaient entre la fidélité au Prado et la fidélité au diocèse. L’ensemble des pradosiens, sans prétendre avoir résolu ces problèmes, s’efforçaient tout simplement de réaliser de leur mieux les exigences apostoliques et spirituelles de la vie pradosienne à l’intérieur du clergé diocésain, avec l’appui communautaire que le Prado pouvait leur apporter. Nous sentions que nous étions loin de notre idéal et cependant nous y croyions tous.

Nous n’avons pas rencontré de difficultés réelles de la part de l’ensemble du clergé diocésain. Les « autres » nous faisaient parfois l’amical reproche de ne pas être assez pradosiens. Un évêque disait à ses pradosiens : « Les prêtres du diocèse ont le droit d’exiger de vous que vous soyez pleinement pradosiens. »

L’existence d’une communauté générale, c’est-à-dire de prêtres qui sont incardinés au Prado, n’a pas été, comme on aurait pu le craindre, un obstacle au caractère diocésain du Prado. Notons d’abord que les pradosiens, dans leur immense majorité, sont incardinés dans leur propre diocèse ; d’autre part, ceux qui ont demandé à être inscrits à la communauté générale l’ont fait généralement soit parce qu’ils n’avaient pas de lien avec un diocèse déterminé, soit parce qu’ils désiraient se mettre au service de diocèses plus pauvres en prêtres. Notons enfin qu’après leur nomination dans un diocèse déterminé, il est demandé aux prêtres de la communauté générale de se comporter à l’intérieur du clergé diocésain exactement comme s’ils y étaient incardinés.

Ainsi la communauté générale était une manière de répondre au désir qui sera exprimé plus tard par le Concile au sujet d’une plus grande disponibilité des prêtres, soit en faveur de pays ou de diocèses qui souffrent du manque de prêtres, soit en faveur d’activités pastorales particulières[570].

Quatrième période : de 1956 à 1968

En 1956, il y avait 514 pradosiens. Ils étaient tous

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français. C’est en 1956, en effet, que pour la première fois nous avons inscrit au Prado un postulant qui n’était pas français et c’est à partir de cette date que nous sommes entrés de plus en plus en rapport avec des prêtres et des séminaristes non français. En même temps, quelques pradosiens de France partaient en Afrique, en Asie, en Amérique latine au titre de Fidei donum.

Au début, nos rapports avec des séminaristes ou des prêtres non français exprimaient surtout une sympathie et une recherche dans le sens d’une spiritualité plus évangélique, plus communautaire, plus missionnaire ; cependant, dans quelques pays d’Europe, surtout l’Espagne et l’Italie, ainsi qu’au Moyen-Orient, un certain nombre de séminaristes et de prêtres désiraient vraiment s’agréger au Prado, tout en constituant, à l’intérieur même de l’association des prêtres du Prado, des groupes nationaux ou régionaux.

Le fait pour le Prado d’être devenu international nous obligeait à chercher davantage ce qui est l’essentiel du message du P. Chevrier en le dégageant des caractéristiques spécifiquement françaises. Il faut, en effet, que chaque Prado national puisse être vraiment inséré dans son propre pays avec toutes ses caractéristiques propres, sans se croire obligé d’importer chez lui des formes de réalisation qui lui seraient étrangères.

Sur le principe, nous étions tous d’accord, mais il ne nous était pas facile à nous français de nous dégager au plan culturel, au plan théologique et au plan pastoral de ce que nous avions vécu concrètement en France. Aussi l’internationalisation du Prado a été pour les pradosiens français qui entraient en contact avec des non français un appel à une véritable purification intérieure, en même temps qu’une possibilité d’enrichissement par la découverte d’autres valeurs culturelles, théologiques et pastorales. Ce travail de purification et cet enrichissement par les autres est loin d’être terminé. Nous sentons au moins confusément que nous trouverons, grâce à cette dimension internationale du Prado, un moyen de mieux découvrir l’essentiel du message du P. Chevrier et d’en mieux discerner la fécondité dans la diversité de ses réalisations.

Personnellement, j’ai rencontré plus d’une fois des prêtres français ou non français qui, sans envisager leur

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appartenance au Prado, voulaient renouveler leur vie sacerdotale selon l’Évangile ; j’ai senti dans leur désir un appel à mettre davantage le charisme du P. Chevrier à la disposition de tous les prêtres qui désireraient en profiter. Cet appel m’est resté présent et il n’est pas étranger à la rédaction de cet ouvrage.

Les situations d’injustice que nous découvrions partout, spécialement en Amérique latine, et l’avancée plus ou moins rapide de la sécularisation ont exigé aussi, de notre part, une participation toujours plus active à un apostolat vraiment missionnaire au service des plus pauvres et des plus éloignés de l’Église. Certes, comme je l’ai déjà dit en parlant du P. Chevrier, le Prado, à strictement parler, n’a pas de pastorale propre ; mais, dans chaque diocèse, les pradosiens sont appelés à réaliser, dans l’obéissance à leur évêque et en union avec les autres prêtres, les initiatives missionnaires qui leur seront demandées par les circonstances.

Il n’était pas toujours facile pour les pradosiens français envoyés dans le Tiers-Monde au titre de Fidei donum de s’insérer vraiment dans la pastorale des diocèses. Qu’on le veuille ou non, il y a toujours chez nous une tentation d’importer ce qui nous est propre. Peu à peu, cependant, ils découvraient la nécessité de renoncer absolument à tout colonialisme pastoral ; ils découvraient aussi l’avantage qu’il y avait à couler, en quelque sorte, leurs initiatives dans la pastorale telle qu’elle était vécue dans le diocèse où ils se trouvaient.

L’internationalisation du Prado nous a amenés à renouveler notre structure juridique. Conformément aux orientations données à cette époque par le Saint-Siège, nous nous sommes orientés vers les instituts séculiers et, le 28 octobre 1959, nous étions érigés en institut séculier de Droit pontifical.

Un certain nombre de difficultés nous ont ensuite fait remettre ce choix en question et le désir a été exprimé auprès du Saint-Siège que nous devenions une « association sacerdotale ». La question est toujours à l’étude dans l’attente de la publication du nouveau Code de Droit canonique.

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Cinquième période : à partir de 1968

J’ai pris cette date, en raison de sa valeur significative, au moins pour les Français ; mais je pourrais évoquer aussi des événements qui ont marqué non moins profondément d’autres régions, je pense aux changements politiques qui se sont produits en Espagne et au Portugal ainsi qu’à l’état de guerre qui marque le Liban. Je pense aux dictatures militaires qui se sont établies dans la plupart des pays d’Amérique latine et à l’effort de libération collective que l’on constate dans ces mêmes pays. Je pense aussi aux bouleversements introduits en Afrique par la décolonisation et l’arrivée à l’indépendance des jeunes nations. Nous vivons donc tous à une époque marquée par des bouleversements profonds. C’est une période d’épreuves avec tout ce qu’elle comporte de risques et aussi de chances pour des prêtres qui veulent être à la fois très présents aux hommes et fidèles à Jésus-Christ et à son Évangile[571].

J’ai parlé de mai 1968 parce que je suis français ; mais je pense que, sous des formes différentes, les prêtres du Prado sont tous appelés à vivre le même problème : comment rester fidèles au charisme du P. Chevrier dans une période aussi bouleversée ? En réalité, le bouleversement qui s’est manifesté d’une façon violente et spectaculaire en mai 1968 avait commencé depuis plusieurs années déjà et nous trouvons dans le chapitre préliminaire de Gaudium et Spes une description de la condition humaine aujourd’hui qui correspond en grande partie aux analyses qui seront faites après mai 1968[572]. Malgré tout, mai 1968 n’est pas seulement le- symbole de l’entrée de l’humanité dans « un âge nouveau » par une « véritable métamorphose sociale et culturelle[573] », mais il comporte aussi le rejet radical des valeurs traditionnelles et la proclamation

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utopique d’un avenir d’épanouissement et de liberté. Sans doute, ces changements profonds se sont manifestés d’abord au plan humain, mais, comme dit encore le Concile, leurs « effets se répercutent jusque sur la vie religieuse[574] ».

Parce qu’en raison même de notre vocation, nous avons voulu communier davantage à la vie des hommes, nous avons été particulièrement secoués par ces bouleversements. Théoriquement, nous aurions dû, dans la fidélité à Jésus-Christ et à l’Église que le P. Chevrier avait tant cherché à nous inculquer, rester fermes dans la tempête ; ce qui ne nous aurait pas empêché de nous remettre en cause et d’accueillir tout ce qui était positif dans cet âge nouveau ; mais nous restons de pauvres hommes comme les autres et nous avons connu, nous aussi, nos misères. En France, à cette époque, un certain nombre de pradosiens ont quitté le ministère sacerdotal ou ont été sérieusement ébranlés.

Nous pouvons noter cependant que notre présence au monde a été, pour beaucoup d’entre nous, la source d’une conversion plus profonde à Jésus-Christ et d’un amour plus vrai envers les hommes, surtout envers ceux qui sont plus opprimés et plus exploités. Ce qui était, pour nous, un risque, devenait ainsi un appel. En voici quelques exemples concrets :

Dans la mesure où des pradosiens, très insérés dans le monde des pauvres, se sont efforcés de se comporter comme des envoyés de Jésus-Christ, ils ont été heureux de reconnaître que les pauvres les avaient évangélisés.

En communiant à la souffrance des pauvres qui sont victimes de l’injustice et en découvrant les mécanismes qui conduisent à l’exploitation des pauvres, des pradosiens ont été amenés à se poser la question de l’amour envers les ennemis.

Le contact habituel avec la simplicité des pauvres nous a conduit souvent à nous interroger sur la simplicité du disciple de Jésus-Christ.

Beaucoup ont redécouvert, en quelque sorte, la valeur du célibat pour le Royaume de Dieu, parce qu'ils avaient

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fait l’expérience d’épouser un peuple par amour de Jésus-Christ.

Par-dessus tout, les difficultés de cette dernière période ont provoqué chez l’ensemble des pradosiens comme un nouvel élan pour découvrir en profondeur l’aspect spirituel du charisme du P. Chevrier. Dans le bouleversement actuel, il était normal que, dans un premier temps, nous fassions un effort spécial pour être avec ceux qui souffrent et ceux qui sont portés à se révolter, parce qu’ils ne peuvent plus supporter l’injustice qui pèse sur eux ; mais dans un deuxième temps, que nous vivons aujourd’hui, nous sentons la nécessité de faire revivre en nous davantage l’essentiel de la grâce du P. Chevrier : connaître Jésus-Christ, c’est tout ; prêcher Jésus-Christ, c’est la grande mission du prêtre.

Malgré les difficultés que je viens d’énumérer, l’association des prêtres du Prado a continué à se développer. Certes, en France surtout, l’accroissement a été lent. Mais il y a toujours chaque année des prêtres ou des séminaristes qui rejoignent des équipes du Prado et demandent à y entrer. Nous en remercions Dieu.

En dehors de la France, les Prados d’Espagne, d’Italie et du Moyen-Orient ont continué, eux aussi, leur marche en avant. Les pradosiens du Moyen-Orient, situés surtout au Liban, nous ont dit plus d’une fois quel soutien avait été pour eux, dans une période tragique, l’orientation évangélique qu’ils avaient trouvée au Prado. Les prêtres du Prado sont actuellement présents dans trente-sept pays, notamment du Tiers-Monde. C’est beaucoup et c’est très modeste à la fois. C’est beaucoup. Car cette situation « éclatée » dans des peuples et des Églises si divers nous provoque toujours davantage à chercher l’essentiel dans la diversité des cultures, des situations économiques et politiques, dans des façons si différentes de vivre la foi. En beaucoup de pays, le Prado existe quasi uniquement par des prêtres Fidei donum espagnols, italiens ou français, donc étrangers. Mais, en ces dernières années, le Prado est né à Madagascar, au Viêt-nam, aux Antilles ; il naît au Congo, en Colombie, en Corée, à la Réunion, etc. Il s’agit de séminaristes ou prêtres autochtones qui veulent spécialement partager la vie de leur peuple dans la fidélité à l’Évangile. On peut aussi

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mentionner la Belgique, la Suisse, le Portugal, l’Autriche. Lors de nos sessions ou assemblées internationales, nous percevons de plus en plus la richesse des dialogues et des confrontations qui s’instaurent entre nous.

Ces groupes autochtones sont récents et peu importants. Ailleurs, en Asie, en Afrique et en Amérique latine, quelques vocations pradosiennes isolées se sont manifestées. Ce ne sont que des commencements. Le P. Chevrier, à sa mort, avait seulement quatre prêtres du Prado. Il disait : « Notre Prado durera tant qu’il conservera son esprit d’humilité et de pauvreté : mais malheur à lui s’il venait à s’en écarter ; la charité ne lui survivrait pas longtemps[575]. »

En terminant ce survol rapide de la vie du Prado depuis la mort du P. Chevrier, je voudrais dégager deux réflexions :

1. Être prêtre selon l’Évangile, ce n’est pas une formule toute faite et il ne suffit pas de l’avoir voulu même sincèrement pour le réaliser. Une conversion permanente personnelle et collective nous est nécessaire.

2. Par le fait même que nous refusons de nous renfermer sur nous-mêmes et par le fait même que nous voulons, avec l’ensemble des prêtres diocésains, communier à la vie des hommes auxquels nous sommes envoyés pour annoncer Jésus-Christ, nous sommes davantage en contact avec des déviations et des erreurs. N’étant pas meilleurs ni plus forts que les autres, nous risquons de nous laisser entraîner. Mais ce risque, c’est celui-là même que Jésus a accepté pour ses apôtres et il disait à son Père : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde… Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les préserver du mal » (Jn 17, 15).

Ce risque ne doit donc pas nous arrêter, mais il est pour nous un appel à être encore plus fidèles à Jésus-Christ et aux plus pauvres dans une adhésion plus totale à notre seul et unique Maître, dans une conformité plus exacte à tous ses enseignements ; c’est aussi un appel à vivre et à agir dans une dépendance plus complète du

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Saint-Esprit et dans une communion plus vigilante à l’Église tout entière et spécialement à son magistère. C’est enfin un appel à nous appuyer davantage les uns sur les autres, sans nous séparer de nos frères, prêtres diocésains, mais en cherchant aussi, entre nous pradosiens, comment suivre Jésus-Christ de plus près dans toute notre vie et toutes nos activités sacerdotales.

II. LES FRÈRES ET LES SŒURS DU PRADO L’INSTITUT FÉMININ DU PRADO (I.F.P.)

Le P. Chevrier a eu avec lui, dès le début, des frères, des sœurs et des laïcs qui l’ont aidé dans sa tâche et à qui il a communiqué sa spiritualité évangélique. J’ai eu l’occasion de citer plus d’une fois le témoignage des premières sœurs du Prado et les enseignements que le P. Chevrier leur donnait collectivement ou par des lettres personnelles. Les frères, les sœurs et les laïcs du Prado sont, chacun à leur manière, mais à part entière, membres de la famille du Prado. Eux aussi constituent une référence concrète pour réaliser aujourd’hui une vie selon l’Évangile.

Les frères du Prado

Le P. Chevrier a fondé le Prado avec le frère Pierre Louat. Il désirait certainement avoir des frères qui travailleraient avec lui au service des pauvres et à l’évangélisation des pauvres. On voit, par ailleurs, l’estime du P. Chevrier pour les frères dans un acte vraiment significatif : il a voulu s’associer frère Pierre Louat dans l’achat du Prado. Il ne le considérait donc pas comme un inférieur, mais comme un associé.

Au temps du P. Chevrier et pendant les années qui ont suivi sa mort, la fraternité du Prado ne s’est pas développée. Depuis quelques années, elle a repris vie. Les frères du Prado ne sont pas nombreux, vingt-sept seulement, mais ils ont leur physionomie propre, leur organisation particulière et leurs propres responsables. Dans notre association, ils sont situés à égalité avec les

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prêtres ; ils ont la même spiritualité et les mêmes orientations apostoliques que les prêtres, mais ils gardent leur autonomie.

Ils vivent généralement en communauté de frères ; cependant, dans deux communautés, il y a un prêtre du Prado. Tous sont salariés et partagent la condition de vie ouvrière comme OS ou professionnels. C’est à partir de cette vie de travail que les frères sont liés à la vie des mouvements apostoliques ou des autres organisations apostoliques de l’Église.

Le temps de formation plus ou moins long avant la profession se fait à partir de trois aspects : la vie en communauté, le travail manuel, le travail en Église. Tout cela est repris dans la réflexion pour être vécu dans l’esprit du P. Chevrier.

Les sœurs du Prado

Le P. Chevrier a eu comme associés dans la fondation du Prado non seulement frère Pierre Louat mais aussi sœur Amélie et sœur Marie. Celle-ci a été la première supérieure des sœurs du Prado.

Les sœurs du Prado constituent une société de vie commune sans vœux publics (comme les filles de la Charité). Elles sont autonomes, mais avec les prêtres, les frères et l’I.F.P., elles cherchent à partager l’intuition du P. Chevrier pour une fidélité plus grande à Jésus-Christ.

La vie de communauté est pour elles un élément capital pour la réalisation de leur vie évangélique et apostolique. Au plan apostolique, elles ne sont pas liées à une forme déterminée d’apostolat. C’est le besoin des pauvres qui guide leurs choix. Elles cherchent à partager leur vie en participant aux mêmes conditions de travail : ce partage de vie est toujours orienté vers l’annonce de Jésus-Christ, même si elles ne peuvent pas encore l’annoncer directement par la parole. Elles sont aussi au service de la catéchèse et des mouvements d’action catholique.

Elles sont actuellement 270 vivant en petites communautés de trois ou quatre sœurs dans des quartiers défavorisés en ville ou à la campagne.

  • En Europe, elles sont les plus nombreuses.
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  • Au Maroc et en Algérie, une dizaine de sœurs partagent la vie de leurs frères musulmans.
  • En Amérique latine, au Chili, il y a quinze ans une équipe de jeunes voulaient consacrer leur vie à Dieu et à leurs frères travailleurs dans une vie simple, proche d’eux ; elles sont devenues sœurs du Prado. Aujourd’hui, sur quatorze sœurs vivant au Chili, huit sont chiliennes.
  • En Asie, à Séoul et à Calcutta, des équipes de jeunes les ont appelées récemment. Deux Coréennes sont devenues sœurs du Prado, d’autres se préparent à vivre cette vocation. Dans la région de Calcutta une équipe de novices avance avec une sœur indienne. Au Bangladesh une petite communauté partage la vie des Bengalis et travaille à faire connaître Jésus-Christ.

Cette présentation est trop rapide pour faire connaître vraiment la société des sœurs du Prado. Je voulais du moins lui consacrer quelques lignes car elles tiennent une place importante dans la famille du Prado.

L’institut féminin du Prado

Sans être un institut séculier au point de vue canonique, l’institut féminin du Prado regroupe des laïques qui désirent se consacrer à Dieu selon les exigences de la spiritualité pradosienne, pour témoigner plus efficacement de l’Evangile dans le milieu où elles se trouvent. Par le fait même qu’elles sont laïques, leur appartenance à l’institut reste discrète.

Dans leur situation de laïques vivant dans le monde, elles cherchent sans cesse à se conformer à l’esprit du P. Chevrier. Les exigences spirituelles sont donc les mêmes pour elles et pour les autres membres de la famille pradosienne. Mais la manière de répondre à l’appel de Dieu est nécessairement différente. Chacune continue à vivre dans le lieu et le milieu où l’a trouvée l’appel de Dieu, mais elles se retrouvent régulièrement en équipes. Actuellement il y a douze équipes en France, deux en Espagne et une au Chili. Il y a, parmi les membres de l’institut, une grande diversité au point de vue professionnel, comme au point de vue de l’origine sociale ou de la culture. L’institut respecte les caractéristiques

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propres de chaque personne et l’aide à répondre pleinement à l’appel évangélique. Elles participent évidemment à divers groupes ou mouvements d’Église, à ceux notamment qui sont en rapport avec leur milieu de vie, comme tant d’autres chrétiens laïcs.

Le P. Chevrier n’avait pas écrit spécialement pour des laïques, mais seulement pour des prêtres, des frères et des sœurs. Cependant, il a aidé des laïques à vivre selon l’Évangile là où le Seigneur les avait placées. Et à ces laïques il avait donné la même orientation spirituelle qu’à ses prêtres ou à ses sœurs. L’Évangile est pour tous ; et parmi les laïques aussi, le Christ choisit des disciples qui veulent le suivre de plus près jusqu’à la consécration totale d’elles-mêmes.

 

 


[1]      Cf. p. 62.

 

[2]      Le Véritable Disciple. Lettre préface de Mgr Garrone.

 

[3]      J’ai trouvé une justification théologique de ce que je viens de dire dans une étude de Mgr Jouassard sur le sacerdoce au temps des Pères. Sans négliger aucunement l’imposition des mains qui est essentielle dans la transmission du sacerdoce, les Pères insistaient beaucoup sur l’importance de l’imitation du Christ, « imitation directe en ce qui regarde les apôtres, imitation indirecte à travers les apôtres et leurs successeurs pour ceux qui viendraient après » (La Tradition sacerdotale, Mappus, 1959, p. 110). Ce n’est pas seulement ce que le Christ avait fait à la dernière Cène, que les apôtres et leurs successeurs sont appelés à imiter, mais toute la prédication et toute la vie du Christ (pp. 109-110). De là vient le souci de trouver des prêtres auxquels on puisse se référer, parce qu’ils sont « une réplique du vrai prêtre » (pp. 112, 116, 123, 124).

 

[4]      Pour connaître la vie d’Antoine Chevrier, lire en premier la bro­chure du Père Pierre Berthelon, Antoine Chevrier (1826-1879). Cette brochure de 96 pages a été rédigée en 1976. Vous pouvez compléter votre information en lisant dans son introduction au Véritable Disciple, le portrait du Père Chevrier (V.D. p. 19-28).

       Pour comprendre vraiment l’originalité du P. Chevrier par rapport à son temps, il sera très utile de lire l’ouvrage de Jean-François Six : Un prêtre, Antoine Chevrier, fondateur du Prado. Ce livre de 537 pages, publié en 1965 (Le Seuil, Paris), est en même temps une thèse de doctorat. Il replace les faits dans leur contexte historique aussi bien social qu’ecclésial. Je renverrai habituellement à cette biographie.

       La vie du Père Chevrier rédigée par le Chanoine Chambost est plus ancienne (1920), elle contient des renseignements qu’on ne trouve pas ailleurs.

       La biographie d’Henriette Waltz, Un pauvre parmi nous (L’Abeille, Lyon, 1942), aide à comprendre, au plan psychologique, les relations d’Antoine Chevrier avec son entourage.

       Pour entrer directement en contact avec la pensée du P. Chevriru, lire son Véritable Disciple. C’est dans cet ouvrage qu’il nous présente, à partir de l’Évangile et de saint Paul et toujours en référence à son expérience pastorale, ce que doit être un prêtre selon l’Évangile.

       Le P. Berthelon a présenté les principaux textes du Véritable Disciple, en y joignant quelques extraits des Lettres du P. Chevrier ou du Procès de Béatification, dans un livre intitulé le Message du P. Chevrier (éd. Mappus, Le Puy, 1960).

       On peut se procurer la brochure du P. Berthelon sur Antoine Chevrier au secrétariat des prêtres du Prado, 13, rue du Père Chevrier, 69007 Lyon. C’est là aussi qu’on trouvera le Véritable Disciple. La dernière édition (1968) comporte des introductions et notes du P. Berthelon (557 pages). Certes, ce n’est pas un roman qu’on puisse parcourir ; c’est plutôt un livre de méditation que l’on peut assimiler dans une prière personnelle et, si c’est possible, en équipe.

 

[5]      S. p. 41-69

 

[6]      S. p. 78-79

 

[7]      S. p. 87-99

 

[8]      Ms. IV, p. 665.

 

[9]      Ms. III, p. 12.

 

[10]    S. p. 113-116.

 

[11]    V.D. p. 419.

 

[12]    Ms. III, p. 358-367.

 

[13]    Ms. I, p. 515-516.

 

[14]    Ms. III, p. 11.

 

[15]    Ms. III, p. 5.

 

[16]    S. p. 122. — Jean-Marie Laffay, qui était lui-même séminariste du Prado, ne garantit pas la fidélité littérale de son témoignage, mais il affirme qu’il a été fidèle au sens. L’expression « les hommes conti­nuent à se damner » ne signifie pas que le P. Chevrier fût janséniste. Il disait à la même époque : « Dieu me garde de restreindre sa miséri­corde, je crois qu’un grand nombre sera sauvé » (Ms. III, p. 358­367). Cette phrase manifeste cependant son angoisse de prêtre devant la situation d’un prolétariat qui vit loin de l’Église et qui n’est plus fidèle à la pratique religieuse.

 

[17]    S. p. 125. — Soeur Véronique et soeur Marie sont parmi les premières soeurs du Prado. Soeur Marie, en particulier, avait toute la confiance du P. Chevrier. Elle sera la première responsable des soeurs du Prado.

 

[18]    S. p. 123.

 

[19]    Cette affirmation du P. Chevrier nous a été rapportée par Mlle de Marguerye. Tous les témoignages que je viens de citer sont empruntés au chapitre de l’abbé Six, intitulé la Conversion (S. p. 121-125).

 

[20]    S. p. 134-136.

 

[21]    S. p. 157-194. — Camille Rambaud est un bourgeois lyonnais qui avait abandonné sa situation de fabricant de soieries et qui, avec son ami Paul du Bourg, s’était décidé à devenir pauvre et à se mettre au service des pauvres. Sa manière d’agir avait impressionné profon­dément Antoine Chevrier. Ils sont restés trois ans ensemble (août 1857-décembre 1860) et s’ils se sont séparés, ce n’est pas parce que le P. Chevrier n’aurait pas été préoccupé de la situation sociale des ouvriers. De fait, il leur venait en aide autant qu’il le pouvait. Mais il était d’abord soucieux de l’évangélisation et d’une évangélisation située en pleine vie humaine, en partageant la vie des pauvres.

 

[22]    B. p. 29-30.

 

[23]    S. p. 187.

 

[24]    « Nous pensons qu’après avoir fait le catéchisme pendant trois ans à la maison, nous pourrons utilement le faire ailleurs » (But fondamental de l’Association des prêtres du Prado, V.D.A., p. 508 ; R. p. 190). Ayant eu la responsabilité de l’oeuvre de la première communion pendant les deux premières années de ma vie au Prado, je puis affirmer que cette forme d’apostolat m’a marqué profondément et pour toujours.

 

[25]    Ch. p. 273-299.

 

[26]    On peut cependant faire exception pour le P. Jaricot. Même si sa vocation devait être finalement non une vocation de pradosien, mais une vocation de trappiste, pendant tout le temps qu’il est resté au Prado, il a été vraiment pour le P. Chevrier un ami et un soutien.

 

[27]    Cf. introduction au Véritable Disciple, p. 28-36.

 

[28]    S. p. 290-295.

 

[29]    S. p. 332-339.

 

[30]    Ch. p. 245 ; P. I, p. 185.

 

[31]    Ch. p. 563-564 ; P. 1, p. 221.

 

[32]    S. p. 367.

 

[33]    S. p. 209-215.

 

[34]    Lettre n° 268 (253) [3] A Mesdemoiselles Mercier et Bonnard.

 

[35]    Lettre n° 309 [19] à Madame Franchet La Tour du Pin, 3 mai 1869.

 

[36]    Cité par Six, p. 188.

 

[37]    Lettre n°57 (54) [6] à Monsieur l'Abbé Gourdon, 3 juin 1866

 

[38]    Ch. p. 567 ; R. p. 50.

 

[39]    V.D., p. 125.

 

[40]    V.D., p. 126.

 

[41]    V.D., p. 510.

 

[42]    V.D., p. 513.

 

[43]    V.D., p. 511.

 

[44]    V.D., p. 535. — Le P. Chevrier a suivi plusieurs plans pour présenter son enseignement sur une vie sacerdotale selon l’Évangile. Le plus connu est sans doute celui qui a servi à la rédaction du Véritable Disciple, en référence à la parole de Jésus : « Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il se renonce lui-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive. » Il avait pensé aussi à étudier directement le sacerdoce et il nous a laissé de nombreuses notes en vue d’une rédaction éventuelle (V.D.A. p. 509-532 ; R. p. 274 et 280). Enfin, il a présenté son idéal sacerdotal d’une façon synthétique dans le Tableau de Saint-Fons. Le Tableau de Saint-Fons est un ensemble d’inscriptions qu’il a réalisées lui-même sur les murs d’une petite maison qui servait pour les retraites pradosiennes et qui se trouve à Saint-Fons dans la banlieue de Lyon. On en trouvera la reproduction photographique un peu plus loin, p. 124. Voir aussi, dans l’introduction au V.D., l’étude du P. Berthelon sur l’élaboration du Véritable Disciple (V.D., p. 28-36).

 

[45]    V.D., p. 341.

 

[46]    Dictionnaire de Spiritualité, art. « François », co. 1283.

 

[47]    V.D., p. 101.

 

[48]    V.D., p. 101.

 

[49]    V.D., p. 101.

 

[50]    V.D., p. 120.

 

[51]    V.D., p. 120-121.

 

[52]    S., p. 122.

 

[53]    L. 538, p. 260. Lettre n°82 (538) [Aux Quatre Séminaristes, à Alix] 24 janvier 1872

 

[54]    Lettre n°152 (87) [11] au Père Jaricot [Lyon,] 4 avril 1878]; Lettre n°90 (127) [A Nicolas Delorme]  [St Léonard, fin janvier 1873]; Lettre n°101 (131) [à Nicolas Delorme] [Prado, novembre 1873]; Lettre n°125 (139) [A Maurice Daspres] [Prado, 26 décembre 1875]; etc.

 

[55]    Lettre n°103 (105) [A François Duret] [Prado,] 9 février 1874

 

[56]    V.D., p. 121.

 

[57]    Le souci de suivre Jésus-Christ de plus près ne reste pas en dehors des méthodes employées. Il préside, d’une certaine façon, au choix des méthodes et il intervient toujours dans la manière de se servir de ces méthodes.

 

[58]    Lettre n°142 (77) [A Jean-Claude Jaricot] [1] [Vichy, août 1876] : Avoir la sagesse est une expression moins usitée mais caractéristique, elle aussi, d’une vie selon l’Évangile.

       Antoine Chevrier en parle longuement dans sa lettre de juin 1876 à Mlle de Marguerye. En voici quelques extraits : « La sagesse est dans le dépouillement de tout soi-même, de toute créature et de toutes choses terrestres. Quand on a acquis ce dépouillement complet, alors on peut s’élever avec Jésus-Christ dans les régions supérieures de son amour ; alors on n’a rien de soi, rien de terrestre, rien ne vous attriste, rien ne vous abat, rien ne vous trouble parce que tout ce qui est terrestre est anéanti et que l’on vit avec Jésus-Christ ; et alors on le suit partout, dans toutes les régions supérieures de la charité, du zèle, de la souffrance et de la mort. Que c’est beau un homme, un prêtre qui a pris ce chemin et quand il le poursuit avec Jésus-Christ, comme il peut faire de choses (Lettre n° 440 (351) [20] A Mademoiselle de Marguerie [Lantigné, juin 1876]). » Les deux dernières lignes affirment nettement l’efficacité du prêtre qui est entré dans cette voie. Elles affirment aussi la beauté d’une telle vie. Le P. Chevrier était profondément sensible à la beauté d’une vie apostolique vécue dans la vérité et par conséquent dans l’efficacité.

 

[59]    V.D., p. 125.

 

[60]    A propos de l’intérieur et de l’extérieur, Pierre Berthelon introduit la note suivante dans la table analytique du Véritable Disciple : « L’intérieur, c’est l’action divine en l’homme et le consentement de l’homme à cette action ; l’extérieur, c’est tout le comportement visible de l’homme, le résultat visible de son action » (V.D., p. 541).

 

[61]    V.D., p. 103.

 

[62]    V.D., p. 477. — J’insère ici un texte de saint Thomas d’Aquin dont je n’ai pas retrouvé la référence. Je ne prétends pas à l’exactitude des mots, mais j’en garantis le sens : « Celui qui est pauvre en esprit, réalise effectivement la pauvreté dans la mesure où il le peut. » Le P. Chevrier aurait été heureux de connaître ce texte. Il disait : « Celui qui a l’esprit de pauvreté tend toujours à retrancher. Le vrai pauvre de Jésus-Christ va toujours en retranchant, en diminuant » (V.D., p. 295).

 

[63]    V.D., p. 198.

 

[64]    V.D., p. 198.

 

[65]    Ch., p. 81.

 

[66]    Lettre n°310 (292) [20] à Madame Franchet La Tour du Pin, 13 mai 1869

 

[67]    S. p. 288.

 

[68]    S. p. 289.

 

[69]    V.D., p. 295. — Dans la Pauvreté du Prêtre, j’ai essayé de rassembler les principaux textes qui se rapportent au Père Chevrier, maître de pauvreté (Vitte, 1945, p. 315-330). Je voudrais aussi reproduire ici quelques-unes de ses notes de retraite. Elles permettent de voir, à dix ans d’intervalle, la continuité de l’orientation d’Antoine Chevrier, l’importance de la conformité extérieure avec le Christ et la priorité qu’il donne toujours à la connaissance et à l’amour de Jésus-Christ.

       Le premier texte vient de sa retraite au Grand Séminaire de Lyon, le 31 décembre 1857 (c’est le premier anniversaire de Noël 56) : « Je prends Jésus pour mon modèle et je m’efforcerai de l’imiter le plus parfaitement possible : imiter Jésus sera tout mon désir, le but unique de toutes mes pensées, la fin de toutes mes actions… Le prêtre est la plus parfaite image de Jésus sur la terre…, il est le prêtre du Dieu de la crèche, du Dieu de la croix… Jésus a été la charité, l’amour même. Il a aimé l’homme jusqu’à descendre du ciel et venir sur la terre et se faire tout petit pour nous ; il s’est sacrifié pour nous ; il nous a tout donné et il est mort pour nous et il se donne tout entier à chacun dans la Sainte Eucharistie. Quel exemple pour aimer son prochain ! En voyant l’enfant le plus dégoûtant, je puis dire : "Jésus s’est sacrifié, est mort pour lui. Et moi, que ne devrais-je pas faire ? Jésus veut se donner à lui en nourriture et moi, que ne dois-je pas lui donner ?" (R., p. 4-8). »

       Le deuxième texte date d’une retraite faite à la Chartreuse de Portes, en 1867. L’œuvre de première communion a été fondée en 1860, l’école cléricale en 1865, le P. Chevrier est devenu responsable en 1866 de la paroisse du Moulin-à-Vent. L’orientation est restée la même : « Jésus-Christ s’est abaissé, s’est fait pauvre, a souffert… je dois faire de même. Plus le dépouillement extérieur et intérieur est grand dans une âme, plus la grâce abonde dans cette âme, plus la lumière et l’esprit de Dieu y abondent… Que ferai-je ? La conformité extérieure à Notre Seigneur est un moyen d’arriver à la conformité intérieure. Conformité de l’Incarnation, de la crèche, de l’exil, de l’abandon de ses parents à douze ans… Tout cela par un désir sincère de conformité à Jésus-Christ, pour attirer sa lumière et sa grâce, l’expiation de mes péchés et acheter des âmes pour sa gloire. C’est par la pauvreté, l’humilité, la mort qu’il a enfanté son Église, c’est aussi par cela que nous enfanterons (R., p. 29).

 

[70]    P. 39-40 ; p. 198-215 et passim.

 

[71]    On peut lire à ce sujet le chapitre XVIII du P. Chambost. Il est intitulé : Popularité et tribulations (p. 241-255).

 

[72]    E.V., p. 224-225.

 

[73]    V.D., p. 121. — A l’époque actuelle, de nombreux religieux sont devenus aussi « des prêtres du ministère » et partagent la vie des hommes comme leurs frères du clergé séculier. S’il vivait aujourd’hui, Antoine Chevrier ne pourrait plus s’exprimer comme il l’a fait il y a un siècle.

 

[74]    V.D., p. 118.

 

[75]    L’explication que je viens de donner n’est pas directement du P. Chevrier. C’est une interprétation de sa pensée. Ce qui est clair chez lui, c’est que « Dieu a besoin de bons prêtres pauvres » (Lettre n°53 (50) [2] à Monsieur l'Abbé Gourdon, 28 août 1865, p. 38). C’est pourquoi Dieu appelle des prêtres à suivre Jésus-Christ de plus près. Ce qui est clair aussi chez lui, c’est qu’on n’a pas à juger les autres, mais quand on est appelé, il faut marcher. Ce serait trop dommage de ne pas répondre à cet appel de Dieu. Le P. Chevrier ne pense pas seulement à Jésus-Christ qui nous appelle, mais aussi aux pauvres qui ont besoin de voir Jésus-Christ dans le prêtre.

 

[76]    V.D., p. 119.

 

[77]    V.D., p. 363.

 

[78]    Lettre n°116 (107) [A Francois Duret] [Prado,] 26 décembre (1876)

 

[79]    Lettre n°118 (108) [A François Duret] [Limonest,] 28 février 1877

 

[80]    Je citerai à ce sujet un fait qui m’a été raconté par le P. Planus. Le P. Planus a été mon maître des novices et il avait été formé par le P. Chevrier lui-même quand il était élève à l’école cléricale du Prado. Le P. Chevrier avait parlé de la mise en commun des ressources. « Enthousiasmé par son entretien, je viens lui apporter ma petite bourse. Le P. Chevrier la prend. Il s’entretient un moment avec moi et puis il me la rend, en me disant : C’est bien ce que tu as fait. Mais c’est encore trop tôt. Nous en reparlerons. »

 

[81]    V.D., p. 126-127. — A propos des raisonnements auxquels il s’est heurté, je citerai trois extraits de ses lettres au P. Jaricot. Quand le P. Chevrier les écrit, il est à Rome avec ses quatre diacres qui seront les premiers prêtres du Prado : « Je vous engage à beaucoup prier pour moi et pour mes jeunes abbés. Je ne sais pas bien ce que je pourrai faire ; je sens qu’il n’y a que la grâce de Dieu qui pourra les faire entrer dans une voie de pauvreté et de renoncement qu’ils appréhendent peut-être. Je vais doucement, car moi-même j’ai grand besoin de lumière (Lettre n°145 (80) [4] au Père Jean-Claude Jaricot Rome, 26 mars 1877). »

       « Comme on se fait vite à la vie de bourgeois et comme il est difficile de revenir là-dessus, quand une fois on en a pris le goût, et qu’on y est entré. Je sens aujourd’hui combien il sera difficile de détruire ce qui est déjà établi dans les esprits de nos jeunes abbés et de nos enfants. Je sens toute la difficulté et de l’autre côté je sens toute ma faiblesse. Je n’ai jamais mieux compris combien il était nécessaire d’être saint pour établir quelque chose ; que pour communiquer aux autres un peu de vie spirituelle, il faut en être rempli soi-même. Je gémis sur ma pauvre misère, mes lâchetés et mon ignorance. Je sens qu’il faudrait attaquer d’abord moi et me sanctifier avant de sanctifier les autres. Priez pour moi. Merci des messes que vous dites pour moi. Je travaille à mon Vrai Disciple, je l’explique tous les jours. Nous allons commencer à voir la pratique ; c’est là qu’il y aura probablement quelques difficultés. Delorme hier disait qu’il ne voulait plus garder sa montre, qu’il suffisait bien d’en avoir une en commun. Farissier et Broche n’étaient pas de cet avis. Demain nous allons commencer à traiter la communauté de biens entre les frères. Je verrai comment cela prendra, si on fera le sacrifice de ses petites bourses particulières. J’aurais besoin de vous pour m’aider et appuyer un peu sur le détachement (L. n° 83, p. 58). »

 

[82]    V.D., p. 125.

 

[83]    V.D., p. 124-126.

 

[84]    V.D. p. 113.

 

[85]    V.D. p. 231.

 

[86]    V.D. p. 113.

 

[87]    V.D. p. 115. — J’ai longuement parlé de la rencontre de Jésus-Christ dans mon livre Croire aujourd’hui (éd. Delarge), spécialement p. 18-21 ; 97-118 ; 129-145 ; 263-297.

 

[88]    V.D. p. 114.

 

[89]    V.D. p. 113. — Habituellement, ce n’est pas dès la première rencontre de Jésus-Christ que tout cela s’impose à notre esprit et à notre coeur et il est probable que les futurs prêtres que le P. Chevrier s’efforçait de former n’avaient pas encore acquis cette conviction qui s’imposait à lui. Il voulait cependant leur faire partager sa propre conviction afin qu’ils sachent jusqu’où les ménerait la connaissance de Jésus-Christ, s’ils étaient fidèles. Antoine Chevrier ne leur dit pas de négliger les autres sciences, mais il veut les mettre à leur place. Lui-même s’était intéressé aux sciences (S. p. 111-112) et il encourageait ses séminaristes dans leurs études de philosophie et de théologie. Mais il ne pouvait pas tout mettre au même niveau. Seule la connaissance de Dieu est vie éternelle (Jn 17, 3).

 

[90]    C.R.J.C. p. 18-21.

 

[91]    Il parle cependant de mysticisme, mais dans un sens péjoratif. Pour lui ce mot désigne des expressions religieuses à la fois peu équilibrées et sentimentales.

 

[92]    S. p. 121.

 

[93]    V.D. p. 113.

 

[94]    V.D. p. 106-107.

 

[95]    E.V. p. 20.

 

[96]    V.D. p. 63.

 

[97]    V.D. p. 100-101.

 

[98]    V.D. p. 108.

 

[99]    V.D. p. 108.

 

[100]   V.D. p. 115.

 

[101]   V.D. p. 125.

 

[102]   V.D. p. 117.

 

[103]   V.D.A. p. 17 ; R. p. 16.

 

[104]   Lettre n°65 (68) [5] A Monsieur l’Abbé Jaricot, [Prado,] 12 juin 1868

 

[105]   Il y a une contradiction apparente entre le souci qu’avait le P. Chevrier de se conformer aussi littéralement que possible avec la vie et l’enseignement de Jésus-Christ et ce que nous disons ici. C’est vrai, il ne s’agit pas de copier exactement ce qu’a fait Jésus dans d’autres circonstances et dans un milieu culturel différent. Mais il ne faudrait pas, par exemple, se contenter de l’esprit de pauvreté, sans réalisations effectives de pauvreté. Il ne s’agit donc pas de copier les réalisations effectives de pauvreté de Jésus et de ses apôtres, mais de chercher quelles réalisations effectives de pauvreté auront aujourd’hui la même signification que les réalisations faites par Jésus et ses apôtres.

       Malgré tout, quand on peut conserver tels quels une parole ou un comportement du Christ, cela sera toujours préférable. Il y a comme une valeur sacramentelle dans ces paroles et ces comportements. Le P. Chevrier y était très attentif ; il disait à propos du disciple de Jésus que « tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait repose sur une parole ou une action de Jésus-Christ » (V.D. p. 228).

 

[106]   V.D. p. 103 — Cependant l’extérieur n’est pas seulement, par rapport à l’intérieur, un résultat et un signe ; il peut être aussi une préparation. Le P. Chevrier le savait bien, lui qui voulait aider ses séminaristes à entrer dans la voie de la pauvreté évangélique, grâce à un climat de pauvreté, celui qu’ils trouvaient dans la maison du Prado, et à des pratiques de pauvreté. J’y reviendrai au chapitre suivant.

 

[107]   Lettre n° 181 (231) [4] à notre sœur Véronique au Prado 30 juin 1873

 

[108]   V.D. p. 448.

 

[109]   E.V. p. 62 ; P. 1, p. 174.

 

[110]   E.V. p. 68.

 

[111]   V.D. p. 225.

 

[112]   V.D. p. 448.

 

[113]   Ms. XI, p. 79 ; cf. V.D. p. 117.

 

[114]   Ms. XI, p. 550.

 

[115]   Ms. XI, p. 550-551.

 

[116]   V.D. p. 135.

 

[117]   Ms XI, p. 552.

 

[118]   V.D. p. 125.

 

[119]   V.D. p. 114.

 

[120]   V.D. p. 115.

 

[121]   V.D. p. 116.

 

[122]   V.D. p. 117.

 

[123]   V.D. p. 114.

 

[124]   Dans ce passage de la lettre aux Philippiens, saint Paul raconte ce qui s’est passé en lui au moment de sa conversion : « Tous ces avantages dont j’étais pourvu, (qu’il avait comme juif et pharisien zélé), je les ai tenus pour un désavantage à cause du Christ. Bien plus, je tiens tout désormais pour désavantageux au prix du gain suréminent qu’est la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. »

 

[125]   V.D. p. 114.

 

[126]   V.D. p. 115.

 

[127]   V.D. p. 116.

 

[128]   V.D. p. 114.

 

[129]   Les mystiques, quelle que soit la diversité de leurs orientations et de leurs vocations, se rejoignent dans des formules semblables. Je ne crois pas que le P. Chevrier ait lu saint Jean de la Croix. Mais le Tout et le Rien ont été vraiment une des caractéristiques du grand contemplatif espagnol.

 

[130]   V.D. p. 113.

 

[131]   V.D. p. 231.

 

[132]   V.D. p. 217.

 

[133]   V.D. p. 218.

 

[134]   V.D. p. 218. — Le P. Chevrier ne méprisait aucunement la théologie, mais il ne voulait pas qu’on la mette au même niveau que la foi. Heureusement, ils ne manquent pas, les théologiens qui sont des humbles et qui conduisent leurs recherches à la lumière de la foi !

 

[135]   V.D. p. 219.

 

[136]   V.D. p. 219.

 

[137]   V.D. p. 220.

 

[138]   V.D. p. 219-224.

 

[139]   V.D. p. 224.

 

[140]   V.D. p. 224-225.

 

[141]   V.D. p. 225.

 

[142]   V.D. p. 228.

 

[143]   V.D. p. 211-217.

 

[144]   V.D. p. 224.

 

[145]   V.D. p. 211.

 

[146]   V.D. p. 212.

 

[147]   V.D. p. 223. — A travers ces citations, nous pouvons constater à quel point la spiritualité du P. Chevrier est une spiritualité trinitaire et cela en raison même de son orientation vers le Christ. Quand on cherche à connaître le Christ et à se conformer à lui, on est amené, par le fait même, à ne faire qu’un avec lui dans ses rapports avec le Père et le Saint-Esprit. Pour exhorter à se laisser conduire par l’Esprit Saint, Antoine Chevrier présente Jésus qui ne fait rien par lui-même et qui agit toujours en dépendance du Père. Cette orientation trinitaire ne se situe pas seulement au plan de la réflexion théologique ou au plan de la contemplation ; elle s’impose aussi au plan de l’apostolat et de toute activité humaine. Je vous renvoie, par exemple, à son enseignement sur la confiance qui doit animer le prêtre dans ses besoins matériels (V.D. p. 317-219). J’en détache seulement cette expression : « Dieu veut être véritablement notre Père et ce serait lui faire une grave injure que de s’inquiéter quand on travaille pour lui » (V.D. p. 317). Cette manière de parler est typique de la manière dont se situe Antoine Chevrier vis-à-vis du Père. Il se réfère en même temps à l’Évangile et au vécu. C’est très loin d’un simple savoir : nous nous trouvons dans le concret de la vie quotidienne. C’est cela connaître Jésus-Christ.

 

[148]   V.D. p. 225.

 

[149]   V.D. p. 223.

 

[150]   Ms. XII, p. 3.

 

[151]   V.D. p. 118.

 

[152]   V.D. p. 118.

 

[153]   V.D. p. 119.

 

[154]   V.D. p. 511.

 

[155]   V.D. p. 228-229.

 

[156]   V.D. p. 228.

 

[157]   V.D. p. 118.

 

[158]   Ms. IX, p. 7.

 

[159]   V.D. p. 511. — Même en recourant aux deux critères que nous venons de signaler, on ne saurait prétendre à l’infaillibilité. Même si le magistère intervient favorablement, il ne donne jamais à une révélation privée la valeur de la Révélation publique. Cependant, en recourant à ces critères, on agit avec sécurité. Le premier critère s’impose à tous ceux qui veulent vivre en dépendance de l’Esprit de Dieu ; le deuxième critère s’impose à tous négativement, c’est-à-dire que l’on n’a pas le droit de s’écarter de la communion avec le magistère ; il s’impose aussi d’une façon plus directe quand, dans un cas particulier, on ne peut pas prendre d’initiative sans permission du magistère. Ce fut le cas pour le P. Chevrier au plan de la gratuité du ministère.

 

[160]   V.D. p. 229.

 

[161]   V.D. p. 227.

 

[162]   V.D. p. 228.

 

[163]   V.D. p. 229.

 

[164]   Le P. Chevrier ne cite pas l’attention aux pauvres comme moyen de conversion à la vie évangélique, il y voit plutôt une préparation à accueillir la grâce de la conversion. Il ne suffit donc pas de penser à la misère terrestre et spirituelle des pauvres pour se convertir, mais s’il n’y avait pas cette attention aux pauvres, on ne se poserait peut-être pas le problème de sa conversion. De fait, c’est en étant attentif aux travailleurs de la Guillotière que le P. Chevrier s’est préparé à recevoir la grâce de sa conversion et il voulait que ses séminaristes soient en contact avec des pauvres.

 

[165]   V.D. p. 119.

 

[166]   V.D. p. 227.

 

[167]   V.D. p. 227.

 

[168]   V.D. p. 511.

 

[169]   V.D. p. 363.

 

[170]   V.D. p. 511. — Cette citation est extraite de l’annexe 1, Disciple. En effet, pour Antoine Chevrier, le fait d’être un vrai disciple se rattache aussi bien à la connaissance et à l’amour de Jésus-Christ qu’à la dépendance du Saint-Esprit.

 

[171]   Attention à ne pas mettre au même niveau l’effort humain et l’action de Dieu. Sans Dieu, nous ne pouvons rien faire (Jn 15, 5), mais si nous ne faisons rien, nous sommes des serviteurs paresseux (Mt 25, 26). On ne peut pas séparer dans l’action ce qui vient de Dieu et ce qui vient de nous. On peut même dire que toute l’action vient de Dieu et qu’elle vient tout entière de nous. Concrètement, Dieu nous demande d’être totalement disponibles et de mettre toutes nos possibilités à son service. Le mot « possible » revient deux fois sous la plume du P. Chevrier : faire tout son possible… faire tous les sacrifices possibles. Ce que je viens de dire vaut pour l’étude de l’Évangile et pour le renoncement, aussi bien que pour les efforts positifs de conformité au Christ et d’obéissance à son enseignement. Cela vaut même pour la prière qui est réalisée à la fois par le Saint-Esprit (Rm 8, 26) et par l’effort que nous faisons pour prier sans cesse comme Jésus nous l’a demandé.

 

[172]   V.D. p. 227.

 

[173]   V.D. p. 108.

 

[174]   V.D. p. 227.

 

[175]   V.D. p. 226.

 

[176]   V.D. p. 516-517.

 

[177]   V.D. p. 228.

 

[178]   Ce souci du P. Chevrier était en même temps un souci apostolique. Il voulait que les travailleurs de la Guillotière puissent voir et entendre en lui Jésus-Christ lui-même. « Il faut, disait-il, que l’on voie Jésus-Christ dans notre extérieur, dans notre maintien, dans notre tenue, dans nos actions, dans nos mains, dans nos pieds, dans nos yeux, notre tête, dans tout notre être, parce que tout notre être doit révéler Jésus-Christ » (V.D. p. 198).

 

[179]   V.D. p. 516-517.

 

[180]   V.D. p. 108.

 

[181]   Ms. IX, p. 7.

 

[182]   P. 139-323. — Je recommande spécialement la lecture des introductions de Pierre Berthelon aux diverses formes de renoncement. L’introduction au renoncement à soi-même (p. 161-164) est particulièrement éclairante.

 

[183]   V.D. p. 123.

 

[184]   V.D. p. 123.

 

[185]   V.D. p. 124.

 

[186]   V.D. p. 135.

 

[187]   V.D. p. 339.

 

[188]   V.D.A. p. 97.

 

[189]   V.D. p. 270.

 

[190]   V.D. p. 322.

 

[191]   V.D. p. 198.

 

[192]   V.D. p. 199.

 

[193]   V.D. p. 115.

 

[194]   V.D. p. 228.

 

[195]   J’ai déjà parlé du caractère progressif de la conversion à une vie selon l’Évangile. Ce caractère progressif se manifeste spécialement quand il s’agit du renoncement. C’est pourquoi je reprends ce thème ici.

 

[196]   V.D. p. 464.

 

[197]   V.D. p. 463.

 

[198]   Lettre n° 295 (277) [5] à Madame Franchet [1865]

 

[199]   V.D. p. 267-274.

 

[200]   Je ne parle pas ici de certains commentaires plus ou moins inspirés par la mentalité de son temps, mais je parle des exigences évangéliques elles-mêmes, telles qu’elles sont, dans leur vérité immuable.

 

[201]   Au point de départ de cette tradition, j’ai trouvé deux témoignages, celui de Jean-Marie Laffay : « Ce qui est conseillé, m’a-t-il dit souvent, n’a pas une base solide et durable, il faut laisser les âmes vouloir elles-mêmes, alors on peut compter sur leur constance » (P. 2, p. 171 ; E.V. p. 249) et celui de sœur Gabriel : « Il nous disait : le bon Dieu veut que nous fassions tout par amour et non par force… c’est l’amour qui a fait agir Notre Seigneur toute sa vie » (P. 3, p. 132-133).

 

[202]   V.D. p. 371-379.

 

[203]   V.D. p. 158.

 

[204]   V.D. p. 283.

 

[205]   Cette attitude du P. Chevrier vis-à-vis de la famille ne signifie pas qu’on doive rompre ses relations avec elle. Le P. Chevrier reconnaît qu’il y a des motifs de nécessité ou de charité qui s’imposent à nous. Ce qu’il demande c’est que le prêtre soit vraiment libre par rapport à sa famille. Antoine Chevrier qui aimait profondément sa mère savait que sa vie de pauvreté la contrariait beaucoup. Il a préféré suivre Jésus-Christ, mais quand elle est devenue veuve et sans ressources il l’a prise chez lui au Prado…, tout en gardant sa liberté à son égard. Ce qui est absolu pour le P. Chevrier, ce n’est pas la règle, c’est l’Amour !

 

[206]   Ms. V, p. 45-46.

 

[207]   Il écrivait à Mme Franchet : « Mettez tout dans les mains de la Sainte Vierge Marie qui est la grande distributrice des grâces de Dieu » (Lettre n° 344 (326) [54] à Madame Franchet [Mardi soir]).

 

[208]   Ch. p. 559 ; P. 1, p. 221. E.V. p. 45-47 ; P. 3, p. 103.

 

[209]   E.V. p. 45-47 ; P. 3, p. 103.

 

[210]   Les sept douleurs de la Vierge Marie, telles qu’elles sont évo­quées au Prado, se rattachent toutes à la passion de Jésus : Jésus au jardin des Oliviers, Jésus condamné à mort, Jésus lié et flagellé, Jésus couronné d’épines, Jésus portant sa croix, Jésus mourant sur la croix, Jésus déposé de la croix et remis à sa mère.

 

[211]   Lettre n°121 (117) [A Claude Farissier] [Rome, 22 mai 1877]

 

[212]   « Je vous ai donné l’exemple afin que vous agissiez comme j’ai agi envers vous » (Jn 13, 16). « A ceci, tous vous reconnaîtront comme mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13, 35). « Ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche » (Lc 2, 12).

 

[213]   Lettre n°56 (53) [5] à Monsieur l'Abbé Gourdon, 22 janvier 1866

 

[214]   E.V., p. 248 ; p. 2, p. 170.

 

[215]   Lettre n°114 (97) [A Jean Broche] [Novembre, 1876]

 

[216]   Le prêtre qui se « rapetisse » ainsi en devenant le frère des pauvres est bien loin de l’anéantissement du Fils de Dieu qui devient homme, mais c’est le même mouvement d’amour qui l’amène à se dégager de toute supériorité sociologique. Par rapport à ce que le Fils de Dieu a fait, ce n’est rien. Raison de plus pour ne pas se refuser à cet effort de vraie fraternité avec les pauvres !

 

[217]   E.V. p. 204-209 ; P. 3, p. 21 et 23 ; 4, p. 173.

 

[218]   E.V. p. 415-416.

 

[219]   Ch. p. 245 ; P. 1, p. 185.

 

[220]   Ms VII, p. 98. — Même aujourd’hui, l’option pour les pauvres et l’option de classe ne coïncident ni au plan sociologique, ni au plan spirituel. Il y a cependant des recoupements que nous n’avons pas le droit d’oublier.

 

[221]   E.V. p. 416 ; P. 4, p. 173.

 

[222]   E.V. p. 384.

 

[223]   E.V. p. 369 ; P. 1, p. 4.

 

[224]   Nous pouvons citer à ce sujet un texte de saint Paul : « Vous connaissez la libéralité de Notre Seigneur Jésus-Christ, comment de riche, il s’est fait pauvre pour vous, afin de vous enrichir par sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Cette parole est mystérieure : la pauvreté n’est pas seulement une richesse, elle est enrichissante !

 

[225]   V.D., p. 323.

 

[226]   V.D., p. 412.

 

[227]   C’est dans cet esprit qu’il faut relire les pages du Véritable Disciple où le P. Chevrier a regroupé sous le titre : « Suivez-moi dans ma pauvreté », les textes de l’Évangile qui nous manifestent la pauvreté du Christ (V.D., p. 407-414). — Une phrase du P. de Foucauld exprime bien l’attitude intérieure d’Antoine Chevrier : « Je ne puis concevoir l’amour sans un besoin, un besoin impérieux de conformité, de ressemblance… Être riche, à mon aise, vivre doucement de mes biens, quand vous avez été pauvre, gêné, vivant péniblement d’un dur labeur, pour moi, je ne le puis, mon Dieu, je ne puis aimer ainsi » (Écrits spirituels, Paris, 1930, p. 106). Cette manière de s’exprimer est vraiment caractéristique de la vie selon l’Évangile à la manière de saint François d’Assise. Il y a des hommes qui sont poussés intérieurement par leur amour du Christ à le suivre de plus près. Ils ne jugent pas les pauvres ; ils admettent que d’autres peuvent aimer le Christ sans devenir pauvre comme lui ; mais eux, ils ne peuvent pas !

 

[228]   E.V., p. 385 ; P. 1, p. 209.

 

[229]   V.D., p. 290-292.

 

[230]   V.D.A., p. 540 ; R., p. 71.

 

[231]   V.D., p. 292-294.

 

[232]   V. D. , p. 197-198.

 

[233]   V.D., p. 524.

 

[234]   V.D., p. 413.

 

[235]   V.D. p. 413-414.

 

[236]   V.D. p. 295.

 

[237]   V.D. p. 295.

 

[238]   V.D. p. 295.

 

[239]   V.D. p. 295-296.

 

[240]   V.D., p. 295.

 

[241]   V.D., p. 296.

 

[242]   V.D., p. 316-317.

 

[243]   V.D., p. 316.

 

[244]   Ch., p. 245 ; P. 1, p. 185.

 

[245]   V.D., p. 136.

 

[246]   V.D., p. 519.

 

[247]   V.D., p. 322.

 

[248]   Lettre n°53 (50) [2] à Monsieur l'Abbé Gourdon, 28 août 1865

 

[249]   V.D., p. 535.

 

[250]   V.D., p. 535.

 

[251]   V.D., p. 117.

 

[252]   V.D., p. 115.

 

[253]   P. 385-399.

 

[254]   Lettre n° 239 (212) [34] Sœur Claire, Au Prado. L’humilité débouche en charité fraternelle. Tout se tient dans l’idéal évangélique.

 

[255]   Lettre n°121 (117) [A Claude Farissier] [Rome, 22 mai 1877] — A première vue, cette condition formulée par le P. Chevrier est surprenante : « Vous aurez tout si vous le recevez dans votre ordination. » Le P. Chevrier ne conteste certainement pas l’efficacité sacramentelle et il sait bien que les prêtres validement ordonnés reçoivent le Saint-Esprit par leur ordination. Mais le sacrement, tel qu’il est donné concrètement, contient la « part » du récipiendaire. C’est dans ce sens que le Concile de Trente enseigne que l’efficacité des sacrements est proportionnée aux dispositions de ceux qui les reçoivent. C’est pourquoi le P. Chevrier dit ailleurs que l’on peut être prêtre sans avoir l’esprit de Dieu (V.D., p. 219). 11 n’y a rien de magique ni d’automatique dans l’action sacramentelle. Le Saint-Esprit respecte notre liberté et notre disponibilité dans la foi. Antoine Chevrier avait noté aussi que certains chrétiens qui communient souvent ne se transforment pas. Ce n’est pas la faute du sacrement !

 

[256]   V.D., p. 388-389.

 

[257]   V.D., p. 390.

 

[258]   V.D., p. 395.

 

[259]   V.D., p. 388.

 

[260]   V.D., p. 397-399.

 

[261]   Lettre n° 294 (276) [4] à Madame Franchet J.M.J [St Jean de Dieu,] 15 mars 1865

 

[262]   Lettre n° 295 (277) [5] à Madame Franchet [1865]

 

[263]   Dans le premier chapitre, j’ai essayé de présenter le P. Chevrier sous ce titre : Un petit qui est devenu un grand. S’il est devenu une personnalité et, à sa manière, un grand, c’est au moins en partie parce qu’il s’est accepté tel qu’il était, avec ses limites réelles. Alors il devenait capable de mettre pleinement en valeur les qualités réelles, bien que limitées, qui étaient les siennes.

 

[264]   On trouvera une présentation du « tableau de Saint-Fons » p. 124.

 

[265]   V.D., p. 553.

 

[266]   V.D., p. 513.

 

[267]   V.D., p. 477.

 

[268]   V.D., p. 477.

 

[269]   V.D., p. 479.

 

[270]   Il y a plus de cent titres accompagnés de textes de l’Écriture dans le chapitre du Véritable Disciple intitulé : Suivez-moi dans ma souffrance (V.D., p. 473-485). J’ai dû faire un choix.

 

[271]   V.D., p. 478.

 

[272]   V.D., p. 351.

 

[273]   V.D., p. 453-472.

 

[274]   V.D., p. 457.

 

[275]   V.D., p. 457-458.

 

[276]   V.D., p. 458.

 

[277]   V.D., p. 460.

 

[278]   V.D.A., p. 446-447 ; Ms VI, p. 492.

 

[279]   V.D.A., p. 447 ; Ms VI, p. 492.

 

[280]   V.D.A., p. 468 ; Ms XII, p. 640 et 643.

 

[281]   V.D.A., p. 473-474 ; Ms V, p. 546.

 

[282]   S., p. 113.

 

[283]   W., p. 91.

 

[284]   Ch., p. 412-413 ; P. 2, p. 260.

 

[285]   Ch., p. 442-443 ; P. 4, p. 145.

 

[286]   Lettre n° 295 (277) [5] à Madame Franchet [1865]

 

[287]   V.D., p. 114.

 

[288]   Sous le titre Départ et mission l’abbé Six a écrit de belles pages qui évoquent bien la manière dont le P. Chevrier a su équilibrer sa vie dans un don total de soi-même à Dieu et aux hommes (S., p. 296­301).

 

[289]   V.D., p. 535.

 

[290]   E.V., p. 172 ; P. 2, p. 159.

 

[291]   V.D., p. 191.

 

[292]   V.D., p. 191.

 

[293]   V.D., p. 191.

 

[294]   V.D., p. 193.

 

[295]   V.D., p. 535.

 

[296]   S., p. 192.

 

[297]   Ch., p. 251 ; P. 1, p. 189.

 

[298]   Ch., p. 251 ; P. 4, p. 171.

 

[299]   Lettre n° 295 (277) [5] à Madame Franchet [1865]

 

[300]   Lettre n°147 (82) [6] [A Jean-Claude Jaricot] [Rome, avril 1877]

 

[301]   Lettre n°153 (88) [12] [A Jean-Claude Jaricot] [Prado.] 9 avril 1878

 

[302]   Ch., p. 559 ; P. 1, p. 221. — Certains aujourd’hui n’arrivent pas à accepter ces mots : payer, acheter. Sans doute, il faut bien les comprendre, mais ils sont dans l’Écriture (1 Co 6, 20 ; 7, 23).

 

[303]   V.D., p. 196.

 

[304]   V.D., p. 478. — A ce sujet, on m’a rapporté le fait suivant. Deux prêtres discutaient sur la pénitence volontaire et l’un disait : « On n’en trouve pas trace dans l’Évangile », alors l’autre lui répondit : « Eh bien, jeûnez pendant quarante jours et nous en reparlerons. »

 

[305]   Ch., p. 442-443 ; P. 4, p. 146.

 

[306]   V.D., p. 353.

 

[307]   V.D., p. 196.

 

[308]   V.D., p. 196. Nous n’avons pas à copier le P. Chevrier et il a pu être imprudent dans son jeûne de charité. Mais ne sommes-nous pas trop prudents ? Et puis il y a l’exemple de Jésus-Christ ! Le P. Chevrier cite aussi saint Paul : « Je meurtris mon corps et le traîne en esclavage, de peur qu’après avoir servi de héraut pour les autres, je ne sois moi-même disqualifié » (1 Co 9, 27). Non, il ne s’agit pas de copier, mais il ne faudrait pas, sous prétexte d’éviter le formalisme, tomber dans l’irréel. Le P. Chevrier n’a pas l’esprit étroit, mais il est réaliste. Il sait bien par exemple que certaines personnes ne pourront pas jeûner, mais il les aide à réfléchir en leur donnant un conseil concret : « Si la santé ne permet pas de jeûner, on peut prendre la même quantité de nourriture, mais qu’elle soit différente, c’est-à-dire plus pauvre, plus simple, plus grossière : du pain, du vin, fruits, mais rien de cuit, de préparé exprès et alors on entre dans l’esprit de pénitence » (V.D., p. 354). Entrer dans l’esprit de pénitence, pour le P. Chevrier, ne se situe pas seulement au niveau de l’intention ; il prévoit des réalisations effectives.

 

[309]   V.D., p. 486.

 

[310]   V.D., p. 332.

 

[311]   « A ceci, nous avons connu l’amour : celui-là a donné sa vie pour nous et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3, 16). Il y a beaucoup de ressemblance entre l’attitude du P. Chevrier vis-à-vis de la pauvreté et son attitude vis-à-vis de la souffrance. On trouve la source de ses sentiments à la fois dans son amour pour le Christ et dans son amour pour les hommes. A ce niveau, richesse et pauvreté, joie et souffrance, vie et mort ne font qu’un.

 

[312]   V.D., p. 331.

 

[313]   V.D., p. 331.

 

[314]   V.D., p. 330.

 

[315]   V.D., p. 330.

 

[316]   VD, p. 131-323.

 

[317]   V.D., p. 330.

 

[318]   V.D., p. 133-134.

 

[319]   V.D., p. 521.

 

[320]   V.D., p. 521.

 

[321]   V.D., p. 137.

 

[322]   V.D., p. 480.

 

[323]   V.D., p. 480.

 

[324]   V.D., p. 481.

 

[325]   V.D., p. 480.

 

[326]   V.D., p. 487-489.

 

[327]   V.D., p. 488.

 

[328]   V.D., p. 489.

 

[329]   V.D., p. 487.

 

[330]   Ch., p. 559 ; P. 1, p. 221.

 

[331]   V.D., p. 330.

 

[332]   V.D., p. 486. — Dans le chapitre suivant, je parlerai directement de la gratuité du ministère et de la valeur significative de cette gratuité par rapport à l’œuvre de Dieu. Je voudrais simplement rappeler ici ce que le P. Chevrier répond à ceux qui craignent d’avoir à souffrir, si on ne demande rien à personne : « Notre Seigneur avait-il ce qu’il lui fallait quand il est venu sur la terre ? Avait-il ce qu’il fallait dans ses voyages dans la Galilée, la Judée, la Décapole ? Avait-il ce qu’il fallait quand il était sur la croix ? S’il y a à souffrir, tant mieux ! l’œuvre de Dieu n’en sera que plus solide et ne réussira que mieux ; on attire plus et on gagne plus d’âmes à Dieu par la pauvreté et la souffrance que par le bien-être et les richesses. Les fidèles nous donneront bien mieux ou plutôt seront bien mieux disposés à nous donner, quand ils nous verront pauvres et souffrants. Si le bon Dieu ne nous envoie pas des ressources, c’est une preuve qu’il veut que nous souffrions et que nous méritions, par la souffrance, ce dont nous avons besoin » (V.D., p. 307-308). Il ajoutait : « Toute œuvre de Dieu doit d’abord porter le cachet de la pauvreté et de la souffrance » (V.D., p. 308). Voici enfin sa conclusion : « D’ailleurs, ce ne sont ni les terres, ni les maisons, ni l’or, ni l’argent qui font les œuvres de Dieu. Ce sont les hommes, des hommes généreux, dévoués, qui savent souffrir, animés de l’esprit de Dieu. Voilà ce qu’il faut pour faire les œuvres. Donnez-moi une âme qui soit généreuse, dévouée, qui sache souffrir, elle vaudra plus d’un million ; et quand, à côté de cette âme, il s’en joint une autre du même désir et marchant vers le même but et unies ensemble par l’amour de Dieu, l’œuvre est fondée » (V.D., p. 308).

 

[333]   V.D., p. 553.

 

[334]   E.V., p. 218 ; P. 2, p. 170.

 

[335]   V.D.A., p. 551 ; R., p. 92.

 

[336]   E.V., p. 243.

 

[337]   V.D., p. 419.

 

[338]   V.D., p. 419.

 

[339]   V.D., p. 428.

 

[340]   On doit respecter le cheminement de chacun et nous avons parlé du caractère progressif de la vie selon l’Évangile. Mais on ne doit jamais oublier le but que l’on poursuit. Jésus nous demande d’aller jusqu’au bout. Personne ne pourra dire qu’il y est arrivé ; mais on ne doit pas se contenter d’avoir de la compassion, de se dévouer ou d’avoir des résultats.

 

[341]   V.D., p. 552-553.

 

[342]   Au temps du P. Chevrier, on ne parlait pas des aspects collectifs de la charité temporelle, on ne parlait pas non plus de développement ou de libération de l’homme, mais le rapport entre l’apostolat proprement dit et la charité temporelle restera toujours le même. Comme l’a dit Paul VI : « La libération de l’homme est un aspect inséparable de son salut intégral opéré par Jésus-Christ » (Discours :lux journalistes, 28 février 76 – D.C. 76, p. 252).

 

[343]   Ch., p. 245 ; P. 1, p. 185.

 

[344] V.D., p. 419.

 

[345]   V.D., p. 300-304.

 

[346]   Ch., p. 563 ; P. 2, p. 221.

 

[347]   V.D.A., p. 534 ; R. p. 24-25.

 

[348]   C’était sa manière d’exprimer le mystère pascal.

 

[349]   Lettre n°52 (49) [1] à Monsieur l'Abbé Gourdon, [1865] — Vous avez remarqué les mots de grandeur et de beauté. Ces termes viennent spontanément sous la plume du P. Chevrier. On ne le comprend bien qu’en se rappelant qu’il a commencé sa prière au Christ en disant : « O Verbe, ô Christ, que vous êtes beau, que vous êtes grand ! » Pour Antoine Chevrier, Jésus est toujours là ! C’est dans sa lumière que nous découvrons les vraies valeurs.

 

[350]   Au temps du P. Chevrier, on ne parlait pas de projet apostolique ou de méthodes pastorales comme on en parle aujourd’hui ; mais il y a toujours eu des manières de faire le catéchisme, d’accueillir les gens, d’administrer les sacrements, etc., qui étaient plus ou moins adaptées et plus ou moins conformes à l’Évangile. C’est dans ce sens que je parlerai de l’action apostolique et de son renouvellement selon l’Évangile. Ce que le P. Chevrier a dit et fait par rapport à la prédication et à la catéchèse me semble exemplaire, au plan de l’adaptation comme au plan du renouveau évangélique. Il a eu la même préoccupation évangélique pour la messe et les sacrements ; il a été moins heureux en ce qui concerne l’adaptation.

 

[351]   Ch. p. 166.

 

[352]   Lettre n°114 (97) [A Jean Broche] [Novembre, 1876]

 

[353]   Lettre n°114 (97) [A Jean Broche] [Novembre, 1876]

 

[354]   V.D. p. 419 et 433.

 

[355]   V.D. p. 198.

 

[356]   V.D. p. 139-158.

 

[357]   V.D. p. 414.

 

[358]   V.D. p. 412.

 

[359]   E.V. p. 416.

 

[360]   But fondamental de l’Association des prêtres du Prado, V.D.A. p. 508 ; R. p. 189-190.

 

[361]   Ch. p. 300-315.

 

[362]   V.D. p. 448.

 

[363]   V.D. p. 444.

 

[364]   V.D. p. 451.

 

[365]   V.D.A. p. 508 ; R. p. 191.

 

[366]   Lettre n°91 (102) [A François Duret] [Lyon, 20 Mars 1873]

 

[367]   V.D. p. 441-442.

 

[368]   V.D. p. 442-443.

 

[369]   VD, p. 442.

 

[370]   VD, p. 448.

 

[371]   Antoine Chevrier ne rejetait pas, pour autant, l’enseignement théologique donné aux laïcs. Mais ce qu’il prêchait, ce n’était pas de la théologie, c’était tout simplement la parole de Dieu. On ne peut pas tout demander au même homme.

 

[372]   Il y a une expression qui revient souvent sous la plume du P. Chevrier : « Savoir parler du bon Dieu » (Lettre n° 93 (92) [A Jean Broche] J.M.J. [Prado,] 6 juin [1873]) Pour lui, savoir parler du bon Dieu, c’est faire naître dans celui qui écoute au moins une ouverture à la foi, à l’amour et au désir de se convertir. « Que c’est beau », disait-il. Le P. Planus, qui a été séminariste du P. Chevrier, nous disait : « Il savait nous enthousiasmer quand il parlait de Jésus-Christ. » A ses quatre diacres qu’il allait retrouver à Rome, il écrivait : « J’aurais beaucoup à vous parler de Notre Seigneur Jésus-Christ » (Lettre n°115 (106) [A François Duret] Prado, fin novembre 1876)

 

[373]   V.D. p. 453-464.

 

[374]   V.D. p. 457.

 

[375]   V.D. p. 463.

 

[376]   V.D. p. 458.

 

[377]   V.D. p. 464.

 

[378]   V.D. p. 464.

 

[379]   V.D.A. p. 439 ; Ms X, p. 360.

 

[380]   V.D.A. p. 439-440 ; Ms VII, p. 262.

 

[381]   V.D.A. p. 441 ; Ms VII, p. 264 ; cf. R. p. 108.

 

[382]   V.D.A. p. 441 ; R. p. 108.

 

[383]   V.D. p. 221.

 

[384]   V.D.A. p. 442 ; cf. R. p. 108. — Comme le note bien l’abbé Six, la progression est la même dans la spiritualité personnelle et dans l’enseignement évangélique : « La foi, l’amour, l’action, voilà les trois effets qu’il faut chercher » (S. p. 242, note 19).

 

[385]   V.D. p. 219-220.

 

[386]   V.D. p. 221.

 

[387]   V.D. p. 221-222.

 

[388]   VD, p. 222

 

[389]   Ch. p. 263-268 ; 295-297 ; 310-315 ; R. p. 103

 

[390]   Ch. p. 263 ; Ms X, p. 349.

 

[391]   VD, p. 283.

 

[392]   V.D. p. 315.

 

[393]   V.D. p. 311-313.

 

[394]   V.D. p. 313.

 

[395]   V.D. p. 315.

 

[396]   V.D. p. 222.

 

[397]   V.D. p. 522.

 

[398]   V.D. p. 298.

 

[399]   V.D. p. 523.

 

[400]   V.D. p. 521.

 

[401]   V.D. p. 521.

 

[402]   V.D. p. 297.

 

[403]   E.V. p. 391.

 

[404]   Ch. p. 229 ; P. 1, p. 166.

 

[405]   V.D. p. 304.

 

[406]   Il accepte cependant le travail manuel qui se fait à la maison parce qu’on n’a pas de domestiques et parce qu’on fait soi-même les réparations nécessaires.

 

[407]   V.D. p. 305.

 

[408]   S. p. 73-78 ; 223.

 

[409]   V.D. p. 304.

 

[410]   Le P. Chevrier n’a jamais condamné les prêtres qui se consacrent à des œuvres sociales dans l’Église, mais ce n’était pas sa voie.

 

[411]   Ch. p. 585-586.

 

[412]   Ch. p. 354-358 ; E.V. p. 22-34 ; cf. p. 1, p. 171.

 

[413]   E.V. p. 23 ; P. 3, p. 98.

 

[414]   E.V. p. 238.

 

[415]   E.V. p. 237 ; P. 4, p. 190.

 

[416]   V.D. p. 103.

 

[417]   J.-F. Six a rédigé une note sur Mademoiselle Tamisier. Cette femme, de grande valeur, avait besoin de se dégager de ses propres idées et de ses propres projets pour devenir vraiment un instrument de Dieu et faire l’œuvre de Dieu (S. p. 474-475). Le chanoine Chambost a consacré tout un chapitre aux rapports du P. Chevrier et de Mademoiselle Tamisier (Ch. p. 394-407). Il est difficile de trouver deux tempéraments plus différents que celui d’Antoine Chevrier et d’Émilie Tamisier. L’un, hésitant, défiant de soi-même, l’autre sûr de soi, plein de projets, n’ayant peur de rien. Mais par des voies différentes, le Seigneur fait son œuvre, dès lors qu’on le laisse agir. Il pousse et soutient l’un ; il modère et freine l’autre. Finalement, c’est l’œuvre de Dieu qui se fait.

 

[418]   E.V. p. 346-347.

 

[419]   Ch. p. 567 ; R. p. 50. — C’est moi qui ai souligné les passages de ce texte qui expriment davantage les interventions de Dieu.

 

[420]   V.D. p. 103.

 

[421]   Cf. La Pauvreté du prêtre, p. 196-273.

 

[422]   V.D.A. p. 507 ; R. p. 191.

 

[423]   V.D. p. 321.

 

[424]   V.D. p. 306-307.

 

[425]   V.D. p. 317.

 

[426]   V.D. p. 318.

 

[427]   V.D. p. 410.

 

[428]   V.D. p. 321.

 

[429]   La Pauvreté du prêtre, p. 198.

 

[430]   V.D. p. 309-310.

 

[431]   V.D. p. 307.

 

[432]   E.V. p. 130.

 

[433]   V.D. p. 306-323.

 

[434]   V.D. p. 226.

 

[435]   Dans cette étude, j’emploierai le mot Église dans le sens où l’emploie le P. Chevrier. Pour lui, l’Église, c’est avant tout le Pape et Les évêques. Il s’est exprimé selon la théologie de son temps. Nous ne pouvons le comprendre qu’en nous y référant nous-mêmes.

 

[436]   V.D. p. 219.

 

[437]   Lettre n°15 (535) A Monsieur Paul Du Bourg, Rome, 7 janvier 1859

 

[438]   E.V. p. 89 ; P. 2, p. 22.

 

[439]   V.D. p. 256.

 

[440]   V.D. p. 257.

 

[441]   E.V. p. 89 ; P. 1, p. 109.

 

[442]   E.V. p. 90 ; P. 4, p. 163.

 

[443]   V.D. p. 233-234. — Nous pouvons relire à ce propos une phrase que j’ai déjà citée à propos de la dépendance au Saint-Esprit. Il s’agissait du discernement. Antoine Chevrier disait : « Il faut s’appuyer sur Jésus-Christ et sa parole ; c’est là le fondement inébranlable et solide sur lequel on peut s’asseoir tranquille : Jésus-Christ et l’Église. Appuyé sur ces deux bases, on ne peut que marcher en sûreté, malgré les contrariétés, les combats, les luttes et les persécutions » (V.D. p. 511).

 

[444]   E.V. p. 91.

 

[445]   S. p. 294.

 

[446]   V.D.A. p. 506 ; R. p. 188.

 

[447]   V.D.A. p. 501 ; R. p. 185. — Le règlement des paroisses parlait explicitement de la gratuité dans le ministère (Ch. p. 311 ; R. p. 103) ; mais, autant que je puisse le savoir, il n’a jamais été présenté à l’approbation de l’archevêque de Lyon.

 

[448]   Mgr Dubuis, évêque de Galveston (États-Unis, Texas), était originaire du diocèse de Lyon. Il connaissait bien le P. Chevrier. Il avait ordonné et incardiné à son diocèse le P. Jaricot, en le laissant à la disposition du P. Chevrier.

 

[449]   V.D. p. 414.

 

[450]   Cf. Chapitre VII

 

[451]   V.D. p. 523.

 

[452]   V.D. p. 121.

 

[453]   Il faut reconnaître cependant que les débuts du Prado ont été assez mal accueillis dans le clergé lyonnais. Quand on lit, dans la vie écrite par le P. Chambost, le chapitre intitulé Popularité et tribulation (p. 241-255), on se rend compte à quel point Antoine Chevrier a pu souffrir de ses confrères. Mais quand on a lu dans Jean-François Six ce qu’il dit sur la formation du clergé à cette époque, on ne s’étonne plus (p. 209-215). Ce qui est extraordinaire, c’est que, finalement, Antoine Chevrier a été accepté et même admiré. Quant aux fidèles, il y en a qui suivaient les réactions de leurs prêtres et c’était normal ; mais on voit par sa correspondance qu’un certain nombre de fidèles l’avaient mieux compris que l’ensemble du clergé. Quant aux travailleurs, ils le vénéraient. Nous l’avons déjà dit : on le considérait comme « un ami du pauvre peuple » (Ch. p. 245 ; P. 1, p. 185). Mais jamais Antoine Chevrier n’a profité de sa popularité pour s’opposer à ses confrères. Non seulement il ne les critiquait pas, mais il n’admettait pas qu’on les critiquât devant lui (E.V. p. 94).

 

[454]   Lettre n°145 (80) [4] au Père Jean-Claude Jaricot Rome, 26 mars 1877 ; Lettre n°147 (82) [6] [A Jean-Claude Jaricot] [Rome, avril 1877] ; Lettre n°148 (83) [7] [A Jean-Claude Jaricot] [Rome, fin avril 1877].

 

[455]   S. p. 333.

 

[456]   S. p. 334.

 

[457]   S. p. 334.

 

[458]   Ch. p. 459.

 

[459]   Lettre n° 295 (277) [5] à Madame Franchet [1865]

 

[460]   Lettre n° 293 (275) [3] à Madame Franchet [Rome, 20 septembre 1864]

 

[461]   S. p. 348-354.

 

[462]   V.D. p. 221.

 

[463]   E.V. p. 353.

 

[464]   On peut discerner l’entêtement et la fidélité : l’entêtement se situe par rapport à notre esprit propre et à notre volonté propre, alors que la fidélité se réfère à l’esprit de Dieu et à la volonté de Dieu. On comprend pourquoi le P. Chevrier avait tant insisté sur le renoncement à l’esprit propre. Il avait acquis la certitude qu’il travaillait non à son œuvre propre, mais à l’œuvre de Dieu.

 

[465]   V.D., p. 231.

 

[466]   Nous retrouvons ici la distinction du P. Chevrier sur le tout et le rien, sur l’intérieur et l’extérieur. Parlant des signes extérieurs de l’unité, le P. Chevrier disait : « Tout cela n’est rien, au fond » (V.D., p. 231) ; de même, parlant de « ceux qui commencent par des règlements extérieurs et qui font beaucoup de règles », il disait aussi : « Cela n’est rien » (V.D., p. 222). Mais ce qui est rien peut, sous une forme ou sous une autre, être en même temps nécessaire. Il disait, par exemple, qu’« il faut de l’ordre et de la régularité » (V.D., p. 221). Le P. Chevrier, par sa manière de s’exprimer, veut souligner ce qui est premier et essentiel. Cependant, il n’emploie pas le mot essentiel, il aime mieux employer les mots tout et rien. Cela veut dire finalement qu’il s’agit de réalités qui ne sont pas au même niveau : « Connaître Jésus-Christ, c’est tout, le reste n’est rien. » S’il n’est pas toujours facile d’exprimer conceptuellement ces différences et ces complémentarités, il est très important d’en avoir l’intuition, parce qu’elles sont pleines de conséquences pour la pratique. L’extérieur qui n’est rien, ne doit pas être négligé ; mais ce serait non seulement une erreur mais un danger de lui donner la première place.

 

[467]   V.D., p. 231 et 151-152. — J’ai employé le mot essentiel, bien qu’il ne soit pas dans le vocabulaire du P. Chevrier, pour désigner non seulement ce qui est intérieur mais aussi ce qui, tout en étant extérieur, devient le signe indissociable de l’intérieur. On peut se poser la question : « La pauvreté effective est-elle essentielle au Prado ? » Je répondrai : « Si elle est réalisée pour elle-même ou seulement dans un but sociologique ou d’efficacité apostolique, non seulement elle n’est pas essentielle au Prado, mais elle est étrangère à son esprit. Si elle est réalisée comme préparation à la pauvreté intérieure, elle est normalement nécessaire ; elle appartient à la tradition du Prado depuis le début. Si elle est réalisée, comme manifestation de l’amour de Jésus pauvre et de l’amour des pauvres, elle est essentielle au Prado. Ainsi l’extérieur appartient à l’essentiel, quand il est le signe indissociable de l’intérieur. Cette explication nous fera comprendre comment l’effort pour mettre en pratique l’Évangile et pour réaliser un apostolat selon l’Évangile fait partie de l’essentiel de la vie com­munautaire au Prado. Il en est de même pour la réalisation d’une vie de famille selon l’Évangile.

 

[468]   V.D., p. 231.

 

[469]   V.D., p. 151.

 

[470]   V.D., p. 152.

 

[471]   Ch., p. 311 ; R., p. 103.

 

[472]   Lettre n° 295 (277) [5] à Madame Franchet [1865]

 

[473]   Lettre n°56 (53) [5] à Monsieur l'Abbé Gourdon, 22 janvier 1866

 

[474]   Lettre n°57 (54) [6] à Monsieur l'Abbé Gourdon, 3 juin 1866

 

[475]   Lettre n°57 (54) [6] à Monsieur l'Abbé Gourdon, 3 juin 1866

 

[476]   Lettre n°75 (55) [1] A Monsieur l’Abbé Dutel, [Octobre 1869]

 

[477]   Lettre n°75 (55) [1] A Monsieur l’Abbé Dutel, [Octobre 1869]

 

[478]   Lettre n°148 (83) [7] [A Jean-Claude Jaricot] [Rome, fin avril 1877]

 

[479]   Lettre n°148 (83) [7] [A Jean-Claude Jaricot] [Rome, fin avril 1877]

 

[480]   Lettre n°145 (80) [4] au Père Jean-Claude Jaricot Rome, 26 mars 1877

 

[481]   Cf. ch. VII : La formation spéciale, p. 217.

 

[482]   V.D.A., p. 507 ; R., p. 191.

 

[483]   Ch. p. 118 ; R., p. 10.

 

[484]   Ch. p. 274 ; P. 2, p. 85.

 

[485]   Ch. p. 312 ; R., p. 104.

 

[486]   P. 256-261.

 

[487]   V.D., p. 527-531.

 

[488]   E.V., p. 263-267.

 

[489]   V.D., p. 222.

 

[490]   Le volume X des manuscrits est intitulé Règlements. On y trouve aussi des règlements qu’il s’est faits pour lui-même et des règlements personnels proposés à certains membres du Prado. Il disait : « On doit regarder le règlement comme l’expression de la volonté de Dieu sur nous » (V.D., p. 258).

 

[491]   L. n° 107, p. 77.

 

[492]   V.D., p. 267.

 

[493]   V.D., p. 260.

 

[494]   V.D., p. 258-259.

 

[495]   Le mot « supérieur » n’est pas dans l’Évangile et je sais qu’il déplaît à beaucoup aujourd’hui. Il n’était pas possible au P. Chevrier de changer le langage de son temps. Il l’utilise donc, mais en modifiant profondément sa signification. Sa façon de s’exprimer et d’agir par rapport à la fonction de supérieur est vraiment caractéristique de sa préoccupation de tout renouveler selon l’Évangile.

 

[496]   V.D., p. 527.

 

[497]   V.D., p. 530.

 

[498]   V.D., p. 222.

 

[499]   V.D., p. 288.

 

[500]   V.D., p. 289.

 

[501]   V.D., p. 288.

 

[502]   V.D., p. 274.

 

[503]   V.D., p. 363.

 

[504]   Ch., p. 310-313 ; R., p. 102-105.

 

[505]   V.D., p. 272-274 ; 363-375.

 

[506]   V.D.A., p. 487-507 ; R., p. 170-189.

 

[507]   E.V., p. 84-85.

 

[508]   V.D., p. 271-273.

 

[509]   V.D., p. 232.

 

[510]   V.D., p. 233.

 

[511]   V.D., p. 231-234 ; 270-274.

 

[512]   Lettre n° 181 (231) [4] à notre sœur Véronique au Prado 30 juin 1873

 

[513]   Lettre n° 189 (239) [12] à notre sœur Véronique Lyon – [Rome, mai 1877]

 

[514]   V.D., p. 232.

 

[515]   V.D., p. 125.

 

[516]   S., p. 322-327.

 

[517]   S., p. 249-250.

 

[518]   V.D.A., p. 507 ; R., p. 191.

 

[519]   S., p. 303.

 

[520]   V.D.A., p. 507 ; R., p. 191 ; cf. L. n° 70, p. 49. — Dans un paragraphe du Règlement des paroisses, il envisage même la possibilité de « faire des vœux, si Dieu daigne bénir notre projet et si son Éminence nous y autorise » (R., p. 103). Ce paragraphe n’a pas été reproduit dans les biographies du P. Chevrier. De fait, autant que je puisse le savoir, Antoine Chevrier n’a jamais fait de vœux et c’est le seul passage de ses écrits qui y fait allusion.

 

[521]   Lettre n° 309 (291) [19] à Madame Franchet La Tour du Pin, 3 mai 1869

 

[522]   V.D., p. 121.

 

[523]   A l’époque actuelle, il y a des instituts religieux qui semblent avoir renoncé absolument à toute espèce de clôture. Je ne sais s’il en existait déjà au temps du P. Chevrier, mais il ne semble pas les avoir connus.

 

[524]   Ch., p. 311 ; R., p. 103.

 

[525]   Ch., p. 312 ; R., p. 104.

 

[526]   V.D., p. 314.

 

[527]   De fait, le lien d’un prêtre à l’évêque d’une Église déterminée est caractéristique de la tradition la plus ancienne. Il y a eu peut-être chez le P. Chevrier la perception plus ou moins consciente du charisme que représente le rattachement du prêtre à son évêque. Mais il n’en parle nulle part. En toute hypothèse, le P. Chevrier a sûrement et d’une façon très profonde le sens de l’évêque, au plan de la foi.

 

[528]   V.D.A., p. 507 ; R., p. 191.

 

[529]   Ch., p. 263 ; Ms. X, p. 349.

 

[530]   « Notre Règle, c’est Jésus-Christ, ses paroles, ses exemples » (V.D., p. 283).

 

[531]   Lettre n°15 (535) A Monsieur Paul Du Bourg, Rome, 7 janvier 1859

 

[532]   V.D., p. 527.

 

[533]   E.V., p. 89 ; P. 2, p. 22.

 

[534]   S., p. 126-128.

 

[535]   J’emploie ici le mot Église comme on l’employait du temps du P. Chevrier pour désigner le magistère dans l’Église.

 

[536]   V.D., p. 315. — Le P. Chevrier pouvait parler d’autres diocèses, car le P. Bernerd qui vivait avec lui était incardiné au diocèse de Nevers (S., p. 429).

 

[537]   Ch., p. 567 ; R., p. 50.

 

[538]   S., p. 281.

 

[539]   V.D., p. 315. — Il y a une contradiction apparente entre la demande d’approbation de 1864 qui semble avoir été présentée au pape par le P. Piscivillo à l’insu de l’archevêque de Lyon et le contenu de la supplique qui mentionne explicitement l’autorité des évêques. Pour la comprendre, il faut se replacer dans la conjoncture historique. A l’époque du P. Chevrier, un certain nombre de fondateurs se sont adressés au pape « par-dessus la tête des évêques » pour obtenir les permissions qu’ils souhaitaient. Le P. Chevrier qui participait d’une certaine façon à la dévotion au pape, telle qu’elle existait de son temps, n’a pas pensé qu’il aurait dû, par fidélité à sa conception de l’évêque, soumettre à l’archevêque de Lyon la demande qu’il adressait au pape ; mais son refus d’exemption en devient encore plus manifeste. Même si le pape lui avait accordé la permission demandée, il ne l’aurait exercée qu’autant que l’autorité diocésaine le lui aurait permis (V.D., p. 314). — La manière dont a été menée en 1875 la demande de transformation du Prado en Tiers-Ordre régulier semble plus discutable, mais les démarches ont été faites par les amis du P. Chevrier. Dès qu’il a senti les réticences de l’autorité diocésaine, il a tout arrêté (S., p. 322-327).

 

[540]   V.D., p. 315.

 

[541]   S., p. 322-327.

 

[542]   Lettre n°147 (82) [6] [A Jean-Claude Jaricot] [Rome, avril 1877]; Lettre n° 443 (354) [23] A Mademoiselle de Marguerie 3 octobre 1876.

 

[543]   Lettre n°147 (82) [6] [A Jean-Claude Jaricot] [Rome, avril 1877]

 

[544]   Lettre n° 188 (238) [11] à Sœur Véronique [Rome, 16 avril 1877]

 

[545]   Ch., p. 477 ; S., p. 345.

 

[546]   V.D., p. 222.

 

[547]   V.D., p. 222.

 

[548]   Pauvreté du prêtre, p. 315-325.

 

[549]   Ch., p. 295.

 

[550]   E.V., p. 340 ; P. 2, p. 196.

 

[551]   Règlement de 1870, S., p. 288.

 

[552]   Le P. Chevrier, comme je l’ai déjà dit, ne s’oppose donc pas aux séminaires de son temps, mais il applique à la formation ce qu’il disait des prêtres bons et parfaits. Tous les séminaristes ne sont pas décidés à suivre Jésus-Christ de plus près. Cela n’empêche pas qu’ils peuvent être de bons séminaristes comme ils pourront être demain de bons prêtres. Il conclut ainsi : « On nous met dans cette voie au séminaire. L’Église, mère sage, nous met dans la voie commune ordinaire. On peut être bon sans être parfait » (V.D.A., p. 86 ; Ms. XI, p. 34). Une telle manière de parler choquerait profondément aujourd’hui. J’ai voulu cependant citer ce texte tel quel, afin que l’on sente bien que la formation spéciale demandée par le P. Chevrier ne peut, en aucune hypothèse, être une formation au rabais.

 

[553]   V.D., p. 125.

 

[554]   V.D., p. 122.

 

[555]   V.D., p. 114.

 

[556]   V.D., p. 116.

 

[557]   V.D., p. 117.

 

[558]   V.D., p. 113-127.

 

[559]   V.D., p. 108.

 

[560]   V.D., p. 108.

 

[561]   V.D., p. 323.

 

[562]   VD, p. 322.

 

[563]   V.D., p. 332.

 

[564]   V.D., p. 330.

 

[565]   Pauvreté du prêtre : le P. Chevrier, maître de pauvreté, note 1, le sourire du P. Chevrier (p. 326-328).

 

[566]   E.V., p. 191 ; p. 3, p. 17.

 

[567]   V.D., p. 270.

 

[568]   VD, p. 151.

 

[569]   J’ai fait moi-même le « découpage » en périodes et le choix des caractéristiques de chaque période. C’est dire le caractère personnel et peut-être arbitraire de ce découpage et de ce choix. On peut se référer aussi aux ouvrages de Chambost (p. 587-608) et de Six (p. 371-380).

 

[570]   P.O. 10.

 

[571]   Pour cette dernière période, n’étant plus responsable général du Prado depuis 1971, j’ai eu moins de contacts directs avec les équipes de base ; mais j’ai essayé de vivre moi-même, autant que je le pouvais, en contact avec les hommes et j’ai pu compléter mes informations grâce aux témoignages de mes frères.

 

[572]   G.S., 4-11. (Note ajoutée par le père Bruno Cadart: on se rappellera que Mgr Ancel, père du Concile, a été un des artisans de Gaudium et Spes.

 

[573]   G.S., 4, § 2.

 

[574]   G.S., 4, § 2.

 

[575]   Ch., p. 558 ; P. 1, p. 220.

 

juillet 6, 2017

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